Articles tagués “écologie

À première vue : la rentrée de l’Olivier 2020

logo


Intérêt global :

joyeux


À bord du navire l’Olivier, on aborde la rentrée littéraire 2020 avec une nouvelle vice-capitaine à bord, l’excellente éditrice Nathalie Zberro, déjà passée sous les branches de l’arbre avant un long et fructueux crochet à la tête du département étranger des éditions Rivages.
Du côté des auteurs en lice, on reste aussi largement en famille, puisque trois d’entre eux (sur cinq) sont des noms familiers de la maison. Au programme : quatre romans, et un essai d’un grand nom des lettres américaines qui devrait avoir les faveurs de la presse.


Florence Seyvos - Une bête aux aguetsUne bête aux aguets, de Florence Seyvos

Le Garçon incassable reste un très grand souvenir de lecture, poignant, créatif et d’une profonde justesse. Le titre du nouveau roman de Florence Seyvos annonce une intrigue marquée par l’étrangeté et l’inquiétude, qui ne devrait pas être dénuée d’émotion et d’empathie, qualités dont l’auteure est naturellement vibrante. Elle narre ici l’histoire d’Anna, une jeune fille cantonnée dans la peur, et convaincue de voir et d’entendre des choses que personne d’autre ne perçoit. Des voix, des lumières aux fenêtres, des ombres dans les couloirs… Suivie et traitée depuis des années par un mystérieux médecin, Anna s’interroge sur ce qu’elle est réellement, et sur ce qu’elle pourrait devenir.

Thomas Flahaut - Les nuits d'étéLes nuits d’été, de Thomas Flahaut

Ostwald, son singulier premier roman, a commencé à distinguer Thomas Flahaut comme auteur à surveiller. Voici son deuxième, encore une fois ancré dans l’est – à tel point qu’on franchit la frontière pour passer en Suisse et découvrir les Verrières, petite ville frontalière où ont grandi Thomas, Mehdi et Louise, les trois héros du livre. De formidable terrain de jeux pour gamins, l’endroit devient, le temps d’un été, laboratoire d’entrée dans l’âge adulte. Comme leurs pères avant eux, les deux garçons entrent à l’usine, centre névralgique de la région, tandis que Louise utilise l’endroit comme lieu d’étude pour sa thèse sur les ouvriers frontaliers. Chacun à sa manière, ils confrontent leurs espoirs de vies meilleures et d’évasions sociales à un univers professionnel plus violent que jamais.

Jean-Pierre Martin - Mes fousMes fous, de Jean-Pierre Martin

Auteur d’essais et de fictions chez différents éditeurs (Seuil, Gallimard, Autrement entre autres), Jean-Pierre Martin rejoint les éditions de l’Olivier pour présenter ses Fous – ou, plus exactement, les fous de son héros, Sandor, persuadé d’attirer les personnalités atypiques et décrochées du réel dès qu’il met un pied dehors. De quoi se demander si lui-même ne serait pas un peu fou…

Robin Robertson - WalkerWalker, de Robin Robertson
(traduit de l’anglais par Josée Kamoun)

Premier roman d’un éditeur et poète britannique, Walker nous transporte de l’autre côté de l’Atlantique, dans les pas d’un vétéran de la Seconde Guerre mondiale qui tente de trouver sa place dans un monde qu’il voit désormais comme un gigantesque film noir – à la manière de tous ces longs métrages hollywoodiens dans lesquels il se réfugie lorsque la fuite est trop dure. De New York à Los Angeles, en quête d’un emploi et d’un sens à sa vie, Walker arpente un monde vaste et fascinant où tout reste danger. Fidèle aux origines de sa plume, Robertson déploie sa fiction sous la forme d’un poème épique, faisant de son roman une odyssée moderne.

Jonathan Franzen - Et si on arrêtait de faire semblantEt si on arrêtait de faire semblant ?, de Jonathan Franzen
(traduit de l’anglais (États-Unis) par Olivier Deparis)

À la manière de l’autre Jonathan publié en France par les éditions de l’Olivier (Safran Foer), Franzen est un romancier qui a des idées et des opinions, et qui les exprime avec talent sous d’autres formes que la fiction. Démonstration avec ce recueil d’essais et d’articles, rédigés entre 2001 et 2019, qui développe des réflexions diverses sur la littérature, les nouvelles technologies, le monde dans lequel nous vivons ou l’écologie. Le texte qui donne son titre au livre, publié l’année dernière dans le New Yorker et consacré au réchauffement climatique, avait créé la polémique. Signe que, face à l’intelligence, nul ne peut rester insensible, pour le meilleur ou pour le pire.


BILAN


Lecture certaine :
Une bête aux aguets, de Florence Seyvos

Lectures potentielles :
Les nuits d’été, de Thomas Flahaut
Walker, de Robin Robertson


À première vue : la rentrée Flammarion 2020

logo


Intérêt global :

sourire léger


Sept titres. Voici enfin un « gros » éditeur qui semble avoir compris les enjeux de la crise et qui a réellement resserré son programme de rentrée. Par ailleurs, Flammarion envoie ses poids lourds en première ligne – Alice Zeniter, Serge Joncour, Philippe Djian -, histoire d’assurer le coup. Comme souvent avec cette maison, c’est solide, pas forcément clinquant, mais on peut d’ores et déjà être sûr qu’elle tiendra son rang dans les places d’honneur.


TÊTES D’AFFICHE


Alice Zeniter - Comme un empire dans un empireComme un empire dans un empire, d’Alice Zeniter

Il y a trois ans, L’Art de perdre (prix Goncourt des Lycéens) avait enfin propulsé cette jeune romancière prometteuse sous les projecteurs, et à raison. Alice Zeniter se retrouve donc forcément attendue pour son retour, qu’elle a choisi de mener sur une voie plus contemporaine et politique.
Elle y suit en effet le parcours de deux jeunes gens, deux trentenaires qui essaient, chacun à leur manière, de repenser le monde dans lequel nous vivons. L’un, Antoine, est assistant parlementaire, et se demande comment renverser la détestation de l’action politique (et de ses acteurs) qui semble gagner une frange de plus en plus importante de la population. L’autre, L, est hackeuse, et œuvre en coulisses et en toute illégalité pour démolir les privilèges indus, punir les mauvaises pratiques et tenter d’abattre ceux qui creusent chaque jour un peu plus les inégalités. Ils ne sont ni « méchants » ni « gentils ». Parce qu’ils veulent encore croire qu’un autre monde est possible, ils se battent avec leurs petites armes, leur volonté et leur espoir.
J’ai lu les premières pages : l’écriture est puissante, le regard affûté, le ton mordant d’emblée. Alice Zeniter paraît au rendez-vous. Si c’est le cas de bout en bout, bonne nouvelle !

