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À première vue : la rentrée Plon 2020

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Intérêt global :

inexpressif


Je ne vais pas vous mentir, je ne suis pas un spécialiste du catalogue des éditions Plon, ni de leur manière d’aborder la rentrée littéraire, ni de leur ligne éditoriale en littérature (pour peu qu’il y en ait une). Cette maison fait partie de celles qui n’ont jamais réussi à m’intéresser, de quelque manière que ce soit. Donc, me voilà bien embêté pour vous raconter quelque chose d’un tant soit peu captivant à son sujet.
Restons-en donc aux faits : la rentrée Plon se compose de cinq titres francophones, quatre romans et un recueil de chroniques. Et puis voilà.


Camille Pascal - La chambre des dupesLa Chambre des dupes, de Camille Pascal

Le haut fonctionnaire Camille Pascal a été l’invité surprise de la rentrée littéraire 2018. Avec L’Été des quatre rois, son premier roman récompensé du Grand Prix de l’Académie française et très large succès public, il a récolté un plébiscite auquel personne ne s’attendait vraiment, surtout pour un roman historique racontant la succession express de quatre souverains durant l’été 1830.
Pour son deuxième, il retourne au même genre, mais cette fois à la cour de Louis XV, dont il narre la passion pour Marie-Anne de Mailly-Nesle, marquise de La Tournelle. Passion si brûlante qu’il en fait sa favorite principale et la titre duchesse de Châteauroux (à l’époque, ça devait être classe). Mais le roi, en pleine campagne militaire, tombe gravement malade à Metz, et la position privilégiée de la duchesse se trouve menacée par la raison d’État…
Je ne suis pas un grand adepte de roman historique. Mais il faut reconnaître que le sujet est très bien choisi. Le style élégamment classique de Camille Pascal devrait parfaitement convenir pour raconter cette page d’histoire, et convaincre les adeptes du genre.

Faïza Guène - La discrétionLa Discrétion, de Faïza Guène

Avec Kiffe kiffe demain, son premier roman paru en 2005 alors qu’elle n’avait que dix-neuf ans, Faïza Guène a connu un succès immédiat autant que fulgurant (traduit en 26 langues quand même). Après trois romans chez Hachette et deux chez Fayard, elle arrive chez Plon avec un roman consacré à une femme de 70 ans qui vit en toute discrétion à Aubervilliers. Née en Algérie lorsque le pays était encore une colonie française, adolescente au moment de l’indépendance, elle a tenté de transmettre son goût de la liberté à ses enfants tout en réfrénant ses colères, ses souffrances et la peine née de l’exil. C’est à eux, désormais, de mettre en lumière son histoire, et de révéler la vérité de cette femme discrète.

Sophie Blandinières - La chasse aux âmesLa Chasse aux âmes, de Sophie Blandinières

Durant la Seconde Guerre mondiale, trois femmes, une Polonaise, Janina, et deux juives, Bela et Chana, organisent un réseau clandestin pour faire sortir des enfants juifs du ghetto. Ils changent alors d’identité, trouvent un nouveau foyer et deviennent des polonais catholiques afin de survivre dans la zone dite aryenne.

Thibault de Montaigu - La grâceLa Grâce, de Thibault de Montaigu

Suite à une dépression, le narrateur, athée, relate comment il a été touché par la grâce, une nuit, dans la chapelle d’un monastère. Afin de comprendre cette révélation soudaine, il renoue avec Christian, son oncle et frère franciscain, qu’il connaît peu et qui décède après leurs retrouvailles. Il découvre que cet homme a connu le même parcours spirituel que lui à l’âge de 37 ans.

Alain Mabanckou - Rumeurs d'AmériqueRumeurs d’Amérique, d’Alain Mabanckou

Un recueil de chroniques par l’auteur franco-congolais, qui vit aux USA depuis une quinzaine d’années. Il évoque l’opulence de Santa Monica, les conditions de vie des minorités de Los Angeles, le désespoir des agglomérations environnantes, le rêve américain, la guerre des gangs, la musique, les habitudes politiques, entre autres.


BILAN


Aucune lecture en vue dans ce programme en ce qui me concerne. À vous de voir !


À première vue : la rentrée Flammarion 2020

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Intérêt global :

sourire léger


Sept titres. Voici enfin un « gros » éditeur qui semble avoir compris les enjeux de la crise et qui a réellement resserré son programme de rentrée. Par ailleurs, Flammarion envoie ses poids lourds en première ligne – Alice Zeniter, Serge Joncour, Philippe Djian -, histoire d’assurer le coup. Comme souvent avec cette maison, c’est solide, pas forcément clinquant, mais on peut d’ores et déjà être sûr qu’elle tiendra son rang dans les places d’honneur.


TÊTES D’AFFICHE


Alice Zeniter - Comme un empire dans un empireComme un empire dans un empire, d’Alice Zeniter

Il y a trois ans, L’Art de perdre (prix Goncourt des Lycéens) avait enfin propulsé cette jeune romancière prometteuse sous les projecteurs, et à raison. Alice Zeniter se retrouve donc forcément attendue pour son retour, qu’elle a choisi de mener sur une voie plus contemporaine et politique.
Elle y suit en effet le parcours de deux jeunes gens, deux trentenaires qui essaient, chacun à leur manière, de repenser le monde dans lequel nous vivons. L’un, Antoine, est assistant parlementaire, et se demande comment renverser la détestation de l’action politique (et de ses acteurs) qui semble gagner une frange de plus en plus importante de la population. L’autre, L, est hackeuse, et œuvre en coulisses et en toute illégalité pour démolir les privilèges indus, punir les mauvaises pratiques et tenter d’abattre ceux qui creusent chaque jour un peu plus les inégalités. Ils ne sont ni « méchants » ni « gentils ». Parce qu’ils veulent encore croire qu’un autre monde est possible, ils se battent avec leurs petites armes, leur volonté et leur espoir.
J’ai lu les premières pages : l’écriture est puissante, le regard affûté, le ton mordant d’emblée. Alice Zeniter paraît au rendez-vous. Si c’est le cas de bout en bout, bonne nouvelle !

Serge Joncour - Nature humaineNature humaine, de Serge Joncour

Fidèle de la rentrée littéraire (un roman tous les deux ans environ) et des listes de meilleures ventes, Serge Joncour est la deuxième locomotive de Flammarion. Il nous ramène sur cette nuit de terrible tempête sur laquelle, comme un signe du destin, s’acheva 1999 et commencèrent les années 2000. Tandis que les éléments se déchaînent à l’extérieur, un homme reste reclus dans sa ferme du Lot. Ce qu’il craint, ce n’est pas la violence du ciel que l’arrivée des gendarmes. Car ils viendraient mettre un point final à son histoire, qui est aussi celle du monde paysan en France, et au-delà, toute une manière de concevoir la société.
Avec ambition, Joncour s’attache à remonter trente ans de l’Histoire récente du pays, et à essayer de comprendre comment nous en sommes arrivés là. Un socle humain pour sonder le politique, voilà encore un roman qui devrait faire parler de lui.

Philippe Djian - 2030 (160920)2030, de Philippe Djian

Mine de rien, c’est un petit événement dans le Landerneau (ou pas). Après avoir été longtemps l’une des plumes phares de Gallimard, Philippe Djian rejoint l’écurie Flammarion avec un titre qui se passe de commentaire.
2030, ça paraît encore loin, non ? C’est demain. C’est presque déjà aujourd’hui. Dans ce roman qui joue d’une légère anticipation pour mieux éclairer le présent, Djian interroge un monde qui continue à courir à sa perte. Greg, son héros, est tiraillé entre son patron, à la tête d’un laboratoire aux pratiques litigieuses (et accessoirement mari de sa sœur), et sa nièce Lucie qui s’engage à fond dans la lutte pour l’écologie – à la manière de de cette jeune filles suédoise qui, à la fin des années 2010, faisait office de Jeanne d’Arc de l’environnement…


SOLEIL DE MINUIT


Eric Laurrent - Une fille de rêveUne fille de rêve, d’Eric Laurrent

Encore un transfuge, tiens. Mais celui-ci fera moins de bruit que Djian. Eric Laurrent a pourtant publié douze romans aux éditions de Minuit avant d’arriver cette année chez Flammarion. Il y amène Nicky Soxy, figure centrale de son précédent roman, Un beau début, dans lequel il relatait ses origines à la fois modestes et cradingues. En effet, avant d’être cette vedette éphémère dont le seul talent est d’être célèbre pour être célèbre, elle fut Nicole Sauxilange, camarade de classe du narrateur et, accessoirement, fille de son grand-père (oui, beurk). Dans Une fille de rêve, Eric Laurrent s’attache à raconter l’éclosion de la star, ses splendeurs et misères de courtisée moderne la vouant à une disparition aussi brutale que son apparition.


AU CŒUR DES (IM)POSSIBLES


Mathilde Alet - Sexy SummerSexy Summer, de Mathilde Alet

Après avoir parcouru les premières pages de ce roman, je crois qu’il serait judicieux de ne pas le juger trop vite, sur la mauvaise mine de sa couverture bas de gamme et son titre racoleur de bluette pour ados. (De l’importance de l’emballage, encore une fois.)
D’adolescence il est bien question ici, mais pas sous l’angle convenu auquel on pourrait s’attendre. Juliette, la jeune héroïne du troisième roman de Mathilde Alet (après deux premiers publiés en Belgique chez Luce Wilquin), souffre de la « maladie des ondes », ce qui pousse ses parents à quitter Bruxelles pour s’installer à la campagne. Là, ils pensent avoir fait le nécessaire pour préserver leur fille de la douleur. Mais les étendues désertes du plat pays peuvent receler d’autres formes de violence…
En rédigeant cette présentation, je repense à Adeline Dieudonné et son formidable premier roman, La Vraie vie. Méfions-nous des jeunes romancières belges, elles ont tendance à avoir du talent.

Nicolas Rodier - Sale bourgeSale bourge, de Nicolas Rodier

Là encore après examen des premières pages, je suis un peu moins convaincu par ce premier roman. Aîné d’une famille nombreuse des milieux aisés où l’on vit ancré dans la certitude qu’on a tous les droits, Pierre a néanmoins grandi dans la violence, sous la coupe notamment d’une mère tyran. Devenu adulte, il finit par reproduire le même schéma et se retrouve en garde à vue après avoir frappé sa femme. L’occasion d’opérer un retour en arrière et de chercher dans son enfance « privilégiée » les racines de son mal…
Le sujet – sonder les origines de la violence dans les milieux bourgeois – est intéressant, même s’il n’est pas neuf. Sur le peu que j’ai lu, toutefois, le style m’a paru manquer un peu de relief. À voir, peut-être, sur la longueur.

Couvertures_Rentree.inddInge en guerre, de Svenja O’Donnell
(traduit de l’anglais par Pierre Guglielmina)

La guerre observée du côté des femmes allemandes. Voilà un point de vue qu’on n’a sans doute pas trop l’habitude de rencontrer, et qui pourrait donner de l’intérêt à ce récit de Svenja O’Donnell. Celle-ci, en remontant vers le passé toujours gardé secret de sa grand-mère Inge, se livre à une quête des origines, de la vérité familiale envers et contre tout.


BILAN



Lecture probable

Comme un empire dans un empire, d’Alice Zeniter

Lectures envisageables
Sexy Summer, de Mathilde Alet
Nature humaine, de Serge Joncour


L’Année du Lion

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Traduit de l’afrikaans et de l’anglais par Catherine Du Toit et Marie-Caroline Aubert
Photos : Deon Meyer


En deux mots :
thriller total


Après qu’un virus foudroyant a anéanti les neuf dixièmes de la population humaine, les survivants essaient d’envisager l’avenir. Pour Willem Storm, un humaniste nourri de philosophie et décidé à croire en des jours neufs pour l’humanité, la solution passe par l’entraide, la reconstruction d’un modèle social fondé sur les capacités et les forces des uns et des autres. Avec son fils Nico, âgé de 13 ans, il appelle à lui toutes les bonnes volontés, et met sur pied Amanzi, une communauté utopique en plein coeur de l’Afrique du Sud dévastée.
Et ça marche.
Pour un temps.
Car l’homme reste ce qu’il est. Et contre l’obstination de certains à détruire les rêves ou à exploiter les autres, il va falloir se battre. Quitte à prendre les armes.


deon meyerDeon Meyer est tout sauf un novice. Au fil d’une dizaine de polars haletants, il a scruté son pays, l’Afrique du Sud, en a capté les tourments, les blessures. Sa réputation de raconteur d’histoires n’est plus à faire. Pourtant, quand il décide de faire un pas de côté et de s’essayer au roman post-apocalyptique, l’inquiétude est de mise. Ce genre de pari n’est pas toujours couronné de succès. Sortir de sa zone de confort, prendre des risques, c’est bien, mais le résultat peine souvent à être à la hauteur. (Pensée pour toi, par exemple, Niccolo Ammaniti.)
Sauf ici. Parce que L’Année du Lion, les amis, est pour moi sans conteste son meilleur livre, et de loin.

