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À première vue : la rentrée Agullo 2021


Intérêt global :


Agullo a cinq ans !
L’occasion de mettre en lumière et de soutenir plus que jamais cette maison aussi sérieuse qu’aventureuse, grande exploratrice des littératures des pays de l’est (ils nous ainsi offert au premier trimestre la première traduction d’un polar croate, L’Eau rouge) et découvreuse de talents puissants en littérature policière. Dont l’un de leurs plus éminents représentants revient justement en septembre cette année, et on l’attend avec impatience (c’est peu de le dire !)


La Nuit tombée sur nos âmes, de Frédéric Paulin

Sa trilogie Benlazar (La Guerre est une ruse, Prémices de la chute et La Fabrique de la terreur) a marqué les esprits, autant par la force implacable de sa narration que par la pertinence de sa réflexion sur les dérives extrémistes entre la fin du XXème siècle et le début du XXIème.
Le regard acéré de Frédéric Paulin se braque cette fois sur Gênes, en juin 2001, à l’occasion d’une réunion du G8 marquée par de terribles répressions policières contre les nombreux manifestants altermondialistes venus défendre une autre vision du monde.
Grosse promesse, énorme attente, l’un des rendez-vous incontournables de la rentrée pour moi.
(Et le titre est superbe.)

Le Saut d’Aaron, de Magdaléna Platzová
(traduit du tchèque par Barbora Faure)

Une équipe de tournage du XXIème siècle s’intéresse au destin de Berta Altmann, une artiste indépendante de l’entre-deux-guerres qui cherche sa voie de Vienne à Berlin en passant par Prague.
Un roman inspiré par Friedl Dicker-Brandeis, qui a enseigné l’art aux enfants dans le camp de Terezin avant de mourir à Auschwitz.


BILAN


Encore deux titres de la maison qui m’intéressent fortement… Ils sont forts chez Agullo !

Lecture certaine :
La Nuit tombée sur nos âmes, de Frédéric Paulin

Lecture probable :
Le Saut d’Aaron, de Magdaléna Platzová


Capitale du Sud t.1 : le sang de la Cité, de Guillaume Chamanadjian

Éditions Aux Forges de Vulcain, 2021

ISBN 9782373051025

416 p.

20 €


Enfermée derrière deux murailles immenses, la Cité est une mégalopole surpeuplée, constituée de multiples duchés. Commis d’épicerie sur le port, Nox est lié depuis son enfance à la maison de la Caouane, la tortue de mer. Il partage son temps entre livraisons de vins prestigieux et sessions de poésie avec ses amis. Suite à un coup d’éclat, il hérite d’un livre de poésie qui raconte l’origine de la Cité.
Très vite, Nox se rend compte que le texte fait écho à sa propre histoire. Malgré lui, il se retrouve emporté dans des enjeux politiques qui le dépassent, et confronté à la part sombre de sa ville, une cité-miroir peuplée de monstres.


Tout a commencé par l’annonce, l’année dernière, de ce très excitant projet de fantasy française intitulé La Tour de Garde. Deux trilogies parallèles pilotées par deux auteurs, le débutant Guillaume Chamanadjian pour Capitale du Sud, et Claire Duvivier – très remarquée en 2020 pour son magnifique premier roman, Un long voyage (déjà paru aux Forges de Vulcain) – pour Capitale du Nord. Deux séries construites en miroir l’une de l’autre, se répondant à distance au rythme d’un volume à paraître chaque année.
Sur le papier, il y avait de l’audace, de l’ampleur et de l’ambition. Après lecture de ce premier tome, la promesse est bien tenue, et donne extrêmement envie de lire la suite.

À la suite d’un prologue saisissant, Le Sang de la Cité démarre en douceur, dans les pas de son héros Nox dont le métier de commis d’épicerie l’amène à se balader aux quatre coins de la ville pour livrer ses marchandises. Une entrée en matière qui peut paraître un peu lente, voire fastidieuse, mais qui s’avère une manière habile d’appréhender l’immensité de Gemina, ainsi que la complexité territoriale et politique qui préside à sa destinée.

Car le plan proposé au début du livre, forcément réduit par la dimension de la page qui doit le contenir tout entier, ne rend pas justice au vertige topographique que constitue Gemina. Rues enchevêtrées, fortifications entourant le port qui ouvre sur la mer, venelles sombres et étroites, forteresses redoutables, montagne en plein cœur de la cité, la ville est la figure principale du roman. Un dédale inexpugnable que Guillaume Chamanadjian parsème de couleurs et de contrastes, d’odeurs et de vie grouillante, avec un sens miniaturiste du détail.
Sans parler de la ville « cachée dessous », une version Stranger Things de Gemina, terrifiante et hantée de créatures effroyables, dont Nox découvre l’existence grâce à un pouvoir secret qu’il manipule tant bien que mal en s’aidant d’un mystérieux poème (une autre très belle idée du livre). Cette ouverture est à peine esquissée dans ce premier tome, et on attend avec curiosité d’en explorer les terribles arcanes dans la suite de la saga.

Le romancier prend également le temps de camper ses personnages, qui s’avèrent tous d’une richesse, d’une profondeur et d’une complexité appréciables, rehaussés pour certains de capacités magiques hors du commun (le fabuleux pouvoir de la Recluse). Des qualités indispensables pour une saga de fantasy politique aussi ambitieuse que celle annoncée ici, et très joliment mises en valeur par un auteur, rappelons-le, dont c’est le premier roman.

Il faut ajouter l’idée du jeu qui donne son titre à l’ensemble de la saga : la Tour de Garde. Un jeu de plateau et de stratégie assez complexe, muni de nombreuses pièces différentes, qu’il faut déplacer selon des règles qui font penser aux échecs. Là encore, dans ce premier tome, on ne fait qu’effleurer la signification de ce loisir qui captive les habitants de Gemina comme ceux de Dehaven ; mais le peu que l’on en découvre donne très envie de voir ce que les deux auteurs vont pouvoir en faire, car il aura sans nul doute une importance considérable dans la série.

Par ailleurs, une fois la machine lancée, Guillaume Chamanadjian alimente sans discontinuer la tension sourde qui tenaille son intrigue depuis le début, à coup de rumeurs, de coups bas, de manipulations diplomatiques et d’entourloupes politiques, jusqu’à atteindre le point de non-retour lors d’une scène de joute impressionnante.
Avant de s’offrir une bataille finale spectaculaire et crépusculaire, laissant Nox au bord d’un précipice qui promet de nouvelles aventures encore plus sombres et épiques dans le tome 2.

Un deuxième volume qu’il faudra attendre jusqu’au premier semestre 2022… mais, bonne nouvelle, entre-temps – en octobre 2021 précisément -, nous aurons droit au premier tome de Capitale du Nord, la trilogie jumelle campée par Claire Duvivier dans la cité de Dehaven. Joie et bonheur, on n’a pas fini de vibrer dans les merveilleuses rues imaginaires de la Tour de Garde !


Les mystères de Larispem t.2 : les Jeux du Siècle

Éditions Gallimard, coll. Folio S.F., 2020

ISBN 9782072885310

400 p.

9,20 €


À l’aube du XXe siècle, les jeux de Larispem sont lancés ! Carmine, Nathanaël et Liberté forment l’une des six équipes de ce jeu de l’oie à échelle humaine. Pendant ce temps, la comtesse Vérité œuvre dans l’ombre pour s’emparer de la Cité-État. L’intrépide trio parviendra-t-il à déjouer ses plans ? Et sauront-ils décoder le Livre de Louis d’Ombreville, qui suscite tant de convoitises ?


Dans une trilogie, la deuxième position est la plus ingrate. L’épisode 2 porte la lourde responsabilité de tenir les promesses faites par le premier, de nouer plus solidement les fils du mystère sans perdre le lecteur (ou le spectateur), d’amorcer le feu d’artifice final du troisième, tout en assumant souvent la part la plus sombre et inquiétante de l’histoire.

Les Jeux du Siècle, deuxième tome des Mystères de Larispem, relève le défi haut la main. La maîtrise dont avait fait preuve Lucie Pierrat-Pajot dans le volume inaugural était remarquable, surtout qu’il s’agissait de son premier roman (lauréat, rappelons-le, du Concours du Premier Roman organisé par les éditions Gallimard-Jeunesse) ; elle devient bluffante ici.
Lâchant la bride à son cheval de suspense, la jeune romancière précipite l’intrigue dans un mouvement perpétuel dont le tempo soutenu ne se relâche jamais, boosté par une imagination débordante qui multiplie de géniales péripéties, tout en ménageant la place nécessaire aux personnages pour exister, avancer, se développer, se dévoiler. En particulier le trio central : Carmine, moins inébranlable qu’elle n’y paraît, Nathanaël, plus courageux qu’il ne le croit lui-même, et Liberté, qui se découvre un caractère en acier trempé et une détermination à toute épreuve.

