Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

Polars

Sans lendemain, de Jake Hinkson

Dans les années 40, Billie Dixon, femme au prénom d’homme et aux mœurs beaucoup trop libres pour son époque, sillonne les États-Unis pour livrer aux cinémas des coins les plus reculés du Midwest les films médiocres d’un obscur studio hollywoodien. Dans un petit bled de l’Arkansas, elle se heurte à la vindicte d’un pasteur aussi charismatique que fanatique, pour qui le cinéma est l’une des plus terribles incarnations du Diable. Billie aurait bien passé son chemin sans tarder, seulement il y a Amberly, la femme du pasteur. Une beauté renversante, totalement déplacée dans cette de bouseux arriérés, le genre de fille incendiaire et délicieusement mystérieuse qui affole les sens de la vendeuse de films. Pour elle, Billie serait prête à faire n’importe quoi.
Et c’est exactement ce qui va se passer.

Hinkson - Sans lendemainAprès un Homme posthume plutôt oubliable, Jake Hinkson est de retour en grande forme, largement au niveau de L’Enfer de Church Street si ce n’est plus. Plus ambitieux, plus complexe en tout cas, c’est certain.
Sans lendemain est de prime abord un pur roman noir à l’américaine, impression confortée par le choix de l’époque de l’intrigue (la fin des années 40) et par le recours à des codes classiques du genre : femme fatale, personnages étranges, références cinématographiques, paysages inquiétants… Comme dans son premier roman, Hinkson confirme sa maîtrise totale de ce registre particulier, auquel il apporte pourtant une patte personnelle et une touche de modernité bienvenue.

En effet, les héros de cette tragédie rurale sont avant des héroïnes – des femmes diablement en avance sur leur temps, mine de rien. Outre Billie, manipulatrice de premier ordre et fille d’une liberté ébouriffante, et Amberly, femme fatale beaucoup plus tordue qu’il n’y paraît, il y a aussi Lucy, officiellement assistante de son shérif de frère – officieusement shérif en chef, car son frère est totalement idiot et incapable de la moindre décision autonome.
Autour de ce trio qui ne s’en laisse pas compter, les hommes en prennent souvent pour leur grade, à commencer par le pasteur, qui cumule le défaut d’être un mâle à celui, rédhibitoire chez Jake Hinkson, de proférer la parole de Dieu sans aucune nuance. Toujours traumatisé par une enfance intensément religieuse, le romancier américain traque avec obstination les hypocrisies et la violence sous-jacente des fidèles aveuglés par une foi sans réflexion – ce qui donne à l’occasion quelques scènes hilarantes, comme la rédemption soudaine de Billie au milieu d’un cercle de grenouilles de bénitier déchaînées…

Dynamisé par sa brièveté, sa trajectoire inexorable et son style sans fioriture (magnifiquement restitué par la traduction de Sophie Aslanides), Sans lendemain permet à Jake Hinkson de retrouver l’énergie, la drôlerie et le sens du drame qui faisaient de L’Enfer de Church Street un coup d’essai très prometteur. Un roman noir exemplaire et réjouissant.

Sans lendemain, de Jake Hinkson
(No tomorrow, traduit de l’américain par Sophie Aslanides)
Éditions Gallmeister, 2018
ISBN 978-2-35178-132-6
224 p., 19,90€

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Avant la chute, de Noah Hawley

Un avion privé se crashe en mer, entre l’île de Vineyard et New York. Contre toute attente, le drame laisse deux survivants : Scott Burroughs, un peintre sur le retour, et un petit garçon de quatre ans à qui l’artiste sauve la vie en le ramenant à la nage, malgré un bras blessé, jusqu’à la côte.
Transformé du jour au lendemain d’anonyme un rien loser à ce genre de héros que les Américains adulent, Scott doit affronter une célébrité qu’il n’a pas recherchée, puis une vague de soupçons qui, très vite, interrogent sa survie – d’autant que d’autres questions surgissent bientôt au sujet des autres passagers de l’avion, puis de l’accident lui-même… D’ailleurs, s’agit-il bien d’un accident ?

Hawley - Avant la chuteLe bandeau jaune apposé sur la couverture du roman proclame que Noah Hawley est également scénariste, créateur de la série Fargo. Un rappel commercial, certes, mais pas inutile pour appréhender ce deuxième livre publié en France après Le Bon père (2013). Car Hawley approche la construction d’Avant la chute d’une manière qui évoque le temps laissé dans une série à la fabrication des personnages, à leur compréhension en profondeur, privilégiant cet aspect de la réflexion romanesque à un rythme trépidant et à un suspense de tous les instants.