Serge Joncour - Nature humaineNature humaine, de Serge Joncour

Fidèle de la rentrée littéraire (un roman tous les deux ans environ) et des listes de meilleures ventes, Serge Joncour est la deuxième locomotive de Flammarion. Il nous ramène sur cette nuit de terrible tempête sur laquelle, comme un signe du destin, s’acheva 1999 et commencèrent les années 2000. Tandis que les éléments se déchaînent à l’extérieur, un homme reste reclus dans sa ferme du Lot. Ce qu’il craint, ce n’est pas la violence du ciel que l’arrivée des gendarmes. Car ils viendraient mettre un point final à son histoire, qui est aussi celle du monde paysan en France, et au-delà, toute une manière de concevoir la société.
Avec ambition, Joncour s’attache à remonter trente ans de l’Histoire récente du pays, et à essayer de comprendre comment nous en sommes arrivés là. Un socle humain pour sonder le politique, voilà encore un roman qui devrait faire parler de lui.

Philippe Djian - 2030 (160920)2030, de Philippe Djian

Mine de rien, c’est un petit événement dans le Landerneau (ou pas). Après avoir été longtemps l’une des plumes phares de Gallimard, Philippe Djian rejoint l’écurie Flammarion avec un titre qui se passe de commentaire.
2030, ça paraît encore loin, non ? C’est demain. C’est presque déjà aujourd’hui. Dans ce roman qui joue d’une légère anticipation pour mieux éclairer le présent, Djian interroge un monde qui continue à courir à sa perte. Greg, son héros, est tiraillé entre son patron, à la tête d’un laboratoire aux pratiques litigieuses (et accessoirement mari de sa sœur), et sa nièce Lucie qui s’engage à fond dans la lutte pour l’écologie – à la manière de de cette jeune filles suédoise qui, à la fin des années 2010, faisait office de Jeanne d’Arc de l’environnement…


SOLEIL DE MINUIT


Eric Laurrent - Une fille de rêveUne fille de rêve, d’Eric Laurrent

Encore un transfuge, tiens. Mais celui-ci fera moins de bruit que Djian. Eric Laurrent a pourtant publié douze romans aux éditions de Minuit avant d’arriver cette année chez Flammarion. Il y amène Nicky Soxy, figure centrale de son précédent roman, Un beau début, dans lequel il relatait ses origines à la fois modestes et cradingues. En effet, avant d’être cette vedette éphémère dont le seul talent est d’être célèbre pour être célèbre, elle fut Nicole Sauxilange, camarade de classe du narrateur et, accessoirement, fille de son grand-père (oui, beurk). Dans Une fille de rêve, Eric Laurrent s’attache à raconter l’éclosion de la star, ses splendeurs et misères de courtisée moderne la vouant à une disparition aussi brutale que son apparition.


AU CŒUR DES (IM)POSSIBLES


Mathilde Alet - Sexy SummerSexy Summer, de Mathilde Alet

Après avoir parcouru les premières pages de ce roman, je crois qu’il serait judicieux de ne pas le juger trop vite, sur la mauvaise mine de sa couverture bas de gamme et son titre racoleur de bluette pour ados. (De l’importance de l’emballage, encore une fois.)
D’adolescence il est bien question ici, mais pas sous l’angle convenu auquel on pourrait s’attendre. Juliette, la jeune héroïne du troisième roman de Mathilde Alet (après deux premiers publiés en Belgique chez Luce Wilquin), souffre de la « maladie des ondes », ce qui pousse ses parents à quitter Bruxelles pour s’installer à la campagne. Là, ils pensent avoir fait le nécessaire pour préserver leur fille de la douleur. Mais les étendues désertes du plat pays peuvent receler d’autres formes de violence…
En rédigeant cette présentation, je repense à Adeline Dieudonné et son formidable premier roman, La Vraie vie. Méfions-nous des jeunes romancières belges, elles ont tendance à avoir du talent.

Nicolas Rodier - Sale bourgeSale bourge, de Nicolas Rodier

Là encore après examen des premières pages, je suis un peu moins convaincu par ce premier roman. Aîné d’une famille nombreuse des milieux aisés où l’on vit ancré dans la certitude qu’on a tous les droits, Pierre a néanmoins grandi dans la violence, sous la coupe notamment d’une mère tyran. Devenu adulte, il finit par reproduire le même schéma et se retrouve en garde à vue après avoir frappé sa femme. L’occasion d’opérer un retour en arrière et de chercher dans son enfance « privilégiée » les racines de son mal…
Le sujet – sonder les origines de la violence dans les milieux bourgeois – est intéressant, même s’il n’est pas neuf. Sur le peu que j’ai lu, toutefois, le style m’a paru manquer un peu de relief. À voir, peut-être, sur la longueur.

Couvertures_Rentree.inddInge en guerre, de Svenja O’Donnell
(traduit de l’anglais par Pierre Guglielmina)

La guerre observée du côté des femmes allemandes. Voilà un point de vue qu’on n’a sans doute pas trop l’habitude de rencontrer, et qui pourrait donner de l’intérêt à ce récit de Svenja O’Donnell. Celle-ci, en remontant vers le passé toujours gardé secret de sa grand-mère Inge, se livre à une quête des origines, de la vérité familiale envers et contre tout.


BILAN



Lecture probable

Comme un empire dans un empire, d’Alice Zeniter

Lectures envisageables
Sexy Summer, de Mathilde Alet
Nature humaine, de Serge Joncour


À première vue : la rentrée Actes Sud 2020

logo


Intérêt global :

neutrre


Choix de l’ordre alphabétique oblige, honneur donc à la petite maison arlésienne devenue très grande. J’ai dénombré neuf nouveautés à paraître dans cette rentrée, ce qui est encore beaucoup mais plus modéré que les années précédentes (treize en 2018, par exemple).
Du côté des petits événements du monde éditorial, Actes Sud enregistre l’arrivée de Muriel Barbery, auteure de L’Élégance du hérisson et transfuge de Gallimard.
Pour le reste, pas de bouleversement à première vue, puisque le programme aligne essentiellement des noms connus de la maison. À tel point qu’on retrouve trois noms déjà présents ensemble lors de la rentrée 2017 (Lafon, Ducrozet, Ferney). On peut déjà dire que cette si particulière rentrée 2020 ne sera pas celle des prises de risque pour Actes Sud.
À suivre tout de même, un premier roman américain particulièrement dans l’air du temps, et qui devrait faire parler de lui.


