Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

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A première vue : la rentrée Gallmeister 2016

Un nouvel éditeur fait son apparition dans la rubrique « à première vue » ! Et non des moindres, puisqu’il s’agit de Gallmeister, l’excellente maison exclusivement dédiée à la littérature américaine, fondée et animée par Oliver Gallmeister, l’homme qui a su dénicher David Vann, Craig Johnson, Pete Fromm, Edward Abbey, Jake Hinkson, Benjamin Whitmer, Jim Tenuto (entre beaucoup d’autres) ou redonner leurs lettres de noblesse à Trevanian, Ross MacDonald ou James Crumley.
Entre ses différentes collections (Americana, Nature Writing, Néonoir ou les poches chez Totem), Gallmeister figurera largement dans cette rentrée 2016, sans excès comme à son habitude, mais avec toujours autant de variété et de qualité potentielle. Il serait donc dommage de s’en priver !

* Collection Americana *

Dunn - Amour monstreLE FREAK, C’EST CHIC : Amour monstre, de Katherine Dunn (18 août)
A la tête d’un spectacle itinérant, Al et Lil Binewski mettent tout en oeuvre pour faire de leurs enfants les vedettes du show. Mais quelles vedettes ! En les gavant d’amphétamines et en les faisant pousser sous des radiations peu recommandables, ce sont de véritables monstres de foire qu’ils alignent sur la piste. Mais les Binewski n’en sont pas moins une famille comme les autres, avec ses problèmes et ses rivalités à gérer… Tout un programme pour ce roman culte aux États-Unis depuis longtemps, déjà édité par Pocket dans les années 90 (sous le titre Un amour de monstre) mais passé inaperçu. Retraduit par l’excellent Jacques Mailhos, ce livre se voit offrir une deuxième chance qu’il ne faudrait sans doute pas laisser passer.

* Collection Nature Writing *

Holbert - L'Heure de plombICE STORM : L’Heure de plomb, de Bruce Holbert (1er septembre)
1918, Etat de Washington. A la suite d’une tempête de neige dévastatrice qui emporte son frère et son père, Matt Lawson se retrouve à 14 ans à la tête du ranch familial. Obligé de prendre ses responsabilités, Matt doit poursuivre l’oeuvre familiale, apprendre à connaître la nature qui l’environne, et maintenir la cohésion de ses proches… Par l’auteur d’Animaux solitaires, déjà publié par Gallmeister.

Vann - AquariumLA VIE PARFOIS FAIT PLOUF : Aquarium, de David Vann (3 octobre)
Après Goat Mountain et Dernier jour sur terre, parus simultanément en France, David Vann a assuré en avoir terminé avec ses histoires terribles de filiation et de paternité où les armes jouaient un rôle fatal. Ce nouveau roman semble confirmer une nouvelle voie, en racontant la rencontre d’une fillette de douze ans et d’un vieil homme à l’Aquarium de Seattle, où leur amour commun des poissons noue leur amitié. Mais lorsque la mère de Caitlin découvre cette relation, elle se voit obligée de dévoiler à sa fille un terrible secret qui les lie à cet homme… Jamais remis du choc Sukkwan Island, je suis donc très curieux et excité de découvrir une autre facette du talent de David Vann.

* Collection Néonoir *

Taylor - Le Verger de marbreAPOCALYPSE NOW : Le Verger de marbre, d’Alex Taylor (18 août)
Mauvaise pioche pour le jeune Beam Sheetmire : obligé de tuer un homme qui l’agressait, il réalise qu’il s’agit du fils d’un caïd local. Avec l’aide de son père, Beam prend la fuite, tandis que le caïd et le shérif se lancent à sa poursuite… Du noir de chez noir, c’est forcément chez Néonoir ! Buzz très positif cet été chez les libraires au sujet de ce roman.

