Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

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A première vue : la rentrée Verdier 2018

Il est temps d’accorder aux éditions Verdier une place dans notre panorama. Cette maison exigeante, d’aucuns diraient élitiste (elle l’est sans doute parfois, mais pas de manière aussi systématique que je l’ai longtemps pensé sans preuve aucune), est à la tête d’un catalogue de grande qualité dans lequel il n’y a sans doute pas grand-chose à jeter. Pour ma part, ayant commencé depuis peu à vraiment m’intéresser à leur travail (il n’est jamais trop tard), j’ai le bonheur de vous annoncer que mon premier gros coup de cœur de cette rentrée 2018 se trouve sous la couverture jaune identifiable entre toutes. C’est tout frais, j’en tremble encore, et je suis heureux de vous en parler dès maintenant !

Wauters - Pense aux pierres sous tes pas (pt)ON INTERDIRA LES TIÉDEURS : Pense aux pierres sous tes pas, d’Antoine Wauters (lu)
Antoine Wauters est belge, cela devrait suffire à le rendre sympathique. Mais il est en plus (surtout) extrêmement talentueux, comme le prouve le premier de ses deux livres à être publiés dans cette rentrée. Soit l’histoire de jumeaux, frère et sœur, fous amoureux l’un de l’autre au-delà de toute limite. A tel point que leurs parents finissent par les séparer. Pendant ce temps, leur pays vit au rythme de coups d’état qui évincent un dictateur pour le remplacer par un autre. A distance, Léonora et Marcio entreprennent de se réinventer, de donner du sens à leur vie, de créer des raisons d’espérer, entraînant nombre de gens dans leur aventure. Tranchée, poétique, sensuelle, secouée d’inventions sublimes et de fulgurances clairvoyantes, l’écriture de Wauters est un régal qui transporte très haut les émotions de ce roman extraordinaire et incandescent. Somptueux !

Wauters - Moi, Marthe et les autresIL SUFFIRA D’UNE ÉTINCELLE : Moi, Marthe et les autres, d’Antoine Wauters (lu)
Antoine Wauters est belge, cela devrait suffire à le rendre sympathique. Mais il est en plus (surtout) extrêmement talentueux, comme le prouve le second de ses deux livres à être publiés dans cette rentrée. Au fil de brefs paragraphes numérotés et de 80 pages sans gras, le romancier nous entraîne cette fois dans un Paris dévasté, où une poignée de personnages, déglingués sublimes, tentent de survivre, en s’inspirant notamment des préceptes du chanteur John Holiways (si si). Un petit livre traversé de visions hallucinantes, qui invite à réfléchir au sens de la vie d’une manière neuve et fracassante.

Jullien - L'île aux troncsFILLE DE L’AIR : L’Île aux troncs, de Michel Jullien
Trois ans après que l’armée russe s’est emparée de Berlin, les vétérans font tache dans les rues de Léningrad, où la vue de leurs mutilations et de leurs vies abîmées ou détruites fait d’eux des indésirables. Parmi eux, Kotik et Piotr se retrouvent exilés sur Valaam, une île de Carélie perdue au milieu du plus grand lac d’Europe. Unis par leur passé, ils le sont aussi dans leur fascination pour Natalia Mekline, une aviatrice héroïque dont ils admirent rituellement un portrait tous les jours. Au point d’imaginer de s’enfuir pour la rejoindre…

Prato - Bas la place y'a personneBRÛLURES : Bas la place, y’a personne, de Dolores Prato
(traduit de l’italien par Laurent Lombard et Jean-Paul Manganaro)
Beau bébé de 900 pages, ce texte autobiographique d’une grande romancière italienne du XXème siècle revient sur une enfance passée dans un village archaïque des Marches, recueillie par un oncle prêtre. Découvert et publié tardivement, c’est le seul roman achevé de l’auteure. Cela méritait bien une traduction digne de ce nom chez un éditeur capable de la porter.

