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À première vue : la rentrée Seuil 2021


Intérêt global :


Loin des enflammades éditoriales de leurs illustres « gros » confrères que sont Gallimard, Grasset ou Flammarion, les éditions du Seuil ont opté cette année pour une rentrée plus ramassée que d’habitude : sept titres seulement (contre onze l’année dernière). Un effort notable, qui va de pair avec un programme gagnant en clarté.
Dans tout ceci, je mettrai une grosse pièce sur le nouveau roman de David Diop (notamment dans la perspective des prix littéraires), ainsi que sur un véritable objet de curiosité venu tout droit d’Allemagne – qui pourrait s’avérer aussi bien un bijou rutilant qu’une insupportable baudruche à dégonfler de toute urgence…


La Porte du voyage sans retour, de David Diop (lu)

Avant même la parution de ce nouveau livre, 2021 est déjà l’année David Diop. En effet, son précédent, Frère d’âme (Prix Goncourt des Lycéens 2018 et beau succès de librairie), vient tout juste d’être distingué de l’International Booker Prize – une première pour un auteur français.
Dans ce contexte favorable, La Porte du voyage sans retour pourrait constituer une consécration quasi définitive – d’autant que ce roman a tout ce qu’il faut pour séduire un public aussi large qu’exigeant. David Diop s’y inspire de la vie de Michel Adanson, naturaliste et botaniste du XVIIIème siècle qui, à sa mort, lègue à sa fille Aglaé une série de carnets relatant un voyage qu’il accomplit au Sénégal en 1750. Là, non seulement il découvre que les Noirs ne sont en rien inférieurs aux colons blancs, mais il se lance également sur les traces d’une mystérieuse jeune femme qui, sans doute kidnappée et promise à l’esclavage, aurait réussi à échapper à ses bourreaux pour trouver refuge aux confins du pays.
Documenté avec élégance et sans ostentation, et porté par une plume dont le classicisme n’a jamais rien de suranné, ce roman mêle le souffle de l’aventure et de l’exploration à de multiples niveaux de lecture, entre récit de transmission filiale, quête amoureuse, fascination pour la force des histoires et des contes, le tout porté par un humanisme réconfortant.

Le Grand rire des hommes assis au bord du monde, de Philipp Weiss
(traduit de l’allemand par Olivier Mannoni)

Ces derniers temps, les éditions du Seuil aiment relever des défis éditoriaux hors normes. L’année dernière, c’était Les lionnes, effrayant pavé de 1152 pages constitué d’une seule et même phrase. Cette année, il s’agit à nouveau d’un roman dépassant les mille pages, mais réparties cette fois en cinq volumes, dont un… de bande dessinée – de manga, pour être précis.
Tout est fait pour épater dans ce projet extraordinaire. Chaque volume propose un type d’approche littéraire différente. On y trouve une tentative d’autobiographie d’une femme sous forme d’encyclopédie, un récit intimiste d’un jeune homme amoureux au Japon pendant le tremblement de terre de 2011, des carnets de notes d’une scientifique remettant en cause la théorie de l’évolution, et la transcription des enregistrements audio d’un petit garçon survivant du tsunami de Fukushima. Et donc, un manga mettant en scène une jeune femme dans un Tokyo virtualisé.
Est-ce que le tout fonctionnera ? Difficile à dire, d’autant que les libraires n’ont pu avoir accès qu’à quelques extraits de chaque volume – chacun pouvant, par ailleurs, être lu dans l’ordre que l’on veut. Mais c’est une proposition suffisamment dingue pour avoir envie de se pencher un peu plus dessus.

Fenua, de Patrick Deville (vu)

Fenua signifie « territoire », « terre », « pays » (ou souvent « île ») en tahitien. Par extension, c’est le nom que l’on donne à l’archipel comprenant Tahiti et les îles avoisinantes. Et c’est donc le nouveau sujet de Patrick Deville, qui s’est fait une spécialité de transformer lieux ou personnages réels en objets de curiosité littéraire.
Comme toujours avec lui, Fenua est à la fois une invitation au voyage, une exploration géographique, un parcours historique et un hommage à tous ceux, voyageurs et écrivains, qui l’ont inspiré, au fil de chapitres juxtaposés comme autant de rêveries et d’abandons à l’aventure.

Rêver debout, de Lydie Salvayre (vu)

La romancière adresse quinze lettres pleines de verve, d’ironie et de passion à Cervantes, dans une défense enflammée de son célèbre héros, le chevalier universel, Don Quichotte, pour lequel elle souhaite une pleine et entière réhabilitation.
Lu une quarantaine de pages que j’ai trouvées amusantes et souvent pertinentes, dans lesquelles transparaît bien sûr la profonde admiration de Lydie Salvayre pour le romancier espagnol et pour son œuvre.


Farouches, de Fanny Taillandier
Depuis la villa de Jean et Baya, la Méditerranée scintillante donne à penser que tout est paisible. Mais à l’approche du solstice, la colline où habite le couple est bientôt parcourue de diffuses menaces, à peine perceptibles mais bien réelles : d’invisibles sangliers saccagent les jardins; des règlements de comptes entre bandes rivales défraient la chronique de Liguria, la ville la plus proche ; une inconnue habite depuis peu la maison longtemps restée vide près de la falaise…

La Dame couchée, de Sandra Vanbremeersch
La dame du titre, c’est Lucette Destouches, dont l’auteure a été l’assistante de vie durant presque vingt ans, jusqu’à sa mort en 2019. Une expérience aux premières loges de celle qui était la veuve de Louis-Ferdinand Céline, et qui vécut en autarcie, comme à l’écart du monde dont elle laissait néanmoins entrer quelques proches et animaux de compagnie.

Les filles de Monroe, d’Antoine Volodine
Dans une vaste cité psychiatrique où cohabitent malades, infirmiers et policiers, vivants et morts, l’ordre établi est remis en cause par un afflux de guerrières envoyées par Monroe, un dissident exécuté des années plus tôt. Breton et son acolyte sont chargés d’identifier les revenantes à l’aide d’une lunette spéciale.


BILAN


Déjà lu (et approuvé) :
La Porte du voyage sans retour, de David Diop

Lecture probable :
Le Grand rire des hommes assis au bord du monde, de Philipp Weiss

Lectures parcourues (et ça ira comme ça) :
Fenua, de Patrick Deville
Rêver debout, de Lydie Salvayre


À première vue : la rentrée Plon 2021


Intérêt global :


Je ne vais toujours pas vous mentir, je n’ai pas tellement progressé dans ma connaissance du catalogue des éditions Plon depuis l’année dernière. Ni dans ma volonté de m’y intéresser. Et ce n’est pas leur programme pléthorique (exclusivement francophone) de cette année qui risque de me faire changer d’avis. Huit titres pour une maison de cette dimension, c’est très excessif, même s’il y a trois premiers romans parmi eux.
Néanmoins, la politesse m’oblige pour ainsi dire à leur laisser une place ici – car vous avez le droit, vous, d’être amateurs ou curieux de leur travail. Mais je vais faire simple, si vous me le permettez.


La Riposte, de Jean-François Hardy
Dans un Paris désagrégé par la crise écologique, la misère, la violence d’État, la canicule et la maladie, un mystérieux mouvement prônant la révolution, Absolum, gagne du terrain. Dans ce chaos, Jonas, infirmier à domicile désabusé de 37 ans, s’apprête comme beaucoup d’autres à fuir vers le Nord, en quête d’une vie meilleure. Premier roman.

Mourir au monde, de Claire Conruyt
Sœur Anne ne s’est jamais vraiment adaptée au quotidien du couvent où elle vit pourtant depuis vingt ans. L’arrivée de Jeanne, une jeune postulante dont elle a la charge, réveille en elle des sentiments oubliés. Très vite, la relation entre les deux femmes dépasse le cadre de la formation de la novice et sœur Anne entrevoit la possibilité de se retrouver elle-même. Premier roman.

L’Unique goutte de sang, d’Arnaud Rozan
Sidney quitte son Tennessee natal pour Chicago, où il se lie d’amitié avec Turner, un garçon errant irlandais, tandis que les émeutes de l’été 1919 embrasent le quartier noir de South Side. Il suit cet être révolté contre les siens dans un périple qui le mène de l’Arkansas à Manhattan. Ce voyage les confronte à la mort et les rapproche chaque jour du cœur de Harlem. Premier roman.

Berlin Requiem, de Xavier-Marie Bonnot
En 1934, quand Hitler accède au pouvoir et que le nazisme s’impose en Allemagne, Wilhelm Furtwängler, l’un des plus grands chefs d’orchestre allemands, refusant de choisir entre son art et son pays, se soumet au IIIe Reich. Rodolphe Bruckman, fils d’une célèbre cantatrice, qui rêve de diriger un jour l’Orchestre philharmonique de Berlin, observe les événements avec son regard de jeune garçon.