LA TÊTE D’AFFICHE


Chavirer, de Lola Lafon

Lola Lafon - ChavirerDepuis La Petite communiste qui ne souriait jamais, revisitation romanesque de l’histoire de Nadia Comaneci, Lola Lafon est devenue une valeur sûre d’Actes Sud. Dans ce nouveau roman, elle choisit à nouveau une danseuse comme héroïne – mais une danseuse, non pas de compétition, mais de plateau télé, une artiste qui, par le prisme de la télévision, fait beaucoup pour rendre la danse accessible et populaire auprès du grand public.
Cléo, cependant, cache un terrible secret, ancré dans son adolescence. À l’âge de 13 ans, elle est recrutée par une certaine Fondation de la vocation, qui dissimule une organisation de prédation sexuelle. Victime, elle devient complice et coupable, en convainquant d’autres filles de la suivre dans le piège. Lorsque l’affaire resurgit trente ans plus tard, Cléo doit affronter son passé…
L’écriture précise et exigeante de Lola Lafon, sa finesse et son engagement ont tout pour transcender le sujet et faire de ce livre un jalon de la rentrée.


D’ACTUALITÉ


Margaret Wilkerson Sexton - Un soupçon de libertéUn soupçon de liberté, de Margaret Wilkerson Sexton
(traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Laure Mistral)

La saga d’une famille noire de la Nouvelle-Orléans sur trois générations. Les existences d’Evelyn, Jackie et T.C. s’entremêlent et montrent comment, dans une nation en mutation, les maux de la communauté noire américaine restent, eux, les mêmes.
Comme ses personnages, Margaret Wilkerson Sexton est née et a grandi à la Nouvelle-Orléans. Si son premier roman, remarqué aux Etats-Unis lors de sa parution, est de qualité, il devrait occuper l’avancée des tables des libraires et la une de la presse spécialisée en raison de son sujet, évidemment brûlant.


DOMAINE ÉTRANGER


Salman Rushdie - Quichotte (couv FR)Quichotte, de Salman Rushdie
(traduit de l’anglais par Gérard Meudal)

S’il est un romancier contemporain qui a le picaresque dans le sang, c’est bien Salman Rushdie. Rien d’étonnant, donc, à le voir réinventer l’un des personnages les plus emblématiques de la littérature, fleuron de la littérature picaresque né de l’imagination de Cervantes. Histoire de s’amuser un peu, il fait de Quichotte un vieux représentant de commerce qui tombe raide amoureux d’une vedette de la télévision. Il se lance dans une quête épique et amoureuse à travers les États-Unis, accompagné de son fils imaginaire, Sancho.

Enrique Vila-Matas - Cette brume insenséeCette brume insensée, d’Enrique Vila-Matas
(traduit de l’espagnol par André Gabastou)

Deux frères. L’un, Simon, est traducteur de « premiers jets » et fournisseur officiel de citations pour écrivains. L’autre, Rainer, qui vit retiré à New York depuis vingt ans, est devenu un auteur culte, notamment grâce au travail occulte de Simon.
À la mort de leur père, ils se retrouvent pour la première fois à Barcelone, le jour même où la Catalogne proclame son indépendance. Dans une ambiance étrange, tandis que des hélicoptères quadrillent le ciel de la ville, les deux frères se mettent à régler leurs comptes…
Connaissant l’auteur, il faut s’attendre à une réflexion pointue et ludique sur la littérature. Et puis la vie, la mort, tout ça.

Sara Omar - La Laveuse de mortLa Laveuse de mort, de Sara Omar
(traduit du danois par Frédéric Fourreau)

Parce qu’elle est née fille et non garçon, Frmesk est en butte à la violence de son père. Pour la sauver, sa mère décide de la confier à ses propres parents. Lui, colonel à la retraite, est un érudit, éclairé sur tous les sujets, à commencer par l’Islam. Elle est laveuse de mort, qui s’occupe des corps des femmes laissées pour compte. Il faudra toute leur générosité et leur amour pour préserver au mieux la petite fille de la violence et de l’intolérance qui règnent dans leur pays, le Kurdistan…


LA TRANSFUGE


Muriel Barbery - Une rose seuleUne seule rose, de Muriel Barbery

Après quatre romans publiés chez Gallimard, dont son deuxième, L’Élégance du hérisson, fut un triomphe aussi énorme qu’inattendu, Muriel Barbery arrive donc chez Actes Sud.
Dans son nouveau livre, elle raconte l’histoire d’une femme n’ayant jamais connu son père, qui apprend à quarante ans la disparition de ce dernier, et l’existence d’un testament qui la concerne. Elle part au Japon, où vivait ce père inconnu contre lequel elle a élevé un mur de colère. Sur place, guidé par Paul, l’assistant de son père, elle entame un long chemin vers la réconciliation, qui passe aussi par la découverte d’une culture japonaise dont elle va apprendre à se nourrir.


DOMAINE FRANCOPHONE


Alice Ferney - L'intimitéL’Intimité, d’Alice Ferney

Après le beau succès des Bourgeois (2017), une grande saga familiale, Alice Ferney revient avec un roman polyphonique qui suit trois personnages en quête d’amour, de vie de famille, de paternité ou de maternité (ou non). Une réflexion sociétale et éthique, mêlée de considérations philosophiques, qui ausculte notre manière de concevoir la vie intime.

Christian Garcin - Le Bon, la Brute et le RenardLe Bon, la Brute et le Renard, de Christian Garcin

Un « road-trip taoïste », selon son éditeur. On y suit trois Chinois perdus dans le désert californien, qui cherchent la fille de l’un d’entre eux ; deux policiers américains qui, au même endroit, cherchent un autre disparu ; et un journaliste chinois, auteur de romans noirs, qui enquête à Paris sur la disparition de la fille de son patron. Trois intrigues en miroir, au service d’une comédie existentielle. Deuxième roman de Garcin chez Actes Sud, après des passages chez Gallimard, Verdier et Stock.