Seiler - KrusoLA VIE PARFOIS FAIT PLOUF : Kruso, de Lutz Seiler
(traduit de l’allemand par Uta Müller et Bernard Banoun)
1993. Ed, un Allemand vivant au Danemark, apprend la mort d’Alexandre Krusowitch, dit Kruso. Il l’avait connu en 1989 alors qu’il arrivait, jeune veuf de 24 ans, sur l’île de Hiddensee, dans la Baltique. Là, Kruso s’occupait d’Allemands candidats à l’exil vers le Danemark. Ce deuil pousse Ed à enquêter sur la disparition en mer Baltique de 174 fugitifs de RDA, en 1961, année de construction du Mur.


On a lu (et aimé !) :
Pense aux pierres sous tes pas, d’Antoine Wauters
Moi, Marthe et les autres, d’Antoine Wauters


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Anna, de Niccolo Ammaniti

Signé Bookfalo Kill

Sicile, 2020. Depuis quatre ans, un virus implacable surnommé « La Rouge » (car le corps de ses victimes se couvre de plaques rouges, signes avant-coureurs de la mort inéluctable qui s’approche) fauche tous les adultes. Seuls les enfants survivent, jusqu’à la puberté. Après la mort de sa mère, Anna, âgée d’une douzaine d’années, se retrouve seule responsable de son petit frère Astor, qui n’a que quatre ans. Quand ce dernier disparaît, elle se lance non seulement à sa recherche, mais aussi en quête d’un moyen d’échapper au virus…

ammaniti-anna02En France, Niccolo Ammaniti cherche toujours son public – qu’il mérite, tant son œuvre, largement reconnue en Italie (il a notamment reçu le Strega, équivalent du Goncourt, pour l’extraordinaire Comme Dieu le veut), est riche et passionnante. Malheureusement, ce n’est sans doute pas avec Anna qu’il va le trouver. Bien que fan de son travail depuis des années, je suis obligé d’admettre que ce roman post-apocalyptique n’est pas une franche réussite ; il n’apporte en tout cas rien au genre, ni par l’évolution de son intrigue, ni par ses personnages, ni par son style.

Le post-apocalyptique est à la mode en ce moment. Il faut croire que l’état de notre planète inquiète de plus en plus de romanciers, et c’est assez légitime qu’ils soient nombreux à s’emparer du genre pour partager leur préoccupation. Revers de la médaille, il faut désormais s’employer pour rivaliser d’originalité – qualité dont Ammaniti manque hélas dans Anna. Si on ne peut lui reprocher l’histoire du virus, classique et efficace, le romancier ne fait pas grand-chose de neuf du climat délétère qui en résulte.
Oh, ça tient la route – mais pas la comparaison avec, par exemple… la Route de Cormac McCarthy, chef d’œuvre marquant du post-apo ces dernières années. En dépit de la violence qui préside au moindre acte des personnages, Anna manque d’intensité, de souffle, de profondeur, et ressemble surtout à un roman d’aventure dans lequel il ne se passe pas grand-chose – le comble, surtout qu’il tire en longueur ses plus de 300 pages.

Et puis surtout, à quoi bon cette histoire ? Quand on s’attaque au post-apocalyptique, c’est qu’on a quelque chose à raconter. Dans cette même rentrée littéraire, Emily St John Mandel en fait la démonstration avec son superbe Station Eleven (éditions Rivages, j’essaie de vous en parler bientôt). Là, difficile de voir ce qu’Ammaniti avait en tête. La Rouge, punition immanente pour la façon dont les hommes se comportent ? Ouais, bon…
Même si l’on avance qu’il entreprend d’analyser la violence naturelle des enfants en situation extrême, le roman souffre alors de la comparaison avec Sa Majesté des mouches, terrible référence auquel on est obligé de penser ici. Les personnages d’Anna sont affreux, sales et méchants, certes, mais dépourvus de l’atroce « grandeur » qu’avait réussi à conférer Golding à ses héros. Même Anna, protagoniste courageuse et intelligente, a peiné à susciter mon empathie, tant le romancier rame à donner de la chair et de puissance à l’enjeu (protéger et sauver son petit frère) qu’il impose à son héroïne.