Se libérer des codes et contraintes du roman policier a également libéré Deon Meyer. Dans L’Année du Lion, on retrouve avec jubilation son savoir-faire de maître du suspense. Les scènes d’action sont légion et mettent le feu aux pages qui défilent à toute vitesse. Le rythme reste soutenu de bout en bout. Si le cadre du récit est post-apocalyptique (on y revient dans un instant), la technique du roman reste celle d’un thriller. Avec des mystères à résoudre, des secrets à dévoiler, du danger, des ennemis, des trafics, des armes et des crimes.
D’ailleurs, la première page annonce la couleur, en dévoilant que Willem Storm a été assassiné. Par qui, pourquoi ? C’est que son fils, avide de vengeance, va chercher à découvrir, en se faisant narrateur de l’histoire et en remontant le fil de son périple humaniste au côté de son père. L’Année du Lion est en mode thriller, et fera tout pour ne pas vous lâcher les tripes jusqu’à la fin.

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Oui, mais ce n’est pas tout. C’est loin d’être tout, à vrai dire. Si L’Année du Lion est aussi fort, aussi percutant, aussi grandiose, c’est que Deon Meyer exploite pleinement son idée de départ post-apocalyptique pour développer ensuite un très large faisceau d’idées, de problématiques et d’interrogations en tous genres.
Je précise donc, et j’insiste à l’attention de ceux qui se méfient de la S.F. ou pensent que ce n’est décidément pas de la littérature (eurk) : L’Année du Lion, finalement, est tout sauf un roman post-apocalyptique. Il recourt au point de départ archétypal du genre (un virus décime la population mondiale, que font les survivants ?), pour mieux s’en éloigner et étoffer son suspense de profondes réflexions sur ce qui constitue l’humanité aujourd’hui et, au fond, depuis toujours.

Acharné à bousculer son lecteur et à le faire réfléchir entre deux montées d’adrénaline, le romancier sud-africain multiplie alors les questionnements politiques, économiques, sociologiques, éthiques ou religieux.
Pour ce faire, il recourt à un large panel de personnages, à qui il donne régulièrement la parole grâce à une superbe idée formelle. En effet, Meyer imagine que les témoignages des uns et des autres sont enregistrés lorsqu’ils rejoignent la communauté ; ce sont ces archives, intercalées entre les évolutions des différentes intrigues, qui nourrissent le roman et lui donnent autant de matière sur autant de sujets différents.

Surtout, il fait le choix de placer au cœur de son livre l’espoir, l’optimisme, la foi en une humanité meilleure. Sacré pari, quand chaque jour nous apporte les visions tragiques de ce que l’homme peut infliger à la planète, à la nature ou à ses semblables… Mais Deon Meyer s’y tient, en dépit du fait que le roman compte sa part de violence, d’échecs et de désillusions. Ce choix place définitivement L’Année du Lion à part dans le corpus post-apocalyptique, et donne envie d’y croire nous aussi. Un petit peu, au moins. Pour ne pas désespérer totalement…

la-route-cormac-mc-carthyPar facilité médiatique ou commerciale, on a beaucoup comparé L’Année du Lion à La Route de Cormac McCarthy. Je vais être clair et très tranché : hormis le point de départ (un père et son fils tentent de survivre dans un monde post-apocalyptique),
les deux livres n’ont rien à voir. Et je trouve L’Année du Lion incomparablement plus riche, plus émouvant, plus impressionnant que La Route. En tout cas, L’Année du Lion m’a renversé et, des années après sa lecture, continue de m’habiter ; pas La Route.
Cet avis pas très littérairement correct en fera sûrement bondir plus d’un, mais j’assume. McCarthy est un écrivain plus ambitieux, plus complexe, plus virtuose du point de vue du style, nous sommes d’accord. Mais sa Route, tunnel oppressant qui s’achevait en ébauche de rédemption pas très convaincante et plombée de bondieuserie, avait beaucoup moins de choses à dire sur l’humain que le roman de Deon Meyer.

Meyer - Année du lion pocheBon, après, pas besoin forcément de rentrer dans ce genre de débat. L’Année du Lion est un torrent de lave littéraire, un bouillonnement de suspense et d’intelligence dont l’épaisseur est tout sauf un obstacle. J’ai freiné des quatre fers pour ne pas le terminer, celui-ci – tout en brûlant de connaître le fin mot de l’histoire… que Deon Meyer nous offre dans un twist qui a largement divisé les lecteurs, exaspérant certains, enchantant d’autres.
Je fais partie, comme vous l’imaginez, des enchantés. Et vous incite à vous emparer de ce monument, qui assure un moment de lecture trépidant et enrichissant. Que demander de plus ?


Sur le site de Deon Meyer, la page consacrée à L’Année du Lion (Fever en anglais), avec d’autres photos sur des lieux et détails du roman : https://www.deonmeyer.com/b_fever.html#

Sinon, d’autres avis positifs sur ce roman chez : Émotions – Blog littéraire, Actu du Noir (Jean-Marc Laherrère), Black Novel, Les conseils polar de Pietro, Encore du Noir


J’irai tuer pour vous

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1985, Paris est frappé par des attentats comme le pays en a rarement connu.
Dans ce contexte, Marc Masson, un déserteur parti à l’aventure en Amérique du Sud, est soudain rattrapé par la France. Recruté par la DGSE, il est officiellement agent externe mais, officieusement, il va devenir assassin pour le compte de l’État.
Alors que tous les Services sont mobilisés sur le dossier libanais, les avancées les plus sensibles sont parfois entre les mains d’une seule personne… Jusqu’à quel point ces serviteurs, qui endossent seuls la face obscure de la raison d’État, sont-ils prêts à se dévouer ? Et jusqu’à quel point la République est-elle prête à les défendre ?


En un mot :
létal


Je vous ai laissé dernièrement sur la petite déception causée par Le Loup des Cordeliers, le dernier roman en date d’Henri Loevenbruck. Il me semble donc indispensable de rééquilibrer la balance en évoquant son livre précédent, J’irai tuer pour vous. Peut-être son meilleur à ce jour, pour moi ; en tout cas, c’est sûrement mon préféré du romancier.

loevenbruckSi je devais marquer la partition de J’irai tuer pour vous d’un léger bémol, ce serait en raison de son titre, qui peut paraître soit facile, soit voyeur, soit un peu putassier dans le genre Michel Bussi. À première vue en tout cas. Ce titre, pourtant, a le mérite de résumer parfaitement le propos du livre : c’est l’histoire d’un homme qui va apprendre à tuer pour nous. Oui, nous, le peuple de France. Nous, les citoyens aux vies ordinaires, loin des arcanes complexes de la politique, inconscients des enjeux monumentaux auxquels sont parfois confrontés les tenants du pouvoir, et surtout leurs serviteurs de l’ombre.

J’irai tuer pour vous, c’est donc l’histoire d’un de ces hommes d’action, bras armés de l’État qui ne sont tout simplement pas censés exister. C’est surtout une histoire vraie. Marc Masson a véritablement existé, et vécu cette vie invraisemblable que nous rapporte Henri Loevenbruck avec une empathie et une profondeur qui invitent à admirer cet homme, pour son courage, sa capacité à agir, mais également pour sa capacité à s’interroger sur le sens de sa mission, ou encore ses zones d’ombre et fêlures, nombreuses – il en faut pour accepter de vivre une existence pareille.

Si Loevenbruck rend aussi bien justice à Marc Masson (dont ce n’est évidemment pas le véritable nom), c’est qu’il l’a connu. Il fut l’un de ses amis, avant même de connaître ce pan caché de sa vie. C’est donc avec sincérité qu’il s’empare de son parcours, et avec un luxe de détails et d’informations qu’il nous propose de plonger dans les méandres des années 1985-88. Les otages français au Liban, la guerre, les attentats en France, les manœuvres politiques insensées, la cohabitation Mitterrand-Chirac : tout y est, et plus encore.

pasquachiracLes acteurs réels de l’époque y jouent leur propre rôle avec conviction. Les politiques redoublent de rouerie, n’oubliant jamais leurs propres intérêts – dans ce registre, Charles Pasqua est évidemment inimitable ; personnage romanesque dans la vie, il adopte avec naturel son habit de fiction sous la plume d’un Loevenbruck qui a dû
se régaler avec un tel caractère. Plus risqué, le romancier se glisse également au côté des otages : Jean-Paul Kauffmann, Marcel Carton, Marcel Fontaine, Michel Seurat, puis l’équipe d’Antenne 2 (Philippe Rochot, Jean-Louis Normandin, Georges Hansen et Aurel Cornéa). Avec dignité et empathie, il donne à voir leur quotidien, fait résonner leurs angoisses, leurs interrogations, leurs espoirs aussi. Sans jamais aucune fausse note.

On sent que son expérience a permis à Henri Loevenbruck de maîtriser à la perfection cette histoire complexe, et de s’y investir corps et âme. Formellement, J’irai tuer pour vous est un thriller implacable, enchaînement de chapitres courts qui varient les points de vue, passant de Marc Masson – colonne vertébrale du récit – à la sphère politique ou au cachot des otages avec une fluidité éblouissante. Surtout, le roman vibre de justesse, et joue d’une vaste gamme d’émotions en évitant les pièges du pathos, du jugement politique ou du manichéisme.

Grand polar politique et humain, qui brise les frontières du genre en s’emparant du monde dans toute sa complexité, J’irai tuer pour vous est l’un des thrillers français incontournables de ces dernières années. Il est paru en poche en fin d’année dernière : raison de plus pour ne pas le manquer.


Nombreux ont été ceux qui ont dit tout le bien qu’ils pensaient de ce roman formidable ! En vrac : Émotions – Blog Littéraire de l’ami Yvan, Livres à profusion, Mon féérique blog littéraire de Stelphique, Un bouquin sinon rien


Pour services rendus, de Iain Levison

À soixante-dix ans passés, Freemantle est encore chef de la police de Kearns, Michigan, et ça lui convient, en dépit des restrictions budgétaires qui le contraignent à des sacrifices quotidiens, aussi bien humains que matériels, pour mener à bien cette mission. Cette tranquillité est néanmoins ébranlée le jour où le sénateur Billy Drake, en campagne pour sa réélection au Nouveau-Mexique, fait appel à lui.
Pendant la guerre du Vietnam, Drake était soldat dans l’unité dirigée par celui qui était alors le sergent Freemantle ; c’est au nom de ce passé commun – que Freemantle n’évoque jamais, le classant au rayon des souvenirs douloureux et peu glorieux – que Drake requiert l’assistance de son ancien supérieur. En effet, pendant un meeting, le sénateur a raconté une anecdote du Vietnam où il se pose en figure héroïque. Problème : un autre vétéran affirme que Drake a menti. Respectable et respecté, Freemantle doit venir devant la presse pour soutenir officiellement la version de son ancien subordonné. Autre problème : Drake a effectivement menti et Freemantle le sait très bien…

Levison - Pour services rendusAinsi débute une histoire d’engrenage implacable comme Iain Levison aime et brille à les élaborer. A l’origine, un fait presque anodin. Dans Arrêtez-moi là !, c’était une course en taxi et une fenêtre effleurée d’une main qui provoquaient une terrifiante réaction en chaîne. Ici, c’est un mensonge, oh ! un petit mensonge de rien du tout… Mais on est en politique, on est aux États-Unis, et là-bas sans doute plus que partout ailleurs, la chaîne des emmerdements semble sans limite lorsque la machinerie se met en route.

Car, chez nos amis américains, pour réussir en politique, pas besoin d’un bon bilan, encore moins d’être honnête. Non, il suffit de savoir manipuler les faits et de mentir avec autant de conviction que de sincérité – au point parfois de ne plus savoir distinguer la frontière entre fantasmes et réalité. Telle est la démonstration que Iain Levison déroule avec une force et une clairvoyance cruelles.
L’humour sarcastique qui est souvent la signature du romancier est moins présent ici, au profit d’un récit maîtrisé dans ses moindres rouages, au service de personnages ambigus, complexés, et d’une analyse sans concession des dessous de la vie politique aux États-Unis – genre en soi outre-Atlantique qui a donné notamment quelques films et séries très réussis (entre autres : Bob Roberts de Tim Robbins, Monsieur Smith au Sénat de Frank Capra, Des hommes d’influence de Barry Levinson, Les marches du pouvoir de George Clooney, et bien sûr House of Cards).

Énergique, provocateur, salvateur aussi dans ses conclusions, Pour services rendus est un roman puissant qui consacre l’art de Iain Levison à passer au crible les dérives et travers d’un pays qui n’est pas vraiment le sien (il est né en Écosse) mais qu’il connaît par cœur. Une superbe réussite.

Pour services rendus, de Iain Levison
(Version of Events, traduit de l’anglais par Fanchita Gonzalez Batlle)
Éditions Liana Levi, 2018
ISBN 9791034900213
224 p., 18€


Kisanga, d’Emmanuel Grand

Sur le papier, c’est un énorme coup économique, mais aussi géopolitique, financier, commercial, politique en somme. Carmin, grande entreprise minière française, s’associe avec un grand groupe chinois pour exploiter un gisement de cuivre apparemment exceptionnel en République Démocratique du Congo, coupant l’herbe sous le pied à la concurrence internationale, notamment américaine. Ce qui impressionne encore, ce sont les conditions annoncées pour ce projet Kisanga : trois mois pour tout installer et lancer l’exploitation, cela paraît incroyable.
Incroyable ? Olivier Martel, brillant ingénieur associé au projet, et Raphaël Da Costa, journaliste d’investigation qui s’est autrefois frotté (et piqué) de trop près à Carmin et ses méthodes troubles, découvrent rapidement que Kisanga est effectivement rempli de zones d’ombre inquiétantes. Ajoutez à cela des mercenaires prêts à frapper pour faire taire ceux qui en savent trop, de nébuleux intérêts économiques et politiques, et des secrets peu ragoûtants, et vous avez une poudrière prête à sauter à la moindre étincelle…

Grand - KisangaTroisième roman, troisième genre abordé par Emmanuel Grand. Le romancier français se risque cette fois dans un territoire littéraire que craignent plutôt ses confrères tricolores, le thriller géopolitico-financier. L’ambition est belle, le résultat à la hauteur, confirmant l’ampleur prise par cet auteur atypique dans le paysage national du polar. Avec toujours autant de rigueur, Grand maîtrise une intrigue très élaborée, comportant un certain nombre de sous-intrigues que l’évolution du récit lie jusqu’à les rendre inextricables, tout en affichant un casting touffu de personnages dont aucun n’est sacrifié ni sous-évalué.