On plonge plus avant dans le dédale de Larispem, sublime revisitation steampunk de Paris dont les moindres décors font frissonner d’excitation. Une exploration géographique qui va de pair avec une formidable réinvention et réflexion historique, questionnant le pouvoir, les idéaux et l’idéologie, l’ambition, le déterminisme des origines sociales… Autant de sujets ambitieux, que Lucie Pierrat-Pajot traite en finesse, en privilégiant l’aspect ludique de son intrigue, l’aventure et le suspense pour faire passer le tout en douceur.

Comme de juste, la romancière abandonne ses héros – et nous avec – au fin fond des ennuis, au plus sombre et inquiétant de leur périple.
Ce qui nous amène en toute logique… directement au tome 3 !


Également disponible en poche aux éditions
Gallimard-Jeunesse, coll. Pôle Fiction
ISBN 9782075131551
375 p.
7,80 €

Ou en grand format aux éditions
Gallimard-Jeunesse
ISBN 9782075081498
322 p.
17 €


Les mystères de Larispem t.1 : le sang jamais n’oublie, de Lucie Pierrat-Pajot

Éditions Gallimard, coll. Folio S.F., 2019

ISBN 9782072837470

315 p.

6,90 €


Larispem, 1899.
Dans cette Cité-État indépendante où les bouchers constituent la caste forte d’un régime populiste, trois destins se croisent… Liberté, la mécanicienne hors pair, Carmine, l’apprentie louchébem et Nathanaël, l’orphelin au passé mystérieux. Tandis que de grandes festivités se préparent pour célébrer le nouveau siècle, l’ombre d’une société secrète vient planer sur la ville.
Et si les Frères de Sang revenaient pour mettre leur terrible vengeance à exécution ?


En 2016, ce premier tome des Mystères de Larispem a été le lauréat de la deuxième édition du Concours du Premier Roman organisé par Gallimard-Jeunesse (avec Télérama et RTL). Un prix parfaitement mérité, tant Lucie Pierrat-Pajot, pour son premier livre, fait preuve d’ambition, d’audace et d’originalité, le tout couplé à un sens du suspense et du mystère remarquable.

L’audace, c’est de partir d’une page d’Histoire de France à la fois tragique et souvent méconnue, notamment des jeunes lecteurs, faute d’être bien enseignée (voire enseignée tout court) lorsqu’on étudie le XIXème siècle. Cette page d’Histoire, c’est la Commune de Paris, un soulèvement du peuple de la capitale qui, en 1871, fut très violemment réprimé par le gouvernement alors établi à Versailles.
De ce point de départ, Lucie Pierrat-Pajot prend le parti de créer une uchronie en osant imaginer une issue plus heureuse : une victoire des insurgés parisiens, grâce à laquelle Paris s’affranchit du reste de la France et devient Larispem, une Cité-État qui devient, en moins de trente ans, une sorte de cité idéale, tentative d’utopie sociale et politique à la pointe du progrès technologique.

L’originalité, c’est de faire de Larispem une fabuleuse ville steampunk, où l’on croise des dirigeables, un tram aérien vertigineux, des véhicules dotés de systèmes de propulsion révolutionnaires, de superbes tours d’acier et de verre, et tout un tas de machines diverses et variées.
Dans cette ville dont les nobles et les grands bourgeois ont été chassés ou éradiqués lors de la Seconde Révolution (nom donné à la victoire de 1871), l’une des nouvelles castes dominantes est celle… des bouchers. Les louchébem, comme on les appelle dans l’argot (véridique) qu’ils ont inventé, reconnaissables aux trois couteaux qu’ils portent à la ceinture, dont Carmine, l’un des trois héros du roman, est une représentante haute en couleurs.

L’ambition, c’est de développer un large faisceau d’intrigues et de personnages (dont Jules Verne, évidemment à sa place dans cet univers largement inspiré de ses livres) qui s’entrecroisent, fluides et limpides, tout en assumant une belle atmosphère sombre et des problématiques complexes qui ne donnent qu’une envie, se précipiter au plus vite sur le tome 2 pour en savoir plus !


Également disponible en poche aux éditions
Gallimard-Jeunesse, coll. Pôle Fiction
ISBN 9782075099219
303 p.
6,90 €

Ou en grand format aux éditions
Gallimard-Jeunesse
ISBN 9782070599806
272 p.
16 €

Le Jour où Kennedy n’est pas mort, de R.J. Ellory

Éditions Sonatine, 2020

ISBN 9782355847950

432 p.

22 €

Three Bullets
Traduit de l’anglais par Fabrice Pointeau


C’est l’une des histoires les plus connues au monde – et l’une des plus obscures. Le 22 novembre 1963, le cortège présidentiel de John F. Kennedy traverse Dealey Plaza. Lui et son épouse Jackie saluent la foule, quand soudain…
Quand soudain rien : le président ne mourra pas ce jour-là.
En revanche, peu après, le photojournaliste Mitch Newman apprend le suicide de son ex-fiancée, Jean Boyd, dans des circonstances inexpliquées. Le souvenir de cet amour chevillé au corps, Mitch tente de comprendre ce qui s’est passé. Découvrant que Jean enquêtait sur la famille Kennedy, il s’aventure peu à peu dans un monde aussi dangereux que complexe : le cœur sombre de la politique américaine.


Si John Fitzgerald Kennedy est devenu une icône quasi intouchable, il le doit en grande partie à sa mort. D’abord parce que les circonstances et les motivations de cet assassinat restent complexes et mystérieuses. Ensuite, parce que ce meurtre a jeté un voile sur tout le reste de l’existence du président américain.
Son parcours, ses choix, ses appuis, les luttes d’influence dont il a bénéficié (notamment de la part de son père), ses erreurs, ses choix politiques, ses relations sulfureuses, ses infidélités, ses problèmes de santé : quand on meurt le crâne explosé devant le monde entier sans avoir même pu terminer son premier mandat, difficile de se voir reprocher quoi que ce soit avec trop d’insistance. Nombre de faits sont connus, désormais avérés, mais son décès tragique prend toute la place.

Pour aborder tous ces sujets, le brillant romancier britannique R.J. Ellory, fin connaisseur des États-Unis dont il analyse les multiples facettes de livre en livre, a trouvé la solution idéale : annuler le crime. Effacer Dallas, le 22 novembre 1963. Et nous projeter l’année suivante, alors que s’annoncent les futures élections présidentielles en fin d’année et que se pose avec insistance la question d’un deuxième mandat pour Kennedy.
L’idée est simple et géniale : les quelques mois fictifs qu’Ellory ajoute à la vie de Kennedy ne changent rien à tout ce qui s’est passé avant, et que l’écrivain souhaite évoquer en détail, à sa manière habituelle, ultra-documentée et profondément humaine à la fois.

Car Le Jour où Kennedy n’est pas mort n’est pas une uchronie à proprement parler. Le fait que le président n’ait pas été assassiné à Dallas n’est pas le sujet du roman – même si le lecteur va passer de nombreuses pages dans l’ombre de ces événements, dont on découvre qu’ils ne se sont pas déroulés, certes, mais qu’ils auraient pu. Jolie et subtile façon d’altérer l’Histoire sans la bouleverser complètement.

Pour détricoter le mythe Kennedy, R.J. Ellory passe par la bande. Il recourt à la formidable finesse psychologique qui est l’une de ses marques de fabrique, et met en avant l’histoire de son personnage principal, ses propres tragédies personnelles, son humanité bouleversée, pour éclairer peu à peu les zones d’ombre de la présidence JFK.
S’il insiste parfois un peu trop sur la dévastation intérieure de son protagoniste, Ellory nous rend très vite attachant Mitch Newman, faisant de lui un homme avant d’être un journaliste – ses qualités d’investigation ne lui revenant que peu à peu, et de manière fastidieuse. Le portrait de Jean Boyd, son amour disparu, dans les pas de laquelle il fouine, permet en outre d’équilibrer l’humanité à l’œuvre dans le roman, grâce à son tempérament énergique et volontaire qui rend sa mort d’autant plus regrettable et suspecte.

L’enquête toute entière obéit d’ailleurs à une logique d’économie réaliste : à la manière d’un Wallander sous la plume de Mankell, Mitch avance à petits pas, rencontre beaucoup d’obstacles, peine à trouver des soutiens, des infos et des indices. Une stratégie narrative qui permet de distiller son propos, presque mine de rien, et de lever en douceur le voile sur le système Kennedy.

