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Broadway, de Fabrice Caro

Éditions Gallimard, coll. Sygne, 2020

ISBN 9782072907210

208 p.

18 €


RENTRÉE LITTÉRAIRE 2020


La vie n’est pas une comédie musicale.
Une femme et deux enfants, un emploi, une maison dans un lotissement où s’organisent des barbecues sympas comme tout et des amis qui vous emmènent faire du paddle à Biarritz… Axel pourrait être heureux, mais fait le constat, à 46 ans, que rien ne ressemble jamais à ce qu’on avait espéré. Quand il reçoit un courrier suspect de l’Assurance maladie, le désenchantement tourne à l’angoisse. Et s’il était temps pour lui de tout quitter ? De vivre enfin dans une comédie musicale de Broadway ?


Fabrice Caro romancier est un peu le Mister Hyde du Docteur Jekyll Fabcaro dessinateur.
Quand il pose ses crayons pour ne garder que sa plume, le peu d’angoisse existentielle qui traîne dans ses bandes dessinées envahit la page blanche et dévore le texte. L’humour absurde traîne toujours dans le coin, mais il est malmené, bousculé par une certitude permanente que la vie n’a aucun sens, et qu’en rire demande un effort quasi surhumain.

Broadway ressemble de fait beaucoup au Discours, son précédent roman (et gros succès). Prétendre que Fabrice Caro se renouvelle serait mentir. Ce nouveau livre n’est ni moins bien, ni mieux ; il est pareil.
Tout part encore une fois d’un fait relativement anodin. Dans le précédent, l’angoisse naissait du fameux discours à écrire pour le mariage de la sœur du narrateur, redoublée par l’inquiétude née de sa vie de couple « en pause », et son attente d’un message de son amoureuse mettant fin, d’une manière ou d’une autre, à l’horrible suspense sentimental.

Ici, le déclencheur, c’est une enveloppe « bleu Juan-Les-Pins », invitant Alex à passer le test de dépistage du cancer colorectal (réjouissance recommandée aux hommes à partir de 50 ans). Problème : lui-même n’a que 46 ans. Pourquoi a-t-il reçu ce courrier ? Est-ce une simple erreur ? Ou bien y a-t-il un message caché, un avertissement discret, un signe censé lui montrer qu’on ne lui dit peut-être pas tout ?
On ajoute à cela les amours (classiquement) tumultueuses de sa fille de 18 ans, un dessin obscène de son fils de 14 ans surpris par un professeur, et c’est parti pour un grand tour de gamberge, façon manège infernal de train fantôme incapable de s’arrêter.

Formellement, on retrouve le principe de chapitres assez courts, chacun introduisant une nouvelle idée ou un nouveau fait qui va nourrir les névroses du narrateur.
De même, les phrases s’étirent, longues mais très rythmées, l’accumulation de propositions contenues entre virgules illustrant la manière dont les pensées s’entrechoquent et s’accumulent sans fin dans l’esprit d’escalier du personnage.

Les ressemblances étant admises, est-ce que ça marche ? Globalement, oui.
On sourit régulièrement, on se désespère tout autant – ou, du moins, on peut se reconnaître sans peine dans ce personnage étriqué dans une vie banale, prisonnier de sa lâcheté quotidienne, incapable de se défendre face aux plus minuscules assauts de la vie, subissant de loin patron, collègues, voisins, compagnes et enfants.

Fabrice Caro n’invente rien de neuf dans son travail, certes. Il n’empêche que Broadway sonne juste, creuse un sillon authentique, signe que le texte offre une résonance sans filtre aux propres obsessions et angoisses de l’auteur, écho souvent troublant à celles du lecteur (pour peu qu’on soit du genre à se torturer un peu avec le sens de la vie).

L’humour rend le tout supportable, acceptable, de même que de très belles scènes d’échappée oniriques à Buenos Aires, qui figurent parmi les plus beaux moments du roman.
Un texte sans surprise mais plaisant, cohérent dans l’œuvre de Fabrice Caro.


Les dédicaces, de Cyril Massarotto

Éditions Flammarion, 2020

ISBN 9782081519619

272 p.

20 €


RENTRÉE LITTÉRAIRE 2020


De Claire, on ne sait pas grand-chose, sinon qu’elle vit à Paris et collectionne les livres dédicacés. Son plus grand plaisir est d’écumer les librairies à la recherche de ces trésors qui font de chaque livre un objet unique et précieux, « parce que la dédicace ajoute une histoire à l’histoire ».
Chez un bouquiniste, elle tombe sur un livre dont la dédicace lui laisse une désagréable impression de vulgarité. L’auteur, Frédéric Hermelage, laisse son numéro de téléphone à une certaine Salomé, assorti d’un compliment outrancier. Seulement, à la lecture, le roman est à l’opposé de la dédicace. Subtil, élégant. Comment expliquer un tel contraste ?
De librairies en Salons du livre, Claire va alors se lancer sur les traces de cet écrivain discret, jusqu’à franchir les règles de la fiction.


Je ne vous le cache pas, ce livre me pose problème.
Je l’ai lu rapidement, facilement, de ce côté pas de difficulté. Bon.
Ma première réaction, après l’avoir terminé, a été de dire :
« C’est raté. »
« Ça ne fonctionne pas. »
Pas si simple, pourtant.

Haro sur le petit monde des livres

Il faut dire que ce roman n’est pas très aimable. À l’image de son héroïne narratrice, qui a tendance à prendre tout le monde de haut, et professe sur la littérature des opinions que l’on pourrait qualifier de sélectives, pour être sympa – mais qui sont surtout élitistes, hautaines et méprisantes. Et la situation ne s’arrange pas lorsque le personnage de l’écrivain entre en scène, bien pire dans le registre.

Tout le monde en prend pour son grade, à commencer par la cohorte des auteurs de best-sellers, emmenés par l’inévitable duo Musso-Lévy (mais sont aussi concernées Aurélie Valognes ou Amélie Nothomb, pour n’en citer que deux), dont les productions envahissantes sont bonnes pour la poubelle et indignes d’être qualifiées de littérature.
C’est un point de vue (sans nuance), mais pourquoi pas. Ce débat est surtout vieux comme le Top 50 – beaucoup plus, en réalité, vieux comme la littérature romanesque sans doute. Tous les lecteurs ont un avis là-dessus, entre les défenseurs de la littérature populaire, les tenants de la grandeur littéraire de la France (hum), et ceux qui essaient de naviguer entre ces deux récifs sans se fracasser dessus.
Du reste, en creux, les hérauts de cette fameuse caste supérieure des lettres tricolores ne sont pas épargnés par la griffe du romancier, représentés dans toute leur suffisance parisiano-centrée et leur certitude de valoir plus que les autres.

Mais ce n’est pas fini. Dans Les Dédicaces, prennent cher également les blogueurs, forumeurs, influenceurs, apprentis critiques ne méritant pas ce qualificatif – et là encore, il y a du vrai dans ce qu’écrit Cyril Massarotto.
Et, au passage aussi, une petite tape sur les doigts de certains libraires, ceux qui ne conçoivent leur travail que sous l’angle froidement économique et n’ont aucun discours de véritables amoureux des livres (il y en a, des comme ça, sans aucun doute).

Bref, Massarotto ratisse large. Et ce pourrait être réjouissant, car le sujet, il a effectivement de quoi dire et moquer.
Alors, pourquoi penser de prime abord que c’était raté ? Et pourquoi, avec quelques jours de recul, revenir un peu sur cette impression, sans pour autant la rectifier entièrement ?

Premier ou second degré ?

Voici mon problème. Tout au long de ma lecture, attaquée sans a priori ni rien connaître de l’auteur, je me suis posé la question.
Et, jusqu’au bout, je suis resté suspendu à ce doute. Penchant pour la seconde hypothèse, mais sans jamais aucune certitude. Parce que le style de Cyril Massarotto n’est pas, selon moi, à la hauteur du défi proposé. Il manque d’ironie, de sous-entendu, voire d’auto-dérision.

Soyons honnêtes, d’un point de vue littéraire, Massarotto penche plus du côté Musso-Lévy que de Modiano. (Quelle surprise, hein ?) Ce qui n’est pas un souci, car son écriture, à défaut d’être brillante ou transcendante, est loin d’être indigne. Classique, dans le genre facile et sans relief.
Son parcours avant ce roman, du reste, contribue à le glisser dans la catégorie des auteurs « grand public ». Ses huit romans précédents ont été publiés chez XO, maison plutôt spécialisée dans la grosse cavalerie. Et son premier, Dieu est un pote à moi, a connu un beau succès avant d’être traduit en quinze langues.

Sachant ceci, j’en déduis que Les dédicaces, sous couvert de moquer la littérature grand public, prendrait son parti. Ce roman se voudrait un gigantesque pied-de-nez à la bien-pensance littéraire, dont il détruirait l’inanité en adoptant son point de vue pour en exposer de l’intérieur sa stupidité.
J’en reste au stade des suppositions car, après lecture, rien ne me permet de l’affirmer.

