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L’Éternel fiancé, d’Agnès Desarthe

Éditions de l’Olivier, 2021

ISBN 9782823615821

256 p.

19 €


Un jour, pendant une cérémonie de Noël organisée pour les enfants dans une salle des fêtes, un petit garçon de quatre ans se retourne vers une petite fille de son âge et lui dit qu’il l’aime parce qu’elle a des yeux ronds. Elle lui répond qu’elle ne l’aime pas parce qu’il a les cheveux de travers. Leur romance n’ira pas plus loin.
Fin de l’histoire ?
Non. Au contraire, c’est le début. Et non pas d’une histoire, mais de plusieurs. Celle de cette petite fille, et de ce petit garçon, dont les chemins ne cesseront de se recroiser durant des années, le plus souvent par hasard. Et de leurs frère et soeurs, de leurs parents, et de leurs proches. Il y aura de la musique (beaucoup de musique), une exposition d’art contemporain, des amours ratées et d’autres réussies parce qu’inattendues. Il y aura des enfants, du bonheur et du malheur.
Il y aura tous ces instants qui, mis bout à bout, et surtout racontés pour ne pas les oublier, font des vies.


La littérature française vous ennuie ? Vous en avez marre des histoires de vies, des histoires de famille ? Vous refusez de perdre votre temps avec des romans parlant du quotidien parce que le vôtre vous suffit et que vous n’avez pas envie de vous fader celui des autres, qui n’est sûrement pas plus intéressant ?
Lisez L’Éternel fiancé. Vous y retrouverez sans doute tout ce que vous affirmez redouter ou détester. Mais vous l’aurez en beau, en pertinent, en poétique, en drôle, en émouvant. Vous l’aurez en belle littérature, sincère et convaincante, et j’ai peine à croire que vous ne changerez pas d’avis – au moins un petit peu, au moins pour cette fois, pour ce livre.

Une vie (française)

Qu’est-ce qui fait la différence ? Un point de vue, pour commencer. Celui de l’auteure, en l’occurrence. L’Éternel fiancé est le roman d’une romancière accomplie, dont la profonde clairvoyance rappelle celle de son confrère à l’ombre de l’Olivier, Jean-Paul Dubois (prix Goncourt 2019).
Agnès Desarthe a appris de chaque livre comme de la vie (notamment la sienne et celle de sa famille, qui ont en partie inspiré l’intrigue), et en est arrivée à un point de maîtrise et de maturité qui surélève le texte à chaque chapitre, à chaque page.
J’en tiens pour preuve purement personnelle le nombre d’extraits que j’ai pris le temps de noter pour ne pas les oublier, et pouvoir les relire aussi souvent que possible, touché par leur clairvoyance et leur justesse, par l’écho que ces passages suscitent en moi.
C’est totalement subjectif, bien entendu. Mais cela m’arrive rarement, pour être honnête.

Tenez, un exemple parmi tant d’autres :

Tous les enfants pensent que leur mère ne changera jamais. Elle sera toujours jeune et belle (même quand elle est ingrate et déjà plus si jeune à leur naissance). Petit, on croit à la pérennité des mères comme on se fie au lever quotidien du soleil. Nous comptons sur nos mamans pour survivre à tout, demeurer intactes, inépuisables.

Des vies (pas les mieux, pas les pires)

Des réflexions aux pointes aiguisées comme des flèches de Robin des Bois, Agnès Desarthe en décoche un paquet, sur des sujets divers. Le temps qui passe, l’importance de nos choix que bien souvent l’on ne mesure qu’après coup, l’amitié, les embardées étonnantes des élections amoureuses, et bien sûr la famille, les pères, les mères, les frères et sœurs, puis les enfants – entre autres.

Quand on est vieux, on ne sert à rien. C’est comme la matière et l’antimatière. Tout le monde sert à quelque chose sur terre. Sauf nous, les vieux. Nous sommes l’antimatière du monde actif.

De tout ce qui nous lie, la romancière tisse une merveilleuse comédie humaine, vibrante de drôlerie comme de tragédie, et portée par un amour inconditionnel pour la musique – la musique qui, de tous les langages, est sans doute le plus universel et le mieux partagé. Que la narratrice soit instrumentiste, que son enfance soit façonnée par l’art du jeu musical, qu’elle s’en éloigne ou y revienne selon les moments de son existence, ce sont des composantes fondamentales du personnage, l’une de ses plus belles facettes – et elle en compte beaucoup.

Une voix

Ce point de vue doit beaucoup à la voix qui l’exprime. Qu’Agnès Desarthe soit une femme d’esprit, dotée d’un humour réjouissant, n’est pas un scoop pour qui la suit ou la lit un tant soit peu. Mais jamais sans doute son propos n’a été aussi clair, aussi aiguisé, aussi bien canalisé par les mots qu’elle choisit.

De l’humour, dans L’Éternel fiancé, il y en a toujours, mais peut-être moins que dans ses autres livres. Puisque la comédie est humaine, elle est fatalement traversée de drame, de mélancolie, de colère, d’abattement puis d’espoir, de doutes et de questionnements.
Grâce à son récit structuré par juxtaposition (on passe d’un moment de vie à un autre, dans l’ordre chronologique mais au fil de nombreuses ellipses qui concentrent l’intrigue sur l’essentiel), Agnès Desarthe joue d’une large palette existentielle qui lui permet de faire passer son lecteur par tous les états émotionnels, avec délicatesse et sans pathos.

Je pourrais conclure, classique, en disant qu’il s’agit là d’un des plus beaux romans de la rentrée littéraire – ce qui serait une assertion relativement idiote dans la mesure où je n’ai lu à ce jour qu’une trentaine des 521 titres de la dite rentrée.
Je serais plus juste et honnête en affirmant simplement qu’il s’agit de l’un des livres qui m’a le plus touché.
Mais je préfère vous laisser, encore une fois, avec les mots d’Agnès Desarthe, et leur formidable pouvoir d’évocation :

Assise sur le banc, face à l’immeuble dans lequel j’ai grandi et où, d’une certaine manière, je suis encore, serai toujours, fantôme en papier découpé du souvenir, plus tenace et plus vraisemblable que mon être de chair et de sang qui périt un peu plus à chaque seconde, s’éparpille, s’égare, je regarde le carnet que j’ai ouvert sur mes genoux et je relis la mention : « First time I’m truly awake » (Je suis vraiment éveillé pour la première fois). (…) Si je lève de nouveau les yeux vers les fenêtres de mon père, je peux me persuader que mon enfance persiste à s’y dérouler comme dans un cinéma permanent. Qui pourrait me certifier le contraire ? Comment peut-il y avoir un après puisque rien ne s’additionne ?


Badroulboudour, de Jean-Baptiste de Froment

Éditions Aux Forges de Vulcain, 2021

ISBN 9782373050929

212 p.

18 €


Antoine Galland se retrouve un jour dans un hall d’aéroport, en partance pour un club de vacances en Égypte. Madeleine, sa femme, l’a quitté et, pour les vacances, lui a confié leurs deux petites filles.
Antoine a bien besoin de vacances. Il reste éprouvé par son divorce, mais aussi par l’agitation de ces derniers mois, où lui, l’homme discret, maladroit, féru de littérature arabe, s’est retrouvé, bien malgré lui, embrigadé dans une grande opération de communication du jeune Président de la République, Célestin Commode, qui, cherchant la synthèse parfaite pour réconcilier villes et banlieues, jeunes et vieux, modernes et réactionnaires, en même temps qu’une astuce pour relancer la diplomatie arabe de la France, a décidé de remettre au goût du jour Antoine Galland, l’illustre homonyme de notre héros, et traducteur des célèbres
Mille et une nuits.
Mais notre Antoine, dans ce club de vacances, se retrouve pris dans un jeu mystérieux qui consiste à identifier, cachée parmi les vacanciers, la femme parfaite : Badroulboudour.


Je suis très admiratif des auteurs capables de rassembler en deux cents pages à peine un nombre considérable d’informations, de strates de lecture et de considérations pertinentes sur la vie, tout en donnant l’impression de s’amuser follement – et en transmettant ce plaisir à son lecteur avec la plus grande générosité.

C’est le pari tenté et relevé haut la main par Jean-Baptiste de Froment pour son deuxième roman (après État de nature, paru en 2019 aux Forges de Vulcain). Un pari tout entier contenu dans son titre, à la fois exotique, chantant et énigmatique – en tout cas, pour toute personne qui, comme moi, ne connaît rien ou presque des Mille et une nuits.
Badroulboudour est le véritable nom de la princesse dont s’éprend Aladdin dans le conte éponyme. Badroulboudour, et non Jasmine, ainsi que le fait croire le dessin animé Disney depuis 1993 (le fameux studio aux grandes oreilles n’en étant pas à son coup d’essai lorsqu’il s’agit de simplifier et d’édulcorer des histoires beaucoup plus complexes que leur transcription pour bambins sur grand écran, cf. en vrac Peter Pan, Bambi ou La Reine des neiges, entre autres).