Bref, vous l’aurez compris, Anna est pour moi une grande déception, surtout de la part d’un auteur qui avait si bien su combiner enfance et violence dans son magnifique Je n’ai pas peur. J’espère retrouver bien vite mon Ammaniti favori, qui m’avait déjà laissé sur ma faim avec son précédent livre, Moi et toi. Croisons les doigts pour que ce ne soit qu’une mauvaise passe…

Anna, de Niccolo Ammaniti
(Anna, traduit de l’italien par Myriem Bouzaher)
Éditions Grasset, 2016
ISBN 978-2-246-86164-5
320 p., 20€


A première vue : la rentrée de l’Olivier 2016

A première vue, les éditions de l’Olivier s’avancent bien armées dans cette rentrée 2016, avec cinq auteurs différents, confirmés ou débutants, qui proposent des univers forts et singuliers. La marque de fabrique d’une maison qui accomplit depuis longtemps un véritable travail de fond et suit une ligne souvent intéressante.

Seyvos - La Sainte famillePUZZLE : La Sainte famille, de Florence Seyvos (lu)
En présentant Le Garçon incassable, roman précédent de Florence Seyvos et gros coup de cœur personnel, j’avais évité l’exercice périlleux du résumé, persuadé d’y perdre toute la substance du livre. Pour la même raison, je vais récidiver ici, car tenter de tisser une ligne claire dans ce superbe roman troué d’ellipses subtiles et de non-dits essentiels serait trop compliqué. Comme le titre l’indique, c’est une histoire familiale, et c’est une petite merveille, dont j’espère parvenir à parler en détail lorsque le livre paraîtra…

Dubois - La SuccessionENEMIES OF THE HEIR, BEWARE : La Succession, de Jean-Paul Dubois
Grand nom de l’Olivier, chez qui il a déjà publié notamment Une vie française, Le Cas Sneijder ou Kennedy et moi, Jean-Paul Dubois propose l’histoire d’une famille marquée par le tragique, du grand-père médecin de Staline au héros, Paul, exilé aux États-Unis, pour qui la vie est une peine grandissante malgré les bonheurs qu’il a pu connaître. Son existence va définitivement basculer le jour où il doit rentrer en France pour assurer la succession de son père qui vient de mourir… Dubois penche du côté obscur dans ce nouveau roman qui devrait marquer la rentrée.

Chiarello - Le ZeppelinLED : Le Zeppelin, de Fanny Chiarello
Si la vie est bizarre dans cette ville nommée La Maison, les habitants s’y sont habitués. Le survol inattendu d’un zeppelin vient pourtant perturber le destin d’une douzaine d’entre eux… Univers étrange à prévoir dans ce nouveau roman d’une jeune romancière aussi prolifique qu’atypique.

*****

Lerner - 10-04SANDY CLOSE : 10:04, de Ben Lerner
Après le succès de son premier livre, le deuxième roman de ce jeune auteur américain s’attache aux pas… d’un jeune auteur américain, confronté au syndrome de la page blanche après le succès de son premier livre. (Vous y êtes ?) Histoire de corser le tout, il découvre qu’il souffre d’une affection cardiaque alors qu’il passait un examen en vue de donner son sperme à sa meilleure amie, et l’ouragan Sandy s’apprête à mettre New York sens dessus dessous. Bref, grosse ambiance.

LA FÊTE EST FINIE : Derniers feux sur Sunset, de Stewart O’Nan
Lorsqu’il rejoint Hollywood en 1937, Francis Scott Fitzgerald n’est déjà plus que l’ombre de lui-même, attaqué par l’alcool et la dépression, privé de sa femme Zelda, internée, et de sa fille Scottie. Pas sûr que le monde tourbillonnant et égoïste du cinéma soit de nature à lui faire du bien… Un portrait crépusculaire et poignant de l’auteur de Gatsby le Magnifique, loin de ses années fastes.