Manquant de cette ironie à mon sens indispensable, les attaques répétées contre les auteurs grands vendeurs pourraient par exemple être comprises au premier degré par des lecteurs pas assez vigilants.
Certains s’en réjouiraient – « ah ah, il a bien raison, leurs bouquins c’est de la merde ! » -, d’autres s’en offusqueraient – « encore un de ces types qui pètent plus haut que leur cul en pensant que la littérature est affaire de grandes phrases plus que de grande histoire, quel connard ! »
Après tout, c’est peut-être l’effet recherché. Fâcher un peu tout le monde et, paradoxalement, contenter potentiellement des lecteurs très différents les uns des autres. Stratégie risquée.

Un contenu qui manque de tenue

Au bout du compte, cette valse-hésitation permanente occulte d’autres aspects du roman. Son histoire d’amour, pas tenable pour un sou. Le comportement de la narratrice, qui joue avec l’histoire de la dédicace à Salomé pour tester la réalité des sentiments de son amant – sauf que cette intrigue manque de consistance, disparaît parfois durant des pages pour réapparaître sans prévenir, ruinant la crédibilité du comportement de Claire. Quelle femme resterait accrochée à un homme dont elle démontre l’infidélité à tour de bras ?

Là encore, Cyril Massarotto ne maîtrise pas assez son idée. Il aurait fallu creuser la psychologie du personnage, l’investir totalement dans son jeu pervers, approfondir la nature de ses relations avec son amant. La pirouette avec laquelle il tente de s’en sortir vers la fin peine à sauver les meubles, d’autant qu’elle est relativement prévisible.
Heureusement, les toutes dernières pages, délicieusement cruelles, offrent une porte de sortie inattendue, qui rattrape un peu l’ensemble.

Vous le voyez, Les dédicaces est un roman qui pose beaucoup plus de questions qu’il ne le devrait. Curieux paradoxe, pour un livre que j’aurai sans doute oublié d’ici un mois, mais qui m’aura tellement fait travailler du chapeau qu’il m’aura fallu deux tentatives pour aboutir à cette chronique fort longue (désolé, encore une fois), pas forcément justifiée pour un ouvrage relativement dispensable de la rentrée.


Le Tyran domestique, d’Anne Fine

Éditions de l’Olivier, 2006

ISBN 9782879294957

282 p.

20,30 €

Raking The Ashes
Traduit de l’anglais par Dominique Kugler


Bien sûr, Tilly a quelques hésitations lorsqu’elle rencontre Geoff. Beau, intelligent, il semble avoir tout pour lui… et il est père de deux enfants en bas âge. Pour cette jeune femme hors du commun – ingénieur de métier, bravant les tempêtes en haute mer sur des plates-formes pétrolières et collectionnant les amants –, adopter une famille entière relève du défi, ce qui n’est pas sans lui déplaire.
Se faire adopter, par contre, est une autre affaire. Surtout lorsqu’on vous octroie le dernier rôle, celui de la belle-mère qui n’a pas son mot à dire et sur qui pèsent tous les torts.
De petites mesquineries en méchancetés anodines, les griefs s’accumulent et Tilly, tout comme Geoff, devient experte dans l’art de la manipulation. Et de la vengeance.


Le cercle familial est, pour Anne Fine, le théâtre humain par excellence. Celui où s’entrechoquent le drame et la comédie, et où la vérité de l’être apparaît dans toute sa variété, toute sa complexité et, disons-le sans ambages, toute sa cruauté.
L’essentiel de ses romans prend la famille comme terrain de jeu, aussi bien ceux pour la jeunesse (La Tête à l’envers, Au secours c’est Noël !, Madame Doubtfire) que ceux pour les adultes. D’un côté comme de l’autre, elle le fait avec un mélange d’humour et de clairvoyance mordante, le tout servi à merveille par une écriture énergique, d’une évidence implacable.

Le mieux est qu’à chaque fois, elle trouve un nouvel angle d’attaque pour aborder son sujet favori, et rafraîchir son propos.
Ici, c’est en adoptant le point de vue d’une belle-mère qui tente de se faire une place entre un père et ses deux enfants. Un personnage haut en couleurs, femme indépendante et libre, très attachée à suivre obstinément son chemin, même (surtout) quand elle a tort. Tilly est une héroïne intéressante, pas du tout une victime ; elle est capable de mesquinerie et de manipulation, voire de menacer le lien implicite qui la lie au lecteur en tant que narratrice.

Si la romancière ne fait aucun cadeau à sa protagoniste, c’est qu’elle n’en fait aucun non plus aux autres personnages. Geoff, le compagnon lâche et égoïste, Harry et Minna, les enfants distants, opportunistes et profiteurs, et tout le reste de la famille, gigantesque cirque où ne pullulent que des clowns à l’humour plus que douteux… Heureusement qu’Anne Fine met le tout en scène avec beaucoup d’humour, car le spectacle est, la plupart du temps, redoutablement violent.

Toute la réussite d’Anne Fine est de réussir à ne jamais rompre le lien entre Tilly et le lecteur, y compris dans les dernières pages, alors même qu’elle précipite le roman vers une issue aussi surprenante que terrible.
Elle y parvient grâce à un récit très fluide, dans lequel on entre à toute allure dès les premières pages, et à sa maîtrise impeccable du rythme, des enchaînements et des ruptures. Aucun temps mort, aucune faiblesse, tout coule et roule à la perfection, pour un plaisir de lecture irréprochable.

Même si je me réjouis d’avoir encore quelques « vieux » romans d’Anne Fine à découvrir, je regrette qu’elle ne soit plus publiée dans la sphère adulte (et qu’il n’y ait plus qu’un seul de ses livres disponible en poche).
J’ignore si c’est parce qu’elle a arrêté d’écrire pour les grands pour se consacrer entièrement à la littérature jeunesse, ou si c’est un choix éditorial en France. Quoi qu’il en soit, c’est dommage, car les livres de cette romancière britannique sont à chaque fois un régal, et je vous encourage fortement à les découvrir.


Chinatown, intérieur, de Charles Yu

Éditions Aux Forges de Vulcain, 2020

ISBN 9782373050899

256 p.

20 €

Interior Chinatown
Traduit de l’anglais (américain) par Aurélie Thiria-Meulemans


RENTRÉE LITTÉRAIRE 2020


Willis Wu est un Américain d’origine asiatique. Mais aux yeux de tous, dans une société qui voit tout en noir et blanc, dans un monde qui se pense comme un affrontement entre Noirs et blancs, il est avant tout un Asiat’. L’Asiat’ de service, à qui on accorde de temps en temps un arrière-plan, parce qu’un peu de jaune dans le décor, ça ne fait pas de mal, à condition qu’il ne s’y incruste pas.
Mais Willis a un rêve. Celui de devenir Mister Kung Fu. Le plus grand rôle qu’on puisse imaginer quand on est asiatique aux Etats-Unis. Et il est prêt à tout pour y parvenir.


Quand l’intelligence et la pertinence d’une pensée rencontrent la créativité, l’humour, le sens de la dérision, l’acuité socio-politique et l’émotion, cela donne un résultat jouissif.
Cela donne, par exemple, le nouveau roman de Charles Yu.

Comme son personnage (dont on note évidemment la proximité du nom), Charles Yu est Américain d’origine asiatique. Comme lui, il fréquente le monde des arts visuels, puisqu’on le connaît aussi comme scénariste de séries (Westworld, Legion).
Comme lui, il n’a pas dû rire tous les jours à cause de ses origines ethniques.
Alors, il a préféré en rire, justement. Et en faire le sujet de Chinatown, intérieur, roman hors normes à tous points de vue, qui (entre autres choses) donne une place à ceux qui n’en ont guère dans la société américaine.

« On se retrouve piégés dans des rôles de guest-stars au sein d’un petit ghetto dans un épisode spécial. Des personnages mineurs enfermés au cœur d’une histoire qui ne sait pas trop quoi faire de nous. Après deux siècles passés ici, pourquoi ne sommes-nous toujours pas des Américains ? Pourquoi est-ce qu’on se fait toujours virer de l’histoire ? »

Mécanique de la fabrique

Tous les lecteurs et chroniqueurs du roman l’ont souligné : la grande originalité du roman, ce qui frappe de prime abord, c’est sa forme. En effet, Charles Yu a choisi d’adopter le style scénaristique pour raconter son histoire.
On y trouve ainsi de nombreux dialogues mis en page comme dans tout script qui se respecte, des didascalies, des titres de séquence en lieu et place de titres de chapitre, la police de caractère type du scénario…
De ce découpage ultra-dynamique, qui autorise ruptures, inventions, allers-retours fluides entre différentes strates du récit, décrochages et rebondissements, naît un rythme de lecture extrêmement efficace. Idéal pour une comédie (c’en est une) qui, comme toutes les meilleures comédies, n’oublie pas jamais d’être agitée de drames et de tragédies.

Cependant, Charles Yu a l’intelligence de ne pas s’enfermer dans son idée formelle.
Demandez à n’importe quel scénariste, la première chose qu’il vous dira, c’est qu’un script est tout sauf un espace de littérature. Un scénario n’est pas là pour faire des jolies phrases, c’est un outil de production, un document fonctionnel. Pas de quoi faire briller du romanesque.
Alors, régulièrement, Charles Yu « triche » un peu. Il s’éloigne des contraintes et s’autorise de longs passages, dénués de dialogue, caractéristiques du roman et non du scénario. Cette entorse était indispensable, pour ne pas assécher la lecture et la rendre pénible ; mais aussi pour développer le cœur de ses réflexions sur ce qu’est être Asiatique aux États-Unis aujourd’hui.