Magyd Cherfi - La part du SarrasinLa Part du Sarrasin, de Magyd Cherfi

Suite de Ma part de Gaulois, gros succès de 2016, où l’auteur relatait comment il était devenu le premier bachelier de sa cité. Magyd Cherfi, figure du groupe Zebda, poursuit ici son récit autobiographique en racontant l’après-Bac, sa quête d’identité musicale et d’identité tout court, face à la violence et au racisme, dans la nécessité d’inventer de nouvelles voix, de nouvelles manières de chanter la rage et l’espoir.

Pierre Ducrozet - Le grand vertigeLe Grand vertige, de Pierre Ducrozet

Ce pourrait être un roman purement opportuniste sur un autre sujet d’actualité primordial, l’écologie. Le pitch m’intéresse pourtant et donne envie d’espérer. Adam Thobias, pionnier sincère et iconoclaste de la pensée environnementale, se voit proposer la direction très officielle et très politiquement correcte d’une “Commission Internationale sur le Changement Climatique et pour un Nouveau Contrat Naturel”. Loin d’avoir l’intention de se couler dans le moule, il y voit l’occasion d’imposer sa patte sur le sujet et de secouer les immobilismes…

Ilan Duran Cohen - Le petit polémisteLe Petit polémiste, d’Ilan Duran Cohen

Alain Conlang est polémiste professionnelle, passé maître dans l’art des saillies et autres provocations médiatiques qui le rendent populaire, notamment auprès des jeunes, plus qu’ils ne le font détester. Jusqu’au jour où il dérape en laissant échapper, dans un dîner mondain terrassant d’ennui, une remarque sexiste. Une limite est franchie, qui précipite le provocateur de l’autre côté de la barrière, le mauvais côté, où l’on devient le sujet des polémiques, et d’où il semble impossible de sortir par le haut…


BILAN


Lectures potentielles :
Chavirer, de Lola Lafon
Le Grand vertige, de Pierre Ducrozet

Et :
Un soupçon de liberté, de Margaret Wilkerson Sexton


Défaite des maîtres et possesseurs, de Vincent Message

Signé Bookfalo Kill

Au début, on n’y voit que du feu. C’est notre monde. Nos villes, nos rues polluées. Notre manière d’interagir. Et pourtant, quelque chose gêne. Une vague approximation, une distance inhabituelle, une froideur qui laisse penser que nous entrons dans un futur, proche certes, mais hors de notre portée actuelle. On tarde à comprendre.
Le narrateur s’appelle Malo Cleys. Un soir qu’il rentre chez lui, il découvre qu’Iris, la femme avec qui il vit, a disparu. Il panique, s’inquiète. A raison. Peu après, il apprend qu’Iris a eu un accident. Elle marchait au bord d’une route et a sûrement été renversée. Elle est gravement blessée, la moitié d’une de ses jambes est perdue. Il faut opérer, tenter une greffe. Mais Malo tarde à agir. Iris vit avec lui en toute clandestinité. Il la traite en humaine de compagnie, alors qu’il l’a arrachée illégalement à un élevage (où certains humains sont conditionnés avant d’être abattus pour être mangés), ce qui est interdit.
Malo, qui est de la race des nouveaux maîtres et possesseurs de la Terre, risque gros. Mais son amour pour Iris est plus fort que tout, et il est prêt à prendre les risques nécessaires pour la sauver…

Message - Défaite des maîtres et possesseursContrairement à ce que vous pourriez imaginer, Défaite des maîtres et possesseurs n’est pas un traité anarchiste, et encore moins un roman de science-fiction. Il emprunte légèrement au genre, bien sûr, pour fournir une structure implicite à l’intrigue – l’emprunt majeur étant celui d’une population venue d’ailleurs pour coloniser notre planète afin d’y survivre. Mais si Vincent Message évite avec soin le terme d’extra-terrestre, qui n’est mentionné qu’une fois pour mieux réduire sa pertinence à néant, ce n’est pas par hasard. D’ailleurs, on oublie très vite ce dispositif, car pour le reste, le romancier s’attache à décrire un monde aussi réaliste et proche du nôtre que possible.

Pourquoi, dès lors, faire ce choix pseudo dystopique ? Pour élever notre point de vue. De la sorte, c’est toute notre manière de vivre que Vincent Message passe au crible. Et il ne laisse rien au hasard. Écologie, pollution, cruauté envers les animaux, déconsidération de l’individu au fur et à mesure de son vieillissement, rituels sociaux : en faisant de l’humanité une espèce dominée que les colons traiteraient comme des bêtes, il nous confronte à nos dérives, à notre aveuglement, à notre propre bestialité d’autant moins acceptable que nous sommes supposément des êtres doués de raison.
On oublie très vite la nature « extra-terrestre » du narrateur pour comprendre que les maîtres et possesseurs du titre, c’est nous. Et que chaque jour qui passe signifie davantage notre défaite.

L’idée narrative de Message est très simple, d’aucuns diraient simpliste. C’est justement ce qui la rend redoutablement efficace. Certains passages sont insoutenables (la description du fonctionnement des abattoirs où sont tués les hommes élevés pour être mangés…), l’ensemble du récit met terriblement mal à l’aise. Assez pour que nous changions d’attitude ? Ne rêvons pas, un roman ne peut pas changer le monde. Mais s’il contribue à nous réfléchir, à nous sortir de notre zone de confort, c’est déjà ça. Défaite des maîtres et possesseurs est de ces livres.
Maintenant, à vous de voir.

