Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

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Sucre noir, de Miguel Bonnefoy

Un navire de pirates s’échoue sur la cime des arbres, dans les Caraïbes. A son bord, des hommes hagards, un trésor prodigieux et, veillant jalousement sur lui, le capitaine Henry Morgan, grand flibustier devant l’Éternel, à l’agonie mais prêt à défendre son bien jusqu’à la mort.
Trois siècles plus tard, la légende du trésor de Henry Morgan attire sur ces terres pauvres le jeune et ambitieux Severo Bracamonte, prêt à tout pour exhumer cette fortune extraordinaire de sa cachette secrète. A défaut d’or et de bijoux, il trouve l’amour en la personne de Serena Otero, héritière d’une plantation de cannes à sucre fondée par son père Ezequiel…

Bonnefoy - Sucre noirVoilà un roman bien difficile à résumer – comprenez donc que ma maigre tentative ci-dessus ne rend pas justice à l’originalité de Sucre noir. Le deuxième livre de Miguel Bonnefoy, après un Voyage d’Octavio déjà très remarqué, confirme en effet la singularité d’un jeune auteur né à Paris mais d’origine vénézuélienne. Ces racines sud-américaines expliquent sans doute son ton et son univers très personnels, qui tirent vers le conte, la fable, dans des décors exotiques aux saveurs, senteurs et couleurs puissantes.

Déroulant son intrigue sur plusieurs décennies, Bonnefoy plante des personnages à la fois en quête et en manque – de passion, d’ambition, de reconnaissance, de réussite… Les figures de femmes y dominent, autoritaires, déterminées, mais aussi rêveuses, vibrantes d’aspiration si difficiles à concrétiser. Au cœur du récit, ces trésors qui nous obsèdent et peuvent prendre des formes si différentes qu’on ne les reconnaît pas toujours. Il y a l’or, bien sûr, mais aussi l’enfance, l’amour, l’accomplissement de soi.

Avec son idée de bateau pirate planté au sommet des arbres, Sucre noir s’ouvre sur des images inoubliables qui seront suivies de beaucoup d’autres, tant le jeune romancier excelle à partager sensations, paysages, odeurs… mais aussi toute la complexité des sentiments humains. Les belles idées s’enchaînent, portées par un style soigné, très imagé sans abus d’adjectifs superflus.
Voilà donc un deuxième roman dont les belles dispositions et le ton rare en littérature française promettent le meilleur à son auteur. On sera au rendez-vous du prochain Miguel Bonnefoy, sans hésiter.

Sucre noir, de Miguel Bonnefoy
Éditions Rivages, 2017
ISBN 978-2-7436-4057-6
207 p., 19,50€

On en cause ici (plus en détail et de fort juste manière) sur La Cause Littéraire, Charybde 27, ou encore dans un très bel article sur Bricabook.

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A première vue : la rentrée Minuit 2017

Un deuxième roman tardif, un troisième très attendu, et deux auteurs chevronnés : à première vue, la rentrée des éditions de Minuit joue la diversité et la confiance cette année – là où, l’année dernière, elle ne s’était appuyée que sur le seul Laurent Mauvignier pour briller dans la cour de récré.

Deck - SigmaBARBOUILLIS : Sigma, de Julia Deck (lu)
Son premier roman, Viviane Elisabeth Fauville, avait bluffé par sa construction élaborée ; le second, Le Triangle d’hiver, avait réjoui par son ton délicieusement ironique et, là encore, un art remarquable de la narration. Julia Deck s’essaie cette fois à un faux roman d’espionnage où une organisation secrète s’acharne à neutraliser ou à faire disparaître des œuvres d’art réputées pour leur mauvaise influence… Plaisant à lire, de temps en temps amusant, mais c’est à peu près tout. Au final, le livre paraît bien long pour le peu qu’il a à raconter. Dommage, car l’idée de départ avait du potentiel.

Ravey - Trois jours chez ma tantePOINTILLISME : Trois jours chez ma tante, d’Yves Ravey
Le plus chabrolien des romanciers français confronte cette fois un homme à sa tante qu’il n’a pas vue depuis vingt ans. Du fond de sa maison de retraite, la vieille dame annonce de but en blanc à son neveu qu’elle cesse de lui verser la rente mensuelle dont il bénéficiait depuis des années, et qu’elle songe par-dessus le marché à le déshériter. Débute alors un huis clos houleux…

Godard - Une chance folleCROÛTE(S) : Une chance folle, d’Anne Godard
Son premier roman, L’Inconsolable, remonte à 2006. Anne Godard revient avec l’histoire d’une fillette dont la vie est rythmée par des opérations, des soins innombrables et des cures thermales, pour l’aider à se remettre de graves brûlures survenues dans les premiers mois de sa vie. Des libraires primo-lecteurs en disent beaucoup de bien, en dépit du caractère pas forcément engageant de ce pitch.

