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À première vue : la rentrée Stock 2021


Intérêt global :


Pas toujours facile pour moi de distinguer le bon grain de l’ivraie dans les programmes de rentrée des éditions Stock (et c’est valable pour le reste de l’année, du reste). De temps en temps, un auteur, un propos, une approche me séduisent. Mais la plupart du temps, je trouve leurs propositions très éloignées de mes goûts et de ma conception de la littérature – et je le dis fort poliment.
2021 n’échappe pas à cette règle personnelle, ne me laissant m’accrocher qu’à deux espoirs (dont un très fort) au milieu d’un océan de désintérêt, voire d’agacement majeur. Vous me direz, deux sur onze, c’est déjà ça.
Mais onze titres, quoi…


La Félicité du loup, de Paolo Cognetti
(traduit de l’italien par Anita Rochedy)

Voici mon plus bel espoir du programme, hérité des merveilleuses sensations éprouvées à la lecture des Huit montagnes en 2017. Si les livres suivants de Cognetti, plus proches du récit de voyage, m’ont plu, je n’y ai pas retrouvé la force et la pureté cueillies dans ce roman extraordinaire.
L’attente est donc forte pour La Félicité du loup, mêlée d’un peu de prudence tout de même car, à première vue, ce nouveau texte paraît une sorte de cousin du précédent, déclinant sous forme d’histoire d’amour ce que Huit montagnes offrait à la littérature d’amitié.
On y assiste à la rencontre entre Fausto, écrivain de quarante ans, et Silvia, artiste-peintre de vingt-sept ans, dans la station de ski de Fontana Fredda (à nouveau au cœur du Val d’Aoste), où ils travaillent tous deux dans le même restaurant. La saison d’hiver les voit se rapprocher et céder l’un à l’autre, sans promesse d’avenir.
Le printemps les sépare, elle monte vers les hauteurs tandis que lui retourne en ville pour gérer son quotidien morose, dont son divorce. Mais l’appel des montagnes et la force d’attraction de Silvia le ramènent très vite en direction des montagnes…

Les vies de Jacob, de Christophe Boltanski

Un projet mêlant littérature et vraie vie, comme je les aime quand ils sont bien faits, évidemment. Christophe Boltanski s’est déjà brillamment illustré dans ce registre avec son premier roman, La Cache, inspiré de sa famille.
Cette fois, il part en quête d’un parfait inconnu. Un homme dont Boltanski découvre, en chinant aux puces, un album contenant 369 photomatons pris entre 1973 et 1974. Au dos des clichés, présentant l’homme sous différentes facettes et avec différents visages, des adresses du monde entier ajoutent encore au mystère.
Le romancier se lance alors dans une vaste quête aux quatre coins du globe pour reconstituer l’histoire et le parcours du fameux Jacob B’rebi.

Artifices, de Claire Berest

Depuis sa suspension, Abel Bac, un policier parisien, vit reclus. Des événements étranges survenus dans des musées, semblant tous le concerner, l’obligent à rompre son isolement.
Aidé de sa voisine Elsa et de sa collègue Camille Pierrat, il mène une enquête qui le conduit à s’intéresser à l’artiste internationale Mila.
Après deux romans inspirés de personnages réels (Gabriële, co-écrit avec sa sœur Anne sur son arrière-grand-mère, femme de Francis Picabia, et Rien n’est noir, Grand Prix des Lectrices de Elle consacré à Frida Kahlo et Diego Rivera), Claire Berest renoue avec le roman purement fictionnel, en fonçant droit dans le mystérieux, tout en tournant encore autour du monde de l’art.


Saint-Phalle : Monter en enfance, de Gwenaëlle Aubry
Restons du côté des artistes, avec ce récit littéraire traçant le portrait de Niki de Saint-Phalle, depuis son enfance saccagée (violée par son père à onze ans, maltraitée par sa mère) jusqu’à son accomplissement d’artiste, nourri de rage et de volonté de revanche.

Son fils, de Justine Lévy
De l’art toujours, par la bande, puisque Justine Lévy imagine le journal intime de la mère d’Antonin Artaud. Une manière d’aborder de biais le parcours de cet artiste hors normes, écrivain, poète, acteur, dessinateur, illuminé et rongé par la folie.

Le Candidat idéal, d’Ondine Millot
Le jeudi 29 octobre 2015, officiant alors à Libération, Ondine Millot se trouve au tribunal de Melun lorsque l’avocat Joseph Scipilliti tente d’assassiner le bâtonnier Henrique Vannier, le blessant gravement de deux balles avant de retourner l’arme contre lui et de se donner la mort. Plutôt que de réagir à chaud, la journaliste prend le temps de mener une longue enquête pour comprendre le cheminement ayant conduit à ce fait divers tragique.

Bellissima, de Simonetta Greggio
La romancière poursuit son « autobiographie de l’Italie », mettant en parallèle l’histoire de sa famille et celle de son pays, dans la continuité de son travail entamé avec Dolce Vita 1959-1979 et Les Nouveaux Monstres 1978-2014.

S’adapter, de Clara Dupont-Monod
Dans les Cévennes, l’équilibre d’une famille est bouleversé par la naissance d’un enfant handicapé. Si l’aîné de la fratrie s’attache profondément à ce frère différent et fragile, la cadette se révolte et le rejette.

Le Garçon de mon père, d’Emmanuelle Lambert
L’auteure raconte son père, mort d’un cancer en septembre 2019. Selon l’éditeur, c’est évidemment « un livre de vie », parce que sinon ça ferait peur et ça serait sinistre. Ah oui, la question du livre serait aussi : Papa aurait-il préféré avoir un garçon plutôt qu’une fille ? D’où le titre.
Je vous laisse vous dépatouiller avec ça, j’ai pour ma part mieux à faire.

La Maison des solitudes, de Constance Rivière
Dans le même genre, voici l’histoire d’une jeune femme empêchée d’aller retrouver sa grand-mère mourante à l’hôpital. L’occasion d’opposer à cette douleur la mémoire des moments heureux dans la Maison, le repaire du bonheur familial. Sauf que Maman ne partage pas cette vision idyllique des choses, et refuse de retourner dans la dite Maison.
Voilà qui promet de chouettes réunions de famille à Noël.

Les routiers sont sympas : essais 2000-2020, de Rachel Kushner
(traduit de l’anglais (États-Unis) par Emmanuelle et Philippe Aronson)

Un recueil de 19 textes relevant de plusieurs genres tels que le journalisme, les mémoires ainsi que la critique littéraire et artistique. L’auteure évoque notamment un camp de réfugiés palestiniens et une course de moto illégale dans la péninsule de Baja en 1970, alors que d’importantes grèves ont lieu dans les usines Fiat.


BILAN


Lecture certaine :
La Félicité du loup, de Paolo Cognetti

Lecture probable :
Les vies de Jacob, de Christophe Boltanski


À première vue : la rentrée Robert Laffont 2021


Intérêt global :


L’année dernière, j’avais cru déceler plusieurs jolies promesses dans le programme de rentrée des éditions Robert Laffont. Finalement, je n’avais eu le temps de n’en lire qu’un, qui s’était avéré une grosse déception.
Je ne vais donc pas me mouiller cette année, d’autant qu’à première vue, il n’y pas grand-chose dans cette affiche 2021 (pourtant « riche » de sept titres) qui soit susceptible de me détourner de mes déjà nombreuses envies de lecture chez la concurrence.
À un moment, il faut bien faire des choix. Et là, je l’avoue, c’est assez facile.


Châteaux de sable, de Louis-Henri de la Rochefoucauld
Un jeune père de famille un peu paumé, héritier de la noblesse d’épée sans aucune conviction royaliste, il finit par trouver un point d’accroche en s’intéressant à la Révolution française. Et voilà-t-y pas que Louis XVI en personne lui apparaît ! Notre héros s’imagine alors un but tout neuf dans la vie : prendre fait et cause pour le roi guillotiné et lui offrir, enfin, la défense qu’il aurait mérité à son époque…
(Comme quoi, la drogue peut faire des ravages dans toutes les strates de la société.)