Défaite des maîtres et possesseurs, de Vincent Message
Éditions du Seuil, 2016
ISBN 978-2-02-130014-7
297 p., 18€


Le Règne du vivant, d’Alice Ferney

Signé Bookfalo Kill

Le journaliste norvégien Gérald Asmussen s’intéresse à Magnus Wallace, fondateur de l’association écologiste Gaïa, devenu célèbre pour ses actions coup de poing à la limite de la légalité contre tous ceux qu’il considère comme des bourreaux de la mer et de sa faune : pêcheurs de baleine, massacreurs de requins, ratisseurs des océans dont les techniques de pêche détruisent tout sur leur passage…
Communicant hors pair, animé par une force de conviction et un amour inébranlable de la mer, Wallace ne tarde pas à fasciner Asmussen, en dépit de sa réputation sulfureuse d’activiste terroriste, y compris dans les milieux écologistes qui désapprouvent ses méthodes violentes. Le journaliste s’embarque alors à son bord, caméra au poing, pour témoigner de son combat…

Ferney - Le Règne du vivantOn n’attendait pas Alice Ferney à la barre d’un tel bateau littéraire. Connue pour des livres questionnant le sentiment amoureux ou la féminité, la romancière surprend avec ce roman et c’est tant mieux. Certes, l’écologie est plus que jamais dans l’air du temps, mais c’est un sujet si grave pour notre survie à tous qu’on n’en parlera jamais trop. Et les faits de barbarie que dénonce Le Règne du vivant sont si effroyables qu’ils frapperont sans doute plus d’un lecteur.

En s’inspirant du personnage haut en couleurs de Paul Watson, leader de l’association Sea Sheperd après avoir été exclu de Greenpeace en raison de ses prises de position trop radicales, Alice Ferney met en lumière un combat finalement mal connu, où la communauté internationale démontre une fois de plus son impuissance à lutter autrement que par des discours creux, non suivis d’actes, contre des pays motivés par leurs seuls intérêts, notamment le Japon.
Dans des scènes parfois très dures, elle éclaire le massacre aveugle des requins, dont les ailerons sont très convoités en Chine pour en faire des soupes, évoque le péril qui pèse sur l’archipel préservé des Galapagos, décrit la chasse industrielle des baleines – consacrant en regard quelques très belles pages sur la beauté de l’océan et de ses créatures, qui appuient avec poésie son plaidoyer évident pour une véritable défense de l’environnement.

Voilà pour le propos, évidemment irréprochable. Parlons maintenant de la forme, car Le Règne du vivant est, ne l’oublions pas, un roman. Et c’est peut-être là que le bât blesse, un peu, non pas par le style, vif et puissant, mais par un curieux manque d’équilibre. Ce livre, qui raconte la vie d’un homme tourné vers l’action, semble parfois paradoxalement trop statique, trop « bavard ».
Submergée sans doute par la masse d’informations passionnantes à retranscrire, Alice Ferney consacre de nombreuses pages à évoquer les théories de son Magnus Wallace, à rapporter ses propos ainsi que ceux de ses proches, plutôt qu’à mettre en scène ses actes, ses luttes en mer. On est plus proche d’un documentaire que d’un roman d’aventures, ce que le choix d’un narrateur journaliste favorise d’ailleurs. C’est un choix estimable, et encore une fois, j’ai beaucoup appris à la lecture de ce livre, mais il m’a un peu laissé sur ma faim pour cette raison. Surtout que les quelques scènes d’action en mer sont à chaque fois fortes, saisissantes ; elles auraient mérité pour moi un peu plus de place.

Le Règne du vivant, d’Alice Ferney
  Éditions Actes Sud, 2014
ISBN 978-2-330-03595-2
206 p., 19€

Découvrez l’article de Val, qui fait de ce roman l’un de ses grands coups de coeur de la rentrée et le dit avec force sur son blog Les quotidiennes de Val.


L’Île du Point Némo, de Jean-Marie Blas de Roblès

Signé Bookfalo Kill

Quand on s’appelle John Shylock Holmes, pas étonnant d’être irrésistiblement attiré par les mystères les plus étonnants – même si on n’a aucun lien avec le célèbre détective ! Aussi, lorsque Lady MacRae mandate l’intéressé pour retrouver l’Anankè, un diamant de très grande valeur qu’on a soutiré à son coffre-fort, et que dans le même temps, on retrouve non loin de là trois pieds chaussés de baskets de marque Anankè aux pointures différentes, il n’hésite pas une seconde à se lancer dans l’aventure, en compagnie de Grimod, son majordome noir, de son ami Martial Canterel, aussi riche qu’excentrique et opiomane au dernier degré (et par ailleurs ancien amant de Lady MacRae), et de Miss Sharrington, secrétaire de ce dernier…

…et ce résumé, sincèrement, c’est la version courte et simplifiée ! Car le nouveau roman de Jean-Marie Blas de Roblès est infiniment plus riche, plus fou, plus foisonnant, plus complexe, plus exaltant, plus drôle – bref, plus tout que ce que les quelques lignes ci-dessous laissent imaginer.

Blas de Roblès - L'Île du Point NémoImaginer, tiens, d’ailleurs, c’est le maître-mot de ce livre-trublion qui clame son amour de la littérature, et notamment de la littérature d’aventure, Jules Verne en tête (mais aussi Dumas, Conan Doyle ou Lovecraft). Savant sans ostentation, privilégiant toujours l’histoire qu’il raconte plutôt que d’avoir la vanité d’étaler ses connaissances (pourtant immenses), Blas de Roblès s’autorise toutes les excentricités et ne refuse rien à son inventivité. Pour le dire autrement, ça part dans tous les sens et c’est jubilatoire.
De longs et périlleux voyages par tous les moyens de transports possibles, trains (dont le Transsibérien), bateaux, voitures, et même un dirigeable, des personnages tous plus dingues et mystérieux les uns que les autres, des rebondissements à foison, un rythme ébouriffant, des énigmes improbables, des meurtres, des trahisons… Il y a tout cela et bien d’autres choses dans L’Île du Point Némo, animé par une érudition époustouflante et un style virevoltant, riche, plein de verve, qui prouve que, oui, OUI, il y a encore de vrais grands écrivains en France.

Je le dis d’autant plus volontiers que Jean-Marie Blas de Roblès va encore plus loin avec ce livre, dont le récit d’aventure n’est qu’une composante. Un récit dans le récit, pour être précis, avec une bonne dose de mise en abyme, car entre deux péripéties de Holmes et compagnie, l’auteur imbrique d’autres histoires qui lui répondent étonnamment, en mêlant tellement de choses étonnantes et passionnantes qu’il serait dommage de chercher à les résumer ici. Sachez seulement, par exemple, qu’il sera question d’une usine de fabrication de liseuses électroniques, ou de la tradition de lecture à haute voix dans les ateliers de fabrication de cigares à Cuba…
Le ton y varie également, passant de passages joyeusement égrillards (hello Rabelais !) à d’autres relevant du naturalisme pur et dur (coucou Zola !), dans un mélange audacieux des genres et des styles qui fonctionne à plein régime.