Toussaint - Made in ChinaCONTREFAÇON : Made in China, de Jean-Philippe Toussaint
L’auteur relate ses nombreux voyages en Chine dans le début des années 2000, son amitié avec l’éditeur Chen Tong ainsi que le tournage de son film The honey dress. Là non plus, pas le résumé le plus excitant de la rentrée, même si c’est Jean-Philippe Toussaint qui est aux manettes de ce récit.


Aquarium, de David Vann

Signé Bookfalo Kill

Après Goat Mountain, David Vann l’avait juré, il en avait fini avec ses terribles histoires de père, de fils et d’armes à feu. Aquarium confirme son changement de registre : voici l’auteur américain au milieu des poissons, entre une petite fille et sa mère.
Et on s’en prend plein la gueule.
Ah oui, parce que Vann n’avait pas précisé qu’il passerait pour autant à la franche comédie ou à la légèreté… Aquarium est plein de comptes à régler, de rêves brisés, de cruauté et de violence. Bref, c’est un vrai roman de David Vann – et, ma foi, même si certains passages sont presque insoutenables, j’ai adoré ce nouveau livre.

Vann - AquariumTout commence donc au milieu des poissons, à l’aquarium de Seattle. C’est là que Caitlin, douze ans, aime se réfugier après l’école, en attendant que Sheri, sa mère, vienne la chercher en sortant de son travail – un boulot éreintant au port à conteneurs, où elle aide au chargement des grues. Mère et fille vivent seules, dans le dénuement mais très soudées. Jusqu’au jour où un vieil homme aborde Caitlin à l’aquarium. Chaque après-midi, il se trouve désormais là quand la fillette arrive de l’école, et celle-ci commence à apprécier ces moments passés en compagnie de cet inconnu affable, aussi fasciné qu’elle par les poissons. Mais quelles sont les intentions exactes du vieil homme ? Le jour où Sheri apprend ce qui se passe, tout bascule…

Bon, autant être honnête, le début de l’intrigue est cousu de fil blanc. Je l’ai résumé tel que David Vann voudrait sans doute qu’on le fasse, en préservant autant que possible l’aspect à la fois énigmatique et menaçant du vieil homme ; mais vous devinerez sans doute assez vite où le romancier veut en venir, surtout si vous connaissez déjà son œuvre.
Je n’insiste néanmoins pas, car la puissance dérangeante d’Aquarium réside avant tout dans la manière dont évolue la relation entre Caitlin et sa mère, vue par le prisme des rapports que la fillette développe en même temps avec le monde extérieur. Ce dernier est non seulement incarné par le vieil homme, mais aussi par Steve, le nouveau petit ami de Sheri, ainsi que par Shalini, la meilleure amie (et bientôt plus) de la fillette.

David Vann ose beaucoup dans ce nouveau roman, il choquera d’ailleurs sûrement. Aquarium frappe par sa violence, aussi bien physique que psychologique ; il étonne également par l’audace et par la liberté rafraîchissantes que le romancier prête à sa jeune héroïne. Et on ne peut qu’être admiratif devant la supériorité narrative de l’auteur, capable de donner une voix crédible à Caitlin, narratrice du roman ; capable de faire entendre la voix d’une petite fille de douze ans, avec ce que cela comporte de naïveté et d’ignorance, sans pour autant trahir la complexité de son personnage ni tomber dans le piège de la niaiserie.
Il y parvient grâce à la subtilité de la composition de son texte, construit sur une vaste métaphore marine et sous-marine, où les sentiments s’incarnent sous forme aquatique et où les personnages sont comme des poissons projetés hors de l’eau, cherchant à respirer malgré tout. Tour à tour, porté par la puissance du récit, on se laisse porter par les courants de l’éveil amoureux, doux et chauds, ou on souffre d’asphyxie, asséché par la dureté d’un combat inhumain opposant une mère à sa fille.

Aquarium est un roman initiatique au même titre que Sukkwan Island, en ce sens que l’apprentissage et la découverte se font dans la violence et la douleur. Chez David Vann, l’adolescence est un choc, un déchirement, le théâtre d’un affrontement sanglant et cruel avec les parents, qui renverse les perspectives et laisse des cicatrices. Le tableau familial prend encore ici un sacré coup de canif, déchirant la toile d’un bonheur illusoire – d’où peuvent naître, néanmoins, la possibilité d’un avenir meilleur et l’hypothèse de l’amour. Et c’est très beau.