J’avoue sans honte que je l’ignorais. Je savais, en revanche, qu’Aladdin n’était pas un authentique conte des Mille et une nuits, tout comme Ali Baba et les quarante voleurs. Mais j’ignorais – encore – que ces deux histoires, et d’autres du célèbre recueil, étaient l’œuvre de leur découvreur et traducteur français, Antoine Galland.
Après avoir dévoré le roman de Jean-Baptiste de Froment, me voici désormais beaucoup plus savant sur ce sujet, d’autant plus que le romancier nous embarque dans cette grande page de la littérature avec légèreté et simplicité, sans jamais donner l’impression d’étaler sa science.

Il en résulte un roman érudit, ce qui ne signifie pas pour autant pompeux ou ennuyeux, arrogant ou condescendant. Que nenni, mes bons amis ! Au contraire, Jean-Baptiste de Froment ne perd jamais de vue son objectif romanesque : raconter une bonne histoire, et toujours faire en sorte que celle-ci avance dans la bonne humeur, tout en se nourrissant mine de rien de l’intelligence et de la richesse de son contenu.
En concevant cette intrigue d’homonyme contemporain, et en balançant notre pauvre Antoine Galland d’aujourd’hui dans le Kloub, succédané affligeant de club de vacances façon Bronzés, il arrime son intrigue du côté de la comédie, qu’il émaille d’un humour discret mais constant, d’une ironie délicieuse et d’un sens réjouissant de la dérision. Et s’offre le plaisir d’une petite galerie de personnages croquignolets, des petites filles tornades du héros à l’insupportable animateur en chef en passant par le meilleur ami lourdingue.

Jean-Baptiste de Froment y ajoute naturellement :
– une observation sociologique qui ne manque pas de piquant (le cadre du club de vacances est particulièrement bien exploité),
– un regard rapide mais stimulant sur l’orientalisme,
– un ravissant coup de griffe contre l’opportunisme des récupérations politiques (Antoine Galland premier du nom est choisi par le Président de la République pour entrer au Panthéon, dans l’objectif de « rassembler la Nation »),
– ou encore une jolie réflexion sur la porosité entre la réalité et la fiction, mise en abyme dans le roman même puisque certains rebondissements sèment le doute au point qu’on ne sait plus ce qui est vrai ou non sur les conditions dans lesquelles Les Mille et une nuits nous sont parvenues…

Oui, oui, tout ça ! Et en seulement deux cents pages.
Comme quoi, comme dirait une célèbre publicité caféinée, ce n’est pas la peine d’en rajouter.

Bon, donc, si je résume, nous avons : de l’esprit, de l’humour, de l’intelligence, de l’érudition, de la dérision, du mystère, du suspense, un soupçon de machiavélisme, et un joyeux coup de folie en guise de final (je ne vous en dis évidemment pas plus). Le tout s’intitule Badroulboudour, et constitue un véritable graal de librairie : un livre à la fois drôle, léger (au sens le plus pétillant du terme), éclairant et pertinent.
Bref, à ne pas manquer !

P.S. : ah oui, une dernière chose ! Badroulboudour est aussi une jolie histoire d’amour. Même si on ne le comprend pas tout de suite… mais cela ne gâche rien, au contraire !


À première vue : la rentrée Verdier 2021


Intérêt global :


Je ne me retrouve pas si souvent dans le riche et souvent exigeant catalogue des éditions Verdier, mais quand cela se produit, ma satisfaction de lecteur atteint souvent des hauteurs très estimables.
Cette année, je suis donc très heureux de retrouver Antoine Wauters, l’un de leurs auteurs qui m’a fait la plus forte impression il y a trois ans avec une double parution : Moi, Marthe et les autres, et le sublime Pense aux pierres sous tes pas.
Le programme sera riche de trois autres publications, dont les contrastes sont à l’image de la diversité à l’œuvre sous les célèbres couvertures jaunes de Verdier.


Mahmoud ou la montée des eaux, d’Antoine Wauters (en cours de lecture)

Syrie. Un vieil homme rame à bord d’une barque, seul au milieu d’une immense étendue d’eau. En dessous de lui, sa maison d’enfance, engloutie par le lac el-Assad, né de la construction du barrage de Tabqa, en 1973.
Fermant les yeux sur la guerre qui gronde, muni d’un masque et d’un tuba, il plonge – et c’est sa vie entière qu’il revoit, ses enfants au temps où ils n’étaient pas encore partis se battre, Sarah, sa femme folle amoureuse de poésie, la prison, son premier amour, sa soif de liberté.
Pour ce nouveau texte, Antoine Wauters choisit une forme narrative proche de la poésie (qu’il pratique également en tant qu’auteur et éditeur en Belgique), créant ainsi un rythme à la fois hypnotique et mélancolique, évocation des lentes plongées dans le lac de son vieux héros qui réveillent les souvenirs.
C’est beau, tragique, sobre et poignant. Une nouvelle couleur sur la palette chatoyante de l’écrivain.

Monsieur Faustini part en voyage, de Wolfgang Hermann
(traduit de l’allemand (Autriche) par Olivier Le Lay)

Monsieur Faustini est un vieil homme vivant seul avec son chat à Hörbranz, près du lac de Constance. Il porte toujours le même veston qui est devenu presque une part de lui. Il apprécie le calme de sa vie et une simple visite chez le coiffeur est un événement notoire. Toutefois, plusieurs aventures bouleversent son quotidien, au point de le faire rêver d’aller en Afrique.
L’éditeur annonce un « petit chef d’œuvre d’humour et de fantaisie ». On passera sur le galvaudé « chef d’œuvre » (même petit… d’ailleurs, un chef d’œuvre peut-il être petit ? Vous avez quatre heures) pour se contenter d’une belle promesse de légèreté, bien agréable par les temps qui courent.

Les ouvertures, d’Antonio Moresco
(traduit de l’italien par Laurent Lombard)

Trois étapes de la vie du narrateur – les années du séminaire, celles de l’activisme politique et celles du début de ses ambitions littéraires -, trois instantanés de l’histoire contemporaine : les années 1950 à 1960, les années 1970 et les années 1980 et 1990.
À première vue, avec ses 704 pages et son sujet aussi ambitieux que sérieux, ce ne devrait pas être le livre le plus abordable du grand romancier italien, révélé en France il y a sept ans par La Petite lumière (qui sort en poche en septembre).

D’oncle, de Rebecca Gisler

À la faveur d’un séjour chez son oncle, la narratrice entreprend une étude systématique de ce drôle de bout d’homme à l’hygiène douteuse, aux manies bizarres, à la santé défaillante, aux proportions anormales, définitivement trop petit, trop gros et trop boiteux pour ce monde.
L’occasion de sonder par extension l’histoire de toute une famille, aussi bizarre et biscornue que n’importe quelle famille… ou peut-être un peu plus que les autres tout de même.
Premier roman.


BILAN


Lecture en cours :
Mahmoud ou la montée des eaux, d’Antoine Wauters

Lecture potentielle :
Monsieur Faustini part en voyage, de Wolfgang Hermann

Lecture hypothétique :
D’oncle, de Rebecca Gisler


Les embrouillaminis, de Pierre Raufast

Éditions Aux Forges de Vulcain, 2021

ISBN 9782373051063

350 p.

20 €


Un petit garçon prénommé Lorenzo habite avec ses parents dans une maison de la vallée de Chantebrie. Un jour, la maison voisine est mise en vente. Qui va venir y habiter ? Le jour de la visite, quel temps fera-t-il ? Et que va-t-il se passer ensuite ? Ce jour-là aura-t-il une influence sur le destin d’adulte de Lorenzo ?
La vie est faite de choix et de circonstances qui, souvent, nous échappent. En général, dans un roman, l’auteur impose ces conditions. Cette contrainte, Pierre Raufast décide de s’y dérober, et d’inviter le lecteur à collaborer à l’évolution du récit.
La vie de Lorenzo est entre vos mains. À vous de jouer.


Dans La Grande Librairie du 2 juin, en présentant le nouveau livre de Pierre Raufast, François Busnel a décrété que ce roman « ne ressemble à rien ». Ce n’est pas tout à fait exact. Un grand nombre de lecteurs ayant grandi dans les années 80 et 90 et ayant pratiqué la collection des Livres dont vous êtes le héros seront familiers du dispositif narratif proposé ici par le romancier. (Du reste, l’auteur en parle dans l’émission, et Busnel en présente un exemplaire.)
Ce qui est vrai, en revanche, c’est que ce n’est pas le genre de choses qu’on a l’habitude de croiser en littérature « adulte ». Et ça, c’est drôlement chouette.