Ce qui manque à un clochard, de Nicolas Diat
Mémoires romancées d’un homme bien réel, Marcel Bascoulard, né en 1913 et mort assassiné en 1978, dessinateur de génie et homme excentrique qui vivait dans son camion, ancien paysan devenu travesti, sauvage et misanthrope.

Une certaine raison de vivre, de Philippe Torreton
Le comédien poursuit son œuvre littéraire souvent couronnée de beaux succès publics. Il relate cette fois le retour à la vie civile d’un soldat de 14-18, indemne physiquement mais dévasté intérieurement, qui tente de se raccrocher à son emploi et surtout à son amour pour Alice pour croire qu’une existence ordinaire reste possible.
Un thème qui rappelle un peu Capitaine Conan, film de Bertrand Tavernier dont Torreton était la tête d’affiche.

Le Fils du pêcheur, de Sacha Sperling
Le narrateur s’appelle Sacha. (Ah, tiens.) Il est écrivain, mais là il n’écrit pas. (Oh ben ça.) Il est dévasté par l’échec de sa relation amoureuse avec Mona. (Aïe.) Mais voici qu’il rencontre Léo. (Oh.) Grande passion, qui dure sept mois. Pas plus, parce que Sacha est du genre à tout gâcher et tout détruire. (L’artiste maudit, tout ça tout ça.) C’est moche, mais ça donne de la matière pour écrire des livres.
(Qu’on n’est pas obligé de lire.)

Le Cri de la cigogne, de Jean-Charles Chapuzet
C’est l’un des deux titres qui inaugurent L’Incendie, nouvelle collection de littérature dirigée par Glenn Tavennec. Inspiré d’une histoire vraie, ce roman se déroule à Olaszhalom, un village hongrois. 1500 habitants, une station-service, des cigognes, trois églises, les ruines d’une synagogue. Et, en contrebas de la route principale, une rivière dans laquelle chahutent des dizaines de Tsiganes. Une voiture transportant un professeur d’histoire et ses deux enfants passe par là. Une fille surgit devant le véhicule. C’est la porte ouverte à toutes les haines qui tiraillent le pays.

Six pieds sur terre, d’Antoine Dole
Deuxième titre de la collection L’Incendie. Histoire d’amour boiteuse entre deux trentenaires qui s’aiment sans réussir à être heureux. Camille annonce alors qu’elle veut un enfant, ce qui pousse Jérémy à s’interroger sans détour sur le sens qu’il donne à sa propre vie, et sur sa peine à trouver sa place.

Au nom des miens, de Nina Wähä
(traduit du suédois par Anna Postel)

En suédois, Toimi signifie « fonctionnel ». Drôle de nom, donc, pour une famille qui est tout sauf fonctionnelle. Surtout à cause du père, pervers et violent. Alors que Noël approche et que les onze enfants sont appelés à se réunir chez leurs parents, le moment semble venu de mettre fin au mal.


À première vue : la rentrée Plon 2021


Intérêt global :


Je ne vais toujours pas vous mentir, je n’ai pas tellement progressé dans ma connaissance du catalogue des éditions Plon depuis l’année dernière. Ni dans ma volonté de m’y intéresser. Et ce n’est pas leur programme pléthorique (exclusivement francophone) de cette année qui risque de me faire changer d’avis. Huit titres pour une maison de cette dimension, c’est très excessif, même s’il y a trois premiers romans parmi eux.
Néanmoins, la politesse m’oblige pour ainsi dire à leur laisser une place ici – car vous avez le droit, vous, d’être amateurs ou curieux de leur travail. Mais je vais faire simple, si vous me le permettez.


La Riposte, de Jean-François Hardy
Dans un Paris désagrégé par la crise écologique, la misère, la violence d’État, la canicule et la maladie, un mystérieux mouvement prônant la révolution, Absolum, gagne du terrain. Dans ce chaos, Jonas, infirmier à domicile désabusé de 37 ans, s’apprête comme beaucoup d’autres à fuir vers le Nord, en quête d’une vie meilleure. Premier roman.

Mourir au monde, de Claire Conruyt
Sœur Anne ne s’est jamais vraiment adaptée au quotidien du couvent où elle vit pourtant depuis vingt ans. L’arrivée de Jeanne, une jeune postulante dont elle a la charge, réveille en elle des sentiments oubliés. Très vite, la relation entre les deux femmes dépasse le cadre de la formation de la novice et sœur Anne entrevoit la possibilité de se retrouver elle-même. Premier roman.

L’Unique goutte de sang, d’Arnaud Rozan
Sidney quitte son Tennessee natal pour Chicago, où il se lie d’amitié avec Turner, un garçon errant irlandais, tandis que les émeutes de l’été 1919 embrasent le quartier noir de South Side. Il suit cet être révolté contre les siens dans un périple qui le mène de l’Arkansas à Manhattan. Ce voyage les confronte à la mort et les rapproche chaque jour du cœur de Harlem. Premier roman.

Berlin Requiem, de Xavier-Marie Bonnot
En 1934, quand Hitler accède au pouvoir et que le nazisme s’impose en Allemagne, Wilhelm Furtwängler, l’un des plus grands chefs d’orchestre allemands, refusant de choisir entre son art et son pays, se soumet au IIIe Reich. Rodolphe Bruckman, fils d’une célèbre cantatrice, qui rêve de diriger un jour l’Orchestre philharmonique de Berlin, observe les événements avec son regard de jeune garçon.

Le Syndrome de Beyrouth, d’Alexandre Najjar
Confinée dans un hôtel à Saint-Malo, Amira Mitri, ancienne combattante devenue reporter au quotidien libanais An-Nahar, se remémore les vingt ans qui se sont écoulés de son retour au Liban en l’an 2000 à l’explosion du port de Beyrouth le 4 août 2020. Durant cet intervalle, bien des événements ont secoué son pays et sa vie amoureuse a connu de multiples rebondissements.

907 fois Camille, de Julien Dufresne-Lamy
L’histoire de Camille, fille de Dominique Alderweireld, alias Dodo la Saumure, proxénète. Composant avec l’absence de ce dernier, elle grandit et construit son identité de femme moderne et indépendante qui cherche à donner un sens aux non-dits de son histoire familiale.

La Nuit des aventuriers, de Nicolas Chaudun
Le roman vrai d’un coup d’État presque parfait. Si la conjuration du 2 décembre 1851 a si bien réussi, c’est qu’elle apparaissait inéluctable à ses contemporains ; elle scellait la faillite manifeste des élites. En relatant cet événement historique majeur du XIXème siècle, Nicolas Chaudun tente bien évidemment de tisser un lien avec la situation politique actuelle.

Ma mère avait ce geste, d’Alain Rémond
Alain Rémond poursuit son œuvre autobiographique et livre un récit intime et universel sur l’amour inconditionnel qu’il porte à sa mère. Livre après livre, il retrouve le paradis perdu de son enfance en Bretagne.


À première vue : la rentrée P.O.L. 2021


Intérêt global :


Quitte ou double P.O.L., épisode 2021.
Comme je le disais l’année dernière, pour cette maison d’édition dotée d’une ligne forte et exigeante, soit le programme de rentrée me passionne, soit il me laisse indifférent ou me hérisse. L’année dernière, j’avais eu une bonne surprise grâce à Lise Charles (
La Demoiselle à cœur ouvert, qui n’a certes pas marqué les esprits), et c’était tout.
Cette année, pas de folie non plus en vue, et plutôt des motifs d’agacement prononcé – même si deux romancières habituées du catalogue pourraient m’attirer dans leurs filets.