Aquarium, de David Vann
(Aquarium, traduit de l’américain par Laura Derajinski)
Éditions Gallmeister, coll. Nature Writing, 2016
ISBN 978-2-35178-117-3
280 p., 23€


A première vue : la rentrée Stock 2016

À première vue, chez Stock comme chez la plupart des éditeurs, on voit arriver une rentrée sérieuse comme un premier de la classe, mais manquant clairement de fantaisie (à une exception près peut-être). C’est déjà pas mal, me direz-vous. Mouais, mais on n’aurait rien contre un peu d’excitation et d’inattendu. Pas sûr de les trouver sous la couverture bleue de la vénérable maison désormais dirigée par Manuel Carcassonne, qui aligne de plus beaucoup (trop) de candidats sur la ligne de départ : neuf auteurs français, deux étrangers, ça sent la surchauffe…

Pourriol - Une fille et un flingueAUCUN LIEN : Une fille et un flingue, d’Olivier Pourriol
Elle est sans doute là, la touche de folie de la rentrée Stock ! Ancien chroniqueur littéraire muselé du Grand Journal (expérience amère dont il a tiré un récit décapant, On/Off), mais aussi et surtout spécialiste de cinéma, Pourriol met en scène deux frangins, Aliocha et Dimitri, fans de cinoche et obsédés par le désir de réaliser un film. Comment y parvenir quand on est fauché et inconnu ? En appliquant à la lettre le précepte d’un grand maître du Septième Art : « Un film, c’est un hold up » (Luc B.) Un « braquage » que les deux frères vont tenter de réussir avec l’aide de Catherine D. et Gérard D., en plein Festival de Cannes… Annoncé comme une comédie délirante, Une fille et un flingue est le genre de bouquin qui passe ou qui casse, sans juste milieu. Pourriol a tout le talent médiatique nécessaire pour défendre son livre sur les plateaux de télévision, mais son livre saura-t-il se défendre tout seul ?

Lang - Au commencement du septième jourGENÈSE II, LA REVANCHE : Au commencement du septième jour, de Luc Lang
Je n’ai jamais rien lu de Luc Lang, auteur emblématique de Stock, faute d’avoir réussi à m’intéresser à son travail jusqu’à présent. Cela changera peut-être avec ce nouveau roman, récit d’une vie trop parfaite pour être honnête et qui s’écroule brutalement lorsque la supercherie est dévoilée. Cette vie, c’est celle de Thomas, dont la femme Camille a un jour un terrible accident de voiture à un endroit où elle n’aurait jamais dû se trouver. Tandis que Camille reste plongée dans le coma et que tout s’écroule autour de lui, Thomas entame une vaste enquête qui va lui faire passer en revue toute son existence, sa relation avec son père, ses frère et soeur, ses enfants… Luc Lang revendique l’inspiration de Cormac McCarthy (rien de moins) pour ce roman présenté par son éditeur comme son plus ambitieux.

Sagnard - BronsonALLÔ PAPA TANGO CHARLIE : Bronson, d’Arnaud Sagnard
Premier roman qui met en parallèle une ligne autobiographique et la vie du comédien Charles Bronson, depuis une jeunesse misérable durant la Grande Dépression jusqu’à la gloire hollywoodienne, renommée et richesse dissimulant la hantise quotidienne d’un homme rongé par la peur. Ce genre d’exercice a déjà donné de fort belles choses, notamment sous la plume de Florence Seyvos (Un garçon incassable, autour de Buster Keaton), alors pourquoi pas ?

Bied-Charreton - Les visages pâlesC’EST UNE MAISON BLEUE : Les visages pâles, de Solange Bied-Charreton
Les trois petits-enfants de Raoul Estienne se retrouvent dans la vieille demeure chargée de souvenirs du vieil homme qui vient de s’éteindre. Faut-il vendre la maison ou la garder ? La question agite les héritiers autant que la Manif pour Tous, au même moment, déchire la société française, et oblige les uns et les autres à faire le point sur leurs existences… Je ne sais pas s’il faut attendre grand-chose d’un roman dont les personnages se prénomment Hortense, Charles ou Alexandre, mais bon. Il paraît que c’est « caustique » (dixit l’éditeur).

