Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

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Dans l’épaisseur de la chair, de Jean-Marie Blas de Roblès

« Toi, de toute façon, tu n’as jamais été un vrai pied-noir ! » En balançant cette phrase sous le coup de la colère, Manuel Cortès ne mesure pas le choc qu’il procure à son fils. Quelques jours plus tard, lors d’une partie de pêche solitaire en Méditerranée, ce dernier tombe à l’eau. Accroché à son bateau sans moyen de remonter à bord, attendant une aide hypothétique (nous sommes le 24 décembre et la mer est déserte), le naufragé remonte alors le fil de l’histoire de son père, de l’arrivée de ses propres parents espagnols en Algérie au diplôme de chirurgien de Manuel et à son engagement dans l’armée durant la Seconde Guerre mondiale, jusqu’à la guerre d’indépendance et la fuite de la famille vers la France…

LaSolutionEsquimauAWDifficile de passer après L’Île du Point Némo, le précédent roman de Jean-Marie Blas de Roblès paru il y a trois ans, qui m’avait ébloui et transporté d’enthousiasme. Pourtant, sans me sidérer autant (c’eût été un miracle, honnêtement), Dans l’épaisseur de la chair a trouvé la clef pour me séduire. Grâce, notamment, au style du romancier. Ce n’est plus à prouver, Blas de Roblès est un écrivain, un vrai, un grand. Un auteur qui pèse le juste poids des mots, maîtrise l’élégance de la grammaire, sait dérouler des phrases élaborées sans jamais essouffler ou assommer son lecteur, sans épate mais avec une évidence qui rassérène et nourrit.
Là où L’Île du Point Némo se montrait génialement hirsute, virtuose, mêlant jusqu’à la folie registres et styles radicalement différents, Dans l’épaisseur de la chair semble de prime abord plus sage, plus cadré. C’est que le propos n’est pas le même. À la jubilation brute du roman d’aventures succède une histoire familiale se confondant en partie avec celle de l’Algérie, de la fin du XIXème siècle à nos jours.

(Ré)inventer la vie de Manuel Cortès, comme le fait son fils pour tromper l’interminable attente de son immersion forcée dans la Méditerranée, nécessite de suivre un fil tiré par l’Histoire, en partant de l’immigration espagnole en Algérie pour suivre l’existence du pays colonisé durant la première moitié du XXème siècle, passer par la Seconde Guerre mondiale et l’engagement des Algériens dans les troupes françaises, et atteindre la guerre d’indépendance qui voit l’Algérie échapper au joug hexagonal – et les pieds-noirs découvrir la peur et la souffrance d’un exil imposé.

Il y a sans doute une part d’autobiographie dans ce roman (Jean-Marie Blas de Roblès est né à Sidi-Bel-Abbès où se passe une bonne partie du livre, qu’il explique avoir écrit pour rendre hommage à son père), mais l’auteur nous épargne la purge d’une autofiction sans relief pour privilégier le romanesque et l’invention, comme à son habitude. Car, s’il le fait plus discrètement que dans son précédent opus, Blas de Roblès sait à nouveau se montrer picaresque, plein d’humour (le personnage de Juanito, le père de Manuel, vaut son pesant de cacahuètes) ou joyeusement créatif – avec les interventions piquantes du perroquet Heidegger, déjà présent dans Là où les tigres sont chez eux, qui se fait ici le Jiminy Cricket du narrateur pour guider son récit et l’obliger à tenir bon.
Il brille aussi, au cœur du roman, dans des scènes de guerre étourdissantes tandis qu’il suit le parcours de Manuel Cortès, engagé volontaire comme chirurgien auprès des Alliés pendant la Seconde Guerre mondiale ; des passages qui, dans leur précision et leur brutalité, évoquent la crudité impitoyable du film de Steven Spielberg, Il faut sauver le soldat Ryan. Il laisse enfin affleurer l’émotion avec pudeur dans le dernier tiers du livre, au moment de la fuite de la famille et de la difficile reconstruction en France.

Au terme de l’errance navale du narrateur (dont je vous laisse bien sûr découvrir l’issue), Dans l’épaisseur de la chair s’avère une magnifique déclaration d’amour et d’admiration d’un fils pour son père, appuyée sur une réflexion dénuée de nostalgie sur ce qu’est être attaché à ses racines, surtout quand celles-ci vous ont été arrachées. Jean-Marie Blas de Roblès ajoute un nouveau très beau livre à sa bibliothèque personnelle, et on a envie de l’en remercier.

Dans l’épaisseur de la chair, de Jean-Marie Blas de Roblès
Éditions Zulma, 2017
ISBN 978-2-84304-799-2
375 p., 20€

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Un loup pour l’homme, de Brigitte Giraud

Appelé en Algérie pendant la guerre, Antoine refuse de porter les armes et est affecté comme infirmier à l’hôpital militaire de Sidi-Bel-Abbès. Il y rencontre Oscar, récemment amputé d’une jambe, qui refuse de communiquer avec qui que ce soit. Intrigué et fasciné à la fois, Antoine va patiemment apprivoiser le blessé rétif et entreprendre de l’aider à accepter son état.
Pendant ce temps, Lila, la femme d’Antoine qui a appris qu’elle était enceinte juste avant son départ, passe les premières semaines de sa grossesse à se morfondre à Lyon, avant de décider de rejoindre son mari en Algérie pour y accoucher…

