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Les envolés, d’Étienne Kern

Éditions Gallimard, 2021

ISBN 9782072920820

160 p.

16 €


4 février 1912. Le jour se lève à peine. Entourés d’une petite foule de badauds, deux reporters commencent à filmer. Là-haut, au premier étage de la tour Eiffel, un homme pose le pied sur la rambarde. Il veut essayer son invention, un parachute. On l’a prévenu : il n’a aucune chance. Acte d’amour ? Geste fou, désespéré ? Il a un rêve et nul ne pourra l’arrêter. Sa mort est l’une des premières qu’ait saisies une caméra.
Hanté par les images de cette chute, Étienne Kern mêle à l’histoire vraie de Franz Reichelt, tailleur pour dames venu de Bohême, le souvenir de ses propres disparus.


Très jolie découverte que ce premier roman d’Étienne Kern, déjà auteur d’une demi-douzaine d’essais essentiellement consacrés à la littérature et à la langue française. Son passage de la théorie à la pratique fait preuve d’autant de maîtrise que de sobriété (160 pages seulement, mais c’est tout à fait suffisant), de sentiment et de justesse.

Premier mérite de ce livre : faire connaître le destin tragique et véridique de Franz Reichelt, qu’un petit film muet et en noir et blanc a immortalisé (et que l’on peut trouver sans problème sur la Toile. Je laisse à ceux qui le souhaitent le choix de faire la recherche.) Un drame qui aurait pu demeurer à l’état de fait divers tiraillé entre tristesse et grotesque, mais qu’Étienne Kern sublime en s’emparant corps et âme de cette histoire qu’il enlumine de littérature.

Où s’arrête le vrai, où commence la fiction dans Les envolés ? La question se pose forcément, tant le romancier fait de son protagoniste un véritable héros de roman, un personnage de papier habité d’une vie et d’une authenticité qui dépassent le peu que l’on sait de lui. Et c’est là toute la beauté du geste artistique : donner du sens et du cœur à un geste que le seul fait divers réduirait à qualifier au pire de fou, au mieux d’inconscient.
Pour cela, il fallait réinventer Franz Reichelt. Étienne Kern y parvient à merveille en l’entourant d’autres personnages qui contribuent à éclairer, non seulement son parcours, mais aussi et surtout son humanité, sa volonté de venir en aide aux autres, de rendre justice à l’existence et aux efforts des autres pour rendre la vie meilleure. Sa relation avec son employée Louise et Alice, la petite fille de cette dernière, est particulièrement belle – et tragique, aussi.

Le romancier touche juste également lors de brefs chapitres en italique qui, soit s’adressent directement à Franz Reichelt, soit rattachent l’histoire de l’inventeur-tailleur à des récits personnels de l’auteur – références émouvantes et troublantes à son grand-père ou à son amie M., dont je vous laisse découvrir les destins dans le livre.

Éclairé par une écriture raffinée mais sans ostentation, imprégnée d’une empathie qui contrebalance la tristesse poignante du récit, Les envolés adjoint à la sensibilité et à l’intimité de son auteur une histoire forte, qui interroge avec tact l’attrait fatal des hommes pour l’air et le ciel, ainsi que les douces tempêtes qui soulèvent jusqu’au vertige l’imagination des rêveurs. Un très bel élan qui donne envie de lire davantage de cette belle plume.
Monsieur Kern, rendez-vous au deuxième roman !


Lorsque le dernier arbre, de Michael Christie

Éditions Albin Michel, 2021

ISBN 9782226441003

608 p.

22,90 €

Greenwood
Traduit de l’anglais (Canada) par Sarah Gurcel


Les vagues épidémiques du Grand Dépérissement ont décimé tous les arbres et transformé la planète en désert de poussière. L’un des derniers refuges est une île boisée au large de la Colombie-Britannique, qui accueille des touristes fortunés venus admirer l’ultime forêt primaire. Jacinda y travaille comme de guide, sans véritable espoir d’un avenir meilleur.
Jusqu’au jour où un ami lui apprend qu’elle serait la descendante de Harris Greenwood, un magnat du bois à la réputation sulfureuse…


Il faudrait tout de même qu’on m’explique un jour par quel miracle il y a, en Amérique du Nord, autant d’auteurs capables de sortir de nulle part pour balancer des romans énormes, tant par le volume que par le contenu. Des pavés géniaux, brillants, menés avec une telle perfection apparemment sans effort qu’ils en deviennent imparables.
Je ne vais pas citer d’exemples, vous en avez sûrement tous au moins un en tête. Sachez juste que le Canadien Michael Christie s’inscrit, avec ce deuxième roman éblouissant (le premier n’a pas été traduit en France, à la différence du recueil de nouvelles qui a introduit son œuvre, Le Jardin du mendiant), dans ce registre admirable dont nous ne pouvons qu’être un peu jaloux de notre côté de l’Atlantique.

Imparable, je l’ai dit. Impossible de résister à la construction en spirale de Lorsque le dernier arbre, qui nous attrape en 2038, dans un futur proche et anxiogène terriblement réaliste, pour nous conduire au cœur du livre jusqu’en 1908, au fil de bonds générationnels passant par 2008, 1974 et 1934 ; avant de repartir dans le sens inverse par les mêmes étapes pour nous ramener, à bout de souffle et étourdis d’admiration, à la case départ.
Sauf qu’entre les deux, nous aurons découvert toute l’histoire de la famille Greenwood, en particulier sa « fondation » en 1908 (cette partie centrale, différente même du reste dans sa narration – posée par un « nous » collectif et un passage au passé, alors que le reste du récit est au présent -, est à la fois déterminante et incroyablement brillante), et les liens qu’elle entretient durant plus de cent ans avec les arbres.

Comme son titre l’indique, Lorsque le dernier arbre est un roman dendrologique. Le récit plonge au cœur du passé selon des cercles concentriques qui rappellent les cernes d’un tronc d’arbre grâce auxquels on peut déterminer son âge, et connaître les différentes étapes de sa vie.
Du péril fictionnel en 2038 d’un déboisement quasi total de la planète, et des conséquences terrifiantes que cela pourrait avoir sur la survie des espèces vivantes – y compris la nôtre, bien sûr -, Michael Christie remonte dans le temps pour décrire la manière dont les humains exploitent la nature sans autre considération que celle de ses intérêts et profits.

Il tente d’opposer à cette folie spéculative le combat de quelques résistants, à l’image de Willow, fille de l’exploitant sans scrupule Harris Greenwood, dont l’activisme utopique paraît bien fragile, voire risible, face à la puissance du capitalisme dans toute sa splendeur. Ou de décrire la manière dont certains, tel Everett Greenwood, le frère de Harris, conçoivent les forêts comme abri ultime où réfugier leur désir profond de solitude et de tranquillité, ou leur besoin de se cacher des poursuites et de la violence des hommes.
N’allez pas imaginer pour autant que le roman cède à la facilité du manichéisme – les « gentils » écolos contre les « méchants » exploiteurs. On en est même loin ! Tous les personnages ont leurs failles, leurs raisons d’être, leurs ombres et leurs lumières. Leur profondeur inouïe, qui se découvre peu à peu, est l’une des grandes forces et beautés du roman.

De part et d’autre de la brève partie consacrée aux événements fondateurs de 1908, la plus grosse partie de Lorsque le dernier arbre se concentre sur l’année 1934. S’y développe un périple steinbeckien d’une puissance inouïe, rehaussé de péripéties et de rebondissements captivants, mais aussi et surtout de personnages dont la grandeur tragique a quelque chose de shakespearien. On comprend que les autres cernes du roman ne sont là que pour éclairer les choix et les parcours des magnifiques Everett, Harris, Temple, Liam Feeney, Harvey Lomax, Euphemia Baxter, et la petite Gousse bien sûr, et tous ceux dont ils croisent la route.
Cette immense double partie est balayée de poussière et de vent, résonne du fracas des trains sur les rails, se perd dans les vapeurs d’opium, vibre à l’accent inimitable d’un poète irlandais ou à l’amour imprévisible d’un vétéran de la Première Guerre mondiale pour une petite fille trouvée… accrochée à un arbre (inévitablement). Elle justifie à elle seule d’accoler au roman de Michael Christie le qualificatif de grand livre – histoire de pas abuser du trop galvaudé « chef d’œuvre », que quelques légères baisses d’intensité (notamment dans les parties plus contemporaines) empêchent de convoquer ici. Mais on n’en est vraiment pas loin du tout.

Au bout du compte, Lorsque le dernier arbre rejoint quelques glorieux aînés littéraires au panthéon des grands romans mettant en parallèle l’histoire des arbres et celle des hommes, associant récit historique, considérations dendrologiques, démesure tragique, puissance visionnaire et réflexions sociologiques de tout premier ordre. Et tient toute sa place aux côtés de L’Arbre-Monde de Richard Powers, ou Serena de Ron Rash.
Il y a pire, comme compliment.


Les ombres filantes, de Christian Guay-Poliquin

Éditions la Peuplade, 2021

ISBN 9782925141006

344 p.

