Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

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Anna, de Niccolo Ammaniti

Signé Bookfalo Kill

Sicile, 2020. Depuis quatre ans, un virus implacable surnommé « La Rouge » (car le corps de ses victimes se couvre de plaques rouges, signes avant-coureurs de la mort inéluctable qui s’approche) fauche tous les adultes. Seuls les enfants survivent, jusqu’à la puberté. Après la mort de sa mère, Anna, âgée d’une douzaine d’années, se retrouve seule responsable de son petit frère Astor, qui n’a que quatre ans. Quand ce dernier disparaît, elle se lance non seulement à sa recherche, mais aussi en quête d’un moyen d’échapper au virus…

ammaniti-anna02En France, Niccolo Ammaniti cherche toujours son public – qu’il mérite, tant son œuvre, largement reconnue en Italie (il a notamment reçu le Strega, équivalent du Goncourt, pour l’extraordinaire Comme Dieu le veut), est riche et passionnante. Malheureusement, ce n’est sans doute pas avec Anna qu’il va le trouver. Bien que fan de son travail depuis des années, je suis obligé d’admettre que ce roman post-apocalyptique n’est pas une franche réussite ; il n’apporte en tout cas rien au genre, ni par l’évolution de son intrigue, ni par ses personnages, ni par son style.

Le post-apocalyptique est à la mode en ce moment. Il faut croire que l’état de notre planète inquiète de plus en plus de romanciers, et c’est assez légitime qu’ils soient nombreux à s’emparer du genre pour partager leur préoccupation. Revers de la médaille, il faut désormais s’employer pour rivaliser d’originalité – qualité dont Ammaniti manque hélas dans Anna. Si on ne peut lui reprocher l’histoire du virus, classique et efficace, le romancier ne fait pas grand-chose de neuf du climat délétère qui en résulte.
Oh, ça tient la route – mais pas la comparaison avec, par exemple… la Route de Cormac McCarthy, chef d’œuvre marquant du post-apo ces dernières années. En dépit de la violence qui préside au moindre acte des personnages, Anna manque d’intensité, de souffle, de profondeur, et ressemble surtout à un roman d’aventure dans lequel il ne se passe pas grand-chose – le comble, surtout qu’il tire en longueur ses plus de 300 pages.

Et puis surtout, à quoi bon cette histoire ? Quand on s’attaque au post-apocalyptique, c’est qu’on a quelque chose à raconter. Dans cette même rentrée littéraire, Emily St John Mandel en fait la démonstration avec son superbe Station Eleven (éditions Rivages, j’essaie de vous en parler bientôt). Là, difficile de voir ce qu’Ammaniti avait en tête. La Rouge, punition immanente pour la façon dont les hommes se comportent ? Ouais, bon…
Même si l’on avance qu’il entreprend d’analyser la violence naturelle des enfants en situation extrême, le roman souffre alors de la comparaison avec Sa Majesté des mouches, terrible référence auquel on est obligé de penser ici. Les personnages d’Anna sont affreux, sales et méchants, certes, mais dépourvus de l’atroce « grandeur » qu’avait réussi à conférer Golding à ses héros. Même Anna, protagoniste courageuse et intelligente, a peiné à susciter mon empathie, tant le romancier rame à donner de la chair et de puissance à l’enjeu (protéger et sauver son petit frère) qu’il impose à son héroïne.