Au premier plan du tableau, il y a l’Afrique, et en particulier le Congo, pays contrasté dont Emmanuel Grand donne à voir la beauté, l’intensité, l’enthousiasme aussi (le projet Kisanga se déroule en même temps que le parcours glorieux de l’équipe nationale de foot durant la Coupe d’Afrique des Nations) ; mais également la complexité politique, historique et économique, car les richesses naturelles que le pays abrite constituent paradoxalement l’une de ses malédictions, en en faisant une cible privilégiée des investisseurs et spéculateurs internationaux, parmi lesquels la Chine fait figure de nouveau grand vautour.
La facilité avec laquelle Emmanuel Grand nous donne accès à un sujet aussi compliqué est l’un des ingrédients miraculeux de Kisanga. Tout ici est terriblement réaliste et crédible, offrant au lecteur captivé des clefs de compréhension de notre présent et de ses enjeux qui bien souvent nous dépassent et nous écrasent tout à la fois.

La fluidité du récit, l’intrication exemplaire des différents fils de la trame narrative et la composition des personnages font le reste du travail. Par son style efficace et solide, sans esbroufe, et le sérieux avec lequel il construit son roman, Emmanuel Grand impose un peu plus une œuvre intelligente, ouverte sur le monde et l’humain, dont l’ambition et la complexité ont toute leur place dans le polar français – qui n’en aura jamais assez besoin.

Kisanga, d’Emmanuel Grand
Éditions Liana Levi, 2018
ISBN 9791034900022
392 p., 21€


La Petite Gauloise, de Jérôme Leroy

Tout commence lorsqu’un policier municipal armé jusqu’aux dents dézingue propre et net un capitaine de police de la Sécurité Intérieure, qui avait le gros défaut d’avoir un faciès pas très catholique à son goût de facho mal dégrossi (pléonasme) et de courir dans sa direction avec un flingue à la main. Flingue, arabe ? Terroriste, forcément. Et boum, bavure.
À moins que tout commence juste avant, lorsque le même capitaine reçoit un appel paniqué de son indic dans la Cité des 800, lui annonçant qu’un gros projet terroriste est sur le point d’aboutir dans cette ville portuaire de l’ouest de la France, déjà pas franchement folichonne en temps normal.
Ou alors, l’origine de tout ce bordel remonterait au jour où le Combattant, djihadiste en puissance déguisé en bon musulman intégré pour tromper la vigilance des flicards tricolores, s’amourache de la Petite Gauloise… A moins qu’il faille chercher plus loin, dans un contexte géopolitique explosif paraissant si loin de chez nous, et pourtant si proche ?
Peu importe, en fait. Ce qui compte, c’est qu’un sacré merdier se prépare, et qu’un paquet de monde risque d’être cramé dans l’affaire. Normal, en même temps, quand une Petite Gauloise est là pour foutre le feu.

Leroy - La Petite GauloiseAh ça, il n’est pas beau, le monde dépeint par Jérôme Leroy. Pas nouveau chez lui, auteur du Bloc (Série Noire, 2011) qui racontait l’entrée au gouvernement d’un parti d’extrême-droite nommé le Bloc Patriotique. Parti qui réapparaît ici en arrière-plan, puisqu’il est à la tête de la municipalité où se déroule La Petite Gauloise. C’est un détail cette fois, mais de ceux qui comptent, car ce bref roman mitraille sans pitié l’univers politique et social dans lequel nous vivons aujourd’hui.
Le tableau est glaçant, entre racisme ordinaire, embrigadés lobotomisés ou défoncés, dirigeants opportunistes ou lamentablement suffisants, sans parler des personnages souvent désespérants qui naviguent au milieu de cet océan dégueulasse. Professeur affligé d’une misère sexuelle d’époque, personnel pédagogique aigri ou shooté aux anxiolytiques pour tenir le coup face à des cohortes d’élèves décérébrés ou abandonnés face à une absence totale d’avenir…
Et le pire ? C’est qu’on s’y retrouve, dans ce monde, parmi ces personnages. On la prend en pleine face, notre lâcheté coutumière, nos mauvais instincts, tous ces penchants qu’on réfrène plus ou moins mais qui guettent la moindre occasion pour nous échapper. C’est notre monde, c’est nous, et ce n’est pas glorieux du tout.

Une lecture pareille devrait être intolérable. Il n’en est rien, parce que Jérôme Leroy s’empare du sujet avec un mordant qui déchaîne une ironie revigorante sur cette peinture effarante de notre quotidien. Paradoxalement, on s’amuse beaucoup en lisant la Petite Gauloise, où Leroy n’épargne rien ni personne. C’est cynique, cruel, mais écrit avec tant de vista qu’on pardonne au romancier de nous coller ce vilain miroir sous le nez. Travail littéraire réjouissant, la mise à distance par le style est tout simplement remarquable.

Un petit exemple parmi d’autres pour conclure en beauté :

« Alors, dans les 800 et dans le reste de la grande ville portuaire de l’Ouest, en pleine nuit, grâce à l’état d’urgence, on perquisitionne un peu partout, on fait venir une équipe de la SDAT, on arrête préventivement les fichés S, on en profite pour évacuer un squat anarcho-autonome qui empêche un projet immobilier du côté du quartier de Jeanval, mais décidément on ne trouve rien et la nuit avance dangereusement. On défonce portes et crânes, on crie beaucoup, on fait hurler les sirènes, on énerve tout le monde, et, assez logiquement, on provoque une émeute.
Le maintien de l’ordre, c’est un métier, y’a pas à dire. »

La Petite Gauloise, de Jérôme Leroy
Éditions La Manufacture de Livres, 2018
ISBN 9782358872522
142 p., 12,90€


Couleurs de l’incendie, de Pierre Lemaitre

Le très respectable Marcel Péricourt, fondateur de la banque du même nom, vient de s’éteindre. Nous sommes en 1927 et sa seule fille, Madeleine, est appelée à lui succéder. Mais un geste insensé de Paul, le fils de Madeleine, le jour des funérailles du patriarche, change radicalement la donne et fragilise la position de l’héritière. A tel point que certains en profitent et, abusant de la faiblesse de Madeleine, la dépouillent de tout ou presque.
Un bon calcul, certes… mais ne faudrait-il pas se méfier plus que tout d’une femme ainsi déclassée et humiliée ?

Lemaitre conteur est de retour !

Lemaitre - Couleurs de l'incendiePari réussi pour Pierre Lemaitre qui, après un opus post-Goncourt assez moyen (Trois jours et une vie), s’est remis sérieusement au travail pour écrire cette « suite » d’Au revoir là-haut – je guillemette « suite » parce que, si l’on retrouve quelques personnages du précédent, Couleurs de l’incendie a l’intelligence de pouvoir être lu de manière indépendante sans rien perdre en compréhension.

Ni en plaisir, donc, puisque Lemaitre a indéniablement retrouvé l’inspiration pour se replonger dans sa fresque du XXème siècle. Ressuscitant le style vif, inspiré et mordant du premier opus, il raconte cette fois les années 1927-1935, balayant au passage les effets européens de la grande crise de 1929 et la montée inexorable des fascismes en Allemagne et en Italie. Impeccablement maîtrisé, ce contexte permet au romancier de tailler sévèrement nombre de sujets – la corruption politique, l’évasion fiscale, l’éthique très particulière de certains journalistes et les postures de la presse en général, les dérives lamentables d’une société fièrement patriarcale où la femme est une denrée économique (ou pas) parmi d’autres…
Autant dire qu’avec tous ces éléments, Pierre Lemaitre brandit à la face de notre époque un miroir à peine déformant, où l’on constate sans grande surprise que rien n’a changé ni n’a été inventé aujourd’hui. Le parallèle pourrait être lourdingue, mais l’écrivain opère en finesse, sans forcer le trait, grâce notamment à son art intact de l’ironie dévastatrice, dont l’omniprésence est un régal tout au long des cinq cents pages (vite avalées d’ailleurs) de ce roman.

Couleurs de l’incendie est aussi une superbe démonstration des héritages de Pierre Lemaitre. Héritage littéraire, avec un hommage à peine déguisé à son maître Alexandre Dumas qui transparaît dans cette magnifique histoire de vengeance à la Monte-Cristo ; mais aussi par l’emploi d’un style puissant mais accessible, populaire au plus beau sens du terme, faisant de ce roman un véritable feuilleton à l’ancienne dont on peine à s’évader tant l’envie d’en tirer les différents fils jusqu’au bout est difficile à contenir. Mérite en soit rendu aux personnages, tous parfaits, qui habitent les nombreuses intrigues tissant la toile de Couleurs de l’incendie avec autant de bonheur que dans Au revoir là-haut ; on a envie de tous les suivre, de les soutenir, de les détester, de les mépriser, avec autant (plus ?) d’ardeur que dans la vraie vie.
Héritage de genre également, car Pierre Lemaitre ne s’est pas illustré en polar au début de sa carrière par hasard. Il sait raconter une bonne histoire sans en perdre le fil, tenir le lecteur en haleine, semer les rebondissements aux moments adéquats, faire monter le suspense… Bref, son art de conteur est intact, et c’est un régal de tous les instants.

Excellente surprise, donc, que ce nouveau roman de Pierre Lemaitre, qui renoue avec les ingrédients ayant fait le succès d’Au revoir là-haut tout en renouvelant subtilement la recette. Impeccable !

Couleurs de l’incendie, de Pierre Lemaitre
Éditions Albin Michel, 2018
ISBN 9782226392121
534 p., 22,90€


A première vue : la rentrée Seuil 2017

Avec neuf romans annoncés, dont trois étrangers (et demi, si on compte Charif Majdalani), les éditions du Seuil font partie des grosses écuries relativement raisonnables de cette rentrée littéraire 2017. En alignant seulement deux premiers romans, elles s’appuient davantage sur les valeurs sûres de la maison, tout en accompagnant avec sérieux des auteurs ayant déjà commencé à faire leurs preuves. Bref, c’est une rentrée pro, qui contient son petit lot de séduction potentielle. Et une nouveauté de l’immense Ron Rash, ce qui suffirait à rendre indulgent pour tout le reste.

Rash par le vent pleure.inddSUMMER OF LOVE : Par le vent pleuré, de Ron Rash (lu)
(traduit de l’américain par Isabelle Reinharez)
Si vous ne connaissez pas encore Ron Rash, conseil d’ami, ne tardez plus à découvrir son œuvre. Pour moi, c’est l’un des plus grands auteurs américains contemporains, tout simplement. Et il le prouve à nouveau avec ce nouveau titre (qui en français n’a rien à voir avec le sobre The Risen original), alors même que l’on pourrait croire l’histoire déjà lue. Tout tient à son écriture, minérale, fine, et à la dextérité avec laquelle il campe les mentalités et les errements de ses personnages, au fil d’une narration impeccablement maîtrisée.
Tout commence lorsque la rivière qui borde une petite ville tranquille des Appalaches rend les restes de Ligeia, une jeune fille disparue depuis plus de quarante ans. Cet événement macabre résonne particulièrement dans la vie de Bill et Eugene, deux frères qui ont frayé dangereusement avec Ligeia durant l’été 1969. A l’époque, alors adolescents, ils avaient découvert à son contact sulfureux les vertiges du « Summer of Love », dont ils étaient d’autant plus éloignés qu’ils vivaient alors sous la coupe de leur grand-père, médecin tyrannique qui régnait en maître ombrageux sur leur ville…

Norris - Ce qu'on entend quand on écoute chanter les rivièresCOLLISION : Ce qu’on entend quand on écoute chanter les rivières, de Barney Norris
(traduit de l’anglais par Karine Lalechère)
A croire que les traducteurs du Seuil se sont donné le mot cette année pour pondre des titres alambiqués… Cela dit, l’original n’était pas mal non plus : Five Rivers Met on a Wooded Plain – mais avait le mérite de se raccrocher à l’histoire. Soit le destin de cinq personnages sans rapport les uns avec les autres, qui va changer en raison d’un accident de voiture se produisant à Salisbury, non loin de la célèbre cathédrale. Cinq personnages, évoquant les cinq rivières qui se rejoignaient jadis à l’endroit où se dresse aujourd’hui la ville… Bref, la vie n’est pas un long fleuve tranquille, comme dirait l’autre.

Vasquez - Le Corps des ruinesMYTHO : Le Corps des ruines, de Juan Gabriel Vasquez
(traduit de l’espagnol par Isabelle Gugnon)
Lors d’une soirée, l’auteur rencontre Carlos Carballo, qui l’entretient avec passion de différents crimes commis contre des personnalités politiques, en brandissant le spectre de la théorie du complot pour dénoncer ce qu’il affirme être des mensonges d’État. D’abord ulcéré par le personnage, Vasquez cède pourtant bientôt à la curiosité – et si Carballo était un personnage de roman rêvé ? C’est le début d’une plongée en eaux troubles au cours de laquelle le romancier, aspiré par son sujet, frôle la noyade… A l’image d’autres grands écrivains espagnols (Javier Cercas, Antonio Munoz Molina), Vasquez mêle fiction, enquête, histoire et réflexion sur l’écriture.