Ce que c’est qu’une existence, de Christine Montalbetti

Raconter, en une seule journée, plusieurs existences liées entre elles de près ou de loin. Voici le défi que se lance Christine Montalbetti (qui apparaît elle-même comme personnage) dans ce roman choral dont l’ambition est de raconter comment nous vivons tous au même moment des vies si différentes les unes des autres.
Un beau projet (qui rappelle un peu sur le papier celui de Laurent Mauvignier dans Autour du monde), que la fantaisie et l’empathie de l’auteure pourraient sublimer.

Hors gel, d’Emmanuelle Salasc

Durant des années, Emmanuelle Salasc a signé ses livres sous le pseudonyme de Pagano. Elle reprend son véritable nom pour ce nouveau roman, toujours chez P.O.L., campé en 2056.
L’écologie politique a pris le pouvoir et impose un respect drastique de la nature, désormais traitée avec un respect proche de la dévotion et placée sous haute surveillance. Dans une vallée de montagne, un village se retrouve sous la menace du glacier qui le surplombe, et qu’une poche d’eau menace de rompre, ravivant le souvenir d’une tragédie similaire, 150 ans plus tôt.
Au même moment, Lucie retrouve Clémence, sa sœur jumelle disparue depuis des années, qui lui demande de la cacher car elle serait poursuivi par un redoutable réseau de prostitution et de trafiquants de drogue.

Rabalaïre, d’Alain Guiraudie

Rabalaïre, en occitan, désigne une personne qui n’est jamais chez elle, « un mec qui va à droite, à gauche, un homme qui aime bien aller chez les gens ». Ici, le rabalaïre, c’est Jacques, chômeur, passionné de vélo, solitaire mais d’une humanité à toute épreuve, et qui, entre Clermont-Ferrand, les monts d’Auvergne et l’Aveyron, va connaître, plus ou moins malgré lui, toute une série d’aventures rocambolesques, mystérieuses, voire criminelles.
Le cinéaste Alain Guiraudie balance une pavasse de 1000 pages apparemment remplies d’aventure, de folie, de drogue et de sexe (forcément, c’est Guiraudie). Le truc imbitable façon P.O.L. (il y en a, c’est une composante constante du catalogue) qui fera friser d’orgasme une poignée d’admirateurs en rut, et laissera indifférent la grande majorité des lecteurs.


Mausolée, de Louise Chennevière
La narratrice, une jeune femme indépendante et soucieuse de sa liberté, se retrouve pourtant prise au piège d’une passion ardente et d’une rupture qui la fait durement souffrir. Ressassant une nuit entière ses souvenirs de manière obsessionnelle, elle éprouve l’absence jusqu’à son point limite et prend la plume pour pallier le manque, l’accepter et enterrer cette histoire dans un mausolée de mots.
220 pages dont j’aurai le bonheur de m’épargner la lecture.

Le Premier exil, de Santiago H. Amigorena
À Buenos Aires, au milieu des années 1960, Zeide, l’arrière-grand-père maternel de l’auteur, un Juif originaire de Kiev, décède. Mais la famille du narrateur a fui l’Argentine pour l’Uruguay afin d’échapper à la dictature, après le coup d’État militaire du général Juan Carlos Ongania en 1968. Un roman qui décrit l’enfance de S.H. Amigorena tout en dressant le portrait d’un continent blessé.
L’œuvre largement autobiographique d’Amigorena, qui a ses irréductibles fans, n’a jamais réussi à m’intéresser. Je passe, donc.

Pas dormir, de Marie Darrieussecq
Marie Darrieussecq souffre d’insomnie depuis des années.
Ça explique sans doute beaucoup de choses.


BILAN


Lecture probable :
Ce que c’est qu’une existence, de Christine Montalbetti

Lecture potentielle :
Hors gel, d’Emmanuelle Salasc


À première vue : la rentrée de la Peuplade 2021


Intérêt global :


C’est l’une des plus jolies découvertes éditoriales en France de ces dernières années, bien que la Peuplade existe depuis 2006. Mais il a fallu de nombreuses années pour que cette maison québécoise inscrive son catalogue chez un distributeur français d’envergure et rencontre enfin un public plus large chez nous – à commencer par de nombreux libraires, qui tombent amoureux de leur ligne atypique, nimbée de mystère, d’étrangeté parfois, riche d’univers poétiques et fantasques.
En cette rentrée 2021, ce sont trois nouveaux titres qui vont tenter de rencontrer leurs lecteurs. Une invitation à des voyages neufs et stimulants qui méritait largement une place par ici.


Les ombres filantes, de Christian Guay-Poliquin

Le précédent roman de Christian Guay-Poliquin, Le Poids de la neige, a connu en 2018 un beau succès français… sous la marque des éditions de l’Observatoire – alors qu’il était sorti deux ans plus à la Peuplade. C’est donc cette fois chez son éditeur d’origine que le romancier québécois nous revient, avec une histoire qui me donne très envie.
Nous marchons en pleine forêt, dans les pas d’un homme regagnant le camp de chasse où il s’est réfugié avec sa famille après une panne électrique généralisée. Alors qu’il se perd, il rencontre un garçon d’une douzaine d’années, solide et déterminé, qui se joint à l’équipée du héros entre les arbres, pour un périple plein de périls…
Une pincée de post-apo en guise de décor, de l’aventure, du mystère, un duo improbable, la nature : s’ils sont bien mélangés par le style de l’auteur, ces ingrédients auront tout pour me plaire. On en reparlera, c’est une certitude.

La Pêche au petit brochet, de Juhani Karila
(traduit du finnois par Claire Saint-Germain)

Si l’on se réfère à son représentant le plus illustre chez nous, Arto Paasilina, la littérature finlandaise est douée d’un humour particulièrement saugrenu et fantasque, que ce premier roman ne devrait pas démentir.
Quelque part en Laponie orientale, comme chaque année en juin, Elina a trois jours et trois nuits pour pêcher le seul et unique brochet de l’Étang du Pieu. Or, un cruel génie des eaux règne sur les lieux et complique tout. Elina n’a pas d’autre choix que de pactiser avec les forces surnaturelles des marais et d’affronter Jousia, son premier amour. Pendant ce temps, l’inspectrice Janatuinen enquête sur un mystérieux meurtre qui la mène à poursuivre l’héroïne. Avec l’aide d’excentriques locaux, les deux femmes devront associer leur fougue et leur fureur pour rétablir l’équilibre entre les mondes.

Tableau final de l’amour, de Larry Tremblay

Ce roman fait du peintre Francis Bacon son point d’ancrage, pour une réflexion intense sur le corps, sa représentation picturale, mais aussi sur la passion amoureuse (le texte est une adresse de l’artiste à son modèle et amant), et plus largement le récit d’une quête artistique absolue dans l’Europe du XXème siècle étranglée entre deux guerres mondiales.


BILAN


Lecture certaine :
Les ombres filantes, de Christian Guay-Poliquin

Lecture probable :
La Pêche au petit brochet, de Juhani Karila


À première vue : la rentrée de l’Olivier 2021


Intérêt global :


Je ne vous cache pas que j’ai pour les éditions de l’Olivier une affection durable, doublée bien évidemment d’une estime profonde pour leur catalogue riche et varié, aussi bien en littérature française qu’en étrangère.
2021 est une année particulière pour la maison fondée par Olivier Cohen, puisqu’elle fête cette année ses trente ans d’existence. Trente ans durant lesquelles elle aura publié Jean-Paul Dubois (Fémina 2004, Goncourt 2019), Richard Ford, Jonathan Safran Foer, Florence Aubenas, Cormac McCarthy, Olivier Adam, Jonathan Franzen, Véronique Ovaldé, Florence Seyvos, Valérie Zenatti, Cormac McCarthy, Jay McInerney… et tant d’autres qu’il serait fastidieux de les citer tous.
Parce qu’elle n’est pas du genre à se reposer sur ses lauriers, l’équipe réunie autour d’Olivier Cohen et Nathalie Zberro propose en cette rentrée une belle affiche mêlant deux textes américains servis par des traductrices exceptionnelles, des grands noms de la maison et des nouvelles plumes prometteuses.