Bref, vous l’aurez compris, Anna est pour moi une grande déception, surtout de la part d’un auteur qui avait si bien su combiner enfance et violence dans son magnifique Je n’ai pas peur. J’espère retrouver bien vite mon Ammaniti favori, qui m’avait déjà laissé sur ma faim avec son précédent livre, Moi et toi. Croisons les doigts pour que ce ne soit qu’une mauvaise passe…

Anna, de Niccolo Ammaniti
(Anna, traduit de l’italien par Myriem Bouzaher)
Éditions Grasset, 2016
ISBN 978-2-246-86164-5
320 p., 20€

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A première vue : la rentrée Actes Sud 2016

Allez, comme les précédents étés, c’est reparti pour la rubrique À première vue, dans laquelle nous vous présentons rapidement une partie de la rentrée littéraire qui atterrira sur les tables des libraires à partir de la mi-août. 560 romans au programme cette année, soit un peu moins que l’année dernière – mais encore trop, surtout que ce cru 2016 ne part pas forcément gagnant. Il y aura quelques grands rendez-vous, mais d’après le premier panoramique que nous avons pu faire, ils seront rares, égarés au milieu de nombreux titres carrément dispensables…

2015 a été l’année Actes Sud, avec notamment la sortie événement du quatrième tome de Millenium, le triomphe extraordinaire du Charme discret de l’intestin de Giulia Enders, et la consécration de Mathias Enard, couronné du prix Goncourt pour Boussole. Cette année, les éditions arlésiennes présentent une rentrée solide, qui comptent des valeurs sûres aussi bien en littérature française (Gaudé, Vuillard, Goby) qu’étrangère (Salman Rushdie). Pas de folie des grandeurs donc (ouf !), et quelques jolies promesses.

Vuillard - 14 juilletA LA LANTERNE : 14 juillet, d’Eric Vuillard (lu)
Encore trop méconnu du grand public, Eric Vuillard est pourtant l’un des auteurs français les plus intéressants et talentueux de ces dernières années, dont la spécialité est de mettre en scène des pages d’Histoire dans des récits littéraires de haute volée – nous avions adoré il y a deux ans Tristesse de la terre, récit incroyable autour de Buffalo Bill. Espérons que son nouveau livre lui gagnera les faveurs d’innombrables lecteurs, car il le mérite largement : 14 juillet, comme son titre l’indique, nous fait revivre la prise de la Bastille – mais comme on l’a rarement lu, à hauteur d’homme, parmi les innombrables anonymes qui ont fait de cette journée l’un des plus moments les plus déterminants de l’Histoire de France, au coeur du peuple et non pas du point de vue des notables. Puissant, littérairement virtuose, ce petit livre offre de plus une résonance troublante avec notre époque. L’un des indispensables de la rentrée.

Gaudé - Ecoutez nos défaitesMOURIR POUR SES IDÉES : Écoutez nos défaites, de Laurent Gaudé
Prix Goncourt en 2004 pour Le Soleil des Scorta, Laurent Gaudé donne l’impression de faire partie du décor littéraire français depuis très longtemps. Il n’aura pourtant que 44 ans lorsqu’il présentera fin août son nouveau roman, réflexion sur l’absurdité des conquêtes et la nécessité sans cesse renouvelée de se battre pour l’humanité ou la beauté. Écoutez nos défaites met en scène un agent des renseignements français chargé de traquer un membre des commandos d’élite américains soupçonné de trafics divers, et qui rencontre une archéologue irakienne tentant de préserver les œuvres d’art des villes bombardées. Un livre qui paraît aussi ancré dans le réel que l’était Eldorado au milieu des années 2000 sur le drame des migrants.

Goby - Un paquebot dans les arbresTOUSS TOUSS : Un paquebot dans les arbres, de Valentine Goby
Très remarquée pour l’ambitieux et poignant Kinderzimmer il y a trois ans, Valentine Goby change de décor pour nous emmener à la fin des années 50, dans un sanatorium où sont envoyés tour à tour les parents de Mathilde. Livrée à elle-même, sans aucune ressource, la courageuse adolescente entreprend alors tout ce qui est possible pour faire sortir son père et sa mère du « grand paquebot dans les arbres »…

Cherfi - Ma part de GauloisMOTIVÉ : Ma part de Gaulois, de Magyd Cherfi
Le chanteur du groupe Zebda évoque son adolescence au début des années 80, à Toulouse, alors qu’il se fait remarquer simplement parce que lui, petit rebeu de quartier défavorisé, ambitionne de passer et de réussir son bac… Un texte autobiographique qui ne devrait pas manquer de mordant et de poésie, connaissant le bonhomme.

