Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

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A première vue : la rentrée Minuit 2017

Un deuxième roman tardif, un troisième très attendu, et deux auteurs chevronnés : à première vue, la rentrée des éditions de Minuit joue la diversité et la confiance cette année – là où, l’année dernière, elle ne s’était appuyée que sur le seul Laurent Mauvignier pour briller dans la cour de récré.

Deck - SigmaBARBOUILLIS : Sigma, de Julia Deck (lu)
Son premier roman, Viviane Elisabeth Fauville, avait bluffé par sa construction élaborée ; le second, Le Triangle d’hiver, avait réjoui par son ton délicieusement ironique et, là encore, un art remarquable de la narration. Julia Deck s’essaie cette fois à un faux roman d’espionnage où une organisation secrète s’acharne à neutraliser ou à faire disparaître des œuvres d’art réputées pour leur mauvaise influence… Plaisant à lire, de temps en temps amusant, mais c’est à peu près tout. Au final, le livre paraît bien long pour le peu qu’il a à raconter. Dommage, car l’idée de départ avait du potentiel.

Ravey - Trois jours chez ma tantePOINTILLISME : Trois jours chez ma tante, d’Yves Ravey
Le plus chabrolien des romanciers français confronte cette fois un homme à sa tante qu’il n’a pas vue depuis vingt ans. Du fond de sa maison de retraite, la vieille dame annonce de but en blanc à son neveu qu’elle cesse de lui verser la rente mensuelle dont il bénéficiait depuis des années, et qu’elle songe par-dessus le marché à le déshériter. Débute alors un huis clos houleux…

Godard - Une chance folleCROÛTE(S) : Une chance folle, d’Anne Godard
Son premier roman, L’Inconsolable, remonte à 2006. Anne Godard revient avec l’histoire d’une fillette dont la vie est rythmée par des opérations, des soins innombrables et des cures thermales, pour l’aider à se remettre de graves brûlures survenues dans les premiers mois de sa vie. Des libraires primo-lecteurs en disent beaucoup de bien, en dépit du caractère pas forcément engageant de ce pitch.

Toussaint - Made in ChinaCONTREFAÇON : Made in China, de Jean-Philippe Toussaint
L’auteur relate ses nombreux voyages en Chine dans le début des années 2000, son amitié avec l’éditeur Chen Tong ainsi que le tournage de son film The honey dress. Là non plus, pas le résumé le plus excitant de la rentrée, même si c’est Jean-Philippe Toussaint qui est aux manettes de ce récit.

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A première vue : la rentrée P.O.L. 2017

A première vue, la rentrée des éditions P.O.L. est dans la lignée des bonnes habitudes de cette maison, mélange d’exigence, de qualité littéraire, d’originalité, le tout rehaussé à l’occasion d’une pincée de fantaisie. Deux grands noms de la maison mènent la danse cette année, auxquels s’ajoutent des auteurs moins médiatiques mais tout aussi fidèles du catalogue, pour une présentation de cinq titres solides et sérieux. Bref, si toutes les maisons d’édition pouvaient en faire autant…

Darrieussecq - Notre vie dans les forêtsLA GUERRE DES CLONES : Notre vie dans les forêts, de Marie Darrieussecq (lu)
Décidément, planter le genre du roman d’anticipation en pleine forêt semble à la mode. Après le très beau Dans la forêt de Jean Hegland, paru en début d’année chez Gallmeister, voici une autre histoire d’inspiration proche signée Marie Darrieussecq, qui surprend en prenant un chemin de traverse qu’elle n’avait d’ailleurs pas prévu d’arpenter. On y suit une ancienne psychothérapeute, réfugiée donc dans une forêt avec d’autres personnes, fuyant un monde qui les menace. En leur compagnie, des êtres qui leur ressemblent fortement – et pour cause, ce sont des clones… Une curiosité qui m’a laissé un peu perplexe, mais dont on devrait parler.