Le Syndrome de Beyrouth, d’Alexandre Najjar
Confinée dans un hôtel à Saint-Malo, Amira Mitri, ancienne combattante devenue reporter au quotidien libanais An-Nahar, se remémore les vingt ans qui se sont écoulés de son retour au Liban en l’an 2000 à l’explosion du port de Beyrouth le 4 août 2020. Durant cet intervalle, bien des événements ont secoué son pays et sa vie amoureuse a connu de multiples rebondissements.

907 fois Camille, de Julien Dufresne-Lamy
L’histoire de Camille, fille de Dominique Alderweireld, alias Dodo la Saumure, proxénète. Composant avec l’absence de ce dernier, elle grandit et construit son identité de femme moderne et indépendante qui cherche à donner un sens aux non-dits de son histoire familiale.

La Nuit des aventuriers, de Nicolas Chaudun
Le roman vrai d’un coup d’État presque parfait. Si la conjuration du 2 décembre 1851 a si bien réussi, c’est qu’elle apparaissait inéluctable à ses contemporains ; elle scellait la faillite manifeste des élites. En relatant cet événement historique majeur du XIXème siècle, Nicolas Chaudun tente bien évidemment de tisser un lien avec la situation politique actuelle.

Ma mère avait ce geste, d’Alain Rémond
Alain Rémond poursuit son œuvre autobiographique et livre un récit intime et universel sur l’amour inconditionnel qu’il porte à sa mère. Livre après livre, il retrouve le paradis perdu de son enfance en Bretagne.


À première vue : la rentrée Flammarion 2021


Intérêt global :


Des sept parutions de l’année dernière chez Flammarion, on remonte à onze cette année (si j’ai bien compté).
Dommage.
Pour le reste, on trouve du médiatique (Angot, Djian), du vrai talent (Reverdy), mais aussi un drôle de pari : aligner cinq premiers romans sur la grille de départ (plus une première traduction). Et ce courage-là, mine de rien, mérite au moins d’être salué – en attendant de voir si les livres en question méritent autant d’attention.


UN PRÉFÉRÉ


Climax, de Thomas B. Reverdy

J’aime cet auteur. J’ai parfois le sentiment que son univers, sa force littéraire et la variété de ses sujets ne sont pas assez payés de retour, que ses livres ne rencontrent pas toujours le succès qu’ils mériteraient. C’est peut-être une fausse impression (d’autant qu’il collectionne les récompenses, dont le Prix des Libraires en 2016 et l’Interallié en 2018), je n’ai aucune donnée pour étayer cette sensation hormis mes propres ressentis de terrain ; et si je me trompe, tant mieux.
Toujours est-il qu’un nouveau roman de Thomas B. Reverdy est toujours pour moi un objet de curiosité. Cette fois, il nous emmène dans un village norvégien, menacé par un accident sur une plateforme pétrolière au large. Sans parler du glacier qui se fissure et des poissons morts qui s’agglutinent sur le rivage… Un ingénieur géologue, originaire des lieux, se présente au village pour se confronter autant à son passé qu’à la perspective d’un monde sur le point de s’effondrer.


À LA UNE


Double Nelson, de Philippe Djian

L’un des noms les plus solides de la maison Flammarion, habitué des rentrées littéraires et des unes de la presse spécialisée.
Djian revient avec le nom d’une prise de catch en guise de titre, pour raconter une rupture amoureuse suivie de drôles de retrouvailles : elle, membre des forces spéciales d’intervention de l’armée, vient se réfugier chez lui, écrivain en proie au doute, pour échapper à une troupe de mercenaires lancée à ses trousses. Commence alors une drôle de danse, où la nécessité d’apprendre à revivre ensemble s’accompagne d’une menace mortelle…
Drôle de pitch, qui propose un angle plutôt ludique pour détricoter l’éternelle question de la relation amoureuse.

Le Voyage dans l’Est, de Christine Angot

Autant j’aime Reverdy, autant je déteste Christine Angot. Son style tout d’abord, que je trouve caricatural, creux et haché, faussement rythmé de répétitions obsessionnelles et plombés de dialogues terriblement plats, et dont je me demande comment autant de gens supposés savoir lire (je pense très fort à Bernard Pivot par exemple, qui ne s’est jamais caché d’aduler le travail de la dame) sont capables de chanter les louanges.
Je n’apprécie guère l’auteure non plus, et par l’auteure, j’entends la personnalité qui manque rarement une occasion de déverser sa morgue, son fiel et sa froideur dans les médias.
S’il y a une chose que je veux lui reconnaître en revanche, c’est la constance avec laquelle elle campe son œuvre autour du drame qui a façonné sa vie, drame dont elle est loin d’être la seule victime et auquel elle donne une voix et une visibilité essentielles depuis toutes ces années.
Pas de surprise : dans ce nouveau roman, Angot parle donc d’inceste. Elle aborde cette fois la question en creusant le point de vue de l’enfant, puis de l’adolescente et de la jeune femme victime de son père.


AH AH, BIOGRAPHIE !


Tout ce qui est beau, de Matthieu Mégevand
Matthieu Mégevand s’est fait une spécialité de capter en littérature des figures artistiques flamboyantes. Après le poète Roger-Gilbert Lecomte et Lautrec, le voici qui s’attaque au génie ultime : Mozart. 192 pages pour cerner l’une des figures les plus célèbres du monde, et trouver en mots l’équivalent des notes avec lesquelles le compositeur a créé sa renommée intemporelle.

Presque toutes les femmes, d’Héléna Marienské
Les ennemis de la vie ordinaire, roman délirant sur l’addiction paru en 2015, m’avait bien fait marrer. Le registre de ce nouveau titre sonne différemment, puisque la romancière y dresse le portrait des femmes de sa vie, qu’elles aient laissé une trace positive ou non sur son existence. Une autobiographie en creux, donc. Cela n’empêche pas l’humour, mais sans tirer du côté hirsute qui m’avait réjoui dans Les ennemis


PREMIERS ROMANS (5 + 1)


Le Chien, d’Akiz
(traduit de l’allemand par Bruce Germain)

Réalisateur et scénariste allemand, Akiz ajoute la corde de romancier à son arc.
Le Chien du titre, c’est un drôle de type, dont on ne sait rien hormis les rumeurs étranges qui courent sur son compte. Ce qui est sûr, c’est le gars est un prodige en cuisine. Son embauche dans le restaurant de luxe El Cion aurait pu être joyeuse. Mais c’est moins un palais raffiné qu’une grenade dégoupillée que le chef a engagé. Et quand ça va péter, ça va faire mal.
Petite curiosité pour ce titre au résumé intrigant, dont les premières lignes happent et interpellent.

L’Éblouissement des petites filles, de Timothée Stanculescu

Bon, déjà, histoire d’éviter les confusions, sachez que Timothée ici est une fille. Qui s’essaie au roman d’apprentissage adolescent, en racontant la fascination d’une jeune fille, Justine, à l’égard d’Océane. Ancienne copine d’enfance, devenue simple voisine de village et lycéenne comme elle.
Sauf qu’Océane a disparu, et dans ce coin de France où il ne se passe jamais rien, c’est plus qu’un fait divers.
Un événement assez troublant pour pousser Justine à vouloir, comme Océane, s’initier aux garçons, quitte à jeter son dévolu sur le jardinier de sa mère – qui est un homme, plus un garçon.
Bref. Tout ceci me rappelle un roman de Megan Abbott, La Fin de l’innocence, livre puissant et brillant. Si le sujet vous intéresse, celui-là, je vous le conseille sans hésiter. Pour celui-ci, dont on commence à causer un peu, je vous laisse juge.

L’Amour et la violence, de Diana Filippova

Le titre n’est pas fou, la couverture non plus, mais le pitch rattrape un peu (toutes proportions gardées).
Valentin vit dans une chambre de bonne d’où il observe la Cité, seul, pendant que sa mère, répétitrice auprès des familles illustres, s’absente le jour comme la nuit. Né de l’autre côté du mur, déchiré entre le rêve de se fondre dans les hauts milieux et la conscience aiguë d’une société au bord de l’implosion, il se débat avec le passé et la mémoire.
Selon l’éditeur, un premier roman entre dystopie, roman social et récit d’apprentissage.


Ce qui gronde, de Marie Petitcuénot
Sur le papier, elle a tout pour être heureuse : un mari, trois enfants, un boulot intéressant. Et pourtant. La jeune femme qu’elle fut avant cette vie bien rangée commence à protester, et lui enjoint de se rebeller contre le fait social établi. Bonne mère, bonne épouse, femme intégrée, une fin en soi ? Et faut-il pour autant renoncer à sa liberté ? Un plaidoyer féministe pour une autre façon d’être mère.

Buenos Aires n’existe pas, de Benoît Coquil
Marcel Duchamp arrive à Buenos Aires en septembre 1918 et y demeure neuf mois. De ce séjour, on sait peu de choses. Un terreau idéal pour un écrivain, qui permet donc à Benoît Coquil d’imaginer ce récit littéraire dont la ville est autant la figure principale que l’artiste.