Débuté par la plongée de l’avion dans l’océan et par le sauvetage héroïque du petit JJ par Scott Burroughs, Avant la chute alterne ensuite des chapitres consacrés à l’enquête et à tout ce qui l’entoure, et des parties entièrement consacrées à chacune des onze personnes présentes dans l’avion au décollage : sept passagers, un garde du corps et trois membres d’équipage ; onze personnes ayant toutes ou presque des zones d’ombre et des choses à cacher… Ces retours dans le passé, soigneusement élaborés, patiemment tissés, complexifient d’autant la compréhension du drame, proposant au lecteur de nouvelles pistes, parfois complémentaires, parfois contradictoires de celles suivies par les policiers ou par les journalistes.

Assez éloigné finalement du genre policier, Avant la chute est un roman savamment psychologique qui nécessite un peu de patience – amateurs de lectures haletantes, passez donc votre chemin ! Mais si vous appréciez les puzzles littéraires qui mettent en avant la difficile compréhension de l’humain, et proposent mine de rien de nombreux sujets de réflexion bien de notre temps – les dérives sensationnalistes des médias, l’attrait irrésistible de certains pour les théories du complot, les mécanismes de la rumeur et du doute, la lutte quasi impossible pour son droit à la vie privée, ou les conséquences inenvisageables de certains choix sentimentaux -, alors vous serez largement servis avec ce livre copieux et intelligent.

Avant la chute, de Noah Hawley
(Before the Fall, traduit de l’américain par Antoine Chainas)
Éditions Gallimard, coll. Série Noire, 2018
ISBN 9782070149742
544 p., 22€


Hével, de Patrick Pécherot

Dans un vieux bahut d’avant-guerre, André et Gus trimballent du fret sur les routes défoncées et enneigées du Jura. Poissards et hantés par leur passé, ils courent après les clients et au-devant des ennuis avec l’entêtement buté des ânes aiguillonnés par la carotte du malheur.
Un homme parcourt la région à pied, évitant les routes, les villes, et les barrages de pandores de plus en plus nombreux. Il cherche André. Ce qu’il lui veut ? Sûrement pas du bien.
On est en 1958. La Guerre d’Algérie fait rage, loin là-bas. Loin ? Pas tant, en fait.

Pécherot - HévelLe style de Patrick Pécherot est un régal à chaque fois renouvelé. Vivace, imagé, gouailleur, percutant. Quelle verve ! Il n’y a pas grand-monde pour écrire comme lui aujourd’hui, et pour cause : c’est sans doute une langue d’un autre temps, héritage croisé des polars de Léo Malet ou Jean Amila, et du cinéma d’Audiard bien sûr. Pour autant, rien de suranné chez Pécherot. Son écriture est bien plus vivante et authentique que celle de nombre de ses contemporains, parce qu’elle est naturelle, évidente et fluide. Un régal, je vous dis, d’autant plus gourmand qu’il est rare.

Pour ceux qui, néanmoins, gardent un souvenir mitigé de sa précédente sortie (Une plaie ouverte) : rassurez-vous. Si Hével est à nouveau remarquablement construit, sa structure n’est pas aussi élaborée, ni le contexte aussi complexe. Soucieux comme le plus souvent d’asseoir son intrigue sur un solide fond historique, Pécherot choisit cette fois la Guerre d’Algérie comme fond dramatique. Il le fait à sa manière, avec une distance qui n’exclut pas la justesse, en s’engageant avant tout derrière ses personnages et leurs ombres chargées en douleur – personnages dont il narre les errances dans des décors à la fois magnifiques et sombres, des forêts blafardes de neige près de la frontière suisse aux petites villes tiraillées d’ennui, de misère ou de racisme contextuel – en pleine guerre d’Algérie, il ne fait spécialement pas bon d’avoir une « gueule de métèque »…

Afin d’ajouter au plaisir déjà immense de la lecture, Hével est en outre parcouru d’apartés réjouissants sur l’art de raconter une histoire. Ces mots-là, Pécherot les place dans la bouche d’un Gus revenu de tout, qui relate aujourd’hui les faits d’alors à un journaliste avide de sensations fortes et de révélations choquantes. Pas le genre du vieux Gus, ni de Patrick Pécherot qui en fait son porte-parole, avec une ironie violente qui fera vibrer ceux pour qui le polar n’est pas qu’affaire d’effets de manche.