L’un des programmes les plus séduisants de cette rentrée 2021, tout simplement.


Blizzard, de Marie Vingtras (en cours de lecture)

Honneur aux débutantes : Marie Vingtras propose un premier roman savamment élaboré, construit sur un crescendo concentrique d’une rigueur inexorable, et dont l’inspiration américaine est si franche et sincère qu’on en oublie souvent que ce livre est l’œuvre d’une auteure française.
Le blizzard du titre tombe sur un bled paumé de l’Alaska. Quelques maisons, des caractères bien trempés (pour ne pas dire épais au sujet de certains d’entre eux). Et une jeune femme, sortie de la tempête avec un enfant, qu’elle perd après lui avoir lâché la main quelques instants.
Tandis qu’elle affronte seule les éléments déchaînés, trois hommes se mêlent à leur manière aux recherches. L’espoir de retrouver le garçon sain et sauf télescope alors la vérité profonde des uns et des autres…

Memorial Drive, de Natasha Trethewey
(traduit de l’anglais (États-Unis) par Céline Leroy)

Je connais un peu la traductrice Céline Leroy, mais ce n’est pas pour cela que je tiens à vous signaler un détail capital : quand son nom apparaît sur une couverture, vous pouvez être sûr(e) que le livre dont elle a assuré la traduction est tout sauf anodin, tant elle a le nez pour s’associer à des projets littéraires toujours singuliers.
Nanti de cette conviction, on peut donc aborder cette première publication en français de Natasha Trethewey avec confiance et curiosité.
Je parle de première publication, manière de souligner que, pour le coup, nous n’avons pas affaire à une débutante. Aux États-Unis, sa poésie lui a valu une renommée importante, ainsi qu’un prix Pulitzer en 2007.
Memorial Drive, le texte grâce auquel nous allons la découvrir, est un récit autobiographique, dans laquelle elle évoque l’existence tragique de sa mère, Gwendolyn, mais aussi le courage et la volonté d’indépendance qui vont servir de flambeau au propre parcours de poètesse et de femme de Natasha Trethewey.
Un texte dont on peut attendre beaucoup, sans craindre d’être déçu.

Rien à déclarer, de Richard Ford
(traduit de l’anglais (États-Unis) par Josée Kamoun)

Je vous le disais, cette rentrée étrangère de l’Olivier est marquée par la présence de traductrices remarquables. Pour nous transmettre ces nouvelles du grand Richard Ford (Indépendance, Canada, Un week-end dans le Michigan), c’est Josée Kamoun qui prête sa voix française, comme elle l’avait déjà fait pour Canada du même auteur, mais aussi pour la nouvelle traduction événement de 1984 il y a trois ans, ou pour Philip Roth, Jonathan Coe et John Irving, entre autres.
Les textes rassemblés ici ont pour point commun de mettre en scène des personnages ayant basculé dans le second versant leur existence, et qui examinent leur passé pour tenter de comprendre pourquoi leur présent se trouve fragilisé.

L’Éternel fiancé, d’Agnès Desarthe

C’est l’histoire d’une histoire d’amour qui dure toute une vie. Commencée à quatre ans, sur une promesse d’éternité comme s’en font les enfants qui s’aiment. Déçue à l’adolescence, quand elle aime toujours et que lui a oublié la promesse. Et qui se poursuit, tout au long des nombreuses étapes, moments forts, joies, déceptions, qui font une existence humaine.
Incontournable du catalogue de l’Olivier et auteure extrêmement attachante, qui navigue à l’envi entre folie douce et mélancolie, Agnès Desarthe propose un roman-puzzle dont la forme et l’ambition constituent un véritable objet de curiosité.

Une vie cachée, de Thierry Hesse

Qu’est-ce que le souvenir ? Pour Thierry Hesse, c’est d’abord une déambulation.
Du « quartier impérial » construit par Guillaume II aux forêts de la Meuse, de la guerre de 1870 à celle de 1939-45, cette enquête généalogique a pour terme une chambre dans le quartier des Loges, à Metz : celle où Franz/François aura passé une partie de sa vie, caché et pourtant bien visible.


BILAN


Quatre vraies envies de lecture sur cinq, qui dit mieux ? Pas grand-monde cette année (à part les Forges de Vulcain, mais ce n’est pas du jeu.)

Lecture en cours :
Blizzard, de Marie Vingtras

Lecture certaine :
Memorial Drive, de Natasha Trethewey

Lectures probables :
L’Éternel fiancé, d’Agnès Desarthe
Rien à déclarer, de Richard Ford


À première vue : la rentrée Flammarion 2021


Intérêt global :


Des sept parutions de l’année dernière chez Flammarion, on remonte à onze cette année (si j’ai bien compté).
Dommage.
Pour le reste, on trouve du médiatique (Angot, Djian), du vrai talent (Reverdy), mais aussi un drôle de pari : aligner cinq premiers romans sur la grille de départ (plus une première traduction). Et ce courage-là, mine de rien, mérite au moins d’être salué – en attendant de voir si les livres en question méritent autant d’attention.


UN PRÉFÉRÉ


Climax, de Thomas B. Reverdy

J’aime cet auteur. J’ai parfois le sentiment que son univers, sa force littéraire et la variété de ses sujets ne sont pas assez payés de retour, que ses livres ne rencontrent pas toujours le succès qu’ils mériteraient. C’est peut-être une fausse impression (d’autant qu’il collectionne les récompenses, dont le Prix des Libraires en 2016 et l’Interallié en 2018), je n’ai aucune donnée pour étayer cette sensation hormis mes propres ressentis de terrain ; et si je me trompe, tant mieux.
Toujours est-il qu’un nouveau roman de Thomas B. Reverdy est toujours pour moi un objet de curiosité. Cette fois, il nous emmène dans un village norvégien, menacé par un accident sur une plateforme pétrolière au large. Sans parler du glacier qui se fissure et des poissons morts qui s’agglutinent sur le rivage… Un ingénieur géologue, originaire des lieux, se présente au village pour se confronter autant à son passé qu’à la perspective d’un monde sur le point de s’effondrer.


À LA UNE


Double Nelson, de Philippe Djian

L’un des noms les plus solides de la maison Flammarion, habitué des rentrées littéraires et des unes de la presse spécialisée.
Djian revient avec le nom d’une prise de catch en guise de titre, pour raconter une rupture amoureuse suivie de drôles de retrouvailles : elle, membre des forces spéciales d’intervention de l’armée, vient se réfugier chez lui, écrivain en proie au doute, pour échapper à une troupe de mercenaires lancée à ses trousses. Commence alors une drôle de danse, où la nécessité d’apprendre à revivre ensemble s’accompagne d’une menace mortelle…
Drôle de pitch, qui propose un angle plutôt ludique pour détricoter l’éternelle question de la relation amoureuse.

Le Voyage dans l’Est, de Christine Angot

Autant j’aime Reverdy, autant je déteste Christine Angot. Son style tout d’abord, que je trouve caricatural, creux et haché, faussement rythmé de répétitions obsessionnelles et plombés de dialogues terriblement plats, et dont je me demande comment autant de gens supposés savoir lire (je pense très fort à Bernard Pivot par exemple, qui ne s’est jamais caché d’aduler le travail de la dame) sont capables de chanter les louanges.
Je n’apprécie guère l’auteure non plus, et par l’auteure, j’entends la personnalité qui manque rarement une occasion de déverser sa morgue, son fiel et sa froideur dans les médias.
S’il y a une chose que je veux lui reconnaître en revanche, c’est la constance avec laquelle elle campe son œuvre autour du drame qui a façonné sa vie, drame dont elle est loin d’être la seule victime et auquel elle donne une voix et une visibilité essentielles depuis toutes ces années.
Pas de surprise : dans ce nouveau roman, Angot parle donc d’inceste. Elle aborde cette fois la question en creusant le point de vue de l’enfant, puis de l’adolescente et de la jeune femme victime de son père.