Ellory n’entend pas révolutionner l’histoire du président américain. Le Jour où Kennedy n’est pas mort n’est pas un livre de révélation, qui balancerait de nouvelles grandes théories « révolutionnaires » sur l’assassinat de JFK. On peut tout de même y apprendre beaucoup de choses, et surtout entrer, avec fascination, dans les coulisses de la politique américaine. Une visite qui présente parfois des échos troublants avec des événements beaucoup plus récents – notamment lorsqu’il est question de résultats d’élections contestés…

Ce roman est en tout cas une nouvelle grande réussite à mettre à l’actif d’un romancier qui, pour être prolifique, reste toujours d’une pertinence à l’épreuve des balles (lui). Et un écrivain de formidable talent, dont le style à la fois riche et fluide est un régal constant de lecture.


Retrouvez les avis élogieux de Yvan sur son blog EmOtionS, de la chouette cousine The Cannibal Lecteur, de Pierre Faverolle sur Black Novel, mais aussi la jolie lettre de Stelphique à l’auteur… Entre autres !


COUP DE CŒUR : La République des faibles, de Gwenaël Bulteau

Éditions la Manufacture de Livres, 2021

ISBN 9782358877190

368 p.

19,90 €


Le 1er janvier 1898, un chiffonnier découvre le corps d’un enfant sur les pentes de la Croix Rousse. Très vite, on identifie un gamin des quartiers populaires que ses parents recherchaient depuis plusieurs semaines en vain.
Le commissaire Jules Soubielle est chargé de l’enquête dans ce Lyon soumis à de fortes tensions à la veille des élections. S’élèvent les voix d’un nationalisme déchainé, d’un antisémitisme exacerbé par l’affaire Dreyfus et d’un socialisme naissant.
Dans le bruissement confus de cette fin de siècle, il faudra à la police pénétrer dans l’intimité de ces ouvriers et petits commerçants, entendre la voix de leurs femmes et de leurs enfants pour révéler les failles de cette république qui clame pourtant qu’elle est là pour défendre les faibles.


Attention, pépite. Doublée d’une découverte, puisqu’il s’agit du premier roman de Gwenaël Bulteau.
Encore une superbe trouvaille à mettre à l’actif des éditions de la Manufacture de Livres, qui a déjà publié en janvier le remuant Nos corps étrangers de Carine Joaquim.

Changement de décor entre les deux livres, en revanche, puisque La République des faibles est un polar historique. Ancré à Lyon, dont la géographie et la sociologie de l’époque sont rendues avec précision et acuité, totalement au service de l’intrigue très élaborée qu’imagine par le romancier.
Néo-lyonnais depuis bientôt six ans, cela faisait un moment que je cherchais des romans qui prennent cette ville comme cadre de maière totalement convaincante. Hormis La Part de l’aube d’Éric Marchal, et dans une moindre mesure Le Fleuve guillotine d’Antoine de Meaux, j’ai souvent fait chou blanc.
La République des faibles est, de très loin, le meilleur que j’aie pu lire.

Gwenaël Bulteau frappe très fort, en effet, à tous points de vue. Pour commencer, par son choix de l’époque et l’intelligence avec laquelle il l’utilise.
1898 : à peine vingt ans après la défaite de 1870, guerre dont les traumatismes sont encore patents ; en pleine affaire Dreyfus, qui attise la violence des opinions et exacerbe les passions dans toutes les strates de la société ; et à l’orée d’un siècle nouveau que l’on espère neuf, mais dont tout le contexte laisse craindre qu’il sera tourmenté.
Ces tensions, l’écrivain les donne à voir, en promenant sa plume attentive dans les rues, en surprenant des conversations, en captant à l’improviste altercations, injures, bagarres. Son suspense, il l’installe dans une ville nerveuse, sombre, déchirée, à l’image de la France de l’époque. Le décor est saisissant, et pourtant, jamais déployé avec ostentation. Le tableau est toujours juste, et a le bon goût de ne pas prendre toute la place.

Car de la place, il en faut, pour les personnages et pour la langue du roman.
Les personnages, pour commencer. Flics, voyous, témoins, simples passants, bourgeois, tous jouent des partitions subtiles et complexes, dont les variations ne cessent de surprendre, suivant les tours et détours d’une intrigue remarquablement dense et tourmentée, de bout en bout. Les zones d’ombre sont légion, les bonnes volontés se heurtent à la nécessité de faire parler la force, la menace et la brutalité pour obtenir des résultats.
Surtout, le romancier nous installe de plain-pied dans cette fameuse « République des faibles ». Celle des laissés-pour-compte, des délaissés de la société, des âmes perdues dans la gadoue, la crasse et l’oubli. Dans cette triste armée, les enfants sont en première ligne, qui forment le cœur du bataillon dont Gwenaël Bulteau met en lumière les souffrances.

– Avez-vous déjà entendu parler de la république des faibles ? demanda le commissaire au bout d’un moment.
– Comme tout le monde, répondit-elle en se retournant. C’est une belle idée de mettre le droit au service des individus sans défense. Malheureusement, et croyez-en ma longue expérience de femme, cette conception n’a jamais été d’actualité.

Et puis il y a la langue. Le style. Pas d’approximation chez Gwenaël Bulteau, on sent dès ce premier roman qu’il possède une véritable voix, et qu’il en use avec une belle maîtrise.
Impossible de ne pas penser à Hervé Le Corre, l’un des plus grands maîtres français du genre, surtout quand il s’agit d’explorer l’Histoire (je vous renvoie par exemple à Dans l’ombre du brasier, plongée vertigineuse dans la Commune de Paris, à laquelle on assiste au plus près du bitume, telle que je ne l’avais vue ou lue).
Gwenaël Bulteau n’a pas à rougir de cette comparaison flatteuse, qu’il mérite amplement. Il tient son rythme sans jamais flancher, joue des registres de langue en évitant les clichés ; et si son roman laisse autant de traces en mémoire (je l’ai lu en décembre et il me hante toujours), la puissance des images suggérées par son écriture y est pour beaucoup.

Je pourrais continuer encore longtemps, mais ce serait vous priver de temps pour vous précipiter dans votre librairie et vous plonger dans ce livre, qui vaut autrement le détour que mes bafouilles. Amateurs de bon polar, de bon roman historique, de bons livres tout simplement, vous voilà avertis : La République des faibles est l’un des livres à ne pas rater en ce début d’année.

Grâce à l’État de droit, la république s’enorgueillissait de protéger les faibles, surtout les enfants, et de les aider en cas de malheur. Il s’agissait de leur donner une chance de s’en sortir malgré un mauvais départ dans la vie. ici, tout le contraire, la pauvre Esther s’en prenait plein la gueule. Dans cette république dévoyée, les faibles buvaient le calice jusqu’à la lie.


P.S.: un dernier mot, encore, pour la couverture, que je trouve très réussie. Pas un détail à mes yeux, car quand on aime les livres dans leur version physique, on s’attache forcément un peu à l’objet qui abrite le texte. Ici, c’est la couverture qui m’a fait sauter dans le livre à pieds joints. Bravo supplémentaire à l’éditeur sur ce point !


Tableau noir, de Michèle Lesbre

Éditions Sabine Wespieser, 2020

ISBN 9782848053592

96 p.

14 €


Avant d’être l’écrivaine que l’on connaît bien aujourd’hui, Michèle Lesbre a été enseignante, puis directrice, en école primaire. C’est de cette expérience dont elle nourrit ce bref texte au titre évocateur, sans pour autant verser dans l’exercice d’autobiographie fastidieuse.

Si elle survole sa carrière, c’est surtout pour y puiser des sensations, des traces de ce qu’elle fut alors et qui nourrissent la femme qu’elle est devenue.
Elle procède par petites touches, presque impressionniste, sans s’attarder. Évoque des élèves, des collègues, les bâtiments aussi, qui ont leur importance dans la manière de mettre en place l’exercice de l’apprentissage. Elle donne le sentiment de cueillir, avec beaucoup de délicatesse, de brefs moments dont les échos se répercutent encore aujourd’hui. Certains sont heureux, d’autres cruels. Ils sont à l’image du métier d’enseignant, traversé d’émotions fortes et d’un sens des responsabilités fondamental.

« Écrire sur l’école, c’est retrouver en désordre des moments, des doutes, et ce perpétuel sentiment d’être au plus près de l’essentiel, parce que l’exercice de ce métier continue de construire nos vies, tout en portant celles qui nous sont confiées. »

Tableau noir est aussi, et sans doute avant tout, un livre politique. Michèle Lesbre y fait état de son propre engagement, tout au long de sa carrière – relatant ainsi différentes tentatives de récupération politique qu’elle s’est fait un plaisir de désamorcer (une scène avec Jacques Chirac, alors maire de Paris, entre les pattes duquel Michèle Lesbre et ses collègues balancent sans prévenir les députés de l’arrondissement, Lionel Jospin et Daniel Vaillant, ne manque pas de sel).
Elle y réfléchit aussi sans concession sur l’évolution du statut de l’école dans la société, et dans la vision politique. L’Éducation Nationale en prend pour son grade à chaque coin de page, notamment l’actuel ministre, le délicieux Blanquer, qui récolte logiquement ce qu’il sème en ce moment.