Fake yellow news

« Alors, l’immeuble est en effervescence jusqu’à l’aube, comme si plus rien n’avait d’importance, parce qu’au fond vous êtes venus ici, tes parents et leurs parents et leurs parents, et c’est comme si vous veniez juste d’arriver, et pourtant c’est comme si vous n’étiez jamais vraiment arrivés. Vous êtes censés être là, dans un nouveau pays, plein d’opportunités, mais sans savoir comment, vous vous retrouvez piégés dans une version de pacotille de votre ancien pays. »

L’autre grande idée de Chinatown, intérieur, c’est de contaminer le fond par la forme. Faire du livre une gigantesque métaphore, où l’on lit la société américaine comme si elle se résumait à la vision qu’en propage Hollywood.
Les protagonistes du roman vivent chaque instant de leur vie comme s’ils étaient les personnages d’un film ou d’une série. En quête d’un rôle, porteurs d’un petit rôle, puis d’un rôle plus important, puis éloignés des castings parce que leur personnage meurt, puis de retour à l’écran, dans un nouveau petit rôle… Et ainsi de suite, sans fin ni meilleure issue possible.

Les personnages d’origine asiatique voient ainsi toute leur existence compressée en un seul lieu : Chinatown. Et plus encore, dans le roman, Chinatown se résume à un seul immeuble, une espèce de monstruosité architecturale en bas de laquelle se tient l’incontournable restaurant chinois, le Pavillon d’Or, dont l’arrière-boutique et les cuisines constituent les coulisses du spectacle qui se joue dans la salle. Tandis que, dans les étages, les Asiat’ s’entassent dans des logements insalubres, rêvant tous de s’en sortir un jour.

It don’t matter if you’re black or white

Pour donner du corps à son concept, Charles Yu imagine en outre une série policière intitulée Noir et Blanc, mettant en scène une policière blanche parfaite et un policier noir parfait. Sarah Green et Miles Turner. Rien que leurs noms, on y croit tout de suite.
Cette série fictive, en plus de reprendre tous les poncifs du genre puis de les détourner au fil de dialogues souvent hilarants, devient l’écho d’une certaine image sociale des États-Unis. Les Blancs dominent, les Noirs trouvent leur place, la plupart du temps en s’opposant ou se battant des comme des furieux.
Et pour les autres ? Les « minorités », plus ou moins visibles ? Réduits à des catégories correspondant à des emplois secondaires de fiction, ils rament, et restent toujours à l’arrière-plan.

Cette confusion entre réel et fiction, Charles Yu l’entretient jusqu’au vertige, au point qu’on ne sait plus parfois de quoi on parle exactement. De série, de cinéma, ou de réalité ? En imposant l’idée que tout est lié, le romancier réduit les États-Unis d’aujourd’hui à une vaste mascarade, où l’illusion du spectacle prime sur tout.
Pas étonnant, dès lors, de trouver à leur tête le plus grossier des clowns.

Charles Yu achève de faire très fort en se montrant d’une virtuosité éblouissante pour varier les tons. Il ouvre les débats avec humour, et un sens de l’auto-dérision communautaire dont beaucoup devraient s’inspirer. Puis il sait se faire tour à tour mordant, satirique, cinglant, mais aussi tendre, émouvant… Et toujours, en tous points, d’une justesse absolue, irréprochable.
Jusqu’à conclure son roman sur un scène de procès d’anthologie – genre américain s’il en est, que le romancier investit et détourne avec brio pour offrir à son héros une tribune à la hauteur de son propos.

Original, percutant, brillant, Chinatown, intérieur est l’un des grands romans américains de la rentrée.
(Américain, oui !)
Une nouvelle pépite défendue par les éditions Aux Forges de Vulcain, dont je n’ai pas fini de vous dire tout le bien que je pense.


On cause un peu partout en fort bien de Chinatown, intérieur : EmOtionS – blog littéraire (Gruznamur), 4deCouv, Just A Word, Quoi de neuf sur ma pile ?, La page qui marque


Des rêves à tenir, de Nicolas Deleau

Éditions Grasset, 2020

ISBN 9782246825913

198 p.

18 €


RENTRÉE LITTÉRAIRE 2020


Un dimanche d’hiver, dans un petit port de pêche, Job réapparaît après trente ans d’errance. Au bar local, sa présence silencieuse et son éternel verre de whisky chaud intriguent une bande de joyeux rêveurs. Autoproclamés les Partisans de la langouste, ils cherchent comment sauver ces dernières – et, par elles, l’humanité devenue folle.
À l’affût des échos du monde, l’un de ces utopistes bricole de vieilles radios sur lesquelles il capte des fréquences lointaines. Prêtant l’oreille aux échanges nocturnes de marins solitaires, il apprend l’existence d’une nouvelle Arche de Noé, une ZAD maritime géante. Le moment est peut-être venu d’incarner ses rêves…


Il y a des livres, comme ça, dont la quatrième de couverture vous laisse imaginer quelque chose, vous donne une envie particulière.
Et là, petit miracle : en débutant la lecture, voici que vous assouvissez pleinement votre désir de lecteur. Le livre que vous imaginiez, vous le tenez, là, entre vos mains. Pas comme si vous l’aviez écrit, il ne faut pas exagérer, mais parfaitement adapté à votre état d’esprit du moment. Et, loin d’être déçu, vous vous en trouvez pleinement satisfait.
Le deuxième roman de Nicolas Deleau est, pour moi, de ceux-là.

Le résumé de Des rêves à tenir m’avait fait espérer des personnages hauts en couleur, un peu loufoques, légèrement décalés, et diablement attachants. Ils sont là.
Tous, premiers comme seconds rôles, manieurs de verbe, porteurs de verve, doux rêveurs un peu dingues sur les bords, avides de vivre autrement, en marge mais totalement investis d’une belle vision du monde. Pas isolés ; à part, oui, mais soucieux de rendre le quotidien meilleur, à leur échelle comme à celle de la planète. Pour les autres plutôt que pour eux-mêmes.
Ils sont drôles, touchants, iconoclastes. Joyeux buveurs de comptoir, la tête dans les nuages mais les pieds bien plantés dans la terre. S’acoquiner avec eux, c’est la certitude de passer un très bon moment.

Le résumé de Des rêves à tenir m’avait fait espérer une belle utopie littéraire, porte ouverte sur la possibilité d’un monde meilleur, où l’amitié et la solidarité règneraient en maîtres. L’utopie est là.
C’est un trop doux rêve, sans doute. Naïf et sincère, comme dirait Souchon, un peu bête peut-être. Oui, et alors ?
Soyons réalistes, le quotidien nous autorise rarement à nous épanouir. L’état du monde encore moins. Pandémie, guerres, attentats, Trump, désastres en tous genres, réchauffement climatique, Bolsonaro, pangolins, afflux de migrants chassés de chez eux par tout ce que je viens d’énoncer… Ça te fait rêver, toi ?

De ce constat, trois solutions. Un : tu subis, t’encaisses et tu déprimes. Deux : tu fermes les yeux, t’éteins la radio et la télé, tu coupes le flux. Pourquoi pas.
Trois : tu rêves. Tu fabules. Tu utopises. Tu affirmes la possibilité d’une bonté humaine. Vous savez, cette risible qualité des faibles ? En cherchant bien, on en trouve encore, de ces vrais gentils. Ce sont les vrais ultimes résistants du XXIème siècle.

Voilà ce en quoi Nicolas Deleau affirme croire dans son roman, qu’il confectionne avec l’apparente simplicité de la fable contemporaine. Cet élan, cette ouverture, cette foi en la possibilité de changer les choses. Et, bordel, ça fait un bien fou.
Le temps de quelques pages, invitations à l’aventure, à la briganderie désintéressée, à la révolte citoyenne par-delà les mers, au mépris des États et de la sclérose politique qui, chaque jour, ronge nos chances de nous en sortir ; le temps de cette escapade que seule la littérature autorise, on respire. On vit plus beau, plus large, plus généreux.

Un livre ne peut pas changer le monde. J’aimerais bien pouvoir croire et affirmer le contraire, mais je ne suis pas naïf à ce point. Si c’était le cas, néanmoins, il faudrait offrir Des rêves à tenir à tous ceux qui ont les moyens et la capacité d’améliorer les choses. Dans une comédie américaine pleine de bons sentiments, ça marcherait. On en ricanerait peut-être, imbéciles que nous sommes. Histoire de ne pas avouer qu’on voudrait que la réalité ait la saveur de ces miracles impossibles.

A la manière d’un Gilles Marchand, Nicolas Deleau croit fermement au pouvoir de la fiction comme éloge des belles âmes. Des rêves à tenir est un roman qui fait du bien – l’une de ces pépites si ardemment recherchées par les libraires, sous la pression des lecteurs avides d’échapper à la morosité ambiante.
Oui, c’est un roman qui fait du bien, sans céder à la facilité ni sacrifier le style. Ils sont si rares, alors qu’on en a tant besoin. Si telle est votre envie de littérature, ne le manquez pas.

Badge Lecteur professionnelLivre lu en partenariat avec le site NetGalley


La Demoiselle à cœur ouvert, de Lise Charles

Éditions P.O.L., 2020

ISBN 9782818050736

352 p.