Le principe est simple : à la fin de chaque chapitre ou presque, un choix vous est proposé, qui va décider de la suite des aventures de Lorenzo et vous balancer, soit au chapitre suivant, soit cent pages plus loin ou cinquante pages avant. Soit au fin fond du Mexique, soit dans la cathédrale de Chartres, ou au creux de la vallée de Chantebrie ou dans les couloirs d’une prison.
Véritable régalade de déconstruction narrative, Les embrouillaminis rafraîchit le plaisir de la lecture en en brisant le naturel linéaire, et en vous baladant aux quatre coins du livre à l’aide d’allers-retours de plus en plus jouissifs. De la sorte, impossible de savoir si vous êtes proche de la fin (ou plutôt d’une fin) de l’histoire, et encore plus comment quelques conséquences vont solder vos choix.

Si Les embrouillaminis s’avère un roman extrêmement ludique, il n’est pas pour autant superficiel. La vie… non, les vies de Lorenzo sont à l’image de n’importe quelle existence, et répondent en creux à la question qui nous a tous taraudés un jour : que se serait-il passé si, tel jour, j’avais fait tel autre choix plutôt que celui qui m’a amené à mon existence actuelle ?
Pierre Raufast étoffe le parcours de son héros de nombreuses péripéties romanesques, mais au fond, les différentes trajectoires de Lorenzo, aussi fantasques qu’elles puissent être à l’occasion, sont riches des mêmes étapes que n’importe quelle existence ordinaire. Il y a des rencontres, des passions, des déceptions, des trahisons, des amitiés, de l’amour et des ruptures. Il y a la vie, dans toute son habituelle humanité. De telle sorte que, dans les choix de Lorenzo, on reconnaît parfois les siens, de près ou de loin.

C’est aussi, bien sûr, une réflexion sur l’écriture, et sur les choix qui président à l’acte de raconter une histoire. Pourquoi tel personnage plutôt qu’un autre ? Pourquoi tel rebondissement ? L’histoire telle qu’elle est racontée est-elle la meilleure, aurait-il été possible de faire mieux, ou d’une manière totalement différente pour, finalement, raconter la même chose ?
Pour quiconque a déjà écrit, ou simplement réfléchi sur les coulisses de l’écriture, sur les mystères de la narration, c’est évidemment une confrontation excitante à cette magie insaisissable consistant à inventer des histoires – qui n’a pas plus de réponse toute faite qu’il n’y a de meilleur récit qu’un autre dans Les embrouillaminis.

Roman festif et stimulant, Les embrouillaminis est l’un des rares livres dont on a envie de reprendre la lecture juste après avoir touché le mot « fin », histoire de découvrir les nombreuses autres surprises qu’il recèle. J’ai exploré différentes variations avant de le reposer pour passer à ma lecture suivante (c’est que la rentrée littéraire commence à se bousculer au portillon), mais il est certain que j’y retournerai à l’occasion, pour le plaisir de me laisser à nouveau mener par le bout du nez, avec ma totale complicité.
Une superbe réussite qui me donne envie en outre d’approcher les livres précédents de Pierre Raufast, dont les titres (La Fractale des raviolis, La Baleine thébaïde, La Variante chilienne…) sont autant de promesses d’autres moments joyeux de littérature.


P.S.: quelque part dans le livre, il y a un chapitre déconnecté des autres. Je ne vous dis pas lequel, histoire de vous laisser le plaisir de tomber dessus par hasard – ou pas… et de découvrir ce qu’il raconte !
P.S.2 : l’une des fins des Embrouillaminis suggère d’aller lire La Baleine thébaïde pour connaître la suite des aventures du narrateur. Pierre Raufast est décidément un petit malin :)


On cause un peu partout des Embrouillaminis, et c’est heureux ! Voyez plutôt chez Cultur’elle, Ma collection de livres, Lilylit, Quintessencelivres, Mémo-émoi


Un flic bien trop honnête, de Franz Bartelt

Éditions du Seuil, 2021

ISBN 9782021479348

208 p.

17,90 €


Dans une petite ville de province, un assassin prolifique terrorise les arrêts de bus et les passages piétons : plus de quarante cadavres sont à déplorer. Quatre ans que l’inspecteur Gamelle, dépressif et fraîchement largué, ainsi que le bourrin, son adjoint cul-de-jatte, pataugent dans la semoule. Quatre ans que les astres refusent de s’aligner pour leur donner une piste. Sacré Saturne !
Bien loin de laisser tomber l’affaire, Gamelle sera amené à se poser les mauvaises questions, à se méfier des bonnes personnes et à suivre les idées saugrenues d’un aveugle particulièrement intrusif…


Je suis très loin de bien connaître l’œuvre abondante de Franz Bartelt, grand bonhomme humble, drôle et fichtrement sympathique que j’ai eu le bonheur de côtoyer durant trois jours à l’occasion d’une récente édition des Quais du Polar. Mais je garde un excellent souvenir d’Hôtel du Grand Cerf, du culte Jardin du bossu ou du Fémur de Rimbaud. Aussi attaquais-je ce nouveau roman avec joie et espoir d’un bon moment.
Raté, hélas.

On retrouve dans Un flic bien trop honnête les ingrédients typiques du cocktail Bartelt : des personnages iconoclastes aux noms improbables, une situation de départ invraisemblable qui dégénère dans la bonne humeur, une intrigue tordue dont l’aspect policier passe très vite au second plan, des rebondissements insensés…
Sauf que le tout semble avoir été assemblé par-dessus la jambe – si vous me passez l’expression étant donné qu’un des protagonistes est cul-de-jatte.

Le roman démarre pourtant bien, entre le coup de sang de l’inspecteur qui cogne gratuitement un aveugle, la description hilarante de son bureau arrangé « comme dans un de ces films français qui singent les séries américaines », et l’entrée en scène de personnages tous plus barrés les uns que les autres.
Très vite, cependant, l’intrigue trop ténue peine à faire tenir le tout ensemble, et ne sert qu’à dérouler une suite de dialogues certes brillants, voire réjouissants à l’occasion, mais qui ne suffisent pas à susciter un réel intérêt sur la longueur.

Du reste, le roman, fort bref, souffre d’une conclusion totalement bâclée, à tel point que j’ai cru qu’il manquait des pages dans l’exemplaire numérique que j’ai lu. Le coupable est prévisible, le principal rebondissement final aussi, et la chute donne vraiment l’impression que l’auteur a renoncé lui-même à poursuivre par manque d’intérêt pour sa propre histoire.
A moins qu’il ait réalisé les limites de son exercice, en glissant dans les dernières lignes cet aveu signé de l’assassin :

« Peut-être mes crimes sont-ils un peu trop littéraires…, se navrait-il. Évidemment, c’est le risque quand on ne veut voir que le côté récréatif des choses ! »

Reste un moment de lecture plaisant, grâce au style enlevé et au délicieux humour décalé de Franz Bartelt ; hélas, aussi vite oublié qu’il est terminé.


Qu’en pense-t-on ailleurs sur la blogosphère ? Sonia Boulimique des livres est tout aussi réservée que moi, tout comme L’œil de Sauron, tandis que Clete sur Nyctalopes déclare sa flamme à Franz Bartelt (avec mesure toutefois), ainsi que The Killer inside me, plus enthousiaste.


Les petites reines, de Clémentine Beauvais

Éditions Sarbacane, coll. Exprim’, 2015

ISBN 9782848657684

272 p.

15,50 €


À cause de leur physique ingrat, Mireille, Astrid et Hakima ont gagné le « concours de boudins » de leur collège de Bourg-en-Bresse. Les trois découvrent alors que leurs destins s’entrecroisent en une date et un lieu précis : Paris, l’Élysée, le 14 juillet.
L’été des « trois Boudins » est donc tout tracé : destination la fameuse garden-party de l’Élysée. Et tant qu’à monter à Paris, autant le faire à vélo – comme vendeuses ambulantes de boudin, tiens !
Ce qu’elles n’avaient pas prévu, c’est que leur périple attire l’attention des médias… jusqu’à ce qu’elles deviennent célèbres !!! Entre galères, disputes, rigolades et remises en question, les trois filles dévalent les routes de France, dévorent ses fromages, s’invitent dans ses châteaux et ses bals au fil de leur odyssée. En vie, vraiment.


Après avoir été bluffé par Songe à la douceur, me voici sous le charme des Petites reines.

Clémentine Beauvais réussit ici un roman désopilant sur des sujets pourtant délicats, potentiellement anxiogènes : le harcèlement scolaire, la discrimination sous toutes ses formes (physique, intellectuelle, sociale), le handicap et les traumatismes causés par la guerre.
Autant de thèmes pas forcément Rire & Chansons, mais dont la romancière s’empare sans complexe pour les dédramatiser à grands coups d’humour, de solidarité et d’amitié.