Mississippi Driver, de Lee Durkee
(traduit de l’anglais (États-Unis) par Nicolas Richard)

C’est en réalité le deuxième roman de Lee Durkee, mais le premier traduit en français, alors bon, il a sa place dans cette rubrique consacrée aux débutants. Il y raconte la journée d’un chauffeur de taxi à Gentry, Mississippi, et ses différents passagers qui, tous à leur manière, racontent un peu de cette fameuse « Amérique profonde » qui fait tant causer au moment des élections présidentielles.


BILAN


Lecture certaine :
Climax, de Thomas B. Reverdy

Lecture potentielle :
Le Chien, d’Akiz

Lecture hypothétique :
L’Amour et la Violence, de Diana Filippova


À première vue : la rentrée Stock 2020

logo


Et on repart avec un paquet de dix grâce (?) aux éditions Stock, qui font partie des maisons habituées à dégorger leur trop-plein plus ou moins intéressant à chaque rentrée littéraire. Ce n’est pas parce qu’on s’appelle Stock qu’il faut plomber celui des libraires, merci bien.
De plus, faut-il vous le cacher ? Dans tout ceci, à première vue, pas grand-chose à garder.
Bref, pour reprendre le titre d’un de ces livres, ne tardons plus et affrontons cette grande épreuve, histoire d’en finir au plus vite.


Intérêt global :

mécontent


Emmanuel Ruben - SabreSabre, d’Emmanuel Ruben

Obsédé par le souvenir d’un sabre accroché au mur chez ses grands-parents, le narrateur part en quête de l’arme disparue, qui l’amène à remonter le temps et les branches de l’arbre de la famille Vidouble, dans un grand tourbillon mêlant explorations géographiques, éloge de l’imaginaire contre les déceptions du réel, plongées historiques et passions picaresques.

Florent Marchet - Le monde du vivantLe Monde du vivant, de Florent Marchet

Et nous revoilà à la campagne. Depuis que la prise de conscience écologique s’accélère dans la société, il semblerait que certains romanciers décident de replonger en nombre dans les racines de la terre… Sinon, on peut presque reprendre le pitch du prochain roman de Marie Nimier à paraître chez Gallimard, et l’adapter jusque ce qu’il faut. Soit l’histoire d’une famille, installée à la campagne pour réaliser le fantasme fermier du père. Au grand dam de Solène, sa fille de 13 ans, qui du coup le déteste. Pendant ce temps, Madame, qui entend mettre la main à la paille, se blesse avec une machine agricole. Un jeune woofeur vole à leur secours. Il est jeune, il a du charme, et des idées radicales. Ca va swinguer chez les apprentis laboureurs.
C’est ce qui s’appelle creuser un sillon.

Hervé Bel - Erika SattlerErika Sattler, d’Hervé Bel

Il ne lui faut qu’un discours, l’un de ces fameux discours enflammés qui ont fait sa réputation et contribué, pour une bonne part, à mener l’Allemagne sur la route du désastre. En écoutant Hitler, une adolescente se prend de passion pour la cause nazie. Au point d’y croire jusqu’au bout car, même lorsque la débâcle menace début 1945, Erika croit encore pouvoir vivre son idéal national-socialiste. Un portrait de femme dérangeant, cliché des dérives de l’Histoire.

Tobie Nathan - La société des belles personnesLa Société des belles personnes, de Tobie Nathan

« Les Nazis. Je hais ces gars-là. » (Indiana Jones)
Les revoilà dans le nouveau roman de Tobie Nathan, en train d’infiltrer l’armée égyptienne – sans parler de l’ombre maléfique de leurs actes inhumains, encore prégnants en cette année 1952 où commence le roman. Un jeune homme nommé Zohar Zohar arrive en France, fuyant l’Égypte à feu et à sang. Avec Aaron, Lucien et Paulette, il fonde la Société des Belles personnes, communauté unie par le désir de vengeance et par les démons de leur histoire personnelle, décidée à riposter par l’action contre les bourreaux du passé. Plus tard, son fils François découvre cette histoire, et décide de la poursuivre.

Nazanine Hozar - AriaAria, de Nazanine Hozar
(traduit de l’anglais (Canada) par Marc Amfreville)

Téhéran, 1953. Une nuit, Behrouz, humble chauffeur de l’armée, découvre dans une ruelle une petite fille qu’il ramène chez lui et nomme Aria. Alors que l’Iran sombre dans les divisions sociales et religieuses, l’enfant grandit dans l’ombre de trois figures maternelles. Quand la révolution éclate, la vie d’Aria, alors étudiante, comme celle de tout le pays, est bouleversée à jamais.

Olivia Elkaim - Le Tailleur de RelizaneLe Tailleur de Relizane, d’Olivia Elkaim

La romancière sonde ses origines familiales, remontant à l’histoire de ses grands-parents, Marcel et Viviane, forcés de quitter l’Algérie pendant la guerre et de s’exiler en France, où on les accueille par la force des choses, sans sympathie ni la moindre aide. L’occasion pour l’auteure d’explorer sa part juive et algérienne.

Etienne de Montéty - La grande épreuveLa Grande épreuve, d’Étienne de Montety

L’auteur s’empare d’un fait divers sordide dont vous vous souvenez sans doute, hélas : le meurtre, dans son église de Saint-Etienne du Rouvray, d’un prêtre, tué par un extrémiste islamiste. Par la fiction, Montety entend comprendre le caractère inéluctable des faits.
Attention, terrain miné.

Alexandra Dezzi - La colèreLa colère, d’Alexandra Dezzi

Un roman consacré à la domination à travers la relation qu’entretient la narratrice à son propre corps, des coups qu’elle reçoit lors de ses entraînements de boxe à la question du désir et des relations sexuelles, entre agression et jouissance.

Caroline de Bodinat - Dernière cartoucheDernière cartouche, de Caroline de Bodinat

Un aristocrate de province, dont la vie semble taillée dans le marbre des convenances (une femme, trois enfants, une maîtresse, un labrador, une entreprise), échappe de plus en plus à la réalité, sous la pression des attentes des autres. Jusqu’à décider d’en finir avec tout ça.
(Oh oui, finissons-en.)

Simon Libérati - Les démonsLes démons, de Simon Liberati

« Un roman d’une ambition rare, mêlant l’intrigue balzacienne à l’hymne pop », dixit l’éditeur. Je vous laisse là-dessus ?


BILAN


Sans surprise, aucune envie pour moi dans ce programme. Hormis, peut-être, Sabre, mais ce sera loin d’être une priorité.


À première vue : la rentrée Fayard 2020

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Intérêt global :

perplexe


En règle générale, je l’avoue très honnêtement, les propositions en littérature des éditions Fayard ne m’attirent guère. Ce qui explique que cet éditeur réputé n’est jamais apparu dans la rubrique « à première vue », en dépit du fait qu’il compte dans ses rangs quelques habitués de l’événement, qui tirent parfois plus ou moins leur épingle du jeu.
Puisque l’idée est de couvrir le plus de terrain possible cette année, il est temps de réparer ce tort, et de vous laisser juge s’il peut se cacher une pépite parmi les quatre titres proposés par Fayard en cette rentrée 2020.


Dorothée Janin - L'Île de JacobL’Île de Jacob, de Dorothée Janin

Un roman où se télescopent et se répondent les tourments intimes de l’adolescence et ceux, globaux, du monde moderne.
Sur une île au large de l’Australie dont le destin, entre crise écologique et crise migratoire, semble anticiper en accéléré celui de la planète toute entière, un garçon se trouve aux prises avec les émois et les découvertes de l’adolescence, cette période où là aussi tout s’accélère. Faut-il se protéger au risque de la solitude, ou faut-il s’exposer au risque de la catastrophe ?

Thierry Beinstingel - YougoslaveYougoslave, de Thierry Beinstingel

Voici l’un des grands fidèles de la rentrée littéraire sous bannière Fayard. Beinstingel se lance cette fois dans une vaste chronique familiale et historique sur six générations, de la mort de Mozart à Vienne en 1791 à nos jours. Avec l’ambition, sous l’éclat cru des grands moments de l’Histoire, de mettre en valeur les vies de tous ceux qui les ont vécus en anonymes. C’est aussi un roman de la Mitteleuropa, cœur de tant d’événements qui ont changé le destin du monde.