21 €


RENTRÉE LITTÉRAIRE 2020


Octave Milton, un écrivain français réputé, obtient une place de pensionnaire à la Villa Médicis de Rome, sur la foi d’un projet fumeux de roman familial puisant ses racines dans la capitale italienne. Arrivé sur place, il fait la connaissance des autres artistes qui vont, comme lui, résider durant un an dans le prestigieux établissement. Loin de s’investir dans son propre travail, Milton procrastine, ce dont atteste son abondante correspondance électronique avec son agente et ancienne amante, mais aussi avec sa mère, son frère, et différentes personnes sollicitant son attention par mail.
Peu à peu, pourtant, il commence à puiser de l’inspiration dans certaines de ses rencontres, détournant la fascination qu’il exerce en particulier sur la gent féminine pour en tirer une matière littéraire souvent cruelle. Le genre de petit jeu qui, si on ne respecte pas certaines limites, peut avoir des conséquences dramatiques…


Drôle de livre. Très accrocheur d’emblée, pour qui n’est pas rétif à la forme épistolaire. Car La Demoiselle à cœur ouvert est entièrement composé d’échanges de mails entre Octave Milton et ses différents correspondants. Du point de vue stylistique, on est bien sûr très loin de l’élégance et du déploiement de langue des Liaisons dangereuses. L’écriture électronique implique souvent de la brièveté, du pragmatisme, presque une absence de forme, autant de caractéristiques qui pourraient décourager tout déploiement littéraire.

Sauf que Lise Charles est maligne. En choisissant un écrivain comme protagoniste, elle dispose d’une voix dont le métier est d’écrire convenablement. Elle peut ainsi jouer de la contrainte du mail, alterner entre messages très brefs, parfois expéditifs, et d’autres plus développés, où la voix de son personnage prend son ampleur. Au fil du livre, on se rend compte que l’architecture d’ensemble est parfaitement pensée, certains messages se répondant par exemple à plusieurs dizaines de pages d’écart, d’autres jouant avec humour du fait que plusieurs correspondances peuvent se croiser au même moment, ce qui crée des décalages drolatiques.
Bref, aucune facilité dans ce choix formel, La Demoiselle à cœur ouvert est au contraire un véritable travail d’écrivain, intelligent et maîtrisé.

Vient le problème du choix du cadre de l’intrigue, et de ses conséquences.
Le délicieux petit monde de l’édition est régulièrement mis en scène dans la littérature française, suscitant chez le lecteur un intérêt souvent inversement proportionnel à la fréquence de ses apparitions. Il faut reconnaître que les préoccupations des acteurs de Saint-Germain-des-Prés peuvent paraître bien éloignées de celles des lecteurs…
Par je ne sais quel miracle, Lise Charles parvient à contourner cet écueil, en dépit du fait qu’elle n’hésite nullement à évoquer des personnalités bien réelles – Muriel Mayette par exemple, ancienne directrice de la Comédie-Française, à la tête de la Villa Médicis de 2015 à 2018 ; ou son mari, sans doute plus connu du grand public qu’elle, puisqu’il s’agit de Gérard Holtz (le récit de la visite de la Villa menée par ce dernier est un délicieux moment du livre !) On n’est pas loin du « name dropping »… et pourtant non. Bizarrement, le dispositif fonctionne sans qu’on ait l’impression d’être exclu du récit, comme d’une blague dont on ne comprendrait pas les ressorts comiques.

La Demoiselle à cœur ouvert échappe d’autant moins à cette problématique que la romancière a choisi de l’inscrire dans une période très particulière de la maison P.O.L.
En effet, Octave Milton se trouve à la Villa Médicis de septembre 2017 à août 2018 (peu ou prou). Or, le 2 janvier 2018, en plein cœur de cette période, Paul Otchakovsky-Laurens, le fondateur de P.O.L., s’est tué en voiture sur une route de Guadeloupe, semant chagrin et consternation chez ses proches, ses fidèles collaborateurs et bien sûr ses auteurs.
Avec beaucoup de pudeur, l’événement est relaté dans le livre, où l’on croise des messages de Jean-Paul Hirsch, directeur commercial de la maison (bien connu et très apprécié des libraires) et de Frédéric Boyer, successeur de Paul Otchakovsky-Laurens à la tête des éditions portant ses initiales, et où Octave Milton se fait bien sûr l’écho de la profonde tristesse ayant frappé Lise Charles et tous ses collègues écrivains.
Quiconque travaille dans le milieu du livre garde un mauvais souvenir de cette effroyable nouvelle, et c’est pourquoi, sans doute, ce passage m’a marqué et touché. Le lectorat moins averti y sera-t-il sensible ?

En même temps, il faut sûrement se poser la question d’une autre manière.
Les lecteurs réguliers des éditions P.O.L. ne seraient-ils pas un peu plus avertis que les autres ?
À quelques exceptions peut-être plus « grand public » ou plus médiatiques que d’autres (Emmanuel Carrère, Martin Winckler), les livres publiés par cette maison ciblent précisément un lectorat un peu plus avisé.
Sans snobisme aucun, simplement parce qu’il en faut pour tous les goûts, toutes les envies, toutes les curiosités, tous les niveaux de lecture. Et qu’on a autant besoin en France, pour sauvegarder la variété et la richesse de la production, d’un P.O.L. que d’un Michel Lafon. (Pas tout le temps, Michel Lafon, non plus, hein. Faut pas déconner.)

Du reste, Lise Charles fait du milieu littéraire un bouillon de cuisine dont elle tire une bonne partie de la saveur de son roman. Par la voix volontiers sardonique de son protagoniste, elle se montre mordante, vacharde, irrévérencieuse. Elle égratigne joyeusement les travers d’acteurs n’ayant souvent de « culturels » que l’horrible prétention et l’insupportable orgueil.
Elle fait de la Villa Médicis une sorte de laboratoire où mijotent l’opportunisme, le cynisme, la méchanceté, l’égoïsme – de quoi se demander ce que va penser la vénérable institution de ce tableau peu flatteur, surtout de la part d’une de ses anciennes pensionnaires…

Cet art du coup de griffe est l’une des forces du livre. Il lui procure de l’humour, une vision sans concession des petits mondes étriqués de la culture, cet univers où circule parfois beaucoup d’argent pour pas grand-chose. On s’amuse donc beaucoup, sans avoir besoin d’être initié.

Contrairement aux apparences, ceci n’est pas une pub

Surtout, La Demoiselle à cœur ouvert ne se limite pas à cet aspect. Passée la mise en place du cadre et des personnages, et à la suite d’Octave Milton qui découvre peu à peu ses nouvelles sources d’inspiration, le roman s’enrichit de scènes et d’échanges superbes, où il va être question de passion amoureuse, et surtout d’enfance et d’adolescence – aspect sur lequel je ne souhaite pas m’étendre, car il survient tardivement dans le récit, mais y joue un rôle déterminant, jusqu’à la chute brutale et cruelle sur lequel se referme le livre.
Sans qu’on sache jamais vraiment où se placer, tant le protagoniste est à la fois manipulateur et humain, en recherche d’idées comme de sentiments, si bien que son parcours sur une corde raide dont il ignore la présence sous ses pieds finit par devenir aussi fascinant qu’inexorable.

J’avais commencé la lecture de ce roman après en avoir parlé avec une collègue et amie (coucou Géraldine) qui avait su trouver les mots justes pour éveiller ma curiosité. Sur le papier, je n’en attendais pas grand-chose. Je n’en ai sans doute que plus apprécié cette lecture inattendue, souvent magnétique, parfois agaçante, mais dans l’ensemble très stimulante – notamment dans sa dernière partie, remarquable. Pour ceux que le résumé interpelle, je conseille !


À première vue : la rentrée Seuil 2020

logo


Intérêt global :

ironie


Avec onze titres au programme, les éditions du Seuil font presque jeu égal avec Gallimard en terme de quantité. Pour ce qui est de la qualité, il faudra lire, bien sûr. Cependant, à première vue, le schéma est en dents de scie. Il y aura des trucs dont on va causer, d’autres qui peuvent valoir le coup, et des bricoles sans lesquelles on vivrait tout aussi bien.
Une vraie rentrée littéraire de grosse maison, décidée à continuer comme si de rien n’était.


VIOLENCES DE L’HUMAIN


Sandra Lucbert - Personne ne sort les fusilsPersonne ne sort les fusils, de Sandra Lucbert

On devrait parler de ce livre. Il faudrait qu’on en parle. De mai à juillet 2019, Sandra Lucbert a couvert le procès France Télécom, dont sept dirigeants ont été envoyés devant le tribunal pour des faits de maltraitance, de harcèlement moral, ayant entraîné le suicide de plusieurs employés. Les débats ont permis de faire étalage de l’arrogance sans limite de Didier Lombard et de ses acolytes, de leur cynisme assumé, celui de gens parfaitement conscients qu’ils n’ont pas grand-chose à craindre de la justice, parce que la justice parle la même langue qu’eux. Que peut-on attendre d’un homme qui affirme à la barre, sans trembler : « Finalement, cette histoire de suicides, c’est terrible, ils ont gâché la fête » ?
En 156 pages, Sandra Lucbert ramasse toute la colère légitime que l’on peut (que l’on doit) éprouver à l’encontre de cette barbarie moderne qu’est l’exercice du capitalisme débridé. C’est en écrivain, et non en journaliste, qu’elle empoigne les mots comme des fusils pour tirer en rafale sur l’effroyable machinerie du libéralisme et de la logique économique, négation absolue de l’humain.