CRIME UNLIMITED : Le Bon fils, de Steve Weddle (3 octobre)
Après dix ans passés en prison, un homme revient chez lui pour réaliser que, dans cette région dévastée par la crise économique, il n’y a pas de meilleur avenir que celui de tueur…

* Collection Totem *

Vonnegut - Nuit mèreL’ŒIL DE TAUPE : Nuit mère, de Kurt Vonnegut (18 août)
Inédit en français, ce roman rapporte les confessions fictionnelles d’un dramaturge américain, dans l’attente de son procès à Jérusalem pour crime de guerre, accusé d’avoir été l’un des défenseurs les plus zélés du régime nazi. Mais il affirme être innocent et avoir été un agent infiltré des Alliés en Allemagne…

Un coup d’oeil rapide aux autres sorties, parutions en poche de titres de la maison : Animaux solitaires, de Bruce Holbert (1er septembre) ; Impurs, de David Vann (3 octobre) ; Le Gang de la clef à molette, d’Edward Abbey (3 octobre) ; Traité du zen et de la pêche à la mouche, de John Gierach (4 novembre).

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Le Grand marin, de Catherine Poulain

Signé Bookfalo Kill

Lili plaque tout. Elle quitte Manosque-les-plateaux et rejoint l’Alaska, sans rien, quelques maigres affaires, l’envie d’être embauchée comme marin sur un bateau de pêche et l’obsession de filer un jour jusqu’au à Point Barrow, qu’elle imagine comme le bout du monde, le bout de terre où la terre s’arrête. Et elle trouve ce qu’elle veut, Lili, un équipage, du boulot, l’océan déchaîné, les poissons, la bagarre quotidienne contre les éléments, la malchance, les journées et les nuits interminables pour quelques misérables dollars. Elle travaille avec acharnement, fait sa place parmi les hommes, mange cru le cœur des flétans à peine tirés de l’eau et tombe amoureuse d’un grand marin…

Poulain - Le Grand marinÀ lire Le Grand marin, nul doute que son auteure, dont c’est le premier roman, est une sacrée personnalité. Effectivement, sa biographie confirme ce pressentiment : « Catherine Poulain commence à voyager très jeune en France comme à l’étranger, employée dans des conserveries de poissons en Islande, à l’usine, ou aux travaux agricoles en France et au Canada. Elle vit deux ans en Asie et devient barmaid à Hong Kong, travaille sur des chantiers navals aux États-Unis, pêche durant 10 ans en Alaska avant de se faire expulser. Elle partage aujourd’hui sa vie entre les Alpes de Haute-Provence et le Médoc où elle est respectivement bergère et ouvrière viticole. »

Le Grand marin est riche de ces expériences, palpite de cette vie de bourlingue. Catherine Poulain y impose un ton singulier, fait de puissance évocatrice et de litanies poétiques qui emportent le lecteur dans le fracas des vagues, les hurlements des hommes, le grincement des dents serrées face à la douleur ou l’épuisement, les errances alcoolisées ou les rêveries foutraques de ses personnages.
Ceux-là, Lili, Jude le grand marin, Ian le skipper, et tous les autres, forment une armée d’écorchés vifs qui hantent le récit de leurs désirs furieux, de leurs vies de misère auxquelles ils ne renonceraient néanmoins pour rien au monde. Ils sont grandioses dans leur dureté, terrifiants dans leur folie, attachants dans leur fragilité.

C’est un roman atypique que ce Grand marin. En tout cas, pour un roman français. On a plus l’habitude de lire ce genre de prose outre-Atlantique – mais franchement, qui s’en plaindra ? Catherine Poulain impose sa liberté, sa pudeur flamboyante et son énergie, ainsi qu’une vision brute de l’existence qui nous bouscule jusqu’à l’essoufflement. Le livre n’est pas parfait (la fin m’a quelque peu laissé sceptique), mais par sa capacité à nous sortir de notre zone de confort, par sa force magnétique, par la voix originale qu’il révèle, il mérite largement d’être abordé. Pas un coup de cœur absolu, mais un choc, c’est certain !