Giraud - Un loup pour l'hommeUn loup pour l’homme est un roman très important pour Brigitte Giraud, puisqu’elle y transpose par la fiction l’histoire de ses parents ; c’est, de son propre aveu, le livre qu’elle essayait d’écrire depuis des années et qu’elle n’arrivait pas, ou n’osait pas aborder de peur de ne pas être à la hauteur de son sujet.
Je suis loin d’être un fin connaisseur de l’œuvre de la romancière lyonnaise, mais le peu que j’avais lu d’elle jusqu’à ce nouveau livre m’avait intéressé sans pour autant me séduire plus que cela, principalement pour des raisons littéraires. Je retrouve grosso modo les mêmes sensations à la lecture d’Un loup pour l’homme, même si c’est sans doute le meilleur texte que j’ai lu d’elle.
Sur le fond, Giraud excelle à cerner ses personnages, à les sonder en profondeur, en particulier Antoine dont elle capte avec finesse les atermoiements, la curiosité, la volonté aussi. En tant que fil rouge de l’intrigue, sa relation étrange avec Oscar se suit avec curiosité, mais ses rapports avec ses camarades de galère et avec sa femme sont finalement beaucoup plus riches et passionnants à suivre. La romancière réserve quelques belles pages à la naissance de la famille que forment Antoine, Lila et leur fille, moments du récit où son style et ses images sont les plus affûtés et les plus justes.

Car, pour le reste, je regrette que la forme soit souvent trop factuelle, manquant de relief, d’aspérité dans la langue, alors que les sentiments abordés comme le contexte historique (la guerre d’Algérie, en arrière-plan) sont forts, contradictoires, et auraient mérité plus d’engagement littéraire. Les belles phrases, les passages puissants surgissent de temps à autre d’un fil narratif un peu trop ténu, trop plat. C’est en général lorsqu’elle évoque le rapport au corps, notamment dans ses ambiguïtés – sujet récurrent de son travail – que Brigitte Giraud se montre la plus pointue.
Cependant l’ensemble du texte souffre malheureusement de petites longueurs, pas rédhibitoires certes, mais qui font flancher la force générale du roman ; pour le dire crûment, un certain nombre de phrases paraissent superflues, sensation gênante car elle laisse penser que le texte aurait sûrement gagné en puissance ce qu’il aurait perdu en nombre de pages si un élagage sérieux avait été effectué.

Sentiment mitigé donc pour Un loup pour l’homme, dont on sent la sincérité, l’engagement, hélas desservis par certaines limites stylistiques qui rendent le roman trop commun d’un point de vue littéraire pour parvenir à élever son propos et à le rendre inoubliable.

Un loup pour l’homme, de Brigitte Giraud
Éditions Flammarion, 2017
ISBN 978-2-08-138916-8
250 p., 19€


Nos richesses, de Kaouther Adimi

En 1935, Edmond Charlot, vingt ans, décide d’ouvrir à Alger une librairie qu’il nomme « Les vraies richesses », avec la bénédiction de Jean Giono à qui il a emprunté le titre d’un de ses textes. Passionné de littérature, se sentant l’âme d’un défricheur, Charlot a pour ambition de faire de son minuscule local un carrefour culturel pour les jeunes auteurs de la Méditerranée, sans distinction de langue, d’origine ou de religion. Il publie ainsi très vite L’Envers et l’endroit, premier livre d’un certain Albert Camus…
En 2017, Ryad, vingt ans, décroche un stage à Alger. Il doit débarrasser une vieille librairie abandonnée de ce qui l’encombre et la transformer en boutique de beignets. Fâché avec les livres, il ne trouve rien à y redire, mais la présence constante du vieil Abdallah, l’ancien gardien des lieux, et l’attitude hostile d’un quartier qui fait bloc pour sauvegarder l’esprit des « Vraies richesses » ne l’aident guère à accomplir sa mission…

Adimi - Nos richessesNos richesses est l’un des nombreux romans à paraître en cette rentrée qui concernent l’Algérie. Un pur concours de circonstance, a priori, mais qui donne des textes plus intéressants les uns que les autres, dont celui-ci. À 31 ans, Kaouther Adimi signe un troisième livre passionnant, puissant, intensément vivant, qui saisit l’histoire algérienne par le prisme de la littérature et de la culture.
Tout est aussi vrai que possible dans ce roman. Edmond Charlot a bel et bien existé, il a créé « Les vraies richesses », publié Camus, Roblès, Jules Roy, Vercors, Kessel, Gertrude Stein et tant d’autres… Tout est vrai, mais peu est vérifiable. En effet, les archives du libraire-éditeur ont disparu dans le plasticage en 1961 d’une autre boutique qu’il avait ouverte à Alger quelques années après la première.

Alors, dans le trou d’air causé par le fait divers, Kaouther Adimi s’est engouffrée pour réinventer la vérité. Pour raconter l’euphorie de la création et de la découverte, mais aussi les difficultés, les rivalités, les privations dues aux guerres, elle prête à Charlot une voix qu’elle distille dans un journal imaginaire d’une crédibilité totale. L’idée est lumineuse, elle offre à la romancière de nombreuses ellipses qui lui permettent de ne passer que par les moments de la vie de son héros qui l’intéressent, évitant le piège de la biographie littéraire tirant en longueur à force d’être surchargée en détails.
Par ailleurs, pour les pages contemporaines du récit, elle opte au contraire pour une voix globale, un « nous » qui exprime la voix de tout un quartier attaché à une page de son histoire en train d’être tournée de force, déchirée par la spéculation et la méfiance innée du pouvoir algérien envers la culture. Cette douleur, elle l’adoucit de traits d’humour et de scènes cocasses (la quête des pots de peinture par Ryad), grâce notamment à une belle galerie de personnages secondaires.

Nos richesses est d’une grande fluidité et rayonne d’une belle humanité, qui donne envie d’aller traîner ses guêtres à Alger du côté de la rue Hamani, ex rue Charras, où l’on peut encore aujourd’hui admirer la vitrine de l’ancienne librairie « Les vraies richesses » – qui, en réalité, est toujours une annexe de la bibliothèque centrale d’Alger et n’est pas menacée de devenir une boutique de beignets. En espérant que ce ne soit jamais le cas, et que Kaouther Adimi, avec Nos richesses, contribue longtemps à en perpétuer le bel esprit.

