Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

Archives d’Auteur

Cauchemars !, de Jason Segel & Kirsten Miller

Signé Bookfalo Kill

Quand on lit énormément de livres (et donc pas toujours des merveilles, pour le dire poliment), comme c’est mon cas, et quand on écrit des chroniques sur un blog depuis un paquet d’années, on peine parfois à faire preuve de l’enthousiasme presque naïf qui nous permettait de nous extasier avec une sincérité communicative sur des bouquins qu’aujourd’hui on snoberait probablement – à tort ou à raison, ce n’est pas la question.
Être lecteur professionnel, c’est un peu oublier la magie qui préside au fait d’ouvrir un livre à la première page et à se laisser totalement emporter par son univers. C’est connaître tous les trucs et techniques de la prestidigitation, et laisser s’effriter l’innocence enfantine devant l’éblouissement de l’impossible.

Et puis, de temps en temps, un roman vient vous claquer une bonne cure de jouvence. Blam ! Un uppercut joyeux qui vous rend vos culottes courtes, vous jette à plat ventre sur votre lit pendant des heures, le menton coincé dans les mains, oubliant tout à fait que le temps autour de vous s’écoule. Vous revoilà prisonnier des pages, des images plein les yeux, vivant une de ces grandes aventures par procuration que jamais la vraie vie ne pourra vous offrir ; ouvrant en grand les portes de l’espoir, du courage, de l’amitié, de la peur, faisant battre le cœur et craindre le pire pour en cueillir le meilleur.

DG_couv cauchemars.inddC’est exactement ce que je viens de vivre avec Cauchemars !, de Jason Segel et Kirsten Miller. Je le précise tout de suite, je ne sous-entends pas par là que c’est le chef d’œuvre de l’année, ni même un grand roman – en fait on s’en fout. En revanche, je constate à nouveau que c’est en littérature jeunesse que je retrouve le plus souvent ces sensations primitives qui me manquent si souvent. Déduisez-en ce que vous voulez de mon avancement mental, hein…
Quoi qu’il en soit, j’ai adoré me plonger dans le monde imaginé par les deux auteurs, que je jalouse d’ailleurs énormément pour cette idée géniale qu’ils développent ici : imaginez qu’il existe un Royaume des Ténèbres dans lequel s’ébattent joyeusement tous les cauchemars de l’humanité. Les sorcières côtoient les clowns maléfiques, les écureuils ou les asticots géants, les forêts ténébreuses, les cabanes hantées ou les pièces totalement noires dans lesquelles rôdent des silhouettes effroyables… C’est dans ce monde que vos mauvais rêves vous emmènent, avant de vous relâcher lorsque vous vous réveillez en sursaut, trempé de sueur et le cœur battant à tout rompre dans votre poitrine.

Segel & Miller - Cauchemars3Imaginez encore que certaines personnes ont le pouvoir de passer tout entier de notre monde au Royaume des Ténèbres. Tout entier, c’est-à-dire physiquement, pas juste pendant leur sommeil. C’est exactement ce qui va arriver à Charlie, un gamin de douze ans pourtant tout ce qu’il y a de plus normal jusqu’alors ; mais un cauchemar récurrent, dans lequel une sorcière et son ignoble chat menacent chaque nuit de venir dans sa maison pour le dévorer, finit par tellement l’empêcher de dormir que son humeur s’en ressent et le rend profondément irascible, y compris avec son père et son petit frère Jack – et surtout avec sa belle-mère Charlotte, cette horrible marâtre qui a osé remplacer dans son foyer sa mère décédée trois ans plus tôt.
Alors, quand la sorcière profite de l’ouverture fortuite d’un portail entre le monde réel et le Royaume des Ténèbres pour venir kidnapper Jack, Charlie n’hésite pas une seconde et se lance à sa poursuite, pénétrant au plus profond du monde des cauchemars avant de partir affronter le sien, celui qui lui pourrit la vie et met en péril non seulement son équilibre, mais aussi celui du monde tout entier. Car Charlie est vraiment, vraiment très spécial…

Avec beaucoup d’humour, un art consommé du suspense et une maîtrise parfaite du récit, Jason Segel et Kirsten Miller s’en viennent chasser sur les terres du Stephen King de Ça. Ils le font à leur manière, sans effets gores ni scènes traumatisantes (rien de terrifiant dans ce roman destiné à de jeunes lecteurs à partir de 11 ans), en développant un imaginaire foisonnant et en exploitant à merveille l’idée centrale du livre, ce Royaume des Ténèbres où coexistent tous les cauchemars du monde. Ils s’appuient surtout sur des personnages formidables, Charlie en premier lieu mais aussi son petit groupe d’amis, tous épatants, qui viennent bientôt l’aider à mener sa quête tout en affrontant avec courage leurs propres failles.
Le message du livre n’est pas neuf – on est plus fort à plusieurs, et il vaut mieux affronter ses peurs les plus intimes plutôt que de les fuir sans cesse, sous peine de ne pas pouvoir vivre -, mais les deux auteurs le déroulent en finesse, avec ce qu’il faut d’émotion et beaucoup de drôlerie.