Majdalani - L'Empereur à piedTHE TREE OF LIFE : L’Empereur à pied, de Charif Majdalani
Auteur libanais de langue française, Charif Majdalani a rencontré un beau succès avec son précédent roman, Villa des femmes. Du côté du Seuil, on espère donc une confirmation grâce à cette épopée familiale qui commence au XIXème siècle, dans les montagnes du Liban, où apparaît un homme venu fonder là son domaine et sa filiation. Surnommé l’Empereur à pied, il impose à sa descendance une règle drastique : un seul par génération sera autorisé à se marier et à avoir des enfants ; ses frères et sœurs, s’il en a, seront simplement appelés à l’assister dans la gestion des biens familiaux. Entre respect de l’interdit et exercice du libre arbitre, les pousses de l’arbre généalogique arpentent le monde, jusqu’à ce que le dernier héritier revienne au Liban à l’orée du XXIème siècle pour se confronter définitivement à son lourd passé.

*****

Deville - Taba-TabaHEXAGONE : Taba-Taba, de Patrick Deville
Grand nom de l’exofiction, genre hybride qui transforme le réel et l’Histoire en matière littéraire, Patrick Deville a fait de la planète son terrain de jeu. Cette fois, c’est pourtant la France qu’il arpente, entre ses frontières bien sûr, mais aussi – on ne se refait pas – dans le monde entier, en suivant notamment les politiques coloniales du pays.
Tout commence en 1960, dans un hôpital psychiatrique, où le fils du directeur rencontre un Malgache qui répète en boucle une expression énigmatique : « Taba-Taba ». En tirant ce fil ténu, Deville déroule ensuite une longue bobine qui va de Napoléon III aux attentats de novembre 2015. Une fresque très ambitieuse, qui devrait valoir à son auteur de figurer à nouveau sur les listes de prix à la fin de l’année – et pourquoi pas, de rafler enfin un Goncourt qu’il a déjà frôlé.

Adimi - Nos richessesL’ENVERS ET L’ENDROIT : Nos richesses, de Kaouther Adimi (en cours de lecture)
Troisième roman de la jeune auteure (31 ans) née à Alger, qui relate la fondation en 1936 dans sa ville natale de la librairie « Les vraies richesses », établie par Edmond Charlot avec l’ambition de servir de révélateur et de relais pour la culture méditerranéenne. Ce sera une réussite, puisque Charlot publiera l’année suivante le premier texte d’un certain Albert Camus, entre autres choses.
En parallèle, la romancière nous transporte en 2017, où un étudiant indifférent à la littérature est chargé de vider et rénover la librairie à l’abandon pour la transformer en magasin de beignets. Mais le vieux gardien des lieux veille, bien décidé à ne pas lui faciliter la vie… Les premières pages sont extrêmement fluides et séduisantes, belle surprise à prévoir.

Sorman - Sciences de la viePAS DE PEAU : Sciences de la vie, de Joy Sorman
Avec cette histoire de malédiction familiale frappant les filles aînées de maladies rares ou improbables, Joy Sorman, transfuge de Gallimard, poursuit son exploration littéraire du corps. On avait beaucoup aimé La Peau de l’ours pour son côté singulier et son ton de conte, on attend donc avec curiosité de découvrir cette nouvelle page d’une œuvre déjà maîtrisée.

Thomas - Souvenirs de la marée basseL’EFFET AQUATIQUE : Souvenirs de la marée basse, de Chantal Thomas
Connue et appréciée pour ses romans historiques (dont Les adieux à la reine), Chantal Thomas change de registre pour signer un récit consacrée à sa mère, Jackie, pour qui nager était vital, l’exercice le plus intense de sa liberté. On l’aime bien, Chantal Thomas, hein. Mais là, on a trop de choses à lire plus attirantes.

Lopez - FiefL’ESQUIVE : Fief, de David Lopez
L’unique premier roman de la rentrée française du Seuil nous emmène dans une banlieue campagnarde, au contact de jeunes gens qui y vivotent, fument, jouent aux cartes et font pousser de l’herbe, tout en cultivant leur identité propre par le langage.


Avenue Nationale, de Jaroslav Rudis

Signé Bookfalo Kill

À première vue, on pourrait croire que Vandam est juste un gros con bien épais du bulbe, grand admirateur de l’acteur belge lui ayant valu son surnom, qui passe des heures au bistrot à écluser de la bière en ressassant des souvenirs de vieille gloire mal digérée. En l’occurrence, Vandam se targue d’être celui qui a donné le premier coup lors de la Révolution de Velours à Prague en 1989, événement fondateur ayant entraîné la chute du communisme tchèque.
Sauf que c’était il y a longtemps. Depuis, Vandam joue des muscles quand il est témoin d’une injustice ou d’une impolitesse, drague plus ou moins Lucka, la serveuse du rade où il échoue chaque soir, se gargarise d’histoire militaire et assure ses deux cents pompes par jour, moyen pour lui d’être à la hauteur de la vie telle qu’elle va. Suffisant ? Pas sûr.

rudis-avenue-nationaleDrôle de roman ! Pas aimable, ça non. Rugueux, mais fascinant. Au fil d’un monologue violent et hypnotique, le Tchèque Jaroslav Rudis donne la parole à une brute épaisse, loser pathétique dont on comprend que l’errance et les discours xénophobes ne sont finalement que le produit d’un broyage social dans les règles de l’art. Vandam, c’est la lie du peuple, l’opinion au ras du caniveau, la mélasse des frustrations, des échecs et des dérives. C’est le cri de rage d’un nazillon naze qui a conscience de sa crasse mais tente de sauver ce qui peut l’être – en l’occurrence, son mystérieux interlocuteur, à qui il balance ses leçons de vie viriles noyées dans des vomissures extrémistes.
Pourtant, dans le magma alcoolisé, dans l’éructation minable, émerge une pensée plus vive qu’il n’y paraît, le récit de la manière dont l’Europe broie ses millions de petits soldats. Un tank en acier trempé contre une armée dérisoire de hérissons. Ca fait un sacré paquet de cadavres sur l’asphalte, mais attention, les hérissons ça pique, ça s’échappe et ça se reproduit.

Rudis gifle son lecteur à grands coups de phrases sèches au vocabulaire limité, de répétitions épuisantes qui disent à merveille une pensée rance tournant en rond autour d’obsessions misérables. Misérables ? Le mot est lâché. Hugo parviendrait-il aujourd’hui à glorifier les sans-grade, les grouillots du peuple, avec une matière première aussi dégueulasse que ces types bas du front, nostalgiques sans raison des éructations hitlériennes ? Pas sûr. Parce qu’il n’y a pas grand-chose à sauver, même en grattant bien sous la crasse.
Dans Avenue Nationale, Jaroslav Rudis plante un authentique laissé-pour-compte du monde moderne, un Valjean crapoteux, dénué de grandeur mais pas d’un charisme qui finit par sidérer à défaut de charmer. Son phrasé est celui d’un poème de la taverne, à la scansion si obsédante qu’on ne peut lâcher la page, alors même que rester en compagnie d’un type pareil n’a rien d’une partie de plaisir.

« Ils te mettent dans le crâne qu’en Europe on veut tous le bien, qu’on agit tous dans le même sens.
Ils te mettent dans le crâne que nous aussi, on doit aller dans ce sens.
Ca s’appelle de la solidarité.
Pas Rien que la Nation, mais Rien que l’Europe !
Ils te mettent dans le crâne qu’ils savent ce qu’ils font.
Ils te mettent dans le crâne qu’ils sont responsables.
Ils te mettent dans le crâne qu’y aura toujours quelqu’un qui paye.
Mais moi, je sais comment c’est.
Moi, je sais ce qui se passe.
Moi, je sens que ça tremble.
Que c’est fatigué.
Que ça fond comme les glaciers.
Que ça brûle comme les forêts vierges d’Amazonie.
Que ça se hérisse.
Que de nouvelles batailles se préparent.
Le scénario de la crise, c’est rien d’autre qu’un plan de bataille.
Alors entraîne-toi.
Trime.
Tu survivras que comme ça.
La paix n’est qu’une pause entre deux guerres. »

Avenue Nationale est un roman hostile mais envoûtant, qui plonge comme rarement dans le crâne moussu d’un abruti luttant contre ses propres limites, avec un orgueil forçant le respect. Chaque page est une baffe glanée dans la baston piteuse des fins de soirée à la taverne. On n’a pas envie de s’éterniser, on voudrait échapper à la bagarre qui vient inexorablement, mais on s’attarde et on prend sa branlée bien comme il faut. Au final, je ne pourrais pas dire que j’ai aimé ce livre, mais il m’a captivé par sa puissance politique et son absence totale de concessions.
Alors, oui, objectif atteint, monsieur Rudis, mais je ne suis pas pressé que vous me repayiez une tournée. Avoir envie de gerber pendant deux cents pages n’est pas une expérience qu’on a envie de reproduire tous les jours. Même s’il faut reconnaître que c’est une expérience littéraire stimulante !

Avenue Nationale, de Jaroslav Rudis
(Národní Trída, traduit du tchèque par Christine Laferrière)
Éditions Mirobole, 2016
ISBN 978-2-37561-027-5
205 p., 19,50€


Cartel, de Don Winslow

Signé Bookfalo Kill

Les amateurs éclairés de thrillers géopolitiques ont probablement tous dans leur bibliothèque La Griffe du chien, roman-monstre qui fait référence dans le genre depuis plus de dix ans qu’il est sorti. Il est en outre considéré comme le chef d’œuvre incontestable de son auteur, l’Américain Don Winslow, qu’on n’a sans doute jamais vu aussi brillant et inspiré avant et après ce livre jusqu’à aujourd’hui.
Vous comprendrez que, dans un tel contexte, on puisse considérer la parution de sa suite, Cartel, comme le plus gros événement polar de cette rentrée 2016. Et que les attentes placées dans ce roman aient été énormes. A ce sujet, je mets tout de suite fin au suspense : Winslow a largement relevé le défi. Cartel est aussi puissant, vertigineux, soufflant, intelligent et effroyable que son prédécesseur.

Winslow - CartelPour mémoire, ou pour ceux qui ne l’ont pas lu, La Griffe du chien relatait la lutte sans merci sur une trentaine d’années entre Art Keller, un agent de la DEA, et les Barrera, famille mexicaine ayant révolutionné la structure du trafic de drogue dans leur pays pour amplifier la distribution aux États-Unis et s’inscrire dans le grand mouvement de la mondialisation, avec un réalisme économique porté par des méthodes ultra-violentes.
Dans Cartel (que l’on peut aborder sans avoir lu La Griffe…), on retrouve les deux principaux protagonistes. Art Keller vit désormais reclus dans un monastère où il essaie d’oublier qu’il a gâché sa vie à poursuivre pendant aussi longtemps Adan Barrera, désormais coincé derrière les barreaux grâce à lui. Mais Barrera s’échappe et, tout en réorganisant son cartel et en repensant son emprise sur le trafic de drogue au Mexique, il met à prix la tête de Keller, l’obligeant à reprendre la lutte.

Comme Freddy Michalsky avant lui, l’excellent traducteur Jean Esch a su restituer la langue sèche de Don Winslow et le rythme implacable que le romancier imprime au récit. Cartel est un roman impitoyable, qui ne laisse aucun répit au lecteur, plaqué au mur par tant de violence et de terrifiante clairvoyance. Autour de Keller et d’Adan Barrera gravitent des dizaines de personnages, trafiquants, narcos, flics et politiques joyeusement corrompus ou désespérément intègres, journalistes, victimes (plus ou moins) innocentes. Des gamins tueurs et des policiers jouisseurs, des psychopathes hallucinants et des héros du quotidien dont les pauvres moyens les destinent à devenir des Don Quichotte tout juste propres à être empalés sur les ailes de leurs moulins à vent.

« Le Mexique, patrie des pyramides et des palais, des déserts et des jungles, des montagnes et des plages, des marchés et des jardins, des boulevards et des rues pavées, des immenses esplanades et des cours cachées, est devenu un gigantesque abattoir.
Et tout ça pour quoi ?
Pour que les Nord-Américains puissent se défoncer. » (p.375)

En ce début de XXIème siècle (le roman se déroule entre 2004 et 2014), rien n’aurait donc changé entre le Mexique et les États-Unis ? Non, tout est pire. C’est le constat lucide et affligeant que dresse Cartel, opéra de brutalité que Winslow a une nouvelle fois documenté à merveille, faisant le tour de la question, montrant les dégâts sociaux dans la société mexicaine, révélant les limites perpétuelles d’une lutte perdue d’avance par les rares bonnes âmes naïvement décidées à améliorer la situation.
Avec ses codes et ses bonnes manières, la loi est faible face à ceux qui jouent sans règle. Et le regard de Winslow porte bien sûr jusqu’à la sphère politique, les compromissions tactiques et les aveuglements stratégiques des États-Unis répondant à la corruption soigneusement stratifiée du pouvoir mexicain.

Cartel a eu un impact physique sur moi durant ma lecture. Entre l’asphyxie et le combat de boxe. Suspense parfaitement maîtrisé, mené à deux cents à l’heure, appuyé sur une structure complexe en raison de ses nombreux personnages suscitant un réseau nerveux d’intrigues complémentaires, ce polar éblouissant est une raclée nécessaire à encaisser. De celles qui font réfléchir et voir plus loin. Bien au-delà des approximations et simplifications d’un Donald Trump, par exemple. Et ça fait du bien.