Nos richesses, de Kaouther Adimi
Éditions du Seuil, 2017
ISBN 978-2-02-137380-6
240 p., 17€


A première vue : la rentrée Flammarion 2017

À première vue, Flammarion, cette année, c’est un transfert qui fait un peu causer dans le Landerneau (Brigitte Giraud quittant Stock, son éditeur historique), quelques motifs de curiosité mais pas forcément de quoi trépigner sur place. Les auteurs convoqués sont solides, connus de la maison dans l’ensemble, et n’envoient pas des tonnes de rêve. Pas sûr qu’un raz-de-marée de bonheur viendra d’ici… mais on veut bien se tromper et avoir des bonnes surprises, comme c’est régulièrement le cas chez cet éditeur.

Giraud - Un loup pour l'hommeALGÉRIE I : Un loup pour l’homme, de Brigitte Giraud
Pour son entrée chez Flammarion, la romancière lyonnaise présente un livre très important pour elle, celui qu’elle cherchait à écrire depuis ses débuts en littérature. A mots couverts de la fiction, elle y évoque son père, incarné ici par Antoine, jeune Français appelé en Algérie pendant la guerre alors que sa femme Lila est enceinte. Refusant de porter les armes, il est casé comme infirmier à l’hôpital militaire de Sidi-Bel-Abbès, où il rencontre Oscar, un caporal récemment amputé d’une jambe. Entre les deux hommes naît une amitié qui se construit sur l’horreur de la guerre…

Zeniter - L'Art de perdreALGÉRIE II : L’Art de perdre, d’Alice Zeniter
Plusieurs auteurs s’emparent donc du même sujet, l’Algérie, dans cette rentrée. Outre Jean-Marie Blas de Roblès (Zulma), Marie Richeux (Sabine Wespieser), Kaouther Adimi (Seuil) et donc Brigitte Giraud, Alice Zeniter s’intéresse aux origines algériennes de sa famille dont elle ne sait rien, faute de pouvoir en parler. Elle le fait de manière fictionnelle, en remontant plusieurs générations à la recherche des vérités du passé.

Seigle - Femme à la mobyletteDARDENNE : Femme à la mobylette, de Jean-Luc Seigle
Depuis son roman précédent, l’émouvant Je vous écris dans le noir, voilà un auteur que je sais capable de me surprendre au meilleur sens du terme. Alors, pourquoi pas avec ce nouveau livre, même si son pitch ne m’emballe pas plus que cela, je l’avoue ? Cette Femme à la mobylette, c’est Reine, mère de trois enfants délaissée, livrée à elle-même, aux portes de la misère. Jusqu’au jour où elle récupère une mobylette bleue, l’une de ces vieilles pétrolettes des années 60, en laquelle elle place tous ses espoirs restants…

Bouillier - Le Dossier MBLOB : Le Dossier M, de Grégoire Bouillier
Méfiez-vous des gens discrets, ils finissent toujours par se mettre à trop parler. Prenez Grégoire Bouillier, habitué depuis ses débuts à signer des livres très courts aux éditions Allia. Il n’avait pas donné de nouvelles depuis 2008, il aurait fallu s’en alarmer avant que ne débarque sur nos tables ce volumineux pavé de 864 pages, première partie (!) d’un dyptique (!!) dont le deuxième volume sera aussi long (!!!) De quoi y sera-t-il question ? Hé bien, d’amour, apparemment. Même si je n’ai pas tout compris au sujet de ce livre, dont le principe est semble-t-il de céder à toute logorrhée du moment qu’elle est suscitée par une inspiration subite… Bon, bref, je ne vous en dirai guère plus ici, à vous de voir si relever ce genre de défi vous amuse.

Bénech - Un amour d'espionJEAN LE CARRE : Un amour d’espion, de Clément Bénech
Le narrateur, un étudiant en géographie, se voit invité, au détour d’une discussion, à relever le défi que lui propose Augusta. La jeune femme l’attend à New York, où elle vient de s’installer, car elle veut percer le mystère autour de son petit ami Dragan, un critique d’art roumain qu’elle a rencontré via une application. Ce dernier est accusé de meurtre par un internaute anonyme (résumé Electre). Une sorte de pastiche de roman d’espionnage assortie d’une réflexion sur les réseaux sociaux et le virtuel. Si j’ai bien compris. Bref.

Pollet-Villard - L'Enfant-moucheURANUS : L’Enfant-mouche, de Philippe Pollet-Villard
Inspiré par l’enfance de la mère de l’auteur, l’histoire d’une petite orpheline dans un village de Champagne, pendant l’occupation. Survivant de rien, slalomant entre les bassesses et les humiliations de ses voisins, sa vie bascule lorsqu’elle s’aventure du côté allemand…

Pons - Parmi les miensDÉBRANCHE : Parmi les miens, de Charlotte Pons
Trois frères et sœurs se retrouvent au chevet de leur mère, hospitalisé en état de mort cérébrale, sans espoir de retour. Ils se déchirent sur la suite à donner aux événements, tout en se confrontant à leurs souvenirs d’enfance. Premier roman.
(Je vais me pendre et je reviens. Ou pas.)

*****

El Akkad - American WarWE TAKE CARE OF OUR OWN : American War, d’Omar El Akkad
(traduit de l’américain par Laurent Barucq)
Les États-Unis sont à nouveau coupés en deux par la guerre, le nord et le sud s’affrontant cette fois au sujet des énergies fossiles. Après la mort de son père, une petite fille est envoyée avec sa mère dans un camp de réfugiés. Cette expérience extrêmement violente la transforme peu à peu en machine de guerre… Journaliste d’origine égyptienne, le néo-romancier signe un livre coup de poing sur l’état de l’Amérique, sous couvert d’un roman d’anticipation politique qui en dit long sur aujourd’hui.

