Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

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Juste avant l’oubli, d’Alice Zeniter

Signé Bookfalo Kill

Franck est fou amoureux d’Émilie ; depuis toutes ces années qu’ils se connaissent et vivent ensemble, ses sentiments pour elle n’ont jamais faibli. Émilie, de son côté, voue une passion dévorante à Galwin Donnell, un auteur de polar culte disparu mystérieusement en 1985 sur l’île de Mirhalay, dans les Hébrides, où il s’était retiré et coupé du monde pendant vingt ans. Terre hostile battue par la mer et le vent, Mirhalay est déserte la plupart du temps, si l’on excepte les phoques, les mouettes et un gardien taciturne qui y réside toute l’année.
Tous les trois ans, les Journées d’Études Internationales sur Galwin Donnell regroupent sur l’île les plus éminents spécialistes du romancier ; et cette année, c’est Émilie, en qualité de thésarde à son sujet, qui est chargée d’organiser l’événement. Juste avant le début du colloque, Franck la rejoint, avec l’intention secrète de la demander en mariage, histoire de reconsolider leur couple ébranlé. Mais rien ne va se passer comme prévu…

Zeniter - Juste avant l'oubliMalgré d’indéniables qualités qui en font un roman agréable à lire, Juste avant l’oubli fait pour moi partie de ces livres porteurs d’une promesse que la lecture n’honore pas tout à fait. Parfois, à la lecture d’un résumé, on imagine une histoire que le livre n’apporte pas au bout du compte. J’attendais donc une comédie féroce sur le petit monde des universitaires, à la manière de David Lodge, doublée peut-être d’un suspense favorisé par le cadre en huis clos du roman. Il y a un peu de cela, mais pas en quantité suffisante pour que j’y trouve mon compte.

Juste avant l’oubli est avant tout le récit d’une histoire d’amour. Compliquée, forcément, sinon ça ne serait pas drôle. En l’occurrence, compliquée par le fantôme d’un homme disparu, un romancier culte qui parasite les sentiments d’Émilie et rend jaloux Franck. Galwin Donnell est le grand personnage invisible du roman. A l’aide de citations de ses œuvres, d’une biographie détaillée, d’une construction élaborée, Alice Zeniter en fait une figure crédible, dont on aurait envie de découvrir les romans. C’est l’une des réussites de Juste avant l’oubli, avec la description de l’île (imaginaire), bout de terre hostile dont la désolation renvoie aux états d’âme de Franck et à l’étiolement de son histoire d’amour avec Émilie.

Pour le reste, le cadre du colloque, qui aurait pu servir d’écrin à une comédie féroce, n’est pas assez exploité. Les personnages qui le composent, ayant chacun une opinion bien arrêtée sur Donnell, restent assez pâlots, à tel point que, bien souvent, j’étais obligé de revenir en arrière, au chapitre les présentant à tour de rôle, pour me souvenir de qui il s’agissait. Là où il aurait pu y avoir des scènes de rivalités gourmandes, sarcastiques, des dialogues savoureux, on se contente d’une suite d’exposés, intéressants par la manière dont ils épaississent la matière Donnell, mais sans aspérités.

Bien vu par ce qu’il raconte sur le couple, finalement assez touchant, Juste avant l’oubli est un roman fluide, mais qui ne va pas assez loin dans son projet à mon goût. Une petite déception.

Juste avant l’oubli, d’Alice Zeniter
Éditions Flammarion, 2015
ISBN 978-2-0813-3481-6
285 p., 19€

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Les assassins, de R.J. Ellory

Signé Bookfalo Kill

New York, la ville qui ne dort jamais. Les crimes y sont nombreux, plusieurs par jour. Rarement le fait d’un tueur en série néanmoins. Pourtant, cette fois, il semblerait que l’un d’entre eux soit à l’oeuvre. C’est en tout cas l’avis de John Costello, un enquêteur très discret du City Herald. Encyclopédie vivante sur le sujet (et pour cause, puisqu’il a survécu lui-même à l’assaut d’un serial killer lorsqu’il était adolescent), lui seul ou presque pouvait faire le lien entre ces meurtres pourtant si différents, commis à des endroits éloignés de la ville, sur des gens et selon des modes opératoires sans rapport entre eux.
Chargé de l’enquête sur deux de ces crimes, Ray Irving est un inspecteur compétent, pragmatique et méthodique avant tout. Il aura donc bien besoin de l’aide de Costello pour cerner et coincer l’un des criminels les plus implacables et insaisissables qui soient…