Juliette Adam - Tout va me manquerTout va me manquer, de Juliette Adam

Premier roman d’une demoiselle de 18 ans – espérons que l’argument de la précocité n’est pas le seul à justifier cette entrée en littérature. (Oui, désolé, ce n’est pas très gentil, mais il y a eu des précédents alors je me méfie.)
Petite ville ennuyeuse, travail sans intérêt, quotidien rasoir : Étienne s’ensuit. Sa rencontre percutante avec l’explosive Chloé – elle le frappe pendant un carnaval à la suite d’un malentendu – va évidemment tout changer. À force de se croiser sans cesse, et en dépit de leurs différences flagrantes, peut-être vont-ils trouver le moyen de faire un bout de chemin ensemble…

Eloise Lièvre - Notre dernière sauvagerieNotre dernière sauvagerie, d’Éloïse Lièvre

Auteure de plusieurs romans, Éloïse Lièvre propose cette fois un récit personnel. Après s’être séparée du père de ses enfants, elle a en effet décidé de prendre en photo les gens qui lisent dans le métro. Ce qui l’amène à une réflexion sur la place des livres dans nos vies, et sur le geste politique que représente la lecture.

Ottessa Moshfegh - Nostalgie d'un autre mondeNostalgie d’un autre monde, d’Ottessa Moshfegh
(traduit de l’anglais (États-Unis) par Clément Baude)

Un recueil de nouvelles mettant en scène des personnages qui sont tous à un mauvais moment de leur vie, par une jeune auteure américaine.


BILAN


Une petite curiosité pour L’Île de Jacob, mais sinon, je crains que ne ce soit pas encore cette année qu’une rentrée littéraire Fayard attire mon attention…


À première vue : la rentrée Christian Bourgois 2020

logo bourgois


Intérêt global :

réfléchi


La prestigieuse maison Christian Bourgois n’a plus de Bourgois que le nom, depuis que la veuve du fondateur, Dominique, a dû abandonner les lieux en avril 2019. Elle n’en reste pas moins une marque réputée, qui se trouve à un moment charnière de son histoire, poussée par la nécessité de se renouveler tout en respectant son imposant catalogue d’origine (on y trouve des auteurs aussi différents que Tolkien, Annie Dillard, Martin Suter, Laura Kasischke, Antonio Lobo Antunes, John Fante, Angela Carter, Fernando Pessoa, Richard Brautigan – en j’en oublie plein d’autres).
Christian Bourgois avait construit la renommée de sa maison sur le domaine étranger. La rentrée 2020 joue la carte du contre-pied en mettant en avant deux auteurs français sur les trois parutions annoncées. À voir si c’est une bonne stratégie…


Hugo Lindenberg - Un jour ce sera videUn jour ce sera vide, de Hugo Lindenberg

Premier roman. L’histoire d’une amitié forte entre deux garçons lors d’un été en Normandie. D’autant plus forte et influente que, pour le narrateur, la famille de son ami Baptiste représente l’idéal qu’il croit chercher de toutes ses forces…
Classique sur le papier. Dans ces cas-là, c’est l’écriture et la finesse des sentiments qui doivent faire la différence.

Grégory Le Floch - De parcourir le monde et d'y rôderDe parcourir le monde et d’y rôder, de Grégory Le Floch

Après Dans la forêt du hameau de Hardt, premier roman paru aux éditions de l’Ogre en 2019, Grégory Le Floch amène son deuxième opus chez Bourgois, nanti d’une couverture et d’un titre intrigants. Le résumé ne l’est pas moins : le narrateur trouve par terre un objet non identifiable. Ses recherches pour comprendre de quoi il s’agit le conduisent à des rencontres improbables, chaque personne interrogée ayant un avis différent sur la question qui l’obsède.
Indéniablement, à première vue, le plus barré des trois titres proposés.

Laila Lalami - les autres américainsLes autres Américains, de Laila Lalami
(traduit de l’anglais (États-Unis) par Aurélie Tronchet)

Un sans-papier mexicain est témoin d’un accident mortel dans une petite ville de Californie, en plein désert de Mojave. Sa situation l’empêche de témoigner, d’autant que le drame est peut-être plus complexe qu’il n’y paraît.
Un roman polyphonique où plusieurs habitants de la ville prennent tour à tour la parole, offrant en creux une réflexion sur l’immigration.
Là encore, un roman américain qui semble assez classique, même si son sujet, éternellement préoccupant, peut toujours mériter de nouveaux éclairages. Reste à vérifier, par la lecture, s’il apporte vraiment quelque chose de neuf dans la production pléthorique venue des États-Unis.


BILAN



Lecture vaguement potentielle :

Un jour ce sera vide, de Hugo Lindenberg
(parce que, banal ou non, si c’est bien fait, j’aime beaucoup ce genre d’histoire)


Atlas des terres sauvages

bannièretocqueville


Avant d’aborder cet ouvrage en particulier, je voudrais profiter de l’occasion pour évoquer la collection dont il fait partie.
En 2010, les éditions Arthaud publient Atlas des îles abandonnées, de Judith Schalansky. Couverture cartonnée, édition reliée, pages colorées, format idéal pour un beau livre, textes inspirés et assortis de cartes graphiques du plus bel effet : triomphe aussi inattendu que mérité en librairie. Tant et si bien que la maison d’édition décide de récidiver trois ans plus tard, avec le tout aussi bluffant Atlas des lieux maudits, d’Olivier Le Carrer : même succès.

Depuis, Arthaud a largement décliné cette formidable idée d’atlas poétiques, dont vous pouvez retrouver l’intégralité des titres parus sur cette page dédiée de leur site Internet.
Certains titres sont plus réussis que d’autres – cela dépend sûrement des sujets, et de l’intérêt que l’on y prend. Mais la collection, dans sa globalité, est une invitation au voyage aussi excitante qu’originale.

Paru en 2019, le dernier-né s’intitule donc Atlas des terres sauvages. Aude de Tocqueville, déjà auteure de L’Atlas des cités perdues (2014), nous convie à l’exploration de territoires inaccessibles, oubliés, ou carrément hostiles, dont les noms même, souvent, ouvrent déjà les portes de la rêverie : la Tampoketsa d’Ankazobe, les îles Bonvouloir, les Tepuis de Jaua-Sarisarinama, le corridor du Wakhan…
auyantepuyMais on part aussi à la découverte de lieux aux noms plus familiers, dont Aude de Tocqueville raconte l’histoire, les spécificités, et quelques anecdotes frappantes. Bienvenue, donc, aux îles Lofoten, sur la Lune, au Point Nemo, à Tchernobyl… ou dans les souterrains de New York – pour ne citer que quelques destinations parmi les trente-six proposées dans le livre.

wakhan2Comme dans tous les livres de la collection, les textes sont brefs, deux ou trois pages maximum. Ils ne visent pas à l’exhaustivité, mais provoquent la curiosité, et donnent envie d’aller plus loin – notamment sur Internet pour découvrir des images des lieux abordés.
Les cartes (signées Karin Doering-Froger) qui les accompagnent, de la même manière, n’ont pas vocation à être réalistes. Rehaussées de couleurs vives, elles donnent au livre son identité graphique, tout en fixant l’endroit décrit sur un petit bout de monde que l’on s’amusera volontiers à resituer sur une mappemonde classique.

Atlas des terres sauvages percute joliment notre imaginaire, et prouve qu’il y a encore, sur notre bonne vieille Terre saturée d’informations, une possibilité d’explorer l’inexplorable et d’échapper à l’emprise de la globalisation. Un passeport vers l’évasion à utiliser sans restriction, en se laissant dériver dans ses pages au fil de ses envies ou de ses curiosités.


Lecture en cours : « Le Monde n’existe pas »

Ethan et Clara sont de bons personnages : un bon Américain, au parcours exemplaire, se révèle le meurtrier d’une belle jeune fille à l’innocence saccagée, le tout dans une petite ville de province dont on aime imaginer la paix et la sécurité. Il s’agit maintenant de susciter la tempête des passions par la construction d’une intrigue simple, ressassée à chaque instant du jour et de la nuit, enrichie de temps en temps d’un minuscule démenti et soutenue par deux ou trois scoops qui viendront relancer la pitié et la terreur. (…)

J’ai regardé la télé, j’ai écouté la radio, j’ai lu les journaux et je suis allé sur les sites. J’ai lu, entendu, amassé des informations. J’ai été frappé par la vacuité des propos et des images, comme je l’avais été dès la première nuit devant la télé : à l’évidence, s’il fallait bien nourrir l’immense tube à déverser l’information, il n’y avait en réalité aucun fait nouveau. Dans ces cas-là, d’ordinaire, la nouvelle se tarit d’elle-même, non parce qu’elle aurait perdu en importance mais que le tube n’a pas assez de substance pour se perpétuer. C’est une sorte de ver énorme, presque hideux dans sa voracité monotone et robotique, à toute heure du jour et de la nuit. S’il est vrai que la curiosité est une des passions humaines, le ver en est l’exact opposé : il n’est pas là pour renseigner mais pour se régénérer dans le mouvement infini de sa dévoration. Sur les plateaux se sont succédé sociologues, psychiatres, criminologues, bavards, les bouches à tout faire du ver universel. Maquillés, rajeunis, bien habillés, la parole confiante et assurée, contents d’eux-mêmes, ils n’ont rien dit : ils ont nourri le ver. (…)

Même le Président des États-Unis a écrit un tweet : « Pitié et miséricorde pour Clara Montes, fureur et châtiment pour le meurtrier qui souille notre communauté. »
Et aussitôt le tweet a été commenté par des millions d’autres tweets, analysé à la radio et à la télé, répercuté par l’immense et folle caisse de résonance du monde. L’épuisante société du bavardage. »

humbert monde

 

Le Monde n’existe pas
Fabrice Humbert
Éditions Gallimard, 2020

Chronique à suivre de cette lecture stimulante


A première vue : la rentrée Gallimard 2018

Petit coup de mou chez Gallimard cette année, puisque je n’ai décompté que 17 nouveautés annoncées entre mi-août et fin septembre – il y en a tout un gros paquet qui déboule en octobre, bien entendu, mais comme j’ai fixé la date du 30 septembre comme limite à mes présentations, ça ne compte pas (et heureusement pour le peu de temps libre dont je dispose). Seulement 17 donc, mais sans atteindre la vingtaine rituelle de ces dernières années, ça laisse quand même la respectable maison loin en tête devant ses camarades.
Alors, comme pour Albin Michel hier, on va tâcher d’être efficace en mettant en avant les titres les plus tentants du lot, pour ne laisser que quelques miettes de résumé aux autres – en toute subjectivité, je le rappelle pour les distraits du fond de la classe.