Attention, dédramatiser ne signifie pas minimiser. Clémentine Beauvais aborde ces sujets en profondeur, avec le sérieux requis, mais les rend d’autant plus accessibles et faciles à comprendre qu’ils sont traités avec drôlerie, empathie et sans pathos.

La réussite du livre tient en grande partie à son ton : enchanté par la gouaille et l’auto-dérision féroce qui constituent les armes majeures de Mireille, la narratrice, Les petites reines manipule les émotions les plus extrêmes sans avoir l’air de se soucier qu’elles peuvent lui exploser à la figure à tout instant.
Les personnages sont d’une solidité à toute épreuve, qu’il s’agisse de trois filles, de leur accompagnateur Kader alias le Soleil (grand frère d’Hakima, rescapé de guerre ayant perdu ses jambes et tous ses hommes lors d’un guet-apens, formidable acolyte de nos trois héroïnes), mais aussi de leurs adversaires, adolescents ou adultes, dont Clémentine Beauvais n’oublie jamais de cerner les motivations, qu’elles soient justes ou non.

Au passage, la romancière se joue des réseaux sociaux et de la presse, dont elle stigmatise les (nombreuses) dérives autant que les bienfaits (occasionnels), toujours avec cocasserie, et à l’occasion une ironie mordante qui venge avec jubilation de tant d’avanies médiocres.

Roman initiatique, road trip bourré d’énergie qui offre un joli voyage à travers la France, véritable profession de foi en la capacité des gens à se montrer généreux pour peu qu’on leur montre le bon exemple, Les petites reines est un rayon de soleil dont la lecture fait un bien fou et redonne un peu de foi en l’humanité.
Certains esprits chagrins lui reprocheront peut-être de faire preuve d’un peu trop d’optimisme, mais on les laissera ronchonner dans leur coin. On a trop besoin d’éclaircies dans nos vies, y compris littéraires, pour en bouder une aussi lumineuse lorsqu’elle se présente.


Un voisin trop discret, de Iain Levison

Éditions Liana Levi, 2021

ISBN 9791034904006

224 p.

19 €

Parallax
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Fanchita Gonzalez Batlle


Pour que Jim, chauffeur Uber de soixante ans, voie la vie du bon côté, que faudrait-il ? Une petite cure d’antidépresseurs ? Non, c’est plus grave, docteur. De l’argent ? Jim en a suffisamment. Au fond, ce qu’il veut, c’est qu’on lui fiche la paix dans ce monde déglingué. Et avoir affaire le moins possible à son prochain, voire pas du tout.
Alors, quand sa nouvelle voisine, flanquée d’un mari militaire et d’un fils de quatre ans, lui adresse la parole, un grain de sable se glisse dans les rouages bien huilés de sa vie solitaire et monotone. De quoi faire exploser son quota de relations sociales…


À chaque fois que je lis Iain Levison, je suis stupéfait par deux choses : l’énergie fluide avec laquelle il conduit ses intrigues, et sa capacité à stigmatiser aberrations sociales ou politiques et mauvais penchants humains tout en maintenant à flot une suffisante dose d’espoir et d’empathie pour ne pas sombrer.

Ces ingrédients sont à nouveau réunis dans Un voisin trop discret, pour une nouvelle réussite du romancier. On retrouve également la minutie avec laquelle il élabore, mine de rien, des mécanismes narratifs implacables, poussant protagonistes et antagonistes vers des destins aussi inéluctables que parfaitement justifiés.
Voir la machine dévoiler peu à peu les rouages précis de son moteur est un vrai régal, qui pousse à tourner les pages au plus vite pour découvrir où Iain Levison souhaite (et parvient sans coup férir) à nous entraîner.

Le titre original, Parallax – plus risqué que celui choisi par Liana Levi -, renvoie à une notion d’astronomie qui, pour le dire très vite et très simplement, qualifie un déplacement de l’observateur occasionnant une variation de point de vue sur un seul et même objet étudié.
C’est exactement ce que fait Levison pour densifier son propos sans pour autant allonger la sauce ni multiplier en vain les pages : tout en faisant avancer l’intrigue, il change de point de vue sur les mêmes faits en les faisant considérer à tour de rôle par des personnages différents. Une solution narrative remarquable pour réussir un roman brillant et profond en à peine 200 pages – oui, c’est possible, et oui, c’est très bien ainsi.

Sans être hilarant (ce n’est pas le but), le roman fait naître de précieux sourires, par son ironie discrète et son entêtement à offrir à ses personnages le sort qu’ils méritent.
Oui, il y a quelque chose de bizarrement moral dans la conclusion du livre (sans que l’auteur assène quoi que ce soit de définitif pour autant ni ne cède à une horrible démagogie), une manière de punir ou de récompenser les uns et les autres qui, sous d’autres plumes, aurait fait grincer des dents ou lever les yeux au ciel, mais qui, chez Levison, se dégage du piège des bons sentiments et de la facilité pour paraître un juste retour des choses.
En évitant de trop en dire, bien entendu, l’apparition du vieux flic dans le dernier quart de l’histoire, et la manière réjouissante dont l’écrivain exploite ce personnage en jonglant entre les attendus de la figure et son savant détournement, sont un bel exemple du talent de Levison.

Je ne sais pas si, comme le clame son bandeau avec impudence et un rien d’opportunisme, Un voisin trop discret est « le vaccin contre la morosité ». Mais c’est une belle pierre de plus dans le jardin d’un auteur dont je vous recommande chaleureusement la lecture.


Comme souvent, le nouveau roman de Iain Levison est bien accueilli. Voyez plutôt chez Actu du Noir, Encore du noir, The Killer inside me, Diacritik


Les Fragiles, de Maud Robaglia

Éditions du Masque, 2021

ISBN 9782702449790

200 p.

19 €


Jérémiade n’est pas dupe. Elle sait bien que sa fille, la parfaite petite ménagère, et son gendre, chief happiness officer, ne sont pas aussi joyeux et équilibrés qu’ils prétendent l’être. Personne ne l’est. Surtout pas elle, dont la vie se résume depuis quelque temps à vérifier la solidité des plafonniers.
Jérémiade travaille au Parfait Nettoyeur, où elle vend des shampouineuses à moquette et des aspirateurs. Tout nettoyer la calme, l’aide à contenir ses larmes dans un monde où le moindre signe de faiblesse est devenu suspect.
Depuis que le pays connaît une vague de suicides sans précédent, faire part de ses états d’âme expose à rejoindre le camp des Fragiles, et les Fragiles, on les isole, on les enferme et on les traite. Car si la fragilité est contagieuse, il faut l’éradiquer. Afficher son bonheur devient alors une question de survie.
Mais Jérémiade n’a jamais su faire semblant…


Vous l’aurez sans doute compris à la lecture de ce résumé, Les Fragiles n’est pas un polar, bien qu’il soit publié sous le célèbre logo du masque de commedia dell’arte transpercé d’une plume. Cela fait longtemps que les éditions du Masque ne se résument pas à Agatha Christie, l’auteure fleuron de la maison, et prennent souvent le risque de sortir des sentiers battus. Elles ont publié, par exemple, les deux premiers romans de Ron Rash (noirs, certes, mais Serena en particulier est loin du polar). Tout comme les romans inclassables et réjouissants du duo Bretin & Bonzon (la trilogie Complex).

Bref, le premier roman de Maud Robaglia est à sa place ici, avec sa proposition d’intrigue hybride mêlant dystopie et réflexion sociologique.
Bien campée sur son idée de départ (bienvenue dans un monde où l’obligation d’être heureux condamne toute tentation de faiblesse et fait de la dépression un motif d’exclusion sociale et d’emprisonnement), la néo-romancière décline son propos d’un style percutant, volontiers perturbant, qui évite de plomber le lecteur ou de céder à la facilité d’un ton larmoyant ou sentimental.

En adoptant le point de vue d’une Fragile, la paradoxalement mal-nommée Jérémiade (car elle ne se plaint jamais, s’évertuant à souffrir en silence et en secret), sans en faire la narratrice du récit pour autant, Maud Robaglia impose au lecteur une vision hachurée et instable des événements.
Tout est passé au tamis de l’accablement émotionnel qui plombe le quotidien de l’héroïne, lui conférant par contre-coup un humour souvent dévastateur et un regard intraitable sur les travers des autres, sur leur entêtement artificiel à paraître heureux, sur le cynisme du monde politique acharné à stigmatiser les Fragiles, boucs-émissaires idéaux qui évitent de parler d’autre chose.

La brièveté salutaire du roman lui évite de s’enliser, d’autant que Maud Raboglia, quand on pense le récit sur le point de s’embourber, le redresse d’une pichenette très habile qui alimente les thèmes du livre de feux nouveaux.
Elle n’hésite d’ailleurs pas à pousser très loin sa logique de surprise et à exploiter les capacités de son monde légèrement futuriste, en concluant d’un dernier chapitre totalement inattendu, si déstabilisant qu’il m’a fallu le relire deux fois pour tenter d’y saisir un sens (d’autant que la romancière pratique volontiers l’ellipse et laisse au lecteur le soin de boucher tout seul pas mal de trous).