Ellory - Les assassinsJ’ai beau connaître R.J. Ellory, savoir de quoi il est capable, il arrive encore à me cueillir, façon uppercut au menton et K.O. pour le compte. Autant dire d’emblée que ses Assassins m’ont envoyé au tapis direct.
Et pourtant, il y avait moyen de se planter avec une histoire pareille. Quel motif est plus rebattu en littérature policière que celui des tueurs en série ? Entre les chefs d’œuvre du genre (Au-delà du mal de Shane Stevens, Le Silence des Agneaux de Thomas Harris, pour n’en citer que deux incontournables) et leurs incalculables avatars plus ou moins inspirés, face à la surenchère de nombreux auteurs ne reculant devant aucune horreur gratuite pour se démarquer des autres, pas facile de s’en sortir avec élégance et finesse.

Sauf qu’on parle de R.J. Ellory, bien sûr. L’Anglais qui connaît l’Amérique mieux que les Américains. Le romancier qui passe au crible les grandes figures et moments emblématiques du pays – CIA, Mafia, guerre du Vietnam, NYPD ou road movie – avec une telle intelligence que chacun de ses livres a des airs de référence absolue sur le sujet.
Pour se confronter à l’un des mythes les plus sombres et fascinants des USA, Ellory a choisi le contre-pied. Pour évoquer l’anormalité et l’amoralité des tueurs en série, il a pris le parti de la normalité et de l’honnêteté. Le cœur du roman, son point de vue central, c’est Ray Irving. Loin des superflics dotés de capacités quasi paranormales ou des héros aussi torturés que ceux qu’ils traquent, Irving est un policier certes dévoué à son métier, mais c’est avant tout un homme banal, dépassé par l’horreur à laquelle il doit mettre fin. Sa simplicité, sa normalité font penser à celles de Kurt Wallander. Et comme dans la série de Mankell, c’est le point fort des Assassins. Nous, lecteurs paisibles, cousins de ce Ray Irving si familier qu’il est un peu notre égal, nous vivons avec d’autant plus de sidération et de violence les actes ignobles et hors normes commis par le meurtrier. Certains passages m’ont angoissé comme cela ne m’était pas arrivé depuis longtemps en lisant un roman !
Mais plus admirable encore, Ellory parvient à glisser dans l’ombre de ses pages sanglantes, en contrepoint indispensable, de l’humour, des esquisses de sentiments, d’amitié ou d’amour, qui enveloppent ses personnages d’une fragilité et d’une sincérité plus belles et fortes encore. Voilà un exploit que le romancier anglais reproduit de livre en livre, et qui fait le cœur et la valeur de toute son œuvre. R.J. Ellory, romancier humaniste ? C’est une évidence.

Néanmoins, Les Assassins est aussi un pur thriller, trippant et flippant, hanté par cette page d’histoire américaine si particulière, celle des tueurs en série. Ellory nous y plonge avec son érudition coutumière, grâce à une bonne idée de départ : celle de faire de son meurtrier un fin connaisseur des plus célèbres assassins du pays, dont il reproduit les agissements dans leurs moindres détails. Son Commémorateur n’est donc pas qu’un fou furieux de plus de la littérature policière, mais une sorte de synthèse effroyable de cette singularité criminelle propre aux USA, si difficile à comprendre.

Et il y aurait encore tant à dire… Mais ce serait finalement trop en dire, et faire perdre sa profondeur à un roman qui ne se défendra jamais mieux que par lui-même, porté par l’élégance littéraire et la puissance analytique de son auteur. R.J. Ellory est décidément un écrivain indispensable, et ses Assassins le démontrent une fois encore.