Cartel, de Don Winslow
(The Cartel, traduit de l’américain par Jean Esch)
Éditions du Seuil, 2016
ISBN 978-2-02-121315-7
716 p., 23,50€


Judas, d’Amos Oz

Signé Bookfalo Kill

Jérusalem, décembre 1959. Shmuel Asch, jeune étudiant au physique de taureau hirsute qui dissimule un caractère hypersensible et sentimental à l’excès, décide d’abandonner ses études lorsque sa petite amie le quitte. Oublié, le mémoire sur « Jésus dans la tradition juive » ; Shmuel, que ses parents récemment ruinés ne peuvent aider, accepte un emploi étrange : cinq heures chaque soir, il devient l’homme de compagnie de Gersholm Wald, un vieil érudit infirme qui vit reclus dans sa maison sombre et biscornue, en compagnie d’Atalia Abravanel, une quarantenaire aussi mystérieuse, fuyante que séduisante.
Tandis qu’il tombe inexorablement amoureux d’Atalia, Shmuel subit plus ou moins les assauts de rhétorique intellectuelle ou politique de Wald, tout en continuant à réfléchir sur le regard des Juifs sur Jésus, mais aussi sur Judas, l’apôtre peut-être le plus méconnu et le plus injustement traité de tous…

Oz - JudasC’est le premier roman d’Amos Oz que je lis, aussi n’aurai-je pas de point de comparaison pour déterminer si ce livre est à l’image de son œuvre ou non. En tout cas, c’est une belle découverte, tant pour le plaisir de goûter à une prose fluide que pour apprécier l’intelligence et la finesse avec lesquelles Oz entremêle différents types de récit – politique, historique, théologique et intime.
Commençons par évoquer l’art et la manière : ce n’est guère une surprise tant l’auteur est estimé depuis de nombreuses années, mais Amos Oz écrit bien, avec une clarté qui n’exclut pas l’ambition. Au fil de chapitres plutôt courts, maniant parfois un humour piquant ou plein de dérision, le romancier instaure une atmosphère poignante, légèrement étouffante, dans laquelle les névroses, blessures et obsessions de ses personnages s’épanouissent sans lourdeur. Cette construction vive et aérée lui permet en outre de passer d’un sujet à un autre avec souplesse, en évitant de farcir en une seule fois la tête de son lecteur des nombreuses informations complexes qu’il manipule avec maestria.

Car le propos de Judas est ambitieux – ou plutôt les propos. Le titre l’évoque, le sujet du mémoire de Shmuel Asch aussi, il est ici question de théologie ; miraculeusement, ce n’est jamais ennuyeux, car Amos Oz privilégie une réflexion plus historique que religieuse, nous invitant au passage à une tentative de réhabilitation audacieuse de la figure de Judas, dont le nom est synonyme de traître et que Asch s’emploie à parer des atours du héros maudit.
Oz en profite pour tirer des parallèles constructifs avec l’histoire contemporaine, interrogeant la création controversée de l’État d’Israël ; ce n’est évidemment pas un hasard si le roman se déroule entre 1959 et 1960, alors que David Ben Gourion, l’un des artisans majeurs de cette création, est Premier Ministre. Nul besoin pour autant de connaître ce pan de l’Histoire par cœur (ce n’était guère mon cas, je l’avoue), Oz le rend accessible et compréhensible à tout lecteur. Et certains passages grattouillent carrément :

« Vous avez voulu un pays, grinça [Atalia]. Vous avez voulu l’indépendance. Des drapeaux, des uniformes, des billets de banque, des tambours et des trompettes. Vous avez versé des fleuves de sang innocent. Vous avez sacrifié une génération entière. Vous avez expulsé des centaines de milliers d’Arabes. (…)
– Ne pensez-vous pas que nous nous sommes battus en 1948 parce que nous n’avions pas le choix ? objecta Shmuel, l’oreille basse. Nous étions dos au mur, non ?
– Vous n’étiez pas le dos au mur. Vous étiez le mur. » (pp.212-213)

De même que cet extrait sur les religions, qui paraît presque naïf d’évidence mais fait toujours du bien à lire :

« Le judaïsme, le christianisme – et n’oublions pas l’islam – dégoulinent de bons sentiments, de charité et de compassion, tant qu’on ne parle pas de menottes, de barreaux, de pouvoir, de chambres de torture ou d’échafauds. Ces religions, en particulier celles nées au cours des siècles derniers et qui continuent à séduire les croyants, étaient censées nous apporter le salut, mais elles se sont empressées de verser notre sang. » (pp.84-85)

Pourvu d’une humanité réconfortante et d’une petite dose d’humour salvatrice, Judas est un roman attachant, qui invite à la réflexion, et dont la hauteur de vue s’avère plus que nécessaire en ces temps troublés que nous affrontons.

Judas, d’Amos Oz
(Ha-Besora Al-Pi Yehuda, traduit de l’hébreu par Sylvie Cohen)
Éditions Gallimard, 2016
ISBN 978-2-07-017776-9
348 p., 21€


Rhapsodie française, d’Antoine Laurain

Signé Bookfalo Kill

Alain Massoulier, médecin généraliste sans histoire, reçoit un jour une lettre. C’est une réponse de la maison de disque Polydor, qui lui annonce être intéressée par la maquette musicale de son groupe, les Hologrammes, et l’engage à prendre contact avec elle. Alain devrait être heureux ; il est juste sidéré. Et pour cause : la lettre lui est parvenue avec trente-trois ans de retard. La maquette en question a disparu, les Hologrammes n’existent plus depuis longtemps et leurs membres sont éparpillés dans la nature.
Le batteur est devenu artiste contemporain, la chanteuse a repris l’hôtel parental, le parolier est antiquaire, le bassiste a viré facho en chef, le claviériste se la coule douce en Thaïlande ; quant à celui qui leur avait permis d’enregistrer une démo digne de ce nom, on l’appelle désormais JBM, c’est un homme d’affaires respecté qui, depuis peu, fait figure de favori surprises pour les prochaines élections présidentielles.
Piqué au vif, et aussi curieux de réentendre des chansons qu’il a oubliées, Alain se met en quête de la cassette manquante en contactant ses anciens amis…

Laurain - Rhapsodie françaiseAntoine Laurain aime les chaînes et les petits coups de pouce du hasard – ou du destin, c’est selon – qui peuvent changer le cours d’une vie. Il avait déjà fait le coup, brillamment dans le Chapeau de Mitterrand, de manière plus poussive dans La Femme au carnet rouge. Rhapsodie française vient se caler entre ces deux livres, plus fluide que le second, mais moins pertinent que le premier.
Comme il l’avait fait pour les années 80 dans Le Chapeau de Mitterrand, Laurain s’efforce de saisir quelque chose de l’air du temps, en croquant des personnages représentatifs de notre époque. Il y parvient plus ou moins bien ; si l’artiste contemporain et ses sculptures gonflables géantes donnent quelques scènes irrésistibles, le leader d’extrême-droite n’évite pas le piège de la caricature, et entraîne même une partie de la fin du roman vers un grand-guignol évitable. D’autres, comme JBM (héros pourtant attachant), poussent l’intrigue vers l’utopie gentillette, cédant à l’angélisme grand public ce qu’il abandonne au réalisme.

Plaisant à lire si l’objectif est de se détendre – Antoine Laurain a pour lui une plume simple et fluide -, Rhapsodie française ne tient pas l’ambition sociologique que semble annoncer son titre (à la différence, pour ceux qui s’en souviennent, du remarquable Une vie française de Jean-Paul Dubois). Un moment sympa tout de même.

Rhapsodie française, d’Antoine Laurain
Éditions Flammarion, 2016
ISBN 978-2-08-136008-2
276 p., 19€


La renverse d’Olivier Adam

Adam - La RenverseOlivier Adam fait du Olivier Adam et ça ne changera pas (à moins que ?). C’est sa marque de fabrique. J’aime son écriture, son style littéraire, ses personnages qu’il sait rendre attachants malgré leurs fêlures. La mer, personnage à part entière dans beaucoup de ses romans. Mais j’aimerais qu’Olivier Adam se réinvente, pour prouver qu’il sait faire autre chose.

C’est le troisième roman d’Olivier Adam que je lis, après Les lisières et Peine perdue. La Renverse est construit sur le même mode. Une petite ville de province, la mer en fond visuel et sonore, un protagoniste qui a des comptes à rendre avec d’autres personnes (en l’occurrence ici, ses parents.)

Antoine a la quarantaine, il s’est installé en bord de mer et vit une vie de libraire taiseux et asocial. Puis il entend à la télé la mort d’un homme politique, maire de la commune où il a grandi naguère. Et là, c’est le drame. Lui reviennent en tête les souvenirs douloureux du passé où la trahison et une sordide affaire de viol ont fait voler en éclat sa famille pourtant si proprette.

Pour ceux qui connaissent un peu, c’est ni plus ni moins que l’affaire Georges Tron, ex-maire de Draveil (Essonne). Le héros du roman est à la fois un adulte marqué par les épreuves de la vie et l’adolescent qu’il était alors au moment des faits reprochés à sa mère, maîtresse du maire de leur commune.

Comment se remettre d’une telle ignominie? Comment se reconstruire en ayant vu voler en éclat l’image maternelle, censée être sacrée? C’est toute une vie qui part à la renverse et Olivier Adam réussit une fois de plus à entrer dans ses personnages, à décrire leurs émotions profondes.

En résumé, un drame provincial dont l’auteur a le secret. Mais vivement qu’il prenne des risques, pour continuer à nous émouvoir et enfin, nous surprendre.

La Renverse d’Olivier Adam
Éditions Flammarion, 2016
9782081375956
267p., 19€

Un article de Clarice Darling.


A première vue : la rentrée Gallimard 2015

Pour le 500e article de ce blog (oh là là, déjà…), nous aurions pu imaginer quelque chose d’un peu festif, ou bien une rétrospective de tous nos blablas, un best of, que sais-je… Mais bon, l’actualité étant ce qu’elle est, au lieu de tout ça, nous allons vous présenter la rentrée littéraire 2015 des éditions Gallimard. Hé oui, on ne fait pas toujours ce qu’on veut.

Ah, Gallimard ! Dois-je vous rebattre les oreilles comme chaque année avec cet éditeur, certes prestigieux, mais qui n’a toujours pas compris que le trop est l’ennemi du bien ? Avec vingt livres présentés en cette rentrée 2015 (17 français et 3 étrangers), la vénérable maison est à nouveau hors de toute réalité et bien loin de ses consœurs. Sans doute espère-t-elle écraser la concurrence en occupant largement le terrain…
Autant dire que ça ne marchera pas : sur l’ensemble de leur offre, peu de romans se détachent – cependant ceux qui le font sont très intéressants. Sur le papier, en tout cas.

Comme chaque année, nous nous contenterons de citer en fin d’article les titres qui nous semblent les moins attractifs – un choix subjectif totalement assumé, bien entendu. Et vous aurez le droit de ne pas être d’accord !

Kaddour - Les prépondérantsY’A DU GONCOURT DANS L’AIR : Les prépondérants, de Hédi Kaddour
Il y a dix ans, Hédi Kaddour, jusqu’alors poète confidentiel, débarquait dans le paysage romanesque avec Waltenberg, somme ambitieuse couvrant une grande partie de l’Histoire du XXème siècle au fil d’un entrelacs admirable d’intrigues et de personnages, qui lui avait valu le Goncourt du premier roman. Avec ce nouveau roman d’aventures, il nous propulse dans les années 20, à l’occasion d’un tournage hollywoodien dans une petite ville du Maghreb qui va provoquer un choc des cultures propice à une réflexion plus large sur le monde d’alors, pris entre deux conflits mondiaux. Grosse attente en ce qui nous concerne.

Garcia - 7SEAS OF RHYE : 7, de Tristan Garcia
« Romans », indique la couverture. Au pluriel donc, puisque 7 est la somme de sept histoires, apparemment indépendantes, qui finissent par se répondre et constituer une vue d’ensemble de notre société – pas au mieux de sa forme, j’aime autant vous prévenir. Au programme, et en variant formes et tons : drogue, art, politique, religion, mode, extra-terrestres et immortalité. Les plus hautes attentes sont là aussi autorisées.

Sansal - 2084GEORGE ORWELL RELOADED : 2084, de Boualem Sansal
Je ferais volontiers également du romancier algérien un candidat sérieux aux prix d’automne ; en tout cas, on parlera forcément de sa variation sur 1984, se déroulant dans un pays imaginaire, l’Abistan, placé sous la coupe du prophète Abi, « délégué de Yolah sur terre », qui conditionne le bonheur de ses sujets à une soumission totale et à un rejet des pensées personnelles. Le héros remet pourtant en cause cet état de fait et part en quête d’un peuple de renégats, qui vivraient sans religion dans des ghettos…

Martinez - La Terre qui pencheCHUCHOTIS II : La Terre qui penche, de Carole Martinez
Retour au Domaine des Murmures pour Carole Martinez, qui y avait décroché un Goncourt des Lycéens il y a quatre ans. Nous sommes toujours au Moyen Age, mais presque deux siècles plus tard, et les femmes occupent à nouveau le premier plan. Cette fois, le roman est articulé autour d’un dialogue entre une vieille âme et une petite fille qui partagent la même tombe – la première étant en fait l’âge l’âme de la seconde, qui évoque son enfance et, à travers elle, son époque.