Jouant de références bien maîtrisées et d’un récit parfaitement fluide, Cauchemars ! s’avère aussi efficace que les premiers Harry Potter, en imposant son univers en toute évidence. Si cette histoire s’achève entièrement, la porte est ouverte pour une suite (annoncée d’ailleurs à la fin du livre), et j’aime autant vous dire que j’ai hâte d’en refranchir le seuil aux côtés de Charlie et ses amis. Parce que ça faisait longtemps que je ne m’étais pas oublié à ce point dans un bouquin, et que ça fait un bien fou !

Cauchemars !, de Jason Segel & Kirsten Miller
(Nightmares !, traduit de l’américain par Marion Roman)
Éditions Bayard, 2017
ISBN 978-2-7470-6184-1
345 p., 15,90€


Un pont sur la brume, de Kij Johnson

Signé Bookfalo Kill

Depuis toujours, l’Empire est coupé en deux par un large fleuve de brume au sein duquel se cachent des créatures aussi mystérieuses que dangereuses. Seuls quelques passeurs courageux, à l’espérance de vie assez brève, réussissent à franchir l’obstacle sur leurs bateaux, assurant le lien vital entre les deux parties du territoire. Kit Meinem d’Atyar, l’un des plus brillants architectes de l’Empire, est alors mandaté pour construire un pont qui ralliera enfin sans péril les deux rives…

Un pont sur la brume est la première traduction française autonome d’un texte de Kij Johnson, auteure aux États-Unis d’une œuvre abondante comprenant trois romans et une cinquantaine de novellas et nouvelles. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que cela donne envie d’en découvrir davantage.
Cette novella (124 pages) évolue en effet dans un monde bien à elle, un univers de fantasy mâtiné de fantastique à mi-chemin entre Lovecraft et le Stephen King de… Brume. Hé oui, déjà chez King, on trouvait un brouillard envahissant au cœur duquel des créatures terrifiantes semaient l’inquiétude et la mort. Pour autant, Kij Johnson n’entraîne pas son récit vers l’horreur, lui préférant une histoire de bâtisseur assez étonnante, à la fois précise, technique et profondément humaniste.

Car le propos d’Un pont sur la brume n’est pas d’effrayer le lecteur, même si certaines scènes de traversée de la brume se chargent d’une intensité saisissante. La romancière s’attache à détailler un projet de construction ambitieux, réalisé avec des moyens rustiques (des attelages de bœufs tirent les chargements de pierre, tout est fait de manière manuelle et nécessite de nombreux ouvriers…), dont l’objectif est de rapprocher les gens, d’améliorer leur quotidien et, si ce n’est de dominer la peur, au moins de la contourner, de passer par-dessus.

Au fil de ces pages étonnamment poétiques, Johnson suggère aussi les contours d’un monde plus vaste, l’Empire, avec ses règles, ses villes, ses paysages, dont on n’entrevoit que des bribes prometteuses. J’ignore si l’auteure explore ce territoire dans d’autres livres – espérons que l’avenir nous le dira -, mais cela donne très envie d’en savoir davantage.
En attendant, si vous aimez les voyages inattendus et les belles aventures humaines, embarquez sans hésiter pour Procheville et Loinville, les deux cités séparées par le fleuve de brume, et œuvrez à la construction de ce pont mémorable.

(P.S.: merci à Jean-Marc Laherrère du blog Actu du Noir pour cette découverte !)