Le Grand marin, de Catherine Poulain
Éditions de l’Olivier, 2016
ISBN 978-2-82360-863-2
384 p., 19€


Une vie entière, de Robert Seethaler

Signé Bookfalo Kill

Une vie entière, c’est l’histoire d’un homme simple. Une histoire ordinaire, avec ses grands drames et ses petits bonheurs qui curieusement s’équilibrent au bout du compte. Cette vie entière, c’est celle d’Andreas Egger, né à l’aube du XXème siècle en ville mais conduit dans les montagnes alors qu’il a environ quatre ans – suite au décès de sa mère, il est alors confié aux soins hélas pas très bons d’un fermier rustre et brutal, qui lui mène la vie dure (au point de le rendre boiteux après une raclée trop violente) et le met au travail dès son plus jeune âge.
Sans se plaindre, Andreas apprend à se servir de ses mains, grandit au contact de la terre, gagne bientôt son indépendance en travaillant pour une entreprise de construction de téléphériques qui amène le progrès au cœur de sa vallée. Il rencontre Marie, l’amour de sa vie – mais la vie est-elle si simple ?…

Seethaler - Une vie entièreLe deuxième roman de l’Autrichien Robert Seethaler est en fait extraordinairement compliqué à résumer tant son histoire est simple. On peut évoquer les différentes étapes de l’existence d’Andreas, son héros, comme j’ai commencé à le faire ci-dessus ; mais c’est le meilleur moyen de passer à côté de la réussite du livre, qui tient à des choses plus subtiles qu’à sa seule « intrigue ». Comme le dit le fondé de pouvoir de l’entreprise des téléphériques à Andreas :

« On peut acheter ses heures à un homme, on peut lui piquer ses journées ou lui voler toute sa vie. Mais personne ne peut prendre à un homme ne serait-ce qu’un seul de ses instants. »

Toute la poésie d’Une vie entière tient dans ces deux phrases. La beauté du roman se cache dans ses interstices, dans ce qu’il dit d’une existence humaine, ses joies infimes, ses plaisirs minimes mais fondateurs, ses peurs et ses chagrins aussi, ses interrogations et ses mystères.
C’est un véritable conte moderne que relate ici Robert Seethaler, parfois teinté de nostalgie, car s’y niche une réflexion légèrement passéiste sur le progrès, un progrès inéluctable que tente d’accompagner Andreas sans jamais le comprendre vraiment. Un progrès, aussi, qui s’oppose au caractère immémorial des montagnes, toujours promptes à rappeler qu’elles étaient là avant nous et qu’elles le seraient encore après nous. La nature est d’ailleurs le deuxième personnage principal du roman, merveilleusement évoquée par Seethaler au fil de quelques images et scènes marquantes par leur simplicité et leur évidence.

Très élégamment traduite par Elisabeth Landes, la langue dépouillée de Robert Seethaler touche au plus juste de l’émotion et raconte Une vie entière comme si nous l’avions tous déjà vécue. Une délicatesse littéraire dans laquelle se lover au coin d’un feu ou sous une couverture moelleuse.

Une vie entière, de Robert Seethaler
(Ein ganzes Leben, traduit de l’allemand (Autriche) par Elisabeth Landes)
Éditions Sabine Wespieser, 2015
ISBN 978-2-84805-194-9
157 p., 18€


L’odeur du Minotaure de Marion Richez

Voilà un premier roman bien singulier. Lu rapidement, j’ai eu, en le fermant, une étrange sensation. Ai-je réellement compris ce que je venais de lire?

L'Odeur du MinotaureMarjorie, une toute jeune femme, décide de prendre sa vie en main et plaque son enfance campagnarde et son amoureux plus qu’ambitieux pour enfin s’épanouir. Elle réussit de brillantes études et devient la « plume » d’un ministre. Sans repère, elle collectionne les hommes et les histoires d’amour foireuses jusqu’à ce que sa mère l’appelle. Chose qu’elle n’avait plus fait depuis des mois voire des années. Son père est en train de mourir. Marjorie décide alors de retourner dans cette campagne qui lui fait horreur, dans cette vie d’autrefois. Elle accepte de redevenir la fille de ses parents, le temps d’un dernier adieu. Mais alors qu’elle conduisait, de nuit sur une départementale, elle percute un grand cerf. Et sa vie bascule…

Jusque là, tout va plutôt bien. Le style littéraire utilisé n’est pas ma tasse de thé, mais ça se laisse lire. On se met facilement dans la peau de cette jeune fille esseulée dans la grande ville et ça fonctionne bien. Et puis, à partir de l’accident, j’ai complètement perdu les pédales, tout comme l’héroïne du roman. Si j’ai bien suivi, Marjorie ressentirait en elle les sensations du cerf. Il aurait pris possession de son corps, de son cerveau. Ses perceptions en seraient décuplées et elle en devient complètement folle, d’où son internement en unité psychiatrique. Et elle n’est pas la seule à se sentir folle, parce que la lectrice que je suis n’a strictement rien compris. Était-ce le but? Pourquoi?