AH AH, BIOGRAPHIE !


Tout ce qui est beau, de Matthieu Mégevand
Matthieu Mégevand s’est fait une spécialité de capter en littérature des figures artistiques flamboyantes. Après le poète Roger-Gilbert Lecomte et Lautrec, le voici qui s’attaque au génie ultime : Mozart. 192 pages pour cerner l’une des figures les plus célèbres du monde, et trouver en mots l’équivalent des notes avec lesquelles le compositeur a créé sa renommée intemporelle.

Presque toutes les femmes, d’Héléna Marienské
Les ennemis de la vie ordinaire, roman délirant sur l’addiction paru en 2015, m’avait bien fait marrer. Le registre de ce nouveau titre sonne différemment, puisque la romancière y dresse le portrait des femmes de sa vie, qu’elles aient laissé une trace positive ou non sur son existence. Une autobiographie en creux, donc. Cela n’empêche pas l’humour, mais sans tirer du côté hirsute qui m’avait réjoui dans Les ennemis


PREMIERS ROMANS (5 + 1)


Le Chien, d’Akiz
(traduit de l’allemand par Bruce Germain)

Réalisateur et scénariste allemand, Akiz ajoute la corde de romancier à son arc.
Le Chien du titre, c’est un drôle de type, dont on ne sait rien hormis les rumeurs étranges qui courent sur son compte. Ce qui est sûr, c’est le gars est un prodige en cuisine. Son embauche dans le restaurant de luxe El Cion aurait pu être joyeuse. Mais c’est moins un palais raffiné qu’une grenade dégoupillée que le chef a engagé. Et quand ça va péter, ça va faire mal.
Petite curiosité pour ce titre au résumé intrigant, dont les premières lignes happent et interpellent.

L’Éblouissement des petites filles, de Timothée Stanculescu

Bon, déjà, histoire d’éviter les confusions, sachez que Timothée ici est une fille. Qui s’essaie au roman d’apprentissage adolescent, en racontant la fascination d’une jeune fille, Justine, à l’égard d’Océane. Ancienne copine d’enfance, devenue simple voisine de village et lycéenne comme elle.
Sauf qu’Océane a disparu, et dans ce coin de France où il ne se passe jamais rien, c’est plus qu’un fait divers.
Un événement assez troublant pour pousser Justine à vouloir, comme Océane, s’initier aux garçons, quitte à jeter son dévolu sur le jardinier de sa mère – qui est un homme, plus un garçon.
Bref. Tout ceci me rappelle un roman de Megan Abbott, La Fin de l’innocence, livre puissant et brillant. Si le sujet vous intéresse, celui-là, je vous le conseille sans hésiter. Pour celui-ci, dont on commence à causer un peu, je vous laisse juge.

L’Amour et la violence, de Diana Filippova

Le titre n’est pas fou, la couverture non plus, mais le pitch rattrape un peu (toutes proportions gardées).
Valentin vit dans une chambre de bonne d’où il observe la Cité, seul, pendant que sa mère, répétitrice auprès des familles illustres, s’absente le jour comme la nuit. Né de l’autre côté du mur, déchiré entre le rêve de se fondre dans les hauts milieux et la conscience aiguë d’une société au bord de l’implosion, il se débat avec le passé et la mémoire.
Selon l’éditeur, un premier roman entre dystopie, roman social et récit d’apprentissage.


Ce qui gronde, de Marie Petitcuénot
Sur le papier, elle a tout pour être heureuse : un mari, trois enfants, un boulot intéressant. Et pourtant. La jeune femme qu’elle fut avant cette vie bien rangée commence à protester, et lui enjoint de se rebeller contre le fait social établi. Bonne mère, bonne épouse, femme intégrée, une fin en soi ? Et faut-il pour autant renoncer à sa liberté ? Un plaidoyer féministe pour une autre façon d’être mère.

Buenos Aires n’existe pas, de Benoît Coquil
Marcel Duchamp arrive à Buenos Aires en septembre 1918 et y demeure neuf mois. De ce séjour, on sait peu de choses. Un terreau idéal pour un écrivain, qui permet donc à Benoît Coquil d’imaginer ce récit littéraire dont la ville est autant la figure principale que l’artiste.

Mississippi Driver, de Lee Durkee
(traduit de l’anglais (États-Unis) par Nicolas Richard)

C’est en réalité le deuxième roman de Lee Durkee, mais le premier traduit en français, alors bon, il a sa place dans cette rubrique consacrée aux débutants. Il y raconte la journée d’un chauffeur de taxi à Gentry, Mississippi, et ses différents passagers qui, tous à leur manière, racontent un peu de cette fameuse « Amérique profonde » qui fait tant causer au moment des élections présidentielles.


BILAN


Lecture certaine :
Climax, de Thomas B. Reverdy

Lecture potentielle :
Le Chien, d’Akiz

Lecture hypothétique :
L’Amour et la Violence, de Diana Filippova


À première vue : la rentrée Christian Bourgois 2021


Intérêt global :


Les éditions Christian Bourgois continuent leur mue, déjà bien entamée lors de la rentrée d’automne 2020, en ajoutant de nouvelles voix, plus jeunes et novatrices, à leur catalogue historique. Trois premiers romans, il faut le souligner (même si la première auteure a déjà publié un recueil de nouvelles aux éditions de l’Olivier).
L’année dernière, le premier roman de Hugo Lindenberg,
Un jour ce sera vide, a tiré son épingle du jeu grâce au bouche-à-oreille et au travail des libraires. Trouvera-t-il son héritier en 2021 ? Réponse, peut-être, ci-dessous.


Dans la maison rêvée, de Carmen Maria Machado
(traduit de l’anglais (États-Unis) par Hélène Cohen)

Comment raconter une histoire d’amour entre deux femmes qui tourne à la brutalité et à l’emprise ? Après l’avoir vécue, Carmen Maria Machado cherche dans la variation narrative une solution à ce défi, en changeant de style et de genre littéraire à chaque chapitre, puisant aussi bien l’inspiration dans le conte horrifique que dans le livre dont vous êtes le héros (entre autres). Plus qu’un jeu littéraire, une manière de questionner « la force des clichés et des représentations » (dixit l’éditeur-trice, qui le dit tellement bien que je ne peux que le répéter tel quel).
Une vraie curiosité, qui m’interpelle d’autant plus qu’un autre roman, à paraître chez Gallmeister, se jouera également des formes littéraires… Rien que pour la comparaison, cela vaudra le coup d’œil.

Mortepeau, de Natalia García Freire
(traduit de l’espagnol (Équateur) par Isabelle Gugnon)

« Récit de la chute et de la décadence d’une famille, Mortepeau est un roman qui sent la terre humide, la pourriture et les fleurs séchées. »
C’est la quatrième de couverture qui le dit, et il faut reconnaître un certain courage à l’éditeur-trice (oui, encore) pour oser l’annoncer. Cela dit, si c’est vrai, difficile de prétendre que c’est une bluette.
Bref, c’est l’histoire d’un jeune homme qui s’adresse à son père, mort et enterré dans le jardin familial. Autrefois luxuriant, celui-ci est devenu le royaume des mauvaises herbes, à l’image de la famille de Lucas, après que son père a introduit deux hommes mystérieux dans leur maison et provoqué la catastrophe.
Un premier roman doté d’un univers très fort à première vue, pas forcément facile mais tentant à qui veut du neuf.