Froger - Sauve qui peut (la révolution)LE CINÉMA, C’EST… : Sauve qui peut (la révolution), de Thierry Froger
Et si Godard avait voulu réaliser un film sur la Révolution française intitulé Quatre-vingt-treize et demi ? C’est le postulat de départ du premier roman de Thierry Froger, pavé de 450 pages qui sera soit étourdissant, soit royalement pompeux – c’est-à-dire, soit révolutionnaire soit godardien. Un gros point d’interrogation sur ce livre.

Py - Les Parisiens(PAS) CAPITALE : Les Parisiens, d’Olivier Py
Une plongée dans la nuit parisienne, dans le sillage d’un jeune provincial, Rastignac des temps modernes, qui rêve de théâtre et de mettre la capitale à ses pieds… Olivier Py devrait encore agacer avec ce nouveau livre au parfum bobo en diable, qui nous laisse penser qu’il devrait se consacrer pleinement au festival d’Avignon et au théâtre plutôt que d’encombrer les tables des libraires avec ses élucubrations littéraires.

*****

Rushdie - Deux ansUNE BONNE PAIRE DE DJINNS : Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits, de Salman Rushdie
Le plus barbu des vieux sages romanciers propose cette fois un conte philosophique, dans lequel des djinns, créatures mythiques et immortelles, décident de se mêler aux humains pour partager leurs vies pleines de folie et de déraison. L’occasion, par le filtre de la fiction fantastique, d’une vaste réflexion sur l’histoire humaine.

SAGA SUÉDÉE : Fermer les yeux (Le Siècle des grandes aventures t.4) – titre incertain
Le romancier suédois poursuit sa vaste geste contemporaine qui explore les bouleversements du XXème siècle, en confrontant Lauritz, l’aîné des frères Lauritzen héros de la saga, au drame de la Seconde Guerre mondiale.

WHEN YOU BELIEVE : Le Roman égyptien, d’Orly Castel-Bloom
A travers les époques et les pays, entre l’Égypte biblique, l’Espagne de l’Inquisition et les kibboutz israéliens, l’errance des Castil, une famille juive. Ce roman a reçu l’équivalent du prix Goncourt égyptien.

Lustiger - Les insatiablesFRANCE-ALLEMAGNE, LE RETOUR : Les Insatiables, de Gila Lustiger
Gila Lustiger est allemande mais vit en France. Son nouveau roman, qui suit l’enquête opiniâtre d’un journaliste sur un meurtre vieux de 27 ans qui vient d’être résolu grâce à l’ADN, dresse un tableau sans concession de la France contemporaine. Grosse Bertha : 1 / Ligne Maginot : 0.

DEUXIÈME ÉTOILE A DROITE ET TOUT DROIT JUSQU’AU MATIN : Phare 23, de Hugh Howey
L’auteur de la trilogie à succès Silo revient avec un nouveau roman de S.F., publié dans la collection Exofictions. Nous sommes au XXIIIème siècle et les phares se trouvent désormais dans l’espace, où ils guident des vaisseaux voyageant à plusieurs fois la vitesse de la lumière. Construits pour être robustes, à toute épreuve, ces phares sont les garants de l’espace stellaire. Mais que se passerait-il en cas de dysfonctionnement ?…