Ce roman m’a laissé de marbre et j’ai terminé le roman avec un sacré goût d’inachevé et de déception… mais Marion Richez a un style littéraire intéressant et je suis assez optimiste pour un prochain roman.

L’odeur du Minotaure de Marion Richez
Editions Sabine Wespieser, 2014
9782848051666
122p.; 18€

Un article de Clarice Darling.


La Peau de l’ours, de Joy Sorman

Signé Bookfalo Kill

Contrairement à une idée dédaigneuse trop largement répandue, quand on se donne la peine de chercher, on peut trouver une belle originalité chez certains romanciers français contemporains. (Moins nombreux que ceux dont les livres ne présentent aucun intérêt, certes, mais quand même.)
Prenez Joy Sorman. Après Comme une bête, livre étonnant dont le héros était un apprenti boucher, voici la Peau de l’ours, dont le narrateur est… un ours – oui, c’était facile, la réponse est dans le titre.

Sorman - La peau de l'oursPlus précisément, le narrateur est mi-homme mi-ours, fils d’une femme violée par un ursidé lubrique. Séparé de sa mère, devenu à l’adolescence plus bestial qu’humain d’aspect, il est vendu à un montreur d’ours, qui lui fait découvrir l’étrange plaisir du spectacle. Commence alors une longue vie d’aventure et d’errance, où il est tantôt monstre de foire, tantôt bête de cirque, tantôt captif de zoo, qui observe les humains avec le recul de sa condition particulière d’animal doué de conscience. Une existence où pèse aussi, inaccessible, la tentation de l’amour interdit pour et avec les femmes, qui tout à la fois l’aident à supporter son état et le lui rendent si douloureux…

Étonnant, vraiment. Avec son style élaboré, souvent proche du ton du conte, Joy Sorman parvient à donner à son héros-narrateur toute l’apparence de l’humanité, tout en le gardant toujours du côté de la bête, dont il a l’instinct, la docilité ou la sauvagerie suivant les situations. Proche des autres animaux qu’il lui arrive de côtoyer, s’en faisant leur porte-parole, surtout lorsqu’ils sont maltraités, il reste en même temps si semblable à nous que son regard sert de miroir implacable pour refléter la manière dont nous traitons le règne animal.

Autant dire que l’homme ne sort pas grandi de cette confrontation, et les scènes de zoo sont particulièrement cruelles, qui offrent les pages les plus fortes du roman, suscitant le malaise à coup sûr.

« Au zoo le temps s’étire morne et répétitif, c’est une rouille acide. (…) Ici nous vivons bien trop longtemps bien trop vieux, en pleine nature le pire est toujours certain et nous ne ferions pas long feu, les savanes et les brousses sont-elles peuplées de vieillards ? Ici nous vivons dégénérés plutôt que d’être éliminés. » (p.134-135)

Viscérale, charnelle, sensuelle, La Peau de l’ours brille par sa singularité, la virtuosité de la plume de Joy Sorman, la densité et l’intelligence de son propos qui tient en 150 pages sans avoir besoin de davantage. Une leçon à suivre pour beaucoup d’auteurs, et pour nous, le plaisir de lire un roman vraiment original.