20 €


Dans la forêt, un homme seul marche en direction du camp de chasse où sa famille s’est réfugiée pour fuir les bouleversements provoqués par une panne électrique généralisée. Il se sait menacé et s’enfonce dans les montagnes en suivant les sentiers et les ruisseaux.
Un jour qu’il s’est égaré, un mystérieux garçon l’interpelle. Il s’appelle Olio, a une douzaine d’années, semble n’avoir peur de rien et se joint à l’homme comme s’il l’avait toujours connu…


Je me suis permis d’arranger un peu le résumé de l’éditeur et d’en supprimer la dernière phrase, qui semblait suggérer que Les ombres filantes était un roman survivaliste, une épopée sombre et violente dans la lignée de La Route, de Cormac McCarthy. En dépit de l’apparition clin d’œil, au début du livre, d’un père et de son fils poussant un caddie plein de bric-à-brac, il n’en est rien, et l’aborder de cette manière serait le meilleur moyen de passer à côté.

Un monde en chute libre

De prime abord, on peut dire qu’il s’agit d’un roman d’aventures, un périple en pleine nature dans un contexte de déréliction généralisée qui inscrit ce texte dans la veine post-apocalyptique, devenue un véritable courant littéraire ces dernières années et servie par des auteurs de grand talents et de tous horizons, pas seulement de science-fiction. Rien d’étonnant, étant donné l’enthousiasme avec lequel l’humanité s’échine à détruire sa planète et à courir à sa perte, que les écrivains s’en inquiètent et s’en emparent.
Comme nombre de ses confrères et consœurs (Deon Meyer dans L’Année du Lion, Emily St John Mandel dans Station Eleven, Jean Hegland dans Dans la forêt, Peter Heller dans La Constellation du Chien), Christian Guay-Poliquin n’use de ce motif que comme un arrière-plan, presque un prétexte à accompagner l’histoire qui l’intéresse vraiment.

Il est question de la Panne, on devine à certaines allusions fugaces que le monde est au bord du gouffre à la suite d’un effondrement énergétique, et que les humains, sortis brutalement de leur confort, dépassés par les événements, tentent de sauver leur peau par tous les moyens possibles.
C’est tout, et on n’a guère besoin d’en savoir plus. Cela suffit à modifier radicalement les priorités des humains, et à justifier la longue errance du narrateur. Tout le reste, les véritables sujets du livre, en découle.

Le retour à l’enfance

Tout dans dans le roman tourne autour de ce motif.
Si le protagoniste traverse la forêt, c’est pour rallier le camp de chasse de sa famille. Il espère y retrouver ses oncles et tantes, mais aussi une forme de bonheur liée à son passé, car il garde de ce lieu de beaux souvenirs d’enfance.
Son long périple parsemé d’embûches, son absorption presque physique par la forêt, c’est un voyage à rebours, une tentative de renouer avec l’innocence que les bois retournant à l’état sauvage incarnent à merveille.

Ce retour à l’enfance s’inscrit également dans la magnifique relation symbiotique qui unit très vite le narrateur à Olio. Dans les premiers chapitres, l’homme chemine seul, et avec peine, malhabile, craintif, souffrant d’une vieille blessure au genou qui le ralentit et le gêne dans ses mouvements.
Dès qu’il rencontre le garçon, il regagne en vitalité, en force, s’étonne lui-même que sa blessure ne le gêne presque plus – comme si une partie de l’énergie naturelle de l’enfant passait en lui, régénérant son corps, éclairant son esprit et son âme. Et tout leur parcours commun va consolider ce lien qui, très vite, transforme un compagnonnage de circonstance en amour filial, jusqu’à une ultime phrase déchirante.

Quel merveilleux personnage, cet Olio, d’ailleurs ! Christian Guay-Poliquin donne chair, âme et vie avec une folle intensité à ce garçon malicieux, vivace, obstiné, volontiers manipulateur, candide et fragile aussi, et d’une clairvoyance brutale qui l’amène parfois à commettre des actes insensés, pour la simple et bonne raison qu’il les considère comme les plus justes dans ce drôle de nouveau monde en train de se dessiner.
C’est cette manière si juste de saisir l’enfance, de la magnifier par des mots, qui éclaire le roman d’une lumière resplendissante.

Le temps retrouvé ?

Il y a quelque chose dans le rapport au temps qui interpelle également si l’on prête attention à la structure du livre et à ses titres de chapitre.
Les ombres filantes est découpé en trois parties. Dans la première, « La Forêt », les chapitres sont titrés en référence à l’heure qu’il est. Le narrateur porte une montre, à laquelle il se réfère sans arrêt, raccroché par cet objet à « l’ancien monde ». Comme un symbole, à la fin de la première partie (attention : mini-spoiler !), Olio s’empare de la montre et la jette dans une rivière, brisant l’obsession et poussant son protecteur à entrer de plain-pied dans la nouvelle ère du monde.
Ce basculement se fait pourtant en douceur dans la deuxième partie, puisque la famille du protagoniste enfin rejointe possède un calendrier qui lui permet de rythmer et d’organiser ses semaines. Voici les chapitres portant désormais le nom du jour où se déroule le récit, ouvrant la porte à un étirement du temps sans pour autant perdre les vieux repères.
Dans la troisième partie enfin, « Le ciel », plus de montre, plus de calendrier : les seuls repères sont ceux offerts par la nature, le soleil et les étoiles. « Matin », « nuit », crépuscule »… : nos héros sont rendus au stade ultime de l’effacement de la civilisation. Place est faite à l’horizon, promesse d’ouverture et donc de renouveau… ou de chute finale.

Cette évolution, subtile et brillante, est à l’image d’un roman plus souvent mélancolique que menaçant, quête primaire d’affection et de tendresse dans un monde dont les barrières tombent pour ramener ses survivants à l’essentiel.
Cela ne va pas sans violence ni souffrance, mais Christian Guay-Poliquin nous embarque en douceur dans ce périple terriblement humain au cœur d’une nature prête à reprendre le pouvoir, conjuguant sens du rythme, intelligence discrète du propos et empathie pour des personnages dont la compagnie perdurera bien au-delà des dernières pages.
Là-haut, très loin dans le ciel de notre imagination, éclairée par le sourire d’Olio et la marche obstinée vers la liberté du héros que l’enfant s’est choisi.


La Fille qu’on appelle, de Tanguy Viel

Éditions de Minuit, 2021

ISBN 9782707347329

176 p.

16 €


Quand il n’est pas sur un ring à boxer, Max Le Corre est chauffeur pour le maire de la ville. Il est surtout le père de Laura qui, du haut de ses vingt ans, a décidé de revenir vivre avec lui.
Alors Max se dit que ce serait une bonne idée si le maire pouvait l’aider à trouver un logement.


Il y a dans ce résumé sibyllin, parfaitement dans la manière des éditions de Minuit, une volonté de rester évasif sur le sujet du roman – tout en suggérant avec ironie que l’affaire sera autrement plus complexe.
C’est le cas, en effet, et je vais tâcher d’en dire un peu plus sans en dire trop, pour ne pas déflorer ce que les 176 pages à l’os de Tanguy Viel racontent avec brio.

Quand je dis « à l’os », j’évoque la concision du livre, pas son style. Tanguy Viel est tout sauf un écrivain minimaliste. Sa phrase se déploie avec ampleur, habile enchâssement de subordonnées et d’incises dont l’intrication saisit la complexité des pensées, des situations et des destins de ses personnages.
Ce goût de la phrase longue et complexe peut déconcerter au début, surtout aujourd’hui où la phrase courte, la simplification grammaticale et un emploi pas toujours maîtrisé du présent de l’indicatif comme temps de la narration font figure de références. Il faut prendre le temps, donc, de se couler dans ce rythme particulier, d’épouser le cours sinueux d’une écriture dans laquelle, paradoxalement, chaque mot compte et aucun n’est de trop.

C’est ce style, du reste, qui permet à Tanguy Viel d’élever ce roman (comme les autres auparavant) au-dessus de la mêlée, et au-dessus d’un sujet qui, sans cet admirable travail linguistique, paraîtrait convenu, largement déjà lu.
De quoi est-il question, si l’on peut en dire un peu plus que dans la quatrième de couverture ? De ce qui est sans doute la figure la plus classique dans l’histoire de l’humanité. Les forts contre les faibles, les puissants contre les modestes, les tireurs de ficelle contre les marionnettes, les acteurs principaux contre les figurants. Les filles qu’on appelle (en anglais… call-girls) et les hommes qui convoquent, sûrs de leur bon droit et de leur impunité.

La Fille qu’on appelle pourrait composer un diptyque avec Article 353 du Code Pénal, une sorte de revers de la médaille ou de miroir déformant. Car il y est en effet à nouveau question de justice, à la fois au sens technique et moral du terme.
Technique, parce que l’essentiel de la narration est articulé autour d’un interrogatoire de police, celui de Laura, la fille de Max Le Corre, par deux officiers qui enregistrent sa plainte. De la même manière que, dans Article 353…, il s’agissait d’une confrontation entre le protagoniste et un juge d’instruction.
Moral, parce que le livre pose, en creux, la question fondamentale d’une possibilité d’équité dans une société régie par les rapports de force. Et qu’il offre des éléments de réponse sans s’imposer pour autant en roman à thèse, sans démagogie aucune. La fatalité qui conduit la narration fait office de simple constat, et la toute dernière page, froide, distanciée, ne laisse guère de place à l’utopie – évolution notable par rapport à Article 353, d’où l’idée d’un revers de la médaille.

