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Toujours + ! (un bilan de 2021)

N’étant pas très top, chiffres et classements, mais soucieux tout de même de jeter un dernier coup d’œil en arrière avant d’enchaîner avec 2022, je vous propose aujourd’hui un petit bilan de mes lectures préférées de 2021. Comme l’année dernière, mais en une seule fois, avec moins d’entrées, et seulement les coups de cœur. Une décision dictée essentiellement par le fait que ces derniers ont été plus rares cette année, plus sélectifs, alors même que j’ai lu une centaine de livres, à peu près comme d’habitude.
En faisant le point, j’ai vu quelques titres se détacher avec évidence. Les voici réunis ici, avec un lien vers la chronique qui leur a été consacrée (à une ou deux exceptions près dépourvues d’article… qui viendra bientôt ?)


Le + bouleversant : Sidérations, de Richard Powers (Actes Sud)

Mon coup de cœur majeur de 2021. Un roman profondément touchant, poignant, et en même temps d’une intelligence éblouissante, croisant avec évidence des sujets aussi divers que la neurobiologie, l’astrophysique, l’écologie, la famille, l’enfance, le deuil, la politique…
Je vous invite à voyager jusqu’au blog de l’ami Yvan Fauth, Émotions, qui a eu la gentillesse de me convier dans son top 10 en forme de regards croisés afin d’y poser quelques mots sur ce roman. Je n’ai sans doute rien écrit de mieux à son sujet que pour cette occasion, vous savez donc ce qu’il vous reste à faire !

Le + puissant : Lorsque le dernier arbre, de Michael Christie (Albin Michel)

Imparable. C’est l’adjectif qui me revient obstinément en tête lorsque je pense au deuxième roman du Canadien Michael Christie (le premier reste inédit pour le moment en France). Impossible en effet de résister à la puissance narrative et à la construction en spirale de Lorsque le dernier arbre, qui nous attrape en 2038, dans un futur proche et anxiogène terriblement réaliste, pour nous conduire au cœur du livre jusqu’en 1908, au fil de bonds générationnels passant par 2008, 1974 et 1934 ; avant de repartir dans le sens inverse par les mêmes étapes pour nous ramener, à bout de souffle et étourdis d’admiration, à la case départ.
Un immense roman de personnages, dont le cœur convoque l’ombre inspirante de John Steinbeck en personne. Une très grande découverte pour moi.

Le + polar : La République des faibles, de Gwenaël Bulteau (La Manufacture de Livres)

J’ai suivi l’année polar de loin, certes, pendant un peu plus de la moitié de l’année, avant de reprendre mon métier de libraire en septembre. Néanmoins, j’ai eu le sentiment (à tort ou à raison, à vous de me le dire en commentaire) que le genre marquait le pas. S’il assure toujours autant de ventes, c’est plus que jamais par le biais d’usines à best-sellers (Bussi, Coben, Connelly, Minier, Thilliez, Grangé…) dont l’intérêt littéraire global reste à débattre. En terme d’originalité et de renouvellement, en revanche, ça coince un peu – ou du moins, j’ai de plus en plus de mal à y trouver mon compte.
Tout ça pour dire que le premier roman de Gwenaël Bulteau fait office d’heureux contre-exemple. S’il ne renouvelle pas l’exercice du polar historique (difficile à faire, cela dit), il lui ajoute une excellente référence, sombre, nerveuse, très bien menée et sertie de personnages remarquablement campés et nuancés. Le tout à une époque passionnante (la fin du XIXème siècle, en plein tourment de l’affaire Dreyfus) et à Lyon, histoire de changer un peu de cadre. Une réussite, dont j’attends la suite avec impatience.

Le + doux : Esther Andersen, de Timothée de Fombelle & Irène Bonacina (Gallimard-Jeunesse)

Il fallait bien que je case mon chouchou quelque part dans cette liste : voilà chose faite. Et avec ce merveilleux album, pas (encore) chroniqué sur le blog, plutôt qu’avec le tome 2 d’Alma paru également en 2021, qui m’a très légèrement moins emporté que d’habitude.
Esther Andersen, donc, avec son nom de chanson de Vincent Delerm – ou d’album de Sempé.
Sempé auquel on est obligé de penser en découvrant les illustrations vivantes, bien vues et délicates d’Irène Bonacina, à l’évidence inspirée par le maître. On pourrait crier à la facilité, mais il se trouve que ce trait colle parfaitement à l’histoire ciselée ici par Timothée de Fombelle. Un récit d’enfance, d’été, de plage lointaine, d’oncle bienveillant, de balades à vélo, et de premier amour en forme de coup de foudre fugace.
Un délice absolu, tendre et poétique.