Les assassins, de R.J. Ellory
(The Anniversary Man, traduit de l’anglais par Clément Baude)
Éditions Sonatine, 2015
ISBN 978-2-35584-289-4
570 p., 22€


Travail soigné, de Pierre Lemaitre

Signé Bookfalo Kill

Entre les polars de Pierre Lemaitre et moi, c’est une (trop) longue histoire de rendez-vous manqués. Depuis Robe de marié, dont l’auteur avait pourtant eu la gentillesse de m’apporter un exemplaire en main propre avant sa parution, mais dans lequel je n’avais pas réussi à rentrer (il faudra que je réessaye un de ces jours !), jusqu’à Sacrifices, j’ai souvent été tenté de m’y plonger, en vain – souvent par manque de temps, par paresse ou méfiance mal placée aussi, allez savoir.

Puis, l’année dernière, il y eut Au revoir là-haut, la superbe fresque historique de Lemaitre sur l’après-Première Guerre mondiale, que j’ai dévorée dès sa sortie, tout comme un public très largement conquis. Il aura donc fallu un prix Goncourt pour que je retourne aux romans policiers de maître Pierre – et cette fois, plus question de se louper. Ça tombait bien, j’avais le sentiment agaçant de passer à côté de quelque chose d’important, d’un bon auteur du polar français d’aujourd’hui.

Lemaitre - Travail soignéLa morale de tout ceci, c’est qu’il faudrait toujours se fier à son instinct, on éviterait souvent de perdre du temps. En attaquant Travail soigné, premier roman de Pierre Lemaitre, je m’attendais à un coup d’essai intéressant. Caramba, encore raté : c’est tout simplement un polar d’une maîtrise stupéfiante, bluffant tant sur la forme que sur le fond.
L’histoire, tout d’abord : celle de la traque d’un assassin méthodique et cultivé, qui accomplit des crimes effroyables et de plus en plus élaborés, en s’inspirant de scènes mythiques de chefs d’œuvre… du roman policier. Pour ne pas déflorer le suspense, je vous laisse découvrir quels grands classiques ont servi d’inspiration ; mais ce qui est formidable, c’est que Lemaitre ratisse large et parvient toujours à nous surprendre, tout en caressant dans le sens du poil les amateurs de polar qui découvrent avec jubilation l’œuvre d’un amoureux authentique et fin connaisseur du genre.

L’intrigue en soi n’est pas révolutionnaire (en apparence en tout cas…), mais elle est portée au plus haut grâce aux personnages imaginés par le romancier. Je pense surtout à sa formidable équipe de flics, qui évolue quelque part entre les pelleteurs de nuages de Fred Vargas et les besogneux de Mankell. Lemaitre rend merveilleusement le côté méthodique et laborieux du travail d’équipe, à tel point qu’on a l’impression enivrante de prendre notre place dans le processus, tout en accordant une large place aux caractères déglingués de ses protagonistes – Louis l’aristo, Armand le pingre, Maleval le compulsif, et bien sûr Camille Verhoeven, le commandant nain, formidable héros qui n’a rien à envier au commissaire Adamsberg.

Et puis il y a l’écriture de Pierre Lemaitre, énorme point fort d’un auteur surgi tard, mais déjà accompli, en littérature. S’il s’est encore affiné avec le temps, ce style vif et percutant qui fait merveille dans Au revoir là-haut est bien en place dans Travail soigné, incroyablement mature, posé et inventif à la fois. Il enflamme les scènes d’humour, attendrit les moments d’amour (il y en a de beaux), rend tolérables les éclats de violence pourtant terribles, voire insoutenables, qui éclaboussent régulièrement le livre.

Bref, ce Travail soigné qui porte si bien son nom m’a totalement possédé, et convaincu, enfin, qu’il n’y avait pas de temps totalement perdu qu’on ne finisse par rattraper. Ou, pour le dire plus simplement : ne faites pas comme moi, ne tardez pas à lire Pierre Lemaitre !

Travail soigné, de Pierre Lemaitre
Éditions Livre de Poche, 2010
(première édition : Le Masque, 2006)
ISBN 978-2-253-12738-3
408 p., 7,10€