Wolkenstein - Les vacancesBONS PETITS DIABLES : Les vacances, de Julie Wolkenstein
Parmi les premiers films d’Eric Rohmer figure une adaptation des Petites filles modèles de la Comtesse de Ségur, long métrage tourné en 1952, hélas inachevé et disparu. En 2016, une professeur d’université à la retraite, spécialiste de la Comtesse, et un étudiant dont la thèse porte sur les films introuvables, partent ensemble en Normandie sur les traces du tournage… En dépit de mon manque total d’intérêt pour l’œuvre de Rohmer et de mon aversion pour celle de la Comtesse de Ségur, je reconnais que nous avons là une proposition romanesque pleine de curiosité et de piquant, qui s’annonce plutôt amusante par-dessus le marché.

Baqué - La Fonte des glacesLA MARCHE DE L’EMPEREUR : La Fonte des glaces, de Joël Baqué
Un charcutier à la retraite trouve un manchot empereur dans une brocante. Il ne lui en faut pas plus pour s’embarquer dans un long périple, de l’Antarctique au grand Nord pour finir à Toulon, voyage initiatique durant lequel il se découvre autant qu’il devient l’incarnation de la lutte contre le réchauffement climatique. Là aussi, voilà un point de départ peu banal, qui pourrait valoir le coup d’œil !

Winckler - Les histoires de FranzABRAHAM ET FILS 2 : Les histoires de Franz, de Martin Winckler
Le chapeau introductif ci-dessus n’est pour une fois pas une boutade, puisque ce nouveau roman est bel et bien la suite d’Abraham et fils, la précédente fiction de Martin Winckler, auteur des sublimes La Maladie de Sachs ou Le Choeur des femmes. Une entreprise romanesque d’inspiration autobiographique dans laquelle, après avoir raconté l’arrivée en France d’un père médecin et de son jeune fils ayant fui l’Algérie au début des années 60, Winckler raconte les nouvelles aventures de son attachante famille, cette fois dans les années 1965-1970. Abraham et fils était un roman doux, tendre, chaleureux ; on en espère évidemment autant de celui-ci.

Houdart - Tout un monde lointainCITÉ RADIEUSE : Tout un monde lointain, de Célia Houdart
Deux jeunes gens pénètrent clandestinement dans la villa E-1027, conçue par l’architecte américaine Eileen Gray à Roquebrune-Cap-Martin. Ils y rencontrent Gréco, une vieille femme, ancienne décoratrice, qui veille jalousement sur ces lieux si spéciaux. Là, tous trois s’affrontent, se découvrent, tentent de s’apprivoiser, tandis qu’en remontant le cours des vies, on découvre l’histoire d’une communauté artistique, Monte Verità, où évoluèrent Isadora Duncan, Herman Hesse, Kandinsky ou Jung…


L’Arbre du pays Toraja, de Philippe Claudel

Signé Bookfalo Kill

Un cinéaste d’une cinquantaine d’années voit son meilleur ami, qui est aussi son producteur, être emporté en un an par un cancer foudroyant. Bouleversé par cette disparition, il s’interroge alors sur notre rapport à la mort et au vivant, tandis son existence, au point de bascule, est tiraillée entre un ancien amour qui finit doucement, et une fascination pour une voisine mystérieuse, dont la vie se déroule fenêtre sur cour en face de sa table de travail…

Claudel - L'Arbre du pays TorajaOui, je sais. Ça pourrait être chiant. Ou déprimant, ce qui ne serait guère mieux, au bout du compte. Ça devrait être chiant ou déprimant, à vrai dire. Mais Philippe Claudel n’est pas le premier pékin venu – et heureusement, sinon je n’aurais probablement pas lu ce livre.
Pour tout dire, je ne sais pas bien comment parler de L’Arbre du pays Toraja, où la question de la mort occupe une place centrale sans pour autant plomber le livre – car il y est aussi question de création, d’amitié et d’amour, ingrédients tout aussi essentiels et attachés à la vie. Dans un drôle de numéro d’équilibriste littéraire, Claudel parvient à tracer un chemin fragile entre mélancolie et espoir, nostalgie des temps révolus et possibilité d’un avenir où l’amour cohabiterait avec l’absence. Sans être joyeux, son roman n’est pas triste. Il évolue d’un pas paisible mais décidé dans un paysage aux nuances de gris harmonieuses – une couleur qui réussit à Claudel, au point de s’être glissée dans le titre d’un de ses romans les plus puissants, le bien nommé Les âmes grises.
Il y parvient ici par la grâce d’un style totalement maîtrisé, jouant du rythme des phrases et des temps du récit sans avoir l’air d’y toucher – la marque des grands, bien sûr. La lecture se déroule sans effort parce que le récit laisse accroire qu’il n’en a fallu aucun pour le mener. Lire Philippe Claudel pourrait presque donner l’illusion qu’écrire est facile…