Hével, de Patrick Pécherot
Éditions Gallimard, coll. Série Noire, 2018
ISBN 9782072785054
224 p., 18€


Salut à toi ô mon frère, de Marin Ledun

Dans la famille Mabille-Pons, je demande Charles, le père clerc de notaire, et Adélaïde, infirmière. Toujours aussi fantasques et fous d’amour qu’au premier jour. J’ajoute un chien, deux chats, et six enfants pour faire bonne mesure, dont trois adoptés en Colombie. Dont Gus, le petit dernier, encore collégien. Qui a disparu. Et pour cause : le voilà accusé d’avoir participé à une drôle d’affaire de braquage, qui menace de laisser sur le carreau un buraliste flingué à bout portant. Rien d’étonnant, Gus est toujours dans les mauvais coups – sauf qu’il n’y est jamais pour rien, c’est juste qu’en bouc émissaire de choc, il se trouve toujours au mauvais endroit au mauvais moment.
Oui, mais Gus, braqueur ? Vous rigolez ? Il n’y a pas un Mabille-Pons pour y croire, et tandis que la smala fait front et corps autour d’Adélaïde métamorphosée en pasionaria furibonde, Rose, vingt-et-un ans, se lance dans sa propre enquête – d’autant plus motivée que le lieutenant Richard Personne, chargé côté condés de débusquer le fugitif, lui fait le coup des yeux doux…

Braquage, amour et morphine

Ledun - Salut à toi ô mon frèreEn 2010, Marin Ledun faisait un passage éclair à la Série Noire avec une première incursion à Tournon, Ardèche, dont le titre, La Guerre des vanités, annonçait la couleur : noir de chez noir. Huit ans et une ribambelle d’excellents romans (de la même teinte) plus tard, le voici de retour dans la célèbre collection polar de Gallimard avec une couverture rosh flashy, un titre emprunté aux Bérurier… Noir (on ne se refait pas), une nouvelle intrigue plantée à Tournon (tiens donc) – le tout pour une étonnante comédie socialo-policière qui déboîte.

Hein ? Quoi ?!? Marin Ledun, rigolo ?!? Ben oui, m’sieurs-dames, le garçon a du talent à revendre, tendance toutes catégories. On le connaît très bien en maître du noir humain et social (Les visages écrasés, En douce), en percutant analyste politique (L’Homme qui a vu l’homme, Au fer rouge) ou en expert d’un futur plus proche que jamais (Dans le ventre des mères, le méconnu mais magistral Zone Est) ; le voilà qui monte sur scène avec de l’humour par boîtes de douze, des personnages tous plus barrés les uns que les autres, et une intrigue joyeusement hirsute.
Le modèle saute aux yeux, il est même intelligemment cité dans le texte, l’ombre de la saga Malaussène par Daniel Pennac plane sur ce livre. Le bouc-émissaire, la famille déglinguée, on y est ! Mais modèle ne rime pas forcément avec copie sans imagination ; Marin a son ton bien à lui, ses propres références culturelles, plus rock et contemporaines, qu’il déroule façon tapis rouge (musique, cinéma, littérature, il y en a pour tous les goûts !), et une manière tout à fait personnelle de mener son intrigue en lui lâchant la bride, en lui faisant prendre des virages aussi serrés qu’inattendus (dont l’un où Rose, hospitalisée, découvre avec euphorie les joies de la morphine…), et en la pimentant d’une histoire d’amour délicieuse, piquante et irrévérencieuse.

Du rire, de l’amour, non et puis quoi encore !!! Allez, Marin reste Ledun, on n’est pas là que pour la blague ou le rose flashy. Au fil des péripéties foutraques de Rose et des siens, le romancier glisse son regard percutant sur notre monde, comme toujours. Cette fois, c’est le racisme facile (pléonasme) des bas du Front qui ramasse, sur fond de rumeurs imbéciles et de connerie ordinaire étalée à tous les étages de la société. L’acuité de l’écrivain est intacte, il n’y a que l’emballage qui change.

Mais, en littérature, le contenant (la forme) peut être aussi importante que le contenu (le fond). Alors, cette aventure en terre inexplorée de l’écrivain landais est un cadeau précieux, autant pour ses lecteurs de longue date (j’en suis, depuis le tout premier) que pour ceux qui auront la chance de le découvrir avec ce livre. Plus que jamais, lisez Marin Ledun, l’un des auteurs français l’un des plus atypiques qui soient – et donc l’un des plus précieux, évidemment.