Ferrier - Mémoires d'outre-merPAPYLAND : Mémoires d’outre-mer, de Michaël Ferrier
A l’origine de ce livre, Ferrier mène des recherches sur son grand-père Maxime, né à l’île Maurice, devenu acrobate dans un cirque itinérant de l’océan Indien, avant de s’installer à Madagascar. C’est là, en déroulant le fil de l’enquête familiale, que l’auteur découvre l’histoire du « projet Madagascar », un plan nazi visant à envoyer les Juifs d’Allemagne et de l’Europe vaincue sur l’île afin de les y parquer. Les deux investigations cohabitent dans ce récit ambitieux qui promet d’être passionnant.

Causse - Le BercailGRANDPAPYLAND : Le Bercail, de Marie Causse
Une autre enquête familiale, celle que mène la romancière sur son arrière-grand-père, arrêté en février 1944 et mort en déportation six mois plus tard. Durant son enfance, Marie Causse a collecté les souvenirs de sa grand-mère ; devenue adulte, elle mène des recherches plus approfondies, qui la conduisent à proposer dans ce livre, outre l’histoire de son aïeul, une évocation de la Résistance dans un petit village français.

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Voilà les romans francophones les plus intéressants, au nombre de six donc – ce qui en laisse onze plus ou moins sur le carreau… Avant de les évoquer rapidement, passons aux trois étrangers, beaucoup plus consistants.

Roy-Bhattacharya - Une Antigone à KandaharSOPHOCLE RELOADED : Une Antigone à Kandahar, de Joydeep Roy-Bhattacharya
(traduit de l’anglais par Antoine Bargel)
Je me régale d’avance à l’idée des demandes que feront les clients en librairie lorsqu’ils essaieront de prononcer le nom de l’auteur :p
Plus sérieusement, tout est dans le titre : le romancier indien, qui vit aux États-Unis, repense le célèbre drame antique de Sophocle dans le cadre de la guerre en Afghanistan. Une femme en fauteuil roulant, enveloppée dans une burqa, se présente aux portes d’une base américaine pour réclamer le corps de son frère, combattant tué dans un affrontement récent. En confiant la parole à des protagonistes des deux camps, l’auteur donne à voir la guerre dans toute son absurdité.

Pessl - Intérieur nuitSCARY MOVIE : Intérieur nuit, de Marisha Pessl
(traduit de l’américain par Clément Baude)
La mort mystérieuse d’une jeune femme pousse un journaliste d’investigation opiniâtre à s’intéresser de nouveau au père de la disparue, Stanislas Cordova, un célèbre réalisateur de films d’horreur dérangeants dans l’ombre desquels l’homme se camoufle depuis trente ans. Sa précédente enquête avait failli briser Scott McGrath, mais il en faudrait plus pour l’arrêter, et on plonge avec lui dans les sombres secrets d’une oeuvre hantée… Le roman sera enrichi de documents, photographies, extraits de journaux. Une originalité formelle pour un pavé de 720 pages aussi intriguant qu’intimidant.

Stefansson - D'ailleurs les poissons n'ont pas de piedsVOTRE AMITIÉ AVEC UNE TRUITE : D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds, de Jon Kalman Stefansson
(traduit de l’islandais par Eric Boury)
Avec Entre ciel et terre et ses suites, l’auteur islandais est devenu une valeur sûre de la littérature nordique. Ce nouveau roman suit le retour d’un homme, expatrié au Danemark, dans la ville de son enfance. En trois époques suivant trois générations de la même famille, Stefansson interroge l’histoire de son pays, ses traditions mais aussi la manière dont il vit l’irruption de la modernité.

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Pour un peu, je ne mentionnerais pas le reste de la production francophone, parce que je ne vous cache pas que ça me fatigue d’avance… Mais, soyons honnêtes, il y a sûrement des textes honorables dans le lot, aussi les citerai-je tous, au moins par politesse.

Le Censeur, de Clélia Anfray : entré à l’Académie grâce à un unique succès, et à son art de courtisan, Charles Brifaut devient censeur des théâtres, ce qui lui donne droit de vie et de mort sur les oeuvres et les auteurs de son temps – notamment un certain Victor Hugo, dont il se plaît à briser Hernani. Mais l’arrivée d’un secrétaire inquiétant vient menacer son ascension.

Au pays d’Alice, de Gaëlle Bantegnie : l’auteure a eu une fille. C’est bien, on est content pour elle, ce n’était peut-être pas la peine d’en faire un bouquin.

Le Secret de l’Empereur, d’Amélie de Bourbon Parme : récit de l’abdication de Charles Quint, qui préfère renoncer au pouvoir lorsqu’il réalise que ce dernier ne lui permettra pas d’atteindre les idéaux auxquels il rêvait. Dans sa retraite, il se passionne pour les instruments de mesure du temps. Tic-tac.

Daniel Avner a disparu, d’Elena Costa : les parents de Daniel Avner ont été déportés. Chaque jour, après la Libération, sur l’ordre de son grand-père qui le terrorise, le jeune garçon vient au Lutetia les attendre, tout en sachant que tout espoir est vain. Premier roman.

Les irremplaçables, de Cynthia Fleury : Gallimard sort dans sa collection blanche, estampillée roman, le nouvel essai de la philosophe-psychanalyste à succès, et le balance dans sa rentrée littéraire. Si quelqu’un comprend…

Un papa de sang, de Jean Hatzfeld : l’ancien journaliste retourne au Rwanda, auquel il a consacré plusieurs livres (Une saison de machettes). Il y retrouve les enfants des bourreaux et des victimes du génocide survenu il y a déjà vingt ans, et leur donne la parole. Là, on pourrait avoir un texte fort, poignant et intelligent, reconnaissons-le.

Gratis, de Félicité Herzog : après s’être fait un nom en balançant sur son père, l’alpiniste Maurice Herzog (Un héros, Grasset, 2012), Félicité signe un premier roman narrant les grandeurs et décadences d’un homme, devenu riche grâce à une start-up, qui se réfugie à Jersey après avoir été ruiné pour concevoir une « solution à la condition humaine »…

Magique aujourd’hui, d’Isabelle Jarry : un roman d’anticipation dont le pitch évoque irrésistiblement un croisement entre Wall-E, le dessin animé Pixar, et Her, le film de Spike Jonze. Soit la relation fusionnelle entre un jeune homme et son assistant androïde.

Casanova l’aventure, d’Alain Jaubert : trente textes dont Casanova est le héros. Voilà.

Pirates, de Fabrice Loi : Marseille sert de cadre au parcours tragique d’un homme, ancien forain qui se lie d’amitié avec un ancien militaire. A un moment, apparemment, des pirates somaliens arrivent dans l’histoire, mais je n’ai pas trop compris comment. Si quelqu’un veut se dévouer pour le lire…

Hallali pour un chasseur, de Jean-François Samlong : roman initiatique et d’amour, ce récit d’une chasse interdite qui tourne mal est le douzième livre de cet auteur réunionnais.


Un mensonge explosif, de Christophe Reydi-Gramont

Signé Bookfalo Kill

On a beau être un gros lecteur, on ne lit jamais assez, et il arrive souvent de laisser sur le bord de la route un livre dont on soupçonne pourtant qu’il pourrait nous plaire (je suis sûr que vous êtes familiers de ce sentiment). Pourtant, parfois, une circonstance heureux, ou le hasard, permet de se rattraper. Vous l’aurez compris, c’est ce qu’il vient de m’arriver avec Un mensonge explosif, un polar superbe et captivant.

Reydi-Gramont - Un mensonge explosifAvec une belle audace, Christophe Reydi-Gramont y revient sur l’explosion de l’usine AZF à Toulouse, le 21 septembre 2001. Une explosion que l’enquête officielle a certifiée accidentelle, ce dont certaines personnes doutent pourtant – parfois non sans raison, puisqu’ils détiennent des informations susceptibles de leur faire croire à d’autres hypothèses. C’est le cas de Stéphane Dexieu, un journaliste tombé sur des documents si sensibles qu’il a dû partir en cavale avec femme et enfant, sous de fausses identités -jusqu’à ce qu’une mort assez horrible les rattrape à Rio de Janeiro.
Alerté par cette disparition suspecte, Clovis Lenoir, commissaire à l’Antiterrorisme, songe que finalement, il faudrait tout de même creuser la piste de l’attentat, qui n’arrangerait pas grand-monde. Appuyé par Magne, son supérieur, il se lance dans des investigations tortueuses, qui vont l’amener à reconsidérer bien des choses et à découvrir que la vérité, si elle existe sous une forme précise, est beaucoup plus complexe que tout ce qu’il a imaginé…

Je vous dirais bien que ce premier polar de Reydi-Gramont est une bombe, mais j’aurais peur de faire une blague d’un goût douteux… Ah, trop tard, c’est fait. Bon, tant pis, je la garde. Et puis de toute façon, c’est vrai. Coup d’essai, coup de maître pour ce romancier bordelais, qui mêle réalité et fiction avec une aisance de vieux grognard du crime de papier, exploite une documentation volumineuse sans jamais nous étouffer (alors que certains passages techniques auraient pu être arides, ce n’est jamais le cas), s’amuse avec les théories du complot avec la distance nécessaire pour ne pas donner l’impression de tomber dans le panneau, lance des pistes et jette des ponts entre les continents, de la France à l’Amérique du Sud en passant par la Russie, comme dans les meilleurs polars inspirés par la mondialisation économique et politique, et ses conséquences interminables.

Un mensonge explosif s’appuie sur une multitude de personnages tous très solides, une maîtrise admirable du rythme et un style sans faiblesse, aussi bien dans le récit que dans les dialogues. Polar emblématique des parutions du genre aux éditions Liana Lévi (qui en publient peu, mais avec un goût certain et suivant une véritable ligne éditoriale), il associe plaisir de lecture, suspense et intrigue intelligente, sans oublier une pointe d’humour toujours bienvenue et un bon paquet d’originalité. En bref, de quoi s’éclater.
(Désolé.)

Un mensonge explosif, de Christophe Reydi-Gramont
  Éditions Liana Levi, 2014
ISBN 978-2-86746-729-5
363 p., 19€


Atlas des préjugés, de Yanko Tsvetkov

Signé Bookfalo Kill

Tsvetkov - Atlas des préjugés carte01

Bon, je le précise tout de suite, pour ceux dont le second degré est un peu lent à la détente : CECI EST DE L’HUMOUR.

Grand amateur de cartes devant l’éternel, Yanko Tsvetkov a un jour imaginé de transposer de cette manière les innombrables clichés que chaque peuple ou communauté entretient vis-à-vis de tous les autres, voisins proches ou non, souvent depuis des siècles.
Pour mieux asseoir sa démonstration, il commence par remonter aux temps anciens, depuis la perception du monde qu’avait sûrement l’homme préhistorique (au centre d’une série de cercles concentriques : « Moi », puis « les animaux qui veulent me manger », puis « les animaux que j’aimerais vraiment manger », et enfin, à l’extérieur des cercles, « le grand mystère du je-ne-sais-quoi ») jusqu’à notre époque, en passant par le Moyen Âge ou la Grèce Antique, dont voici ci-dessous la représentation du monde :

Tsvetkov - Atlas des préjugés carte02

Pour ceux qui dormaient contre le radiateur bouillant au fond de la classe (oui, il fait vraiment froid aujourd’hui, le chauffage est à fond), je rappelle que cet exercice est humoristique.
Tsvetkov - Atlas des préjugésOui, mais pas que, forcément. Parce qu’il y a dans ce regard décalé de Yanko Tsvetkov un fond de vérité qui relève aussi de l’exercice sociologique. Ces préjugés ont évidemment du vrai, et il faudrait souffrir de la pire mauvaise foi pour ne pas l’admettre.
Oui, nous, les Français, quand nous pensons « Irlande », nous avons tendance à penser spontanément « catholiques » ; ou, pour « Pologne », « plombiers ». Oui, il est plus que probable que les Américains considèrent l’Irak comme « leur Vietnam 2.0 » ou qu’ils assimilent le Kazakhstan à… Borat, le personnage créé par Sacha Baron Cohen – qui avait valu d’ailleurs de nombreuses plaintes des Kazakhs, furieux d’être réduits à cet amas de clichés ne les faisant pas rire du tout (et on peut les comprendre).

S’il fait souvent mouche grâce à l’humour de ses textes de présentation ainsi qu’à un sens de la formule aiguisé, capable de saisir en un mot ou deux un préjugé et d’en faire quelque chose d’à la fois drôle et identifiable, Yanko Tsvetkov livre surtout avec cet Atlas une photographie de notre temps, car nombre de références, par exemple à Merkel ou Hollande, sont totalement contemporaines. Peut-être en rirons-nous encore plus dans dix ou vingt ans… ou pas !
Mais pour ricaner des autres autant que de soi-même, voici pour Noël un chouette cadeau à offrir – à des gens qui ont du second degré, évidemment.