Le + joueur : Les embrouillaminis, de Pierre Raufast (Aux Forges de Vulcain)

Écrivain joueur par excellence, Pierre Raufast réinvente le roman dont vous êtes le héros, genre culte chez les jeunes lecteurs des années 80-90, dont il propose une version littéraire à la fois ludique et riche en belles réflexions, sur les choix de nos vies, sur l’amour, l’amitié, les héritages familiaux, mais aussi sur l’écriture elle-même. Un livre à lire et relire, pour en découvrir les nombreuses nuances et les surprises cachées. Jouissif !

Le + nostalgique : Goldorak, de Dorison, Bajram, Cossu, Sentenac et Guillo (Kana)

Ça aurait pu n’être qu’une récupération opportuniste, mais non. Il faut dire que le quintette à l’œuvre derrière cette somptueuse bande dessinée, à commencer par son inspirateur principal Xavier Dorison, sont des enfants des années 80. De solides quarantenaires, biberonnés aux dessins animés cultes de cette époque, au premier rang desquels l’incontournable Goldorak.
Avec la bénédiction de Go Nagai, créateur japonais du robot géant, les cinq auteurs proposent une suite et fin hyper crédible à l’anime original, mêlant action, suspense, humour, une réflexion poignante sur l’héroïsme et ses conséquences, le tout servi par un dessin moderne qui rend hommage à l’œuvre de Go Nagai tout en s’en affranchissant avec une liberté rafraîchissante.

Le + prometteur : La Tour de Garde 1 – Capitale du Sud t.1 : le Sang de la Cité, de Guillaume Chamanadjian (Aux Forges de Vulcain)

Pierre d’angle d’une double trilogie menée conjointement par Guillaume Chamanadjian et Claire Duvivier, ce premier volet commence en douceur pour mieux envoyer du bois au fur et à mesure que le primo-romancier met en place le fabuleux décor de son histoire (la ville de Gemina, fameuse capitale du sud du titre) et les ramifications complexes des intrigues qui l’animent.
De la fantasy politique de haute volée, pleine d’idées et d’ambition, qui promet de nombreuses belles pages d’évasion dans les cinq tomes à venir. (Je n’ai pas encore lu le premier volume de Capitale du Nord, signé Claire Duvivier, mais cela ne saurait tarder !)

Le + « roman léger mais bien écrit quand même vous voyez » : Badroulboudour, de Jean-Baptiste de Froment (Aux Forges de Vulcain)

Cette question, les libraires ont appris à vivre avec depuis un paquet d’années à présent – à moins qu’elle ait toujours été posée, mais je ne me souviens pas de l’avoir si souvent entendue au début de ma carrière… Bref, de quelle question parle-t-on ? Celle que posent nombre de clients, notamment à l’approche de Noël, désireux de trouver une perle rare : un roman distrayant, voire drôle, en tout cas « léger » (le mot est lâché, faites-en ce que vous voulez), mais tout de même bien écrit, et intelligent si possible. Une sorte de graal, en somme.
Pour ma part, j’ai fini par en faire une sorte de jeu : dénicher régulièrement ce fameux livre idéal, qui peut prendre plusieurs formes, avouons-le tout de suite, et ne pas plaire à tout le monde – ce serait trop simple.
Au fil des années, dans cette catégorie, on a pu trouver par exemple Le Liseur du 6h27 de Jean-Paul Didierlaurent, ou pourquoi pas En attendant Bojangles d’Olivier Bourdeaut, voire La Vérité sur l’affaire Harry Québert de Joël Dicker (même si, pour la qualité du style, au sujet de celui-là, on repassera).
Et donc, mon chouchou de cette année, ma pépite personnelle, c’est Badroulboudour, le deuxième roman de Jean-Baptiste de Froment. Soit un livre qui, en 200 pages, réussit l’exploit de mêler un ton délicieusement piquant, de l’humour, du mystère, une rêverie érudite autour des Mille et une nuits… et de conclure le tout par un joyeux grain de folie et une histoire d’amour inattendue. Un vrai petit bonheur, en effet « léger » (quoi que cela veuille dire) et intelligent, que je vous recommande à nouveau chaleureusement.