Salut à toi ô mon frère, de Marin Ledun
Éditions Gallimard, coll. Série Noire, 2018
ISBN 9782072776649
276 p., 19€


Ma ZAD, de Jean-Bernard Pouy

Fallait pas le chercher, le gars Camille. En filant des palettes inutilisées, piquées à son boulot (responsable des achats du rayon frais à l’hyper du coin), il voulait juste donner un coup de main à des jeunes gens dont l’idéalisme et l’engagement lui plaisaient. Mais voilà, avec cette histoire, il s’est retrouvé au mauvais endroit au mauvais moment – c’est-à-dire sur la ZAD de Zavenghem, pile au moment où des fachos embauchés à vil prix ont foncé dans le tas pour déloger les activistes. Résultat : quelques mauvais coups, une garde à vue histoire d’échanger quelques amabilités avec les condés, puis retour à la maison pour découvrir que le hangar où il stockait son matériel vient de partir en fumée, qu’il n’a plus de boulot et plus de copine.
Alors, non, fallait pas le chercher, le gars Camille. Parce que maintenant, il va s’engager dans la lutte à fond. Et forcément, ça va faire mal.

Pouy - Ma ZADQuel bonheur de retrouver Jean-Bernard Pouy dans une telle forme ! D’ailleurs, ça ne trompe pas, l’ami Jibé écume les médias depuis la rentrée, d’autant plus que, hasard du calendrier judiciaire, son nouveau roman est tombé pile au moment où le gouvernement décidait de plier définitivement l’affaire de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. En bon collègue (oui, n’oublions pas qu’Édouard Philippe a aussi écrit des polars), le Premier Ministre a donné au revenant Pouy des munitions pour faire entendre sa voix d’infatigable anar.

Et cette voix, c’est vraiment une joie de la retrouver intacte dans Ma ZAD. Le style virevolte, crochète volontiers par quelques blagues tellement pourries qu’elles font immanquablement rire, pique les autorités sans donner de signe de lassitude… quoique, si, les héros sont fatigués. Ça épuise, de conspuer les abuseurs de pouvoir et autres profiteurs des guéguerres économiques. On sent bien, à la mélancolie qui sourd parfois des réflexions de Camille, que l’engagement citoyen se teinte de désenchantement. Le moyen de faire autrement, vu le monde dans lequel on vit ?
Quoi qu’il en soit, on se marre beaucoup en lisant Ma ZAD (oh, la description de l’hypermarché au début du roman, avec son allée en descente et en cul-de sac !!!), on ne s’ennuie pas une seconde, on accompagne une brochette réjouissante de personnages pétillants (ah, la petite Claire !!!), et on se prend à croire, l’espace de quelques pages, qu’on peut parfois renverser les empêcheurs de rêver en rond.

Bref, Pouy inaugure en beauté la nouvelle ère de la Série Noire, et on espère que sa reprise du service se perpétuera pour quelques livres de plus. Parce qu’on a drôlement besoin de zigotos dans son genre pour y croire encore.

Ma ZAD, de Jean-Bernard Pouy
Éditions Gallimard, coll. Série Noire, 2018
ISBN 9782072753756
208 p., 18€


L’Homme Craie, de C.J. Tudor

Eddie, Gros Gav, Hoppo, Mickey et Nicky partagent une amitié indéfectible comme seuls les gosses de douze ans sont capables d’en vivre. Pourtant, en cet été 1986, d’étranges événements agitent leur petite ville, dont ils sont souvent témoins, parfois acteurs. Il y a cet accident à la fête foraine, et cette jeune fille grièvement blessée qu’Eddie contribue à sauver. Il y a cet homme bizarre, pâle des cheveux aux pieds, si blafard qu’on le surnomme bien vite l’Homme Craie. Il y a aussi, justement, ce seau de craies offert à Gros Gav pour son anniversaire, dont les cinq amis vont se servir pour communiquer secrètement en dessinant des symboles connus d’eux seuls – jusqu’au jour où d’autres dessins se mêlent aux leurs, dont ils ne sont pas les auteurs… Puis il y a le meurtre. La fille éparpillée dans les bois, sans que le coupable soit jamais identifié.
Trente ans plus tard, Eddie et les autres ont plus ou moins bien surmonté ces épreuves et enterré ce passé funeste. Jusqu’au jour où Mickey réapparaît et affirme à Eddie qu’il connaît la vérité. Le lendemain, Mickey a disparu – et la vérité, oui, cette vérité si longtemps enfouie, pourrait bien enfin éclater au grand jour…