Lagioia - La FéroceINTÉRIEUR NUIT : La Féroce, de Nicola Lagioia
(traduit de l’italien par Simonetta Greggio et Renaud Temperini)
La fille d’un riche entrepreneur est retrouvée morte au pied d’un immeuble, après avoir été vue marchant nue et ensanglantée au bord d’une route. L’hypothèse d’un suicide est privilégiée, mais pour quel motif cette jeune femme aurait-elle mis fin à ses jours ? On louche fortement du côté des malversations de son père… La littérature italienne pointe encore et toujours du doigt la corruption qui gangrène le pays, nouvel exemple avec ce roman couronné du prix Strega (Goncourt transalpin) en 2015.

Mendelsohn - Une odysséeHOMÉRIQUE : Une Odyssée, de Daniel Mendelsohn
(traduit de l’américain par Isabelle Taudière et Clotilde Meyer)
Le père de Daniel Mendelsohn (auteur du formidable récit-enquête Les disparus) décide d’assister au séminaire que donne son fils sur L’Odyssée d’Homère, au Bard Collège, université privée au nord de New York. L’occasion pour les deux hommes de se retrouver, une épopée intime qui vaut bien des voyages.


À première vue : la rentrée Zulma 2017

Ah, les éditions Zulma ! C’est toujours un plaisir d’aborder leurs publications audacieuses, contrastées, différentes, annoncées par leurs couvertures colorées si reconnaissables. Et c’est d’autant plus une joie lorsque Laure Leroy et son équipe lancent dans une rentrée un nouveau livre de Jean-Marie Blas de Roblès, auteur de l’inoubliable Île du Point Némo dont l’inventivité folle offrit une lecture puissamment jubilatoire, il y a trois ans. Il se présente cette année en compagnie d’un primo-romancier haïtien et d’un auteur jamaïcain dont le titre va immanquablement vous coller une chanson dans la tête.

LaSolutionEsquimauAWROBINSON DANS L’EAU : Dans l’épaisseur de la chair, de Jean-Marie Blas de Roblès (lu)
« Toi, tu n’es pas un vrai pied-noir. » En balançant cette phrase à l’occasion d’un coup de colère, Manuel Cortès ne mesure pas le choc qu’il procure à son fils. Quelques jours plus tard, lors d’une partie de pêche solitaire, ce dernier tombe à l’eau. Accroché à son bateau sans moyen de remonter à bord, attendant une aide hypothétique (nous sommes le 25 décembre), le naufragé remonte alors le fil de l’histoire de son père, de l’arrivée de ses propres parents espagnols en Algérie au diplôme de chirurgien de Manuel et à son engagement dans l’armée durant la Seconde Guerre mondiale, jusqu’à la guerre d’indépendance et la fuite de la famille vers la France…
Le ton, le propos, le réalisme, l’épaisseur, tout diffère de l’Île du Point Némo dans ce nouveau livre. Mais la maestria de raconteur d’histoire de Blas de Roblès est intacte, et ce récit où l’humour côtoie l’horreur progresse vers une apogée d’émotion qui laisse une marque forte chez le lecteur. Une magnifique déclaration d’amour d’un fils pour son père, et un livre bouleversant, coup de cœur Cannibale de la rentrée.

Noël - Belle merveilleTOUT BOUGE AUTOUR DE MOI : Belle merveille, de James Noël
Après le terrible tremblement de terre de janvier 2010 qui ravage Haïti, Bernard, survivant hébété parmi tant d’autres, tombe fou amoureux de la bien nommée Amore, bénévole dans une ONG. Pour l’aider à se reconstruire et échapper au désastre, elle lui propose un voyage à Rome… Les auteurs haïtiens continuent à panser les blessures de leur île grâce à la littérature, rien de plus naturel donc que de voir le poète James Noël affronter les souvenirs du séisme dans son premier roman, où le fourmillement unique de la langue insulaire sublime le tragique.

LaSolutionEsquimauAWTHE HARDER THEY COME : By the rivers of Babylon, de Kei Miller
(traduit de l’anglais (Jamaïque) par Nathalie Carré)
Augustown, 1982. Kaia rentre de l’école sans ses dreadlocks, coupés par son instituteur. Un crime terrible qui, pour Ma Taffy, la grand-mère de Kaia, est un signe parmi d’autres qu’une grande catastrophe est sur le point d’advenir. Elle se met alors à raconter à l’enfant l’avènement d’Alexander Bedward, le Prêcheur Volant…


A première vue : la rentrée de l’Iconoclaste 2017

Cette année, impossible de commencer nos présentations de rentrée littéraire par un autre éditeur que l’Iconoclaste. D’abord parce que cette maison nous avait épatés il y a deux ans en publiant le formidable Victor Hugo vient de mourir de Judith Perrignon, lors de sa première participation au grand raout de la fin août. Ensuite parce qu’elle a le bon goût de ne faire paraître que quatre livres cette année (à la différence de nombre de ses collègues qui, comme vous le verrez, ont abusé de la déforestation).
Enfin et surtout, parce qu’elle permet à l’un de nos chouchous, accessoirement l’un des plus grands auteurs français de littérature jeunesse, de partager avec nous son extraordinaire premier livre « pour adultes » – expression un peu stupide, faut-il l’avouer, mais à défaut de mieux…

I DO BELIEVE IN FAIRIES : Neverland, de Timothée de Fombelle (lu)
Attention, ce petit livre est une pure merveille. Je vous préviens, vous n’aurez pas le droit de passer à côté (oui, carrément). L’auteur de ces immenses romans pour la jeunesse que sont Tobie Lolness, Vango et Le Livre de Perle sort de sa cachette secrète pour signer un sublime récit sur l’enfance, une quête de l’enfance, une poursuite tout en tours et détours de ce temps lointain où l’insouciance était de mise. Un texte doux, tendre, sensoriel, imagé, imaginaire, poétique, amusant, bouleversant… résurrection du Pays Imaginaire que chacun de nous porte en lui. Rendez-vous le 30 août chez tous les libraires ayant une âme d’enfant.