En relisant ce que je viens d’écrire, je constate, un peu dépité, que je suis loin de rendre justice à ce chef d’œuvre (oui, j’ose le terme !)… Que dire d’autre, ou de mieux ? C’est simple, en fait : lâchez tout ce que vous faites, foncez chez votre libraire, achetez L’Île du Point Némo et plongez-vous dedans séance tenante. Superbement écrit, génialement pensé et construit, merveilleusement excitant, d’une liberté totale, c’est de loin mon plus gros coup de cette rentrée littéraire 2014 !

L’Île du Point Némo, de Jean-Marie Blas de Roblès
  Éditions Zulma, 2014
ISBN 978-2-84304-697-1
464 p., 22,50€


A première vue : la rentrée Actes Sud 2014

Chez Actes Sud, on attendait de grosses pointures habituelles : Laurent Gaudé, Matthias Enard… qui ne seront finalement pas du grand jeu de la rentrée littéraire. La plupart des sept romans en lice ne manquent néanmoins ni de noms connus, ni d’intérêt.

Vuillard - Tristesse de la terreCONQUÊTE DE L’OUEST : Tristesse de la terre : une histoire de Buffalo Bill Cody, d’Eric Vuillard (lu)
Peu connu (pour l’instant) du grand public, Eric Vuillard est à l’inverse un chouchou des libraires, à qui ses récits documentaires plaisent beaucoup. En s’intéressant à l’une des grandes mais complexes figures de la conquête de l’ouest, William Frederick Cody dit Buffalo Bill, et à son spectacle itinérant, le Wild West Show, ce romancier atypique élabore une réflexion qui entremêle culture du spectacle à l’américaine, détournement de l’Histoire, traitement inhumain des Indiens et le rapport que nous entretenons, nous, avec tout ceci. Une œuvre pleine d’acuité, d’empathie et d’humanité. Foudroyant d’intelligence.

Ferney - Le Règne du vivantÉCOLO : Le Règne du vivant, d’Alice Ferney
On n’attendait pas forcément la romancière dans ce registre, mais tant mieux. A travers l’histoire d’un journaliste embarquant sur un navire partant lutter contre la pêche illégale en zone protégée, Alice Ferney s’intéresse ici à la défense de l’environnement, notamment par des activistes dans l’esprit de ceux de Greenpeace, qui luttent par tous les moyens contre les pilleurs des mers et les destructeurs sans morale de la faune. Prometteur.

ICÔNES ET DÉCHÉANCES : Bye bye Elvis, de Caroline de Mulder
Un roman étonnant, sur le papier au moins, qui confronte la trajectoire du roi du rock, Elvis Presley himself – notamment sa déchéance et sa triste fin -, à celle d’un vieil Américain vivant à Paris, au service duquel entre une femme qui va tout faire pour l’aider. Un lien existe-t-il entre les deux hommes, ne serait-ce que par la fiction ? Réponse à trouver dans ce livre intriguant.

Biancarelli - Orphelins de DieuWESTERN CORSE : Orphelins de Dieu, de Marc Biancarelli
Si Clint Eastwood était corse, il ferait sûrement un film de cette sombre histoire de vengeance, celle d’une jeune femme qui s’adjoint les services de l’Infernu, un tueur à gages terrifiant, pour retrouver ceux qui ont défiguré son frère et lui ont tranché la langue. S’engage alors, dans ces montagnes corses du XIXème siècle, une poursuite sanglante et… impitoyable, bien sûr.

PATRIARCAL : A l’origine notre père obscur, de Kaoutar Harchi
Dans la maison des femmes sont redressés les torts, réels ou supposées, des épouses, soeurs, filles… Une jeune femme qui y est enfermée cherche l’amour de sa mère, qui elle n’attend que la délivrance de son mari. (Résumé Electre)

Py - ExcelsiorIN OU OFF ? : Excelsior, d’Olivier Py
Le nouveau directeur du Festival d’Avignon publie également un roman cette année, l’histoire d’un célèbre architecte qui sait avoir bâti des chefs d’oeuvre mais n’y trouve pas la marque de Dieu, et laisse tout tomber pour se remettre en cause. Quête mystique en perspective.

BRANCHOUILLE : Du sexe, de Boris Le Roy
Voici comment Electre, la base de données des livres chère aux libraires, présente ce livre : « Un roman qui se veut provocateur sur fond de sexe et de théorie du genre. » Je ne sais pas pour vous, mais moi, d’avance, j’ai juste envie de fuir ce truc.


L’Equation de plein été, de Keigo Higashino

Signé Bookfalo Kill

Hari-Plage, station balnéaire de la côte japonaise un peu vieillotte et délaissée par les touristes, est soudain le théâtre de bien des agitations. Une réunion houleuse y oppose écologistes et tenants d’un projet d’exploitation des fonds sous-marins locaux. Puis l’un des deux pensionnaires de l’auberge Kawahata disparaît à la nuit tombée ; on ne retrouve son corps que le lendemain matin, sur des rochers au bord de la mer.
Si ce drame ressemble à un accident, l’affaire se complique lorsqu’on découvre qu’il s’agit d’un certain Tsukahara, ancien policier de Tokyo. Présent sur place pour apporter son éclairage professionnel, le professeur Yukama, aidé par Kyohei, le neveu âgé de dix ans des Kawahata en vacances chez son oncle et sa tante, commence à mener une enquête parallèle à celles que mènent la police locale à Hari-Plage et la nationale à Tokyo…

Higashino - L'Equation de plein étéCe résumé – très simplifié – vous donne le tournis ? Ce n’est rien par rapport à ce qui vous attend à la lecture du nouveau roman de Keigo Higashino. A moins d’être très familier avec la culture nippone, il faut bien avouer que les noms japonais paraissent à la fois exotiques et compliqués au lecteur occidental, et qu’on ne tarde pas à tous les mélanger joyeusement.
Alors, quand il y a pléthore de personnages, comme c’est le cas dans l’Equation de plein été, on s’y perd rapidement. Surtout que Higashino, hormis pour les principaux protagonistes, ne se fatigue pas trop à caractériser. Certains personnages n’ont pas de nom, juste une fonction (et quand il y a des policiers partout dans le livre, on renonce très vite à savoir qui fait quoi) ; et beaucoup d’autres n’ont que leur nom pour exister, ce qui les rend au mieux inintéressants, au pire antipathiques.