Grande couronne, de Salomé Kiner

Le seul titre français du trio semble aussi le moins singulier des trois – en tout cas, sur le papier.
Dans une banlieue pavillonnaire à la fin des années 1990, une adolescente rêve de partir pour devenir hôtesse de l’air. Mais sa famille vacille, bouleversant ses repères. En moins d’un an, sans renoncer à ses désirs, elle apprend à comprendre ses émotions, à tenir tête à ses copines, à assumer des responsabilités trop grandes pour elle et vit ses premières expériences sexuelles.
Bon, voilà. Vous en faites ce que vous voulez.


BILAN


Lecture potentielle :
Dans la maison rêvée, de Carmen Maria Machado

Lecture hypothétique :
Mortepeau, de Natalia García Freire


À première vue : la rentrée Albin Michel 2021


Intérêt global :


Après les « seulement » onze titres parus à la rentrée 2020, Albin Michel reste stable au même chiffre, et on commencera par s’en contenter.
Pour le reste, c’est un programme qui est fidèle à l’esprit de la maison, avec ses auteurs incontournables, un peu de premier roman, du grand roman anglophone – et quelques titres qui, à première vue, paraissent largement dispensables.
Et Amélie Nothomb, bien sûr.


TRENTE


Premier sang, d’Amélie Nothomb (lu)

« Il ne faut pas sous-estimer la rage de survivre. »
Voici la traditionnelle phrase d’accroche qui servira de quatrième de couverture au trentième (!) roman d’Amélie Nothomb. Un livre dont j’espérais qu’il pourrait se classer du bon côté de la bibliothèque de la dame, mais en fait non.
Le roman s’ouvre sur un homme face à un peloton d’exécution. Face à la mort si proche, il replonge en hâte dans son passé. Cet homme, c’est le père d’Amélie Nothomb, qui faillit en effet mourir à 28 ans dans ces conditions horribles – mais qui en réchappa, puisqu’il ne s’est éteint que l’année dernière, durant le confinement.
Comment il arriva devant les fusils et comment il échappa à la salve fatale, tel est le sujet du roman. Hélas, cet aspect n’occupe qu’un petit dernier quart du livre ; le reste relate l’enfance paternelle, et le fait de manière anodine, presque badine, dans un roman de formation très classique façon Nothomb – un enfant merveilleux se trouve confronté à la laideur de l’âme et, loin de s’en émouvoir, il en tombe amoureux, ce qui lui permet de changer et de grandir…
Bref, pour moi qui ai beaucoup défendu certains de ses derniers romans, c’est une déception.


L’INCLASSABLE


L’Île du Docteur Faust, de Stéphanie Janicot

Comme le titre le suggère, Stéphanie Janicot revisite ici le mythe de Faust.
On découvre neuf femmes, attendant qu’un passeur les emmène sur une petite île non répertoriée sur les cartes au large de la Bretagne. Là se trouve la clinique du Docteur Faust, qui promet à ses patients un moyen unique d’accéder à la vie éternelle.
L’une de ces femmes, romancière, vient pour un reportage et est déterminée de ne pas céder au chant improbable de la sirène médicale. Mais est-il possible de résister au charme étrange du Docteur Faust ?


TRAVERSEURS D’HISTOIRE(S)


Lorsque le dernier arbre, de Michael Christie
(traduit de l’anglais (Canada) par Sarah Gurcel)

Tous les arbres de la Terre ont été décimés, sauf sur une île de Colombie-Britannique. Jacinda, qui y travaille comme guide pour des touristes fortunés, apprend qu’elle serait l’héritière d’un sulfureux magnat du bois. C’est le début d’une quête remontant jusqu’aux années 1930 dans l’histoire d’une famille tiraillée de secrets et dont le destin est intimement lié à celui des forêts.
Un gros premier roman (608 pages) qui, par son sujet et ses questionnements, rappelle L’Arbre-Monde de Richard Powers. Il y a pire comme comparaison. On espère que ce livre sera aussi stimulant.

La Fabrique des souvenirs, de Clélia Renucci

Dans un monde où une application permet d’acheter des souvenirs, un amateur de théâtre tombe amoureux de la nuque d’une femme qu’il aperçoit dans une vidéo représentant la première de Phèdre à la Comédie Française en 1942. Déterminé à découvrir l’identité de cette inconnue du passé qui bouleverse son présent, Gabriel ignore que c’est toute sa vie qui va basculer, lui faisant faire l’expérience d’une passion hors normes.


Galerie des glaces, d’Eric Garandeau
Venise, Versailles et Lagos, du XVIIème au XXIème siècle, voient passer trois hommes et trois femmes qui n’auraient jamais dû se rencontrer, tout en questionnant des bouleversements profonds de l’Histoire du monde.
(J’ai vraiment beaucoup résumé, là. Mais je n’ai pas tout compris non plus au pitch de l’éditeur, donc voilà.)

L’Aube américaine, d’Émilie Papatheodorou
Premier roman. Une jeune femme, conductrice de taxi à New York, s’efforce par tous les moyens de préserver la mémoire de plus en plus défaillante de sa grand-mère d’origine grecque. Entre souvenirs réels et péripéties rêvées, elle remonte le fil du temps jusqu’à Thessalonique en passant par Ellis Island, tout en tombant amoureuse d’un homme qui, lui, préfère noyer sa mémoire dans l’ivresse.


CHOCS DE L’HUMAIN


Au-delà de la mer, de Paul Lynch (lu)
(Traduit de l’anglais (Irlande) par Marina Boraso)

Bolivar, un vieux pêcheur sud-américain qui n’a peur de rien, prend la mer malgré la tempête qui s’annonce, accompagné d’Hector, un adolescent inexpérimenté qu’il a choisi d’embarquer en remplacement de son coéquipier habituel. À la merci des éléments, le bateau s’échoue au milieu de l’océan Pacifique, laissant les deux hommes seuls face à eux-mêmes, sans aucun moyen d’appeler à l’aide.
Sorte de Vieil homme et la mer façon survie extrême, qui emmène loin dans la solitude et la servitude de l’homme face aux éléments, ce roman très maîtrisé est physiquement éprouvant, et très juste dans sa manière de saisir sensations, sentiments et bousculements de l’esprit.


Là où la caravane passe, de Céline Laurens
Premier roman. Une caravane de gitans se retrouve à Lourdes chaque année pour le pélerinage. Par la voix du narrateur, on découvre l’univers fascinant, rebelle et brûlant de vie, d’une communauté à nulle autre pareille.

Campagne, de Matthieu Falcone
Choc sociologique entre des jeunes citadins bien-pensants et les ruraux chez qui ils s’invitent pour y organiser une grande fête participative. L’occasion de mettre en scène des mœurs, des certitudes et des opinions irréconciliables entre deux France à l’opposé l’une de l’autre. (Ça sent bon les clichés, ou c’est moi ?)


LOVE ME, TENDER


On ne parle plus d’amour, de Stéphane Hoffmann
Louise est sur le point de se marier avec un homme qu’elle n’aime pas, pour sauver l’entreprise de son père. Guillaume, dandy paresseux échappé de Paris, tente d’oublier le chagrin qui le ronge. Ils n’étaient pas censés se rencontrer, ils se rencontrent, et c’est l’amour fou. Oui, mais bon.
Un chouette petit parfum de naphtaline sentimentale à la lecture de ce pitch curieusement poussiéreux.

L’Amour par temps de crise, de Daniela Krien
(traduit de l’allemand par Dominique Autrand)

Cinq femmes dont les parcours se croisent, éprises de la liberté qu’elles ont su conquérir, s’interrogent sur la famille, l’amour, les rapports entre les sexes, comment concilier enfants et travail. Bref, elles se font des nœuds au cerveau parce qu’être une femme libre, c’est bien, mais ça confronte à des choix pas toujours faciles.


BILAN


Quatre titres sur onze (dont deux déjà lus) inscrits à mon programme : c’est plus que ce que j’imaginais avant d’entamer la rédaction de cette présentation. Comme quoi, après examen attentif, il faut toujours compter avec la rentrée Albin Michel.