Quelques mentions en + :

Nos corps étrangers, de Carine Joaquim (La Manufacture de Livres)
Un « presque » premier roman décapant, affirmation d’une voix aussi brute que torturée, qui mène un récit terrible sans jamais relâcher la pression, jusqu’à un final terrifiant. Auteure à suivre de très près.

Songe à la douceur et Les petites reines, de Clémentine Beauvais (Sarbacane)
Il fallait bien qu’un jour je mette le nez dans les livres de la prodigieuse Clémentine Beauvais. Bien m’en a pris de céder enfin, car ces deux lectures, pourtant très différentes, m’ont subjugué. Je vous laisse relire les chroniques correspondantes pour comprendre pourquoi.

Les grandes marées, de Jim Lynch (Gallmeister, coll. Totem)
En parlant de prendre son temps avant de lire un livre qu’on me recommandait depuis longtemps, en voici un autre bel exemple. Autant avouer que j’ai adoré me plonger (ah ah) enfin dans ce roman d’apprentissage aussi riche que chaleureux.
Pour en savoir plus, guettez le prochain rapport d’enquête du blog !


Lorsque le dernier arbre, de Michael Christie

Éditions Albin Michel, 2021

ISBN 9782226441003

608 p.

22,90 €

Greenwood
Traduit de l’anglais (Canada) par Sarah Gurcel


Les vagues épidémiques du Grand Dépérissement ont décimé tous les arbres et transformé la planète en désert de poussière. L’un des derniers refuges est une île boisée au large de la Colombie-Britannique, qui accueille des touristes fortunés venus admirer l’ultime forêt primaire. Jacinda y travaille comme de guide, sans véritable espoir d’un avenir meilleur.
Jusqu’au jour où un ami lui apprend qu’elle serait la descendante de Harris Greenwood, un magnat du bois à la réputation sulfureuse…


Il faudrait tout de même qu’on m’explique un jour par quel miracle il y a, en Amérique du Nord, autant d’auteurs capables de sortir de nulle part pour balancer des romans énormes, tant par le volume que par le contenu. Des pavés géniaux, brillants, menés avec une telle perfection apparemment sans effort qu’ils en deviennent imparables.
Je ne vais pas citer d’exemples, vous en avez sûrement tous au moins un en tête. Sachez juste que le Canadien Michael Christie s’inscrit, avec ce deuxième roman éblouissant (le premier n’a pas été traduit en France, à la différence du recueil de nouvelles qui a introduit son œuvre, Le Jardin du mendiant), dans ce registre admirable dont nous ne pouvons qu’être un peu jaloux de notre côté de l’Atlantique.

Imparable, je l’ai dit. Impossible de résister à la construction en spirale de Lorsque le dernier arbre, qui nous attrape en 2038, dans un futur proche et anxiogène terriblement réaliste, pour nous conduire au cœur du livre jusqu’en 1908, au fil de bonds générationnels passant par 2008, 1974 et 1934 ; avant de repartir dans le sens inverse par les mêmes étapes pour nous ramener, à bout de souffle et étourdis d’admiration, à la case départ.
Sauf qu’entre les deux, nous aurons découvert toute l’histoire de la famille Greenwood, en particulier sa « fondation » en 1908 (cette partie centrale, différente même du reste dans sa narration – posée par un « nous » collectif et un passage au passé, alors que le reste du récit est au présent -, est à la fois déterminante et incroyablement brillante), et les liens qu’elle entretient durant plus de cent ans avec les arbres.

Comme son titre l’indique, Lorsque le dernier arbre est un roman dendrologique. Le récit plonge au cœur du passé selon des cercles concentriques qui rappellent les cernes d’un tronc d’arbre grâce auxquels on peut déterminer son âge, et connaître les différentes étapes de sa vie.
Du péril fictionnel en 2038 d’un déboisement quasi total de la planète, et des conséquences terrifiantes que cela pourrait avoir sur la survie des espèces vivantes – y compris la nôtre, bien sûr -, Michael Christie remonte dans le temps pour décrire la manière dont les humains exploitent la nature sans autre considération que celle de ses intérêts et profits.