Roman bilan assez largement autobiographique (Claudel, devenu par ailleurs cinéaste, reste marqué par la mort de son éditeur emblématique, Jean-Marc Roberts, en 2013), L’Arbre du pays Toraja s’avère une ode à la vie, délicate et complexe, faisant la part belle à deux figures féminines émouvantes et sensuelles, tirant à elles seules le livre vers un côté lumineux qui ouvre grand la porte à un sentiment de réconfort inattendu. Un très joli moment de littérature.

L’Arbre du pays Toraja, de Philippe Claudel
Éditions Stock, 2016
ISBN 978-2-234-08110-9
209 p., 18€


Archives du vent, de Pierre Cendors

Signé Bookfalo Kill

Pour commencer cette chronique qui, j’aime autant l’annoncer d’entrée, ne va pas être simple à écrire, je vais évoquer un phénomène que nous avons sans doute tous vécu. Souvenez-vous donc de ce moment, au matin ou en pleine nuit, où vous vous êtes réveillé avec, en tête, les images incroyablement nettes et précises d’un rêve ; aussi loufoque et aberrant que fût ce rêve – comme ils le sont souvent lorsqu’on s’en rappelle -, durant ces quelques secondes où vous franchissez le cap entre le sommeil et la conscience, tout vous paraît évident, crédible, d’une vivacité enthousiasmante.
Vous avez peut-être essayé, parfois, de noter aussitôt ces images, d’essayer d’en conserver par écrit la réalité hors normes. En vain, très probablement, car ce qui appartient à la nuit se dérobe au jour.
Sauf pour Pierre Cendors.

Cendors - Archives du ventArchives du vent, le nouveau roman de cet auteur discret, également poète, raconte avec précision une histoire aussi insaisissable qu’un rêve. Une histoire, ou plutôt des histoires ; qui s’enchaînent et s’imbriquent les unes dans les autres avec évidence, de la même manière que, dans nos rêves, on peut passer en quelques secondes d’un monde à un autre, d’une personne à une autre, sans que notre esprit logique ait quoi que ce soit à y redire.
Au cœur du récit, il y a Egon Storm, cinéaste de génie, auteur de trois films seulement, mais qui ont révolutionné l’art cinématographique. En effet, Storm les a réalisés grâce à une technologie de son invention, le Movicône, permettant de capter les images d’acteurs ou des personnalités disparus, puis de leur créer entièrement de nouveaux rôles. Se côtoient ainsi sur l’écran Marlon Brando, Adolf Hitler et Louise Brooks, Gérard Philipe et Herman Hesse, Robert Mitchum et Montgomery Clift. Après ces trois films, Storm a disparu, laissant un public fasciné, sidéré – mais aussi un double mystère : un éventuel quatrième film, et une obsession pour un certain Erland Solness…

Voici pour un résumé d’Archives du vent – qui n’en est pas vraiment un, car il dit peu de ce que ce roman est vraiment. Disons que cette ébauche de scénario est l’asphalte sur lequel tourbillonnent les feuilles de multiples intrigues tombées d’un arbre aux ramifications infinies. Entrer dans Archives du vent, c’est accepter de se perdre (un peu), de se laisser guider comme lors d’une séance d’hypnose. C’est apprécier, surtout, la beauté fulgurante d’une écriture inspirée, poétique, qui conduit peu à peu à de merveilleuses réflexions sur la création, la solitude, la fraternité, l’héritage familial, l’amour aussi, bien sûr… C’est admirer, enfin, la manière dont Pierre Cendors crée des connexions invisibles au fil du roman, évoquant ces échos aux airs de déjà-vu qui sont au cœur de nos vies.

Aventure de lecture assez rare, déstabilisante, Archives du vent est surtout l’occasion de découvrir un véritable univers littéraire et une vraie belle plume française d’aujourd’hui. On se plaint assez (souvent à raison) des stéréotypes et de la pauvreté stylistique d’une grande partie de nos écrivains contemporains pour ne pas tenter une escapade aussi différente que celle proposée par Pierre Cendors.