Défaite des maîtres et possesseurs, de Vincent Message

Signé Bookfalo Kill

Au début, on n’y voit que du feu. C’est notre monde. Nos villes, nos rues polluées. Notre manière d’interagir. Et pourtant, quelque chose gêne. Une vague approximation, une distance inhabituelle, une froideur qui laisse penser que nous entrons dans un futur, proche certes, mais hors de notre portée actuelle. On tarde à comprendre.
Le narrateur s’appelle Malo Cleys. Un soir qu’il rentre chez lui, il découvre qu’Iris, la femme avec qui il vit, a disparu. Il panique, s’inquiète. A raison. Peu après, il apprend qu’Iris a eu un accident. Elle marchait au bord d’une route et a sûrement été renversée. Elle est gravement blessée, la moitié d’une de ses jambes est perdue. Il faut opérer, tenter une greffe. Mais Malo tarde à agir. Iris vit avec lui en toute clandestinité. Il la traite en humaine de compagnie, alors qu’il l’a arrachée illégalement à un élevage (où certains humains sont conditionnés avant d’être abattus pour être mangés), ce qui est interdit.
Malo, qui est de la race des nouveaux maîtres et possesseurs de la Terre, risque gros. Mais son amour pour Iris est plus fort que tout, et il est prêt à prendre les risques nécessaires pour la sauver…

Message - Défaite des maîtres et possesseursContrairement à ce que vous pourriez imaginer, Défaite des maîtres et possesseurs n’est pas un traité anarchiste, et encore moins un roman de science-fiction. Il emprunte légèrement au genre, bien sûr, pour fournir une structure implicite à l’intrigue – l’emprunt majeur étant celui d’une population venue d’ailleurs pour coloniser notre planète afin d’y survivre. Mais si Vincent Message évite avec soin le terme d’extra-terrestre, qui n’est mentionné qu’une fois pour mieux réduire sa pertinence à néant, ce n’est pas par hasard. D’ailleurs, on oublie très vite ce dispositif, car pour le reste, le romancier s’attache à décrire un monde aussi réaliste et proche du nôtre que possible.

Pourquoi, dès lors, faire ce choix pseudo dystopique ? Pour élever notre point de vue. De la sorte, c’est toute notre manière de vivre que Vincent Message passe au crible. Et il ne laisse rien au hasard. Écologie, pollution, cruauté envers les animaux, déconsidération de l’individu au fur et à mesure de son vieillissement, rituels sociaux : en faisant de l’humanité une espèce dominée que les colons traiteraient comme des bêtes, il nous confronte à nos dérives, à notre aveuglement, à notre propre bestialité d’autant moins acceptable que nous sommes supposément des êtres doués de raison.
On oublie très vite la nature « extra-terrestre » du narrateur pour comprendre que les maîtres et possesseurs du titre, c’est nous. Et que chaque jour qui passe signifie davantage notre défaite.

L’idée narrative de Message est très simple, d’aucuns diraient simpliste. C’est justement ce qui la rend redoutablement efficace. Certains passages sont insoutenables (la description du fonctionnement des abattoirs où sont tués les hommes élevés pour être mangés…), l’ensemble du récit met terriblement mal à l’aise. Assez pour que nous changions d’attitude ? Ne rêvons pas, un roman ne peut pas changer le monde. Mais s’il contribue à nous réfléchir, à nous sortir de notre zone de confort, c’est déjà ça. Défaite des maîtres et possesseurs est de ces livres.
Maintenant, à vous de voir.

Défaite des maîtres et possesseurs, de Vincent Message
Éditions du Seuil, 2016
ISBN 978-2-02-130014-7
297 p., 18€


Urban, de Brunschwig & Ricci

Signé Bookfalo Kill

Brunschwig & Ricci - Urban tome 3Le brillant scénariste Luc Brunschwig a le don de s’associer avec des dessinateurs virtuoses pour transcrire en images ses histoires aussi ambitieuses que complexes. Tandis que Cecil esquisse ses superbes crayonnés et nuances de gris pour Holmes (dont un quatrième tome est annoncé pour la fin d’année, youpi !!!), Roberto Ricci s’avère le metteur en scène idéal pour Urban, son odyssée d’anticipation.
A l’occasion de la parution du troisième tome de cette saga, je vous offre donc un billet pour Monplaisir, « le dernier endroit où ça rigole dans la galaxie ! », dixit Springy Fool, l’homme à tête de lapin, son créateur et animateur de génie.

