Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

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Gabacho, d’Aura Xilonen

Signé Bookfalo Kill

Après avoir réussi à fuir le Mexique, le jeune Liborio troque sa vie de misère d’alors pour une vie de clandestin à peine plus enviable. Sauf qu’il n’a peur de rien, et surtout pas de se battre – dans tous les sens du terme. Il a le génie de la castagne et la peau dure comme celle d’un crocodile, comme insensible à la douleur. La seule chose qui lui fait perdre ses moyens, ce sont les filles. Surtout Aireen, qui vit en face de la librairie où il a trouvé à se faire embaucher (et où il dévore tout ce qui tombe sous la main)… Aireen, une gisquette tellement jolie qu’il serait prêt à faire n’importe quoi pour elle – et côté n’importe quoi, Liborio ne va pas tarder à être servi.

xilonen-gabachoQuelle folie !!! Oh là là, silence mes agneaux, ce premier roman est totalement renversant. D’autant plus que son auteure, Aura Xilonen, n’avait que 19 ans lorsqu’il est paru… mais peut-être est-ce justement sa jeunesse qui a permis à la romancière mexicaine de signer un livre aussi libre, aussi énergique, aussi hirsute et malpoli.
L’essentiel du plaisir que m’a procuré Gabacho réside dans sa langue, que Xilonen bouscule et malmène avec une irrévérence parfaitement jubilatoire – pour qui n’est pas rétif à la grossièreté, autant le préciser. Fidèle au milieu défavorisé dans lequel elle plante son intrigue, la romancière balance des « fuck » comme des SCUD, on s’insulte comme on respire et le respect dû aux mamans est le dernier cadet des soucis des protagonistes de cette drôle d’histoire. Pourtant, rien de gratuit dans cette brutalité langagière faisant écho à celle des corps et des poings qui fréquemment s’entrechoquent ; Aura Xilonen nous plonge au ras du bitume le plus sale, et ne prend pas de gants car il n’y a pas à en prendre.
La preuve en un extrait :

« [Madame] lâche pas de gros mots non plus, pas comme le Boss avec ses mots introuvables dans l’assomme-crétin, ce fameux dictionnaire que je me suis farci de A à Z parce que je ne comprenais rien à ce que je lisais. Le Boss et ses mots scandaleux qui en disent plus long que les belles paroles, aussi décentes que bariolées, ces petites salopes édulcorées, pleines de chichis, de rhétorique archaïque, désuète, vieillotte, snob. Moi je préfère les pétasses un peu plus culottées, les phrases qui veulent tout dire et vous lâchent pas le sens du bout des dents. »

En gros, vous avez là toute la profession de foi littéraire d’Aura Xilonen, avec laquelle elle trousse un roman initiatique joyeusement déglingué, récit d’aventures foutraques où la réinvention du verbe raconte la réinvention d’une vie, celle du héros narrateur. Liborio, « né-mort » qui n’a « rien à perdre », est un personnage très attachant, drôle, impertinent, dont l’absence d’éducation lui permet de développer sur la vie une clairvoyance de vieux sage revenu de tout. Et il faut saluer le formidable travail de traduction de Julia Chardavoine, qui a dû beaucoup s’amuser avec ce livre, et en même temps s’en voir pour trouver des solutions françaises aux inventions langagières de la jeune romancière. Quoi qu’il en soit, à coup de néologismes ou de mots-valises, elle s’en sort à la perfection.

Gabacho, c’est du Dickens pimenté à la sauce salsa, qui fait pétiller les papilles et brûle joyeusement le gosier. Un roman comme on n’en lit pas souvent, et ça fait un bien fou !

Gabacho, d’Aura Xilonen
(Campéon Gabacho, traduit de l’espagnol par Julia Chardavoine)
Éditions Liana Levi, 2017
ISBN 978-2-86746-880-3
368 p., 22€


COUP DE COEUR : En attendant Bojangles, d’Olivier Bourdeaut

Signé Bookfalo Kill

Bourdeaut - En attendant BojanglesIls dansent, merveilleux, fous amoureux, sur la chanson de Nina Simone, « Mr Bojangles », qui tourne inlassablement sur le tourne-disque. Ils dansent et chaque jour réinventent la vie, sous les yeux éblouis de leur fils, accompagnés des vols gracieux d’un oiseau des îles nommé Mademoiselle Superfétatoire. Lui a fait fortune en ouvrant des garages et c’est ainsi qu’il offre à sa femme et à son enfant cette existence pétillante qui chasse l’ennui et le conformisme, lui qui se raconte ancien chasseur de mouche au harpon ou descendant du comte Dracula pour offrir du rêve aux autres qui n’osent pas aller si loin dans la fantaisie. Elle, tout ce qu’elle veut, c’est changer de prénom tous les matins, s’habiller de mille feux, boire des cocktails, rire et danser, danser encore, pour que chaque journée soit un enchantement différent.
Et même lorsque la folie, la vraie, celle qui enferme les corps et déménage les cerveaux, lorsque cette triste folie s’en mêle et menace de briser les rêves, pourquoi s’arrêter ? C’est ce que feront père et fils pour accompagner en douceur le grand amour de leur vie du côté obscur de l’esprit…