Tudor - L'Homme craieEncore un premier roman, encore une belle surprise ! Celle-ci vient d’Angleterre, sous la plume d’une jeune femme dont on peut déjà annoncer qu’elle se montre fort prometteuse. En digne romancière britannique, C.J. Tudor construit un thriller prenant (le prologue est redoutablement efficace, ainsi que les premiers chapitres de mise en place qui suivent et nous plongent rapidement dans l’action), tout en accordant un soin patient à ses personnages, tous extrêmement bien campés et plus subtils qu’ils ne paraissent l’être de prime abord. À commencer par Eddie, narrateur du roman, dont la voix est spécialement intéressante à suivre – impossible de vous dire pourquoi, bien entendu.

C.J. Tudor ne s’en cache pas, elle est fan de Stephen King. On pense évidemment au maître américain, notamment à ses grands textes sur l’enfance, que ce soit Stand by me (Le Corps dans sa version française, disponible dans le recueil de novellas Différentes saisons) ou Ça. Si l’influence kingienne plane ouvertement sur le début du roman, elle disparaît peu à peu, ou du moins n’écrase pas le texte, dont la romancière assume la conduite avec une maîtrise formidable et un ton propre. L’Homme Craie est parsemé de rebondissements parfaitement amenés, quand il ne s’agit pas de cliffhangers redoutables contraignant à poursuivre la lecture, encore un chapitre, puis un autre, puis un autre…
Sans jamais s’égarer ni dans la structure de plus en plus élaborée du récit, ni dans sa narration en alternance sur deux époques (1986 et 2016), C.J. Tudor guide son histoire d’une main de maître jusqu’à un final qui, sans être renversant, réserve plusieurs belles surprises et multiplie les éclairages inattendus sur les secrets et le rôle des uns et des autres dans toute cette affaire.

Joli petit coup de cœur, donc, pour cet Homme Craie superbement mené, dont je n’attendais pas autant et qui m’a donc emballé de bout en bout. Rendez-vous sans hésitation et avec de grandes espérances pour le deuxième opus de C.J. Tudor.

L’Homme Craie, de C.J. Tudor
(The Chalk Man, traduit de l’anglais par Thibaud Eliroff)
Éditions Pygmalion, 2018
ISBN 978-2-7564-2173-5
384 p., 20,90€


COUP DE CŒUR : Jake, de Bryan Reardon

Un matin, le monde paisible de Simon Connolly s’écroule. Heureux mari et père au foyer, il apprend qu’une tuerie vient d’être perpétrée dans le lycée de ses deux enfants. En se précipitant sur place, il découvre rapidement que son fils aîné, Jake, a disparu. Il ne figure pas parmi les victimes, mais reste introuvable dans l’établissement et alentour.
Lorsqu’on apprend que le garçon était le seul ami de Doug Martin-Klein, un gamin asocial que personne n’est vraiment surpris d’identifier comme l’auteur du massacre, la rumeur ne tarde pas à courir. Jake aurait été son complice, et aurait réussi à fuir avant l’intervention des forces de l’ordre…
Confronté à l’innommable, Simon tente coûte que coûte de retrouver Jake en premier, tout en affrontant doutes et culpabilité. A quel moment la situation a-t-elle pu lui échapper ? Son fils a-t-il pu commettre une chose pareille ? Et surtout, où est-il et pourquoi se cache-t-il ?

Reardon - JakeJe l’avoue, je ne lisais plus trop la Série Noire depuis quelques années. A l’exception, et encore, de quelques noms majeurs de la collection (Ferey, Nesbo, Manotti), les propositions de l’éditeur Aurélien Masson ne m’inspiraient plus autant qu’à ses débuts. Mais voilà, Masson est parti créer Equinox, une nouvelle collection de polar aux Arènes, et Stefanie Delestré l’a remplacé. Après avoir retaillé le format de la Série Noire et revu légèrement sa maquette, cette excellente éditrice réalise des débuts parfaits, avec le retour gagnant de Jean-Bernard Pouy, un Caryl Ferey très bien tenu, et donc ce premier roman de Bryan Reardon qui m’a laissé pantelant d’émotion.