Kerangal - Le monde à portée de mainENCHANTER LES VIVANTS : Un monde à portée de main, de Maylis de Kerangal
(éditions Verticales)
Si je devais désigner un auteur dans l’ensemble de la rentrée qui devrait faire parler de lui (d’elle, en l’occurrence) à peu près à coup sûr, je mettrais quelques billets sans hésiter sur Maylis de Kerangal. Celle qui avait frappé les esprits et conquis un large public avec ce roman fort et exigeant qu’était Réparer les vivants revient enfin, et le sujet promet d’être à la hauteur de ses ambitions littéraires. Soit l’histoire de Paula Karst qui, durant ses études aux Beaux-Arts de Bruxelles, fait l’apprentissage du trompe-l’œil, ce qui l’amènera à travailler pour le cinéma, notamment à Cinecitta, mais aussi sur un projet de reconstitution de la grotte de Lascaux.
Kerangal possède ce don unique de métamorphoser en belle littérature des sujets extrêmement techniques (la transplantation cardiaque dans Réparer les vivants, la construction d’un viaduc dans Naissance d’un pont), il y a donc tout dans ce qui est annoncé ici pour qu’elle nous propose un nouveau livre flamboyant. Grandes attentes !

Sansal - Le train d'ErlingenFORTRESS : Le Train d’Erlingen ou la métamorphose de Dieu, de Boualem Sansal
Lui aussi, son précédent roman avait fait couler beaucoup d’encre (parfois polémique) et rencontré un grand succès en librairie. Après 2084, Sansal creuse le sillon de l’oppression des peuples par le fanatisme religieux, toujours de manière métaphorique, en imaginant cette fois une ville, Erlingen, encerclée par un ennemi inconnu, que la narratrice du roman désigne sous le nom de « Serviteurs ». Dernière héritière d’un grand empire industriel, cette femme écrit à sa fille, qui vit à Londres, pour lui raconter son quotidien et scruter l’évolution des pensées assiégées. Pendant ce temps, la population inquiète s’en remet à l’arrivée hypothétique d’un train qui pourrait l’évacuer…

Beraber - La grande idéeKEYZER SÖZE : La Grande Idée, d’Anton Beraber
Ce premier roman de presque 600 pages est lancé par Gallimard comme la révélation de sa rentrée – avec l’espoir sans doute qu’il rencontre la même bonne fortune que Les Bienveillantes de Jonathan Littell ou L’Art de la guerre d’Alexis Jenni, tous deux couronnés d’entrée de jeu par le Goncourt. Dans les années 70, un étudiant se lance sur les traces d’un individu mystérieux du nom de Saul Kaloyannis, survivant d’une guerre perdue un demi-siècle auparavant. Les témoins qu’il rencontre dressent le portrait mouvant et insaisissable d’un homme qui parcourt le globe et l’Histoire du siècle, selon les dires héros gigantesque ou traître insondable.
De l’ambition ici à première vue, mais gare à l’indigestion toujours possible avec ce genre de pavé gallimardesque parfois trop bavard, appliqué ou cérébral. En revanche, si le style est là, ce pourrait être virtuose. Une vraie curiosité, en tout cas.

Smith - Swing timeCHOU BI DOU WOUAH : Swing Time, de Zadie Smith
(traduit de l’anglais par Emmanuelle et Philippe Aronson)
Petit à petit, l’Anglaise Zadie Smith a conquis son public. Dans ce nouveau roman, elle évoque le destin de deux fillettes métisses qui se rencontrent dans un cours de danse à Londres. Devenues amies, elles s’éloignent néanmoins au gré des péripéties de la vie, la première débutant une carrière prometteuse de danseuse tandis que l’autre, plus sage, devient assistante d’une chanteuse mondialement célèbre. Quelques années plus tard, à la suite d’événements choquants, leurs chemins se croisent à nouveau. Sujet assez classique, mais si c’est bien raconté…

*****

Sinon, en littérature étrangère, il y aura :

Halliday - AsymétrieAsymétrie, de Lisa Halliday
(traduit de l’américain par Hélène Cohen)
A New York, Alice est abordée par un homme bien plus âgé qu’elle, en qui elle reconnaît le célèbre écrivain Ezra Blazer. C’est le début d’une relation autant charnelle qu’intellectuelle. A Londres, Amar Jaafari est retenu à l’aéroport alors qu’il tente de rejoindre sa famille en Irak. Ces deux récits en apparence étrangers l’un à l’autre se révèlent étroitement liés. Premier roman.

Hertmans - Le coeur convertiLe cœur converti, de Stefan Hertmans
(traduit du néerlandais par Isabelle Rosselin)
Au début du XIe siècle, la jeune Vigdis, issue d’une puissante famille de Rouen, se convertit au judaïsme par amour pour David, le fils du grand rabbin de Narbonne. Le couple se réfugie à Monieux où il a trois enfants et mène une vie paisible. Mais les croisés font halte dans le bourg, tuent David et enlèvent les deux aînés. Vigdis, restée seule avec son bébé, part à la recherche de ses enfants.

Dragoman - Le bûcherLe Bûcher, de György Dragoman
(traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly)
Dans la Roumanie des années 1990, Emma, une orpheline de 13 ans, est adoptée par une inconnue qui dit être sa grand-mère. Elle suit dans son village natal cette femme étrange qui partage sa maison avec l’esprit de son mari défunt et pratique la sorcellerie. Peu à peu, la jeune fille découvre les secrets de cette ville et l’implication de ses grands-parents dans l’ancien régime totalitaire.

*****

Et chez les francophones, il y aura aussi :

Nuit sur la neige, de Laurence Cossé
En septembre 1935, le contexte politique est particulièrement violent en France mais Robin, 18 ans, accorde plus d’importance à ses tourments intimes qu’à l’actualité collective. Il noue une amitié intense et troublante avec Conrad, un camarade de classe préparatoire, et sa rencontre avec une jeune fille à Val-d’Isère l’initie à la féminité et à la mort.

Tenir jusqu’à l’aube, de Carole Fives
(coll. l’Arbalète)
Une jeune mère célibataire s’occupe de son fils de 2 ans. Sans crèche, sans famille à proximité, sans budget pour une baby-sitter, ils vivent une relation tendre mais trop fusionnelle. Pour échapper à l’étouffement, la mère s’autorise à fuguer certaines nuits, de plus en plus loin et toujours un peu plus longtemps.

François, portrait d’un absent, de Michaël Ferrier
(coll. L’Infini)
Une nuit, Michaël Ferrier reçoit un appel lui annonçant la mort par noyade de son ami François et de sa petite fille, Bahia. Après le choc de la nouvelle, la parole reprend et les souvenirs reviennent : la rencontre de Michaël et François, les années d’études, d’internat, la passion du cinéma et de la radio. La mémoire se déploie et compose peu à peu une chronique de leur amitié.

Dix-sept ans, d’Eric Fottorino
Un dimanche de décembre, une femme livre à ses trois fils le secret qui l’étouffe. En révélant une souffrance insoupçonnée, cette mère niée par les siens depuis l’adolescence se révèle ainsi dans toute son humanité, avec ses combats et ses blessures.

Deux mètres dix, de Jean Hatzfeld
Histoire de quatre sportifs de très haut niveau, deux Américains et deux Kirghizes, entre les jeux Olympiques de 1980 et aujourd’hui. Ils sont champions haltérophiles, elles sont sauteuses en hauteur, et leurs rivalités sont mêlées d’admiration et d’incompréhension réciproques. Entre les deux femmes, Sue et Tatyana, naît même une profonde amitié.