Monplaisir, c’est la ville suprême des loisirs, le cadeau rutilant offert aux habitants humains qui travaillent dur et vivent souvent dans des conditions misérables dans les colonies spatiales où les hommes se sont retirés lorsque la Terre est devenue inhospitalière. Durant quinze jours par an, ces travailleurs acharnés ont donc le droit de s’y perdre et de ne plus vivre que pour le plaisir – à la hauteur de leurs moyens, car même le Paradis a ses hiérarchies…
Sur les innombrables écrans géants disposés partout dans la cité, cet énergumène de Springy Fool assure le show avec A.L.I.C.E., son intelligence artificielle révolutionnaire. En Big Brother froidement sexy, celle-ci contrôle aussi en sous-main la surveillance et la sécurité de la ville, en compagnie des Urban Interceptors, police d’élite chargée d’intercepter les pires criminels de la galaxie venus tenter leur chance à Monplaisir, dans des duels en forme de jeux mortels diffusés en direct.
C’est ce service d’exception que rejoint Zach, fils de modestes fermiers, un colosse un peu naïf, guidé par sa fascination pour Overtime, le super-héros de son enfance. Il rejoint les rangs alors qu’un sinistre assassin sème sur sa route les cadavres atrocement mutilés de jeunes filles, et qu’un tueur à gages décime un à un les Intercepteurs…

Brunschwig & Ricci - Urban tome 1J’ai dévoré hier les trois premiers tomes d’Urban, et je reste sous le choc comme sous le charme. Sous le choc d’un récit formidablement ambitieux, qui ne recule devant aucun rebondissement, aussi terrible soit-il (et croyez-moi, de ce côté-là, vous allez être servis !) Dès les premières pages, on entre dans cette histoire comme si elle nous était déjà familière, et jamais on ne se perd dans ses ramifications pourtant complexes, à la suite de ses nombreux protagonistes tous aussi intéressants et potentiellement pleins de surprises plus ou moins bonnes.
Luc Brunschwig épate une nouvelle fois par sa maîtrise narrative et la profondeur de son histoire autant que de ses personnages. Chaque nouveau tome nous avance un peu plus loin dans l’univers terriblement ambivalent de Monplaisir, dévoilant certains mystères pour mieux en créer d’autres dans la foulée, avec une science du suspense époustouflante.

Brunschwig & Ricci - Urban tome 2Sous le charme aussi, je le disais, grâce au dessin de Roberto Ricci. Transposée au cinéma, la science du cadrage de l’artiste italien donnerait à coup sûr un chef d’œuvre de réalisation virtuose, tant il sait trouver les meilleurs angles, même les plus extrêmes (ras du sol, plongées vertigineuses…) et multiplier les rapports de cadre, du plus étroit au plus large, pour faire vivre le foisonnement de Monplaisir, dont il campe l’architecture mégalomaniaque avec une profusion de détails qui flatte l’œil sans jamais le lasser.
Puis on sent qu’il se régale avec l’un des passages obligés du scénario de Brunschwig, sorte de Où est Charlie ? puissance mille : tous les invités de la ville doivent en effet se déguiser, ce qui donne une armée de clins d’œil réjouissants à nombre de héros mythiques, que je vous laisse le plaisir de débusquer dans la foule grouillante de la cité infernale.

Je m’arrête là, n’étant pas assez expert en bande dessinée pour saluer correctement les prouesses techniques et narratives de cette série (il faudrait aussi parler du superbe travail sur les couleurs et les nuances…) Je me contenterai de vous recommander instamment de plonger dans Urban. Si vous êtes amateurs d’excellentes B.D., à la fois distrayantes et intelligentes, et d’univers imaginaires ambitieux, vous ne serez pas déçus !