Archives du vent, de Pierre Cendors
Éditions le Tripode, 2015
ISBN 978-2-37055-066-8
317 p., 19€


Je vous écris dans le noir, de Jean-Luc Seigle

Signé Bookfalo Kill

Parmi vous qui me lisez aujourd’hui, vous êtes sans doute très peu à connaître le nom de Pauline Dubuisson, tout comme je l’ignorais avant de lire le roman de Jean-Luc Seigle. Elle eut pourtant ses (tristes) quarts d’heure de gloire. D’abord à la Libération, où elle fut tondue en place publique, puis victime d’un viol collectif et condamnée au peloton d’exécution, pour avoir couché avec un médecin allemand de l’hôpital de Dunkerque. Elle n’avait alors que seize ans.
Sauvée par son père colonel, elle rencontre Félix Bailly à la faculté de médecine de Lille. Après quelques années de « je t’aime moi non plus », elle retrouve Félix à Paris, où il est parti poursuivre ses études, et l’abat de trois coups de revolver. Arrêtée et jugée, elle échappe à la peine de mort pourtant réclamée avec passion par le procureur, et est condamnée à la perpétuité en 1953. Elle est libérée six ans plus tard pour bonne conduite.
Cette histoire, le cinéaste Henri-Georges Clouzot la popularise en 1960 avec le film La Vérité, énorme succès public (presque 6 millions d’entrées), où l’icône Brigitte Bardot incarne une version fictionnelle de Pauline Dubuisson.

Seigle - Je vous écris dans le noirVoici pour la véritable histoire, ou du moins une partie. Jean-Luc Seigle s’empare de la figure de Pauline alors qu’elle s’est réfugiée de l’autre côté de la Méditerranée, où elle espère reconstruire sa vie. Le roman s’ouvre sur la lumière chaude de l’Algérie, sur le bonheur d’un autre possible reposant sur de petites choses qui toutes ravissent Pauline après les épreuves qu’elle a traversées.
Mais le bonheur est éphémère, et lorsque Pauline (cachée sous un pseudonyme) tombe éperdument amoureuse de Jean, au point d’accepter sa demande en mariage, elle ne voit pas comment faire autrement que de lui révéler la vérité à son sujet. Partagé en cahiers, Je vous écris dans le noir prend donc la forme d’une confession adressée à Jean, où elle relate son existence, depuis son enfance jusqu’au drame et au procès.

En choisissant Pauline comme narratrice, en lui laissant la parole comme elle ne l’a sans doute jamais eue, Jean-Luc Seigle ne cache ni sa fascination pour le parcours dramatique de son héroïne, ni sa volonté presque amoureuse d’entreprendre une réhabilitation littéraire. S’approche-t-il plus près de la vérité que Clouzot ? A-t-il refait l’Histoire au profit de son histoire ? Peu importe, à vrai dire, car seul compte le résultat : ce portrait d’une femme que le destin n’a pas épargné, une femme libre, trop libre peut-être avant l’heure, complexe, passionnée, tortueuse et amoureuse.

Je vous écris dans le noir est un roman, certes inspiré de faits réels, mais c’est bel et bien un roman, c’est-à-dire un travail littéraire d’une grande finesse, sensible, tragique, très joliment écrit, et porteur également d’une belle réflexion sur l’écriture elle-même, sur ce qu’elle peut apporter à celui qui s’y confronte, en quête de sa propre vérité. Jean-Luc Seigle signe un beau livre, rare lumière de cette rentrée littéraire de janvier bien terne. Ne le manquez pas !

Je vous écris dans le noir, de Jean-Luc Seigle
  Éditions Flammarion, 2015
ISBN 978-2-08-129240-6
234 p., 18€


Quiconque exerce ce métier stupide mérite tout ce qui lui arrive, de Christophe Donner

Signé Bookfalo Kill

Quiconque exerce ce métier stupide mérite tout ce qui lui arrive.
Bon, commençons par l’évidence : c’est LE titre de la rentrée. Et même si Christophe Donner l’a vraisemblablement emprunté à Orson Welles (c’est ce qu’il affirme dans le livre), peu importe, l’effet claque est garanti, la curiosité bien giflée, on a envie de savoir ce qui se cache derrière. Et, ma foi, l’inspiration est bonne, car le bouquin l’est aussi, et puissamment.