Irène Frain - Un crime sans importanceUn crime sans importance, d’Irène Frain

Le mur du silence, Irène Frain s’y heurte sans trêve depuis l’assassinat d’une vieille dame, tuée dans sa maison au fond d’une impasse, en banlieue parisienne, dont on peine à connaître les motivations et encore plus l’auteur. Cette vieille dame, c’était sa sœur. Et le mur, c’est celui de la police, de la justice, qui traitent l’affaire comme un dossier, au mépris de l’humain. C’est aussi le silence de la famille, contre lequel la romancière s’élève dans ce récit-enquête.

Xabi Molia - Des jours sauvagesDes jours sauvages, de Xabi Molia

Les hasards de l’actualité percutent parfois la littérature… Quand on connaît le temps nécessaire à la maturation et à l’écriture d’un roman, on ne pourra pas soupçonner Xabi Molia d’opportunisme avec son nouveau roman, pourtant étrangement en phase avec ce que nous vivons depuis le début de l’année. Il imagine, en effet, qu’une grippe foudroyante ravage l’Europe. Pour fuir l’épidémie, une centaine de personnes embarque à bord d’un ferry, mais une tempête fait naufrager le navire sur une île inconnue. Vient alors le temps des choix. Certains veulent repartir, d’autres profiter de l’aubaine pour construire une société nouvelle sur l’île et en garder jalousement le secret… Un dilemme digne de Sa Majesté des mouches, sauf que les enfants ont grandi.


LA VOIX DES FEMMES


Lucy Ellmann - Les lionnesLes lionnes, de Lucy Ellmann
(traduit de l’anglais (États-Unis) par Claro)

C’est une femme, mère au foyer, seule dans sa cuisine. Elle pense aux tâches ménagères qui l’attendent, mais aussi à la folie de la politique qui a conduit un Trump à la présidence du pays, aux fusillades dans les lycées qui deviennent routine, au patriarcat, à la précarité causée par des logiques économiques effarantes, à la maladie… Tous les sujets y passent, ratissant large le monde tel qu’il va, du plus intime au plus large.
Le tout en une seule phrase longue de 1152 pages.
Le bazar est traduit par Claro, qui ne sort plus de sa retraite de traducteur que pour des projets hors norme. Le précédent, c’était Jérusalem, d’Alan Moore. Ça vous donne une idée du livre de Lucy Ellmann, finaliste du Booker Prize et, évidemment, phénomène littéraire chez nos amis anglo-saxons.

Chloé Delaume - Le coeur synthétiqueLe Cœur synthétique, de Chloé Delaume

Rompre à quarante-six ans et entreprendre de refaire sa vie est, pour une femme (beaucoup plus que pour un homme), un parcours du combattant. C’est ce que découvre Adélaïde, l’héroïne du nouveau roman de Chloé Delaume, dont le regard féministe est plus acéré que jamais, en y mêlant l’humour nécessaire pour garder de la hauteur sur le sujet.

Rachid Benzine - Dans les yeux du cielDans les yeux du ciel, de Rachid Benzine

C’est le temps des révolutions. Une femme interpelle le monde. Elle incarne le corps du monde arabe. En elle sont inscrits tous les combats, toutes les mémoires douloureuses, toutes les espérances, toutes les avancées et tous les reculs des sociétés. Plongée lumineuse dans l’univers d’une prostituée qui se raconte, récit d’une femme emportée par les tourments de la grande Histoire, Dans les yeux du ciel pose une question fondamentale : toute révolution mène-t-elle à la liberté ? Et qu’est-ce finalement qu’une révolution réussie ? (résumé de l’éditeur)


EN VRAC (faute d’inspiration…)


Antonio Munoz Molina - Un promeneur solitaire dans la fouleUn promeneur solitaire dans la foule, d’Antonio Muñoz Molina
(Traduit de l’espagnol par Isabelle Gugnon)

Grand romancier espagnol, l’auteur se fait cette fois observateur des petites scènes du quotidien, ces détails infimes qui font le monde tel qu’il est. À Paris, New York, Madrid ou Lisbonne, il arpente les rues armé d’un crayon, d’un carnet, d’un enregistreur et d’une paire de ciseaux, et collecte au hasard bruits volés, bouts de papier, affiches…
Un projet original, par un très écrivain espagnol, dont la finesse d’analyse et d’observation pourrait s’épanouir dans cet exercice singulier.

Sarah Chiche - SaturneSaturne, de Sarah Chiche

La narratrice reconstitue le portrait d’un père mort si jeune, à 34 ans, qu’elle n’en garde aucun souvenir. En rencontrant une femme qui l’a connu enfant, en Algérie, elle tire un fil noueux qui découvre un homme amoureux des étoiles, exilé d’Algérie au moment de l’indépendance, contribuant à rebâtir l’empire médical que sa famille de médecins avait édifié de l’autre côté de la Méditerranée, puis cédant à une passion furieuse qui va tout faire voler en éclats…

Vinca Van Eecke - Des kilomètres à la rondeDes kilomètres à la ronde, de Vinca Van Eecke

Dans un village perdu de la campagne française, rencontre à 14 ans entre des gamins qui grandissent là tant bien que mal, et une fille qui vient juste y passer ses vacances. Elle, « la bourge », eux, « les autres ». Vient le premier amour, les amitiés brûlantes de l’adolescence, et les tragédies qui les accompagnent inévitablement.
(Voilà voilà.)

Mary Costello - La captureLa Capture, de Mary Costello
(Traduit de l’anglais (Irlande) par Madeleine Nasalik)

Un professeur de lettres spécialiste de Joyce (forcément, il est irlandais) n’arrive pas à écrire le livre dont il rêve sur son mentor littéraire. Et en plus, il est malheureux en amour. Réfugié au fin fond de la campagne (mais qu’est-ce qu’ils ont tous avec la campagne ?!?), il a un coup de foudre pour sa voisine. Hélas, lorsqu’il la présente à sa tatie, celle-ci se fâche tout rouge et lui interdit de la revoir. Ah, tiens, il y a anguille sous roche.

Stéphane Malandrin - Je suis le fils de BeethovenJe suis le fils de Beethoven, de Stéphane Malandrin

Confession épique d’un vieil homme enfermé dans sa bibliothèque, d’où il entend révéler qu’il est le fils caché d’un Ludwig qu’on a toujours cru mort sans descendance. Une fantaisie littéraire, hymne à la joie héroïque et pastoral.
(Oui, bon, on fait ce qu’on peut.)


BILAN


Lecture probable :
Personne ne sort les fusils, de Sandra Lucbert

Lecture hypothétique :
Des jours sauvages, de Xabi Molia
Un promeneur solitaire dans la foule, d’Antonio Muñoz Molina


À première vue : la rentrée Christian Bourgois 2020

logo bourgois


Intérêt global :

réfléchi


La prestigieuse maison Christian Bourgois n’a plus de Bourgois que le nom, depuis que la veuve du fondateur, Dominique, a dû abandonner les lieux en avril 2019. Elle n’en reste pas moins une marque réputée, qui se trouve à un moment charnière de son histoire, poussée par la nécessité de se renouveler tout en respectant son imposant catalogue d’origine (on y trouve des auteurs aussi différents que Tolkien, Annie Dillard, Martin Suter, Laura Kasischke, Antonio Lobo Antunes, John Fante, Angela Carter, Fernando Pessoa, Richard Brautigan – en j’en oublie plein d’autres).
Christian Bourgois avait construit la renommée de sa maison sur le domaine étranger. La rentrée 2020 joue la carte du contre-pied en mettant en avant deux auteurs français sur les trois parutions annoncées. À voir si c’est une bonne stratégie…


Hugo Lindenberg - Un jour ce sera videUn jour ce sera vide, de Hugo Lindenberg

Premier roman. L’histoire d’une amitié forte entre deux garçons lors d’un été en Normandie. D’autant plus forte et influente que, pour le narrateur, la famille de son ami Baptiste représente l’idéal qu’il croit chercher de toutes ses forces…
Classique sur le papier. Dans ces cas-là, c’est l’écriture et la finesse des sentiments qui doivent faire la différence.

Grégory Le Floch - De parcourir le monde et d'y rôderDe parcourir le monde et d’y rôder, de Grégory Le Floch

Après Dans la forêt du hameau de Hardt, premier roman paru aux éditions de l’Ogre en 2019, Grégory Le Floch amène son deuxième opus chez Bourgois, nanti d’une couverture et d’un titre intrigants. Le résumé ne l’est pas moins : le narrateur trouve par terre un objet non identifiable. Ses recherches pour comprendre de quoi il s’agit le conduisent à des rencontres improbables, chaque personne interrogée ayant un avis différent sur la question qui l’obsède.
Indéniablement, à première vue, le plus barré des trois titres proposés.