« Des ministres de l’Éducation nationale, il y en a eu dix-huit tout au long de ma carrière, de Lucien Paye à François Bayrou, sans parler de la foule des secrétaires qui gravitent autour. Une ou deux femmes seulement parmi les secrétaires, aucune parmi les ministres jusqu’à aujourd’hui. Chaque ministre, ou presque, élabore une réforme à laquelle il donne son nom et qui est transmise par les différents auxiliaires dont c’est la mission. De quoi donner le mal de mer aux véritables acteurs de l’enseignement, les maîtres et les professeurs. Quelle expérience légitime ont la plupart de ces ministres, alors que celle des maîtres, femmes et hommes, qui chaque jour font vivre une classe, n’est jamais sollicitée. »

Il serait facile de taxer Michèle Lesbre de nostalgie conservatrice, d’en faire une chantre du « c’était mieux avant ». Sans doute, Tableau noir exprime de véritables regrets sur les mutations de l’école. Mais on peut se dire que ce jugement sans appel est le fruit d’une longue expérience personnelle, débutée dans les années 60 et achevée à la fin des années 90.
Et, quand on s’intéresse un tant soit peu à ce qui se passe depuis des années dans les milieux éducatifs, il est tout de même difficile de lui donner tort. (J’en crois, pour ma part, les nombreux témoignages de mes proches ou d’amis eux-mêmes enseignants, dont la vocation est souvent mise à rude épreuve, notamment par une hiérarchie de plus en plus éloignée du terrain.)

Livre à part dans la bibliographie de Michèle Lesbre, et en même temps à l’image de ce que ses romans racontent en creux de leur auteure, Tableau noir n’est pas seulement destiné aux enseignants. Texte littéraire, où s’exprime toute la délicatesse littéraire de la romancière, il peut toucher tous ceux qui pensent que donner les meilleures chances aux enfants est la clef de l’avenir du monde.


Jésus Christ président, de Luke Rhinehart

Éditions Aux Forges de Vulcain, 2020

ISBN 9782373050653

458 p.

20 €

Jesus Invades George : An Alternative History
Traduit de l’anglais ((États-Unis) par Francis Guévremont


Alors que sa présidence s’achève sans éclat, George W. Bush, un matin, se trouve possédé par… Jésus ! Le Fils de Dieu, irrité que le nom de son Père soit prononcé en vain pour justifier tout et n’importe quoi, a décidé de descendre sur terre.
Le président des États-Unis devient ainsi la marionnette du Christ afin d’établir un monde plus juste et équitable.
Mais c’était sans compter sur l’administration républicaine qui a porté Bush au pouvoir et voit d’un très mauvais œil ces étranges idées de partage, de générosité et de paix…


Se glisser dans la tête de George Walker Bush, faut avoir envie de se faire du mal. C’est plutôt mal fréquenté là-dedans.
En revanche, si on imagine que le Fils de Dieu, Jésus Christ himself, décide de s’incruster sous ce crâne pour tenter d’intervenir sur la vie des hommes et essayer de les rendre meilleurs en prêchant par sa bouche, il y a tout de suite plus moyen de s’amuser.

Spécialiste en idées de départ loufoques, le romancier américain Luke Rhinehart fait plus que relever le défi.
Celui qui avait imaginé l’histoire d’un homme jouant aux dés toutes les décisions de sa vie, y compris les pires (L’Homme-Dé, bien sûr), ou une invasion d’extra-terrestres en forme de ballons de plage poilus, venus sur Terre pour convaincre les humains que jouer et rigoler sont plus importants qu’amasser du pognon ou faire la guerre (Invasion), se lance dans cette aventure politico-spirituelle avec la malice des sales gosses décidés à semer un chaos salvateur tout autour d’eux.

(Si vous êtes arrivé au bout de la phrase ci-dessus sans périr d’asphyxie, félicitations. Il fallait le faire. J’aurais pu la réécrire, mais non. Il faut savoir aller au bout de ses bêtises.)

Comme on peut l’imaginer avec un tel résumé, Jésus Christ Président réserve de bons moments de rigolade, le plus souvent aux dépens des personnages, à commencer par Bush Junior. Le fils de Papa-Fait-La-Guerre-En-Irak n’avait besoin de personne pour se ridiculiser aux yeux du monde (qui a oublié l’affaire du bretzel ?). Rhinehart n’a donc pas besoin de l’épargner, et nous régale de ses idioties involontaires, de ses réflexions pathétiques et de ses aventures affligeantes.
George n’est pas le pire de la bande, cependant ; et on finit même, bizarrement, par le trouver… peut-être pas sympathique, mais attachant, à sa manière – la magie de la fiction, hein.

Non, ceux qui prennent cher, ce sont les autres. Dick (Cheney, vice-président), Don (ald Rumsfeld, Secrétaire d’Etat à la Défense), Kark (Rove, conseiller occulte du président), trio infernal en tête du pont, voient leur marionnette préférée échapper à tout contrôle, et dire tout haut ce que plein de gens espèrent ou pensent tout bas. De quoi gêner leurs ambitions personnelles, et les pousser à faire jaillir ce qu’il y a de plus abject en eux.
Autant dire qu’il y a de la matière, et que Rhinehart ne se prive guère d’exposer le pire du pire politicien, opportuniste, manipulateur, à mille lieux de l’intérêt public et du peuple que ces salopards sont censés servir.

Bien loin de se résumer à une pantalonnade ridiculisant l’ancien Chef d’État américain, Jésus Christ Président, comme tout bon roman de Luke Rhinehart, révèle son intelligence et sa férocité par en-dessous. Et s’avère un brûlot impitoyable sur la politique des États-Unis, de quelque bord que ce soit. Car n’allez pas croire que seuls les Républicains en prennent pour leur grade. Dépassés, velléitaires, empêtrés dans leurs contradictions, les Démocrates subissent eux aussi la mitraille de plein fouet.

Alternant comédie débridée (les voyages impromptus de Bush en Cisjordanie ou en Irak valent leur pesant de cacahuètes) et violente satire humaine et politique, Jésus Christ Président réussit le pari de l’alliance parfaite entre le divertissement, la pertinence et la profondeur.
Cette troisième traduction française de Luke Rhinehart, tricotée à merveille par Francis Guévremont, confirme l’importance de l’œuvre du bonhomme au-delà de son seul Homme-Dé, longtemps seul publié chez nous et devenu arbre qui cachait la forêt.

On ne peut donc que remercier les Forges de Vulcain de continuer leur travail d’édition complète des œuvres de Rhinehart, et trépigner en attendant la suite. Un fameux lot de consolation, qui permettra de faire vivre longtemps l’univers romanesque d’un auteur qui vient juste de nous quitter, et qui mérite d’être largement découvert.


Impact, d’Olivier Norek

Éditions Michel Lafon, 2020

ISBN 9782749938646

349 p.

19,95 €


Diane Meyer, psychologue spécialiste en profilage, est convoquée au 36 Bastion, le nouveau siège parisien de la police criminelle, par un autre service que celui qui l’emploie d’ordinaire. Arrivée sur place, elle découvre très vite qu’elle hérite d’une affaire hautement sensible, impliquant une discrétion absolue : sur une vidéo en direct, le nouveau PDG du groupe Total est enfermé dans une cage en verre, reliée par un tuyau à un moteur de voiture.
A l’extérieur de la cage, entouré d’activistes dont les visages sont cachés sous des masques de pandas, un homme à visage découvert dévoile la rançon très particulière qu’il réclame pour la libération du PDG.
Tandis que Diane, épaulée par le capitaine Nathan Modis, entame les négociations les plus compliquées de sa carrière, un vaste mouvement se lève, décidé à renverser les plus mauvaises habitudes de notre vieux monde occidental…


Trois.
Deux.
Un.
Impact.
DANS TA GUEULE.

Voici une autre manière de résumer le nouveau polar d’Olivier Norek.
D’ailleurs, je dis polar, mais le terme, aussi générique soit-il, convient-il réellement pour ce roman ?

Certes, tout commence par du suspense en bonne et due forme. Un enlèvement, une demande de rançon, des flics et une psy qui enquêtent…
Certes, on retrouve (avec plaisir) l’efficacité effarante du style de Norek, son sens du rythme, sa manière de camper vite et bien des personnages solides sans perdre de temps en circonvolutions interminables.
Certes, on le découvre très à l’aise dans un registre où ce sont plutôt les auteurs américains qui s’illustrent, à savoir le roman de procès ; le dernier quart du livre réserve en effet une scène de prétoire de haute volée, brillante, lyrique et survoltée.
Certes, j’ai été happé par ce livre et, comme presque tous les autres romans de l’ancien policier (à l’exception du précédent, Surface, qui m’avait un peu fait ramer), je n’ai presque rien pu faire d’autre que le lire à toute vitesse et le terminer toutes affaires cessantes.