Berlendis - MauresC’EST L’AMOUR A LA PLAGE (AOU CHA-CHA-CHA) : Maures, de Sébastien Berlendis
Les vacances d’été, la mer, les dunes, le camping, le dancing, l’adolescence, la découverte des filles… Tout ceci est follement original, n’est-ce pas ? Déjà vu, déjà lu, il faudrait vraiment une plume exceptionnelle ou un point de vue extrêmement singulier pour distinguer un tel récit. Toujours possible, mais on n’y croit guère…

Cloarec - L'IndolentePOKER FACE : L’Indolente, de Françoise Cloarec
En 2008, Françoise Cloarec avait signé un succès surprise avec La Vie rêvée de Séraphine de Senlis (qui avait donné une adaptation cinématographique non moins triomphale, Séraphine, avec Yolande Moreau). Elle revient au milieu de la peinture avec cette enquête littéraire sur Marthe Bonnard, dont on découvre après le décès de son peintre de mari, Pierre Bonnard, qu’elle n’était pas du tout celle qu’elle avait toujours prétendu être.

Chambaz - A tombeau ouvertDANS DEUX CENTS MÈTRES, TOURNEZ A GAUCHE : À tombeau ouvert, de Bernard Chambaz
Le 1er mai 1994, le pilote Ayrton Senna se tue au volant de sa Formule 1, en ratant un virage et en allant s’écraser contre un mur à 260 km/h. A partir de ce drame diffusé en direct et en mondovision télévisuelle, Bernard Chambaz tire un roman sur la fascination pour la vitesse, croisant le destin de Senna avec ceux d’autres pilotes célèbres mais aussi avec ceux de ses proches, dont son fils mort dans un accident de la route.

Papin - L'EveilL’AMANTE DU VIETNAM DU NORD : L’Éveil, de Line Papin
Stock lance une auteure de 20 ans dans l’arène, avec un premier roman sous forte influence de Marguerite Duras, une histoire d’amour torride dans la touffeur de Hanoï, la capitale du Vietnam (où est née Line Papin). On annonce une jeune prodige, il faudra voir si elle est authentique.

Gras - AnthraciteAU CHARBON : Anthracite, de Cédric Gras
Dans un décor de guerre, une tragi-comédie sur fond de pays qui s’écroule – ce pays, c’est l’Ukraine, violemment divisée après la sécession en 2014 de la région minière du Donbass qui décide de rejoindre la Russie. Parce qu’il s’est obstiné depuis l’événement à y faire jouer l’hymne national ukrainien, un chef d’orchestre est obligé de prendre la fuite avec son ami d’enfance à bord d’une bagnole aussi décrépite que les paysages industriels qu’ils traversent… Premier roman.

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Reeves - Un travail comme un autreL’ÉNERGIE EST NOTRE AVENIR, ÉCONOMISONS-LA : Un travail comme un autre, de Virginia Reeves
Alabama, années 20. Avec l’aide de son ouvrier agricole, un fermier détourne une ligne électrique de l’Etat pour augmenter le rendement de son exploitation. Tout roule jusqu’à ce qu’un employé paye de sa vie cette installation sauvage. Wilson, l’ouvrier, écope des travaux forcés dans les mines, tandis que son patron est envoyé au pénitencier. Confronté à la violence extrême de la prison, il tente tout de même d’envisager l’avenir… Premier roman de l’Américaine Virginia Reeves.

POÉTER PLUS HAUT QUE SON… : Ce qui reste de la nuit, d’Ersi Sotiropoulos
En 1897, Constantin Cavafy n’est pas encore le grand poète grec qu’il est appelé à devenir. Écrasé par l’affection de sa mère, tourmenté par son homosexualité, à la recherche de son style et de sa voix, il fait un séjour de trois jours à Paris qui va tout changer pour lui. La romancière grecque Ersi Sotiropoulos dresse un portrait littéraire de Cavafy en s’interrogeant sur le lien entre création et désespoir, dans un livre dense et exigeant (une manière polie de suggérer autre chose, je vous laisse deviner quoi).


A première vue : la rentrée de l’Olivier 2016

A première vue, les éditions de l’Olivier s’avancent bien armées dans cette rentrée 2016, avec cinq auteurs différents, confirmés ou débutants, qui proposent des univers forts et singuliers. La marque de fabrique d’une maison qui accomplit depuis longtemps un véritable travail de fond et suit une ligne souvent intéressante.

Seyvos - La Sainte famillePUZZLE : La Sainte famille, de Florence Seyvos (lu)
En présentant Le Garçon incassable, roman précédent de Florence Seyvos et gros coup de cœur personnel, j’avais évité l’exercice périlleux du résumé, persuadé d’y perdre toute la substance du livre. Pour la même raison, je vais récidiver ici, car tenter de tisser une ligne claire dans ce superbe roman troué d’ellipses subtiles et de non-dits essentiels serait trop compliqué. Comme le titre l’indique, c’est une histoire familiale, et c’est une petite merveille, dont j’espère parvenir à parler en détail lorsque le livre paraîtra…

Dubois - La SuccessionENEMIES OF THE HEIR, BEWARE : La Succession, de Jean-Paul Dubois
Grand nom de l’Olivier, chez qui il a déjà publié notamment Une vie française, Le Cas Sneijder ou Kennedy et moi, Jean-Paul Dubois propose l’histoire d’une famille marquée par le tragique, du grand-père médecin de Staline au héros, Paul, exilé aux États-Unis, pour qui la vie est une peine grandissante malgré les bonheurs qu’il a pu connaître. Son existence va définitivement basculer le jour où il doit rentrer en France pour assurer la succession de son père qui vient de mourir… Dubois penche du côté obscur dans ce nouveau roman qui devrait marquer la rentrée.