La Vérité sort de la bouche du cheval, de Meryem Alaoui
Jmiaa, prostituée de Casablanca, vit seule avec sa fille. Sa vie bascule le jour où elle rencontre Chadlia, qui veut réaliser son premier film sur la vie d’un quartier populaire de la ville et cherche des actrices. Premier roman.

Maîtres et esclaves, de Paul Greveillac
Kewei naît en 1950 dans une famille de paysans, au pied de l’Himalaya. Au marché, aux champs et même à l’école, il dessine du matin au soir. Repéré par un Garde rouge, il échappe au travail agricole et part étudier aux Beaux-arts de Pékin, laissant derrière lui sa mère, sa jeune épouse et leur fils. Devenu peintre du régime, son ascension semble sans limite. Mais bientôt, l’histoire le rattrape.

Mauvaise passe, de Clémentine Haenel
A Paris, une jeune femme d’une vingtaine d’années vit une relation sentimentale chaotique avec un musicien de 40 ans. Quand ce dernier la quitte, elle sombre dans une spirale destructrice : tentative de suicide, internement en hôpital psychiatrique, séjours dans des squats où elle est victime de violences. Une grossesse inattendue la ramène peu à peu à la vie. Premier roman.

Je suis quelqu’un, d’Aminata Aidara
(coll. Continents Noirs)
Un secret hante les membres d’une famille éclatée entre la France et le Sénégal jusqu’au jour où le silence se rompt. Une quête de vérité commence et la parole se déploie : celle de Penda, la mère, qui se livre dans un journal intime et celle d’Estelle, sa fille, au travers de délires cathartiques. Face à elles, Eric, fils de harkis, entretient le trouble avec ses promesses. Premier roman.

En guerre, de François Bégaudeau
(éditions Verticales)
Dans une France contemporaine fracturée, François Bégaudeau met en regard violence économique et drame personnel, imaginant une exception romanesque comme pour mieux confirmer les règles implicites de la reproduction sociale.

On lira sûrement :
Un monde à portée de main, de Maylis de Kerangal
Le Train d’Erlingen ou la métamorphose de Dieu, de Boualem Sansal

On lira peut-être :
La Grande Idée, d’Anton Beraber
Swing Time, de Zadie Smith
Le coeur converti, de Stefan Hertmans
Asymétrie, de Lisa Halliday


A première vue : la rentrée Albin Michel 2018

Et allez, c’est reparti pour une tournée de seize ! Comme l’année dernière, Albin Michel joue la rentrée façon arrosage à la kalach’, Gallimard style, histoire de balayer la concurrence par sa seule omniprésence sur les tables des librairies. Côté qualité, on se pose sans doute moins la question, mais c’est un autre débat – pour s’amuser tout de même, il peut être intéressant de rejeter un œil sur la rentrée Albin 2017, histoire d’analyser les titres qui ont survécu dans nos mémoires à l’année écoulée… Oui, le résultat ne sera pas forcément flatteur.
Néanmoins, on a envie de retenir quelques titres dans ce programme 2018, d’attendre avec curiosité, voire impatience, quelques auteurs (coucou Antonin Varenne) lancés dans la tornade. Et ce sont ceux-là, et ceux-là seulement, que je mettrai en avant, poussant le plus loin possible la subjectivité et l’éventuelle mauvaise foi qui président à l’exercice « à première vue » ; les autres n’auront droit qu’au résumé sommaire offert par le logiciel professionnel Electre, loué soit-il. Je vous ai déjà fait perdre assez de temps comme cela depuis début juillet !
Du coup, cela devrait aller assez vite…

Varenne - La Toile du mondeEXPO 00 : La Toile du monde, d’Antonin Varenne
Le plus attendu en ce qui me concerne – je ne me suis toujours pas remis du souffle extraordinaire et de l’audace aventurière de Trois mille chevaux vapeur. Après Équateur, où l’on recroisait Arthur Bowman, héros du précédent évoqué, nous découvrons ici Aileen Bowwan, fille d’Arthur, journaliste au New York Tribune dont la réputation scandaleuse tient à la liberté flamboyante avec laquelle elle mène sa vie. En 1900, elle débarque à Paris pour couvrir l’Exposition Universelle. Son immersion dans la Ville Lumière en pleine mutation est l’occasion d’une confrontation entre mondes anciens et nouveaux…
Rien que pour le plaisir, la première phrase : « Aileen avait été accueillie à la table des hommes d’affaires comme une putain à un repas de famille, tolérée parce qu’elle était journaliste. » Très envie de lire la suite. On en reparle, c’est sûr !

Chaon - Une douce lueur de malveillanceSPLIT : Une douce lueur de malveillance, de Dan Chaon
(traduit de l’américain par Hélène Fournier)
Charybde ou Scylla ? Pour le psychiatre Dustin Tillman, le choix semble impossible. D’un côté, il apprend que, grâce à des expertises ADN récentes, son frère adoptif vient d’être innocenté du meurtre d’une partie de sa famille, trente ans plus tôt – condamnation dans laquelle Dustin avait pesé en témoignant contre Rusty. De l’autre, il se laisse embarquer dans une enquête ténébreuse, initiée par l’un de ses patients, policier en congé maladie, sur la disparition mystérieuse de plusieurs étudiants des environs tous retrouvés noyés. Ou comment, d’une manière ou d’une autre, se donner tous les moyens de se pourrir la vie… Avec un titre et un résumé pareils, Dan Chaon devrait nous entraîner dans des eaux plutôt sombres. A voir également.

Roux - FrackingERIN BROCKOVICH : Fracking, de François Roux
J’avais beaucoup aimé le Bonheur national brut, Tout ce dont on rêvait m’avait en revanche laissé plutôt indifférent. Où se situera François Roux cette fois ? Pour ce nouveau livre, il part aux États-Unis pour raconter le combat d’une famille contre les géants du pétrole et leurs pratiques abominables au Dakota.

Hosseini - Une prière à la merENTRE DEUX MONDES : Une prière à la mer, de Khaled Kosseini
(traduit de l’anglais par Valérie Bourgeois, illustrations de Dan Williams)
Par l’auteur des superbes Cerfs-volants de Kaboul, un texte en hommage aux réfugiés syriens qui prend la forme d’une lettre adressée par un père à son fils en train de dormir, longue prière pour que leur traversée vers « l’Eldorado » européen se déroule sans encombre, et récit de la métamorphose d’un pays en zone de guerre.

Enia - La loi de la merÀ L’AUTRE BOUT DU MONDE : La Loi de la mer, de Davide Enia
(traduit de l’italien par Françoise Brun)
Davide Enia fait le lien avec le texte de Hosseini, puisqu’il campe son nouveau livre à Lampedusa, pointe de l’Europe méditerranéenne où aboutissent nombre de réfugiés maritimes. Pendant trois ans, le romancier italien a arpenté la petite île pour y rencontrer tous ceux qui en font la triste actualité : les exilés bien sûr, mais aussi les habitants et les secouristes.

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Hollinghurst - L'Affaire SparsholtLE CŒUR ET LA RAISON : L’Affaire Sparsholt, d’Alan Hollinghurst
(traduit de l’anglais par François Rosso)
Oxford, automne 1940. David Sparsholt, athlétique et séduisant, commence son cursus universitaire. Il semble ignorer l’effet qu’il produit sur les autres, notamment sur le solitaire et romantique Evert Dax, fils d’un célèbre romancier. Aux heures les plus sombres du Blitz, l’université devient un lieu hors du temps où se nouent des liaisons secrètes et des amitiés durables.

Hoffmann - Les belles ambitieusesGENTIL COQUELICOT MESDAMES : Les belles ambitieuses, de Stéphane Hoffmann
Énarque et polytechnicien, Amblard Blamont Chauvry a tourné le dos à la carrière qui s’ouvrait à lui et a choisi de se consacrer aux plaisirs terrestres. Un tel choix de vie provoque la colère des femmes de son entourage qui manœuvrent dans l’ombre pour lui obtenir une position sociale. Insensible à leurs manigances, Amblard se laisse troubler par Coquelicot, une jeune femme mystérieuse.

Hardcastle - Dans la cageFIGHT CLUB : Dans la cage, de Kevin Hardcastle
(traduit de l’anglais (Canada) par Janique Jouin)
La domination de longue haleine de Daniel sur les rings de free fight est anéantie par une grave blessure à l’œil qui l’oblige à arrêter le sport de combat. Il se marie alors avec une infirmière avec laquelle il a une petite fille et devient soudeur. Quelques années plus tard, le couple peine à gagner sa vie. David s’engage alors comme garde du corps puis reprend les arts martiaux. Premier roman.

Toledano - Le retour du phénixIKKI : Le Retour du Phénix, de Ralph Toledano
Juive d’origine marocaine, Edith épouse Tullio Flabelli, un prince romain. Dix ans plus tard et après la naissance de ses trois enfants, Edith réalise qu’elle n’est pas heureuse dans son mariage. Elle convainc son époux de passer l’été à Jérusalem avec elle. Ils retrouvent leur entente d’antan mais sont déçus par l’atmosphère qui règne en ville où le paraître l’emporte sur l’être.