Il tente d’opposer à cette folie spéculative le combat de quelques résistants, à l’image de Willow, fille de l’exploitant sans scrupule Harris Greenwood, dont l’activisme utopique paraît bien fragile, voire risible, face à la puissance du capitalisme dans toute sa splendeur. Ou de décrire la manière dont certains, tel Everett Greenwood, le frère de Harris, conçoivent les forêts comme abri ultime où réfugier leur désir profond de solitude et de tranquillité, ou leur besoin de se cacher des poursuites et de la violence des hommes.
N’allez pas imaginer pour autant que le roman cède à la facilité du manichéisme – les « gentils » écolos contre les « méchants » exploiteurs. On en est même loin ! Tous les personnages ont leurs failles, leurs raisons d’être, leurs ombres et leurs lumières. Leur profondeur inouïe, qui se découvre peu à peu, est l’une des grandes forces et beautés du roman.

De part et d’autre de la brève partie consacrée aux événements fondateurs de 1908, la plus grosse partie de Lorsque le dernier arbre se concentre sur l’année 1934. S’y développe un périple steinbeckien d’une puissance inouïe, rehaussé de péripéties et de rebondissements captivants, mais aussi et surtout de personnages dont la grandeur tragique a quelque chose de shakespearien. On comprend que les autres cernes du roman ne sont là que pour éclairer les choix et les parcours des magnifiques Everett, Harris, Temple, Liam Feeney, Harvey Lomax, Euphemia Baxter, et la petite Gousse bien sûr, et tous ceux dont ils croisent la route.
Cette immense double partie est balayée de poussière et de vent, résonne du fracas des trains sur les rails, se perd dans les vapeurs d’opium, vibre à l’accent inimitable d’un poète irlandais ou à l’amour imprévisible d’un vétéran de la Première Guerre mondiale pour une petite fille trouvée… accrochée à un arbre (inévitablement). Elle justifie à elle seule d’accoler au roman de Michael Christie le qualificatif de grand livre – histoire de pas abuser du trop galvaudé « chef d’œuvre », que quelques légères baisses d’intensité (notamment dans les parties plus contemporaines) empêchent de convoquer ici. Mais on n’en est vraiment pas loin du tout.

Au bout du compte, Lorsque le dernier arbre rejoint quelques glorieux aînés littéraires au panthéon des grands romans mettant en parallèle l’histoire des arbres et celle des hommes, associant récit historique, considérations dendrologiques, démesure tragique, puissance visionnaire et réflexions sociologiques de tout premier ordre. Et tient toute sa place aux côtés de L’Arbre-Monde de Richard Powers, ou Serena de Ron Rash.
Il y a pire, comme compliment.


A première vue : la rentrée de l’Olivier 2018

L’année dernière, les éditions de l’Olivier s’avançaient sous l’étendard flamboyant de l’un de leurs grands noms étrangers, l’Américain Jonathan Safran Foer, qui dominait une petite rentrée de six titres en tout. Rebelote cette année, avec six titres à nouveau, et en tête d’affiche, l’Américaine Nicole Krauss – ex-Mrs Foer, tiens donc. Pour le reste, c’est une rentrée solide et sérieuse, qui pourrait réserver de bonnes lectures.

Krauss - Forêt obscure…ON ENTEND LE COUCOU : Forêt obscure, de Nicole Krauss (en cours)
(traduit de l’américain par Paule Guivarch)
D’un côté, Jules Epstein, riche Juif new yorkais, qui disparaît du jour au lendemain, réapparaît à Tel-Aviv avant de disparaître à nouveau. De l’autre, Nicole, romancière juive américaine, en pleine crise conjugale, qui décide de se rendre à Tel-Aviv, dans l’hôtel où elle passait ses vacances enfant, où elle compte trouver des réponses et recadrer sa vie à la dérive. Entre les deux ? Des zones mouvantes, un basculement de la réalité, des questionnements… Roman qualifié d' »incroyable » par le défunt Philip Roth, ce livre est le troisième de Nicole Krauss après l’Histoire de l’amour et La Grande Maison. Les premières pages, fortes et virtuoses, laissent espérer l’un de ces excellents livres dont les Américains ont le secret.