CHARLOTTE : « Je me promets d’éclatantes revanches », de Valentine Goby
Au moment où elle écrivait Kinderzimmer, il y a plus de quatre ans, Valentine Goby a découvert Charlotte Delbo, résistante, déportée revenue de l’enfer pour nous offrir une œuvre littéraire éblouissante appuyée sur les ruines d’Auschwitz et résolument tournée vers l’avenir, vers le vivre. Dans son nouveau livre, la romancière lui rend hommage et invite à la lire, surtout aujourd’hui, plus que jamais aujourd’hui. « Je me promets d’éclatantes revanches » risque de vous faire ressortir de votre librairie avec l’œuvre intégrale de Charlotte Delbo, et c’est tout le mal que l’on peut vous souhaiter.

PROVENÇAL LE GAULOIS : Ma Reine, de Jean-Baptiste Andréa
Finalement, c’est le seul roman de la rentrée de l’Iconoclaste, et c’est un premier. Jean-Baptiste y narre les aventures de Shell, jeune garçon ainsi surnommé car il vit dans la station-service de ses parents et qu’il se balade toujours avec un blouson orné du célèbre logo de la firme pétrolière. Après avoir failli mettre le feu à la garrigue provençale où il habite, Shell est promis à un institut, mais il décide de tracer sa route et de partir faire la guerre. Au lieu de ça, au cœur de la nature sauvage où il s’est évadé, il rencontre une fille et s’ouvre à la vie. La promesse d’un univers singulier, à découvrir sans doute.

JE VOUS FAIS UNE LETTRE : Un bruit de balançoire, de Christian Bobin
L’illustre romancier et poète du minimalisme et de l’intériorité propose ici un recueil de lettres. Réelles, imaginaires, à un nuage où à sa mère, à qui en veut ou qui en rêve. Un livre atypique qui rencontrera sans nul doute son public, car Bobin est extrêmement lu et suivi.


Le Quatrième mur, de Horne, Corbeyran & Chalandon

Signé Bookfalo Kill

En explorant les archives du blog, je me suis aperçu avec stupeur que je n’avais pas écrit de chronique sur Le Quatrième mur, le magnifique roman de Sorj Chalandon – alors même que cet auteur figure parmi mes préférés de la littérature française contemporaine, et que ce livre m’avait bouleversé d’une rare manière.
L’adaptation en bande dessinée signée Corbeyran au scénario et Horne au dessin tombe donc à point nommé pour réparer cet oubli, d’autant que le duo a très joliment travaillé pour rendre justice au roman de Chalandon.

chalandon-corbeyran-horne-le-quatrieme-murVoilà l’histoire. Samuel Akounis, metteur en scène juif grec qui a dû fuir son pays à la suite du coup d’Etat de 1967 ayant établi la dictature des colonels, porte un grand rêve de théâtre : faire jouer Antigone, de Jean Anouilh, sur une scène de guerre. Au début des années 1980, il est au moins un lieu où transporter cette utopie paraît évident, c’est le Liban ; déchiré entre les multiples confessions et populations qui l’habitent, le pays brûle d’une guerre qui semble insoluble – mais, pour Sam, ce serait alors pousser l’utopie encore plus loin, en demandant à un membre de chaque camp ennemi d’incarner un personnage de la pièce et de faire triompher tous ensemble sur scène l’entente et la paix, même pour deux heures seulement.
Miné par un cancer, Sam doit pourtant renoncer, mais il demande à Georges, un ami français, de réaliser son rêve à sa place. Marié et jeune père de famille, Georges accepte la mission, sans imaginer une seconde jusqu’où elle l’emmènera…

Parlons d’abord de l’adaptation scénaristique, aussi fidèle que possible au roman de Chalandon – presque un peu trop, d’ailleurs, puisque Corbeyran reprend régulièrement des extraits du texte original, glissant ça et là et des pavés un peu longs, un peu trop narratifs, sans que cela nuise pour autant à la fluidité du récit. Certaines scènes ont également été raccourcies ou ont disparu, mais c’est là le travail indispensable de toute adaptation, et à aucun moment l’intrigue ne perd en compréhension et en complexité.

Puisque Corbeyran a rempli sa part du contrat, voyons maintenant comment Horne et ses crayons ont entrepris de donner une autre perspective à l’histoire de Chalandon – car c’est bien tout l’enjeu d’une adaptation d’un roman en B.D., sinon à quoi bon ? Le noir et blanc (et toutes ses nuances de gris) se prête en tout cas très bien à ce récit, dont il adoucit quelque peu la dureté ; de même que le trait de Horne, pas forcément hyper réaliste dans sa manière de dessiner les personnages, mais à qui il prête néanmoins une identité forte et beaucoup de caractère.
Chaque page affiche six cases au maximum, aérant le récit et laissant la place aux longs dialogues ou aux extraits puisés dans le roman de Chalandon. Et il faut saluer certains choix d’ellipse, comme la représentation du massacre des camps de Sabra et Chatila, limitée à une seule page – là où le romancier, témoin direct de cette scène apocalyptique, s’étendait beaucoup plus. Incarner visuellement l’horreur étant tout de suite sujet à caution, les quelques cases crayonnées par Horne suffisent largement et écartent tout risque de voyeurisme ou d’horreur inutile.

Si rien ne peut remplacer la lecture puissante et profondément émouvante du roman, cette adaptation de Horne et Corbeyran est une jolie réussite, honnête par rapport à l’original. De quoi donner envie de découvrir l’œuvre de Sorj Chalandon ? Ce ne serait pas la pire des conclusions !