Bleys - Nous les vivantsI SEE DEAD PEOPLE : Nous, les vivants, d’Olivier Bleys
Bloqué par une tempête lors d’une mission de ravitaillement des postes de haute montagne de la cordillère des Andes, un pilote d’hélicoptère installe un campement de fortune. Rejoint par Jésus qui entretient les bornes délimitant la frontière entre l’Argentine et le Chili, il entreprend une randonnée qui se change peu à peu en expérience mystique.

Picouly - Quatre-vingt-dix secondesNUÉE ARDENTE : Quatre-vingt-dix secondes, de Daniel Picouly
En 1920, la montagne Pelée se réveille. Le volcan prend la parole et promet de raser la ville et ses environs afin de punir les hommes de leurs comportements irrespectueux.

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Et encore… :

Ce cœur qui haïssait la guerre, de Michel Heurtault
En Allemagne, au lendemain de l’armistice de 1918. Anton, jeune ingénieur, se passionne pour la conquête spatiale et obtient un poste pour travailler sur une fusée financée par l’armée. Une place qui met à mal son désir de neutralité face à la montée du nazisme. Deux femmes parmi ses proches l’amènent à s’interroger sur son engagement politique et à prendre position.

Concours pour le Paradis, de Clélia Renucci
Venise, 1577. La fresque du paradis sur les murs du palais des doges a disparu lors d’un incendie. Un concours est lancé pour la remplacer auquel participent les maîtres de la ville dont Véronèse, Tintoret et Zuccaro. Entre rivalités artistiques et déchirements religieux, les peintres mettent tout en oeuvre pour séduire la Sérénissime et lui offrir une toile digne de son histoire. Premier roman.

Le Malheur d’en bas, d’Inès Bayard
Marie et son époux Laurent sont heureux jusqu’au jour où la jeune femme est violée par son directeur. Elle se tait mais découvre peu de temps après qu’elle est enceinte. Persuadée que cet enfant est celui de son agresseur, elle s’enferme dans un silence destructeur qui la pousse à commettre l’irréparable. Premier roman.

Une vie de pierres chaudes, d’Aurélie Razimbaud
A Alger, Rose est séduite par Louis, jeune ingénieur au comportement étrange. Ils se marient et ont une fille. Pourtant, Louis semble malheureux et se réveille chaque nuit, hanté par les souvenirs de la guerre d’Algérie. Au début des années 1970, la famille s’installe à Marseille mais Louis est toujours perturbé. Rose découvre qu’il mène une double vie depuis des années. Premier roman.

Les prénoms épicènes, d’Amélie Nothomb
Le récit d’une relation fille-père. Des prénoms portés au masculin comme au féminin.
(Bref.
Rien qu’à cause de son titre, ce Nothomb-là, je pense que je vais faire l’impasse. Certains de ses précédents romans m’ont trop agréablement surpris pour risquer une rechute.)


On lira sûrement :
La Toile du monde, d’Antonin Varenne
Une douce lueur de malveillance, de Dan Chaon

On lira peut-être :
Fracking, de François Roux
Une prière à la mer, de Khaled Kosseini
La Loi de la mer, de Davide Enia



A première vue : la rentrée Seuil 2018

Décidément, à l’image de l’ensemble de ce cru 2018 (à première vue du moins), certaines rentrées littéraires se suivent et ne se ressemblent pas. Si les éditions du Seuil gardent le contrôle de leur production (neuf titres encore cette année, six francophones et trois étrangers), sur le papier rien ne me fait particulièrement papillonner des yeux – à la différence de l’année dernière, donc, où Ron Rash et Kaouther Adimi m’avaient enthousiasmé. Rien n’est joué, bien sûr, il y aura peut-être de belles lectures inattendues, mais à l’heure où j’écris ces lignes, disons que je garde mon calme. Au risque d’être heureusement surpris !

Pluyette - La Vallée des dix mille fuméesLE VIEUX QUI NE VOULAIT PAS… : La Vallée des Dix Mille Fumées, de Patrice Pluyette
Ce n’est pas parce qu’on est vieux qu’on a déjà tout vu et tout vécu. Pour Monsieur Henri, au contraire, il semblerait qu’il soit temps de tout reprendre à zéro, de s’émerveiller d’un rien, et de rêver d’horizons lointains. Le titre du roman est joli et aguicheur, l’univers de Pluyette est réputé pour être fantasque et imaginatif : il y a peut-être moyen ici de s’embarquer pour un voyage enchanteur.

Mabanckou - Les cigognes sont immortellesSAGA AFRICA : Les cigognes sont éternelles, d’Alain Mabanckou
C’est la tête d’affiche de la rentrée pour le Seuil. Figure de la littérature francophone, le Congolais Alain Mabanckou propose un roman ambitieux, mettant en parallèle la Grande Histoire – l’assassinat du président Ngouabi à Brazzaville en 1977 – et la petite histoire – celle, inventée, de Maman Pauline, Papa Roger et du jeune et rêveur Michel qui vivent à Pointe-Noire -, pour évoquer la situation si complexe du continent africain. Un livre dont on pourrait causer pour les prix littéraires, tiens. Mais peut-être aussi pour ses qualités littéraires et son intérêt, espérons-le.

Diop - Frère d'âmeAU REVOIR LÀ-BAS : Frère d’âme, de David Diop
Un matin de Première Guerre mondiale, des soldats français jaillissent de leurs tranchées pour assaillir l’ennemi allemand. Parmi eux, Alfa et Mademba, deux tirailleurs sénégalais. Mademba tombe durant l’attaque sous les yeux de son ami. Resté seul, Alfa se consacre corps et âme au combat et à la violence, sans aucune limite, au point d’effrayer ses compagnons de lutte et de provoquer son renvoi à l’Arrière… Un bref premier roman (176 pages) qui aborde la Grande Guerre du point de vue africain, voilà qui mériterait sans doute un coup d’œil.

Taillandier - Par les écrans du mondeI WANT MY MTV : Sur les écrans du monde, de Fanny Taillandier
Un vieil homme laisse un message téléphonique à ses deux enfants pour leur annoncer sa mort prochaine. Son fils est chargé de la sécurité de l’aéroport de Boston, sa fille mathématicienne calcule les risques pour une agence d’assurances dont les bureaux se trouvent dans le World Trade Center. Nous sommes à l’aube du 11 septembre 2001. Notre rapport visuel à l’Histoire est sur le point de changer à tout jamais.

Korman - MidiNOUS SOMMES DE L’ÉTOFFE DONT SONT FAITS LES RÊVES : Midi, de Cloé Korman
Troisième roman de Cloé Korman, Midi s’ouvre sur les retrouvailles entre Claire, médecin dans un hôpital parisien, et Dominique, son ancien amant désormais patient hospitalisé et condamné par la maladie. Quinze ans plus tôt, ils s’étaient rencontrés dans un théâtre associatif à Marseille, où ils encadraient des enfants apprenant à jouer la Tempête de Shakespeare. Parmi les minots, une fillette semblait un peu à part, en quête d’aide…

Manoukian - Le Paradoxe d'AndersonRAINING STONES : Le Paradoxe d’Anderson, de Pascal Manoukian
Ancré dans l’Oise, un roman social mettant en scène deux parents ouvriers dont les usines délocalisent au même moment. Sa vie et son avenir en danger, le couple fait néanmoins tout pour protéger ses enfants de l’effondrement de leur petit monde. Grandeur passée et déchéance présente du monde ouvrier en France.

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O'Neill - Les enfants de coeurGARANCE ET BAPTISTE : Les enfants de cœur, de Heather O’Neill
(traduit de l’anglais (Canada) par Dominique Fortier
A Montréal, durant l’hiver 1914, deux enfants recueillis dans le même orphelinat tombent amoureux, d’autant plus éperdument qu’ils sont différents des autres. Lui est un pianiste de génie, elle une mime exceptionnelle. Séparés par l’adolescence puis par la Grande Dépression qui assèche le monde, ils n’auront pourtant de cesse de se retrouver… Un conte qui pourrait évoluer quelque part entre les univers de Tim Burton et Mathias Malzieu.

Coetzee - L'Abattoir de verreTATIE DANIELLE : L’Abattoir de verre, de J.M. Coetzee
(traduit de l’anglais (Afrique du Sud) par Georges Lory)
Prix Nobel de Littérature en 2003, Coetzee suit une vieille femme, écrivain, qui assume son choix de rester en Australie, loin de ses enfants, pour se confronter dans une solitude sereine et clairvoyante à la mort qui s’approche. Le romancier renoue entre les lignes avec son personnage d’Elizabeth Costello, pour ce qui s’annonce comme un exercice de dépouillement littéraire.