Atlas des préjugés, de Yanko Tsvetkov
Traduit de l’anglais par Jean-Loup Chiflet et Christiane Courbey
  Éditions les Arènes, 2014
ISBN 978-2-35204-359-1
80 p., 14,90€


L’Emprise, de Marc Dugain

Signé Bookfalo Kill

Le savoir-faire de Marc Dugain n’est plus à démontrer. Révélé par la Chambre des officiers, roman sur les gueules cassées de la Première Guerre mondiale, il s’est depuis emparé avec brio de plusieurs figures célèbres (J. Edgar Hoover dans la Malédiction d’Edgar, Staline dans Une exécution ordinaire) qu’il a fait revivre avec réalisme dans un souci de mise en perspective historique.
Avec l’Emprise, il s’intéresse cette fois à notre époque, et plus précisément à la politique française et à ses dessous peu reluisants. Sujet facile, me direz-vous. Certes, mais dont les romanciers français ne s’emparent pour ainsi dire jamais. Peur des conséquences, manque d’ambition, difficulté à saisir les rouages extrêmement complexes d’un monde opaque par nature ?

Dugain - L'EmpriseDugain franchit le pas, sans démagogie ni exprimer quelque opinion que ce soit. De droite ou de gauche, il n’est pas question ici. A l’arrière-plan, il y a un Président en exercice, dont il n’est jamais question et dont on ignore la couleur politique. Face à lui, deux hommes de la faction adverse, prêts à en découdre pour gagner l’investiture de leur parti et mener la campagne présidentielle. L’un des deux, Launay, le modéré, est hyper favori ; l’autre, Lubiak, plus extrême, est prêt à tout pour lui mettre des bâtons dans la rue, entacher sa réputation immaculée et s’élever en lui marchant dessus.
Dans le roman, on croise également, entre autres, un leader syndicaliste trop droit dans ses bottes pour les dirigeants de la grande entreprise qui l’emploie ; un officier sous-marinier ; la femme de Launay, dépressive après un drame personnel, et qui pourrait avoir son mot à dire sur la campagne de son mari ; l’effroyable patron des services secrets français ; et Lorraine, l’une de ses agents, chargée d’enquêter un peu sur tout ce beau monde, ainsi que sur la disparition mystérieuse en pleine mer d’un célèbre skipper.

Avec un talent certain pour le roman choral, Marc Dugain met en scène ces nombreux personnages et toutes leurs préoccupations. Dynamisé par une affaire de meurtre et de disparition qui survient en cours de route, le roman, porté par la maîtrise narrative impeccable de l’auteur, déroule ses différentes intrigues avec fluidité, permettant à Dugain de placer des réflexions brillantes sur la politique, la morale, les convictions, les motivations de ceux qui désirent plus que tout accéder aux plus hautes fonctions du pays. Vous vous en doutez, il y a peu de grandeur dans tout cela, contre beaucoup de bassesses, de triches, de magouilles, d’intérêts personnels.

Très cadré, L’Emprise est peut-être néanmoins trop sage pour faire totalement mouche. Le sujet est épineux, on l’a dit, et il me semble que Dugain n’a réussi qu’à l’effleurer, sans parvenir à le faire vibrer ; pas faute de courage, mais plutôt de moyens littéraires appropriés. Il manque de la passion, de la puissance à l’ensemble. L’Emprise est un roman efficace, mais on l’oublie assez vite après l’avoir terminé. Ce n’est en tout cas pas le grand roman politique, choc et implacable, que notre époque tourmentée pourrait mériter. On l’attend encore… Qui, en France, en sera capable ?

L’Emprise, de Marc Dugain
  Éditions Gallimard, 2014
ISBN 978-2-07-014190-6
312 p., 19,50€


Ombres et soleil, de Dominique Sylvain

Signé Bookfalo Kill

Arnaud Mars, l’ex grand patron de la Crim’ en fuite depuis quelques mois, est retrouvé mort sur le toit d’une maison en construction à Abidjan. Très vite, tout accuse le commandant Sacha Duguin, son ancien adjoint, que tout le monde savait ulcéré par ce qu’il avait découvert sur son supérieur. Mais Lola Jost ne l’entend pas de cette oreille : pas question de croire son ami coupable d’un tel meurtre. L’ancienne commissaire à la retraite en profite pour s’extirper de la dépression qui la plombe depuis le retour aux Etats-Unis de son amie américaine, la flamboyante Ingrid Diesel.
Son enquête, quasi seule contre tous, va l’amener à soulever le voile de complexes affaires d’État, entre terrorisme et manipulations politiques à tous les niveaux – et à courir bien des dangers…

Sylvain - Ombres et soleilDominique Sylvain aime les intrigues chevelues et rocambolesques, et elle ne s’en cache pas, se disant même incapable de concevoir ses histoires avec plus de simplicité. Réussir à les rendre aussi passionnantes qu’intelligibles n’est pas la moindre de ses qualités. Le résumé que j’ai fait ci-dessus d’Ombres et soleil est extrêmement parcellaire, et en même temps, je préfère vous laisser le plaisir de vous perdre dans les ramifications d’un récit foisonnant de détails, de rebondissements et de personnages, composantes d’un polar parfaitement maîtrisé de bout en bout, en plus d’être superbement écrit.

Ombres et soleil, à vrai dire, n’a qu’un seul défaut : c’est la suite directe de Guerre sale, paru en 2011. Si l’on peut dévorer sans problème ce nouvel opus pour lui-même, il vaut mieux pour tout comprendre avoir lu le précédent, dont nombre d’éléments sont rappelés, et donc dévoilés ici.
Sinon je veux absolument souligner la progression remarquable de Dominique Sylvain, flagrante dans ce roman. Si les premiers titres de la série mettant en scène l’inénarrable duo Jost-Diesel (Passage du Désir, La Fille du Samouraï, Manta Corridor et l’Absence de l’Ogre) étaient déjà réussis, ils jouaient davantage la carte de l’humour et des situations décalées, s’inscrivant en cela parfaitement dans la ligne éditoriale de Viviane Hamy, qui publie aussi sa « cousine » littéraire Fred Vargas.

Sylvain - Guerre saleDepuis Guerre sale, Dominique Sylvain teinte ses histoires d’une noirceur salutaire, ainsi que d’une conscience sociale et politique qui garantit davantage de profondeur à son œuvre, sans rien sacrifier à la joie de retrouver ses héroïnes déjantées, aussi improbables qu’attachantes, ainsi qu’au plaisir de rencontrer de nouveaux personnages tout aussi forts. Elle s’intéresse particulièrement à la Françafrique, vaste sujet s’il en est, dont on ne cesse de débusquer de vilains secrets ; une matière première de qualité pour une auteure de polar concernée par le monde qui l’entoure, ce dont elle fait la démonstration avec brio dans ce diptyque remarquable.

Bref, à ceux qui pensent (naïvement) que Dominique Sylvain n’est que la « petite soeur pauvre » de Fred Vargas, détrompez-vous, c’est une romancière à part entière, avec son univers et ses préoccupations, ses personnages emblématiques et son style vivant et inspiré. Et à ceux qui ne la connaissent pas encore, un seul conseil : FONCEZ !

Ombres et soleil, de Dominique Sylvain
  Éditions Viviane Hamy, 2014
ISBN 978-2-87858-592-6
295 p., 18€

A noter : Guerre sale vient simultanément de paraître en poche aux éditions Points (978-2-7578-3021-5, 329 p., 7,60€). Aucune excuse, donc, pour ne pas découvrir Dominique Sylvain !


L’homme qui a vu l’homme, de Marin Ledun

Signé Bookfalo Kill

Début janvier 2009, Jokin Sasco disparaît brutalement de la circulation. En l’absence de toute nouvelle, les proches de ce militant basque finissent par convoquer la presse pour alerter les pouvoirs publics de cette situation pour le moins inquiétante. Présent à la conférence, Iban Urtiz, du journal local Lurrama, particulièrement touché par la détresse et la colère d’Etzia, la soeur du disparu, s’intéresse de près à cette histoire. Enquêter s’avère très difficile pour ce jeune reporter qui, s’il est basque par son père, n’a pas grandi dans la région et la connaît donc assez mal – en tout cas, pas assez pour les habitants du coin, peu enclins à se confier à un « étranger ».
Opiniâtre, plus ou moins aidé par son vieux routard de collègue, Marko Elizabe, Iban s’acharne néanmoins, et plonge dans les méandres d’une affaire extrêmement complexe, où la vérité et la mémoire des victimes ne comptent pas pour grand-chose…

J’ai eu la chance de découvrir Marin Ledun dès son premier livre, Modus Operandi, en 2007. J’ai suivi son œuvre avec passion, un peu plus convaincu à chaque nouvel opus du talent rare et singulier de celui qui est sans doute l’auteur français le plus engagé de sa génération, l’un des plus intéressants aussi par la diversité et la précision des sujets qu’il aborde, des dérives potentielles de la technologie (Zone Est, Dans le Ventre des mères) au commerce à outrance des âmes et des corps (Marketing Viral, La Vie marchandise), de la souffrance au travail (Les visages écrasés et son essai correspondant, Pendant qu’ils comptent les morts) à celle de la jeunesse livrée à elle-même (La Guerre des vanités).

Ledun - L'homme qui a vu l'hommeS’il aborde dans L’homme qui a vu l’homme un nouveau thème, la question basque, Marin reste proche pourtant de certaines de ses préoccupations, à savoir la place de l’humain au cœur d’enjeux politiques et/ou financiers démesurés, le mensonge érigé en système ou, plus largement, la folie très ordinaire des hommes. Pas de tueur en série spectaculaire ni de superflic torturé, ici le quotidien prédomine, les protagonistes du drame (quel que soit leur « camp ») se trompent, hésitent, commettent des erreurs tragiques, mais aussi s’acharnent, vont au bout de leurs idées ou de leurs objectifs, par fidélité à leurs convictions.

Inspirée d’un fait divers bien réel, l’affaire Jon Anza, l’intrigue du roman se permet avec sobriété les artifices du thriller pour mieux nous immerger dans les problématiques contemporaines du Pays Basque. Si cette région à cheval sur deux pays, poudrière politique depuis des décennies, fait moins parler d’elle dans les médias nationaux depuis quelque temps, elle n’en a pas terminé avec ses vieux démons. En témoigne un certain nombre d’enlèvements punitifs et parfois mortels, comme celui qui a justement provoqué la mort de Jon Anza. C’est à cette réalité d’aujourd’hui que Marin Ledun se (et nous) confronte, avec une énergie et une détermination qui emportent l’adhésion dès les premières lignes.

Sans chercher à prendre parti pour quelque cause que ce soit, L’homme qui a vu l’homme plonge dans un maelström inextricable de mensonges, de trahisons, de tortures et de secrets honteux. Pas la peine d’être familier avec les arcanes tortueux ni avec la longue histoire du cas basque, ce n’est pas le sujet du livre ; et, par ailleurs, le romancier prend soin de son lecteur béotien en lui faisant adopter le point de vue d’un jeune journaliste raisonnablement idéaliste et peu rompu aux subtilités de la région – intermédiaire parfait qui découvre en même temps que nous ce qui se trame, sans jamais avoir un coup d’avance, au contraire.
Autour d’Iban, tous les personnages sont superbement campés, des têtes pensantes aux exécutants, des journalistes aux militants, hommes et femmes dont on suit avec anxiété les trajectoires, y compris les criminelles. Parce qu’ils ont tous leurs raisons d’agir, même lorsque leurs motivations sont hautement répréhensibles, et que rien ne peut les en détourner, pas même la menace d’une mort certaine.

Passionnant sans être démonstratif, le polar fonctionne aussi et avant tout parce qu’il est formidablement écrit : plus acéré et nerveux que jamais, débarrassé des excès qui parfois alourdissaient certains des précédents romans de Marin Ledun, son style taille dans la chair du verbe pour saisir au mieux les mots de la colère, approcher au plus près la folie, exprimer au plus juste la violence. A la fois puissant, précis, rageur et d’une sincérité admirable, il est au service d’un récit au rythme haletant, preuve que le romancier plie aujourd’hui mieux que jamais la forme addictive du polar à la densité et à l’intelligence de son sujet.

A chaud, j’ai envie de dire que L’homme qui a vu l’homme est le meilleur roman de Marin Ledun à ce jour. Pas parce que c’est le dernier paru (tentation toujours facile lorsqu’on découvre le nouveau titre d’un de ses auteurs favoris), mais parce qu’il est redoutablement abouti, susceptible de captiver un grand nombre de lecteurs sur un sujet qui ne les aurait pas forcément attirés de prime abord, et qu’il est totalement maîtrisé du début à la fin.
En tout cas, c’est mon premier très gros coup de cœur de l’année. Tout simplement immanquable !

L’Homme qui a vu l’homme, de Marin Ledun
Éditions Ombres Noires, 2014
ISBN 978-2-08-130808-4
463 p., 18€

On en dit déjà beaucoup de bien un peu partout : Encore du noir, 4 de couv, le blog du polar de Velda, Des choses à dire, Un dernier livre avant la fin du monde
Retrouvez également une interview passionnante de Marin Ledun sur le site de Fondu au noir.
Et, enfin, un article élogieux sur un blog basque, Eklektika, sans doute une des plus belles reconnaissances dont puisse rêver le romancier…


Pur, d’Antoine Chainas

Signé Bookfalo Kill

Comment raconter Pur ? Son contenu est aussi riche que son titre est bref – et hautement ironique, car de pureté, il n’y en a pour ainsi dire pas dans ce nouveau roman d’Antoine Chainas ; ceux qui connaissent déjà l’auteur de Versus n’en seront pas étonnés. Il y a, au mieux, des « idéaux » de pureté, avec tout ce que cette expression peut véhiculer comme projets nauséabonds quand on l’applique à la politique ou à la société.
Racisme primaire ou ordinaire, suprématie de la race blanche, montée de l’extrême-droite, mouvances nationalistes dangereusement activistes, tout ceci est donc au programme de Pur, pour un polar glacé, d’une grande maîtrise, sans doute le plus accessible de son auteur, en dépit de sa dureté.