Laila Lalami - les autres américainsLes autres Américains, de Laila Lalami
(traduit de l’anglais (États-Unis) par Aurélie Tronchet)

Un sans-papier mexicain est témoin d’un accident mortel dans une petite ville de Californie, en plein désert de Mojave. Sa situation l’empêche de témoigner, d’autant que le drame est peut-être plus complexe qu’il n’y paraît.
Un roman polyphonique où plusieurs habitants de la ville prennent tour à tour la parole, offrant en creux une réflexion sur l’immigration.
Là encore, un roman américain qui semble assez classique, même si son sujet, éternellement préoccupant, peut toujours mériter de nouveaux éclairages. Reste à vérifier, par la lecture, s’il apporte vraiment quelque chose de neuf dans la production pléthorique venue des États-Unis.


BILAN



Lecture vaguement potentielle :

Un jour ce sera vide, de Hugo Lindenberg
(parce que, banal ou non, si c’est bien fait, j’aime beaucoup ce genre d’histoire)


À première vue : la rentrée Aux Forges de Vulcain 2020


Logo-forgesdevulcain


Intérêt global :

sourire coeur


Pour être très honnête, voilà une maison dont je regrette de ne pas avoir lu plus de titres (mais rien n’est perdu, heureusement). Leur identité graphique forte et leur nom original sont les premiers passeports des éditions Aux Forges de Vulcain, et annoncent la couleur. Ici, tout peut se passer ! David Meulemans et ses collègues ne craignent ni la littérature de genre, ni le mélange des genres, ni d’avoir mauvais genre.
Dans leur catalogue, on trouve notamment des rééditions bienvenues (les œuvres de William Morris, Le Vampyre de John Polidori, Invasion et L’Homme-Dé de Luke Rhinehart…), mais aussi des œuvres d’auteurs contemporains très variés.
Depuis 2016 et le succès (ô combien mérité) du premier roman de Gilles Marchand,
Une bouche sans personne, les publications de la maison attirent de plus en plus l’attention, si j’en juge par l’écho qu’ont reçu récemment les livres de Jean-Luc A. d’Asciano (Tamanoir et Souviens-toi des monstres), Thomas Spok (Uter Pandragon), Claire Duvivier (Un long voyage) ou Alexandra Koszelyk (À crier dans les ruines).
Entre août et septembre, Aux forges de Vulcain publiera trois nouveautés, toutes aussi aguichantes les unes que les autres.


COMME DES HÉROS SANS GUERRE


Gilles Marchand - Requiem pour une ApacheRequiem pour une Apache, de Gilles Marchand

Son premier roman, Une bouche sans personne, a été une authentique révélation. Un livre à la fois drôle, singulier, décalé, et terriblement bouleversant. Après un deuxième et un recueil de nouvelles, Gilles Marchand revient avec une histoire qui, encore une fois, semble résonner à sa juste place dans son drôle d’univers.
Je laisse la parole à son éditeur car son résumé me paraît intouchable :
Jolene n’est pas la plus belle, ni forcément la plus sympa. Mais lorsqu’elle arrive dans cet hôtel, elle est bien accueillie. Un hôtel ? Plutôt une pension qui aurait ouvert ses portes aux rebuts de la société : un couple d’anciens taulards qui n’a de cesse de ruminer ses exploits, un ancien catcheur qui n’a plus toute sa tête, un jeune homme simplet, une VRP qui pense que les encyclopédies sauveront le monde et un chanteur qui a glissé sur la voie savonneuse de la ringardisation.
Ce petit monde vivait des jours tranquilles jusqu’à ce que Jolene arrive. En quelques mois à peine, l’hôtel devient le centre de l’attention et le quartier général d’une révolte poétique, à l’issue incertaine.


OPÉRATION DRAGON


Charles Yu - Chinatown, intérieurChinatown, intérieur, de Charles Yu
(traduit de l’anglais (États-Unis) par Aurélie Thiria-Meulemans)

Deuxième roman après Guide de survie pour le voyageur du temps amateur. Également scénariste à Hollywood (il travaille notamment sur la série Westworld), Charles Yu nous fait suivre les traces de Willis, un Américain d’origine asiatique qui rêve de conquérir Hollywood et d’y gagner sa liberté en devenant la nouvelle référence du kung-fu. Mais est-ce vraiment s’émanciper que d’accepter d’être réduit à un cliché, surtout dans une société américaine toujours prompte à ranger ses minorités à leur petite place ?
L’éditeur annonce un roman drôle et attachant qui, là encore, pourrait résonner avec l’actualité.


LE CHANT DES SIRÈNES


Rivers Solomon - Les abyssesLes abysses, de Rivers Solomon
(traduit de l’anglais (États-Unis) par Francis Guévremont)

Paru en 2019 en France, L’Incivilité des fantômes transposait l’histoire de la ségrégation raciale dans un vaisseau spatial traversant l’espace en quête de nouvelles colonies pour l’humanité.
Après ce tour de force largement salué, Rivers Solomon propose une échappée fantastique pour aborder, cette fois, la mémoire de la traite négrière. À l’époque, les femmes enceintes, jugées inutiles et indésirables, étaient jetées à l’eau durant le voyage. Solomon imagine qu’elles ne mouraient pas, mais qu’elles se transformaient en sirènes et oubliaient tout de leur funeste destin. L’une d’elles, Yetu, lestée du poids de ces souvenirs, va se charger de réveiller ses sœurs.


BILAN


Lecture certaine :
Requiem pour une Apache, de Gilles Marchand

Lectures hautement probables :
Chinatown, intérieur, de Charles Yu
Les abysses, de Rivers Solomon


Fin de siècle

bannièregendron


2024, Bassin méditerranéen : depuis une dizaine d’années, les ultra-riches se sont concentrés là, le seul endroit où ne sévissent pas les mégalodons, ces requins géants revenus, de façon inexplicable, du fond des âges et des océans. À Gibraltar et à Port Saïd, on a construit deux herses immenses. Depuis, le bassin est clos, sans danger. Alors que le reste du monde tente de survivre, ici, c’est luxe, calme et volupté pour une grosse poignée de privilégiés.
Mais voilà ! L’entreprise publique qui gérait les herses vient d’être vendue à un fonds de pension canadien. L’entretien laisse à désirer, la grille de Gibraltar vient de céder, le carnage se profile…


En un mot :
dentesque


Un roman qui porte (à dessein) le même titre qu’un album de The Divine Comedy peut-il être mauvais ? Non, évidemment.

 

Par ailleurs, si vous suivez ce blog depuis assez longtemps, le nom de Sébastien Gendron vous dira sans doute quelque chose. C’est que j’entreprends un suivi assidu du garçon, et une défense tout aussi frénétique de son œuvre, qui est plutôt du genre unique. Vous l’aurez compris à son résumé, ce nouveau livre reste dans son registre iconoclaste, mordant et furieux, quelque part entre Mars Attacks ! de Tim Burton, la folie joyeuse de Joe Dante et les délires hirsutes des romans de la série Bourbon Kid.
Un truc comme ça, en tout cas.

A moins que ce soit, tout simplement, du Gendron dans le texte. Le romancier ne fait jamais le même livre, mais son esprit ironique et destructeur passe de l’un à l’autre avec constance. Mieux, Fin de siècle peut être lu comme un écho de Quelque chose pour le week-end (d’ailleurs évoqué dans ce nouveau roman), où des Grands Pingouins, dont l’espèce était éteinte depuis le milieu du XIXème siècle, réapparaissent subitement à notre époque et sèment la terreur dans une ville balnéaire anglaise.
Ici, point de pingouins, mais carrément des mégalodons, requins gigantesques dont la cruauté et l’acharnement à tout engloutir feraient passer le grand blanc des Dents de la Mer pour un poisson-clown.

 

Comme dans Quelque chose…, ces animaux monstrueux font figure de détonateur, qui visent à faire exploser les conventions sociales, les hypocrisies en tous genres, l’égoïsme, la vénalité, bref toutes ces belles qualités humaines que le romancier, allez savoir pourquoi, semble avoir en horreur.

Chaque apparition des mégalodons donne lieu à des scènes de boucherie réjouissantes, tout à fait dans l’esprit de la mode de la sharkploitation – anglicisme barbare désignant une vague de films de série Z qui mettent en scène des requins tueurs, dans des scénarios dont l’objectif évident est d’aller toujours plus loin dans la connerie.
Allez, pour le plaisir, un petit extrait de Mega Shark vs. Giant Octopus. Vous allez voir, c’est sublime à tous points de vue :

Mais Sébastien Gendron ne s’en tient pas à ce seul procédé, qui tournerait vite en rond. De chapitre en chapitre, le roman rebondit entre différents personnages, formant une galerie éparse que l’on suit comme un film déconstruit façon Tarantino.
On croise un aventurier décérébré, résolu à devenir l’homme qui se jette le plus haut en parachute, depuis la mésosphère précisément ; un « artiste » contemporain ayant fait fortune en dénaturant les œuvres célèbres d’autres artistes ; un agent du FBI justement spécialiste en art et à la recherche du dit artiste ; un meurtrier poussant l’art du meurtre dans ses pires raffinements ; un océanographe à qui tout le monde en veut d’avoir donné l’alerte sur les mégalodons ; une bande de branquignols espagnols lancés dans une opération de sauvetage débilissime en lien avec l’héritage de Franco ; le prince Albert de Monaco… et quelques autres.

sharknado 6L’ensemble paraît parfois un peu hétéroclite, voire foutraque, mais permet à l’auteur de balayer large dans son propos. Et aussi d’instaurer peu à peu un climat d’inquiétude, relevant plus ouvertement de la science-fiction, avec une histoire de failles temporelles et d’apparitions improbables qui font basculer ses personnages, et l’ensemble du livre, dans une effarante perte de repères annonçant l’effondrement de notre monde.