Déjà lus :
Premier sang, d’Amélie Nothomb
Au-delà de la mer, de Paul Lynch

Lecture probable :
Lorsque le dernier arbre, de Michael Christie

Lecture potentielle :
L’Île du Docteur Faust, de Stéphanie Janicot


À première vue : la rentrée Actes Sud 2021


Intérêt global :


Avec onze nouveautés (au lieu de neuf en 2020), on reste à peu près stable du côté d’Arles. En réalité, on montera à douze ici en ajoutant le nouveau roman de Richard Powers annoncé pour le 22 septembre, qui est un événement d’autant plus notable que le romancier américain quitte à cette occasion le Cherche-Midi, son éditeur français historique.
Vous connaissez mon opinion au sujet des gros volumes de parution. Onze (ou douze), c’est beaucoup trop, mais il faudrait vraiment un retour de la peste bubonique pour calmer les ardeurs des gros éditeurs français.
Sans surprise, quand on a des bagages aussi lourds, il y a des chances d’avoir embarqué quelques bidules superflus. On peut craindre que certains livres, pourtant potentiellement prometteurs, ne trouvent pas leur public, noyés par l’avalanche…


À L’AVENTURE !


Femme du ciel et des tempêtes, de Wilfried N’Sondé

Le romancier congolais poursuit dans la veine aventurière qui a notamment valu un joli succès à son précédent livre : Un océan, deux mers, trois continents (2018).
Tout commence ici par l’exhumation en Sibérie d’une sépulture datant de plus de dix mille ans, et abritant le corps d’une reine à la peau noire. Prévenu par le chaman qui a réalisé la découverte, un scientifique français s’associe à une docteure germano-japonaise et un ethnologue congolais pour tenter de protéger la précieuse tombe d’industriels sans scrupule qui souhaitent transformer le territoire en site d’exploitation gazière.
Le résumé semble un peu fourre-tout, mais N’Sondé est un excellent conteur, susceptible de transformer ce synopsis en bon roman d’aventures écologique.

Dernière oasis, de Charif Majdalani

En 2020, l’écrivain libanais avait quitté le Seuil, son éditeur historique, pour publier chez Actes Sud un journal en forme de réflexion sur l’état de son pays.
Il reste à Arles pour son nouveau roman, où il emmène un spécialiste d’archéologie orientale dans le nord de l’Irak pour y expertiser des pièces antiques. Arrivé sur place, il découvre une oasis paisible, quoique occupée par des militaires, car elle est encerclée par l’armée kurde d’un côté, et par des djihadistes de Daesh de l’autre… Quand l’effroi du monde percute les trésors de l’humanité.

Sidérations, de Richard Powers
(traduit de l’anglais (États-Unis) par Serge Chauvin)

Dans une Amérique au bord du chaos politique et climatique, un père conduit son fils souffrant de troubles du comportement à vivre une extraordinaire expérience neuroscientifique. Chaque roman de Richard Powers est une expérience nourrie par l’ambition intellectuelle et la puissance d’analyse de l’écrivain. On en parlera, comme d’habitude.


Le Mode avion, de Laurent Nunez
L’aventure ici est celle de la langue française, à travers l’affrontement épique entre deux linguistes, en quête de nouvelles théories du langage qui révolutionneraient toutes nos connaissances à ce sujet et leur permettraient de passer à la postérité.

Et pourtant ils existent, de Thierry Froger
Au cœur d’un roman historique serré entre l’assassinat de Jaurès et la guerre d’Espagne, Thierry Froger campe la figure de Florent Bordes, héros ambigu dont les possibles exploits sont passés au crible de points de vue contradictoires qui, en creux, questionnent les mirages de la fiction.

La Déesse et le marchand, d’Amitav Ghosh
(traduit de l’anglais (Inde) par Myriam Bellehigue)

Un sexagénaire accepte à contre-cœur de partir à la recherche d’un temple perdu dans la mangrove pour y découvrir une légende folklorique méconnue. Bien entendu, ce voyage entamé sans enthousiasme va bouleverser le regard du protagoniste sur le monde, la vie, tout ça.


AU CŒUR DU MONDE


GAV, de Marin Fouqué

Peut-être le titre à surveiller de près chez Actes Sud cette année. Après 77, c’est le deuxième roman d’un jeune auteur né en 1991 (grmpf), qui promet un gros coup de griffe sur la société française contemporaine. Marin Fouqué imagine d’en dresser une radiographie en réunissant, le temps d’une nuit commune en garde à vue, des émeutiers d’une manifestation, une jeune femme qui travaillait dans un entrepôt, un cadre en dégrisement et un jeune homme embarqué pour délit de faciès.


Pleine terre, de Corinne Royer
Après la jeunesse, l’effondrement du monde paysan. Pour son cinquième roman, Corinne Royer s’inspire d’un fait divers pour raconter la cavale d’un éleveur qui, n’ayant pas rempli toutes ses obligations administratives, se retrouve pourchassé par les gendarmes et considéré comme un criminel.

Furies, de Julie Ruocco
Le seul premier roman du programme. Il relate la rencontre d’une jeune archéologue devenue trafiquante d’antiquités et d’un pompier syrien devenu fossoyeur. L’occasion de célébrer les femmes qui ont animé le Printemps Arabe.

Avant les années terribles, de Victor Del Arbol
(traduit de l’espagnol par Claude Bleton)

Révélé par ses romans noirs profonds et émouvants, l’écrivain espagnol s’aventure en Afrique pour y raconter l’épopée d’un enfant-soldat.

Comme nous existons, de Kaoutar Harchi
Une quête autobiographique, entre récit d’amour filial et éveil de la conscience politique.

Madame Hayat, d’Ahmet Altan
(traduit du turc par Julien Lapeyre de Cabanes)

Dans une ville où règne l’effroi, l’histoire d’une passion amoureuse, celle d’un jeune homme pour une femme d’âge mûr. Un roman sur les pouvoirs de l’imaginaire dans lequel la littérature se révèle vitale. (Dixit l’éditeur.)


BILAN


Rien qui me chatouille vraiment la curiosité dans tout ça, même s’il y a de quoi faire, et pour tous les goûts.

Lecture potentielle :
Sidérations, de Richard Powers

Lectures hypothétiques :
GAV, de Marin Fouqué
Femme du ciel et des tempêtes, de Wilfried N’Sondé


Les embrouillaminis, de Pierre Raufast

Éditions Aux Forges de Vulcain, 2021

ISBN 9782373051063

350 p.

20 €


Un petit garçon prénommé Lorenzo habite avec ses parents dans une maison de la vallée de Chantebrie. Un jour, la maison voisine est mise en vente. Qui va venir y habiter ? Le jour de la visite, quel temps fera-t-il ? Et que va-t-il se passer ensuite ? Ce jour-là aura-t-il une influence sur le destin d’adulte de Lorenzo ?
La vie est faite de choix et de circonstances qui, souvent, nous échappent. En général, dans un roman, l’auteur impose ces conditions. Cette contrainte, Pierre Raufast décide de s’y dérober, et d’inviter le lecteur à collaborer à l’évolution du récit.
La vie de Lorenzo est entre vos mains. À vous de jouer.


Dans La Grande Librairie du 2 juin, en présentant le nouveau livre de Pierre Raufast, François Busnel a décrété que ce roman « ne ressemble à rien ». Ce n’est pas tout à fait exact. Un grand nombre de lecteurs ayant grandi dans les années 80 et 90 et ayant pratiqué la collection des Livres dont vous êtes le héros seront familiers du dispositif narratif proposé ici par le romancier. (Du reste, l’auteur en parle dans l’émission, et Busnel en présente un exemplaire.)
Ce qui est vrai, en revanche, c’est que ce n’est pas le genre de choses qu’on a l’habitude de croiser en littérature « adulte ». Et ça, c’est drôlement chouette.