J’avais déjà relevé ce défaut dans La Prophétie de l’abeille, publié l’année dernière par Actes Sud, qui m’avait par ailleurs beaucoup déçu. Si l’on met de côté ce problème de caractérisation, L’Equation de plein été est beaucoup plus plaisant à lire, Higashino revenant à ce genre de roman d’investigation tortueux où il s’est déjà illustré avec le Dévouement du suspect X et Un café maison, dans lesquels apparaissaient déjà certains personnages, dont le physicien Yukawa.
En dépit d’un empilement d’histoires plus ou moins utiles, l’intrigue principale se dégage assez vite pour se focaliser sur des problématiques très humaines, assez simples au bout du compte, mais que Higashino excelle à rendre touchantes et profondes – la résolution de l’enquête finissant presque par paraître anecdotique, même si elle clôt ici logiquement un livre étrangement partagé entre naïveté, noirceur et mélancolie. Un croisement improbable entre Agatha Christie et L’Eté de Kikujiro, en quelque sorte !

De fait, les livres de Keigo Higashino ont un drôle de charme, un peu suranné, mêlant modernité des sujets ou du cadre et traditionalisme du récit ou des valeurs (on s’y engueule ainsi souvent, mais toujours poliment). Ce qui fait sans doute de lui un romancier totalement japonais et un authentique objet de curiosité pour les lecteurs de polar.

L’Equation de plein été, de Keigo Higashino
Traduit du japonais par Sophie Refle
  Éditions Actes Sud, coll. Actes Noirs, 2014
ISBN 978-2-330-03199-2
365 p., 22,80€


La Méthode Arbogast, de Bertrand de la Peine

Signé Bookfalo Kill

A la suite d’un enchaînement de circonstances malheureuses, Valentin Noze chute d’une échelle. Ses blessures sont mineures, mais il commence à souffrir de maux de tête épouvantables. Son médecin l’envoie alors chez le docteur Arbogast, hypnothérapeute de son état, qui utilise notamment des grenouilles malgaches pour fabriquer un sérum particulièrement puissant et efficace.
Une rencontre, ainsi que celle de la belle Sybille, secrétaire d’Arbogast, qui va entraîner Valentin dans des aventures rocambolesques jusqu’à Madagascar…

De la Peine - La méthode ArbogastVoilà un roman qui commence bien mais qui s’essouffle vite. Le premier chapitre, qui nous amène à Valentin et à son accident, est plutôt drôle et bien mené. La suite, jusqu’à la rencontre avec Arbogast, tient encore la route. Et puis, petit à petit, le récit se met à partir dans tous les sens, au point de finir par perdre tout enjeu autre que celui de s’amuser. C’est déjà ça, me direz-vous.

Certes, La Méthode Arbogast offre une lecture vive et plaisante. Bertrand de la Peine joue avec les codes du roman d’aventures, qu’il tripatouille dans une histoire qui fleure bon la parodie – mais sans oser l’assumer tout à fait.
C’est en fait un peu le problème de ce roman : il donne l’impression d’effleurer son potentiel et son sujet. La faute peut-être à un style trop neutre pour faire vibrer la note ironique qui aurait donné un caractère beaucoup plus réjouissant à ces péripéties absurdes.

A l’arrivée, la Méthode Arbogast est un livre sympathique, assez rafraîchissant, parfois amusant, mais vite dissoluble dans l’oubli.

La Méthode Arbogast, de Bertrand de la Peine
Éditions de Minuit, 2013
ISBN 978-2-7073-2307-1
126 p., 13€


Only Skin, de Sean Ford

Signé Bookfalo Kill

Cassie et son petit frère Clay arrivent dans une petite ville pour y reprendre la station-service, délaissée par son gérant, leur père Sam, qui a disparu en partant camper dans les bois voisins.
A peine installé, Clay rencontre un étrange petit fantôme, qu’il semble être le seul à voir et dont les intentions à son égard sont troublantes. Pour sa part, Cassie tente de découvrir ce qu’il a pu advenir de Sam, se heurtant à l’hostilité de la plupart des autochtones, à l’exception de Chris, qui travaille avec elle à la station-service, et de Paul, un jeune homme tourmenté par la maladie de son père qui semble héréditaire. Chacun de leur côté, ils se mettent à enquêter, sans se douter qu’ils vont se heurter à des vérités dérangeantes…

Ford - Only SkinOnly Skin – Nouveaux contes de la lente apocalypse est le premier livre de Sean Ford, auteur américain de 33 ans. Jeune et prometteur donc, comme on le découvre à la lecture de cet album en noir et blanc, dont le trait fin a quelque chose de la ligne claire – les personnages présentent d’ailleurs un cousinage avec ceux d’Emile Bravo, par exemple. La référence ne va pas plus loin, le dessinateur développe par ailleurs une atmosphère qui lui est propre – et qui s’avère d’ailleurs très vite prégnante.

Sean Ford réussit en effet un mix détonant entre un univers réaliste, avec son cadre de petite ville américaine typique aux lieux emblématiques (la station-service, le diner, le city hall), et une pointe de fantastique légère mais omniprésente, qui s’épanouit dans les décors naturels, notamment dans la forêt. Les lignes droites et régulières des maisons et de la rue principale laissent alors la place à davantage de mouvement, de flou et de menace – à l’image du mystère qui y règne.

Happé par les différentes intrigues parallèles qui se mettent rapidement en place, on n’a pas d’autre choix que de tourner de plus en plus vite les pages, d’autant plus que le rythme va crescendo et n’accorde aucun répit au lecteur ; c’est d’ailleurs presque trop dans la dernière partie, qui donne le tournis et l’impression d’une moindre maîtrise, même si Sean Ford tient le cap jusqu’au bout sans trembler, ni renoncer à une fin étonnante et assez sombre.

Tout en menant son histoire tambour battant, Ford déroule plusieurs thématiques : paternité et filiation, responsabilité éducative, soucis écologiques… qui s’emboîtent et se répondent toutes. Only Skin est une première œuvre singulière, à la fois ludique et engagée, atteignant l’équilibre entre plaisir pur de la lecture et intelligence du récit avec une maturité prometteuse pour la suite. Une belle découverte.