Chiarello - Le ZeppelinLED : Le Zeppelin, de Fanny Chiarello
Si la vie est bizarre dans cette ville nommée La Maison, les habitants s’y sont habitués. Le survol inattendu d’un zeppelin vient pourtant perturber le destin d’une douzaine d’entre eux… Univers étrange à prévoir dans ce nouveau roman d’une jeune romancière aussi prolifique qu’atypique.

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Lerner - 10-04SANDY CLOSE : 10:04, de Ben Lerner
Après le succès de son premier livre, le deuxième roman de ce jeune auteur américain s’attache aux pas… d’un jeune auteur américain, confronté au syndrome de la page blanche après le succès de son premier livre. (Vous y êtes ?) Histoire de corser le tout, il découvre qu’il souffre d’une affection cardiaque alors qu’il passait un examen en vue de donner son sperme à sa meilleure amie, et l’ouragan Sandy s’apprête à mettre New York sens dessus dessous. Bref, grosse ambiance.

LA FÊTE EST FINIE : Derniers feux sur Sunset, de Stewart O’Nan
Lorsqu’il rejoint Hollywood en 1937, Francis Scott Fitzgerald n’est déjà plus que l’ombre de lui-même, attaqué par l’alcool et la dépression, privé de sa femme Zelda, internée, et de sa fille Scottie. Pas sûr que le monde tourbillonnant et égoïste du cinéma soit de nature à lui faire du bien… Un portrait crépusculaire et poignant de l’auteur de Gatsby le Magnifique, loin de ses années fastes.


L’Ascendant, d’Alexandre Postel

Signé Bookfalo Kill

Dans ma chronique sur Un homme effacé, son premier opus couronné du prix Goncourt du Premier Roman en 2013, j’annonçais attendre le deuxième roman d’Alexandre Postel pour me faire une idée plus précise sur les capacités d’un auteur dont j’avais apprécié alors l’intelligence et la capacité à mettre le lecteur mal à l’aise, mais quelque peu regretté la froideur et le classicisme extrême du style.

Postel - L'AscendantAvec L’Ascendant, Postel creuse indéniablement le sillon entamé avec Un homme effacé, mais il le fait dans un roman plus bref, jouant de cette concision pour gagner en tension et en force.
Tout commence de la même manière banale : le narrateur (qui s’adresse visiblement à quelqu’un, mais on ignore qui), apprend la mort de son père, emporté à 68 ans d’une rupture d’anévrisme. Les deux hommes n’étaient guère proches, mais étant déjà orphelin de sa mère et seul héritier du disparu, notre héros – dénué de nom – se charge des formalités de décès. Le temps de régler ces dernières, il s’installe dans la maison de son père. Là, dans la cave à laquelle il n’avait accédé du vivant de son géniteur, il fait une découverte effroyable, inimaginable. Sa réaction est tout aussi invraisemblable, et l’entraîne dans une suite infinie de problèmes…

Vous l’aurez compris, difficile d’en dire trop sans courir le risque d’atténuer le choc de la découverte en question. Ce que je peux évoquer, c’est le trouble que suscite ce roman, au point d’en devenir parfois dérangeant, sans pour autant s’appuyer sur des effets spectaculaires pour nous bousculer. Au contraire, le malaise niche dans la banalité, le quotidien, la platitude d’un héros qui n’est pas taillé pour ce rôle et n’offre que peu de prise à l’empathie du lecteur.
Toutes proportions gardées, il m’est arrivé de songer à L’Étranger d’Albert Camus, pour la manière dont Alexandre Postel campe un personnage largué, de plus en plus dans le flou, incapable de réagir de manière cohérente. L’Ascendant n’a évidemment pas la force brute et glaçante de ce chef d’œuvre, et Postel pas la grâce littéraire de Camus, entendons-nous bien ; mais son protagoniste pourrait être le cousin contemporain de Meursault, peu adapté dès le départ à notre société, et encore plus prompt qu’un autre à s’en exclure dès lors qu’il est confronté à une situation inattendue.