En anglais, le roman s’intitule Finding Jake, subtilité intraduisible en français (qui n’a donc retenu avec sobriété que le prénom du garçon). « Finding Jake », c’est « trouver Jake » bien sûr, mais aussi « découvrir Jake », au sens d’essayer de comprendre qui il est vraiment. Et c’est ainsi que fonctionne le roman, alternant des phases au présent qui relatent les minutes, puis les heures qui suivent le massacre, et des chapitres remontant à l’enfance de Jake, depuis ses premiers mois jusqu’au drame.
Outre que ce système d’alternance fonctionne toujours bien dans un polar, tenant le lecteur en haleine et l’obligeant souvent à tourner les pages pour dérouler le plus vite possible les deux fils du récit, le dispositif ici a le mérite de faire la part belle à la réalité des personnages, de jouer de leurs ambivalences, de leurs multiples facettes, d’autant plus que cette réalité est placée sous l’éclairage cru d’une catastrophe. Ce qui semblait anodin à l’époque peut soudain prendre un tout autre sens… mais interpréter a posteriori une attitude, une phrase, un moment de vie, n’est-ce pas se tromper un peu plus ?

Tenant l’ensemble du roman sur ce fil fragile, Bryan Reardon creuse le sillon du doute et de la culpabilité d’une manière intime, profonde, avec d’autant plus d’empathie et d’humanité que nous suivons l’histoire du point de vue de Simon, narrateur du drame. Les hésitations, les coups de colère, les atermoiements de Simon sont les nôtres, jusqu’à ce que la vérité soit enfin dévoilée, après plus de 300 pages d’horrible incertitude.
Alors l’émotion explose enfin, et c’est le regard très flou que j’ai lu les vingt ou trente dernières pages de Jake, profondément bouleversé par la sincérité des sentiments qui irradie de ce final d’une force incroyable.

Dans la lignée d’un Thomas H. Cook (on pense bien sûr aux Feuilles mortes, dont le sujet est très proche), Bryan Reardon nous offre avec Jake un roman noir extraordinairement juste, sensible et touchant, un condensé d’humanité qui laisse les larmes aux yeux et le cœur un peu plus ouvert. Une découverte que je serais très heureux de vous voir partager.

Jake, de Bryan Reardon
(Finding Jake, traduit de l’américain par Flavia Robin)
Éditions Gallimard, coll. Série Noire, 2018
ISBN 9782070147243
352 p., 21€


Entre deux mondes, d’Olivier Norek

Juillet 2016. Au cœur de la Jungle de Calais, deux hommes que tout devrait opposer s’associent, d’une alliance fragile et désespérée. L’un est français, flic fraîchement débarqué dans le nord qui découvre la réalité extrêmement complexe de ce no man’s land invraisemblable ; l’autre est syrien, ancien policier lui aussi, excellent agent de la police militaire de Bachar el-Assad qui œuvrait dans l’ombre pour l’Armée Syrienne Libre, et qui cherche éperdument sa femme et sa fille envoyées vers la France quelques semaines avant lui.
Ensemble, ils vont tout faire pour tenter de sauver Kilani, un enfant soudanais que la mort menace à chaque instant…

Norek - Entre deux mondesEn trois romans – Code 93, Territoires et Surtensions -, Olivier Norek s’est imposé avec force dans le monde du polar. Solidement appuyé sur ses connaissances de terrain, cet ancien policier a rapidement fait ses preuves d’écrivain, en racontant ses histoires avec une efficacité narrative admirable, un art de la construction romanesque remarquable et une capacité à créer des personnages costauds et inoubliables.
En développant les enquêtes du commandant Victor Coste et de ses adjoints au cœur d’une Seine-Saint-Denis qu’il connaissait comme sa poche, Norek s’était créé une zone de confort dans laquelle il évoluait avec aisance. On pouvait se demander ce qu’il vaudrait en quittant cet espace privilégié pour d’autres décors et d’autres problématiques. Dans son propre intérêt de romancier sans doute, il n’a pas tardé à se lancer ce défi. Le résultat s’appelle Entre deux mondes, et il est immense.

Oui, Entre deux mondes est un fabuleux polar. La maestria narrative d’Olivier Norek y est intacte, qui vous embarque dès les premières pages pour ne pas vous lâcher jusqu’à la fin. J’aurais sans doute du mal à citer un autre auteur capable de se montrer aussi efficace en ne lâchant rien sur l’élégance du style – fluide, d’une simplicité choisie qui ne cède jamais à la facilité – ni sur l’ambition de développer une histoire complexe en multipliant intrigues et personnages sans jamais perdre son lecteur.
Les fils attachés à Bastien et sa famille, Adam et sa famille – les deux se répondant en miroir -, au petit Kilani mais aussi à de nombreux personnages secondaires tout aussi bien campés et passionnants, forment une pelote homogène d’où émerge une réflexion bouleversante sur la force des relations familiales, ainsi que de multiples points d’entrée sur la question épineuse des migrants dans le monde en général, et en France plus particulièrement.