Un pont sur la brume, de Kij Johnson
(The Man Who Bridged The Mist, traduit de l’américain par Sylvie Denis)
Éditions le Bélial, coll. Une heure lumière, 2016
ISBN 978-2-84344-908-6
124 p., 9,90€


Rufus le fantôme, de Chrysostome Gourio

Signé Bookfalo Kill

Jeune fantôme de 526 ans (si, je vous assure, pour un fantôme c’est très jeune), Rufus mène une vie paisible dans son petit cimetière. Il va à l’école où il suit des cours de hurlements ou de secouage de chaînes, s’amuse avec son copain zombie Octave… mais surtout, surtout, il rêve de son avenir. Car dans son cimetière habite également Melchior – la Mort, oui oui, la Mort en personne, avec sa grande cape et sa faux ! Et Rufus, en dépit de la ferme opposition de ses parents qui attendent autre chose de lui, n’a plus désormais qu’une seule ambition professionnelle : devenir la Mort lui aussi.
Alors, quand Melchior exprime son mécontentement face aux nouvelles méthodes de travail et de rentabilité imposées par la direction de la multinationale « LA MORT INC. », Rufus a l’idée du siècle : encourager Melchior et les autres Morts du monde entier à faire grève…

Vous avez un enfant de 9-10 ans dans votre entourage ? Ou vous vous sentez l’âme d’un enfant de 9-10 ans ? N’hésitez plus, procurez-vous de toute urgence ce très très chouette roman de Chrysostome Gourio, son premier pour la jeunesse après quelques polars déjà pas piqués des hannetons. Comme le suggère le résumé ci-dessus, voilà une histoire très originale, joliment fantastique mais pas horrifique (rien de traumatisant pour les chères têtes blondes), extrêmement prenante et bien menée, ainsi qu’intelligemment engagée.

Car, oui, sous prétexte de s’amuser – et on s’amuse beaucoup avec Rufus le fantôme, j’y reviens dans un instant -, Chrysostome Gourio introduit en finesse les concepts de grève, de lutte sociale et d’oppression du travail capitaliste. De quoi faire réfléchir les enfants mine de rien, et de les éclairer (sans les aveugler) sur le monde dans lequel ils grandissent. Un monde qu’ils pourraient contribuer à changer, pourquoi pas… On a le droit de rêver, et surtout de tout faire pour éduquer au mieux ceux qui nous succèderont dans quelques années.

Pour faire passer un sujet aussi ambitieux pour de jeunes lecteurs, tout a été mis en œuvre avec brio, et donc avec beaucoup d’humour. Rufus le fantôme fourmille d’idées rigolotes, à commencer par des bonus intercalés entre les chapitres, où l’on peut apprendre à fabriquer un déguisement de fantôme, confectionner des muffins au cœur de lombric ou entreprendre de dresser une liste de revendications à transmettre aux parents – en plus de nombreuses activités amusantes, des dessins, des jeux…
Le ton de Chrysostome Gourio fait aussi merveille, émaillé de nombreux jeux de mots hilarants et de dialogues tournés à la perfection ; auquel s’ajoute un jeu très dynamique sur les polices de caractère, histoire de casser l’aspect trop sérieux des livres habituels – on n’est pas là pour s’ennuyer non plus, hein ! Les personnages sont parfaitement campés, attachants, et on ne peut qu’espérer les retrouver très vite, parce qu’ils ont encore beaucoup de belles aventures à nous faire vivre, c’est certain.
Mené à un rythme d’enfer (forcément), Rufus le fantôme est en outre illustré avec grand talent par Églantine Ceulemans, dont le dessin pétillant et vivant – c’est un comble – anime le joli petit monde de Rufus.

Bref, ce roman est une vraie pépite de chez Pépix, la collection toujours inspirée des éditions Sarbacane. Hautement recommandé, vous l’aurez compris !

Rufus le fantôme, de Chrysostome Gourio
(illustrations : Eglantine Ceulemans)

Éditions Sarbacane, coll. Pépix, 2017
ISBN 978-2-84865-952-7
210 p., 10,90€


New York Odyssée, de Kristopher Jansma

Signé Bookfalo Kill

Irène, William, Jacob, Sara et George investissent New York avec toute l’énergie et l’optimisme de leurs vingt-cinq ans. En dépit des loyers exorbitants ou des difficultés à s’imposer dans leurs milieux professionnels, ils sont déterminés à mettre la ville à leurs pieds, et rien ne pourra les arrêter.
Rien, sauf peut-être cette tumeur qui affecte Irène, l’artiste de la bande, celle dont le charisme ébouriffant rayonne sur le groupe. La maladie va-t-elle changer leurs rapports amicaux et faire évoluer les jeunes gens vers des horizons insoupçonnables ? New York peut-elle seulement se conquérir ? On n’est jeune qu’une fois, et encore, comme les cinq amis vont le découvrir, pas aussi longtemps qu’on le rêverait…

Le 13 janvier dernier, la critique Olivia de Lamberterie a fait de New York Odyssée son roman de l’année. Bon, alors, on va se calmer tout de suite. Déjà, c’est débile de parler de livre préféré de l’année alors que l’année en question n’est vieille que de treize jours. Ensuite, certes, New York Odyssée est un livre solide, attachant, mais il ne bouleverse en rien ce que l’on connaît déjà du roman new yorkais, voire américain de manière plus large. Pour ma part, environ deux mois après l’avoir lu, il ne  m’en reste d’ailleurs pas grand-chose.