Si L’Ascendant n’est pas un choc, c’est tout de même un deuxième roman meilleur pour moi que le premier, grâce à sa brièveté qui en renforce l’inquiétude et la noirceur. Postel installe en tout cas un univers et un vrai ton, à suivre.

L’Ascendant, d’Alexandre Postel
Éditions Gallimard, 2015
ISBN 978-2-07-014908-7
124 p., 13,50€


Danse noire, de Nancy Huston

Signé Bookfalo Kill

Le scénariste Milo Noirlac est mourant, cloué sur son lit d’hôpital. A son chevet, son ami et amant, le réalisateur Paul Schwartz, se prend alors à imaginer un dernier projet commun : écrire une vaste fresque qui retracerait la vie de Milo, mais également celle de ses ancêtres sur les deux générations précédentes, en suivant en particulier la vie misérable de sa mère Awinita, une prostituée indienne, et celle de Neil Kerrigan, fabuleux grand-père quasi chassé de son Irlande natale où il avait rêvé trop fort d’indépendance – un crime contre les Anglais tout-puissants au début du XXème siècle.
L’espace d’une nuit fiévreuse, au rythme de la capoeira que Milo dansait si bien, le rêve d’un grand film se dessine peu à peu…

Il y a certains livres que l’on commence à lire par plaisir et que l’on termine par devoir. Je ne prétendrai pas être un spécialiste de l’œuvre foisonnante de Nancy Huston, mais les trois romans que j’avais lus d’elle auparavant m’avaient plu, voire totalement emballé (Lignes de faille et Instruments des ténèbres). C’est donc avec peine que j’ai dû lutter pour achever la lecture de Danse noire, en ayant à chaque page vaincue la même pensée : « ce livre n’est pas mauvais, c’est juste qu’il me résiste et que je le trouve ennuyeux. »

Huston - Danse noireIl y a plusieurs raisons à cela, la première est formelle et bizarrement paradoxale : la plupart des dialogues des chapitres consacrés à Awinita, ainsi que certains de Neil et Milo, sont écrits en anglais. Le procédé fait totalement sens, dans la mesure où le roman aborde la question de l’identité, à la fois personnelle, historique et nationale, une problématique fondamentale au Québec et au Canada ; le choix de la langue est dans cette perspective un enjeu très important, ainsi que le fait de devoir lutter pour s’approprier une existence linguistique que l’on n’a pas forcément envie d’adopter.
Puis Danse Noire est en partie sous l’influence de James Joyce, dont le monstre littéraire Finnegans Wake mélange lui aussi les langues (mais à un niveau beaucoup plus complexe).
Néanmoins, ce jonglage permanent entre français et anglais est difficile à soutenir, en tout cas mon cerveau n’a jamais pu s’y habituer – et ce ne sont pas les traductions en québécois rustique (!), livrées par Nancy Huston elle-même en note de bas de page, qui peuvent vraiment aider… Du coup, la lecture est souvent laborieuse, hachée, alors même que l’on sent toute l’importance de ce qui se joue à travers ce choix narratif osé.

Puis la construction du livre manque d’évidence, de transparence, alors même que la narration est linéaire pour chacun des trois personnages. Le mélange des trois histoires a cette fois quelque chose d’artificiel, brouille l’ensemble du récit et ne lui apporte pas grand-chose. Surtout que Danse Noire est censé suivre l’écriture sur le vif du scénario, comme l’indiquent les fréquents « ON COUPE » à la fin des scènes, où certaines parenthèses où Paul Schwartz envisage la réalisation ou discute la pertinence de telle ou telle séquence) : le déroulé du film s’avère énigmatique, et j’aurais franchement peur de m’endormir au cinéma si je devais aller voir le résultat final sur grand écran.

Sans parler du fait que certaines histoires sont plus intéressantes que d’autres : celle d’Awinita tourne ainsi très vite en rond, répétant les scènes où la prostituée couche avec ses clients et celle où elle se dispute avec son amant Declan, futur père de Milo, sans que cela nourrisse l’intrigue. Comme ce sont les passages où il y a le plus de jonglage entre l’anglais et le français, cela n’aide pas… Et une fois de plus, j’ai eu l’impression de passer à côté de quelque chose, puisque avec ce personnage, Huston évoque la situation particulière des « Natives », les Indiens du continent nord-américain, privés de tout droit et de tout respect aussi bien aux Etats-Unis qu’au Canada. Encore un sujet essentiel, pourtant pas assez explicité.

Enfin, si l’enfance et la jeunesse de Milo font partie des plus beaux passages du livre, le personnage perd de sa force en grandissant, réduit à une caricature droguée et baisant à tout-va qui méritait mieux que cela – d’autant que l’auteur esquisse quelque chose avec sa découverte du Brésil et de la capoeira, dont les mouvements sont censés rythmer l’ensemble du récit, mais finit par bâcler cet aspect, dans une conclusion expéditive, assortie d’une surprise, certes, mais qui manque de crédibilité et de force.