Orlev - VoyouTU METS LE DÉSORDRE PARTOUT : Voyou, d’Itamar Orlev
(traduit de l’hébreu par Laurence Sendrowicz)
Après le départ de sa femme, Tadek décide de quitter Jérusalem, où il vit, pour retrouver en Pologne son père qu’il n’a pas vu depuis des années. L’homme qu’il retrouve n’est plus qu’une épave, loin du tyran violent et alcoolique qu’il était du temps de la jeunesse de Tadek. Le fils et le père entreprennent alors, durant une semaine, le long et ardu chemin vers un hypothétique pardon.


On lira peut-être :
La Vallée des Dix Mille Fumées, de Patrice Pluyette
Les enfants de cœur, de Heather O’Neill



Ce monde disparu, de Dennis Lehane

Signé Bookfalo Kill

Après un alignement de romans impressionnants, confinant pour certains au chef d’oeuvre (Mystic River, Shutter Island), il y avait eu une première petite alerte nommée Moonlight Mile, sixième titre dispensable de la série Kenzie-Gennaro, coincé entre l’extraordinaire Un pays à l’aube et sa superbe suite, Ils vivent la nuit. Puis, l’année dernière, était tombé le fadasse Quand vient la nuit. Dennis Lehane, enivré par les sirènes d’Hollywood (au point de quitter sa Boston emblématique pour partir vivre sur la terre des stars de cinéma), était-il en train de perdre son coup de patte unique, son statut qu’on croyait pourtant acquis à jamais de grand romancier ?

Lehane - Ce monde disparuEn dépit de son titre qui aurait pu constituer une triste confirmation de cette crainte, Ce monde disparu prouve au contraire que le bonhomme a encore de la ressource. Ouf ! La conclusion qu’il apporte à sa trilogie consacrée à la famille Coughlin, et en particulier à Joe, fils de flic devenu prince de la pègre entre la Floride et Cuba, est à la hauteur des deux romans qui la précèdent. On y retrouve avec soulagement son style fluide, la souplesse envoûtante de son écriture, son sens du rythme et des dialogues, et son talent inouï pour camper des personnages relevant à la fois d’archétypes (gangsters, femmes fatales, flics…) et vivant d’une vie intense, propre à son univers.

Il est toujours confondant de voir comment un grand auteur peut transfigurer un élément narratif qu’on a déjà vu et revu. L’une des belles idées de Ce monde disparu, c’est la figure de ce petit garçon blond qui apparaît régulièrement à Joe Coughlin, et ce dès les premières pages, alors que l’ancien leader désormais « simple » conseiller de l’ombre de son ami Dion Bartolo, chef de la Famille locale, apprend qu’un contrat a été placé sur sa tête. Fantôme ? Vision d’un esprit troublé par la perspective d’une mort proche ? Incarnation d’une conscience à la dérive ? Le motif est connu, mais Lehane en fait quelque chose de touchant, précieux, constitutif d’un personnage par ailleurs obsédé par le fait de survivre pour son fils de neuf ans, qui n’a plus que lui au monde. La relation entre le père et l’enfant est d’ailleurs merveilleuse, et offre quelques-unes des pages les plus fortes du livre, y compris (surtout) à la fin.
Entre des séquences d’action ou de suspense saisissantes, ce thème de la paternité, de la transmission, de l’héritage familial, est au cœur du roman, où les hommes qui tombent sont aussi, Lehane prend souvent soin de le rappeler, des parents, des fils, des frères ; des gens qui, en dépit de leurs mauvaises pratiques, manqueront à leurs proches.

Le romancier offre une fin logiquement crépusculaire à sa trilogie, dans la plus parfaite lignée des romans de gangsters. On suit avec passion Joe Coughlin, son élégance mortelle, son amour éperdu pour son fils, sa plongée vers les fantômes de son passé, ses tentatives de rester connecté à un monde qui change trop vite pour lui – comme pour tous ceux de son univers ; Ce monde disparu, désormais en pleine guerre mondiale, dont les codes se brouillent, s’effacent, emportant avec eux les ruines de valeurs surannées et les derniers vestiges d’espoirs trahis.
Un dernier acte noir et tragique, magnifique.

Ce monde disparu, de Dennis Lehane
(World gone by, traduit de l’américain par Isabelle Maillet)
Éditions Rivages, 2015
ISBN 978-2-7436-3406-3
348 p., 21€


Le Monde caché d’Axton House, d’Edgar Cantero

Signé Bookfalo Kill

Bien que très surpris d’apprendre l’existence d’un lointain cousin américain au second degré du nom d’Ambrose Wells, A. accepte l’héritage laissé par ce dernier à sa mort : Axton House, un manoir situé en Virginie. Le jeune homme y débarque, accompagné de Niamh, une adolescente muette et débrouillarde, pour découvrir que la bâtisse est la cible d’un certain nombre de rumeurs inquiétantes, mêlant histoires de fantômes, malédictions familiales et réunions occultes se déroulant chaque solstice d’hiver. En bons fans de la série X-Files, A. et Niamh, armés de leur bon sens et d’outils technologiques divers, décident d’essayer de démêler le vrai du faux. Sans se douter que, peut-être, la vérité est ailleurs…

Cantero - Le Monde caché d'Axton HouseLes quelques lignes ci-dessus sont une tentative de résumé rationnel. Ce qui est assez mignon-naïf de ma part, étant donné qu’il n’y a pas grand-chose de rationnel dans le Monde caché d’Axton House. Bien au chaud dans la ligne éditoriale sans filet des éditions Super 8 (qui avaient republié l’année dernière, grâces leur en soient éternellement rendues, le sublime Carter contre le Diable), le premier roman de l’Espagnol Edgar Cantero est un joyeux ramassis délirant qui convoque un paquet de références plus ou moins geeks – en vrac, X-Files bien sûr, mais aussi Shining (le film de Kubrick avec son labyrinthe), Paranormal Activity, Stephen King, La Chute de la Maison Usher d’Edgar Poe (entre Edgar, on se comprend)… Références toutes plus vaines les unes que les autres, parce qu’à l’arrivée, ce bouquin ne ressemble à rien d’autre qu’à lui-même, et c’est ce qui en fait un objet littéraire unique en son genre, c’est-à-dire jouissif – pour peu qu’on soit réceptif à la littérature de genre ludique, tendance briseuse de frontières.

Mêlant extraits de journaux, citations d’essais en tous genres, transcriptions de captations audio ou vidéo, schémas, codes secrets et autres surprises, le Monde caché d’Axton House pourrait être foutraque, et pourtant non. Tout est clair, limpide, terriblement addictif, grâce à une construction impressionnante qui ne laisse rien au hasard, tout en ménageant beaucoup de place à un humour pince-sans-rire délicieux, porté par un duo de héros tout simplement irrésistibles, et à un sacré lot de rebondissements qui tiennent en haleine de bout en bout.

Ni thriller ni roman d’épouvante ni roman fantastique ou gothique ni comédie – mais un peu de tout ça, et d’autres choses encore, Le Monde caché d’Axton House est impossible à étiqueter. Ce qui en fait un livre inclassable, et donc hautement recommandable !

Le Monde caché d’Axton House, d’Edgar Cantero Traduit de l’anglais par Paul Benita Éditions Super 8, 2015 ISBN 978-2-37056-024-7 460 p., 19€

P.S.: Gruznamur est raide fan de ce roman et le fait savoir sur son excellent blog Emotions ! Et il n’est pas le seul, voyez par exemple chez Book en Stock, Un dernier livre avant la fin du monde, Des mots sur des pages


Atlas des lieux maudits d’Olivier et Sybille Le Carrer

atlasEn 2010, les éditions Arthaud nous avaient offert le magnifique ouvrage Atlas des îles abandonnées de Judith Schalansky et récidivent cette fois avec Atlas des lieux maudits, d’Olivier et Sybille Le Carrer. 
Les mêmes ingrédients sont là. Papier à l’ancienne, cartes du monde datant du 19ème siècle, textes qui font froid dans le dos. Olivier Le Carrer a recensé les endroits hantés, les lieux où il ne vaut mieux pas mettre les pieds. Cela va des plus communs, comme le Triangle des Bermudes ou Amityville, aux noms les plus exotiques, tels Eilean Mor, Aokigahara ou encore Cap Bojador. 

Les histoires sont bien trouvées, mais les textes manquent parfois de finesse poétique et rendent certaines descriptions lourdes, je repense au texte sur le Golfe d’Aden, qui indique que le Pôle Emploi somalien n’a pas grand chose d’autre à proposer que l’option « piraterie ». Cependant, si les écrits sont bien moins rédigés que l’Atlas des îles abandonnées de Judith Schalandsky, cet ouvrage n’en reste pas moins d’une grande qualité qui fera son petit effet au pied du sapin. 

Atlas des lieux maudits d’Olivier et Sybille Le Carrer
Editions Arthaud, 2013
9782081295529
135p., 25€

Un article de Clarice Darling.