Loin de se cantonner à une forme de comédie horrifique, Fin de siècle assume donc au fil des pages une vision sombre de l’avenir, de l’humanité, proclamant un épuisement de notre règne qu’il n’est pas idiot de craindre, au rythme où vont les choses.
Un roman original, au ton résolument singulier, distrayant mais pas que. Si vous n’aimez pas les sentiers battus, voilà du hors-piste qui saura vous stimuler.


Semaine spéciale « on va tous mourir »


Bon, ça va, j’ai compris.

L’actualité étant ce qu’elle est – en l’occurrence, viralement omniprésente -, je vais adapter le ton du blog aux circonstances.
Et en profiter pour vous parler la semaine prochaine de romans mettant en scène des formes de fin de monde, qu’ils soient causés par un virus foudroyant (L’Année du Lion, Station Eleven) ou par une invasion de mégalodons échappées des temps anciens (Fin de siècle).

Vous le savez, je ne suis pas là pour insulter votre intelligence. Autant vous dire que les livres en question sont excellents, brillants, voire amusants (pour l’un d’entre eux au moins), et qu’ils se servent de leur cadre fictionnel pour questionner notre monde actuel avec une acuité dont nous avons tous besoin. En ce moment, plus que jamais, sans doute.
D’ailleurs, ce n’est sûrement pas un hasard si, depuis quelques années, les romans mettant en scène des univers post-apocalyptiques ou dystopiques se multiplient, et rencontrent de beaux succès en librairie. Les écrivains sont sur le pont. Ils observent le monde, en traquent les dérives. Ils ciblent l’humain, sa folie souvent, son génie parfois. Ils cherchent des solutions, aussi, à leur modeste manière.

La lecture est un loisir, une distraction, mais elle peut permettre, à l’occasion, de prendre de la hauteur. C’est à ce léger vol en altitude que je vous inviterai la semaine prochaine.
L’occasion aussi, pour moi, de deux séances de rattrapage sur ces immenses romans que sont L’Année du Lion et Station Eleven, dont je me demande encore comment j’ai fait pour ne pas en parler ici, alors même que leur lecture m’avait enthousiasmé au-delà de toute expression…
Quant à Fin de siècle, c’est le nouveau Gendron. Et si vous êtes un fidèle de Cannibales Lecteurs, vous avez déjà une idée de ce que cela peut signifier.

Alors, à la semaine prochaine !


La Somme de nos folies, de Shih-Li Kow

LaSolutionEsquimauAWÀ Lubok Sayong, petite ville au nord de Kuala Lumpur, tout est indéniablement unique. Jusqu’à la topographie, une cuvette entre deux rivières et trois lacs, qui lui vaut chaque année une inondation et son lot d’histoires mémorables.
Cette année-là, exceptionnelle entre toutes, l’impétueuse Beevi décide de rendre enfin la liberté à son poisson qui désespère dans un aquarium trop petit, d’adopter Mary Anne, débarquée sans crier gare de son orphelinat où toutes les filles s’appellent Mary quelque chose, et d’embaucher l’extravagante Miss Boonsidik pour l’aider à tenir la grande demeure à tourelles de feu son père, reconvertie en bed & breakfast…

Si Jean-Pierre Jeunet était un écrivain malaisien, il s’appellerait peut-être Shih-Li Kow. (Notez que les deux ont un prénom composé – en admettant que Shih-Li soit un prénom, ce dont je suis loin d’être sûr. Bref. Et de toute façon, Shih-li n’est sûrement pas la version malaise de Jean-Pierre, puisque Shih-Li Kow est une femme.)
Donc, où en étais-je ?
Ah oui, Jean-Pierre Jeunet.

Bon, les analogies et les comparaisons, on sait ce que ça vaut – c’est-à-dire, le plus souvent, pas grand-chose en-dehors de ce qui germe dans la tête de celui qui les produit. Toujours est-il qu’en Shih-Li Kow, j’ai retrouvé quelque chose de la poésie décalée du réalisateur français, de son goût pour les petits détails insignifiants qui prennent un sens extraordinaire quand on les place sous une loupe déformante scrutée par un œil aguerri. Des personnages fantasques aussi, un sens de la fantaisie et des situations cocasses, des anecdotes fulgurantes, un univers singulier et haut en couleurs. Et beaucoup, beaucoup de tendresse.

La Somme de nos folies – très beau titre – est un roman délicieux, qui nous permet d’explorer des paysages rarement arpentés en traduction française. Je ne crois pas me tromper en affirmant qu’il s’agit du premier roman malais que je lis. Et le voyage vaut le détour, sous la plume vive, souvent ironique, de Shih-Li Kow. Elle dépeint des caractères voués à la nonchalance ou à l’excès, saisit en quelques traits des décors pour nous inhabituels et donc passionnants à découvrir. Elle exprime aussi une Malaisie multiculturelle, tiraillée entre tradition et modernité, sous pression chinoise, et de plus en plus arpentée par des touristes en mal d’exotisme à bon marché.
L’alternance dans la narration de deux voix radicalement différentes – celle du vieux Auyong et celle de la petite Mary Anne – apporte en outre une variété de points de vue qui multiplient d’autant les éclairages et les interprétations. Le stratagème est éprouvé, d’une efficacité implacable quand il est aussi bien maîtrisé. Le récit coule, aussi fluide que les inondations dont Lubok Sayong est coutumière, faisant de ce roman un régal de lecture.

On résume en quelques mots ? C’est drôle, pittoresque, touchant. Servi avec tout le savoir-faire des éditions Zulma, une couverture bigarrée signée David Pearson et une traduction délicieuse de Frédéric Grellier. On recommande ? Oui, bien sûr !!!

La Somme de nos folies, de Shih-Li Kow
(The Sum of our follies, traduit de l’anglais (Malaisie) par Frédéric Grellier)
Éditions Zulma, 2018
ISBN 978-2-84304-830-2
364 p., 21,50€


La Petite Gauloise, de Jérôme Leroy

Tout commence lorsqu’un policier municipal armé jusqu’aux dents dézingue propre et net un capitaine de police de la Sécurité Intérieure, qui avait le gros défaut d’avoir un faciès pas très catholique à son goût de facho mal dégrossi (pléonasme) et de courir dans sa direction avec un flingue à la main. Flingue, arabe ? Terroriste, forcément. Et boum, bavure.
À moins que tout commence juste avant, lorsque le même capitaine reçoit un appel paniqué de son indic dans la Cité des 800, lui annonçant qu’un gros projet terroriste est sur le point d’aboutir dans cette ville portuaire de l’ouest de la France, déjà pas franchement folichonne en temps normal.
Ou alors, l’origine de tout ce bordel remonterait au jour où le Combattant, djihadiste en puissance déguisé en bon musulman intégré pour tromper la vigilance des flicards tricolores, s’amourache de la Petite Gauloise… A moins qu’il faille chercher plus loin, dans un contexte géopolitique explosif paraissant si loin de chez nous, et pourtant si proche ?
Peu importe, en fait. Ce qui compte, c’est qu’un sacré merdier se prépare, et qu’un paquet de monde risque d’être cramé dans l’affaire. Normal, en même temps, quand une Petite Gauloise est là pour foutre le feu.

Leroy - La Petite GauloiseAh ça, il n’est pas beau, le monde dépeint par Jérôme Leroy. Pas nouveau chez lui, auteur du Bloc (Série Noire, 2011) qui racontait l’entrée au gouvernement d’un parti d’extrême-droite nommé le Bloc Patriotique. Parti qui réapparaît ici en arrière-plan, puisqu’il est à la tête de la municipalité où se déroule La Petite Gauloise. C’est un détail cette fois, mais de ceux qui comptent, car ce bref roman mitraille sans pitié l’univers politique et social dans lequel nous vivons aujourd’hui.
Le tableau est glaçant, entre racisme ordinaire, embrigadés lobotomisés ou défoncés, dirigeants opportunistes ou lamentablement suffisants, sans parler des personnages souvent désespérants qui naviguent au milieu de cet océan dégueulasse. Professeur affligé d’une misère sexuelle d’époque, personnel pédagogique aigri ou shooté aux anxiolytiques pour tenir le coup face à des cohortes d’élèves décérébrés ou abandonnés face à une absence totale d’avenir…
Et le pire ? C’est qu’on s’y retrouve, dans ce monde, parmi ces personnages. On la prend en pleine face, notre lâcheté coutumière, nos mauvais instincts, tous ces penchants qu’on réfrène plus ou moins mais qui guettent la moindre occasion pour nous échapper. C’est notre monde, c’est nous, et ce n’est pas glorieux du tout.

Une lecture pareille devrait être intolérable. Il n’en est rien, parce que Jérôme Leroy s’empare du sujet avec un mordant qui déchaîne une ironie revigorante sur cette peinture effarante de notre quotidien. Paradoxalement, on s’amuse beaucoup en lisant la Petite Gauloise, où Leroy n’épargne rien ni personne. C’est cynique, cruel, mais écrit avec tant de vista qu’on pardonne au romancier de nous coller ce vilain miroir sous le nez. Travail littéraire réjouissant, la mise à distance par le style est tout simplement remarquable.