Surtensions, d’Olivier Norek

Signé Bookfalo Kill

Bon, on ne va pas se voiler la face, j’ai un gros faible pour les romans d’Olivier Norek. Code 93 m’avait séduit, Territoires m’avait bluffé. J’attendais donc la suite des enquêtes de Victor Coste et son équipe avec impatience, mais aussi une bonne dose de cette anxiété que l’on accorde, presque comme une faveur, aux auteurs que l’on aime au moment de plonger dans leur nouveau livre, l’espoir d’y prendre autant de plaisir que d’habitude se disputant à la crainte d’être déçu.
Je le répète, Territoires avait pour moi placé la barre très très haut. En voyant débarquer les 500 pages de Surtensions, j’ai craint un instant qu’Olivier Norek se soit un peu laissé aller, grisé par le succès. Ça aurait pu, n’est-ce pas ? Hé bien non. Si Norek a choisi de pavetonner, c’est parce qu’il en avait besoin pour tirer les ficelles d’une intrigue beaucoup plus noueuse et pour conclure en beauté (et en douleur…) sa trilogie consacrée à Coste et les siens.

Norek - SurtensionsJ’aimerais vous convaincre de plonger en dévoilant l’intrigue le moins possible, mais bon, quelques mots tout de même, pour planter le décor – et aussi pour évacuer un cliché qui a commencé à circuler sur Surtensions : non, ce n’est pas un polar carcéral. Certes, une partie du roman se déroule derrière les barreaux, mais c’est loin d’être la totalité du livre.
En revanche, cette immersion effrayante en prison est l’un de ses nombreux points forts, tant Norek réussit à faire ressentir la détresse de l’incarcéré, la perte de repères dans un milieu terrifiant, pour lequel le mot « hostile » est d’une faiblesse insigne, et qui est paradoxalement régi par des codes aussi complexes que cruels. Ce n’est pas un scoop, mais en lisant Surtensions, on comprend à quel point la prison est aujourd’hui le terreau le plus gras possible pour faire prospérer la délinquance, la violence et la récidive. Une confrontation permise, encore une fois, par l’expérience professionnelle d’Olivier Norek – flic de terrain, faut-il le rappeler, qui a su mettre avec une acuité rare ses connaissances des procédures et des hommes – qu’ils soient policiers, juges, avocats, voyous ou simples humains en travers du chemin – au service de son œuvre.

D’accord, mais alors de quoi ça cause, Surtensions ? Pfff… vous voulez vraiment savoir ? Allez, parce que c’est vous, je fais le minimum syndical : disons qu’il va être question d’un braquage aussi audacieux qu’original, qui aura des conséquences tout aussi surprenantes sur le destin d’une famille corse, d’un pédophile, d’un assassin, d’un légionnaire serbe – mais aussi d’un proche du capitaine Coste, dont l’équipe sera exposée comme jamais dans cette affaire…
Et c’est TOUT ce que je vous dirai, non mais !!!

Tout, hormis que Norek fait la démonstration de son savoir-faire immense en matière de maîtrise du suspense, du rythme et de la construction. Il tient ses 500 pages sans temps mort, en nous faisant regretter une fois la dernière page tournée que ce soit déjà fini – et pourtant, quelle fin terrible ! Malmenant ses héros comme jamais, le romancier va au bout de son histoire et de sa logique, sans reculer, mais sans se départir non plus de son humour et d’un peu de légèreté. Tous ses personnages tiennent la route, avec leurs nuances (ou pas… le désespérant commandant Ventura !), leurs zones d’ombre, la manière dont la violence des événements les fait se confronter aux limites qu’ils pensent devoir ou pouvoir dépasser, les poussant aux surtensions promises – et tenues – par le titre du roman.
Au centre du plateau, il y a bien sûr Victor Coste. Flic intègre mais capable de titiller les cadres, surtout quand ceux de son sacerdoce sont plus étroits que ceux des voyous. Coste, usé pourtant, qui voit le monde pour lequel il se bat se déliter un peu plus chaque jour, sans qu’il puisse faire mieux que coller des rustines sur les pneus de la société – qui ne cessent de se percer, y compris dans son camp, celui de la justice, cruellement prise en défaut dans cette enquête. Coste, superbe personnage, fort mais friable, intelligent mais pas super-héroïque, poumon des romans de Norek, regard à la fois chaleureux et un rien désabusé de ce romancier flic vraiment pas comme les autres.