Bref, si les sujets sont présents dans le roman, palpables mais pas totalement saisissables, si certaines idées ou certains passages parviennent à emporter le lecteur, Danse Noire a quelque chose d’inachevé qui m’a laissé sur ma faim et plus ennuyé qu’autre chose. Une demie-déception.

Danse Noire, de Nancy Huston
Éditions Actes Sud, 2013
ISBN 978-2-330-02265-5
348 p., 21€


Pour seul cortège, de Laurent Gaudé

Signé Bookfalo Kill

Pendant un banquet qui tourne à l’orgie, à Babylone, Alexandre le Grand s’écroule soudain, fauché par la maladie. Transporté sur son lit de mort, il agonise pendant de longues heures, durant lesquelles son entourage vient pleurer sur son corps tout en se préparant à se déchirer l’héritage de son gigantesque empire.
Au même moment, un cavalier solitaire file vers Babylone, enjoignant par la pensée son ami mourant de l’attendre avant de trépasser ; et des émissaires partent chercher Dryptéis, fille de Darius, l’ennemi défait d’Alexandre. La jeune femme vit recluse dans un monastère perdu en pleine montagne, mais Alexandre exige son retour dans le cercle du pouvoir et elle ne peut s’y soustraire…

Gaudé - Pour seul cortègeSans pour autant avoir adoré tous ses livres, je suis un fidèle de Laurent Gaudé depuis La Mort du Roi Tsongor (qui reste sans doute à ce jour mon roman préféré). Aussi, lorsque j’ai lu un peu partout que Pour seul cortège chassait sur les terres mythiques de Tsongor, je me suis jeté dessus avec entrain.
Plus dure fut la chute.

Dans les premières pages, j’ai été surpris, et séduit, par le lyrisme nouveau qui animait le texte, exaltant le style plus volontiers lapidaire de Gaudé, et faisant de ce roman une sorte de chant poétique survolté. Malheureusement, cet enchantement initial n’a pas duré. A la longue, la puissance du texte finit par être plombée par ses propres excès. Trop d’envolées, de métaphores, de cris, de supplications, de complot, de messes basses et de vilenie. Tout dans l’extrême, rien dans la nuance – qui fait la beauté des meilleurs livres de Laurent Gaudé. Le mode rouleau-compresseur ne lui convient hélas pas du tout.

En dépit de la grâce de certaines descriptions et autres passages provisoirement épargnés par les tambours de guerre, je n’ai donc pas tardé à m’ennuyer, d’autant que Gaudé allonge à l’envi l’agonie d’Alexandre et par là-même les enjeux du récit, créant une sorte de faux suspense (notamment autour du cavalier solitaire) dont j’ai fini par me désintéresser.
Pour seul cortège n’est pas un mauvais livre pour autant. C’est juste un roman qui m’est tombé des mains, faute d’adhérer aux choix narratifs forts et exigeants (trop ?) de l’auteur. Pas grave : rendez-vous au prochain !

Pour seul cortège, de Laurent Gaudé
Éditions Actes Sud, 2012
ISBN 978-2-330-01260-1
176 p., 18€

Les avis sont partagés sur ce roman… Ici on aime : Le blog des livres qui rêvent, Mille et une pages ; là on aime beaucoup moins : Reading in the rain, L’Ivrogne.com… A vous de décider !


Dans le ventre des mères, de Marin Ledun

Signé Bookfalo Kill

Janvier 2008. Le petit village de Thines, en Ardèche, est entièrement ravagé par les flammes. Devant l’ampleur du désastre – plus de quatre-vingt morts sont à déplorer -, le commandant Vincent Augey, de la brigade criminelle de Lyon, est dépêché sur place pour aider les enquêteurs locaux débordés. Tandis qu’il tente de suivre la piste de Laure Dahan, une jeune femme aperçue dans les décombres quelques jours plus tard, le policier découvre que la région est depuis quelques années le théâtre de mystérieux trafics technologiques. Il met peu à peu au jour les sinistres desseins d’individus sans scrupules, obnubilés par la quête utopique et dangereuse d’un homme nouveau…

Laure Dahan était au cœur du premier roman écrit par Marin Ledun, Marketing Viral. Paru en 2008, ce techno-thriller était passionnant, déséquilibré cependant par un contenu très intéressant mais trop encombrant, tandis que l’histoire s’avérait bancale. Depuis, le romancier a écrit d’autres livres – beaucoup -, affiné son style et épuré son sens de la construction.
La différence saute aux yeux alors qu’il reprend les thématiques de Marketing Viral et en raconte la suite. Notons, c’est important, qu’il n’est pas utile d’avoir lu le premier pour comprendre le second. Les deux romans se complètent plus qu’ils ne s’enchaînent.