Point fort du live à mon sens, Kristopher Jansma prend le temps de poser chacun de ses personnages, de cerner leurs personnalités, d’exprimer leurs caractères avec une volonté de totalité louable quoique un peu trop appliquée. Surtout que certains de ses héros n’échappent pas aux clichés, à l’image de Jacob, le poète homosexuel extraverti. Néanmoins Jansma parvient à restituer leur profondeur, leur humanité ; et si cette odyssée new yorkaise tient la route et la longueur (même si quelques pages en moins ne m’auraient pas manqué), c’est avant tout grâce à cette réussite, car leurs « aventures » ont moins d’intérêt que la manière dont ils les abordent et les pensent.

En ce sens, New York Odyssée est moins un roman générationnel qu’intemporel, car son récit pourrait se dérouler il y a cinquante ans comme aujourd’hui ; les motivations, ambitions et déceptions de ses héros en disent moins sur leur époque que sur ce qui pousse en avant des jeunes gens idéalistes rêvant de conquérir le monde et se heurtant de plein fouet avec sa dure réalité – incarnée ici par la maladie sournoise qui frappe Irène, ainsi que ses proches par ricochet.

Puis il y a New York, bien sûr, cette ville si fascinante, chaos architectural qui ne devrait pas fonctionner et tient pourtant la route d’une manière vertigineuse ; melting pot culturel, social, ethnique ; tourbillon vital qui jamais ne s’arrête, en dépit des difficultés que ses habitants y rencontrent, à commencer par ses loyers exorbitants. Kristopher Jansma donne relief et réalité à ses murs, ses maisons, ses rues, son bruit, son agitation, et qui y est déjà allé s’y reconnaît sans problème.

New York Odyssée est donc un bon roman new yorkais – quasi un genre littéraire en soi outre-Atlantique -, classique mais prenant grâce à la chair de ses personnages. Loin d’être le livre d’une année qui commence à peine, mais parfaitement honnête dans sa catégorie.

New York Odyssée, de Kristopher Jansma
(Why we came to the City, traduit de l’américain par Sophie Troff)
Éditions Rue Fromentin, 2017
ISBN 978-2-919547-50-0
456 p., 22€


La Diamanterie, de Laure Monloubou

Signé Bookfalo Kill

Atteinte d’une légère malformation d’une jambe qui la rend un peu bancale, élevée seule par sa mère, Pénélope n’a pas forcément la vie facile, mais elle s’en sort plutôt bien. Jusqu’à cette soirée funeste où sa mère lui prépare des lasagnes, son plat préféré… Ca sent la mauvaise nouvelle !!! Et effectivement, cette dernière est au rendez-vous : l’adolescente apprend qu’elle va devoir passer ses vacances d’été chez son oncle et sa tante à la montagne – et qui dit oncle et tante dit aussi cousin et cousine, ceux-là même qui avaient trouvé très drôle de balancer Pénélope dans une fourmilière géante quelques années auparavant, entre autres moqueries qui avaient ruiné ses vacances d’alors.
Bref, c’est la tuile. Sauf que les années ont passé, que les gens peuvent changer, et que de belles rencontres peuvent tout remettre en cause, y compris pour le meilleur…

monloubou-la-diamanterieAutant être sincère, cette chronique sera sans doute l’une des moins objectives de ce blog. Et pour cause, il se trouve que je connais fort bien Laure Monloubou, l’auteure de la Diamanterie, puisque je la côtoie professionnellement (et amicalement) tous les jours. Comme c’est l’une des plus belles personnes que je connaisse – si la gentillesse devait être incarnée au cinéma, il faudrait embaucher Laure sans hésiter une seconde -, cela rend la tâche d’écrire cet article beaucoup plus difficile qu’autre chose, paradoxalement. A tel point que je me suis interrogé sur la pertinence de le faire ou non.
D’un autre côté, comme j’ai beaucoup aimé ce livre, je tiens à le défendre et donc à vous en parler. Étant dûment avertis, à vous de juger si cette visite de la Diamanterie peut vous plaire ou séduire un enfant de votre entourage !