De prime abord, ce final (très ouvert, qui plus est) peut paraître un peu confus, et frustrant. Il souligne en réalité la détermination de Maud Robaglia à assumer la rigueur singulière de son propos, et sa foi en l’intelligence de ses lecteurs, à leur capacité à jouer avec son texte pour en tirer matière à réflexion.
Un coup d’essai puissant, qui donne très envie de guetter la suite d’une œuvre à laquelle la tiédeur et le conformisme semblent d’ores et déjà interdits.


Je dois la lecture de ce roman à mon ami Yvan et à son avis très élogieux publié sur son blog Émotions.
Retrouvez également les chroniques de Cathulu et Alex Mot-à-Mots.


Presqu’îles, de Yan Lespoux

Éditions Agullo, coll. Agullo Court, 2021

ISBN 9791095718901

192 p.

11,90 €


Tu connais le Médoc ? Si oui, tu y vis peut-être. Ou tu y as passé suffisamment de temps, en vacances ou quoi, pour pouvoir me répondre avec aplomb : « Ouais mon gars, je connais le Médoc. »
Et toi, tu ne connais pas le Médoc ? Ben moi non plus. Je n’y suis jamais allé. Pas par défiance ou manque d’intérêt, hein. C’est juste qu’on ne peut pas aller partout.
De toute façon ce n’est pas grave. Tu peux maintenant (re)découvrir ce coin de France sans bouger tes orteils plus loin que ta librairie. Là, tu demandes Presqu’îles, de Yan Lespoux, aux éditions Agullo, et hop !, c’est parti. Dépaysement assuré, le tout sans prendre le risque de te faire traiter de Parisien parce que tu n’es pas du coin.
Ou pire, de Bordelais.

Blague à part, je ne vais pas être original, étant donné que la blogosphère et nombre de libraires l’ont déjà fait avant moi, mais je veux vous dire tout le bien que je pense de Presqu’îles.
D’abord parce que ces textes, ancrés dans un décor bien précis, avec ses paysages de landes, de dunes, de bord de mer, mais aussi de forêts sauvages, de pistes cahoteuses qui se perdent dans les bois, ces textes qui racontent le Médoc véritable en long en large et en travers, ces textes sont tout sauf de la « littérature régionale » ou « de terroir ». Je mets des guillemets parce que l’expression est devenue péjorative, à force d’être galvaudée par d’innombrables parutions peu qualitatives débouchant parfois sur des téléfilms France 3 médiocres ou des sagas de l’été TF1.

Je mets des guillemets pour ne pas que vous vous braquiez parce que vous détestez ce genre de productions dénuées de saveur. Ce serait dommage. Presqu’îles est une ode pudique au Médoc quotidien, à son rythme, à ses habitants, à ses habitudes. Oui, mille fois oui, et c’est passionnant.
Mais cet art de l’observation local, du cliché ethnographique, Yan Lespoux le place entièrement au service de la littérature – dans ce pays magique, dénué de frontières, où les caractères deviennent des personnages emblématiques, des figures représentatives, qui en disent plus long que ce qui est écrit, et où les paysages, bien que précis, en évoquent tant d’autres, ailleurs ou intérieurs.

Les personnages de Presqu’îles sont familiers, on les connaît, on les croise tous les jours, même sans vivre dans le Médoc ni y être jamais allé. Ils sont nos voisins, nos amis, nos ennemis, parfois nous aussi. Ils résonnent en profondeur, avec empathie. Ils nous touchent, nous révoltent, nous attendrissent, parce que Yan Lespoux, de son écriture tout en retenue, dénuée de pathos, leur donne une humanité à la fois singulière, proche et indispensable.

On passe par tous les états d’esprit au fil des nouvelles du recueil. Certaines sont drôles, d’autres tragiques. D’autres encore discrètement poétiques, ou ironiques, ou cocasses, ou mélancoliques. Le tout sans rupture de ton, grâce au style maîtrisé de Yan Lespoux qui nous fait glisser de l’une à l’autre comme si des passerelles invisibles les reliaient, et que tous leurs personnages étaient plus ou moins les mêmes, tout en défendant leurs caractères propres, leurs idées, leurs perceptions de la vie.

Et puis, je veux dire tout le bien que je pense de Presqu’îles parce que c’est un recueil de nouvelles.
« Ouais d’accord, mais moi j’aime pas les nouvelles. »
Ta gueule.
Pardon, mais il faut arrêter de dire ça. Surtout quand on n’en lit jamais, ou si peu. C’est comme les épinards, tu ne peux pas dire que tu n’aimes pas si tu n’as jamais goûté à ceux que prépare ma belle-mère. Bon, c’est une comparaison foireuse, ma belle-mère pourrait me faire manger à peu près tout, sauf des épinards. Elle a essayé, hein, mais ça n’a pas marché. Chacun ses limites.

Bref, en dépit de mes longues années en librairie, émaillées de plusieurs vitrines entièrement dédiées à la forme courte, je ne sais toujours pas pourquoi les Français se méfient autant des nouvelles, alors que chez les Anglo-Saxons, elles offrent souvent leurs lettres de noblesse à nombre de jeunes écrivains.
Écrire des nouvelles, c’est difficile. Il faut faire entrer tout un monde en quelques pages. Et, souvent, conclure par une belle chute, comme un point final bien appuyé à la fin d’une dictée. Certains grands romanciers sont incapables d’en écrire, ou quand ils s’y essaient, ils se ramassent. C’est dire à quel point ce n’est pas donné à tout le monde.

Yan Lespoux signe des débuts éblouissants avec un très beau recueil de nouvelles, et il faut le saluer pour cette splendide réussite.
Tout comme il faut saluer son éditeur, Agullo, qui s’offre en plus le luxe de déposer cette parution dans l’écrin d’une nouvelle collection. Comme son nom l’indique, Agullo Court sera dédiée à la forme brève. Le tout dans un format spécifique, semi-poche comme l’on dit, à prix très modéré (11,90 € ici, pour un recueil de presque 200 pages, c’est un effort remarquable) et doté d’une maquette hyper jolie et agréable à manipuler.

Du très, très bon boulot.


Jésus Christ président, de Luke Rhinehart

Éditions Aux Forges de Vulcain, 2020

ISBN 9782373050653

458 p.

20 €

Jesus Invades George : An Alternative History
Traduit de l’anglais ((États-Unis) par Francis Guévremont


Alors que sa présidence s’achève sans éclat, George W. Bush, un matin, se trouve possédé par… Jésus ! Le Fils de Dieu, irrité que le nom de son Père soit prononcé en vain pour justifier tout et n’importe quoi, a décidé de descendre sur terre.
Le président des États-Unis devient ainsi la marionnette du Christ afin d’établir un monde plus juste et équitable.
Mais c’était sans compter sur l’administration républicaine qui a porté Bush au pouvoir et voit d’un très mauvais œil ces étranges idées de partage, de générosité et de paix…


Se glisser dans la tête de George Walker Bush, faut avoir envie de se faire du mal. C’est plutôt mal fréquenté là-dedans.
En revanche, si on imagine que le Fils de Dieu, Jésus Christ himself, décide de s’incruster sous ce crâne pour tenter d’intervenir sur la vie des hommes et essayer de les rendre meilleurs en prêchant par sa bouche, il y a tout de suite plus moyen de s’amuser.

Spécialiste en idées de départ loufoques, le romancier américain Luke Rhinehart fait plus que relever le défi.
Celui qui avait imaginé l’histoire d’un homme jouant aux dés toutes les décisions de sa vie, y compris les pires (L’Homme-Dé, bien sûr), ou une invasion d’extra-terrestres en forme de ballons de plage poilus, venus sur Terre pour convaincre les humains que jouer et rigoler sont plus importants qu’amasser du pognon ou faire la guerre (Invasion), se lance dans cette aventure politico-spirituelle avec la malice des sales gosses décidés à semer un chaos salvateur tout autour d’eux.

(Si vous êtes arrivé au bout de la phrase ci-dessus sans périr d’asphyxie, félicitations. Il fallait le faire. J’aurais pu la réécrire, mais non. Il faut savoir aller au bout de ses bêtises.)

Comme on peut l’imaginer avec un tel résumé, Jésus Christ Président réserve de bons moments de rigolade, le plus souvent aux dépens des personnages, à commencer par Bush Junior. Le fils de Papa-Fait-La-Guerre-En-Irak n’avait besoin de personne pour se ridiculiser aux yeux du monde (qui a oublié l’affaire du bretzel ?). Rhinehart n’a donc pas besoin de l’épargner, et nous régale de ses idioties involontaires, de ses réflexions pathétiques et de ses aventures affligeantes.
George n’est pas le pire de la bande, cependant ; et on finit même, bizarrement, par le trouver… peut-être pas sympathique, mais attachant, à sa manière – la magie de la fiction, hein.