La Peau de l’ours, de Joy Sorman
  Éditions Gallimard, 2014
ISBN 978-2-07-014643-7
155 p., 16,50€


Pietra Viva, de Léonor de Récondo

Signé Bookfalo Kill

En 1505, le pape Jules II commande au sculpteur Michelangelo Buonarroti le tombeau fastueux qui accueillera sa dépouille après sa mort. L’artiste de trente ans, déjà réputé pour une sublime pietà et pour une statue gigantesque de David érigée à Florence, saisit l’occasion de fuir Rome, où la mort d’un jeune moine dont il était épris l’a plongé dans le deuil. Il s’installe durant quelques mois à Carrare, célèbre pour ses carrières de marbre blanc de la plus belle qualité qui soit.
Dans ce village reculé, entouré des carriers fiers et respectueux, encouragé par l’amitié bizarre de Cavallino, l’homme qui se prend pour un cheval, bousculé par l’affection spontanée du petit Michele, le sculpteur n’a d’autre choix que de se confronter enfin aux démons de son enfance orpheline, de ses passions brûlantes, de son caractère ombrageux mais aussi à son art…

Recondo - Pietra VivaPietra Viva, c’est l’histoire d’un homme solitaire, taciturne, « souvent perdu au milieu des autres » (p.141), confit dans un ancien malheur, et qui va apprendre à s’ouvrir aux autres comme à lui-même. Ce pourrait être une histoire anodine si ce n’était celle de Michel-Ange.
Léonor de Récondo s’empare de la figure de l’un des plus célèbres artistes au monde avec une liberté totale, loin de vouloir faire de son livre un roman historique figé et codifié. D’ailleurs, hormis l’évocation de l’époque à travers certains détails (une conception archaïque de l’hygiène, des références aux personnalités de l’époque telles Laurent de Médicis ou Savonarole), Pietra Viva recherche moins la véracité historique que celle, poétique, des hommes et des âmes.

Car c’est là que le roman s’avère magnifique. Épousant celui de l’artiste, le style épuré de Léonor de Récondo va à l’essentiel de la phrase et des sentiments. En quelques mots simples mais toujours judicieusement choisis, elle interroge le mystère du génie artistique, plonge au cœur de la mémoire, sonde l’obscurité des souffrances du passé. Elle livre également une belle expérience du deuil sans plomber son texte de chagrin, lui renvoyant comme un miroir apaisant un éloge de l’enfance et de la folie douce qui parfois sont les mêmes.

Pietra Viva est aussi un hymne à la nature ; puis un réveil de tous les sens, au fil d’un poème qui, en se dévoilant strophe par strophe au fil des chapitres, scande le réveil des souvenirs de Michel-Ange et son retour à la vie : c’est l’une des très belles idées formelles du roman.
Délicat et d’une grande sensibilité, Pietra Viva est tout ce que j’ai dit, et reste pourtant une lecture fluide, légère, lumineuse, susceptible de toucher le plus grand nombre par sa grâce et son évidence. Il suffit d’avoir un cœur pour en faire, comme moi, un coup de cœur.

Pietra Viva, de Léonor de Récondo
Éditions Sabine Wespieser, 2013
ISBN 978-2-84805-152-9
228 p., 20€


Serena, de Ron Rash

Signé Bookfalo Kill

La fin de l’année arrive, et avec elle l’heure de faire quelques inévitables bilans. En voici un, personnel : en 2011, le polar aura été placé pour moi sous le signe de la femme fatale. Mon dernier coup de coeur de l’année s’appelait Betty, d’Arnaldur Indridason ; le premier, en janvier, se (pré)nommait Serena, de Ron Rash.
Deux prénoms féminins en guise de titre, pour deux romans noirs forts et marquants, écrits par des hommes et dominés par un personnage de femme fascinante, intense – bien que s’avérant très dangereuse à fréquenter… Après vous avoir glacé avec la mante religieuse islandaise, c’est à un voyage impressionnant dans une page d’histoire américaine que je vous invite.