Tiens, d’ailleurs, ce titre, la Diamanterie, vous aura peut-être intrigué, mais je vous laisserai le soin de découvrir à quoi il fait référence en lisant le livre (hé oui, ho hein, sinon ce serait trop facile !) Que vous dire donc ? Qu’il s’agit d’un très beau roman, tout en simplicité, en tendresse, en humour, en drôlerie, en chaleur humaine. Qu’il convient à de jeunes lecteurs dès 11 ans et bien sûr au-delà. Qu’il parle joliment d’adolescence, de la fragilité de cet âge de la vie où chaque seconde vécue peut constituer une remise en question primordiale. Qu’il parle aussi d’amitié, d’amour, d’art, de différence. Qu’il fait resurgir en chacun des souvenirs précieux de vacances d’été, ces moments hors du temps où tant de choses se passent dans nos jeunes existences…

La Diamanterie a aussi le parfum des lectures d’enfance, où l’aventure se mêlait au quotidien entre les pages, et où plus rien n’avait d’importance que de résoudre des mystères et de vivre des amitiés par procuration littéraire. Ce livre a pour moi le charme de mes chers vieux Club des Cinq, par exemple. Et retrouver ces sensations m’a fait un bien fou !

La Diamanterie, ou les vacances d’une fille bancale, de Laure Monloubou (illustrations de Robin)
Éditions Amaterra, 2017
ISBN 978-2-36856-105-8
183 p., 12,50€


Seules les bêtes, de Colin Niel

Signé Bookfalo Kill

Épouse d’un notable local, Évelyne Ducat a disparu. Sa voiture a été retrouvée à proximité d’un sentier de randonnée s’élevant vers le causse, ce plateau où vivent encore – ou plutôt survivent – quelques éleveurs. L’événement bouleverse la région entière, mais plus encore certaines personnes liées de près ou de loin à la disparue. Il y a Alice, assistante sociale qui vient en aide aux agriculteurs ; son mari Michel, éleveur lui-même ; et Joseph, l’un de ses collègues, qu’Alice est venue soutenir avant d’en faire son amant. Puis Maribé, jeune femme au physique ravageur récemment débarquée en ville. Et Armand, qui vit au fin fond de l’Afrique et s’enrichit en arnaquant par Internet des gogos occidentaux.
A tour de rôle, ils prennent la parole et dévoilent leur rôle dans cette affaire. Car, oui, parfois à la faveur d’une coïncidence ou d’une ressemblance troublante, tout est lié…

niel-seules-les-betesJ’avoue, un peu honteux, que je n’avais jamais lu Colin Niel avant ce roman, en dépit de son excellente réputation. Je ne connais donc pas ses polars guyanais, et c’est en toute innocence que j’ai investi avec lui ce coin de France rurale, rude et hostile, rencontré ses habitants rugueux et plongé à la découverte de vies plus secrètes les unes que les autres.
Si j’ai apprécié au départ la précision documentaire avec laquelle le romancier dépeint le cadre qu’il a choisi, la beauté sèche des décors, la difficulté rencontrée par les habitants du coin pour vivre décemment – surtout les agriculteurs -, la première partie ne m’a pas vraiment emballé. La faute sans doute à sa narratrice, Alice, dont la voix et les enjeux ne m’ont pas vraiment intéressé. Cette introduction est pourtant indispensable, et elle permet à l’intrigue de décoller dès la deuxième partie, consacrée à Joseph, où Niel offre quelques fulgurances absolument magnifiques (l’histoire de l’armoire normande…), développant une atmosphère prégnante que l’on n’a plus envie de quitter, et faisant évoluer le suspense grâce à une première bifurcation inattendue – ce ne sera pas la dernière.

En effet, Colin Niel se permet justement de nous éloigner peu à peu de son cadre originel, en introduisant deux nouveaux narrateurs aux profils très différents. Sans trop en dire, la quatrième partie, qui nous emmène par surprise en Afrique, m’a totalement fait décoller, autant par le détour admirable que le romancier prend dans son intrigue, que par le travail bluffant sur le style, la langue africaine.
De manière globale, Seules les bêtes est un livre superbement construit, dans une architecture qui fait penser à l’éblouissant Un pied au paradis de Ron Rash (roman noir rural, lui aussi), mais avec une audace dans l’élaboration de l’histoire qui a emporté mon adhésion. Je n’aime rien tant qu’être étonné, surtout en polar, et là Colin Niel m’a parfaitement cueilli, aussi bien par les ramifications du récit que par son écriture, dont les changements de registre sont remarquables et permettent de faire exister avec force les cinq narrateurs successifs.