Plus foisonnant que Territoires, dont l’intrigue était taillée au cordeau, Surtensions permet à Olivier Norek d’aborder différemment son univers en l’élargissant, de le rendre encore plus romanesque, sans jamais perdre de vue son souci du réalisme qui est sa marque de fabrique. Ce troisième (et donc dernier ?) opus des enquêtes de Victor Coste fait de son auteur un écrivain accompli – dont on attend la suite des aventures littéraires avec impatience. Et une bienveillante anxiété.

Surtensions, d’Olivier Norek
Éditions Michel Lafon, 2016
ISBN 978-2-7499-2816-6
506 p., 19,95€

P.S.: 2016 est vraiment une année de consécration pour Olivier Norek, couronné pendant le festival Quais du Polar du Prix du Polar Européen, et qui accumule les éloges chez les amis blogueurs. Voyez plutôt : notre cousine jumelle The Cannibal Lecteur, l’ami Gruznamur tout plein d’émotions fortes, le brillant Quatre Sans Quatre (quel superbe article !!!), Lucie Merval et Jean-Marc Volant chez Zonelivre, Lilie de Polars & Compagnie qui ne s’en est pas encore remise… et plein d’autres encore !


A première vue : la rentrée Seuil 2014

Deville, Salvayre, Volodine : sur les seulement six romans présentés par les éditions du Seuil pour cette rentrée littéraire 2014, trois sont de solides références dont on est en droit d’attendre beaucoup. Comme quoi, ne pas s’éparpiller et resserrer sa production peut être une bonne solution (n’est-ce pas, Gallimard ?)…

Deville - VivaMEXICO, MEXICO-OOO : Viva, de Patrick Deville
Il y a deux ans, Peste & Choléra n’avait pu que frôler le prix Goncourt, mais il avait rencontré un large public. Désormais bien installé dans le cœur des lecteurs, Patrick Deville revient avec un nouveau roman documentaire (un peu dans le même esprit que ceux d’Eric Vuillard  d’ailleurs, même si leurs styles diffèrent) qui nous emmène cette fois dans le Mexique des années 30, à la suite de deux personnages historiques principaux : Léon Trotsky et Malcolm Lowry. L’esprit révolutionnaire de l’époque devrait faire bouillonner ce livre très attendu.

Volodine - Terminus RadieuxNA ZDOROVE : Terminus radieux, d’Antoine Volodine
Inclassable, c’est le terme qui revient volontiers pour qualifier Volodine, et ce n’est pas avec ce nouveau roman que les choses vont changer. Après l’écroulement de la deuxième Union Soviétique et l’irradiation nucléaire de la Sibérie, une petite troupe d’étranges résistants continue d’essayer de faire vivre l’utopie soviétique dans le village de Terminus Radieux, sous la coupe du président Solovieï et de l’immortelle Mémé Oudgoul. (Et là, je vous fais la version simple.)

Salvayre - Pas pleurerQUE VIVA ESPANA : Pas pleurer, de Lydie Salvayre
La guerre civile espagnole est au cœur du nouveau roman de l’auteure de La Compagnie des spectres, en s’appuyant sur deux voix distinctes : celle de l’écrivain Georges Bernanos, qui en fut le témoin direct et en tira un pamphlet polémique, et celle de Montse qui, 75 ans après les faits, se souvient de son adolescence exaltée, pleine d’espoir que l’esprit libertaire soufflant sur l’insurrection débouche sur des lendemains qui chantent.

Delrue - Un été en famillePREMIER ROMAN : Un été en famille, d’Arnaud Delrue
Après le suicide de sa sœur, Philippe, le narrateur, reprend sa vie. Normalement ? En apparence seulement, et on sait que, dans les affaires de famille, les apparences sont souvent plus que trompeuses. Au fil d’une confession qu’il adresse à Marie, son autre sœur encore collégienne, le malaise s’installe insidieusement…

TRAFIC TRÈS PERTURBÉ : Incident voyageurs, de Dalibor Frioux
Cela fait des jours, ou des semaines, on ne sait plus, on perd le fil, que la rame du RER A est immobilisée sous ce tunnel.  A son bord, deux mille voyageurs, qui se demandent ce qui se passe. Paris a-t-elle été ravagée par une catastrophe dont ils seraient les rescapés involontaires ? Est-ce un exercice, un test ? Un roman à ne pas lire dans les transports sous peine de sombrer dans une paranoïa aigüe au moindre arrêt !