Un petit exemple parmi d’autres pour conclure en beauté :

« Alors, dans les 800 et dans le reste de la grande ville portuaire de l’Ouest, en pleine nuit, grâce à l’état d’urgence, on perquisitionne un peu partout, on fait venir une équipe de la SDAT, on arrête préventivement les fichés S, on en profite pour évacuer un squat anarcho-autonome qui empêche un projet immobilier du côté du quartier de Jeanval, mais décidément on ne trouve rien et la nuit avance dangereusement. On défonce portes et crânes, on crie beaucoup, on fait hurler les sirènes, on énerve tout le monde, et, assez logiquement, on provoque une émeute.
Le maintien de l’ordre, c’est un métier, y’a pas à dire. »

La Petite Gauloise, de Jérôme Leroy
Éditions La Manufacture de Livres, 2018
ISBN 9782358872522
142 p., 12,90€


Tout autre nom, de Craig Johnson

Un flic qui se suicide, ça arrive, malheureusement. Mais de deux balles dans la tête, c’est beaucoup plus rare. Largement suffisant, en tout cas, pour que Lucian Connolly, l’ancien shérif du comté d’Absaroka, oblige Walt Longmire, l’actuel détenteur du badge officiel, à outrepasser ses droits usuels et à se rendre dans le comté voisin pour mener l’enquête sur ce décès étrange.
Sur place, tout en gardant une oreille à distance sur sa fille Cady qui doit accoucher d’un jour à l’autre (histoire de se simplifier un peu la vie), Walt découvre que l’inspecteur Gerald Holman, avant de se faire sauter le caisson, menait des recherches sur une série suspecte de disparitions de jeunes femmes – et se rend compte très vite que son arrivée dans l’affaire ne plaît pas à tout le monde…

Johnson - Tout autre nomCela faisait longtemps que je ne m’étais pas offert le plaisir d’une enquête de Walt Longmire, voilà chose faite ! Et, sans surprise (mais tant mieux), le plaisir fut à nouveau au rendez-vous. Mine de rien, le génial et dinguement sympathique Craig Johnson parvient à chaque fois à se renouveler, tout en utilisant plus ou moins les mêmes ingrédients de base. Ce qui change cette fois, c’est le rythme, beaucoup plus enlevé que la plupart du temps, et une sorte de nervosité d’ensemble qui mène le roman à bon train – tiens, d’ailleurs, en parlant de train… (Non, rien. Lisez le livre, vous comprendrez.)
Parfaitement masquée, l’intrigue se dévoile peu à peu, au fil des tâtonnements successifs d’un Longmire en terrain quasi inconnu, avançant à vue de nez avec les mêmes difficultés qu’une voiture sans pneus neige prise dans un blizzard. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que notre shérif préféré va en prendre plein la figure – entre autres. Une mise à l’épreuve qui force le héros de Johnson à sortir de ses rails et à aller plus loin que d’habitude, une proposition forcément intéressante pour le lecteur.

Même s’ils sont proches de ceux d’Absoroka, les paysages changent aussi, et un peu de « dépaysement » ne nuit évidemment pas. Pas plus que de croiser de nouvelles têtes, flics ou pas, qui amènent tous leur propre grain de sel en se fondant dans la galerie de personnages principaux toujours aussi formidables et attachants – ah, cette impression permanente de se retrouver en famille quand on croise la route de Walt, son meilleur ami Henry Standing Bear, l’irrévérencieux Lucian Connolly (et son rapport très particulier aux serveuses et à leurs cafetières), ou encore l’explosive adjointe Vic Moretti. Et si je termine cette énumération par elle, c’est que son entrée en lice, au bout de quelques chapitres, fait littéralement décoller Tout autre nom en y ajoutant son cocktail inimitable d’humour destructeur, de charme incendiaire et d’énergie renversante.
(Oui, je suis amoureux de Vic. Le moyen de faire autrement ?)
En même temps, avis rassurant à ceux qui ne le connaissent peut-être pas encore – heureux êtes-vous car vous allez le découvrir, croyez-moi -, Craig Johnson a l’habileté d’introduire ses héros récurrents de telle manière que leur présence réjouit les lecteurs avertis, sans pour autant perdre ceux qui découvriraient son œuvre en commençant par ce livre.

Quant au sujet, il est dans l’air du temps américain (et pas seulement, mais c’est particulièrement sensible chez nos voisins d’Outre-Atlantique), puisqu’il est question, entre autres, de violences contre les femmes… préoccupation que Johnson aborde avec toute l’empathie et la retenue nécessaires, sans tomber dans les clichés ni dans la croisade vengeresse. Du tout bon, donc, encore une fois, et du genre dont on ne se lasse pas. Alors, messieurs dames, combien de billets pour le Wyoming ?

Tout autre nom, de Craig Johnson
(Any Other Name, traduit de l’américain par Sophie Aslanides)
Éditions Gallmeister, 2018
ISBN 978-2-35178-122-7
352 p., 21,50€


Salut à toi ô mon frère, de Marin Ledun

Dans la famille Mabille-Pons, je demande Charles, le père clerc de notaire, et Adélaïde, infirmière. Toujours aussi fantasques et fous d’amour qu’au premier jour. J’ajoute un chien, deux chats, et six enfants pour faire bonne mesure, dont trois adoptés en Colombie. Dont Gus, le petit dernier, encore collégien. Qui a disparu. Et pour cause : le voilà accusé d’avoir participé à une drôle d’affaire de braquage, qui menace de laisser sur le carreau un buraliste flingué à bout portant. Rien d’étonnant, Gus est toujours dans les mauvais coups – sauf qu’il n’y est jamais pour rien, c’est juste qu’en bouc émissaire de choc, il se trouve toujours au mauvais endroit au mauvais moment.
Oui, mais Gus, braqueur ? Vous rigolez ? Il n’y a pas un Mabille-Pons pour y croire, et tandis que la smala fait front et corps autour d’Adélaïde métamorphosée en pasionaria furibonde, Rose, vingt-et-un ans, se lance dans sa propre enquête – d’autant plus motivée que le lieutenant Richard Personne, chargé côté condés de débusquer le fugitif, lui fait le coup des yeux doux…

Braquage, amour et morphine

Ledun - Salut à toi ô mon frèreEn 2010, Marin Ledun faisait un passage éclair à la Série Noire avec une première incursion à Tournon, Ardèche, dont le titre, La Guerre des vanités, annonçait la couleur : noir de chez noir. Huit ans et une ribambelle d’excellents romans (de la même teinte) plus tard, le voici de retour dans la célèbre collection polar de Gallimard avec une couverture rosh flashy, un titre emprunté aux Bérurier… Noir (on ne se refait pas), une nouvelle intrigue plantée à Tournon (tiens donc) – le tout pour une étonnante comédie socialo-policière qui déboîte.

Hein ? Quoi ?!? Marin Ledun, rigolo ?!? Ben oui, m’sieurs-dames, le garçon a du talent à revendre, tendance toutes catégories. On le connaît très bien en maître du noir humain et social (Les visages écrasés, En douce), en percutant analyste politique (L’Homme qui a vu l’homme, Au fer rouge) ou en expert d’un futur plus proche que jamais (Dans le ventre des mères, le méconnu mais magistral Zone Est) ; le voilà qui monte sur scène avec de l’humour par boîtes de douze, des personnages tous plus barrés les uns que les autres, et une intrigue joyeusement hirsute.
Le modèle saute aux yeux, il est même intelligemment cité dans le texte, l’ombre de la saga Malaussène par Daniel Pennac plane sur ce livre. Le bouc-émissaire, la famille déglinguée, on y est ! Mais modèle ne rime pas forcément avec copie sans imagination ; Marin a son ton bien à lui, ses propres références culturelles, plus rock et contemporaines, qu’il déroule façon tapis rouge (musique, cinéma, littérature, il y en a pour tous les goûts !), et une manière tout à fait personnelle de mener son intrigue en lui lâchant la bride, en lui faisant prendre des virages aussi serrés qu’inattendus (dont l’un où Rose, hospitalisée, découvre avec euphorie les joies de la morphine…), et en la pimentant d’une histoire d’amour délicieuse, piquante et irrévérencieuse.

Du rire, de l’amour, non et puis quoi encore !!! Allez, Marin reste Ledun, on n’est pas là que pour la blague ou le rose flashy. Au fil des péripéties foutraques de Rose et des siens, le romancier glisse son regard percutant sur notre monde, comme toujours. Cette fois, c’est le racisme facile (pléonasme) des bas du Front qui ramasse, sur fond de rumeurs imbéciles et de connerie ordinaire étalée à tous les étages de la société. L’acuité de l’écrivain est intacte, il n’y a que l’emballage qui change.

Mais, en littérature, le contenant (la forme) peut être aussi important que le contenu (le fond). Alors, cette aventure en terre inexplorée de l’écrivain landais est un cadeau précieux, autant pour ses lecteurs de longue date (j’en suis, depuis le tout premier) que pour ceux qui auront la chance de le découvrir avec ce livre. Plus que jamais, lisez Marin Ledun, l’un des auteurs français l’un des plus atypiques qui soient – et donc l’un des plus précieux, évidemment.

Salut à toi ô mon frère, de Marin Ledun
Éditions Gallimard, coll. Série Noire, 2018
ISBN 9782072776649
276 p., 19€