Il y a dans la voix et dans les chansons de Nina Simone un mélange bouleversant de légèreté et de gravité qui n’appartient qu’à elle. Cette alchimie tendrement déchirante, on la retrouve dans la chanson qui donne son titre à ce premier roman sublime, tout entier imprégné de cette magie sur laquelle il est si difficile de poser des mots. Impossible d’aller plus loin dans cette chronique sans vous proposer d’écouter « Mr Bojangles » :

Et je pourrais presque m’en tenir là, car écouter cette chanson, c’est déjà comprendre le roman qu’elle a inspiré.
Mais quelques mots encore, pour dire à quel point j’ai été subjugué par le charme extraordinaire d’En attendant Bojangles. Extraordinaire, j’insiste ! On dit déjà d’Olivier Bourdeaut qu’il pourrait être l’héritier de Boris Vian : après un premier roman c’est peut-être lourd à porter, mais il y a de cela, c’est vrai, dans la légèreté incroyable qu’il déploie pour raconter une histoire pourtant menacée des chagrins immenses que causent la maladie et les cruautés injustes de la vie.
Il y a de cela aussi dans son humour, son inventivité perpétuelle, dans l’atmosphère intemporelle tirant ce roman vers l’insouciance des années folles (alors qu’il se déroule sans doute de nos jours). Et on pense alors à Fitzgerald et à son Gatsby – mais aussi, autre époque, autre genre, à Roald Dahl, parce que son style pétillant de jeux mots et de rimes, réinventant la langue avec gourmandise, et sa causticité irrévérencieuse m’ont irrésistiblement fait penser à l’auteur de Charlie et la chocolaterie.

Vian, Fitzgerald, Dahl… Cela vous semble beaucoup ? Comme toutes les comparaisons dont on use et abuse en littérature, elles sont peut-être exagérées.
Alors, le dire autrement : En attendant Bojangles est un premier roman merveilleux, précieux par sa générosité, sa drôlerie et son humanité. Un livre enchanteur qui donne envie de danser, de prendre la route sur un coup de tête, d’être amoureux, de donner à nos rêves et à nos folies la place qu’ils méritent dans nos vies.
Bref, c’est un énorme coup de cœur, et Olivier Bourdeaut une vraie belle révélation. Pour moi, l’un des livres à ne pas manquer dans cette rentrée, et un inoubliable pour très, très longtemps. Merci donc, Mr Bojangles Bourdeaut, et à très vite pour le prochain.

En attendant Bojangles, d’Olivier Bourdeaut
Éditions Finitude, 2016
ISBN 978-2-36339-063-9
159 p., 15,50€


Un amour impossible, de Christine Angot

Signé Bookfalo Kill

Bon, je l’ai fait. Ca y est. Pour la première fois, j’ai lu un roman de Christine Angot jusqu’au bout. Pour être honnête, ça n’a pas été sans mal, mais je l’ai fait.
Pourquoi, me direz-vous, s’infliger une telle peine ? Parce que, durant tout l’été par quelques bons camarades libraires, et encore plus depuis sa parution, dans une avalanche médiatique qui n’a jamais été aussi dithyrambique à son sujet, j’ai entendu dire énormément de bien d’Un amour impossible, le nouvel opus de la dame. Ne voulant pas mourir idiot, et bien décidé à me laisser séduire moi aussi, pourquoi pas, j’ai donc tenté ma chance.

Angot - Un amour impossibleEn vain, je ne vais pas vous le cacher. Pourtant, j’aurais pu aimer ce roman. Le sujet, celui de l’amour entre mère et fille, est simple mais fondamental, et peut donner de grandes pages. D’ailleurs, il y a quelques beaux passages, et Angot développe joliment les différentes composantes de cet amour – celui, inconditionnel, de la petite fille pour sa mère et de la mère pour sa petite fille ; puis les difficultés, les incompréhensions parfois cruelles et violentes de l’adolescence ; et, enfin, la reconstruction, le réapprentissage de l’amour à l’âge adulte.
A tout ceci vient s’ajouter le cas particulier de Christine Angot, puisque c’est bien d’elle et de sa mère dont il est question dans ce roman, ainsi que de son père, qui a abusé d’elle durant son adolescence (sujet de L’Inceste, roman polémique d’Angot paru il y a quelques années). Brièvement évoqué, ce contexte complique bien sûr les relations entre la fille et la mère.