Chainas - PurPresque mine de rien, le récit taquine les codes de l’anticipation sociale, dont Sauvagerie de J.G. Ballard constitue un exemple qui aura sans doute inspiré en partie Chainas. Le romancier plante le décor dans le sud-est de la France, le cadre dans un futur proche – si proche qu’il pourrait être demain, voire déjà aujourd’hui.
Tout commence par un accident de voiture dont est victime le couple Martin. Sophia, la femme, meurt ; Patrick, le mari et le conducteur, s’en sort quasi indemne, et accuse deux Arabes au volant d’une Mercedes de l’avoir envoyé dans le décor en tirant un coup de feu sur son véhicule. Rapidement médiatisé, le fait divers embrase les esprits de la région, déjà échauffés par une série de crimes perpétrés sur des immigrés par un tireur d’élite, rebaptisé « le sniper de l’autoroute », parce qu’il abat ses victimes le long des voies rapides du coin.
Chargé de ces affaires, le capitaine Durantal soupçonne pourtant vite Patrick Martin de ne pas être aussi clair qu’il le prétend. En s’intéressant à lui, il découvre l’existence des enclosures, ces villes hyper protégées et réservées à des élites triées sur le volet, qui auraient tout intérêt à voir disparaître certains types de population défavorisée encore trop proches à leur goût de leurs supposés paradis…

Il y a aussi Julien, un adolescent coincé entre son père, surnommé le « Révérend » parce qu’il dirige en ascète moral la plus grande communauté fermée de la région, et Amandine, dont le jeune garçon est amoureux alors qu’elle joue avec lui ; ou encore Alice Camilieri, adjointe métisse de Durantal, une ambitieuse qui croit pouvoir supporter le handicap supposé de sa peau en frayant avec le maire de la ville, très porté sur la droite…
Et d’autres personnages, qui ont tous un point commun : leur existence est déchirante d’isolement et d’incompréhension. C’est là que se trouve le cœur du roman, dans le récit de cette ultra-moderne solitude qui empêche toute communication, restreint l’intelligence et mène aux pires extrémités. Comme dans Versus, Antoine Chainas parvient à nous rendre ses protagonistes, non pas attachants (ils ont peu pour l’être), mais accessibles, parfois même touchants malgré leurs dérives – ainsi de Durantal, flic obèse qui s’auto-détruit en se goinfrant, ou de Julien, élevé dans un cadre idyllique mais incapable de trouver le bonheur.

Le reflet que le romancier nous renvoie de la société, et donc un peu de nous-mêmes, n’est pourtant pas flatteur ; c’est là qu’il est le plus marquant, parce qu’il nous confronte au mal que nous faisons, à la peine que nous créons, avec un regard d’une acuité impitoyable. Épuré, lui, pour le coup, le style de Chainas fait de chaque phrase un coup de couteau qui déchire le voile des conventions, tourne et retourne dans la plaie du mal. Il frappe d’autant plus fort qu’il est débarrassé des dérives inutiles qui encombraient ses précédents romans, allant droit au but, jusqu’à un final forcément terrible.

Sans chercher à délivrer de message, Chainas accomplit ce que le roman noir peut faire de mieux : scruter à distance le monde pour en révéler les troubles et les dangers que nous créons. A ce titre, Pur est une réussite aussi totale qu’effroyable, ancré dans son époque, et l’exemple même qu’un polar peut rayonner d’intelligence et s’avérer une lecture indispensable.
C’est enfin, et c’est la meilleure des nouvelles, le grand retour d’Antoine Chainas. Tant mieux.

Pur, d’Antoine Chainas
Éditions Gallimard, coll. Série Noire, 2013
ISBN 978-2-07-014099-2
306 p., 18,90€

Ils ont aimé aussi et en ont beaucoup à dire : Hannibal le Lecteur, Unwalkers


Les Renards Pâles, de Yannick Haenel

Signé Bookfalo Kill

Parce qu’il ne s’y retrouve plus, un homme décide de se retrancher de la société. Il renonce à son appartement, ne travaille plus, habite dans sa voiture, passe ses journées à errer dans le XXème arrondissement de Paris et ses soirées en rencontres hasardeuses.
Au fil de ses promenades, il s’intéresse à d’étranges dessins et inscriptions, qui l’amènent sur la piste des Renards Pâles, une organisation souterraine dont les messages entrent en résonance avec ses propres convictions…

Haenel - Les renards pâlesAttention, roman choc. Avec Les Renards Pâles, Yannick Haenel nous jette à la figure un livre dérangeant, asocial et apolitique, sans concession, violemment sincère et engagé.
Le cœur du roman tient dans sa deuxième partie, où la narration passe du « je » à un « nous » englobant et d’une puissance envoûtante, qui entraîne le lecteur (qu’il le veuille ou non) dans la spirale d’une nouvelle révolution. Car c’est de cela qu’il s’agit, ni plus ni moins : Les Renards Pâles sont un chant d’insurrection, un appel au changement radical, par l’action et la violence s’il le faut, partant du constat que le monde dans lequel nous vivons est définitivement perclus d’injustice et de cruauté, et qu’espérer le modifier par les voies pacifistes et politiques est désormais totalement vain.

Avec un sujet pareil, autant dire que ce livre ne peut laisser indifférent. Il sera détesté ou admiré, contesté ou discuté, et nul doute que Yannick Haenel, déjà très présent dans les médias, aura à cœur de le défendre avec toute l’intelligence dont cet auteur atypique, grand lecteur et fin penseur, est capable.
Pour ma part, Les Renards Pâles m’ont sévèrement bougé, parfois subjugué, alors même que je ne veux pas croire en la solution insurrectionnelle pour changer les choses – mais d’un autre côté, si on réfléchit un tant soit peu à l’état de notre société et de notre politique (tous bords confondus, pas de jaloux), on se retrouve vite obligé de considérer cette hypothèse radicale…

Bref, Haenel nous file des grandes claques au cerveau, avec ce texte implacable dont il faut saluer par ailleurs l’écriture économe et précise, dont la fluidité fait couler le récit comme une foule qui envahit les rues et s’avance inexorablement vers la rébellion. L’un des incontournables de la rentrée, à lire au moins pour se confronter sans tricher à ses propres questionnements, quelles que soient les réponses que l’on en tire.

Les Renards Pâles, de Yannick Haenel
Éditions Gallimard, coll. L’Infini, 2013
ISBN 978-2-07-014217-0
175 p., 16,90€


L’Evasion, de Dominique Manotti

Signé Bookfalo Kill

Italie, 1987. Filippo Zuliani, prisonnier de droit commun sans envergure, est témoin de l’évasion de Carlo Fedeli, son compagnon de cellule et ancien des Brigades Rouges ; sans réfléchir, il lui emboîte le pas et prend le large de son côté. Quelques semaines plus tard, alors qu’il vient d’arriver à Bologne, il apprend la mort de son codétenu lors d’une tentative de holp-up à Milan. Affolé, isolé, Filippo s’enfuit à Paris chez Lisa, une réfugiée italienne et amie de Carlo, qui lui trouve un logement et un travail.
Pour tromper la solitude, et le chagrin d’avoir perdu un ami cher, pour séduire une femme également, Filippo se met à écrire. Mélangeant réalité et fiction, il raconte leur cavale, le braquage qui tourne mal, et ce qui s’ensuit. Rageur et sincère, son roman, L’Évasion, est publié en France et rencontre le succès. Coincé entre la justice de son pays, qui s’intéresse soudain à lui, et la rancoeur des réfugiés italiens en France, Filippo se retrouve alors au centre d’intérêts pas forcément en accord avec les siens…

Manotti - L'EvasionL’Évasion, c’est d’abord bien sûr la fuite de prison, scène inaugurale du livre qui en conditionne le léger côté polar – léger, parce que Dominique Manotti tire clairement plus vers le roman noir, voire vers autre chose de plus inattendu (j’y reviens après), que vers le suspense et l’enquête policière.
Toujours soucieuse de taper là où ça fait mal, la romancière pose cette fois son roman dans le cadre de la lutte entre les Brigades Rouges et le gouvernement italien. Elle s’intéresse plus particulièrement aux exactions des services secrets italiens, prêts à manipuler les néofascistes et l’extrême-droite pour orchestrer des attentats qu’ils imputeront plus tard à leurs opposants pour ruiner leur crédibilité politique, dans un ballet mortel dont la démocratie ne sort jamais grandie.
Il est question aussi des réfugiés politiques italiens en France, accueillis avec bienveillance par Mitterrand et constitués en véritable communauté (nulle mention n’est faite de Cesare Battisti, mais on y pense forcément).

Pourtant, et si l’évasion du titre était tout autre ? Il apparaît très vite en effet que Manotti n’utilise le cadre historique que comme toile de fond. Le sujet du livre, la véritable Évasion, c’est celle que procurent l’exercice de l’imagination, la création, l’écriture. Les plus belles pages du roman sont là, lorsque l’auteur décrit la manière dont Filippo s’empare des mots pour donner un sens, d’abord à son histoire, ensuite à sa vie entière, en les nourrissant de rêve et de fiction ; puis dans la métamorphose qui est la sienne lorsqu’il rencontre le succès et s’immisce dans le petit monde des lettres parisiennes.
Il y a là quelque chose d’intimement juste, qui permet à Manotti de montrer quelque chose de nouveau, en s’attachant davantage à son personnage qu’à l’intrigue, en laissant même parfois celle-ci au second plan – sans la délaisser non plus – pour plonger dans la psyché du héros.

Sans perdre de sa conscience politique et de son engagement, Dominique Manotti s’autorise donc une Évasion d’autant plus bienvenue qu’elle est inattendue, une escapade noire sur le territoire de la littérature, « une histoire d’écriture et de mort » selon ses propres termes. Une réussite.

L’Évasion, de Dominique Manotti
Éditions Gallimard, coll. Série Noire, 2013
ISBN 978-2-07-014058-9
211 p., 16,90€


Le Chapeau de Mitterrand, d’Antoine Laurain

Signé Bookfalo Kill

Un soir, François Mitterrand vient dîner dans une brasserie chic de Paris. A ses côtés, Daniel Mercier, quadra anonyme, assiste à l’événement en témoin privilégié autant que tétanisé de partager la banquette d’un si illustre convive. En partant, le Président oublie son chapeau, accessoire qui a tant fait pour la célébrité de son auguste silhouette. Daniel le récupère et, sur une impulsion, décide de le garder. Sans doute inspiré par l’aura de son propriétaire, il en tire une autorité et une audace nouvelles, qui lui valent une promotion professionnelle impressionnante et un bouleversement en profondeur de son existence.
Malheureusement, Daniel égare le fameux chapeau, qui tombe en d’autres mains dont le destin s’apprête à changer également…

« Léger et distrayant » ne rime pas forcément avec « stupide et mal écrit ». La preuve avec ce quatrième roman d’Antoine Laurain, que je viens enfin de découvrir à l’occasion de sa sortie en poche. Mon amie Diane m’avait pourtant prévenu, enthousiasmée dès sa sortie initiale par le charme singulier de ce livre ; mais, faute de temps, comme souvent, j’étais passé à côté.

Laurain - Le Chapeau de MitterrandL’erreur est réparée, et c’est avec le même plaisir que je vous encourage à vous plonger dans cette histoire rocambolesque dont l’idée de départ, prétexte génial, est alimentée à la perfection par l’auteur tout au long du roman. En faisant passer le célèbre galurin de main en main, ou plutôt de tête en tête, Antoine Laurain se livre à une radiographie des années 80, sans prétention sociologique exacerbée ni nostalgie facile.
Il croque les références culturelles, artistiques, et bien sûr politiques de l’époque, mais en s’attachant toujours et avant tout à ses héros, anonymes complets ou célébrités fictives dont le destin bascule au moment où le fameux chapeau leur appartient. Aucune ambition fantastique (au sens littéraire du terme) là-dedans, c’est juste un clin d’oeil, un accessoire de conte dont la magie supposée, liée à son caractère symbolique, permet aux personnages d’avancer – tandis que François Mitterrand, lui, comme privé de sa source d’énergie, est forcé à l’attentisme : le roman se déroule entre 1986 et 1988, période de la première cohabition avec la droite…

Du Minitel au Top 50, des colonnes de Buren à la Pyramide du Louvre, Le Chapeau de Mitterrand fait revivre une époque pleine de sens, riche en transitions, et dominée par une figure politique majeure qui a laissé une empreinte indélébile dans l’esprit de tous ceux, admirateurs comme détracteurs, qui ont vécu dans son ombre – et en particulier ceux qui, comme l’auteur (et comme moi) ont grandi dans les années 80.

Plein d’humour et de dérision, fin et chaleureux, servi par l’écriture pétillante d’Antoine Laurain, le Chapeau de Mitterrand est de ces romans qui vous soulèvent comme une brise légère et vous reposent tout en douceur au terme de leur histoire, sourire conquis aux lèvres, en ne vous laissant qu’une seule envie : en partager le plaisir avec d’autres. C’est chose faite sur ce blog – et encore merci à Diane de l’avoir fait pour moi !

Le Chapeau de Mitterrand, d’Antoine Laurain
Éditions J’ai Lu, 2013
(Première édition : Flammarion, 2012)
ISBN 978-2-290-05726-1
190 p., 6,50€