Mais Impact est tout de même bien plus que cela. Disons plutôt qu’Olivier Norek, avec une grande intelligence et une maîtrise remarquable de son outil de travail, utilise les moyens du suspense pour développer un roman décidé à capturer l’air du temps. Un roman intelligent, furieux, et très engagé.
Déjà, dans Entre deux mondes, Norek avait témoigné de sa capacité à s’interroger sur le monde tel qu’il va, en saisissant à bras-le-corps la question des migrants. Cette fois, il va encore plus loin. Le monde est encore au cœur de ses préoccupations, mais tout autant en tant qu’entité politique qu’en tant que planète. Une planète en grand péril, en instance d’épuisement, en raison de la manière dont une minorité en exploite sans vergogne les ressources.

Je ne qualifierai pas Impact de polar écologiste, car certains risqueraient de prendre le terme de travers et de mal juger ce livre qui mérite plus que de le réduire à des querelles politiciennes de bas étage.
En revanche, c’est un livre en colère, un livre de colère, un roman intraitable sur l’état catastrophique du monde, bardé de chiffres, de données précises, d’informations détaillées, d’éléments de preuve susceptibles de donner de violentes poussées d’urticaires aux climatosceptiques et autres exploiteurs de tous bords.
C’est un réquisitoire impitoyable contre le plus vaste crime contre l’humanité qui soit, puisqu’il affecte toutes et tous et menace notre survie, à plus ou moins court terme – voire carrément très court terme, si l’on croit les analyses alarmistes que développe Olivier Norek.

Terrifiant, souvent révoltant, Impact questionne également son lecteur sur son propre engagement dans la survie de notre planète. Nous sommes nombreux, sans doute, à tenter de faire des petites choses – le tri des déchets, par exemple. Cependant, à lire ce roman, nous voilà condamnés à réaliser que nous sommes très loin du compte. Et que, si les cartes majeures ne sont pas entre nos mains, il pourrait ne tenir qu’à nous de changer la donne.
En effet, si l’ensemble du propos est d’une grande violence, Olivier Norek réserve un peu de place à l’espoir, et joue même la carte de l’utopie, en rendant crédible la possibilité d’une vaste révolte citoyenne. On pourrait lui opposer une naïveté démesurée, sans doute. Mais si l’on n’y croit pas, si l’on ne se saisit de cette toute petite chance d’envisager un monde meilleur, à quoi bon
continuer ?

Bref, en un mot comme en cent, Impact est un roman essentiel. Simple et clair dans son propos, porté par son efficacité narrative et son énergie de polar, il met à la portée de tous les lecteurs un grand nombre d’éléments de réflexion complexes.
Suffisant pour changer le monde ? Peut-être pas. Mais chaque pierre déposée sur le mur de l’espoir est indispensable à la solidité de l’édifice.


Impossible, de Erri De Luca

Éditions Gallimard, 2020

ISBN 9782072860829

176 p.

16,50 €

Impossibile
Traduit de l’italien par Danièle Valin


RENTRÉE LITTÉRAIRE 2020


Sur un sentier escarpé des Dolomites, un homme chute dans le vide. Derrière lui, un autre homme donne l’alerte. Or, ce ne sont pas des inconnus. Compagnons du même groupe révolutionnaire quarante ans plus tôt, le premier avait livré le second et tous ses anciens camarades à la police.
Rencontre improbable, impossible coïncidence surtout, pour le magistrat chargé de l’affaire, qui tente de faire avouer au suspect un meurtre prémédité…


M’étant montré longuet lors des dernières chroniques du blog, je vais me rattraper avec le nouveau roman d’Erri De Luca. D’abord parce qu’il est bref, comme la plupart de ses livres. Ensuite parce qu’il contentera sans doute les tiffosi du grand écrivain italien, fidèles à la cohérence de son œuvre, à sa sensibilité, son engagement et son dépouillement visant à l’essentiel. Enfin parce que je n’en ai pas apprécié la lecture plus que cela.

Impossible est un livre brillant dans son propos, où l’on retrouve justement une réflexion riche et stimulante sur l’engagement, politique et citoyen. Dans ce livre, elle prend la forme d’un dialogue, rapidement plus philosophique que judiciaire, entre le magistrat chargé d’une chute suspecte en haute montagne, et l’homme qu’il soupçonne précisément d’être l’auteur d’un crime déguisé en accident.

Éliminant descriptions et mises en situations, la forme dialoguée permet d’aller à l’essentiel de la pensée, d’où le choix de De Luca, qui a beaucoup à dire sur le sujet. Il est donc question des années de plomb, du sens de l’engagement politique et citoyen, de combat, de fraternité, de responsabilité. Mais aussi du passé et du présent, de ce qui les constitue, les réunit ou les oppose. Mais encore de montagne, de nature, du rapport de l’homme à ces vastes espaces.
Bref, tout un ensemble de thèmes et de préoccupations que les habitués du romancier italien ont l’habitude de croiser dans ses livres, tandis que ceux qui le découvriront peut-être avec ce livre trouveront sans doute de quoi stimuler leur intelligence.

C’est brillant, donc. Mais, dois-je l’avouer dans les termes les plus directs, c’est aussi un peu chiant.
Désolé, je ne trouve pas meilleur terme. (Je n’ai pas tellement cherché non plus, car celui-ci s’est imposé.) En dépouillant la forme romanesque sans pour autant basculer dans la forme théâtrale, Erri De Luca assèche l’approche du texte et le rend froid, désincarné, réduit au pur débat d’idées au détriment de la chair qu’apportent les décors et les personnages, lorsqu’ils sont approfondis.
Et ce ne sont pas les lettres qu’écrit le suspect à la femme qu’il aime, intercalées entre deux séances d’interrogatoire, qui arrangent les choses. Censées compenser en sentiment l’aridité de l’interrogatoire (et aussi allonger le texte), ces missives à sens unique tirent souvent en longueur et n’ajoutent pas grand-chose à l’ensemble.

Intéressant dans le fond, parfois ennuyeux en raison de sa forme, Impossible est un livre un peu schizophrène. Impossible de l’apprécier totalement, impossible de le dénigrer. Il porte bien son titre, le bougre.
Bref, pas un livre marquant de cette rentrée pour moi.


Un long voyage

Claire Duvivier - Un long voyage

 

Claire Duvivier

Éditions Aux Forges de Vulcain

ISBN 9782373050806

314 p.

19 €


Issu d’une famille de pêcheurs, Liesse doit quitter son village natal à la mort de son père. Fruste mais malin, il parvient à faire son chemin dans le comptoir commercial où il a été placé. Au point d’être pris comme secrétaire par Malvine Zélina de Félarasie, ambassadrice impériale dans l’Archipel, aristocrate promise aux plus grandes destinées politiques. Dans le sillage de la jeune femme, Liesse va s’embarquer pour un grand voyage loin de ses îles et devenir, au fil des ans, le témoin privilégié de la fin d’un Empire.


La quatrième de couverture du premier roman de Claire Duvivier est à la fois juste, pour qui a lu le livre, et potentiellement trompeuse dans le cas contraire. Le long voyage du titre, davantage que géographique, est avant tout intime, humain, intellectuel. En lisant l’expression « grand voyage loin de ses îles », on serait en droit d’imaginer un périple aventureux plein de rebondissements, un grand roman d’aventures et d’exploration propre à nous faire traverser mille et une contrées échappées de l’imagination foisonnante de l’auteure.
Point de tout ceci, ou en tout cas pas tant qu’on pourrait le croire. En revanche, en terme d’imagination foisonnante et de grand roman, on est servi.

Un héros très discret

L’un des tours de force d’Un long voyage, c’est de nous faire adopter le point de vue de son narrateur, Liesse, personnage dont les origines frustes, les choix ou les orientations de vie sont souvent aléatoires. Et dont la fonction même de secrétaire l’empêche de s’élever, de tout voir et de tout savoir, et le contraint à ne faire état que de ce dont il est témoin ou confident.
Adopté à l’âge de sept ans comme esclaves par deux fonctionnaires impériaux (en secret, car c’est contraire aux lois de l’Empire), privé de grandeur quoi qu’il fasse, souvent mal considéré par ceux qui l’entourent, Liesse est aux limites de l’anti-héros. D’ailleurs, tout son propos, dès les premières lignes qu’il adresse à une mystérieuse Gémétous, est de traiter, non pas de sa vie, mais de celle qu’il a servi, la flamboyante aristocrate Malvine Zélina de Félarasie.

Trompe-l’œil, bien entendu. Car Liesse est bien le véritable héros du roman. Un héros dont la modestie et l’humilité jouent pour beaucoup, paradoxalement, dans l’atmosphère fabuleuse du livre (au sens premier et littéraire du terme : « qui relève de la fable »). Car sa position en retrait éclaire avec force les grandeurs et décadences de l’Empire, cet ailleurs vaste et mystérieux dont Claire Duvivier ne dévoile, au bout du compte, que quelques territoires, quelques histoires, quelques secrets.
Oui, c’est cela : Un long voyage, c’est le parcours extraordinaire d’un héros ordinaire.