Chantre de l’autofiction, où il s’est illustré de manière aussi brillante qu’agaçante, Donner se délaisse cette fois (ouf) mais reste dans la littérature du réel, puisqu’il s’empare de personnages ô combien célèbres : Claude Berri, Maurice Pialat, Jean-Luc Godard, Michel Simon, Jean Yanne, Brigitte Bardot, Milos Forman… et surtout Jean-Pierre Rassam. Aujourd’hui, c’est peut-être le nom le moins connu de la bande, mais pour les cinéphiles comme pour ceux qui ont connu l’époque évoquée ici par le romancier, c’était une figure incontournable.

Donner - Quiconque exerce ce métier stupide mérite tout ce qui lui arrivePersonnage fantasque, bousculé par l’urgence de vivre, accro au jeu, au sexe, aux drogues, capable de tous les emportements et de tous les enthousiasmes pour la beauté d’un geste qui ne le passionnait jamais longtemps, Rassam se fit producteur parce que le cinéma le fascinait – son monde plus que les films eux-mêmes, à vrai dire. Grand connaisseur du milieu, puissant entremetteur, il a lancé Jean Yanne cinéaste en faisant de Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil un succès aussi énorme qu’inattendu, mais a aussi produit Godard, Forman, Rohmer, Bresson ou la scandaleuse Grande bouffe de Marco Ferreri.
En centrant sa curiosité sur ce personnage haut en couleurs, Christophe Donner restitue à merveille le formidable tourbillon d’une époque de transition majeure, marquée par mai 68, l’annulation du festival de Cannes, l’invasion de la Tchécoslovaquie (ce qui donne une scène épique où Rassam et Berri partent récupérer les jumeaux de Forman à Prague dans la voiture de Truffaut), les conflits – déjà – entre Israël, la Palestine et les pays arabes alentour, l’émergence de Septembre Noir…

Mais c’est aussi et avant tout un livre sur ces acteurs du cinéma qui s’avèrent de formidables personnages de roman. Oui, je dis bien de roman. Car, si Christophe Donner clame dans le Monde des Livres que « l’imagination est un mythe », c’est bien d’imagination dont il use pour écrire Quiconque… Il choisit les personnages qui l’intéressent, écarte les autres ; met dans leurs bouches des dialogues largement fictifs, à l’exception de quelques citations véridiques, et construit un récit qui pourrait constituer un excellent film, et non pas une biographie.
Plus d’une fois, je me suis surpris au cours de ma lecture à imaginer quel comédien pourrait incarner aujourd’hui ce Claude Berri travailleur et naïf, un peu tâcheron mais obstiné ; ce Maurice Pialat amer, grande gueule, fâché contre tout le monde ; ce Godard d’anthologie, terriblement imbu de lui-même, poseur, jouant les incompréhensibles pour mieux se faire admirer.
Et puis les femmes bien sûr, car elles jouent un rôle primordial au milieu de tous ces hommes acharnés à réussir : Anne-Marie Rassam, sœur de Jean-Pierre, qui devient la femme de Berri ; Arlette, petite sœur de Berri, que Pialat séduit et embarque, causant une rupture sévère entre les deux hommes, que leurs visions antagonistes du cinéma ne feront qu’éloigner ; Anne Chardon, amoureuse de Rassam qui veut devenir actrice, devenir Anna Karina à la place d’Anna Karina, mais n’est que mignonne…
Pour tous, Donner n’a pas que des mots doux, il les campe dans toute leur complexité : avides, avares ou généreux, égoïstes, égocentriques, narcissiques, ambitieux jusqu’à la vanité, utopistes qui finissent par se heurter à la réalité du monde ou à s’en accommoder. On les admire pour cela, et on s’attache bien volontiers à leurs étranges destinées.

Quiconque exerce ce métier stupide… a l’énergie folle et contagieuse d’un film de Scorsese, ce rythme frénétique des livres impossibles à lâcher, avec ce qu’il faut de sérieux dans la reconstitution pour avoir l’impression de plonger dans une époque que l’on n’a pas (forcément) connue. Un très bon roman, où Christophe Donner aura usé le meilleur de son imagination.