Eugenides - Des raisons de se plaindreCALIMERO : Des raisons de se plaindre, de Jeffrey Eugenides
(traduit de l’américain par Olivier Deparis)
Autre grand nom du catalogue américain de l’Olivier, Eugenides – auteur entre autres de Virgin Suicides et Middlesex, rien de moins – revient cette année avec un recueil de nouvelles dont les personnages se trouvent à un carrefour majeur de leur existence.

Wilson - La souplesse des osIMPURS : La Souplesse des os, de D.H. Wilson
(traduit de l’anglais (Canada) par Madeleine Nasalik)
Et deuxième recueil de nouvelles de la rentrée pour l’Olivier, qui envoie au charbon un auteur dont l’univers rugueux et taiseux évoque la littérature rurale américaine. Sauf que nous sommes au Canada, en Colombie Britannique pour être précis. Dans un monde d’hommes et de femmes dont les bonnes intentions se heurtent à la réalité cruelle de la vie, non sans humanité et clairvoyance.

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Desarthe - La chance de leur vieCHANGEMENT DE DÉCOR : La Chance de leur vie, d’Agnès Desarthe
Début 2015. Juste après les attentats de janvier contre Charlie Hebdo et l’Hyper Casher, une famille française s’envole pour les États-Unis. Hector, professeur d’université, impose bientôt son charisme ravageur, tandis que sa femme Sylvie observe cette révélation donjuaniste à distance, avec réserve et lucidité. Pendant ce temps, Lester, leur fils adolescent, entraîne un groupe de jeunes de son âge dans une crise mystique. Le ton drolatique d’Agnès Desarthe part à la rencontre d’un regard aigu sur le monde, au fil d’une année 2015 choisie pour son basculement, entre les attentats sanglants en France et l’avènement de Donald Trump aux États-Unis.

Richard - DésintégrationMORDRE AU TRAVERS : Désintégration, d’Emmanuelle Richard
Après un premier roman publié pour la jeunesse (Selon Faustin, Ecole des Loisirs), voici le troisième titre à paraître à l’Olivier d’Emmanuelle Richard. Il relate le parcours d’une jeune femme, issue d’un milieu modeste, qui s’installe à Paris où elle vivote quelque temps parmi des garçons évoluant dans le milieu du cinéma, avec une nonchalance et une facilité nées de leurs origines aisées. Après avoir été aspiré par un cercle vicieux d’humiliations, elle rompt les rangs en se faisant remarquer par un premier roman qui attire l’attention sur elle… D’inspiration autobiographique, comme les deux précédents, ce roman au titre explicite annonce sa colère.

Gutman - Le Complexe d'HoffmannVERY BAD TRIP : Le Complexe d’Hoffman, de Colas Gutman
D’ordinaire, Colas Gutman écrit pour les petits (la géniale série Chien Pourri, c’est lui). Ce qui peut expliquer par contraste l’allure violemment irrévérencieuse de ce premier roman pour les grands, où deux enfants, frère et sœur, se créent un monde fantasmagorique et cruel pour oublier que leurs parents divorcent. Autrement dit, Gutman se lâche, en proposant sa version trash du roman familial.

On lira sûrement :
Forêt obscure, de Nicole Krauss

On lira peut-être :
Désintégration, d’Emmanuelle Richard
La Chance de leur vie, d’Agnès Desarthe


A première vue : la rentrée de l’Olivier 2015

S’il nous sera impossible d’évoquer tous les éditeurs en lice pour la rentrée littéraire 2015, faute de temps et d’énergie, il nous reste encore quelques maisons à présenter. Et nous nous en voudrions de ne pas parler des éditions de l’Olivier, même si leur rentrée française, porteuse de noms connues, semble à première vue assez fade. Non, l’événement à l’Olivier, c’est la publication d’un roman resté inédit jusqu’à ce jour de David Foster Wallace – et pour cause, l’engin étant particulièrement spectaculaire…

Wallace - L'Infinie ComédieDANTESQUE : L’Infinie Comédie, de David Foster Wallace
(traduit de l’américain par Francis Kerline)
J’imagine qu’il aura fallu un peu de temps à Francis Kerline pour traduire ce monstre de 1488 pages (!!!), publié en 1996 aux États-Unis, et considéré comme l’un des authentiques chefs d’œuvre de la littérature anglophone contemporaine. David Foster Wallace (qui s’est suicidé en 2008 à 46 ans) y élabore une dystopie dans laquelle les USA, le Canada et le Mexique ont fusionné en une fédération où la société du spectacle est devenue le centre de tout. Inutile de détailler une intrigue infiniment plus foisonnante, qui évoque pêle-mêle les relations familiales, les addictions, le tennis (très important, puisqu’une académie de tennis est au centre de l’histoire), l’Amérique du Nord en tant qu’entité politique… Enrichi de nombreuses notes de bas de page, le texte est une gageure de lecture. Ce sera sûrement l’événement de la rentrée étrangère, on en parlera beaucoup, de nombreuses personnes l’achèteront… mais qui le lira vraiment ?