Très subtil, parfaitement maîtrisé, à la fois inéluctable et puissamment réflexif, La Fille qu’on appelle met le brillant exercice de style au service de son sujet, équilibrant fond et forme à un très haut niveau de littérature.
Accessoirement, pour la dernière année d’Irène Lindon à la tête des éditions de Minuit avant le passage de la prestigieuse maison sous la houlette de Gallimard, cela ferait un très beau Goncourt.


L’Éternel fiancé, d’Agnès Desarthe

Éditions de l’Olivier, 2021

ISBN 9782823615821

256 p.

19 €


Un jour, pendant une cérémonie de Noël organisée pour les enfants dans une salle des fêtes, un petit garçon de quatre ans se retourne vers une petite fille de son âge et lui dit qu’il l’aime parce qu’elle a des yeux ronds. Elle lui répond qu’elle ne l’aime pas parce qu’il a les cheveux de travers. Leur romance n’ira pas plus loin.
Fin de l’histoire ?
Non. Au contraire, c’est le début. Et non pas d’une histoire, mais de plusieurs. Celle de cette petite fille, et de ce petit garçon, dont les chemins ne cesseront de se recroiser durant des années, le plus souvent par hasard. Et de leurs frère et soeurs, de leurs parents, et de leurs proches. Il y aura de la musique (beaucoup de musique), une exposition d’art contemporain, des amours ratées et d’autres réussies parce qu’inattendues. Il y aura des enfants, du bonheur et du malheur.
Il y aura tous ces instants qui, mis bout à bout, et surtout racontés pour ne pas les oublier, font des vies.


La littérature française vous ennuie ? Vous en avez marre des histoires de vies, des histoires de famille ? Vous refusez de perdre votre temps avec des romans parlant du quotidien parce que le vôtre vous suffit et que vous n’avez pas envie de vous fader celui des autres, qui n’est sûrement pas plus intéressant ?
Lisez L’Éternel fiancé. Vous y retrouverez sans doute tout ce que vous affirmez redouter ou détester. Mais vous l’aurez en beau, en pertinent, en poétique, en drôle, en émouvant. Vous l’aurez en belle littérature, sincère et convaincante, et j’ai peine à croire que vous ne changerez pas d’avis – au moins un petit peu, au moins pour cette fois, pour ce livre.

Une vie (française)

Qu’est-ce qui fait la différence ? Un point de vue, pour commencer. Celui de l’auteure, en l’occurrence. L’Éternel fiancé est le roman d’une romancière accomplie, dont la profonde clairvoyance rappelle celle de son confrère à l’ombre de l’Olivier, Jean-Paul Dubois (prix Goncourt 2019).
Agnès Desarthe a appris de chaque livre comme de la vie (notamment la sienne et celle de sa famille, qui ont en partie inspiré l’intrigue), et en est arrivée à un point de maîtrise et de maturité qui surélève le texte à chaque chapitre, à chaque page.
J’en tiens pour preuve purement personnelle le nombre d’extraits que j’ai pris le temps de noter pour ne pas les oublier, et pouvoir les relire aussi souvent que possible, touché par leur clairvoyance et leur justesse, par l’écho que ces passages suscitent en moi.
C’est totalement subjectif, bien entendu. Mais cela m’arrive rarement, pour être honnête.

Tenez, un exemple parmi tant d’autres :

Tous les enfants pensent que leur mère ne changera jamais. Elle sera toujours jeune et belle (même quand elle est ingrate et déjà plus si jeune à leur naissance). Petit, on croit à la pérennité des mères comme on se fie au lever quotidien du soleil. Nous comptons sur nos mamans pour survivre à tout, demeurer intactes, inépuisables.

Des vies (pas les mieux, pas les pires)

Des réflexions aux pointes aiguisées comme des flèches de Robin des Bois, Agnès Desarthe en décoche un paquet, sur des sujets divers. Le temps qui passe, l’importance de nos choix que bien souvent l’on ne mesure qu’après coup, l’amitié, les embardées étonnantes des élections amoureuses, et bien sûr la famille, les pères, les mères, les frères et sœurs, puis les enfants – entre autres.

Quand on est vieux, on ne sert à rien. C’est comme la matière et l’antimatière. Tout le monde sert à quelque chose sur terre. Sauf nous, les vieux. Nous sommes l’antimatière du monde actif.

De tout ce qui nous lie, la romancière tisse une merveilleuse comédie humaine, vibrante de drôlerie comme de tragédie, et portée par un amour inconditionnel pour la musique – la musique qui, de tous les langages, est sans doute le plus universel et le mieux partagé. Que la narratrice soit instrumentiste, que son enfance soit façonnée par l’art du jeu musical, qu’elle s’en éloigne ou y revienne selon les moments de son existence, ce sont des composantes fondamentales du personnage, l’une de ses plus belles facettes – et elle en compte beaucoup.

Une voix

Ce point de vue doit beaucoup à la voix qui l’exprime. Qu’Agnès Desarthe soit une femme d’esprit, dotée d’un humour réjouissant, n’est pas un scoop pour qui la suit ou la lit un tant soit peu. Mais jamais sans doute son propos n’a été aussi clair, aussi aiguisé, aussi bien canalisé par les mots qu’elle choisit.

De l’humour, dans L’Éternel fiancé, il y en a toujours, mais peut-être moins que dans ses autres livres. Puisque la comédie est humaine, elle est fatalement traversée de drame, de mélancolie, de colère, d’abattement puis d’espoir, de doutes et de questionnements.
Grâce à son récit structuré par juxtaposition (on passe d’un moment de vie à un autre, dans l’ordre chronologique mais au fil de nombreuses ellipses qui concentrent l’intrigue sur l’essentiel), Agnès Desarthe joue d’une large palette existentielle qui lui permet de faire passer son lecteur par tous les états émotionnels, avec délicatesse et sans pathos.

Je pourrais conclure, classique, en disant qu’il s’agit là d’un des plus beaux romans de la rentrée littéraire – ce qui serait une assertion relativement idiote dans la mesure où je n’ai lu à ce jour qu’une trentaine des 521 titres de la dite rentrée.
Je serais plus juste et honnête en affirmant simplement qu’il s’agit de l’un des livres qui m’a le plus touché.
Mais je préfère vous laisser, encore une fois, avec les mots d’Agnès Desarthe, et leur formidable pouvoir d’évocation :

Assise sur le banc, face à l’immeuble dans lequel j’ai grandi et où, d’une certaine manière, je suis encore, serai toujours, fantôme en papier découpé du souvenir, plus tenace et plus vraisemblable que mon être de chair et de sang qui périt un peu plus à chaque seconde, s’éparpille, s’égare, je regarde le carnet que j’ai ouvert sur mes genoux et je relis la mention : « First time I’m truly awake » (Je suis vraiment éveillé pour la première fois). (…) Si je lève de nouveau les yeux vers les fenêtres de mon père, je peux me persuader que mon enfance persiste à s’y dérouler comme dans un cinéma permanent. Qui pourrait me certifier le contraire ? Comment peut-il y avoir un après puisque rien ne s’additionne ?


La Nuit tombée sur nos âmes, de Frédéric Paulin

Éditions Agullo, 2021

ISBN 9782382460030

288 p.

21,50 €


Gênes, juillet 2001.
Les chefs d’État des huit pays les plus riches de la planète se retrouvent lors du G8. Face à eux, en marge du sommet, 500 000 personnes se sont rassemblées pour refuser l’ordre mondial qui doit se dessiner à l’abri des grilles de la zone rouge.
Parmi les contestataires, Wag et Nathalie sont venus de France grossir les rangs du mouvement altermondialiste. Militants d’extrême-gauche, ils ont l’habitude des manifs houleuses et se croient prêts à affronter les forces de l’ordre. Mais la répression policière qui va se déchaîner pendant trois jours dans les rues de la Superbe est d’une brutalité inédite, attisée en coulisses par les manipulations du pouvoir italien. Et de certains responsables français qui jouent aux apprentis-sorciers.
Entre les journalistes encombrants, les manœuvres de deux agents de la DST, et leurs propres tiraillements, Wag et Nathalie vont se perdre dans un maelström de violence…


Frédéric Paulin a solidement installé son nom parmi ceux des grands auteurs français contemporains de polars grâce à son entrée dans le catalogue des éditions Agullo avec la trilogie Benlazar (La Guerre est une ruse, Prémices de la chute, Fabrique de la terreur). Trois romans exceptionnels qui analysent avec finesse et acuité le fonctionnement des extrémismes et leur avènement en tant que forces politiques mondiales au cours des trente dernières années, depuis l’Algérie en guerre civile des années 90 à Daesh en passant par Al-Qaïda – et tous les événements tragiques qui leur ont servi de faits d’armes, des attentats sanglants à Paris en 1995 au Bataclan en 2015.