Quiconque exerce ce métier stupide mérite tout ce qui lui arrive, de Christophe Donner
  Éditions Grasset, 2014
ISBN 978-2-246-80032-3
300 p., 19€


Le garçon incassable, de Florence Seyvos

Signé Bookfalo Kill

Une fois n’est pas coutume, je ne vais pas commencer cette chronique par un résumé du roman. Essayer de le faire reviendrait à lui faire perdre de sa substance et de sa singularité, et ce serait franchement dommage, car ce Garçon incassable, petite merveille d’émotion subtile, mérite d’être perçu dans toute sa singulière lumière.

Seyvos - Le garçon incassableLe nouveau livre de Florence Seyvos (scénariste des films de Noémie Lvovsky, et notamment du dernier, le pétillant Camille redouble) s’ouvre à Los Angeles, alors que la narratrice suit les traces de Buster Keaton. Le destin et la personnalité extrêmement particulière du Mécano de la Général lui font penser à son demi-frère Henri, handicapé physique et mental, dont la fragilité devient une source d’apprentissage de la différence.
De ce point de départ, elle esquisse les portraits croisés de deux enfants atypiques, inadaptés au monde. Les récits se répondent et rebondissent l’un sur l’autre sans chercher à se croiser, même si, parfois, des échos troublants se font entendre – comme, par exemple, la fascination des deux personnages pour les trains.

J’ignore si ce roman est autobiographique, mais peu importe. Quoi qu’il en soit, Florence Seyvos parvient à donner à sa narratrice pourtant réservée une sincérité de tous les instants, qui nous rend ses deux anti-héros aussi attachants et bouleversants l’un que l’autre ; chacun à sa manière, le garçon incassable et le garçon fracassé, aussi perdus en apparence et pourtant plus vrais, plus forts, plus rayonnants que bien des gens.

Le diction affirme que le diable est dans les détails ; chez cette romancière rare, c’est plutôt le talent. Au fil des souvenirs qui s’esquissent, son art de la saynète brouille parfois la chronologie des deux récits pour mieux en saisir l’essentiel, pour traquer l’émotion au plus juste, toujours d’une manière délicate et mesurée, à l’image de son écriture qui jamais ne cherche à appuyer, à surligner. Florence Seyvos privilégie la simplicité apparente d’une langue discrète, sans esbroufe ni effets de manche, et c’est magnifique.

Bref, un vrai coup de cœur pour ce Garçon incassable d’une générosité irradiante, dont certaines scènes me suivront longtemps (le Titanic…), et qui me donne le sentiment précieux d’en sortir un peu plus riche. Ne passez pas à côté.

Le Garçon incassable, de Florence Seyvos
Éditions de l’Olivier, 2013
ISBN 978-2-87929-785-9
173 p., 16€


Black out, de Brian Selznick

Signé Bookfalo Kill

1927. Une fillette, Rose, vit quasi cloîtrée dans sa chambre, entourée de maquettes représentant les gratte-ciel de New York, et collectionnant avidement tout ce qui concerne la célèbre actrice Lillian Mayhew. Un jour, elle décide de s’évader et de retrouver son idole dans la Grande Ville…
1977. Ben, jeune garçon timide et rêveur, affligé de surdité partielle, est recueilli par ses oncle et tante après la mort de sa mère dans un accident de voiture. Reclus dans son chagrin, poursuivi par un cauchemar où des loups fondent inlassablement sur lui, le jeune garçon regrette de ne pas savoir qui est son père, qu’il n’a jamais connu et dont il ignore même le nom. Une nuit d’orage, il découvre pourtant un indice capital dans la chambre de sa mère – et, dans le même temps, touché par la foudre alors qu’il s’apprêtait à téléphoner, il perd l’usage de son oreille intacte. En dépit de sa surdité, il s’échappe de l’hôpital dès qu’il le peut et s’enfuit à New York, espérant y retrouver son père…

Brian Selznick avait surpris et enchanté son monde il y a quatre ans avec L’Invention d’Hugo Cabret, énorme et magnifique roman-cinéma, raconté alternativement en mots et en dessins. Depuis, son histoire a conquis d’autres fans dans les salles obscures grâce au film qu’en a tiré en 2011 le plus cinéphile de tous les réalisateurs, Martin Scorsese.
Selznick récidive sans coup férir en reprenant plume et crayon pour signer ce magnifique Black out. Il y recourt au même principe d’alternance entre textes et dessins, mais en l’affinant quelque peu : en effet, les mots lui servent à raconter l’histoire de Ben, tandis que ses superbes croquis en noir et blanc accompagnent les pas de Rose.