Ce qui change, c’est le point de vue. Dans MV, le personnage principal, Nathan Seux, était un chercheur, et cette caractéristique influait sur la trame scientifique et technique du roman, prédominante. Ici, le héros est un flic – emblématique du héros ledunien : solitaire, brusque, cassant, rétif à l’autorité, borderline et tourmenté par une obsession dévorante sa relation compliquée avec sa femme, après la perte de leur enfant).
C’est donc d’un œil profane, celui du policier, que le lecteur investit l’aspect scientifique de l’histoire. Un recadrage qui rend le propos plus clair, donc plus fort. Au menu, quelques idées fixes de Marin Ledun : les progrès et les risques liés au développement technique, les nanotechnologies et leurs infinies possibilités (et dérives potentielles), le transhumanisme et ses effroyables théories… mais aussi la maternité et la transmission, des gènes comme de l’héritage moral et historique de chacun. En somme, une plongée littérale, physique et psychologique, dans le ventre des mères.

Autant de thèmes singuliers que le romancier, ultra-documenté, possède à la perfection, et nous rend hyper accessible, grâce à une maîtrise narrative qui lui faisait défaut à ses débuts. Dans le ventre des mères est un thriller endiablé, d’une efficacité redoutable. Un page-turner, selon le terme consacré. Une sorte de gigantesque épisode de X-Files transposé en Ardèche, puis un peu partout en Europe, au fil des pérégrinations des héros. A l’enquête acharné de Vincent Augey répond la quête effrénée de Laure Dahan pour retrouver sa fille. Deux schémas moteurs qui se répondent, associant la première héroïne de Marin Ledun au héros type de son œuvre.
Une manière, peut-être, de boucler un cycle d’écriture de six ans, d’une richesse et d’une originalité confondantes.

Au final, Dans le ventre des mères, qui joue avant tout sur l’efficacité propre au thriller et sur des schémas familiers de Marin Ledun, n’est sûrement pas son meilleur livre. Il confirme cependant l’intelligence d’un romancier, héritier du polar social et engagé dans son époque, capable de plier les codes du suspense aux propos les plus ambitieux. Un auteur rare, à ne pas rater.

Dans le ventre des mères, de Marin Ledun
Éditions Ombres Noires, 2012
ISBN 978-2-08-127746-5
463 p., 18,90€

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Héritage, de Nicholas Shakespeare

Un jeune fauché, larbin dans une maison d’édition pseudo-ésotérique, se fait larguer par sa superbe copine. Son mentor, Stuart Furnivall, est décédé quelques jours plus tôt. Andy Larkham est au fond du trou. Il se fait la promesse d’aller à l’enterrement de celui qui était comme un père pour lui. Mais un malheureux concours de circonstances fait qu’il se trompe de chapelle, assiste à l’enterrement d’un sinistre inconnu et hérite de la moitié de sa fortune. Car seuls ceux présents à la cérémonie hériteraient. Deux personnes se trouvaient là. Andy et une vieille dame. Andy hérite donc de 17 millions de £ de la part de Christopher Madigan.

C’est à partir de ce moment-là que tout commence vraiment. Si le début est un peu long à se mettre en place, la nouvelle vie d’Andy Larkham est assez réaliste. On s’intéresse d’autant plus à l’histoire quand il décide de connaître ce mystérieux Christopher Madigan, mort dans l’indifférence générale et pourtant richissime. Avait-il des enfants? Une femme? Comment est-il devenu aussi riche? D’où vient-il?

Héritage nous entraîne des terres arides de l’Arménie aux quartiers chics de Londres en passant par Perth, au fin fond de l’Australie. Vous verrez des plaines d’eucalyptus, une vieille dame malade, un homme borgne, un jeune paumé, des jolies filles… Si Héritage est très bien écrit, bien traduit et se lit rapidement, il n’en reste pas moins un livre un peu « cliché », où l’on perd des personnages au fur et à mesure qu’on avance dans la lecture (que devient par exemple le meilleur ami d’Andy?). Le sujet est intéressant, la façon de le traiter aussi, mais Shakespeare s’embourbe un peu. C’est dommage, mais cela reste cependant un bon roman. En espérant qu’il puisse trouver son public.

Un article de Clarice Darling

Héritage, de Nicholas Shakespeare
  Éditions Grasset
ISBN 978-2-246-77201-9
420 p., 20,90€