Avec La Nuit tombée sur nos âmes (superbe titre), Frédéric Paulin conserve la même approche : s’efforcer de comprendre l’évolution du monde contemporain en scrutant à la loupe ses soubresauts les plus marquants.
Il opte en revanche pour une autre dynamique narrative. Fini le temps long, les intrigues étalées sur plusieurs années, l’événement choisi lui permet de recourir à des règles dramatiques plus classiques : unité de lieu (hormis les premières pages qui mettent en place les personnages, tout se déroule à Gênes), unité de temps (quelques jours à peine), unité d’action.

Le souvenir des faits tragiques en marge de ce sommet du G8 à Gênes paraîtra sans doute moins marquant à nombre de lecteurs que celui du 11 septembre 2001 (alors même que ces deux événements sont séparés d’à peine deux mois). Ce qui s’est passé dans la ville italienne n’en est pas moins un moment déterminant de l’Histoire, puisque les manifestations qui s’y sont déroulées – et la terrible violence qui les a émaillées – ont largement contribué à inscrire la lutte populaire contre la mondialisation (autrement dit l’altermondialisation), et le concept même de mondialisation, dans notre chronologie récente.

Et faut reconnaître, c’est du brutal.

Frédéric Paulin sait particulièrement de quoi il parle ici, puisqu’il y était, dans les rangs des altermondialistes. Ce qui ne l’a pas empêché de se documenter avec rigueur pour entourer ses propres perceptions de tous les ingrédients qui ont amené à l’explosion de violence dans les rues de Gênes.
La Nuit tombée sur nos âmes est donc un tableau vivant d’une très grande précision, dont la caméra virevoltante nous conduit tour à tour des camps des manifestants (couvrant un large spectre allant de la LCR aux Black Blocs) aux coulisses du sommet politique en passant par les arrière-boutiques policières et les journalistes, témoins à la fois catastrophés et avides de scoops de l’inévitable tragédie à venir.
Autant d’acteurs tous déterminés à jouer leur propre partition sans se soucier de suivre un seul chef, avec comme résultat inévitable la cacophonie et le chaos. Et la mort, puisqu’il fallut qu’un homme tombe durant cette mêlée, la rendant encore plus inoubliable, pour la pire des raisons.

Comme dans la trilogie Benlazar, le romancier donne à comprendre les événements avec une clarté et une exigence qui font tomber les barrières de l’ignorance.
Parmi les acteurs aux noms connus – les Berlusconi, Chirac, Bush, Poutine – dont il s’amuse à retranscrire l’étrange comédie politique dans laquelle, là aussi, chacun essaie de monopoliser l’avant-scène en bouffant au besoin l’espace des petits camarades, Frédéric Paulin campe une large galerie de personnages fictifs qui nous permettent de nous glisser là où l’observateur lambda n’est pas censé avoir accès.
Le roman alterne ainsi scènes de rencontres et d’explications, au fil de dialogues brut de décoffrage, avec des séquences de suspense et d’action (il faut bien appeler cela ainsi) qui reconstituent presque minute par minute la frénésie effroyable qui embrase Gênes.

L’écriture est violente, directe, oppressante, elle bouscule et frappe autant que les coups qui pleuvent dans les rues. Elle rappelle celle de Marin Ledun, autre grand nom français parmi les auteurs de romans noirs assidus à scruter les dérives du monde.
Peu de répit, aucun angélisme, pas de héros ici (mais pas mal de vrais méchants), les marionnettes de ce théâtre de souffrance sont largement manipulées par des diables.

La Nuit tombée sur nos âmes confirme évidemment l’énorme puissance narrative de Frédéric Paulin, et sa capacité hors normes à faire de la littérature un laboratoire pour disséquer et comprendre cette entité si complexe et mouvante que l’on appelle Histoire, qui constitue aussi notre quotidien.
Un nouveau tour de force qui laisse pantelant, mais un peu mieux armé face à la violence politique et économique de notre planète ultra-connectée.


La Félicité du loup, de Paolo Cognetti

Éditions Stock, 2021

ISBN 9782234092273

216 p.

18,50 €

Traduit de l’italien par Anita Rochedy


Fausto a quarante ans, Silvia en a vingt-sept. Il est écrivain, elle est artiste-peintre. Tous deux sont à la recherche d’un ailleurs, où qu’il soit.
Alors que l’hiver s’installe sur la petite station de ski de Fontana Fredda, au cœur du val d’Aoste, ils se rencontrent dans le restaurant d’altitude Le Festin de Babette. Fausto fait office de cuisinier, Silvia de serveuse. Ils se rapprochent doucement, s’abandonnant petit à petit au corps de l’autre, sans rien se promettre pour autant.
Alors qu’arrive le printemps et que la neige commence à fondre, Silvia quitte Fontana Fredda pour aller toujours plus haut, vers le glacier du Felik, tandis que Fausto doit redescendre en ville rassembler les morceaux de sa vie antérieure. Mais le désir de montagne, l’amitié des hommes et des femmes qui l’habitent et le souvenir de Silvia sont trop forts pour qu’il résiste longtemps à leur appel.


Dans ma présentation de la rentrée littéraire Stock 2021, j’avais placé ce roman en tête de liste de mes attentes chez cet éditeur (pas difficile, le reste du programme ne présentant pratiquement aucun intérêt à mes yeux), tout en m’attendant à ne pas être aussi enthousiaste que pour Les huit montagnes, son magnifique précédent, lauréat mérité du Prix Médicis étranger en 2017.
Sans grande surprise, ma prudence était justifiée. Si La Félicité du loup est une lecture agréable, touchante même, elle ne fait qu’effleurer de loin la justesse, la puissance et la profonde sincérité qui habitaient Les huit montagnes, dont ce nouvel opus n’est qu’une gentille copie.

On retrouve peu ou prou les mêmes ingrédients : des protagonistes en fuite, de leur passé et de la ville, qui viennent cacher leur désarroi en montagne et espérer y retrouver le chemin de leurs existences ; des personnages secondaires, montagnards dans l’âme, qui enjolivent le récit de leurs caractères bruts ; les paysages grandioses, bien sûr, roches, glaciers, forêts, et la faune qui les habite…
La Félicité du loup opère simplement un léger renversement des sentiments : tandis que son prédécesseur plaçait l’amitié au cœur de son intrigue avant d’y ajouter une (belle) histoire d’amour, celui-ci nourrit ses héros d’amour avant de les entourer de belles amitiés. Pas de quoi surprendre, d’autant que Paolo Cognetti se montre plus sage et plus prévisible dans ce récit amoureux largement déjà vu, là où Les huit montagnes écrivaient quelques pages sublimes de la littérature d’amitié.

Cette inévitable réserve mentionnée, il reste à reconnaître que La Félicité du loup est un beau roman, très facile à lire, simple d’accès, y compris pour les lecteurs n’éprouvant aucune passion particulière pour la montagne – puisque, encore une fois, l’intérêt est ailleurs, dans la peinture des sentiments, dans la quête des personnages, dans la manière où, tous, durant les quelques mois qui tiennent l’intrigue, opèrent chacun à leur façon une réévaluation essentielle de leurs vies.
De ce point de vue, Paolo Cognetti vise juste, avec une simplicité dans laquelle tout le monde pourra sans doute se reconnaître. Pour le reste, s’il ne sublime pas son écriture, le romancier italien mène son récit de manière très pure, directe, dépouillée même, transposition en mots et sensations de ce monde minéral que l’écrivain aime tant et dont il s’inspire pour débarrasser son texte de tout superflu.

Loin d’être une déception au final, mais fatalement pas l’extase naïvement espérée, La Félicité du loup est une déclinaison légèrement superficielle des thèmes et du style de Paolo Cognetti, qui charme sans émouvoir en profondeur.


Mahmoud ou la montée des eaux, d’Antoine Wauters

Éditions Verdier, 2021

ISBN 9782378561123

131 p.

15,20 €


Syrie.
Un vieil homme rame à bord d’une barque, seul au milieu d’une immense étendue d’eau. En dessous de lui, sa maison d’enfance, engloutie par le lac el-Assad, né de la construction du barrage de Tabqa, en 1973.
Fermant les yeux sur la guerre qui gronde, muni d’un masque et d’un tuba, il plonge – et c’est sa vie entière qu’il revoit, ses enfants au temps où ils n’étaient pas encore partis se battre, Sarah, sa femme folle amoureuse de poésie, la prison, son premier amour, sa soif de liberté.


Pour raconter la violence de l’humanité, les lents déchirements de l’Histoire, les blessures inconcevables de ceux qui ont tout perdu pendant une guerre, la littérature offre une infinité de moyens servant tous, sinon de baume, de filtres pour tenter de comprendre comment notre espèce s’emploie à tout détruire avec tant d’acharnement depuis des siècles.
Dans Mahmoud ou la montée des eaux, Antoine Wauters choisit un chemin assez exigeant. En s’appropriant la voix de Mahmoud Elmachi, un vieux poète syrien, le romancier – lui-même poète et éditeur de poésie en Belgique – modèle son texte à la manière d’un chant poétique. Une longue élégie en vers libres, sans rime ni cadence régulière, qui se distingue par des phrases souvent courtes et des retours à la ligne presque à chaque ligne.