Car Entre deux mondes est avant tout une plongée hallucinante dans l’enfer de la Jungle de Calais, espace de non-droit improbable dont Norek, qui est allé y enquêter avant son démantèlement, donne à voir toute la complexité en tentant de comprendre et de nous faire comprendre comment on a pu en arriver là. Il en raconte l’organisation interne, la violence ordinaire, les injustices terrifiantes comme la volonté de tenter d’y préserver un semblant d’humanité, voire de banalité quotidienne ; il évoque aussi le travail extraordinaire des associations humanitaires qui font leur possible pour aider ces milliers de gens en détresse, parqués sur un immense terrain vague qui n’avait pas pour vocation de devenir une prison à ciel ouvert pour y cantonner la misère de la planète.

Avec Entre deux mondes, Olivier Norek s’impose clairement comme un auteur incontournable, créateur de suspense virtuose qu’il met au service d’un regard plein d’acuité sur la frénésie, la violence et la cruauté de notre monde, tout en se défendant de ces dernières par une empathie dingue pour des personnages profondément attachants. Un alliage imparable qui tout à la fois cogne et enthousiasme le lecteur, pour le laisser K.O. de bonheur polardesque, et peut-être un peu plus concerné par ce qui l’entoure. Bref, si je n’ai pas été assez clair sur les précédents romans du gars, je conclurai sans ambiguïté : Norek est un auteur à ne manquer sous aucun prétexte.

Entre deux mondes, d’Olivier Norek
Éditions Michel Lafon, 2017
ISBN 978-2-7499-3226-2
413 p., 19,95€


La Société des faux visages, de Xavier Mauméjean

En 1909, Sigmund Freud accomplit son premier et unique voyage aux États-Unis, en compagnie de ses disciples Sandor Ferenczi et Carl Gustav Jung, pour y donner une série de conférences et tenter de faire connaître au Nouveau Monde ses théories révolutionnaires. Pas gagné d’avance, d’autant qu’il se retrouve embarqué, plus ou moins à son corps défendant, dans une curieuse histoire : en effet, le milliardaire Cyrus Vandergraaf le convoque pour qu’il retrouve son fils Stuart, appelé à le succéder à la tête de son entreprise, mais aussi pour résoudre une singulière énigme en forme de gigantesque conteneur scellé et piégé – les deux événements étant probablement liés.
Pour l’assister dans cette singulière épreuve, Vandergraaf fait appel aux services de Harry Houdini, persuadé qu’associer l’homme capable de pénétrer l’esprit humain et l’illusionniste capable de s’échapper de n’importe quel lieu clos permettra de découvrir le fin mot de l’histoire…

Mauméjean - La Société des faux visagesDécidément, ce fameux voyage de Freud à New York n’en finit pas de fasciner les romanciers. Si E.L. Doctorow l’évoque dans Ragtime, l’Américain Jed Rubenfeld (dans l’extraordinaire Interprétation des meurtres, hélas épuisé en France grâce à la formidable politique de fonds des éditions Pocket) et le Français Luc Bossi (dans Manhattan Freud, pas lu) en ont fait le cœur des intrigues de leurs polars respectifs. Xavier Mauméjean, auteur prolifique en littérature de l’imaginaire, ajoute donc sa pierre à l’édifice, en la cimentant d’une association excitante avec Houdini.

Visiblement très documenté sur ses protagonistes, comme sur le contexte historique et géographique, Mauméjean déroule son intrigue dans le plus pur style feuilletonnant, avec rebondissements réguliers, rythme soutenu et style efficace qui ne laisse guère de place aux fioritures. Le résultat est très plaisant, même si les fréquentes digressions consacrées aux exploits passés de Houdini hachent parfois un peu trop le récit ; ces petites histoires véridiques, qui nourrissent souvent la fiction, sont néanmoins suffisamment captivantes pour passer outre ce petit défaut. De même qu’on en apprend beaucoup et de manière abordable sur les travaux de Freud.
On croise par ailleurs une belle galerie de personnages secondaires, des agents brutaux de Pinkerton aux gangs de New York, en passant par les puissants qui tiennent la ville entre les mains, permettant à l’auteur un flingage en règle du capitalisme échevelé à l’américaine qui trouve une évidente caisse de résonance avec l’actualité.

La Société des faux visages est un bon petit suspense intelligent et malin, qui remplit son cahier des charges et tient en haleine de bout en bout. Juste ce qu’il faut, et c’est très bien comme ça !