Nous sommes en Caroline du Nord, au début des années 1930. Le krach boursier de 29 a plongé le monde dans la détresse, jeté des millions d’hommes dans la pauvreté. Si les Etats-Unis ne sont pas épargnés, le couple Pemberton ne semble pas en avoir conscience. Lui est exploitant forestier, capitaliste sans scrupule, guidé par un très sûr instinct de destructeur ; sa femme, Serena, abrite sous sa beauté sidérante une ambition dévorante servie par un coeur de pierre, redoutable attelage par lequel elle pousse son mari à aller toujours plus loin. Pour eux, la crise est une bénédiction, une pourvoyeuse infinie d’hommes prêts à risquer leur vie – et Dieu sait que le métier de bûcheron est dangereux – pour quelques dollars.
Avançant sans répit, ils dévastent tout sur leur passage, au mépris des vies humaines et de la Nature. Et gare à ceux – adversaires écologistes s’efforçant de créer un Parc National pour préserver la forêt, associés versatiles ou ennemis plus intimes – qui se mettront sur leur route…

Ne vous y trompez pas : s’il y a beaucoup d’histoires d’hommes dans ce roman – époque et contexte oblige -, c’est bien la figure de Serena, audacieuse, vénéneuse, envoûtante, destructrice, qui domine et subjugue le récit. Parvenir à attacher le lecteur à un caractère aussi violent n’est pas un mince exploit : rien que ce tour de force exige que l’on rende hommage à Ron Rash, formidable créateur de personnages à la fois crédibles et littéraires, d’une grande complexité psychologique, aussi bien les « héros » que les secondaires, tous parfaitement croqués, plantés dans l’histoire, reconnaissables d’un mot, d’une attitude, d’un détail.
De Serena, on entend le froissement des jupons, on sent la fragrance de son parfum, on admire les courbes parfaites de son corps, on craint le regard implacable… Une héroïne inoubliable.

Mais Rash va beaucoup plus loin. Son roman est extrêmement ambitieux, par la forme comme par le fond. Sa réflexion sur les dérives capitalistes des années 30, l’attitude des grands propriétaires, la détresse des gens de peu réduits à rien, offre un miroir saisissant à notre propre époque, sans jamais que l’auteur impose la comparaison à l’aide de métaphores ou d’allusions faciles. Non, Ron Rash raconte simplement son histoire, ancrée dans son propre temps, laissant le soin au lecteur de créer les connexions nécessaires. La marque des grands auteurs et des grandes oeuvres.
Puis il y a la manière dont il évoque la Nature, personnage à part entière, seul adversaire finalement à la hauteur de Serena. Les descriptions des décors impressionnants de la Caroline du Nord – montagnes, forêts, rivières, ainsi que les animaux sauvages qui les hantent, des serpents à l’aigle que Serena domestique – trouvent un écho dans le style dense et minéral du romancier et, encore une fois, dans les caractères rudes et bruts des personnages. Tout est lié, inextricablement.

De ce fait, Rash ne cède en rien à la mode (facile) des chapitres courts et du rythme haletant. Si c’est son roman peut être qualifié de « noir », c’est avant tout une oeuvre littéraire, au style exigeant et travaillé au fil de longs chapitres aux paragraphes denses. Les dialogues, par exemple, reprennent le langage populaire des ouvriers sans sombrer dans la parodie, creusant mieux que tout les différences de niveau social avec les Pemberton et leurs alliés.
Quant à la structure générale du roman, elle évoque celle du drame élisabéthain, à la fois par sa route tracée droit vers la tragédie, que par l’intervention régulier d’un groupe de bûcherons qui assure certaines transitions (notamment les changements de saisons), commente des faits passés et annonce la couleur de ce qui va suivre, à la manière d’un choeur de théâtre antique.

Immense roman, Serena est une œuvre rare parce qu’elle repousse les limites des genres, brouille les pistes littéraires, empêche de cantonner le roman noir, et à travers lui le polar dans son ensemble, à un sous-genre (le cliché souffre mais a la vie dure.) Qu’elle ait été publiée par les éditions du Masque – éditeur sempiternellement associée à l’image surannée d’Agatha Christie mais dont le travail contemporain mérite largement le détour – est d’ailleurs un symbole qui me réjouit grandement…
Elle confirme également l’immense talent d’un écrivain américain dont la voix compte déjà, et comptera sûrement encore davantage dans les années à venir. Son nom est facile à retenir : Ron Rash.

Serena, de Ron Rash
Editions du Masque, 2011
Traduit par Béatrice Vierne
ISBN 978-2-7024-3402-4
404 p., 20,90€