Le Quatrième mur, de Corbeyran (scénario) et Horne (dessin)
D’après le roman de Sorj Chalandon
Éditions Marabulles, 2016
ISBN 978-2-501-11468-4
136 p., 17,95€


COUP DE COEUR : Anatomie d’un soldat, de Harry Parker

Lors d’une mission en Afghanistan, le capitaine Tom Barnes marche sur une mine artisanale, bricolée par des insurgés. Grièvement blessé, il est rapatrié en Angleterre, où il finit par être amputé des deux jambes. Une fois la survie physique assurée, commence alors le long et douloureux combat pour reprendre une vie normale…

Parker - Anatomie d'un soldatLes amis, je ne vais pas y aller par quatre chemins : Anatomie d’un soldat est un très grand livre, mais si j’en juge par un certain nombre d’indices hélas concordants (presse limitée, ventes faibles, absence des listes de prix littéraires), les lecteurs français sont en train de passer à côté. Ce n’est de la faute de personne, on ne peut pas tout lire ni tout mettre en avant ; mais dans le cas de ce premier roman, c’est vraiment dommage, alors je vais essayer d’inverser la tendance et de vous convaincre d’y jeter un coup d’œil.
À savoir tout d’abord, l’histoire de Tom Barnes est grosso modo celle de Harry Parker. Pourtant, si ce dernier a choisi la voie du roman pour relater son histoire, ce n’est pas pour pleurnicher sur son sort ou éveiller la pitié de ses interlocuteurs. La forme même d’Anatomie d’un soldat, énorme point fort du livre, en est d’ailleurs la preuve la plus éclatante.

En effet, au fil de chapitres souvent assez brefs, l’histoire de Tom Barnes est racontée par les témoins les plus inattendus : quarante-cinq objets qui, de près ou de loin, ont pris part au drame. Prennent ainsi la « parole » à tour de rôle : un garrot, le sac à main de sa mère, une paire de baskets appartenant à un jeune insurgé, un sac d’engrais, une scie d’amputation, une pile électrique, un goutte-à-goutte… Narrateurs de leur propre contribution au récit, ils permettent à Parker d’offrir à l’événement un regard distancié, presque clinique, qui chasse tout pathos sans pour autant étouffer l’émotion. Les objets sont neutres par nature, mais leur conférer une « voix » est l’occasion de saisir tout ce qui se passe autour d’eux, de relater les propos, les gestes, les réflexions des hommes, et c’est là que se nichent les sentiments du récit.
Ils constituent également une large variété de points de vue, autorisant l’auteur à passer de Barnes au camp des insurgés, puis de revenir à l’hôpital ou de partir chez les parents du soldat ; Parker ne se focalise ainsi pas sur le seul cas de son personnage et offre un vaste tableau des événements, évoquant par exemple avec habileté la situation en Afghanistan. Un choix qui souligne à nouveau le souci de l’écrivain de mettre à distance son cas personnel, pour offrir plutôt une réflexion puissante sur ce qui lui est arrivé, sans manichéisme ni volonté de juger qui que ce soit.

Évidemment, l’idée d’Anatomie d’un soldat est de raconter la déflagration incroyable que constitue une telle blessure dans la vie d’un homme. Le motif de l’explosion est d’ailleurs au cœur du roman, puisque ce dernier ne suit pas une progression linéaire. En passant d’un objet à un autre, Harry Parker passe aussi d’un temps du récit à un autre d’une manière qui semble aléatoire, comme si chaque chapitre était simplement juxtaposé au suivant, sans ordre logique. Une fausse impression que l’avancée dans la lecture permet de chasser. Anatomie d’un soldat est construit avec un art romanesque confondant d’intelligence, surtout pour un premier livre. Il obéit à une montée en puissance impressionnante, parfois éprouvante (certaines scènes sont extrêmement… réalistes, on va dire), laissant même s’instaurer un véritable suspense – alors même que l’issue est connue d’emblée.

On résume ? Anatomie d’un soldat est un pur objet romanesque, inventif, au style parfaitement maîtrisé, dont la solution narrative permet en outre de souligner le rôle extraordinairement intime que jouent d’innombrables objets dans notre vie quotidienne ; des objets dont on oublie l’existence parce qu’ils sont nous familiers, et à qui Harry Parker confère une puissance vitale, une émotion brute, et surtout une portée universelle permettant à tout lecteur d’être profondément touché par cette histoire si personnelle. Comme on dit : coup d’essai, coup de maître. Ne le manquez pas !

Anatomie d’un soldat, de Harry Parker
(Anatomy of a soldier, traduit de l’anglais par Christine Lafferière)
Éditions Christian Bourgois, 2016
ISBN 978-2-267-02974-1
416 p., 22€


Comme si j’étais seul, de Marco Magini

Signé Bookfalo Kill

Face à l’horreur absolue, on est tout seul, à la fois responsable et victime de ses choix et de ses actes. C’est en substance le message que fait passer le terrible roman de Marco Magini, et que je vous encourage à découvrir en dépit de sa couverture peu gracieuse (et je suis poli).

magini-comme-si-jetais-seulÀ tour de rôle, deux hommes prennent la parole. Le premier, Dirk, est un Casque Bleu néerlandais, soldat de la force d’interposition de l’ONU envoyée en Yougoslavie, dans les années 90, alors que la guerre déchire le pays avec une violence inouïe. Le second, Drazen, devrait être un exemple de multiculturalisme : né en Bosnie de parents croates, il finit par s’engager dans l’armée serbe, non pas parce qu’il brûle de prendre les armes, mais parce que c’est le seul moyen de mettre à l’abri du besoin sa femme et sa petite fille. Son choix va l’emmener beaucoup plus loin qu’il ne l’imaginait, dans des confins de terreur inconcevables pour un humain normalement constitué.
Entrant en scène à quelques années de distance, un troisième personnage tente de percevoir ce qui s’est passé en ex-Yougoslavie avec recul et hauteur. Romeo Gonzalez vient d’être nommé au Tribunal International de La Haye, chargé de juger les crimes de guerre et contre l’humanité ; son premier cas, un jeune homme accusé d’avoir abattu des dizaines de personnes durant le massacre de Srebrenica, lui semble de prime abord peu glorieux. Il va pourtant le confronter de plein fouet à l’absurdité et à la cruauté aveugle de la guerre et, au-delà, au problème quasi insoluble qui consiste à juger un individu alors que l’horreur naît d’une addition de déviances, d’errements et de faiblesses qu’un homme seul ne saurait assumer.