Bref, je vous recommande chaleureusement Seules les bêtes, qui est bien davantage qu’un énième avatar de polar rural (LE genre à la mode en ce moment, avec tout ce que cela comporte de répétitif et de lassant), en s’avérant beaucoup plus ambitieux et surprenant. Une belle découverte pour moi !

Seules les bêtes, de Colin Niel
Éditions du Rouergue, 2017
ISBN 978-2-8126-1202-2
224 p., 19€


Jeux de miroirs, d’E.O. Chirovici

Signé Bookfalo Kill

Agent littéraire de son état, Peter Katz reçoit par courrier un manuscrit intitulé Jeux de miroirs, d’un certain Richard Flynn. Ce dernier, dans le courrier qui accompagne le texte, annonce qu’il va y évoquer son histoire d’amour passionnée avec Laura Baines, sa colocataire d’alors et brillante étudiante en psychologie, mais aussi et surtout sa rencontre avec le professeur Joseph Wieder, célèbre spécialiste de psychologie cognitive – dont Laura était l’élève et l’assistante -, assassiné au milieu des années 1980. L’affaire n’ayant jamais été élucidée, Katz est très vite intrigué par la lecture du manuscrit – mais s’aperçoit que ce dernier est incomplet : il manque la fin, où pourrait être évoquée la solution d’un mystère criminel qui avait tenu en haleine les États-Unis en son temps.
Peter Katz tente de prendre contact avec l’auteur pour obtenir la suite. Problème : dans l’intervalle entre l’envoi du texte et le moment où l’agent l’a lu, Richard Flynn est mort des suites d’une grave maladie. Commence alors une nouvelle enquête, sur les traces du manuscrit disparu…

chirovici-jeux-de-miroirsSous l’impulsion de son éditeur, les Escales, ce roman s’avance en fanfaron. Couverture argentée imitant la texture du miroir (ooooh), bandeau rouge annonçant sans ambages « LE ROMAN ÉVÉNEMENT »… Bon, autant le dire tout de suite, Jeux de miroirs ne sera pas l’événement littéraire de l’année. Ni même du mois ou de la semaine, hein. On va se calmer un peu et parler en toute simplicité, ça ne fera pas de mal.

Ceci posé, c’est un livre agréable. Fluide, prenant et bien construit. E.O. Chirovici y fait preuve d’une efficacité toute américaine, d’autant plus appréciable qu’il est roumain et qu’il s’agit de son premier roman rédigé en anglais (après une quinzaine de livres publiés dans sa langue natale, non traduits en français). La promesse annoncée par le pitch est tenue ; il n’y a pas à dire, le coup du manuscrit inachevé, quand c’est bien fait, ça tourne à plein régime.
Chirovici se montre très habile, par ailleurs, en changeant de narrateur quand nécessité s’en fait sentir : après l’agent Peter Katz, c’est un de ses amis journalistes, chargé de l’enquête sur le manuscrit, qui prend le relais, avant de le passer au policier à la retraite qui a mené les investigations sur l’assassinat de Joseph Wieder. L’alternance de points de vue, les témoignages souvent discordants que les différents narrateurs apportent sur l’affaire permettent à Chirovici d’illustrer le thème principal du roman, à savoir les tours et les détours que peuvent jouer la mémoire et les souvenirs, suivant ce que l’on veut leur faire dire…

Pour être honnête, la solution de l’intrigue ne bouleversera certes pas l’histoire du suspense littéraire, mais l’intérêt de Jeux de miroirs réside plutôt dans ses personnages, dans leur complexité, dans la manière dont E.O. Chirovici scrute le caractère souvent insaisissable des êtres, mais aussi des faits, parfois moins évidents qu’ils n’en ont l’air. Pas un événement, non, mais un bon roman. On s’en contentera largement.

Jeux de miroirs, d’E.O. Chirovici
(The Book of Mirrors, traduit de l’anglais par Isabelle Maillet)
Éditions les Escales, 2017
ISBN 978-2-365-69202-1
304 p., 21,90€