Urban, de Luc Brunschwig (scénario) & Roberto Ricci (dessin)
  Éditions Futuropolis
Tome 1 : Les règles du jeu, 2011.
978-2-7548-0318-2, 56 p., 13,20€
Tome 2 : Ceux qui vont mourir…, 2013.
978-2-7548-0993-1, 56 p., 13,20€
Tome 3 : Que la lumière soit…, 2014.
978-2-7548-0995-5, 56 p., 13,50€


Polarama, de David Gordon

Signé Bookfalo Kill

Écrivain approximatif de romans de genre qu’il signe de divers pseudonymes fleuris, Harry Bloch reçoit un jour la lettre d’un fan pas comme les autres : Darian Clay est en effet un tueur en série de femmes, enfermé dans le couloir de la mort dans l’attente de son exécution prévue trois mois plus tard. Le meurtrier, qui n’a jamais reconnu ses crimes, lui propose un étrange marché : il lui racontera toute sa vie en détail si, en échange, Harry va rendre visite à quelques-unes de ses admiratrices, puis lui écrit des nouvelles érotiques les mettant en scène ensemble.
En dépit du caractère glauque de cette demande, de l’opposition de presque toutes les familles des victimes, et de la méfiance affichée du F.B.I. et de l’avocate de Clay, Bloch décide d’accepter. Mauvaise idée, Harry, mauvaise idée…

Si vous aimez les polars qui laissent beaucoup de place aux personnages, à leur profondeur, leur complexité et leur intelligence, sans toutefois se prendre au sérieux, Polarama devrait vous plaire. Pour son premier roman, David Gordon s’attache avant tout à rendre vivante la voix riche et singulière de Harry Bloch, narrateur écrivain par lequel il prend régulièrement le temps de développer des réflexions très justes, que ce soit sur l’art d’écrire ou sur celui de lire.
Un petit exemple au sujet des lecteurs acharnés de littérature de genre :  

« Les fans de genre – amateurs de vampires, geeks de la science-fiction, accros au suspense – sont en quelque sorte une espèce atavique, une race pure mais anormale. Ils continuent à lire comme des enfants, à la fois puérils et graves, ou comme des adolescents, pétris de désespoir et de courage. Ils lisent parce qu’ils en ont besoin. » (p.175)

Gordon - PolaramaPuisqu’on parle de littérature de genre, David Gordon s’amuse aussi beaucoup en faisant de son héros un écrivain stakhanoviste dans différents domaines, du roman de détective à la S.F. érotique en passant par le bonnes vieilles histoires de vampires, dont il maîtrise les codes pour en livrer des parodies réjouissantes et crédibles.
Les amateurs et connaisseurs souriront des pseudonymes débiles choisis par Bloch, des noms de ses personnages ou encore des extraits de ses oeuvres disséminés dans Polarama – titre français assez malin, mélange de polar et de panorama, même s’il n’est pas aussi subtil que l’original, The Serialist, dont les différentes nuances en anglais sont impossibles à traduire (« serial » comme « serial killer », mais ce terme fait aussi référence à un certain cinéma de genre, souvent décliné en longues séries avec héros récurrents).

Côté suspense, Gordon tient bon la barre, sur un rythme assez lent. Au bout du compte, l’intrigue est ténue, mais le romancier parvient à la garder vivante grâce à des rebondissements bienvenus, et notamment une accélération explosive en plein milieu du livre, qui le fait enfin basculer dans le polar pur. Quelques indices discrets semés çà et là trouvent un écho dans le dernier tiers, qui tient ses promesses sans se montrer révolutionnaire.

Polarama est un chouette premier roman et un très bon polar pour l’été : à la fois prenant et amusant, agréable à lire et intelligent. 405 pages de petit bonheur pour caler votre valise !