Non, ceux qui prennent cher, ce sont les autres. Dick (Cheney, vice-président), Don (ald Rumsfeld, Secrétaire d’Etat à la Défense), Kark (Rove, conseiller occulte du président), trio infernal en tête du pont, voient leur marionnette préférée échapper à tout contrôle, et dire tout haut ce que plein de gens espèrent ou pensent tout bas. De quoi gêner leurs ambitions personnelles, et les pousser à faire jaillir ce qu’il y a de plus abject en eux.
Autant dire qu’il y a de la matière, et que Rhinehart ne se prive guère d’exposer le pire du pire politicien, opportuniste, manipulateur, à mille lieux de l’intérêt public et du peuple que ces salopards sont censés servir.

Bien loin de se résumer à une pantalonnade ridiculisant l’ancien Chef d’État américain, Jésus Christ Président, comme tout bon roman de Luke Rhinehart, révèle son intelligence et sa férocité par en-dessous. Et s’avère un brûlot impitoyable sur la politique des États-Unis, de quelque bord que ce soit. Car n’allez pas croire que seuls les Républicains en prennent pour leur grade. Dépassés, velléitaires, empêtrés dans leurs contradictions, les Démocrates subissent eux aussi la mitraille de plein fouet.

Alternant comédie débridée (les voyages impromptus de Bush en Cisjordanie ou en Irak valent leur pesant de cacahuètes) et violente satire humaine et politique, Jésus Christ Président réussit le pari de l’alliance parfaite entre le divertissement, la pertinence et la profondeur.
Cette troisième traduction française de Luke Rhinehart, tricotée à merveille par Francis Guévremont, confirme l’importance de l’œuvre du bonhomme au-delà de son seul Homme-Dé, longtemps seul publié chez nous et devenu arbre qui cachait la forêt.

On ne peut donc que remercier les Forges de Vulcain de continuer leur travail d’édition complète des œuvres de Rhinehart, et trépigner en attendant la suite. Un fameux lot de consolation, qui permettra de faire vivre longtemps l’univers romanesque d’un auteur qui vient juste de nous quitter, et qui mérite d’être largement découvert.


Chroniques à venir et lecture en cours

Hello tout le monde !

Maintenant que le feuilleton des élections américaines est (à peu près) terminé – j’avoue que ça a pas mal occupé mes journées la semaine dernière -, on va tâcher de reprendre le fil des chroniques sur le blog.

La semaine prochaine, on causera donc d’un des romans que j’attendais le plus en cette rentrée littéraire décidément pas comme les autres (Requiem pour une Apache, de Gilles Marchand, éditions Aux Forges de Vulcain), mais aussi zombies, vampires, Cthulhu et autres monstres ancestraux s’ébattant joyeusement dans l’imagination fertile de Chrysostome Gourio (La Brigade des Chasseurs d’Ombres – Wendigo, éditions Sarbacane).


Sinon, côté lecture en cours, je continue à suivre le catalogue des Forges de Vulcain, avec l’une des parutions du mois d’octobre :

Un livre choisi d’abord pour sa superbe couverture (signée Théophile Navet) et pour l’éditeur, mais aussi – tout de même – pour son résumé plutôt intrigant qui mêle polar et fantastique :

Paris. Une pilule mystérieuse fait vaciller la capitale. Elle permet, à celui qui la consomme, de revoir les êtres chers qu’il a perdus.

Jocelyn est un jeune flic. Après une intervention désastreuse, il intègre l’équipe qui a pour mission de démanteler le trafic de cette nouvelle drogue. S’engage alors une course poursuite où dealers déchus, policiers, mafieux, assassins et innocents, cherchent la source du produit miracle, qui permet d’ouvrir la porte du royaume des morts.

Mais est-il possible de sauver une société qui ne veut pas l’être ?

On en reparle dans quelques jours !


Broadway, de Fabrice Caro

Éditions Gallimard, coll. Sygne, 2020

ISBN 9782072907210

208 p.

18 €


RENTRÉE LITTÉRAIRE 2020


La vie n’est pas une comédie musicale.
Une femme et deux enfants, un emploi, une maison dans un lotissement où s’organisent des barbecues sympas comme tout et des amis qui vous emmènent faire du paddle à Biarritz… Axel pourrait être heureux, mais fait le constat, à 46 ans, que rien ne ressemble jamais à ce qu’on avait espéré. Quand il reçoit un courrier suspect de l’Assurance maladie, le désenchantement tourne à l’angoisse. Et s’il était temps pour lui de tout quitter ? De vivre enfin dans une comédie musicale de Broadway ?


Fabrice Caro romancier est un peu le Mister Hyde du Docteur Jekyll Fabcaro dessinateur.
Quand il pose ses crayons pour ne garder que sa plume, le peu d’angoisse existentielle qui traîne dans ses bandes dessinées envahit la page blanche et dévore le texte. L’humour absurde traîne toujours dans le coin, mais il est malmené, bousculé par une certitude permanente que la vie n’a aucun sens, et qu’en rire demande un effort quasi surhumain.

Broadway ressemble de fait beaucoup au Discours, son précédent roman (et gros succès). Prétendre que Fabrice Caro se renouvelle serait mentir. Ce nouveau livre n’est ni moins bien, ni mieux ; il est pareil.
Tout part encore une fois d’un fait relativement anodin. Dans le précédent, l’angoisse naissait du fameux discours à écrire pour le mariage de la sœur du narrateur, redoublée par l’inquiétude née de sa vie de couple « en pause », et son attente d’un message de son amoureuse mettant fin, d’une manière ou d’une autre, à l’horrible suspense sentimental.

Ici, le déclencheur, c’est une enveloppe « bleu Juan-Les-Pins », invitant Alex à passer le test de dépistage du cancer colorectal (réjouissance recommandée aux hommes à partir de 50 ans). Problème : lui-même n’a que 46 ans. Pourquoi a-t-il reçu ce courrier ? Est-ce une simple erreur ? Ou bien y a-t-il un message caché, un avertissement discret, un signe censé lui montrer qu’on ne lui dit peut-être pas tout ?
On ajoute à cela les amours (classiquement) tumultueuses de sa fille de 18 ans, un dessin obscène de son fils de 14 ans surpris par un professeur, et c’est parti pour un grand tour de gamberge, façon manège infernal de train fantôme incapable de s’arrêter.

Formellement, on retrouve le principe de chapitres assez courts, chacun introduisant une nouvelle idée ou un nouveau fait qui va nourrir les névroses du narrateur.
De même, les phrases s’étirent, longues mais très rythmées, l’accumulation de propositions contenues entre virgules illustrant la manière dont les pensées s’entrechoquent et s’accumulent sans fin dans l’esprit d’escalier du personnage.

Les ressemblances étant admises, est-ce que ça marche ? Globalement, oui.
On sourit régulièrement, on se désespère tout autant – ou, du moins, on peut se reconnaître sans peine dans ce personnage étriqué dans une vie banale, prisonnier de sa lâcheté quotidienne, incapable de se défendre face aux plus minuscules assauts de la vie, subissant de loin patron, collègues, voisins, compagnes et enfants.

Fabrice Caro n’invente rien de neuf dans son travail, certes. Il n’empêche que Broadway sonne juste, creuse un sillon authentique, signe que le texte offre une résonance sans filtre aux propres obsessions et angoisses de l’auteur, écho souvent troublant à celles du lecteur (pour peu qu’on soit du genre à se torturer un peu avec le sens de la vie).

L’humour rend le tout supportable, acceptable, de même que de très belles scènes d’échappée oniriques à Buenos Aires, qui figurent parmi les plus beaux moments du roman.
Un texte sans surprise mais plaisant, cohérent dans l’œuvre de Fabrice Caro.


Les dédicaces, de Cyril Massarotto

Éditions Flammarion, 2020

ISBN 9782081519619

272 p.

20 €


RENTRÉE LITTÉRAIRE 2020


De Claire, on ne sait pas grand-chose, sinon qu’elle vit à Paris et collectionne les livres dédicacés. Son plus grand plaisir est d’écumer les librairies à la recherche de ces trésors qui font de chaque livre un objet unique et précieux, « parce que la dédicace ajoute une histoire à l’histoire ».
Chez un bouquiniste, elle tombe sur un livre dont la dédicace lui laisse une désagréable impression de vulgarité. L’auteur, Frédéric Hermelage, laisse son numéro de téléphone à une certaine Salomé, assorti d’un compliment outrancier. Seulement, à la lecture, le roman est à l’opposé de la dédicace. Subtil, élégant. Comment expliquer un tel contraste ?
De librairies en Salons du livre, Claire va alors se lancer sur les traces de cet écrivain discret, jusqu’à franchir les règles de la fiction.