La Voix secrète, de Michaël Mention

Signé Bookfalo Kill

Paris, 1835. Tandis que le roi Louis-Philippe échappe par mirale à plusieurs tentatives d’assassinat, un tueur en série sème la panique dans les rues de la capitale en massacrant des enfants, dont il rend alternativement la tête ou le corps au gré de ses fantaisies macabres. Allard, le chef de la Surêté, réalise alors que le meurtrier semble s’inspirer des crimes de Pierre-François Lacenaire, le célèbre dandy assassin, qui attend l’heure prochaine de son exécution en recevant ses nombreux admirateurs et en écrivant ses mémoires du fond de sa prison.
Lié par une étrange relation amicale avec lui, Allard entreprend alors de convaincre Lacenaire de l’aider à stopper ce tueur fou…

mention-la-voix-secreteTouche-à-tout audacieux, capable de faire d’un match de football une tragédie noire au suspense implacable (Jeudi noir) ou de reprendre sans complexe et avec talent l’histoire de l’Éventreur du Yorkshire (dans Sale temps pour le pays et ses suites), pourtant déjà immortalisée par David Peace (1974 et ses suites), Michaël Mention s’aventure avec succès dans la célèbre collection Grands Détectives des éditions 10/18. Il s’en approprie intelligemment les codes tout en faisant œuvre originale, lorsqu’il choisit par exemple l’année 1835 et le règne de Louis-Philippe, rarement évoqués dans les polars historiques.
Faire de Lacenaire, figure naturellement haute en couleurs, l’un des personnages principaux de la Voix secrète, est également une belle idée, dont Mention exploite la verve, la culture et l’élégance, sans dissimuler sa folie criminelle pour autant. Les autres acteurs du roman, qu’ils soient réels ou fictifs, sont à la hauteur de cette démesure.

Pour le reste, Michaël Mention mène son récit tambour battant, s’amuse à l’occasion avec la forme du texte (voir l’enchaînement choc entre la fin du prologue et le premier chapitre !), restitue parfaitement l’atmosphère du Paris d’alors, et tient bon la barre du suspense sans jamais faillir. Petit bonus mais non des moindres, il tisse régulièrement quelques liens discrets avec notre époque, un art de la mise en perspective qui donne toujours une intelligence et une profondeur bienvenues aux romans historiques.

Bref, guère besoin d’en dire plus : La Voix secrète est un excellent polar historique, qui ne souffre pas du caractère parfois empesé du genre grâce à la vista littéraire de son auteur. On recommande sans hésitation !

La Voix secrète, de Michaël Mention
Éditions 10/18, coll. Grands Détectives, 2017
(Roman paru aux éditions le Fantascope en 2011,
intégralement révisé pour la présente édition)
ISBN 978-2-264-06878-1
229 p., 7,10€


Gabacho, d’Aura Xilonen

Signé Bookfalo Kill

Après avoir réussi à fuir le Mexique, le jeune Liborio troque sa vie de misère d’alors pour une vie de clandestin à peine plus enviable. Sauf qu’il n’a peur de rien, et surtout pas de se battre – dans tous les sens du terme. Il a le génie de la castagne et la peau dure comme celle d’un crocodile, comme insensible à la douleur. La seule chose qui lui fait perdre ses moyens, ce sont les filles. Surtout Aireen, qui vit en face de la librairie où il a trouvé à se faire embaucher (et où il dévore tout ce qui tombe sous la main)… Aireen, une gisquette tellement jolie qu’il serait prêt à faire n’importe quoi pour elle – et côté n’importe quoi, Liborio ne va pas tarder à être servi.

xilonen-gabachoQuelle folie !!! Oh là là, silence mes agneaux, ce premier roman est totalement renversant. D’autant plus que son auteure, Aura Xilonen, n’avait que 19 ans lorsqu’il est paru… mais peut-être est-ce justement sa jeunesse qui a permis à la romancière mexicaine de signer un livre aussi libre, aussi énergique, aussi hirsute et malpoli.
L’essentiel du plaisir que m’a procuré Gabacho réside dans sa langue, que Xilonen bouscule et malmène avec une irrévérence parfaitement jubilatoire – pour qui n’est pas rétif à la grossièreté, autant le préciser. Fidèle au milieu défavorisé dans lequel elle plante son intrigue, la romancière balance des « fuck » comme des SCUD, on s’insulte comme on respire et le respect dû aux mamans est le dernier cadet des soucis des protagonistes de cette drôle d’histoire. Pourtant, rien de gratuit dans cette brutalité langagière faisant écho à celle des corps et des poings qui fréquemment s’entrechoquent ; Aura Xilonen nous plonge au ras du bitume le plus sale, et ne prend pas de gants car il n’y a pas à en prendre.
La preuve en un extrait :

« [Madame] lâche pas de gros mots non plus, pas comme le Boss avec ses mots introuvables dans l’assomme-crétin, ce fameux dictionnaire que je me suis farci de A à Z parce que je ne comprenais rien à ce que je lisais. Le Boss et ses mots scandaleux qui en disent plus long que les belles paroles, aussi décentes que bariolées, ces petites salopes édulcorées, pleines de chichis, de rhétorique archaïque, désuète, vieillotte, snob. Moi je préfère les pétasses un peu plus culottées, les phrases qui veulent tout dire et vous lâchent pas le sens du bout des dents. »