Polarama, de David Gordon
Traduit de l’américain par Laure Manceau
Éditions Actes Sud, coll. Actes Noirs, 2013
ISBN 978-2-330-01993-8
405 p., 22,80€


Interception, de Marin Ledun

Signé Bookfalo Kill

A seize ans, Valentine rêverait d’être une jeune fille comme les autres. Elle a tout pour, sauf qu’elle souffre d’épilepsie, une maladie envahissante qui perturbe son quotidien et l’a petit à petit isolée des autres. Sur les conseils de son médecin, elle redouble sa troisième dans un lycée-pensionnat expérimental situé à proximité de Grenoble. Dirigé par John Hughling, un scientifique réputé, l’établissement n’accueille que des jeunes souffrant des mêmes troubles neurologiques que Valentine, et la jeune fille intègre en effet un environnement rassurant, dans lequel elle pense enfin pouvoir s’épanouir.
Elle découvre également qu’elle n’est pas la seule à être obsédée par un mystérieux labyrinthe qui envahit son esprit à chacune de ses crises, que le garçon qu’elle y croise régulièrement est lui aussi élève du lycée – et que tout ceci pourrait avoir un sens…

Marin Ledun étant un auteur intelligent, il ne sacrifie rien de ses ambitions ni de son style lorsqu’il aborde la littérature jeunesse. Il l’avait déjà démontré avec le superbe Luz, et le voici qui récidive dans un registre différent, celui du thriller mâtiné de S.F.
Pour le style, on retrouve son phrasé impétueux, porté par une narration au présent gonflée d’urgence qui emballe souvent le rythme du récit jusqu’aux limites de la tachycardie. Une spécialité de l’auteur, dont l’écriture à l’énergie, inhabituelle dans les romans pour ados, ne manquera pas d’interpeller et d’embarquer les jeunes lecteurs.

Pour ce qui est de l’histoire, Marin nous attrape dès les premières lignes, grâce à un prologue nous projetant sans respirer dans les méandres imaginaires d’une crise de Valentine. A partir de là, comme souvent chez lui, impossible de quitter le navire jusqu’à la fin, surtout que le romancier développe au fil des pages un univers en perpétuel expansion qui le rend riche d’infinies possibilités.
D’ailleurs, même si la notion d’interception a un sens propre dans le roman, comment ne pas rapprocher le titre de ce dernier de celui, si proche, du fabuleux film de Christopher Nolan, Inception ? Marin Ledun joue lui aussi de l’idée d’un labyrinthe mental que quelques surdoués peuvent manipuler à leur guise, même si son propos est ensuite très différent, et plus proche de ses obsessions thématiques (dont les dérives sécuritaires liées aux nouvelles technologies). Chez lui, il ne s’agit pas d’utiliser les rêves à des fins plus ou moins honnêtes, mais d’assurer l’équilibre du monde, ni plus ni moins.

J’ai parfois reproché aux auteurs de de chez Rageot Thriller (en tout cas, ceux que j’ai lus) de ne pas s’embarrasser de crédibilité. Avec l’histoire sans doute la plus improbable de la collection à ce jour, Marin Ledun parvient à rendre plausible un univers proprement science-fictionnel, par son souci constant de réalisme dans toutes les situations, surtout les plus hypothétiques. Comme quoi c’est possible !
Et en plus, comme il n’a pas pu se contenter de 250 pages pour raconter tout ce qu’il voulait, Interception aura une suite – la fin ouverte l’appelle sans équivoque. Bonne nouvelle ? Mais oui !

Encore deux choses pour finir : j’aime beaucoup la couverture, sobre, efficace et qui illustre bien la psychologie en plein flou de l’héroïne.
Et j’aime aussi beaucoup le petit prix du roman. Moins de 10 euros pour un livre de taille respectable, c’est un bel effort, à souligner car il n’est pas si courant, surtout en jeunesse.

A partir de 12-13 ans.

Interception, de Marin Ledun
Éditions Rageot, collection Thriller, 2012
ISBN 978-2-7002-3620-0
250 p., 9,90€