Cette manière singulière, qui saute aux yeux dès qu’on ouvre le livre, impose d’emblée le regard fracturé du narrateur, son lent désespoir et son chagrin immense, teintés de nostalgie pour des paysages, des gens et des époques rayés de la carte, noyés sous les flots – réels, ceux du barrage el-Assad sur les berges duquel vit Mahmoud et qui, pour complaire à la mégalomanie de l’ancien Raïs, a englouti des milliers de maisons et détruit autant de vies ; et ceux, métaphoriques, du cours inexorable de l’Histoire et de son cortège de destruction.
Grâce à ce phrasé saccadé et pourtant fluide, Antoine Wauters convoque pêle-mêle les souvenirs amoureux d’un vieil homme, les spectres de sa famille disloquée par la guerre, des odeurs, des couleurs ; mais aussi les soubresauts de l’Histoire de la Syrie, des mirages despotiques d’Hafez el-Assad à l’avènement imprévu de son fils Bachar, appelé au pouvoir après la mort accidentelle de son frère aîné, avec toutes les sinistres conséquences que l’on connaît, en passant par les espoirs déçus du Printemps Arabe, réprimé dans l’horreur.

Mahmoud ou la montée des eaux est un roman dont la prose poétique et le terrible sujet pourront paraître austères à certains, mais dont la mélancolie et les drames poignants sauront toucher les lecteurs à la recherche d’écritures originales autant que d’évocations puissantes.
Pas le livre le plus facile d’Antoine Wauters – pour le découvrir, je vous recommande plutôt la lecture de Pense aux pierres sous tes pas, une merveille enthousiasmante et lumineuse en dépit de sa rugosité. Mahmoud… confirme, en revanche, le grand talent et l’ambition littéraire de l’écrivain belge.


Seule en sa demeure, de Cécile Coulon

Éditions de l’Iconoclaste, 2021

ISBN 9782378802400

333 p.

19 €


C’est un mariage arrangé comme il en existait tant au XIXe siècle. À dix-huit ans, Aimée se plie au charme froid d’un riche propriétaire du Jura. Mais très vite, elle se heurte à ses silences et découvre avec effroi que sa première épouse est morte peu de temps après les noces. Tout devient menaçant, les murs hantés, les cris d’oiseaux la nuit, l’emprise d’Henria la servante.
Jusqu’au jour où apparaît Émeline.
Le domaine se transforme alors en un théâtre de non-dits, de désirs et de secrets enchâssés, « car ici les âmes enterrent leurs fautes sous les feuilles et les branches, dans la terre et les ronces, et cela pour des siècles ».


À 31 ans, Cécile Coulon devrait faire partie de ces jeunes plumes dont on s’extasie de découvrir le talent cette année grâce à leur premier roman.
Or, point du tout, comme vous devez tous plus ou moins le savoir : cette auteure surdouée, qui a publié son premier livre à 16 ans, compte aujourd’hui une dizaine de livres à son actif, parmi lesquels deux recueils de poèmes et sept romans, et joue également les éditrices à la tête de la collection Iconopop.
Ajoutez à cela quelques reconnaissances officielles (Prix des Libraires en 2017 pour Trois saisons d’orage, Prix littéraire Le Monde en 2019 pour Une bête au Paradis, prix Apollinaire de poésie en 2018 pour Les Ronces), et vous avez un tableau assez complet de sa biographie littéraire.

C’est donc en véritable auteure confirmée qu’elle se présente en cette rentrée, et cette solide assise se ressent dans la maîtrise narrative impressionnante de son nouveau livre, son deuxième aux éditions de l’Iconoclaste.
Dès les premières pages de Seule en sa demeure, on est saisi par l’élégance classique et adroitement surannée du style, autant que par la vision de cette vieille femme mourant subitement en pleine messe, au milieu de l’allée d’une église. Chaque phrase se déploie avec grâce mais aussi avec retenue, illustrant à la perfection l’époque de la narration, ce XIXème siècle où, par sens des convenances, on contient les élans du cœur alors même qu’on les éprouve avec fougue – d’autant plus lorsqu’on est une femme et qu’il est impératif de rester à sa place, dans l’ombre et au service des hommes.

Cécile Coulon compose pourtant une protagoniste qui échappe avec finesse aux clichés. Élevée avec son cousin, un jeune garçon hâbleur et solide, promis à une carrière d’armes, elle jouit durant ses années d’éducation d’une certaine liberté de pensée, de parole et d’attitude qui en fait une jeune femme un peu plus moderne que la moyenne. Mais pas moins innocente sur les choses de l’amour et du corps, qu’elle découvre après son mariage avec peine et fascination.
Seule en sa demeure est d’ailleurs un roman extrêmement charnel sous ses aspects corsetés. Qu’il s’agisse de raconter le difficile apprentissage du devoir conjugal, ou d’évoquer les émois troublants ressentis lorsque la main d’une autre femme (merveilleuse Émeline) s’emploie à libérer le corps de ses tensions, Cécile Coulon puise dans la langue de merveilleuses ressources pour cueillir la sensualité, pointer les douleurs, faire vibrer la peau et battre le cœur.

S’il n’était que ceci, une réinvention moderne d’une littérature des sentiments et des conventions que le foisonnant XIXème siècle nous a rendu familière, ce serait déjà une réussite. Mais Seule en sa demeure, au fil des pages, s’avère un roman autrement plus complexe et inattendu.
Un domaine prisonnier des forêts touffues du Jura, resserré autour d’une demeure vaste et froide, à peine peuplée d’un maître confit dans sa foi et son engagement rigide envers sa jeune épouse, d’une servante omnipotente et de son fils sauvage : Cécile Coulon semble d’abord nous piéger dans un huis clos étouffant, entièrement restitué par le regard d’Aimée, et que la découverte progressive de pages troubles du passé habille peu à peu de parements inquiétants qui tirent l’intrigue vers le roman gothique.
Mais voici qu’à mi-parcours, le récit bascule. On quitte l’ombre d’Aimée pour adopter d’autres points de vue, et le cadre étriqué du huis clos explose au fil de voyages et de rencontres qui recourent, de loin, aux codes du polar, mâtiné d’un effroi psychologique qui prend tout son relief lors des révélations finales, jusqu’à une chute assez déconcertante.

Œuvre dont la construction élaborée dissimule avec modestie ses effets et ses trouvailles, Seule en sa demeure joue d’habiles ruptures de rythme, d’une lente approche au cœur de son sujet et d’un formidable appareil de personnages puissants, pour happer son lecteur et ne pas le lâcher jusqu’à la fin.
Une réussite brillante, qui devrait assurer à Cécile Coulon une nouvelle large rencontre avec son public – et, pourquoi pas, la reconnaissance d’un prix littéraire majeur… C’est tout le mal qu’on lui souhaite.


Envie d’autres avis ? On en parle aussi chez Pamolico, A voir à lire, Benzinemag (avec quelques nuances), Anouk Library…


Badroulboudour, de Jean-Baptiste de Froment

Éditions Aux Forges de Vulcain, 2021

ISBN 9782373050929

212 p.

18 €


Antoine Galland se retrouve un jour dans un hall d’aéroport, en partance pour un club de vacances en Égypte. Madeleine, sa femme, l’a quitté et, pour les vacances, lui a confié leurs deux petites filles.
Antoine a bien besoin de vacances. Il reste éprouvé par son divorce, mais aussi par l’agitation de ces derniers mois, où lui, l’homme discret, maladroit, féru de littérature arabe, s’est retrouvé, bien malgré lui, embrigadé dans une grande opération de communication du jeune Président de la République, Célestin Commode, qui, cherchant la synthèse parfaite pour réconcilier villes et banlieues, jeunes et vieux, modernes et réactionnaires, en même temps qu’une astuce pour relancer la diplomatie arabe de la France, a décidé de remettre au goût du jour Antoine Galland, l’illustre homonyme de notre héros, et traducteur des célèbres
Mille et une nuits.
Mais notre Antoine, dans ce club de vacances, se retrouve pris dans un jeu mystérieux qui consiste à identifier, cachée parmi les vacanciers, la femme parfaite : Badroulboudour.


Je suis très admiratif des auteurs capables de rassembler en deux cents pages à peine un nombre considérable d’informations, de strates de lecture et de considérations pertinentes sur la vie, tout en donnant l’impression de s’amuser follement – et en transmettant ce plaisir à son lecteur avec la plus grande générosité.

C’est le pari tenté et relevé haut la main par Jean-Baptiste de Froment pour son deuxième roman (après État de nature, paru en 2019 aux Forges de Vulcain). Un pari tout entier contenu dans son titre, à la fois exotique, chantant et énigmatique – en tout cas, pour toute personne qui, comme moi, ne connaît rien ou presque des Mille et une nuits.
Badroulboudour est le véritable nom de la princesse dont s’éprend Aladdin dans le conte éponyme. Badroulboudour, et non Jasmine, ainsi que le fait croire le dessin animé Disney depuis 1993 (le fameux studio aux grandes oreilles n’en étant pas à son coup d’essai lorsqu’il s’agit de simplifier et d’édulcorer des histoires beaucoup plus complexes que leur transcription pour bambins sur grand écran, cf. en vrac Peter Pan, Bambi ou La Reine des neiges, entre autres).