En gros, vous avez là toute la profession de foi littéraire d’Aura Xilonen, avec laquelle elle trousse un roman initiatique joyeusement déglingué, récit d’aventures foutraques où la réinvention du verbe raconte la réinvention d’une vie, celle du héros narrateur. Liborio, « né-mort » qui n’a « rien à perdre », est un personnage très attachant, drôle, impertinent, dont l’absence d’éducation lui permet de développer sur la vie une clairvoyance de vieux sage revenu de tout. Et il faut saluer le formidable travail de traduction de Julia Chardavoine, qui a dû beaucoup s’amuser avec ce livre, et en même temps s’en voir pour trouver des solutions françaises aux inventions langagières de la jeune romancière. Quoi qu’il en soit, à coup de néologismes ou de mots-valises, elle s’en sort à la perfection.

Gabacho, c’est du Dickens pimenté à la sauce salsa, qui fait pétiller les papilles et brûle joyeusement le gosier. Un roman comme on n’en lit pas souvent, et ça fait un bien fou !

Gabacho, d’Aura Xilonen
(Campéon Gabacho, traduit de l’espagnol par Julia Chardavoine)
Éditions Liana Levi, 2017
ISBN 978-2-86746-880-3
368 p., 22€


Ouvre les yeux, de Matteo Righetto

Signé Bookfalo Kill

Ils se sont aimés. Ils ont eu un enfant, Giulio. L’amour a disparu, petit à petit, sans que ni l’un ni l’autre ne le réalise vraiment. Ils se sont quittés, ont refait leur vie chacun de son côté. Pourtant, Luigi et Francesca décident un jour de se retrouver, le temps d’une ascension dans les Dolomites. Bien sûr, ce retour vers leur passé n’est pas dû au hasard ni à un coup de tête…

righetto-ouvre-les-yeuxUne merveille. Ce bref roman est une merveille – de concision, de pudeur, de délicatesse. Au fil de chapitres courts et de phrases ciselées, dépourvues du moindre gras mais jamais d’émotion, l’Italien Matteo Righetto déroule une histoire très simple – dont je vous ai caché volontairement l’essentiel ; en dire davantage, notamment sur les motivations des protagonistes, serait dommageable. Il évoque avec nuance la manière dont l’amour peut parfois s’éteindre, les petits manquements du quotidien qui créent les grandes incompréhensions, celles que l’on peut regretter ensuite toute sa vie, quand on réalise ce qu’on a perdu. On parle ici de la relation de famille au sens large, pas seulement celle du couple mais aussi celle qui unit les parents à leurs enfants – et c’est même, au bout du compte, le cœur du livre.

Sur la forme, Righetto construit son récit en alternant le récit de l’ascension menée par Luigi et Francesca, et des flashbacks évoquant leur vie passée, ainsi que les événements qui les ont conduits là, sur ce sentier, des années après leur séparation. Porté vers le haut, par l’effort produit par les héros pour atteindre le sommet, le récit principal est narré au futur, le plus souvent à la deuxième personne du singulier, contrecarré parfois par un pluriel qui illustre le chemin accompli en commun, la complicité immuable qui lie encore Francesca et Luigi.
De manière assez étonnante, le même procédé est utilisé dans les flashbacks racontés au passé, où les deux protagonistes sont soit désignés par leurs prénoms, vus par un narrateur omniscient ; soit semblent reprendre la responsabilité du récit en assumant un « nous » qui bouscule la distance imposée le reste du temps par le choix d’un point de vue « supérieur », indépendant. Aucune maladresse de la part de l’auteur, ne vous y trompez pas. Matteo Righetto fait preuve au contraire d’une habileté narrative éblouissante qui illustre les sujets de son roman : distance, responsabilité, implication dans la vie d’autrui, tout est là.

Ouvre les yeux : ce titre, pour finir, vous arrachera à coup sûr le cœur quand vous aurez compris à quoi il fait référence. En tout cas, c’est vraiment un superbe roman, que je vous invite à découvrir, car sa sensibilité et sa retenue sauront parler à n’importe qui.

Ouvre les yeux, de Matteo Righetto
(Apri gli occhi, traduit de l’italien par Anne-Laure Gonin-Marquer)
Éditions la Dernière Goutte, 2017
ISBN 978-2-918619-34-5
175 p., 17€