Pour son premier roman, l’Italien Marco Magini frappe fort et fait très mal. Ses choix narratifs sont d’une efficacité remarquable : en donnant une voix à Dirk et Drazen, engagés pleinement dans le conflit, il nous plonge au cœur de la tempête guerrière, avec une sobriété et une dignité qui compensent l’épouvante des actes relatés ici (véridiques, d’ailleurs Drazen Erdemovic existe bel et bien). C’est avec un réalisme confondant que le romancier nous donne à voir le terrifiant épisode du massacre de Srebrenica, dont le nom seul convoque un cortège d’effroi pour ceux qui ont vécu cette période de notre histoire récente. Certains passages sont effroyables, mais en gardant toujours la bonne distance, Magini éloigne toute violence gratuite, toute complaisance, avec une maîtrise qu’il convient de saluer car elle rend le livre supportable.

D’un autre côté, le fait d’aborder les chapitres consacrés à Romeo Gonzalez par le biais d’un narrateur omniscient montre bien à quel point le magistrat est dépassé par l’événement qu’on lui demande de juger, pour ainsi dire rendu muet d’horreur et d’impuissance. Il reste à l’extérieur des faits, spectateur désarmé de la guerre autrement plus dérisoire – guerre d’influence, de pouvoir, d’orgueil – qui oppose ses propres collègues.
Car Comme si j’étais seul dresse également un réquisitoire impitoyable contre l’inefficacité coupable de la « communauté internationale » lorsqu’il s’agit d’intervenir dans un conflit majeur. A travers le personnage de Dirk, on assiste avec consternation à l’impuissance des Casques Bleus, interdits d’agir ou de riposter – même lorsqu’ils sont directement menacés – parce que leur chaîne de commandement est incapable de prendre une décision. Quant au juge Gonzalez, il pointe du doigt la faiblesse du tribunal de La Haye, sclérosé par un manque de reconnaissance, dépassé par l’ampleur de sa tâche et par les questions quasi philosophiques qui surpassent sa seule mission de jugement.

Vivre dans un pays en guerre aujourd’hui, c’est être abandonné, raconte Marco Magini. Un constat clairvoyant et cruel qui se perpétue depuis la guerre en Yougoslavie avec une constance désolante, dans de nombreux pays du globe, comme si aucune leçon n’était jamais apprise et alors même que le monde est plus connecté que jamais. Roman dur, éprouvant, Comme si j’étais seul offre une réflexion nécessaire sur ces problématiques qui nous dévorent. Un superbe début.

Comme si j’étais seul, de Marco Magini
(Come fossi solo, traduit de l’italien par Chantal Moiroud)
HC éditions, 2016
ISBN 978-2-35720-258-0
188 p., 19€


A première vue : la rentrée Grasset 2016

Chez Grasset, en général, je trouve matière à prendre du plaisir de lecture tous les deux ans. En 2015, il y avait Sorj Chalandon (Profession du père) et Laurent Binet (La Septième fonction du langage) ; en 2013, Chalandon encore (Le Quatrième mur) et Léonora Miano (La Saison de l’ombre). Vous l’aurez compris, 2016 et ses douze parutions (c’est trop !!!) ne semblent pas parties pour être un grand cru – mais il y a tout de même des raisons d’espérer, des chances d’être surpris. Alors ne partons pas battus d’avance, et croisons les doigts pour dénicher des pépites dans ce programme !

Faye - Petit PaysLA SAISON DES MACHETTES : Petit Pays, de Gaël Faye (lu)
La guerre civile au Burundi, voisine et contemporaine de celle au Rwanda, vue par les yeux d’un enfant. Ce premier roman de Gaël Faye buzze à tout va – buzz quelque peu orchestré par son éditeur, qui met en avant les ventes faramineuses des droits du livre à l’étranger, dans des proportions supérieures à celles qui avaient accueilli la parution d’un autre premier roman événement chez Grasset, HHhH de Laurent Binet… Pour ma part, je n’ai été saisi par ce livre que dans son dernier tiers, lorsque la violence se déchaîne et que Faye nous la fait voir avec force et retenue. Tout ce qui précède, chronique d’enfance et de famille, m’a paru plutôt anodin et longuet.

Miano - Crépuscule du tourmentFEMINA PLURIEL : Crépuscule du tourment, de Léonora Miano
Ce roman choral donne la parole à quatre femmes liées au même homme : sa mère, sa soeur, son ex qu’il aimait trop et mal, et sa compagne avec qui il vit parce qu’il ne l’aime pas. En s’adressant à lui, elles dévoilent leurs tourments, leurs secrets, leurs quêtes de vie, mettant en écho leurs histoires personnelles et la grande Histoire, au cœur d’un pays d’Afrique subsaharienne qui pourrait être le Cameroun cher à l’auteure. On peut compter sur l’intelligence, la sensibilité et la sensualité de Léonora Miano pour donner du sens à ce texte.