Je ne vous le cache pas, ce livre me pose problème.
Je l’ai lu rapidement, facilement, de ce côté pas de difficulté. Bon.
Ma première réaction, après l’avoir terminé, a été de dire :
« C’est raté. »
« Ça ne fonctionne pas. »
Pas si simple, pourtant.

Haro sur le petit monde des livres

Il faut dire que ce roman n’est pas très aimable. À l’image de son héroïne narratrice, qui a tendance à prendre tout le monde de haut, et professe sur la littérature des opinions que l’on pourrait qualifier de sélectives, pour être sympa – mais qui sont surtout élitistes, hautaines et méprisantes. Et la situation ne s’arrange pas lorsque le personnage de l’écrivain entre en scène, bien pire dans le registre.

Tout le monde en prend pour son grade, à commencer par la cohorte des auteurs de best-sellers, emmenés par l’inévitable duo Musso-Lévy (mais sont aussi concernées Aurélie Valognes ou Amélie Nothomb, pour n’en citer que deux), dont les productions envahissantes sont bonnes pour la poubelle et indignes d’être qualifiées de littérature.
C’est un point de vue (sans nuance), mais pourquoi pas. Ce débat est surtout vieux comme le Top 50 – beaucoup plus, en réalité, vieux comme la littérature romanesque sans doute. Tous les lecteurs ont un avis là-dessus, entre les défenseurs de la littérature populaire, les tenants de la grandeur littéraire de la France (hum), et ceux qui essaient de naviguer entre ces deux récifs sans se fracasser dessus.
Du reste, en creux, les hérauts de cette fameuse caste supérieure des lettres tricolores ne sont pas épargnés par la griffe du romancier, représentés dans toute leur suffisance parisiano-centrée et leur certitude de valoir plus que les autres.

Mais ce n’est pas fini. Dans Les Dédicaces, prennent cher également les blogueurs, forumeurs, influenceurs, apprentis critiques ne méritant pas ce qualificatif – et là encore, il y a du vrai dans ce qu’écrit Cyril Massarotto.
Et, au passage aussi, une petite tape sur les doigts de certains libraires, ceux qui ne conçoivent leur travail que sous l’angle froidement économique et n’ont aucun discours de véritables amoureux des livres (il y en a, des comme ça, sans aucun doute).

Bref, Massarotto ratisse large. Et ce pourrait être réjouissant, car le sujet, il a effectivement de quoi dire et moquer.
Alors, pourquoi penser de prime abord que c’était raté ? Et pourquoi, avec quelques jours de recul, revenir un peu sur cette impression, sans pour autant la rectifier entièrement ?

Premier ou second degré ?

Voici mon problème. Tout au long de ma lecture, attaquée sans a priori ni rien connaître de l’auteur, je me suis posé la question.
Et, jusqu’au bout, je suis resté suspendu à ce doute. Penchant pour la seconde hypothèse, mais sans jamais aucune certitude. Parce que le style de Cyril Massarotto n’est pas, selon moi, à la hauteur du défi proposé. Il manque d’ironie, de sous-entendu, voire d’auto-dérision.

Soyons honnêtes, d’un point de vue littéraire, Massarotto penche plus du côté Musso-Lévy que de Modiano. (Quelle surprise, hein ?) Ce qui n’est pas un souci, car son écriture, à défaut d’être brillante ou transcendante, est loin d’être indigne. Classique, dans le genre facile et sans relief.
Son parcours avant ce roman, du reste, contribue à le glisser dans la catégorie des auteurs « grand public ». Ses huit romans précédents ont été publiés chez XO, maison plutôt spécialisée dans la grosse cavalerie. Et son premier, Dieu est un pote à moi, a connu un beau succès avant d’être traduit en quinze langues.

Sachant ceci, j’en déduis que Les dédicaces, sous couvert de moquer la littérature grand public, prendrait son parti. Ce roman se voudrait un gigantesque pied-de-nez à la bien-pensance littéraire, dont il détruirait l’inanité en adoptant son point de vue pour en exposer de l’intérieur sa stupidité.
J’en reste au stade des suppositions car, après lecture, rien ne me permet de l’affirmer.

Manquant de cette ironie à mon sens indispensable, les attaques répétées contre les auteurs grands vendeurs pourraient par exemple être comprises au premier degré par des lecteurs pas assez vigilants.
Certains s’en réjouiraient – « ah ah, il a bien raison, leurs bouquins c’est de la merde ! » -, d’autres s’en offusqueraient – « encore un de ces types qui pètent plus haut que leur cul en pensant que la littérature est affaire de grandes phrases plus que de grande histoire, quel connard ! »
Après tout, c’est peut-être l’effet recherché. Fâcher un peu tout le monde et, paradoxalement, contenter potentiellement des lecteurs très différents les uns des autres. Stratégie risquée.

Un contenu qui manque de tenue

Au bout du compte, cette valse-hésitation permanente occulte d’autres aspects du roman. Son histoire d’amour, pas tenable pour un sou. Le comportement de la narratrice, qui joue avec l’histoire de la dédicace à Salomé pour tester la réalité des sentiments de son amant – sauf que cette intrigue manque de consistance, disparaît parfois durant des pages pour réapparaître sans prévenir, ruinant la crédibilité du comportement de Claire. Quelle femme resterait accrochée à un homme dont elle démontre l’infidélité à tour de bras ?

Là encore, Cyril Massarotto ne maîtrise pas assez son idée. Il aurait fallu creuser la psychologie du personnage, l’investir totalement dans son jeu pervers, approfondir la nature de ses relations avec son amant. La pirouette avec laquelle il tente de s’en sortir vers la fin peine à sauver les meubles, d’autant qu’elle est relativement prévisible.
Heureusement, les toutes dernières pages, délicieusement cruelles, offrent une porte de sortie inattendue, qui rattrape un peu l’ensemble.

Vous le voyez, Les dédicaces est un roman qui pose beaucoup plus de questions qu’il ne le devrait. Curieux paradoxe, pour un livre que j’aurai sans doute oublié d’ici un mois, mais qui m’aura tellement fait travailler du chapeau qu’il m’aura fallu deux tentatives pour aboutir à cette chronique fort longue (désolé, encore une fois), pas forcément justifiée pour un ouvrage relativement dispensable de la rentrée.


Le Tyran domestique, d’Anne Fine

Éditions de l’Olivier, 2006

ISBN 9782879294957

282 p.

20,30 €

Raking The Ashes
Traduit de l’anglais par Dominique Kugler


Bien sûr, Tilly a quelques hésitations lorsqu’elle rencontre Geoff. Beau, intelligent, il semble avoir tout pour lui… et il est père de deux enfants en bas âge. Pour cette jeune femme hors du commun – ingénieur de métier, bravant les tempêtes en haute mer sur des plates-formes pétrolières et collectionnant les amants –, adopter une famille entière relève du défi, ce qui n’est pas sans lui déplaire.
Se faire adopter, par contre, est une autre affaire. Surtout lorsqu’on vous octroie le dernier rôle, celui de la belle-mère qui n’a pas son mot à dire et sur qui pèsent tous les torts.
De petites mesquineries en méchancetés anodines, les griefs s’accumulent et Tilly, tout comme Geoff, devient experte dans l’art de la manipulation. Et de la vengeance.


Le cercle familial est, pour Anne Fine, le théâtre humain par excellence. Celui où s’entrechoquent le drame et la comédie, et où la vérité de l’être apparaît dans toute sa variété, toute sa complexité et, disons-le sans ambages, toute sa cruauté.
L’essentiel de ses romans prend la famille comme terrain de jeu, aussi bien ceux pour la jeunesse (La Tête à l’envers, Au secours c’est Noël !, Madame Doubtfire) que ceux pour les adultes. D’un côté comme de l’autre, elle le fait avec un mélange d’humour et de clairvoyance mordante, le tout servi à merveille par une écriture énergique, d’une évidence implacable.

Le mieux est qu’à chaque fois, elle trouve un nouvel angle d’attaque pour aborder son sujet favori, et rafraîchir son propos.
Ici, c’est en adoptant le point de vue d’une belle-mère qui tente de se faire une place entre un père et ses deux enfants. Un personnage haut en couleurs, femme indépendante et libre, très attachée à suivre obstinément son chemin, même (surtout) quand elle a tort. Tilly est une héroïne intéressante, pas du tout une victime ; elle est capable de mesquinerie et de manipulation, voire de menacer le lien implicite qui la lie au lecteur en tant que narratrice.

Si la romancière ne fait aucun cadeau à sa protagoniste, c’est qu’elle n’en fait aucun non plus aux autres personnages. Geoff, le compagnon lâche et égoïste, Harry et Minna, les enfants distants, opportunistes et profiteurs, et tout le reste de la famille, gigantesque cirque où ne pullulent que des clowns à l’humour plus que douteux… Heureusement qu’Anne Fine met le tout en scène avec beaucoup d’humour, car le spectacle est, la plupart du temps, redoutablement violent.