Comme dans Hugo Cabret, le texte s’avère simple à lire, et l’on retrouve avec plaisir le trait en clair-obscur de l’auteur, entre naïveté artisanale assumée et sens pointu du détail, qui fait de chaque image un véritable plan cinématographique. D’ailleurs, Selznick découpe et cadre ses dessins comme un cinéaste, utilisant la même grammaire – plans larges, plans américains, gros plans, zoom avant ou arrière, travellings – que le Septième Art.

L’ambition du récit est à souligner également, qui multiplie les thématiques – le cinéma encore, mais aussi le handicap (la surdité en l’occurrence), la ville et l’histoire de New York, l’art, les musées et les cabinets de curiosités… -, et mêle sans nous emmêler deux époques appelées à se rencontrer au final.
Comment ? Vous le découvrirez en plongeant avec vos enfants dans ce très gros volume : 640 pages ! Pas de quoi paniquer, car elles se tournent à toute vitesse tant l’envie est grande de découvrir le fin mot de l’histoire, et tant Brian Selznick a su encore une fois trouver l’équilibre juste entre le fond – l’histoire est passionnante – et la double forme de son récit.

Une pure merveille, à partir de 11 ans.

Black out, de Brian Selznick
Éditions Bayard Jeunesse, 2012
ISBN 978-2-7470-3916-1
640 p., 16,90€


L’Invention de Hugo Cabret, de Brian Selznick

Signé Bookfalo Kill

Avant d’être un film de Martin Scorsese – dans les salles dès demain, histoire d’égayer notre Noël 2011 – L’Invention de Hugo Cabret est un excellent roman pour enfants signé Brian Selznick. Les éditions Bayard venant opportunément de le publier en poche, c’est l’occasion d’en dire quelques mots… avant de le glisser sous le sapin à l’intention de vos chers bambins, cela va sans dire !

Paris, 1931. Hugo Cabret a une dizaine d’années, il est orphelin depuis la mort de son père dans l’incendie du musée où il travaillait. Il vit caché dans une grande gare parisienne, dont il remonte les pendules avec l’aide de son oncle alcoolique qui l’a recueilli bon gré mal gré. Héritier du don familial pour l’horlogerie, le jeune garçon n’a qu’une obsession : faire fonctionner un automate très élaboré que son père n’a pas eu le temps de réparer avant de mourir. Pour cela, il dérobe des pièces de mécanisme dans la boutique de jouets de Georges, un vieil homme bourru et étrange.
Pris un jour en flagrant délit, Hugo est obligé de donner le carnet de son père au marchand de jouets. Furieux, décidé à récupérer son bien par tous les moyens, le jeune garçon va alors découvrir les secrets et le passé prestigieux du vieux Georges…

Avec ses personnages attachants, son suspense, ses rebondissements et surtout son sujet – les débuts du cinéma, à travers notamment le destin d’un des plus grands réalisateurs et inventeurs français du genre… je vous laisse deviner qui, si ce n’est déjà fait ! -, ce roman avait déjà beaucoup pour plaire. Mais sa mise en forme fait toute la différence et le classe très haut parmi les romans pour enfants les plus originaux sortis depuis longtemps.
En effet, l’histoire est racontée à l’aide de séquences dessinées intercalées entre des passages de texte. Les superbes dessins en noir et blanc, oeuvres de Selznick lui-même, ne se contentent donc pas d’illustrer l’histoire, mais ils contribuent entièrement à la raconter, en empruntant d’ailleurs leurs cadrages et leurs enchaînements à l’art de la narration cinématographique.

Le résultat est un magnifique roman-cinéma, qui présente au passage un autre avantage : avec ses 530 pages très faciles et très rapides à lire, il peut contribuer à aider des jeunes lecteurs (dès 9 ans) à dominer leur éventuelle peur des gros livres… Ca, c’est le cadeau bonus !

L’Invention de Hugo Cabret, de Brian Selznick
Editions Bayard, 2008 (2011 pour l’édition de poche)
ISBN 978-2-7470-3886-7
533 p., 12,90€