J’avoue sans honte que je l’ignorais. Je savais, en revanche, qu’Aladdin n’était pas un authentique conte des Mille et une nuits, tout comme Ali Baba et les quarante voleurs. Mais j’ignorais – encore – que ces deux histoires, et d’autres du célèbre recueil, étaient l’œuvre de leur découvreur et traducteur français, Antoine Galland.
Après avoir dévoré le roman de Jean-Baptiste de Froment, me voici désormais beaucoup plus savant sur ce sujet, d’autant plus que le romancier nous embarque dans cette grande page de la littérature avec légèreté et simplicité, sans jamais donner l’impression d’étaler sa science.

Il en résulte un roman érudit, ce qui ne signifie pas pour autant pompeux ou ennuyeux, arrogant ou condescendant. Que nenni, mes bons amis ! Au contraire, Jean-Baptiste de Froment ne perd jamais de vue son objectif romanesque : raconter une bonne histoire, et toujours faire en sorte que celle-ci avance dans la bonne humeur, tout en se nourrissant mine de rien de l’intelligence et de la richesse de son contenu.
En concevant cette intrigue d’homonyme contemporain, et en balançant notre pauvre Antoine Galland d’aujourd’hui dans le Kloub, succédané affligeant de club de vacances façon Bronzés, il arrime son intrigue du côté de la comédie, qu’il émaille d’un humour discret mais constant, d’une ironie délicieuse et d’un sens réjouissant de la dérision. Et s’offre le plaisir d’une petite galerie de personnages croquignolets, des petites filles tornades du héros à l’insupportable animateur en chef en passant par le meilleur ami lourdingue.

Jean-Baptiste de Froment y ajoute naturellement :
– une observation sociologique qui ne manque pas de piquant (le cadre du club de vacances est particulièrement bien exploité),
– un regard rapide mais stimulant sur l’orientalisme,
– un ravissant coup de griffe contre l’opportunisme des récupérations politiques (Antoine Galland premier du nom est choisi par le Président de la République pour entrer au Panthéon, dans l’objectif de « rassembler la Nation »),
– ou encore une jolie réflexion sur la porosité entre la réalité et la fiction, mise en abyme dans le roman même puisque certains rebondissements sèment le doute au point qu’on ne sait plus ce qui est vrai ou non sur les conditions dans lesquelles Les Mille et une nuits nous sont parvenues…

Oui, oui, tout ça ! Et en seulement deux cents pages.
Comme quoi, comme dirait une célèbre publicité caféinée, ce n’est pas la peine d’en rajouter.

Bon, donc, si je résume, nous avons : de l’esprit, de l’humour, de l’intelligence, de l’érudition, de la dérision, du mystère, du suspense, un soupçon de machiavélisme, et un joyeux coup de folie en guise de final (je ne vous en dis évidemment pas plus). Le tout s’intitule Badroulboudour, et constitue un véritable graal de librairie : un livre à la fois drôle, léger (au sens le plus pétillant du terme), éclairant et pertinent.
Bref, à ne pas manquer !

P.S. : ah oui, une dernière chose ! Badroulboudour est aussi une jolie histoire d’amour. Même si on ne le comprend pas tout de suite… mais cela ne gâche rien, au contraire !


Enfant de salaud, de Sorj Chalandon

Éditions Grasset, 2021

ISBN 9782246828150

336 p.

20,90 €


Depuis l’enfance, une question torture le narrateur :
– Qu’as-tu fait sous l’occupation ?
Mais il n’a jamais osé la poser à son père.
Parce qu’il est imprévisible, ce père. Violent, fantasque. Certains même, le disent fou. Longtemps, il a bercé son fils de ses exploits de Résistant, jusqu’au jour où le grand-père de l’enfant s’est emporté : «Ton père portait l’uniforme allemand. Tu es un enfant de salaud ! »

En mai 1987, alors que s’ouvre à Lyon le procès du criminel nazi Klaus Barbie, le fils apprend que le dossier judiciaire de son père sommeille aux archives départementales du Nord. Trois ans de la vie d’un « collabo », racontée par les procès-verbaux de police, les interrogatoires de justice, son procès et sa condamnation.
Le narrateur croyait tomber sur la piteuse histoire d’un « Lacombe Lucien » mais il se retrouve face à l’épopée d’un Zelig. L’aventure rocambolesque d’un gamin de 18 ans, sans instruction ni conviction, menteur, faussaire et manipulateur, qui a traversé la guerre comme on joue au petit soldat. Un sale gosse, inconscient du danger, qui a porté cinq uniformes en quatre ans. Quatre fois déserteur de quatre armées différentes. Traître un jour, portant le brassard à croix gammée, puis patriote le lendemain, arborant fièrement la croix de Lorraine.
En décembre 1944, recherché par tous les camps, il a continué de berner la terre entière.
Mais aussi son propre fils, devenu journaliste.

Lorsque Klaus Barbie entre dans le box, ce fils est assis dans les rangs de la presse et son père, attentif au milieu du public.
Ce n’est pas un procès qui vient de s’ouvrir, mais deux. Barbie va devoir répondre de ses crimes. Le père va devoir s’expliquer sur ses mensonges.
Ce roman raconte ces guerres en parallèle.
L’une rapportée par le journaliste, l’autre débusquée par l’enfant de salaud.


Après Profession du père (2017), Sorj Chalandon avait assuré qu’il en avait terminé avec la question paternelle, dont l’ombre avait hanté l’ensemble de son œuvre jusqu’alors, de près ou de loin. Il ne l’avait pas promis, non. Mais les comptes semblaient soldés.
Et puis non.
Il y a des blessures qu’on ne peut jamais refermer.
Il faut alors les soigner, encore et encore, jusqu’à la fin de ses jours, dans l’espoir de souffrir un peu moins.

Enfant de salaud est un nouveau baume sur l’âme blessée de Sorj Chalandon. Son âme de fils, descendant de menteur compulsif, mythomane convaincu. Et traître accompli.
La traîtrise, ça aussi, le journaliste devenu écrivain y revient. Inlassablement. Il y a eu celle de l’ami irlandais, exposée dans le fameux diptyque Mon traître et Retour à Killybegs. Mais avant, il y a eu celle, fondatrice, du père.

Le Je du fils

Enfant de salaud vient se poser à la confluence de Légendes de nos pères et de Profession du père – deux titres où apparaissent, ce n’est pas un hasard, le mot qui hante l’imaginaire de Chalandon.
L’approche littéraire du romancier a pourtant évolué. Cette fois, il tombe presque entièrement le masque de la fiction, en faisant de son narrateur un journaliste d’un quotidien de gauche venant à Lyon en 1987 pour couvrir le procès de Klaus Barbie (mission que Chalandon a effectivement remplie pour Libération). Il reprend même quelques pans de ses articles de l’époque dans le roman, actant de fait la symbiose entre la figure du narrateur, l’écrivain qui la manipule et l’homme qui se trouve derrière le tout.
Pas de « père » dans le titre cette fois, mais un « enfant ». Dans l’ombre énorme et dévorante du père, il est temps de donner une voix, un rôle et une place au fils.

Ce n’est pas rien, ce changement. Sorj Chalandon s’est toujours inspiré de ses expériences personnelles, notamment de journaliste, pour nourrir ses romans. Mais jusqu’à présent, il l’a fait en usant de personnages subterfuges : un jeune luthier français se prenant de passion pour la cause irlandaise dans Mon traître, un metteur en scène de théâtre dans Le Quatrième mur… Lorsqu’on lui posait la question, il répondait qu’en lui le romancier était très différent du journaliste, et que cela n’aurait pas d’intérêt d’utiliser un personnage de reporter dans un roman. Trop proche de lui, trop évident, pas assez romanesque.
Cette fois, rien à faire. Bas les masques, oui. En vieillissant, Sorj Chalandon semble ressentir le besoin impérieux de toucher au plus près la vérité de sa vie. Ce journaliste qui dit « je » dans Enfant de salaud, c’est un narrateur, un artifice romanesque. Mais impossible de prétendre qu’il est autre chose qu’une version littéraire de lui-même, la plus proche qu’il ait jamais osé esquisser – après celle de l’enfant dans Profession du père.

L’Histoire aux deux visages

Il en résulte un roman évidemment poignant, aux émotions à fleur de peau, qui serre souvent la gorge. Un roman bien dans la façon de Chalandon, passé maître dans l’art de manipuler les sentiments les plus extrêmes, les plus douloureux, et de les servir dans l’économie puissante de sa langue ramassée à coup de phrases courtes qui visent si souvent au cœur. Les nombreux amoureux de son travail seront sans doute conquis – à défaut d’être surpris, comme ils avaient pu l’être par le formidable Jour d’avant ou par le décalé Une joie féroce.