Ford - En toute franchiseTEMPÊTUEUX : En toute franchise, de Richard Ford
(traduit de l’américain par Josée Kamoun)
L’auteur de Canada, prix Femina étranger 2013, retrouve son héros récurrent, Frank Bascombe, grâce auquel il sonde l’Amérique contemporaine avec acuité. Cette fois, la toile de fond est triple : la crise économique, la campagne présidentielle opposant Obama à Romney, et l’ouragan Sandy qui a durement frappé la côte est des États-Unis en 2008.

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Après de pareilles références, difficile de revenir à la production française… Mais bon, tâchons tout de même de faire bonne figure et d’essayer de trouver de belles choses dans les quatre romans lancés par l’Olivier en cette rentrée automnale.

Oster - Le Coeur du problèmeRÉPARER LES VIVANTS (I) : Le Cœur du problème, de Christian Oster
En rentrant chez lui, Simon trouve le cadavre d’un inconnu au milieu du salon, visiblement tombé de la mezzanine, et croise sa femme lui annonçant qu’elle s’en va pour ne jamais plus revenir. Resté seul avec le corps, Simon doit prendre les décisions qui s’imposent. Plus tard, il se lie d’amitié avec Henri, un gendarme à la retraite. Soucieux de ne pas se trahir, Simon fait un peu trop attention à ce qu’il dit, et une partie d’échecs souterraine s’engage avec l’ancien enquêteur…

Desarthe - Ce coeur changeantRÉPARER LES VIVANTS (II) : Ce cœur changeant, d’Agnès Desarthe
Avec ce parcours d’une jeune fille franco-danoise arrivée seule à Paris à 17 ans, en quête d’elle-même, Agnès Desarthe donne à voir la capitale au début du XXème siècle, de l’affaire Dreyfus aux années folles en passant par la Première Guerre mondiale, les premières automobiles, la vitalité de Montparnasse, le féminisme naissant…

Lefort - Les amygdalesRACONTER LES VIVANTS : Les amygdales, de Gérard Lefort
Scènes de vie d’une famille fantasque vues par le benjamin des enfants, dont le regard redoutable ne manque rien des dépenses faramineuses de la mère, du père qui préfère ne rien en dire, et du quotidien de tous : amitiés, scolarité compliquée, rêves d’aventures, tendances anarchistes et admirations cinématographiques. Après une enquête du Poulpe en 1997, c’est le premier roman de littérature « blanche » du critique Gérard Lefort.

Castillon - Les pêchersHÉSITER A ÊTRE VIVANT : Les pêchers, de Claire Castillon
Trois femmes : Tamara, femme de Claude, qui n’arrive pas à être l’épouse idéale dont il rêve, mais ne parvient pas non plus à s’émanciper de lui ni à oublier son grand amour précédent ; Aimée, ex-femme de Claude, qui attend trop de l’amour ; et Esther, fille adolescente d’Aimée, qui capte les tourments des adultes avec ce sens de l’observation aigu propre à son âge. Hmpf…


Danse noire, de Nancy Huston

Signé Bookfalo Kill

Le scénariste Milo Noirlac est mourant, cloué sur son lit d’hôpital. A son chevet, son ami et amant, le réalisateur Paul Schwartz, se prend alors à imaginer un dernier projet commun : écrire une vaste fresque qui retracerait la vie de Milo, mais également celle de ses ancêtres sur les deux générations précédentes, en suivant en particulier la vie misérable de sa mère Awinita, une prostituée indienne, et celle de Neil Kerrigan, fabuleux grand-père quasi chassé de son Irlande natale où il avait rêvé trop fort d’indépendance – un crime contre les Anglais tout-puissants au début du XXème siècle.
L’espace d’une nuit fiévreuse, au rythme de la capoeira que Milo dansait si bien, le rêve d’un grand film se dessine peu à peu…