La Société des faux visages, de Xavier Mauméjean
Éditions Alma, 2017
ISBN 978-2-36279-235-9
279 p., 18€


A première vue : la rentrée Gallmeister 2017

Toujours dévouées à l’Amérique, les éditions Gallmeister voient apparaître dans leurs propositions de rentrée la patte de François Guérif, ancien grand patron du catalogue noir des éditions Rivages. En effet, ce dernier rejoint l’éditeur à la patte d’ours avec l’un de ses auteurs et la réédition d’un grand texte de la littérature américaine. A côté de cela, il faudra garder à l’œil le talent de défricheur d’Oliver Gallmeister qui, après le succès marquant de Dans la forêt de Jean Hegland en début d’année, lance une nouvelle romancière dont on parlera sûrement – même si, de notre côté, nous ne crierons pas au génie cette fois-ci.

Fridlund - Une histoire des loupsTHE HAND THAT ROCKS THE CRADLE : Une histoire des loups, d’Emily Fridlund (lu)
(traduit de l’américain par Juliane Nivelt)
Une adolescente, Madeline, entre peu à peu dans la vie d’une famille qui vient d’emménager en face de chez elle, de l’autre côté d’un lac. Tandis que le père s’absente souvent, Madeline s’occupe de plus en plus du petit garçon de la famille, sans se douter de ce qui se trame dans ce foyer beaucoup moins innocent qu’il n’y paraît… D’emblée, le ton de la romancière s’avère inhabituel, un peu dérangeant ; mais le trouble n’opère pas longtemps. J’ai vite fini par m’ennuyer dans ce premier roman qui ne raconte pas grand-chose et tire en longueur une intrigue prévisible. Pas convaincu du tout.

Stegner - L'Envers du tempsTHUNDER ROAD : L’Envers du temps, de Wallace Stegner
(traduit de l’américain par Eric Chedaille)
De Wallace Stegner, romancier sans doute trop méconnu chez nous, Gallmeister ajoute ce titre inédit qui fait suite à son chef d’œuvre d’inspiration autobiographique, La Montagne de sucre. On y retrouve son double romanesque, Bruce Mason, de retour dans sa ville natale, Salt Lake City, qu’il avait quittée adolescent avec la rage au ventre et la volonté de réussir. Tout en organisant les funérailles de sa tante, il se confronte aux souvenirs de sa jeunesse.

Boyle - Tout est briséLIKE A ROLLING STONE : Tout est brisé, de William Boyle
(traduit de l’américain par Simon Baril)
François Guérif avait désigné Gravesend, le premier roman de William Boyle, comme numéro 1000 de la collection Rivages/Noir. Un choix symbolique qui prouvait la confiance placée par l’éditeur dans son auteur – confiance qui se perpétue donc chez Gallmeister. Boyle nous ramène à Gravesend, quartier pauvre de Brooklyn, où Erica tente de tenir entre son père qui sort de l’hôpital et son fils Jimmy qui revient après une longue errance à travers le pays. Un retour bien compliqué néanmoins, car Jimmy étouffe à Brooklyn et n’entend pas y rester…

Cooper- Le Dernier des MohicansI AM NATIVE AMERICAN : Le Dernier des Mohicans, de James Fenimore Cooper
(traduit de l’américain par François Happe)
Les cinéphiles ont sûrement en tête le visage de Daniel Day-Lewis, héros de l’adaptation sur grand écran de ce livre fondateur de la littérature américaine. Paru en 1826, le roman de Cooper n’avait pas connu de traduction intégrale en français depuis… 1830 ! Par la volonté de Guérif, cette aberration est désormais réparée, et la traduction de François Happe vient enrichir le catalogue « classique » que Gallmeister entend développer, à la suite des nouvelles parutions cette année dans la collection Totem des titres de Thoreau, Walden et la Désobéissance civile.

Farris - Le Diable en personneSYMPATHY FOR THE DEVIL : Le Diable en personne, de Peter Farris
(traduit de l’américain par Anatole Pons)
Deuxième parution en Néo Noire de Peter Farris, ce roman sombre nous entraîne en Géorgie du Sud où Maya, 18 ans, vient d’échapper à une tentative d’assassinat. Prostituée sous la coupe du terrifiant Mexico, elle est devenue la favorite du maire et a ainsi découvert de bien sinistres projets, ce qui manque causer sa mort. Mais Leonard Moye, un type solitaire et excentrique, la prend sous sa protection…