Pour autant, j’ai trouvé Enfant de salaud parfois schizophrène. La « faute », si l’on peut dire, au recours à l’histoire de Klaus Barbie en miroir de l’histoire du père pendant la guerre.
Les deux figures n’ont pas grand-chose à voir. Incarnation du mal absolu, ogre malfaisant et monstre d’arrogance froide, Barbie est aux antipodes du jeune opportuniste qui use de son art supérieur du mensonge pour survivre, au mépris de toute conviction politique, en passant toujours au bon moment dans le bon camp, celui qui lui permettra de survivre dans un monde avide de le détruire.

Dans l’esprit de Sorj Chalandon, il fallait ce procès retentissant des horreurs de la Seconde Guerre mondiale en France, il fallait ce bout de vérité personnelle – sa propre participation à cette page d’Histoire en tant que journaliste – pour oser affronter les vérités louvoyantes du père, qu’il n’a en réalité découvertes que l’année dernière.
Il m’a semblé que, parfois, les deux versants du récit se marchaient un peu dessus. Et que la silhouette terrifiante de Klaus Barbie jetait une ombre écrasante sur le parcours pourtant fascinant du père, qui constitue pour moi la partie la plus captivante et édifiante du roman.

Another Brick In The Wall

En dépit de cette petite réserve toute personnelle, Enfant de salaud trouve parfaitement sa place dans l’œuvre forte et cohérente de Sorj Chalandon.
Nouvelle pierre sur le chemin pavé qui mène à la vérité de son père, et donc à la sienne, ce dixième roman, loin d’être un règlement de compte familial, dit avec finesse et émotion le besoin vital de comprendre, à défaut de pardonner (en est-il seulement question ?), d’où l’on vient, de qui l’on est né, de quels maux on est nourri, de quels secrets on est façonné sans le savoir.


Premier sang, d’Amélie Nothomb

Éditions Albin Michel, 2021

ISBN 9782226465382

180 p.

17,90 €


Un jeune homme de 28 ans fait face à un peloton d’exécution.
Nous sommes en 1964, au Congo, à Stanleyville (ancien nom de Kisangani) tombé sous la coupe de rebelles qui ont pris des centaines d’otages belges et étrangers.
Ce jeune homme est le Consul de Belgique au Congo. Depuis des jours, il fait office de négociateur et s’efforce d’assurer la survie des autres otages en palabrant sans fin avec les différents chefs de la rébellion. Ce jour-là, quelque chose a mal tourné, et le voici aux portes de la mort.
Face aux fusils levés contre lui, respectant le cliché selon lequel on verrait défiler son passé à l’instant de sa mort, il revient sur sa courte vie pour essayer de comprendre ce qui a pu le conduire à une telle extrémité.


Ce jeune homme, c’est Patrick Nothomb. Futur papa d’Amélie. Premier sang est évidemment à prendre avant tout comme un hommage au père, disparu en mars 2020 (et non pas devant le peloton d’exécution en 1964, sans quoi nous n’aurions jamais lu les livres de sa fille).
Ce trentième livre s’inscrit de fait dans la veine intimiste de la romancière belge, qui a donné quelques-uns de ses plus beaux livres (Le Sabotage amoureux, Stupeur et tremblements, La Nostalgie heureuse). En découvrant de quoi il y était question, j’en ai donc attendu beaucoup, espérant l’un de ces bons crus dont Nothomb peut, à l’occasion, nous gratifier.
C’est, hélas, une relative déception.

Passées les premières pages, assorties d’une petite référence à Dostoïevski pour faire bien, le roman rembobine afin de rallier l’enfance de Patrick. Où l’on découvre un petit garçon gracieux et fragile, orphelin très tôt de père, délaissé par sa mère qui confie son éducation à ses parents. Très vite exaspéré par les manières de poupée de porcelaine de l’enfant, le grand-père décide de profiter de vacances scolaires pour l’envoyer s’endurcir du côté de la branche paternelle de la famille : les Nothomb.
S’endurcir n’est pas un vain mot, car cette partie de l’arbre généalogique s’avère un panier d’affreux crabes, une tribu composée d’une tripotée de gamins crasseux et mal élevés, à peine nourris par un patriarche poète à ses heures et totalement allumé le reste du temps.

Voici donc ce que raconte surtout Premier sang : la confrontation initiatique entre un enfant « merveilleux » et une brochette de monstres, dont les vilaines habitudes cachent en réalité, bien sûr, des trésors édifiants pour le petit Patrick, qui va grandir et beaucoup apprendre à leurs contacts, au point d’attendre avec impatience chaque retour en vacances chez eux.
La fragilité des âmes pures et la beauté des monstres (à laquelle répond souvent la monstruosité des beaux), voilà bien encore des thèmes nothombiens, que l’on retrouve beaucoup dans ses textes inspirés des contes (Barbe Bleue, Riquet à la houppe, mais aussi Mercure et Attentat). Et c’est un peu le problème à mon sens.
Premier sang, en consacrant l’essentiel de ses pages à ce récit d’enfance, se cantonne à une énième variation d’Amélie Nothomb sur des sujets rebattus, sans rien leur apporter de neuf. Et ne fait qu’effleurer, dans le dernier quart du livre, l’histoire congolaise de Patrick Nothomb, pourtant plus prometteuse et piquante sur le papier – d’ailleurs savamment mise en avant dans la communication entourant le livre, ce qui prouve qu’elle est son point fort, et qu’elle aurait sans doute mérité plus.

L’hommage au père s’avère donc un roman anodin dans l’œuvre de l’écrivaine. Bien tourné, comme toujours, appuyé sur l’écriture élaborée que Nothomb a adoptée depuis un moment en abusant moins des dialogues au profit d’une véritable narration.
Plaisant et rapide à lire (ce n’est pas non plus une surprise) mais, à mon sens, ou en tout cas selon mes attentes, pas à la hauteur de sa promesse.


À première vue : bilan définitif 2021

Comme vous pourrez le constater dans la galerie d’images ci-dessous, les dix derniers jours de présentation viennent étoffer de manière assez importante ma liste de lecture (pour le moment, bien entendu rien n’est figé).

Néanmoins, si je m’essaie à tirer un premier bilan de cette rentrée d’automne 2021, j’ai le sentiment qu’il s’agit d’une édition ouverte, sans titre ni auteur nettement dominateur, sans « superstar » prête à tout écraser médiatiquement ni locomotive surpuissante.
En d’autres termes, il y aura de la place pour la découverte, et de nombreux auteurs pourraient tirer leur épingle du jeu.
On verra bien ce que la presse mettra en avant, mais plus que jamais, il me semble que le travail de prescription des libraires sera prépondérant, ainsi que celui des blogueurs, dont le réseau aussi vaste que mouvant permet de mettre en lumière des écrivains qui seraient passés sous les radars il y a quelques années.

Bref, chères amies, chers amis, au boulot !
On se retrouve ici autour après le 15 août. D’ici là, bon été, en vous souhaitant plein de belles lectures, présentes et à venir.

Déjà lus
(avec une note sur cinq) :

En cours :

ATTENDUS
(dans un ordre d’impatience approximatif et potentiellement soumis à bouleversement) :


À première vue : dernier tour 2021 !


Intérêt global :


Comme l’année dernière, en guise d’ultime article de présentation, je regroupe quelques éditeurs faisant le choix (ou le pari) de ne publier qu’un seul livre en cette rentrée littéraire 2021. Certains, économes par nature, sont coutumiers du fait, comme les éditions de Minuit. D’autres ont décidé de concentrer tous leurs efforts sur un seul texte, une décision aussi louable que courageuse. Et franchement, il y a pas mal de jolies choses, dont la plupart semblent joyeusement sortir de l’ordinaire.
J’en profite aussi pour rattraper certains éditeurs que j’apprécie, dont je n’avais pas encore le programme lorsque j’ai commencé l’édition 2021 de la rubrique « à première vue », et qui peuvent compter plus d’un titre dans leur programme. Exemple avec le premier de la liste ci-dessous.


LA FOSSE AUX OURS


Ubasute, d’Isabel Gutierrez
Mourante, Marie demande à son fils de la porter dans la montagne pour la déposer sous le grand rocher. Ce court premier roman évoque l’ubasute, cette pratique mythique au Japon qui consiste à amener un infirme ou un parent âgé dans un endroit éloigné et désolé pour le laisser mourir.

Un ciel rempli d’oiseaux, d’Antoine Choplin
Lors d’une cérémonie d’hommage à l’artiste rom Ceija Stojka, la narratrice se souvient du parcours singulier de son amie. Déportée à 10 ans, elle survit à trois camps de concentration, passant par Auschwitz, Ravensbrück et Bergen-Belsen. À 55 ans, elle sort du silence et se lance en autodidacte dans un travail de mémoire, au moyen de l’art et de l’écriture. Avec des illustrations de l’artiste.