Toute la réussite d’Anne Fine est de réussir à ne jamais rompre le lien entre Tilly et le lecteur, y compris dans les dernières pages, alors même qu’elle précipite le roman vers une issue aussi surprenante que terrible.
Elle y parvient grâce à un récit très fluide, dans lequel on entre à toute allure dès les premières pages, et à sa maîtrise impeccable du rythme, des enchaînements et des ruptures. Aucun temps mort, aucune faiblesse, tout coule et roule à la perfection, pour un plaisir de lecture irréprochable.

Même si je me réjouis d’avoir encore quelques « vieux » romans d’Anne Fine à découvrir, je regrette qu’elle ne soit plus publiée dans la sphère adulte (et qu’il n’y ait plus qu’un seul de ses livres disponible en poche).
J’ignore si c’est parce qu’elle a arrêté d’écrire pour les grands pour se consacrer entièrement à la littérature jeunesse, ou si c’est un choix éditorial en France. Quoi qu’il en soit, c’est dommage, car les livres de cette romancière britannique sont à chaque fois un régal, et je vous encourage fortement à les découvrir.


Chinatown, intérieur, de Charles Yu

Éditions Aux Forges de Vulcain, 2020

ISBN 9782373050899

256 p.

20 €

Interior Chinatown
Traduit de l’anglais (américain) par Aurélie Thiria-Meulemans


RENTRÉE LITTÉRAIRE 2020


Willis Wu est un Américain d’origine asiatique. Mais aux yeux de tous, dans une société qui voit tout en noir et blanc, dans un monde qui se pense comme un affrontement entre Noirs et blancs, il est avant tout un Asiat’. L’Asiat’ de service, à qui on accorde de temps en temps un arrière-plan, parce qu’un peu de jaune dans le décor, ça ne fait pas de mal, à condition qu’il ne s’y incruste pas.
Mais Willis a un rêve. Celui de devenir Mister Kung Fu. Le plus grand rôle qu’on puisse imaginer quand on est asiatique aux Etats-Unis. Et il est prêt à tout pour y parvenir.


Quand l’intelligence et la pertinence d’une pensée rencontrent la créativité, l’humour, le sens de la dérision, l’acuité socio-politique et l’émotion, cela donne un résultat jouissif.
Cela donne, par exemple, le nouveau roman de Charles Yu.

Comme son personnage (dont on note évidemment la proximité du nom), Charles Yu est Américain d’origine asiatique. Comme lui, il fréquente le monde des arts visuels, puisqu’on le connaît aussi comme scénariste de séries (Westworld, Legion).
Comme lui, il n’a pas dû rire tous les jours à cause de ses origines ethniques.
Alors, il a préféré en rire, justement. Et en faire le sujet de Chinatown, intérieur, roman hors normes à tous points de vue, qui (entre autres choses) donne une place à ceux qui n’en ont guère dans la société américaine.

« On se retrouve piégés dans des rôles de guest-stars au sein d’un petit ghetto dans un épisode spécial. Des personnages mineurs enfermés au cœur d’une histoire qui ne sait pas trop quoi faire de nous. Après deux siècles passés ici, pourquoi ne sommes-nous toujours pas des Américains ? Pourquoi est-ce qu’on se fait toujours virer de l’histoire ? »

Mécanique de la fabrique

Tous les lecteurs et chroniqueurs du roman l’ont souligné : la grande originalité du roman, ce qui frappe de prime abord, c’est sa forme. En effet, Charles Yu a choisi d’adopter le style scénaristique pour raconter son histoire.
On y trouve ainsi de nombreux dialogues mis en page comme dans tout script qui se respecte, des didascalies, des titres de séquence en lieu et place de titres de chapitre, la police de caractère type du scénario…
De ce découpage ultra-dynamique, qui autorise ruptures, inventions, allers-retours fluides entre différentes strates du récit, décrochages et rebondissements, naît un rythme de lecture extrêmement efficace. Idéal pour une comédie (c’en est une) qui, comme toutes les meilleures comédies, n’oublie pas jamais d’être agitée de drames et de tragédies.

Cependant, Charles Yu a l’intelligence de ne pas s’enfermer dans son idée formelle.
Demandez à n’importe quel scénariste, la première chose qu’il vous dira, c’est qu’un script est tout sauf un espace de littérature. Un scénario n’est pas là pour faire des jolies phrases, c’est un outil de production, un document fonctionnel. Pas de quoi faire briller du romanesque.
Alors, régulièrement, Charles Yu « triche » un peu. Il s’éloigne des contraintes et s’autorise de longs passages, dénués de dialogue, caractéristiques du roman et non du scénario. Cette entorse était indispensable, pour ne pas assécher la lecture et la rendre pénible ; mais aussi pour développer le cœur de ses réflexions sur ce qu’est être Asiatique aux États-Unis aujourd’hui.

Fake yellow news

« Alors, l’immeuble est en effervescence jusqu’à l’aube, comme si plus rien n’avait d’importance, parce qu’au fond vous êtes venus ici, tes parents et leurs parents et leurs parents, et c’est comme si vous veniez juste d’arriver, et pourtant c’est comme si vous n’étiez jamais vraiment arrivés. Vous êtes censés être là, dans un nouveau pays, plein d’opportunités, mais sans savoir comment, vous vous retrouvez piégés dans une version de pacotille de votre ancien pays. »

L’autre grande idée de Chinatown, intérieur, c’est de contaminer le fond par la forme. Faire du livre une gigantesque métaphore, où l’on lit la société américaine comme si elle se résumait à la vision qu’en propage Hollywood.
Les protagonistes du roman vivent chaque instant de leur vie comme s’ils étaient les personnages d’un film ou d’une série. En quête d’un rôle, porteurs d’un petit rôle, puis d’un rôle plus important, puis éloignés des castings parce que leur personnage meurt, puis de retour à l’écran, dans un nouveau petit rôle… Et ainsi de suite, sans fin ni meilleure issue possible.

Les personnages d’origine asiatique voient ainsi toute leur existence compressée en un seul lieu : Chinatown. Et plus encore, dans le roman, Chinatown se résume à un seul immeuble, une espèce de monstruosité architecturale en bas de laquelle se tient l’incontournable restaurant chinois, le Pavillon d’Or, dont l’arrière-boutique et les cuisines constituent les coulisses du spectacle qui se joue dans la salle. Tandis que, dans les étages, les Asiat’ s’entassent dans des logements insalubres, rêvant tous de s’en sortir un jour.

It don’t matter if you’re black or white

Pour donner du corps à son concept, Charles Yu imagine en outre une série policière intitulée Noir et Blanc, mettant en scène une policière blanche parfaite et un policier noir parfait. Sarah Green et Miles Turner. Rien que leurs noms, on y croit tout de suite.
Cette série fictive, en plus de reprendre tous les poncifs du genre puis de les détourner au fil de dialogues souvent hilarants, devient l’écho d’une certaine image sociale des États-Unis. Les Blancs dominent, les Noirs trouvent leur place, la plupart du temps en s’opposant ou se battant des comme des furieux.
Et pour les autres ? Les « minorités », plus ou moins visibles ? Réduits à des catégories correspondant à des emplois secondaires de fiction, ils rament, et restent toujours à l’arrière-plan.

Cette confusion entre réel et fiction, Charles Yu l’entretient jusqu’au vertige, au point qu’on ne sait plus parfois de quoi on parle exactement. De série, de cinéma, ou de réalité ? En imposant l’idée que tout est lié, le romancier réduit les États-Unis d’aujourd’hui à une vaste mascarade, où l’illusion du spectacle prime sur tout.
Pas étonnant, dès lors, de trouver à leur tête le plus grossier des clowns.

Charles Yu achève de faire très fort en se montrant d’une virtuosité éblouissante pour varier les tons. Il ouvre les débats avec humour, et un sens de l’auto-dérision communautaire dont beaucoup devraient s’inspirer. Puis il sait se faire tour à tour mordant, satirique, cinglant, mais aussi tendre, émouvant… Et toujours, en tous points, d’une justesse absolue, irréprochable.
Jusqu’à conclure son roman sur un scène de procès d’anthologie – genre américain s’il en est, que le romancier investit et détourne avec brio pour offrir à son héros une tribune à la hauteur de son propos.

Original, percutant, brillant, Chinatown, intérieur est l’un des grands romans américains de la rentrée.
(Américain, oui !)
Une nouvelle pépite défendue par les éditions Aux Forges de Vulcain, dont je n’ai pas fini de vous dire tout le bien que je pense.


On cause un peu partout en fort bien de Chinatown, intérieur : EmOtionS – blog littéraire (Gruznamur), 4deCouv, Just A Word, Quoi de neuf sur ma pile ?, La page qui marque