Si vous cherchez des Nains, passez votre chemin !

Intime et intérieur, presque rationnel, le roman évolue pourtant dans un univers construit de toutes pièces. Un long voyage est sans aucun doute un roman de fantasy. Mais sans effets spéciaux, sans dragons ni trolls ni magiciens ni elfes. Voici une fantasy qui se déploie par son imaginaire géographique, politique, historique, d’une richesse d’autant plus insoupçonnable au départ que Claire Duvivier, habile et maligne, en dévoile les éléments au compte-gouttes. Son idée est de nous faire croire à son monde en nous y invitant comme dans un territoire familier, alors même que le lecteur n’en possède aucun code.
Tout se met en place au fil des pages, des chapitres, à petites touches, sans que jamais la romancière ne se perde dans de longues descriptions ou explications. C’est au lecteur de faire le boulot, ce qui permet de constituer ses propres images de cet univers, avec une liberté rare, tout en restant attaché avant tout aux péripéties humaines de l’intrigue.

Les aventuriers du temps

Cette approche atypique nécessite d’être patient, et attentif. On s’attache progressivement au jeune Liesse, dont le roman va suivre la vie sur un temps très long, plusieurs décennies, sans que jamais on s’ennuie. Un long voyage propose, d’ailleurs, une réflexion sur l’Histoire et ses conséquences à long terme, sur la manière d’appréhender le passé et de se réconcilier avec lui, sur le passage du temps et sur ses conséquences – notamment lors d’un basculement du récit dont je ne peux évidemment rien vous révéler, mais qui propulse le récit dans une autre dimension (dans tous les sens de l’expression) et l’entraîne soudain dans des chemins aussi imprévisibles qu’excitants et fascinants.

En cela, le narrateur est aidé par les nombreux personnages qu’il côtoie, galerie de caractères remarquables dont on pourrait regretter, parfois, de ne pas en savoir un peu plus. S’il faut mettre un bémol, que ce soit celui-ci… mais il est mineur.
En revanche, si l’on suit le rythme singulier que propose Claire Duvivier, on finit par être récompensé. Car Un long voyage prend de plus en plus d’ampleur, finit par créer des brèches, par prendre des chemins inattendus, et même par secouer quand les événements gagnent en mystère et en intensité. Plus on s’approche de la fin, plus le livre est vaste, riche, bouleversant. Le chapitre 13, notamment, est une réussite exceptionnelle, qui m’a profondément touché.

Très joli coup d’essai, donc, pour Claire Duvivier, dont j’ai déjà hâte de retrouver le regard original et la superbe plume. Peut-être dans le même univers ? Car Un long voyage ébauche des paysages et des intrigues inouïes, suggère en arrière-plan une Histoire (oui, avec un grand H) immense, qu’il serait passionnant de continuer à explorer. Quoi qu’il en soit, à suivre !


N.B.: on dit beaucoup de bien de ce livre un peu partout, depuis des semaines, au fil d’un bouche-à-oreille exceptionnel (phénomène qui, d’ailleurs, a attiré mon attention sur lui). Retrouvez donc les avis d’Yvan sur son blog Émotions, d’Un dernier livre avant la fin du monde, Les lectures d’Antigone, Quoi de neuf sur ma pile… parmi tant d’autres !


À première vue : la rentrée Plon 2020

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Intérêt global :

inexpressif


Je ne vais pas vous mentir, je ne suis pas un spécialiste du catalogue des éditions Plon, ni de leur manière d’aborder la rentrée littéraire, ni de leur ligne éditoriale en littérature (pour peu qu’il y en ait une). Cette maison fait partie de celles qui n’ont jamais réussi à m’intéresser, de quelque manière que ce soit. Donc, me voilà bien embêté pour vous raconter quelque chose d’un tant soit peu captivant à son sujet.
Restons-en donc aux faits : la rentrée Plon se compose de cinq titres francophones, quatre romans et un recueil de chroniques. Et puis voilà.


Camille Pascal - La chambre des dupesLa Chambre des dupes, de Camille Pascal

Le haut fonctionnaire Camille Pascal a été l’invité surprise de la rentrée littéraire 2018. Avec L’Été des quatre rois, son premier roman récompensé du Grand Prix de l’Académie française et très large succès public, il a récolté un plébiscite auquel personne ne s’attendait vraiment, surtout pour un roman historique racontant la succession express de quatre souverains durant l’été 1830.
Pour son deuxième, il retourne au même genre, mais cette fois à la cour de Louis XV, dont il narre la passion pour Marie-Anne de Mailly-Nesle, marquise de La Tournelle. Passion si brûlante qu’il en fait sa favorite principale et la titre duchesse de Châteauroux (à l’époque, ça devait être classe). Mais le roi, en pleine campagne militaire, tombe gravement malade à Metz, et la position privilégiée de la duchesse se trouve menacée par la raison d’État…
Je ne suis pas un grand adepte de roman historique. Mais il faut reconnaître que le sujet est très bien choisi. Le style élégamment classique de Camille Pascal devrait parfaitement convenir pour raconter cette page d’histoire, et convaincre les adeptes du genre.

Faïza Guène - La discrétionLa Discrétion, de Faïza Guène

Avec Kiffe kiffe demain, son premier roman paru en 2005 alors qu’elle n’avait que dix-neuf ans, Faïza Guène a connu un succès immédiat autant que fulgurant (traduit en 26 langues quand même). Après trois romans chez Hachette et deux chez Fayard, elle arrive chez Plon avec un roman consacré à une femme de 70 ans qui vit en toute discrétion à Aubervilliers. Née en Algérie lorsque le pays était encore une colonie française, adolescente au moment de l’indépendance, elle a tenté de transmettre son goût de la liberté à ses enfants tout en réfrénant ses colères, ses souffrances et la peine née de l’exil. C’est à eux, désormais, de mettre en lumière son histoire, et de révéler la vérité de cette femme discrète.

Sophie Blandinières - La chasse aux âmesLa Chasse aux âmes, de Sophie Blandinières

Durant la Seconde Guerre mondiale, trois femmes, une Polonaise, Janina, et deux juives, Bela et Chana, organisent un réseau clandestin pour faire sortir des enfants juifs du ghetto. Ils changent alors d’identité, trouvent un nouveau foyer et deviennent des polonais catholiques afin de survivre dans la zone dite aryenne.

Thibault de Montaigu - La grâceLa Grâce, de Thibault de Montaigu

Suite à une dépression, le narrateur, athée, relate comment il a été touché par la grâce, une nuit, dans la chapelle d’un monastère. Afin de comprendre cette révélation soudaine, il renoue avec Christian, son oncle et frère franciscain, qu’il connaît peu et qui décède après leurs retrouvailles. Il découvre que cet homme a connu le même parcours spirituel que lui à l’âge de 37 ans.

Alain Mabanckou - Rumeurs d'AmériqueRumeurs d’Amérique, d’Alain Mabanckou

Un recueil de chroniques par l’auteur franco-congolais, qui vit aux USA depuis une quinzaine d’années. Il évoque l’opulence de Santa Monica, les conditions de vie des minorités de Los Angeles, le désespoir des agglomérations environnantes, le rêve américain, la guerre des gangs, la musique, les habitudes politiques, entre autres.


BILAN


Aucune lecture en vue dans ce programme en ce qui me concerne. À vous de voir !


À première vue : la rentrée Flammarion 2020

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Intérêt global :

sourire léger


Sept titres. Voici enfin un « gros » éditeur qui semble avoir compris les enjeux de la crise et qui a réellement resserré son programme de rentrée. Par ailleurs, Flammarion envoie ses poids lourds en première ligne – Alice Zeniter, Serge Joncour, Philippe Djian -, histoire d’assurer le coup. Comme souvent avec cette maison, c’est solide, pas forcément clinquant, mais on peut d’ores et déjà être sûr qu’elle tiendra son rang dans les places d’honneur.