Boris - POLICEL.511-1 : POLICE, de Hugo Boris (lu)
Trois gardiens de la paix sont chargés d’escorter à l’aéroport un étranger en situation irrégulière, dans le cadre d’une procédure de reconduite à la frontière. Mais les secousses de leurs vies personnelles finissent par entrer en conflit avec cette mission… Dans un registre très différent, Hugo Boris s’était montré très convaincant avec Trois grands fauves, publié chez Belfond. Ce qui permettait d’espérer quelque chose de ce roman placé à la hauteur du policier en tenue, le flic anonyme que l’on croise tous les jours dans la rue. Ambitieux comme Tavernier (L.627) ou Maïwenn (Polisse) ?
Après lecture, pas vraiment, le récit balançant entre une volonté de décrire le métier des flics de manière réaliste et les choix de la fiction, qui finissent par prendre le dessus au point de faire perdre de sa force au livre. Pas mal, mais pas aussi ambitieux ni réussi que Trois grands fauves.

Boley - Fils du FeuNIEBELUNGEN : Fils du feu, de Guy Boley
C’est l’autre premier roman de la rentrée Grasset, et ce pourrait être une vraie curiosité. Enfants de forgeron, deux frères sont les Fils du Feu, promis à un destin brillant. Mais l’un des deux meurt subitement, semant le chaos dans le destin familial. Tandis que le père se perd dans l’alcool, la mère nie la réalité et ignore la disparition de son enfant. L’autre frère trace néanmoins son chemin et devient un peintre confirmé, trouvant la paix dans ses tableaux. Abordé à la manière d’une légende, ce récit devra compter sur une langue singulière et une atmosphère étrange pour se démarquer.

Liberati - California GirlsMANSON ON THE HILL : California Girls, de Simon Liberati
Liberati fait son fond de commerce des personnages sulfureux (à commencer par sa femme, héroïne de son précédent roman paru l’année dernière, Eva) et/ou tragiques (Jayne Mansfield 1967, férocement détesté par Clarice il y a cinq ans). Autant dire qu’en le voyant s’emparer du terrible Charles Manson et de l’assassinat sordide de Sharon Tate, on peut craindre le pire en matière de vulgarité et de voyeurisme. Mais on n’ira pas vérifier, ce n’est pas comme si on avait du temps à perdre non plus.

Pour le reste, vous m’excuserez mais je vais abréger, sinon on y sera encore demain.

MUNCH : Le Cri, de Thierry Vila
Femme médecin sur des bateaux d’exploration pétrolière, Lil Servinsky souffre d’un trouble qui lui fait pousser de temps à autre des cris qu’elle ne peut contrôler. Sa nouvelle embauche la confronte à l’hostilité du commandant. Un huis clos en pleine mer, une femme au milieu des hommes… Pourquoi pas.

NIOUYORQUE, NIOUYORQUE : Le Dernier des nôtres, d’Adélaïde de Clermont-Tonnerre
De Dresde en 1945 à Manhattan en 1969, une saga foisonnante avec ses rivalités, ses secrets, ses amours impossibles, ses amitiés flamboyantes et ses noms célèbres pour attirer le chaland (Patti Smith, Warhol, Dylan…)

DOUBLE DÉCIMÈTRE : L’Enfant qui mesurait le monde, de Metin Arditi
Sur une île grecque plombée par la crise, un projet d’hôtel met la population en émoi. Une agitation qui bouleverse le quotidien morne de trois personnages, un enfant autiste, sa mère accaparée par le travail et un vieil architecte rongé de chagrin après la mort de sa fille.

ET MOI, ET MOI, ET MOI : L’Innocent, de Christophe Donner
Entre 13 et 15 ans, Christophe découvre qu’il a une quéquette. Cela valait bien le coup d’en faire un livre.

QUI PEUT ACCAPARER DES OBJETS SANS RESURGIR SUR AUTRUI : L’Incandescente, de Claudie Hunzinger
Une histoire de jeunes filles, des adolescentes qui s’écrivent… non, en fait, j’ai rien compris au résumé.

*****

Et on finit (ouf !!!) par les deux romans étrangers qui, dans deux styles différents, devraient sérieusement nous dépayser…

Ammaniti - AnnaSEULS : Anna, de Niccolo Ammaniti
L’un de mes auteurs italiens préférés revient là où on ne l’attendait pas du tout, sur le terrain de la fiction post-apocalyptique (décidément à la mode en ce moment). Nous sommes en 2020, un virus décime depuis quatre ans la population adulte, n’épargnant les enfants que jusqu’à la puberté. Anna survit avec Astor, son petit frère de quatre ans. Lorsque le petit garçon disparaît, elle met tout en oeuvre pour le retrouver, affrontant seule les bandes d’enfants sauvages, les chiens errants et la pestilence d’un monde qui s’effondre. En Italie, le roman avait été classé dans la catégorie « young adult » ; Grasset – qui récupère au passage cet auteur parti quelque temps chez Robert Laffont – décide de le publier en adulte. A voir si ce pari bizarre permettra de faire mieux connaître Ammaniti en France, où il peine depuis toujours à trouver son public.

Martel - Les hautes montagnes du Portugalπ² : Les hautes montagnes du Portugal, de Yann Martel
Un village perdu au pied des Hautes Montagnes du Portugal est le théâtre au fil des années de curieux événements. En 1904, un jeune homme frappé par le deuil décide de tourner le dos au monde – littéralement, puisqu’il ne marche plus qu’à reculons. Il se lance ainsi dans la quête éperdue d’un mystérieux objet confectionné par un prêtre. En 1939, un médecin reçoit la visite d’une vieille femme qui lui demande d’autopsier son mari, qu’elle apporte dans sa valise. Enfin, en 1981, un sénateur canadien en deuil s’installe au village, en quête de ses racines – et en compagnie d’un chimpanzé…
Depuis L’Histoire de Pi, succès mondial surprise, le romancier canadien Yann Martel peine à trouver son second souffle. En renouant avec une intrigue pleine de merveilleux, ce sera peut-être le cas.