Only Skin, Nouveaux contes de la lente apocalypse, de Sean Ford
Traduit de l’anglais (USA) par Renaud Cerqueux
Éditions Rackham, 2013
ISBN 978-2-87827-156-0
272 p., 21€

On aime aussi chez : A dinosaur between bubbles, Badabulles, Bande dessinée info


Céleste, ma planète, de Timothée de Fombelle

Signé Bookfalo Kill

Comme je ne dirai jamais assez de bien de Timothée de Fombelle (et je ne vous ai pas encore parlé de Vango… ça viendra), je voudrais vous glisser quelques mots de regret au sujet de Céleste, ma planète (paru en 2009) : ce roman est beaucoup, beaucoup TROP COURT.

Car pour le reste, quelle petite merveille, encore une fois ! Initialement publié dans la revue Je Bouquine, Céleste… se déroule dans une version futuriste de notre monde, et pourtant effroyablement crédible. Les immeubles ont plus de 300 étages et porte des noms bizarres – !mmencity, !ntencity, !ndustry -, on range les voitures à la verticale dans de monstrueux parkings verticaux, la publicité est omniprésente et la pollution englobe tout.
Le narrateur de l’histoire n’est pas à sa place dans un tel environnement. C’est un garçon rêveur, qui dessine des cartes du monde et joue du piano, seul dans l’appartement gigantesque et sans âme, déserté par sa mère débordée de travail. Son seul ami est Briss, fils du laveur de carreaux des tours de verre, qui vient chaque soir vider le frigo que la mère du héros fait remplir à distance chaque lundi.
Mais tout change le jour où Céleste arrive au collège. Elle n’y reste pourtant qu’une matinée, ne dit pas un mot, mais c’est suffisant pour tomber amoureux – et pour partir à sa recherche coûte que coûte dans la ville immense…

Dans ces brèves 92 pages, il y a, certes, une histoire d’amour qui ne tient à rien, ce qui la rend d’autant plus juste et touchante. Mais il y a aussi et surtout un propos simple et subtil sur l’écologie, sur l’avenir de notre planète, sur la manière dont nous la pervertissons et dont nous nous avilissons par la même occasion.

Avec un beau mélange de mélancolie, d’humour léger, d’aventure et de fausse naïveté, Timothée de Fombelle signe une fable utopiste et engagée qui évoque Tistou les pouces verts et ses espoirs pacifistes.
Pour réfléchir et rêver, un petit livre facile et utile à partir de 10 ans.

Céleste, ma planète, de Timothée de Fombelle
Éditions Gallimard-Jeunesse, 2009
ISBN 978-2-07-062324-2
92 p., 4€


Une épatante aventure de Jules (tome 6) : Un plan sur la comète

Signé Bookfalo Kill

Vous ne connaissez peut-être pas Jules. Même si c’est fort dommage, je vous pardonne bien volontiers, parce que :
1/ on ne peut pas tout savoir,
2/ vous allez sûrement vous rattraper vite fait,
3/ vous aurez alors l’ineffable plaisir de découvrir le très attachant héros récurrent d’Emile Bravo, chanceux que vous êtes.

Un petit rappel pour tout le monde, sans trop entrer dans les détails : Jules a environ douze ans, un cochon d’inde nommé Bidule, une petite amie anglaise prénommée Janet, des parents largement cinquantenaires et un petit frère plus âgé que lui, ainsi que d’excellents amis extra-terrestres. (Si tout ceci vous semble obscur ou loufoque, c’est normal, mais vous comprendrez tout en lisant les cinq premières aventures de Jules.)
Dans ce sixième opus, Tim et Salsifi, les amis E.T. de Jules, débarquent chez lui pour le prévenir qu’une comète en folie fonce sur la Terre et s’apprête à anéantir l’humanité. Il reste cependant une chance d’éviter le désastre : Jules et Janet doivent convaincre le Grand Conseil des aliens, réuni en conclave dans une base secrète de la Lune, que les êtres humains sont sauvables, et peuvent à l’avenir mieux se comporter avec leur planète ainsi qu’entre eux… Pour cela, ils doivent accomplir une mission : détourner Sylvain-Bernard Pipard, l’entrepreneur le plus puissant du monde, de son projet de transformer l’Antarctique en puits de pétrole géant.

Emile Bravo ne prend pas les enfants pour des imbéciles. Les bandes dessinées qu’il imagine et dessine pour eux sont intelligentes, pleines d’humour et de références. A ce titre, sa série consacrée aux épatantes aventures de Jules est magistrale, alliant aventures échevelées et réflexions scientifiques et morales. Le sixième tome ne déroge pas à la règle. Il y est cette fois question d’écologie, de la manière dont les hommes maltraitent leur planète.
Si l’humour est toujours aussi présent, Bravo prend le temps d’être grave, mine de rien, et consacre 78 pages à sensibiliser ses jeunes lecteurs à la nécessité de prendre soin de la Terre. Surtout, il le fait sans manichéisme ni bons sentiments, avec subtilité. En égratignant, au passage, le comportement irresponsable des hommes politiques sur une question aussi essentielle pour la survie de notre espèce. Le fait que Pipard ait pour ami un certain Président Salami (!!!), petit et caractériel, n’est sans doute pas une coïncidence…

Héritier de la ligne claire d’Hergé, Bravo enrobe ses histoires dans un dessin riche et chaleureux, qui fourmille de détails et d’idées rigolotes. Dans chaque case, dans chaque arrière-plan, il y a à voir. Il s’amuse comme un fou avec ses personnages, notamment avec son bestiaire d’extra-terrestres, qui s’enrichit de quelques créatures bien loufoques dans cet épisode. Jules et Janet sont toujours aussi mignons et attachants, les parents de Jules à côté de la plaque et son frère Roméo délicieusement bas du front.

Pour résumer, Emile Bravo, c’est formidable, c’est pour les enfants (à partir de dix ans) comme pour les grands, parents ou pas. De la B.D. à la fois classique et inventive, drôle et intelligente. Bref, c’est à lire de toute urgence.

Une épatante aventure de Jules (tome 6) : un plan sur la comète, d’Emile Bravo
Éditions Dargaud, 2011
ISBN 978-2-205-06825-2
78 p., 14,95€