TÊTES D’AFFICHE


Alice Zeniter - Comme un empire dans un empireComme un empire dans un empire, d’Alice Zeniter

Il y a trois ans, L’Art de perdre (prix Goncourt des Lycéens) avait enfin propulsé cette jeune romancière prometteuse sous les projecteurs, et à raison. Alice Zeniter se retrouve donc forcément attendue pour son retour, qu’elle a choisi de mener sur une voie plus contemporaine et politique.
Elle y suit en effet le parcours de deux jeunes gens, deux trentenaires qui essaient, chacun à leur manière, de repenser le monde dans lequel nous vivons. L’un, Antoine, est assistant parlementaire, et se demande comment renverser la détestation de l’action politique (et de ses acteurs) qui semble gagner une frange de plus en plus importante de la population. L’autre, L, est hackeuse, et œuvre en coulisses et en toute illégalité pour démolir les privilèges indus, punir les mauvaises pratiques et tenter d’abattre ceux qui creusent chaque jour un peu plus les inégalités. Ils ne sont ni « méchants » ni « gentils ». Parce qu’ils veulent encore croire qu’un autre monde est possible, ils se battent avec leurs petites armes, leur volonté et leur espoir.
J’ai lu les premières pages : l’écriture est puissante, le regard affûté, le ton mordant d’emblée. Alice Zeniter paraît au rendez-vous. Si c’est le cas de bout en bout, bonne nouvelle !

Serge Joncour - Nature humaineNature humaine, de Serge Joncour

Fidèle de la rentrée littéraire (un roman tous les deux ans environ) et des listes de meilleures ventes, Serge Joncour est la deuxième locomotive de Flammarion. Il nous ramène sur cette nuit de terrible tempête sur laquelle, comme un signe du destin, s’acheva 1999 et commencèrent les années 2000. Tandis que les éléments se déchaînent à l’extérieur, un homme reste reclus dans sa ferme du Lot. Ce qu’il craint, ce n’est pas la violence du ciel que l’arrivée des gendarmes. Car ils viendraient mettre un point final à son histoire, qui est aussi celle du monde paysan en France, et au-delà, toute une manière de concevoir la société.
Avec ambition, Joncour s’attache à remonter trente ans de l’Histoire récente du pays, et à essayer de comprendre comment nous en sommes arrivés là. Un socle humain pour sonder le politique, voilà encore un roman qui devrait faire parler de lui.

Philippe Djian - 2030 (160920)2030, de Philippe Djian

Mine de rien, c’est un petit événement dans le Landerneau (ou pas). Après avoir été longtemps l’une des plumes phares de Gallimard, Philippe Djian rejoint l’écurie Flammarion avec un titre qui se passe de commentaire.
2030, ça paraît encore loin, non ? C’est demain. C’est presque déjà aujourd’hui. Dans ce roman qui joue d’une légère anticipation pour mieux éclairer le présent, Djian interroge un monde qui continue à courir à sa perte. Greg, son héros, est tiraillé entre son patron, à la tête d’un laboratoire aux pratiques litigieuses (et accessoirement mari de sa sœur), et sa nièce Lucie qui s’engage à fond dans la lutte pour l’écologie – à la manière de de cette jeune filles suédoise qui, à la fin des années 2010, faisait office de Jeanne d’Arc de l’environnement…


SOLEIL DE MINUIT


Eric Laurrent - Une fille de rêveUne fille de rêve, d’Eric Laurrent

Encore un transfuge, tiens. Mais celui-ci fera moins de bruit que Djian. Eric Laurrent a pourtant publié douze romans aux éditions de Minuit avant d’arriver cette année chez Flammarion. Il y amène Nicky Soxy, figure centrale de son précédent roman, Un beau début, dans lequel il relatait ses origines à la fois modestes et cradingues. En effet, avant d’être cette vedette éphémère dont le seul talent est d’être célèbre pour être célèbre, elle fut Nicole Sauxilange, camarade de classe du narrateur et, accessoirement, fille de son grand-père (oui, beurk). Dans Une fille de rêve, Eric Laurrent s’attache à raconter l’éclosion de la star, ses splendeurs et misères de courtisée moderne la vouant à une disparition aussi brutale que son apparition.


AU CŒUR DES (IM)POSSIBLES


Mathilde Alet - Sexy SummerSexy Summer, de Mathilde Alet

Après avoir parcouru les premières pages de ce roman, je crois qu’il serait judicieux de ne pas le juger trop vite, sur la mauvaise mine de sa couverture bas de gamme et son titre racoleur de bluette pour ados. (De l’importance de l’emballage, encore une fois.)
D’adolescence il est bien question ici, mais pas sous l’angle convenu auquel on pourrait s’attendre. Juliette, la jeune héroïne du troisième roman de Mathilde Alet (après deux premiers publiés en Belgique chez Luce Wilquin), souffre de la « maladie des ondes », ce qui pousse ses parents à quitter Bruxelles pour s’installer à la campagne. Là, ils pensent avoir fait le nécessaire pour préserver leur fille de la douleur. Mais les étendues désertes du plat pays peuvent receler d’autres formes de violence…
En rédigeant cette présentation, je repense à Adeline Dieudonné et son formidable premier roman, La Vraie vie. Méfions-nous des jeunes romancières belges, elles ont tendance à avoir du talent.

Nicolas Rodier - Sale bourgeSale bourge, de Nicolas Rodier

Là encore après examen des premières pages, je suis un peu moins convaincu par ce premier roman. Aîné d’une famille nombreuse des milieux aisés où l’on vit ancré dans la certitude qu’on a tous les droits, Pierre a néanmoins grandi dans la violence, sous la coupe notamment d’une mère tyran. Devenu adulte, il finit par reproduire le même schéma et se retrouve en garde à vue après avoir frappé sa femme. L’occasion d’opérer un retour en arrière et de chercher dans son enfance « privilégiée » les racines de son mal…
Le sujet – sonder les origines de la violence dans les milieux bourgeois – est intéressant, même s’il n’est pas neuf. Sur le peu que j’ai lu, toutefois, le style m’a paru manquer un peu de relief. À voir, peut-être, sur la longueur.

Couvertures_Rentree.inddInge en guerre, de Svenja O’Donnell
(traduit de l’anglais par Pierre Guglielmina)

La guerre observée du côté des femmes allemandes. Voilà un point de vue qu’on n’a sans doute pas trop l’habitude de rencontrer, et qui pourrait donner de l’intérêt à ce récit de Svenja O’Donnell. Celle-ci, en remontant vers le passé toujours gardé secret de sa grand-mère Inge, se livre à une quête des origines, de la vérité familiale envers et contre tout.


BILAN



Lecture probable

Comme un empire dans un empire, d’Alice Zeniter

Lectures envisageables
Sexy Summer, de Mathilde Alet
Nature humaine, de Serge Joncour


L’Année du Lion

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Traduit de l’afrikaans et de l’anglais par Catherine Du Toit et Marie-Caroline Aubert
Photos : Deon Meyer


En deux mots :
thriller total


Après qu’un virus foudroyant a anéanti les neuf dixièmes de la population humaine, les survivants essaient d’envisager l’avenir. Pour Willem Storm, un humaniste nourri de philosophie et décidé à croire en des jours neufs pour l’humanité, la solution passe par l’entraide, la reconstruction d’un modèle social fondé sur les capacités et les forces des uns et des autres. Avec son fils Nico, âgé de 13 ans, il appelle à lui toutes les bonnes volontés, et met sur pied Amanzi, une communauté utopique en plein coeur de l’Afrique du Sud dévastée.
Et ça marche.
Pour un temps.
Car l’homme reste ce qu’il est. Et contre l’obstination de certains à détruire les rêves ou à exploiter les autres, il va falloir se battre. Quitte à prendre les armes.


deon meyerDeon Meyer est tout sauf un novice. Au fil d’une dizaine de polars haletants, il a scruté son pays, l’Afrique du Sud, en a capté les tourments, les blessures. Sa réputation de raconteur d’histoires n’est plus à faire. Pourtant, quand il décide de faire un pas de côté et de s’essayer au roman post-apocalyptique, l’inquiétude est de mise. Ce genre de pari n’est pas toujours couronné de succès. Sortir de sa zone de confort, prendre des risques, c’est bien, mais le résultat peine souvent à être à la hauteur. (Pensée pour toi, par exemple, Niccolo Ammaniti.)
Sauf ici. Parce que L’Année du Lion, les amis, est pour moi sans conteste son meilleur livre, et de loin.

Se libérer des codes et contraintes du roman policier a également libéré Deon Meyer. Dans L’Année du Lion, on retrouve avec jubilation son savoir-faire de maître du suspense. Les scènes d’action sont légion et mettent le feu aux pages qui défilent à toute vitesse. Le rythme reste soutenu de bout en bout. Si le cadre du récit est post-apocalyptique (on y revient dans un instant), la technique du roman reste celle d’un thriller. Avec des mystères à résoudre, des secrets à dévoiler, du danger, des ennemis, des trafics, des armes et des crimes.
D’ailleurs, la première page annonce la couleur, en dévoilant que Willem Storm a été assassiné. Par qui, pourquoi ? C’est que son fils, avide de vengeance, va chercher à découvrir, en se faisant narrateur de l’histoire et en remontant le fil de son périple humaniste au côté de son père. L’Année du Lion est en mode thriller, et fera tout pour ne pas vous lâcher les tripes jusqu’à la fin.