Il y a certains livres que l’on commence à lire par plaisir et que l’on termine par devoir. Je ne prétendrai pas être un spécialiste de l’œuvre foisonnante de Nancy Huston, mais les trois romans que j’avais lus d’elle auparavant m’avaient plu, voire totalement emballé (Lignes de faille et Instruments des ténèbres). C’est donc avec peine que j’ai dû lutter pour achever la lecture de Danse noire, en ayant à chaque page vaincue la même pensée : « ce livre n’est pas mauvais, c’est juste qu’il me résiste et que je le trouve ennuyeux. »

Huston - Danse noireIl y a plusieurs raisons à cela, la première est formelle et bizarrement paradoxale : la plupart des dialogues des chapitres consacrés à Awinita, ainsi que certains de Neil et Milo, sont écrits en anglais. Le procédé fait totalement sens, dans la mesure où le roman aborde la question de l’identité, à la fois personnelle, historique et nationale, une problématique fondamentale au Québec et au Canada ; le choix de la langue est dans cette perspective un enjeu très important, ainsi que le fait de devoir lutter pour s’approprier une existence linguistique que l’on n’a pas forcément envie d’adopter.
Puis Danse Noire est en partie sous l’influence de James Joyce, dont le monstre littéraire Finnegans Wake mélange lui aussi les langues (mais à un niveau beaucoup plus complexe).
Néanmoins, ce jonglage permanent entre français et anglais est difficile à soutenir, en tout cas mon cerveau n’a jamais pu s’y habituer – et ce ne sont pas les traductions en québécois rustique (!), livrées par Nancy Huston elle-même en note de bas de page, qui peuvent vraiment aider… Du coup, la lecture est souvent laborieuse, hachée, alors même que l’on sent toute l’importance de ce qui se joue à travers ce choix narratif osé.

Puis la construction du livre manque d’évidence, de transparence, alors même que la narration est linéaire pour chacun des trois personnages. Le mélange des trois histoires a cette fois quelque chose d’artificiel, brouille l’ensemble du récit et ne lui apporte pas grand-chose. Surtout que Danse Noire est censé suivre l’écriture sur le vif du scénario, comme l’indiquent les fréquents « ON COUPE » à la fin des scènes, où certaines parenthèses où Paul Schwartz envisage la réalisation ou discute la pertinence de telle ou telle séquence) : le déroulé du film s’avère énigmatique, et j’aurais franchement peur de m’endormir au cinéma si je devais aller voir le résultat final sur grand écran.

Sans parler du fait que certaines histoires sont plus intéressantes que d’autres : celle d’Awinita tourne ainsi très vite en rond, répétant les scènes où la prostituée couche avec ses clients et celle où elle se dispute avec son amant Declan, futur père de Milo, sans que cela nourrisse l’intrigue. Comme ce sont les passages où il y a le plus de jonglage entre l’anglais et le français, cela n’aide pas… Et une fois de plus, j’ai eu l’impression de passer à côté de quelque chose, puisque avec ce personnage, Huston évoque la situation particulière des « Natives », les Indiens du continent nord-américain, privés de tout droit et de tout respect aussi bien aux Etats-Unis qu’au Canada. Encore un sujet essentiel, pourtant pas assez explicité.

Enfin, si l’enfance et la jeunesse de Milo font partie des plus beaux passages du livre, le personnage perd de sa force en grandissant, réduit à une caricature droguée et baisant à tout-va qui méritait mieux que cela – d’autant que l’auteur esquisse quelque chose avec sa découverte du Brésil et de la capoeira, dont les mouvements sont censés rythmer l’ensemble du récit, mais finit par bâcler cet aspect, dans une conclusion expéditive, assortie d’une surprise, certes, mais qui manque de crédibilité et de force.

Bref, si les sujets sont présents dans le roman, palpables mais pas totalement saisissables, si certaines idées ou certains passages parviennent à emporter le lecteur, Danse Noire a quelque chose d’inachevé qui m’a laissé sur ma faim et plus ennuyé qu’autre chose. Une demie-déception.

Danse Noire, de Nancy Huston
Éditions Actes Sud, 2013
ISBN 978-2-330-02265-5
348 p., 21€