Oui, il y a des belles choses dans Un amour impossible. Mais voilà, il y a aussi le style Angot, et là, désolé, je ne supporte pas. Je parle surtout de ses dialogues qui, je trouve, sonnent horriblement faux, à la recherche d’un effet de réel faisant rarement bon ménage avec la littérature. À chaque fois, j’ai l’impression de lire un scénario de sitcom. Bon sang, que c’est niais ! Christine Angot y adopte un style direct, cherchant sans doute à restituer la manière dont on parle dans la vie de tous les jours – en particulier le personnage de sa mère, qui n’est pas beaucoup allée à l’école et, de son propre aveu, manque de culture.
Cela donne, par exemple, dans la bouche de la narratrice Christine :

« J’en ai marre moi, on fait rien, on s’ennuie. C’est pas intéressant ! Quel ennui. On est là, comme ça. Qu’est-ce que c’est ennuyeux ! Qu’est-ce qu’elle est pas intéressante cette vie !Je m’ennuie moi ici. Quel ennui !! Mais quel ennui ! On parle jamais de rien. De rien d’intéressant. J’en ai marre de cette vie moi. »

Si j’insiste sur ces partis pris formels, c’est qu’ils sont la cause majeure de mon blocage. Ils peuvent également causer des dérapages tendancieux, par exemple lorsque la romancière donne la parole à la compagne de son père, d’origine allemande, en la faisant chuinter lourdement tous les trois mots, dans une parodie grotesque d’accent germanique. Et je ne parle pas de son goût pour les onomatopées ridicules, ou les répétitions lourdingues de mots ou de phrases, toujours au nom de ce fameux effet de réel.

Bref, avant d’avoir ouvert Un amour impossible, je me voyais déjà surprendre tout mon monde en rédigeant une chronique enthousiaste sur ce roman ; reconnaître, mea culpa, que je me trompais depuis des années sur Christine Angot, que c’était son personnage médiatique horripilant qui m’avait abusé… Hé bien non. Je n’ai pas détesté Un amour impossible, je ne l’ai pas aimé non plus. C’est un livre qui, par certains aspects, m’a intéressé, mais dont la forme m’a profondément rebuté, m’empêchant de l’apprécier.
C’est un peu l’histoire d’un amour impossible entre l’œuvre de Christine Angot et moi, en somme. Pas grave, puisque tant de gens l’encensent soudain cette année, et qu’elle aura sans doute un prix littéraire cette année ; peut-être même le Goncourt, pourquoi pas… (On en reparle, de la valeur des prix littéraires, ou on attend de les voir tomber ?)

Un amour impossible, de Christine Angot
Éditions Flammarion, 2015
ISBN 978-2-08-128917-8
216 p., 18€


Sébastien, de Jean-Pierre Spilmont

Signé Bookfalo Kill

Sébastien est l’exemple même du roman qu’on a envie de partager, de faire lire autour de soi, mais dont il est difficile de parler tant sa réussite tient à presque rien : 141 pages, un style qui évoque l’enfance sans tomber dans les travers de l’imitation ratée du parler des “jeunes”, une histoire qui se dévoile peu à peu, à petites touches, et une fin qui vous prend aux tripes, par surprise.

Évoquer l’histoire, c’est déjà courir le risque de trop en révéler. Que dire, donc ? Aussi peu que possible : le narrateur, Sébastien, a treize ans. Le récit commence lorsqu’il entre dans le bureau d’un dénommé Bourgoin. Sébastien vient d’être trouvé, au petit matin, allongé seul sur un banc, à Paris. Bourgoin lui demande de “tout raconter”. Quoi ? Il faudra attendre la fin du roman pour le savoir.
Entre temps, Sébastien va se dévoiler, petit à petit, répondant bon gré mal gré aux questions de Bourgoin qui l’interroge sur sa vie, sa famille, ses amis… Et de se dessiner le portrait d’un jeune garçon (trop) rêveur, ignoré par ses parents commerçants que leur métier accapare et qui lui préfèrent sa petite sœur modèle ; un enfant jugé inadapté socialement et placé dans un établissement spécialisé, abandonné pour le week-end à ses grands-parents qui habitent à proximité de cette école et l’aiment, eux – surtout son grand-père, le seul à l’estimer et à l’appeler par un diminutif affectueux, Seb…

Du déjà lu ? Sans doute, mais rarement aussi bien. On pourrait en dire moins encore, même si ce qui précède ne révèle que peu de choses de la profondeur du livre. Il manque à ce résumé ce qui fait la force majeure du roman : l’écriture de Jean-Pierre Spilmont, à la fois poétique et minimaliste, d’une grande justesse, qui ménage presque sans en avoir l’air une montée en puissance implacable de l’émotion et de la colère de son jeune héros. Ce style, fluide et économe, donne à la voix de Sébastien autant d’impact littéraire que d’authenticité. Une réussite rare dans un exercice – donner la parole à un adolescent – auquel se prêtent nombre de romanciers, sans toujours rencontrer le même bonheur.

Paru initialement à la Fosse aux Ours, un petit éditeur talentueux, Sébastien avait rencontré un premier succès, au moins d’estime. Sa sortie en poche donne l’occasion de le découvrir plus largement. N’hésitez pas.

Sébastien, de Jean-Pierre Spilmont
Éditions J’ai Lu, 2012
ISBN 978-2-290-05657-8
148 p., 5,60€

Pour en savoir plus sur l’auteur, découvrez son site Internet : http://www.jean-pierre-spilmont.fr/