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Oui, mais ce n’est pas tout. C’est loin d’être tout, à vrai dire. Si L’Année du Lion est aussi fort, aussi percutant, aussi grandiose, c’est que Deon Meyer exploite pleinement son idée de départ post-apocalyptique pour développer ensuite un très large faisceau d’idées, de problématiques et d’interrogations en tous genres.
Je précise donc, et j’insiste à l’attention de ceux qui se méfient de la S.F. ou pensent que ce n’est décidément pas de la littérature (eurk) : L’Année du Lion, finalement, est tout sauf un roman post-apocalyptique. Il recourt au point de départ archétypal du genre (un virus décime la population mondiale, que font les survivants ?), pour mieux s’en éloigner et étoffer son suspense de profondes réflexions sur ce qui constitue l’humanité aujourd’hui et, au fond, depuis toujours.

Acharné à bousculer son lecteur et à le faire réfléchir entre deux montées d’adrénaline, le romancier sud-africain multiplie alors les questionnements politiques, économiques, sociologiques, éthiques ou religieux.
Pour ce faire, il recourt à un large panel de personnages, à qui il donne régulièrement la parole grâce à une superbe idée formelle. En effet, Meyer imagine que les témoignages des uns et des autres sont enregistrés lorsqu’ils rejoignent la communauté ; ce sont ces archives, intercalées entre les évolutions des différentes intrigues, qui nourrissent le roman et lui donnent autant de matière sur autant de sujets différents.

Surtout, il fait le choix de placer au cœur de son livre l’espoir, l’optimisme, la foi en une humanité meilleure. Sacré pari, quand chaque jour nous apporte les visions tragiques de ce que l’homme peut infliger à la planète, à la nature ou à ses semblables… Mais Deon Meyer s’y tient, en dépit du fait que le roman compte sa part de violence, d’échecs et de désillusions. Ce choix place définitivement L’Année du Lion à part dans le corpus post-apocalyptique, et donne envie d’y croire nous aussi. Un petit peu, au moins. Pour ne pas désespérer totalement…

la-route-cormac-mc-carthyPar facilité médiatique ou commerciale, on a beaucoup comparé L’Année du Lion à La Route de Cormac McCarthy. Je vais être clair et très tranché : hormis le point de départ (un père et son fils tentent de survivre dans un monde post-apocalyptique),
les deux livres n’ont rien à voir. Et je trouve L’Année du Lion incomparablement plus riche, plus émouvant, plus impressionnant que La Route. En tout cas, L’Année du Lion m’a renversé et, des années après sa lecture, continue de m’habiter ; pas La Route.
Cet avis pas très littérairement correct en fera sûrement bondir plus d’un, mais j’assume. McCarthy est un écrivain plus ambitieux, plus complexe, plus virtuose du point de vue du style, nous sommes d’accord. Mais sa Route, tunnel oppressant qui s’achevait en ébauche de rédemption pas très convaincante et plombée de bondieuserie, avait beaucoup moins de choses à dire sur l’humain que le roman de Deon Meyer.

Meyer - Année du lion pocheBon, après, pas besoin forcément de rentrer dans ce genre de débat. L’Année du Lion est un torrent de lave littéraire, un bouillonnement de suspense et d’intelligence dont l’épaisseur est tout sauf un obstacle. J’ai freiné des quatre fers pour ne pas le terminer, celui-ci – tout en brûlant de connaître le fin mot de l’histoire… que Deon Meyer nous offre dans un twist qui a largement divisé les lecteurs, exaspérant certains, enchantant d’autres.
Je fais partie, comme vous l’imaginez, des enchantés. Et vous incite à vous emparer de ce monument, qui assure un moment de lecture trépidant et enrichissant. Que demander de plus ?


Sur le site de Deon Meyer, la page consacrée à L’Année du Lion (Fever en anglais), avec d’autres photos sur des lieux et détails du roman : https://www.deonmeyer.com/b_fever.html#

Sinon, d’autres avis positifs sur ce roman chez : Émotions – Blog littéraire, Actu du Noir (Jean-Marc Laherrère), Black Novel, Les conseils polar de Pietro, Encore du Noir


J’irai tuer pour vous

bannièremasson


1985, Paris est frappé par des attentats comme le pays en a rarement connu.
Dans ce contexte, Marc Masson, un déserteur parti à l’aventure en Amérique du Sud, est soudain rattrapé par la France. Recruté par la DGSE, il est officiellement agent externe mais, officieusement, il va devenir assassin pour le compte de l’État.
Alors que tous les Services sont mobilisés sur le dossier libanais, les avancées les plus sensibles sont parfois entre les mains d’une seule personne… Jusqu’à quel point ces serviteurs, qui endossent seuls la face obscure de la raison d’État, sont-ils prêts à se dévouer ? Et jusqu’à quel point la République est-elle prête à les défendre ?


En un mot :
létal


Je vous ai laissé dernièrement sur la petite déception causée par Le Loup des Cordeliers, le dernier roman en date d’Henri Loevenbruck. Il me semble donc indispensable de rééquilibrer la balance en évoquant son livre précédent, J’irai tuer pour vous. Peut-être son meilleur à ce jour, pour moi ; en tout cas, c’est sûrement mon préféré du romancier.

loevenbruckSi je devais marquer la partition de J’irai tuer pour vous d’un léger bémol, ce serait en raison de son titre, qui peut paraître soit facile, soit voyeur, soit un peu putassier dans le genre Michel Bussi. À première vue en tout cas. Ce titre, pourtant, a le mérite de résumer parfaitement le propos du livre : c’est l’histoire d’un homme qui va apprendre à tuer pour nous. Oui, nous, le peuple de France. Nous, les citoyens aux vies ordinaires, loin des arcanes complexes de la politique, inconscients des enjeux monumentaux auxquels sont parfois confrontés les tenants du pouvoir, et surtout leurs serviteurs de l’ombre.

J’irai tuer pour vous, c’est donc l’histoire d’un de ces hommes d’action, bras armés de l’État qui ne sont tout simplement pas censés exister. C’est surtout une histoire vraie. Marc Masson a véritablement existé, et vécu cette vie invraisemblable que nous rapporte Henri Loevenbruck avec une empathie et une profondeur qui invitent à admirer cet homme, pour son courage, sa capacité à agir, mais également pour sa capacité à s’interroger sur le sens de sa mission, ou encore ses zones d’ombre et fêlures, nombreuses – il en faut pour accepter de vivre une existence pareille.

Si Loevenbruck rend aussi bien justice à Marc Masson (dont ce n’est évidemment pas le véritable nom), c’est qu’il l’a connu. Il fut l’un de ses amis, avant même de connaître ce pan caché de sa vie. C’est donc avec sincérité qu’il s’empare de son parcours, et avec un luxe de détails et d’informations qu’il nous propose de plonger dans les méandres des années 1985-88. Les otages français au Liban, la guerre, les attentats en France, les manœuvres politiques insensées, la cohabitation Mitterrand-Chirac : tout y est, et plus encore.

pasquachiracLes acteurs réels de l’époque y jouent leur propre rôle avec conviction. Les politiques redoublent de rouerie, n’oubliant jamais leurs propres intérêts – dans ce registre, Charles Pasqua est évidemment inimitable ; personnage romanesque dans la vie, il adopte avec naturel son habit de fiction sous la plume d’un Loevenbruck qui a dû
se régaler avec un tel caractère. Plus risqué, le romancier se glisse également au côté des otages : Jean-Paul Kauffmann, Marcel Carton, Marcel Fontaine, Michel Seurat, puis l’équipe d’Antenne 2 (Philippe Rochot, Jean-Louis Normandin, Georges Hansen et Aurel Cornéa). Avec dignité et empathie, il donne à voir leur quotidien, fait résonner leurs angoisses, leurs interrogations, leurs espoirs aussi. Sans jamais aucune fausse note.

On sent que son expérience a permis à Henri Loevenbruck de maîtriser à la perfection cette histoire complexe, et de s’y investir corps et âme. Formellement, J’irai tuer pour vous est un thriller implacable, enchaînement de chapitres courts qui varient les points de vue, passant de Marc Masson – colonne vertébrale du récit – à la sphère politique ou au cachot des otages avec une fluidité éblouissante. Surtout, le roman vibre de justesse, et joue d’une vaste gamme d’émotions en évitant les pièges du pathos, du jugement politique ou du manichéisme.

Grand polar politique et humain, qui brise les frontières du genre en s’emparant du monde dans toute sa complexité, J’irai tuer pour vous est l’un des thrillers français incontournables de ces dernières années. Il est paru en poche en fin d’année dernière : raison de plus pour ne pas le manquer.


Nombreux ont été ceux qui ont dit tout le bien qu’ils pensaient de ce roman formidable ! En vrac : Émotions – Blog Littéraire de l’ami Yvan, Livres à profusion, Mon féérique blog littéraire de Stelphique, Un bouquin sinon rien