ÉDITIONS DE MINUIT


La Fille qu’on appelle, de Tanguy Viel
Il y eut des rentrées exclusivement centrées sur Laurent Mauvignier, cette année sera consacrée à un autre grand nom du catalogue contemporain de Minuit : Tanguy Viel.
En 176 pages, celui-ci nous convie aux côtés de Max Le Corre, chauffeur du maire mais aussi père de Laura qui, à vingt ans, a décidé de revenir vivre avec lui. Max songe alors à solliciter le maire pour l’aider à trouver un logement.
Chez Viel, ce genre de résumé sibyllin a toutes les chances de déboucher sur de l’inattendu. Fera-t-il aussi fort qu’avec Article 353 du Code Pénal ? On en reparle à la rentrée.


ASPHALTE


Villa Wexler, de Jean-François Dupont
La veille de la rentrée scolaire, la mystérieuse famille Wexler s’installe dans une villa reculée nichée entre collines et sapins. Le père, charismatique professeur au lycée, fascine ceux qu’il côtoie, adultes comme élèves. L’un d’eux, Mathias, va fréquenter ce clan fusionnel. Cheyenne, qui passe son temps à cheval. Karl, toujours une carabine à l’épaule. Charlotte, avec qui l’adolescent va vivre un premier amour lumineux, pendant qu’une relation plus trouble semble se nouer entre Wexler et la jeune Aurore… Jusqu’au jour où il propose à sa classe de tourner un film en forêt.
Vingt ans plus tard, Mathias revient dans sa ville natale, sur les traces de son passé et de cette famille vénéneuse.


LES AVRILS


Les garçons de la Cité-Jardin, de Dan Nisand
Auteur d’une bizarrerie titrée Morsure aux éditions Naïve en 2007, Dan Nisand reprend la plume chez la toute jeune maison des Avrils et nous invite dans la cité-jardin Hildenbrandt, en Alsace.
C’est là qu’a grandi Melvil, là qu’il vit toujours, en modeste employé de mairie qui s’occupe seul de son père depuis le départ de ses frères aînés – Virgile, engagé dans la Légion, et Jonas, qui a purement et simplement disparu. Au grand soulagement de leurs voisins, qui ont longtemps souffert de leur violence.
Cependant, un jour de printemps, le téléphone. Et la rumeur commence à se répandre dans la cité-jardin…


LE TRIPODE


Mort aux girafes, de Pierre Demarty
Rien que pour le titre, franchement, il aurait été dommage de passer à côté… Bon, après il s’agit d’un texte rédigé en une seule phrase longue de 200 pages, procédé littéraire qui a le don de me faire fuir – j’aime trop les pauses et les silences pour adhérer à ce genre de dispositif certes admirable, mais que je trouve systématiquement épuisant.
Voici comment le présente l’éditeur : « avançant sous le masque de la digression et du coq-à-l’âne poussés dans leurs ultimes retranchements pour mieux aborder des questions graves telles que la mort, l’amour, la cohabitation interethnique en milieu carcéral et l’épépinage des groseilles, Mort aux girafes est un cri d’indignation, un brûlot féministe, un thriller haletant aux résonances écologiques en prise avec l’actualité la plus actuelle – bref, on l’aura compris, un roman coup de poing dont on ne sort pas indemne. »

24 fois la vérité, de Raphaël Meltz
Il y a Gabriel, un opérateur de cinéma qui a parcouru le vingtième siècle l’œil rivé derrière sa caméra : de l’enterrement de Sarah Bernhardt au tournage du Mépris, du défilé de la paix de 1919 au 11 septembre 2001, il aura été le témoin muet d’un monde chaotique, et de certains de ses vertiges. Il y a Adrien, son petit-fils, qui est journaliste spécialisé dans les choses numériques qui envahissent désormais nos vies. Et il y a le roman qu’Adrien a décidé d’écrire sur son grand-père.
En vingt-quatre chapitres, raconter une vie. Vingt-quatre chapitres comme les vingt-quatre images qui font chaque seconde d’un film. Vingt-quatre chapitres pour tenter de saisir la vérité : que reste-t-il de ce qui n’est plus là ? Que connaît-on de ce qu’on a vu sans le vivre ? Que faire, aujourd’hui, de tant d’images ?


FINITUDE


Le Parfum des cendres, de Marie Mangez
Embaumeur, Sylvain Bragonnard a le don de cerner les personnalités, celles des vivants comme celles de morts, grâce à leurs odeurs. Cette manière insolite de dresser des portraits stupéfie Alice, une jeune thésarde qui, curieuse impénitente, veut percer le mystère de cet homme bourru et taiseux. Peu à peu, elle l’apprivoise et comprend ce qu’il cache.
Premier roman.


LE NOUVEL ATTILA


Tu aimeras ce que tu as tué, de Kevin Lambert
À Chicoutimi, nombre d’enfants connaissent des fins tragiques : viols, accidents ou meurtres violents. Mais la plupart ressuscitent et prennent ainsi leur vengeance. Faldistoire mène la danse des ressuscités et détourne du droit chemin son ami Almanach, en organisant des rodéos de la mort dans son quartier.

Pour que je m’aime encore, de Maryam Madjidi
Une petite fille qui grandit dans la banlieue parisienne vit une épopée tragi-comique, entre le combat avec son corps, sa relation avec ses parents, son évolution à l’école et ses rêves d’une ascension sociale qui lui permettrait de vivre de l’autre côté du périphérique.


BILAN


Lecture certaine :
La Fille qu’on appelle, de Tanguy Viel

Lectures probables :
Un ciel rempli d’oiseaux, d’Antoine Choplin
Villa Wexler, de Jean-François Dupont
24 fois la vérité, de Raphaël Meltz
Tu aimeras ce que tu as tué, de Kevin Lambert

Lectures potentielles :
Les garçons de la Cité-Jardin, de Dan Nisand
Ubasute, d’Isabel Gutierrez


À première vue : la rentrée Zulma 2021


Intérêt global :


Comme d’habitude, le nom des éditions Zulma annonce la quasi fin de la rubrique « à première vue ».
Et comme d’habitude, les quatre titres proposés cette année sont à l’image de la maison : voyageurs, joueurs, érudits et ouverts sur le monde. De quoi embarquer pour des périples inattendus, sous les couvertures chatoyantes qui contribuent à la renommée de la marque dirigée par Laure Leroy.


Les Aventures d’Ibidem Serpicon, de René Haddad

Le monde et le quotidien étant ce qu’ils sont, pas souvent reluisants, mieux vaut les réinventer en les repeignant d’un regard neuf et en les parant de mots inattendus, qui jettent couleurs et cocasserie là où il en manque trop souvent.
Voici la vie d’Ibidem Serpicon, qui fait de Paris son terrain de jeux et d’observation, des bus aux bancs des squares, toujours en quête de rencontres sur lesquels il braquera son drôle de regard toujours en éveil.
« À mi-chemin entre le M. Hulot de Tati et le M. Plume de Michaux », dixit l’éditrice : pourquoi pas !

L’Anarchiste qui s’appelait comme moi, de Pablo Martín Sánchez
(traduit de l’espagnol par Jean-Marie Saint-Lu)
co-édition Zulma & La Contre Allée

Pablo Martin Sanchez découvre par hasard sur Internet un homonyme au passé héroïque, un anarchiste condamné à mort en 1924. Né en 1890 à Madrid, il s’exile à Paris où il devient imprimeur typographe puis fréquente des compatriotes anarchistes qui l’enrôlent dans leurs actions militantes.
Épique, virevoltant, joyeusement érudit et à l’imagination foisonnante, ce premier roman espagnol dresse le portrait à la fois réaliste et rêvé des utopies montantes du XXe siècle, dans l’esprit des grands romans populaires où l’amitié, la trahison, l’amour et la peur sont les rouages invisibles qui font tourner le monde.

L’Hôtel du Cygne, de Zhang Yueran

Yu-Ling s’occupe d’un enfant issu d’une famille aisée à Pékin. Dada est fils unique et gâté par ses parents qui sont souvent absents. Un grand pique-nique est organisé au bord du lac par M. Courge qui prévoit de simuler le kidnapping du garçon pour changer de vie grâce à l’argent de la rançon. Mais le plan échoue lorsque la radio annonce l’arrestation du grand-père et du père de Dada.

Ce que Frida m’a donné, de Rosa Maria Unda Souki
(traduit de l’espagnol (Venezuela) par Margot Nguyen Béraud et l’auteure)

Il faudrait relever tous les romans prenant pour sujet Frida Kahlo : je présume que la liste serait impressionnante…
En voici donc un de plus. Teinté d’autobiographie par ailleurs, puisqu’il s’agit d’une sorte de dialogue artistique entre Frida et l’auteure.
Tout commence alors que Rosa Maria Unda Souki attend l’arrivée du Brésil des tableaux destinés à son exposition à venir au Couvent des Récollets. Elle profite de ce temps de latence pour reconstituer le cheminement qui l’a conduit à cet accomplissement, consacrant cinq ans à la figure emblématique de Frida Kahlo en peignant sa célèbre Maison bleue et constituant une œuvre picturale d’une richesse saisissante.
Un livre illustré de dessins au graphite et des tableaux originaux de l’auteure.


BILAN


Lecture probable :
Les Aventures d’Ibidem Serpicon, de René Haddad

Lecture potentielle :
L’Anarchiste qui s’appelait comme moi, de Pablo Martín Sánchez