KEY WEST : Aux Jardins des Acacias, de Marie-Claire Blais
Une œuvre polyphonique par l’une des grandes romancières québécoises contemporaines. Tandis que le travesti Petites Cendres court le long de l’océan Atlantique, différents personnages malades du sida s’évertuent à vivre leurs vies aux Jardins des Acacias, un refuge médicalisé dirigé par le docteur Dieudonné. Pas le sujet le plus fendard sur le papier, c’est sûr, mais l’éditeur promet de l’espoir et de la rédemption.


Qui a mis des cheveux sur ma brosse à dents ?, de Jerry Spinelli

Signé Bookfalo Kill

Dans la famille Tofer, je demande le frère et la soeur. Le premier, Greg, entre en troisième ; il a passé l’été à faire un régime drastique, de la musculation et à s’entretenir comme jamais pour se présenter à la rentrée en véritable canon. Objectif : séduire enfin Jennifer Wade, dont il est follement amoureux.
La seconde, Megin, est en cinquième ; elle aime passer du temps avec sa meilleure amie Sue Ann (sauf quand celle-ci fait une fixette sur une nouvelle qui arrive de Californie), est amoureuse du hockey sur glace et récupère en douce des donuts dans sa boutique préférée pour les offrir à une vieille dame qu’elle voit en cachette dans sa maison de retraite.
Ah oui, petit détail : Greg et Megin se détestent. Vraiment. Au point de prendre leur petit frère en otage, de se balancer des donuts à la figure ou de glisser un cafard dans les affaires de l’autre en sachant qu’il est phobique. En fait non, ils ne se détestent pas, ils se haïssent, au grand désarroi de leurs parents impuissants. Mais jusqu’où cette guerre peut-elle les mener ?

Spinelli - Qui a mis des cheveux sur ma brosse à dentsVoici encore un roman jeunesse qui ne sombre pas dans l’angélisme ! Ainsi qu’un livre qui aidera peut-être certains parents dépassés par les disputes incessantes de leurs enfants. Dans sa description des rapports explosifs entre Greg et Megin, Jerry Spinelli se montre effectivement intraitable, dépeignant ses héros à tour de rôle avec le même réalisme vachard. S’ils se montrent souvent humains, drôles, fragiles, chaleureux, amicaux avec les autres, dès qu’ils sont confrontés l’un à l’autre, les deux adolescents sont sans limite dans la méchanceté. Au point d’en devenir parfois détestables, y compris pour le lecteur !

Au-delà de ce sujet extrêmement bien traité par le romancier, Qui a mis des cheveux… raconte joliment les années collège, avec ses amitiés puissantes, ses jalousies, ses passions. Il saisit fort bien les préoccupations des deux héros en fonction de leur âge : Greg, véritable ado, obnubilé par son corps qui mute et à la recherche du mode d’emploi des filles ; et Megin, à peine préado, tiraillée entre son ébullition intérieure et ses instincts de petite fille, entre les câlins à la peluche de sa meilleure amie (ou à sa crosse de hockey) et son envie de grandir. Un double portrait équilibré que permet la construction du roman, en donnant en alternance la parole aux deux héros à chaque chapitre.

Qui a mis des cheveux sur ma brosse à dents ? est donc un roman très réussi sur les guerres fratricides, parfois cruel mais aussi souvent drôle (grâce aux personnages des parents, surtout du père, assez irrésistible quand il s’y met), en tout cas plein de finesse, d’intelligence et, au final, de tendresse jamais nunuche. De quoi refermer le livre le coeur serré d’une émotion sobre mais sincère, et donner à réfléchir aux jeunes lecteurs qui, parfois, s’agacent de leurs frères et sœurs sans trop savoir pourquoi.

A partir de 12 ans.

Qui a mis des cheveux sur ma brosse à dents ?, de Jerry Spinelli
Traduit de l’américain par Laura Brimo
Éditions École des Loisirs, coll. Médium, 2013
ISBN  978-2-211-20112-4
277 p., 11,50€