Le principe est simple : à la fin de chaque chapitre ou presque, un choix vous est proposé, qui va décider de la suite des aventures de Lorenzo et vous balancer, soit au chapitre suivant, soit cent pages plus loin ou cinquante pages avant. Soit au fin fond du Mexique, soit dans la cathédrale de Chartres, ou au creux de la vallée de Chantebrie ou dans les couloirs d’une prison.
Véritable régalade de déconstruction narrative, Les embrouillaminis rafraîchit le plaisir de la lecture en en brisant le naturel linéaire, et en vous baladant aux quatre coins du livre à l’aide d’allers-retours de plus en plus jouissifs. De la sorte, impossible de savoir si vous êtes proche de la fin (ou plutôt d’une fin) de l’histoire, et encore plus comment quelques conséquences vont solder vos choix.

Si Les embrouillaminis s’avère un roman extrêmement ludique, il n’est pas pour autant superficiel. La vie… non, les vies de Lorenzo sont à l’image de n’importe quelle existence, et répondent en creux à la question qui nous a tous taraudés un jour : que se serait-il passé si, tel jour, j’avais fait tel autre choix plutôt que celui qui m’a amené à mon existence actuelle ?
Pierre Raufast étoffe le parcours de son héros de nombreuses péripéties romanesques, mais au fond, les différentes trajectoires de Lorenzo, aussi fantasques qu’elles puissent être à l’occasion, sont riches des mêmes étapes que n’importe quelle existence ordinaire. Il y a des rencontres, des passions, des déceptions, des trahisons, des amitiés, de l’amour et des ruptures. Il y a la vie, dans toute son habituelle humanité. De telle sorte que, dans les choix de Lorenzo, on reconnaît parfois les siens, de près ou de loin.

C’est aussi, bien sûr, une réflexion sur l’écriture, et sur les choix qui président à l’acte de raconter une histoire. Pourquoi tel personnage plutôt qu’un autre ? Pourquoi tel rebondissement ? L’histoire telle qu’elle est racontée est-elle la meilleure, aurait-il été possible de faire mieux, ou d’une manière totalement différente pour, finalement, raconter la même chose ?
Pour quiconque a déjà écrit, ou simplement réfléchi sur les coulisses de l’écriture, sur les mystères de la narration, c’est évidemment une confrontation excitante à cette magie insaisissable consistant à inventer des histoires – qui n’a pas plus de réponse toute faite qu’il n’y a de meilleur récit qu’un autre dans Les embrouillaminis.

Roman festif et stimulant, Les embrouillaminis est l’un des rares livres dont on a envie de reprendre la lecture juste après avoir touché le mot « fin », histoire de découvrir les nombreuses autres surprises qu’il recèle. J’ai exploré différentes variations avant de le reposer pour passer à ma lecture suivante (c’est que la rentrée littéraire commence à se bousculer au portillon), mais il est certain que j’y retournerai à l’occasion, pour le plaisir de me laisser à nouveau mener par le bout du nez, avec ma totale complicité.
Une superbe réussite qui me donne envie en outre d’approcher les livres précédents de Pierre Raufast, dont les titres (La Fractale des raviolis, La Baleine thébaïde, La Variante chilienne…) sont autant de promesses d’autres moments joyeux de littérature.


P.S.: quelque part dans le livre, il y a un chapitre déconnecté des autres. Je ne vous dis pas lequel, histoire de vous laisser le plaisir de tomber dessus par hasard – ou pas… et de découvrir ce qu’il raconte !
P.S.2 : l’une des fins des Embrouillaminis suggère d’aller lire La Baleine thébaïde pour connaître la suite des aventures du narrateur. Pierre Raufast est décidément un petit malin :)


On cause un peu partout des Embrouillaminis, et c’est heureux ! Voyez plutôt chez Cultur’elle, Ma collection de livres, Lilylit, Quintessencelivres, Mémo-émoi


Normal People, de Sally Rooney

Éditions de l’Olivier, 2021

ISBN 9782823615241

320 p.

22 €

Traduit de l’anglais (Irlande) par Stéphane Roques


Connell et Marianne ont grandi dans la même ville d’Irlande. Il est le garçon en vue du lycée, elle est la solitaire un peu maladroite. Pourtant, l’étincelle se produit : le fils de la femme de ménage et l’intello hautaine connaissent ensemble leur premier amour.
Un an plus tard, alors que Marianne s’épanouit au Trinity College de Dublin, Connell s’acclimate mal à la vie universitaire.
Un jour, tout est léger, irrésistible ; le lendemain, le drame pointe et les sentiments vacillent.
Entre eux, le jeu vient tout juste de commencer.


Le hasard de nos lectures fait parfois bien les choses.
J’ai lu Normal People quelque temps avant le somptueux roman de Clémentine Beauvais, Songe à la douceur. Les deux livres n’ont pas grand-chose à voir, notamment sur la forme, mais ils traitent tous deux du sentiment amoureux chez les jeunes gens d’aujourd’hui. Et je ne peux m’empêcher de les mettre en miroir, le flamboiement néo-romantique de Clémentine Beauvais répondant, pour moi en tout cas, à la froide analyse psychologique et sociologique de Sally Rooney, et à son regard entomologique sur les errements sentimentaux de la jeunesse des années 2000.

Dit comme cela, vous comprendrez de quel côté mon cœur (d’incorrigible sentimental) a le plus penché. N’allez pas croire pour autant que j’ai détesté Normal People. Au contraire.
C’est un roman brillant, qui saisit par pincées minutieuses la difficulté d’aimer, de se déclarer, de se trouver et de trouver les autres, d’avoir ou non confiance en soi, de se juger à la hauteur de ses propres attentes et de celles des autres (réelles ou imaginaires), dans un monde bousculé de toutes parts par des sollicitations de plus en plus nombreuses et lourdes à assumer. Un monde trop rapide et trop encombrant pour laisser à l’amour le temps et la place d’exister dans toute son ampleur. Un monde de paraître et de faux-semblants où la réussite tient plus au spectaculaire du maquillage dont on s’affuble pour plaire qu’à la réalité des visages et de l’âme.

Dès le titre de son roman, Sally Rooney pose la question la plus fondamentale de nos existences : dans un tel monde, qu’est-ce que c’est, être normal ? Est-ce que cela existe vraiment ? Faut-il être normal, faut-il en rêver ?
C’est pourtant ce que souhaite Connell, son protagoniste masculin :

« Tout ce qu’il voulait c’était être normal, dissimuler les aspects de sa personnalité qu’il trouvait honteux et perturbants. »

Mine de rien, je pense que nous nous sommes tous plus ou moins posé cette question. Surtout à l’adolescence ou dans la vingtaine, quand on commence à se voir dans le miroir du regard des autres, et que l’on cherche sa place dans un monde d’adultes où l’on n’a pas toujours l’impression d’être le bienvenu. S’obstiner à être normal, s’évertuer à ne pas l’être, ce sont deux facettes d’une même réalité, celle de l’être humain en quête de son rôle social.

C’est tout cela que raconte Normal People, au fil des tergiversations de Connell et Marianne qui les voient se rapprocher, se fuir, s’éviter et se retrouver, bousculés dans l’évidence de leurs sentiments par tout ce qui, autour, s’évertue à les parasiter.
Pensées noueuses, impressions tronquées, rendez-vous manqués, poids écrasant de l’opinion d’autrui, sursauts d’énergie et d’espoir succédant à des tunnels d’abattement ou de doute, la très jeune Sally Rooney a dû puiser beaucoup de sa propre expérience pour restituer avec autant de clairvoyance les secousses qui agitent ses héros.

Si elle y parvient, c’est aussi grâce à la forme qu’elle a choisie pour construire son roman. Plutôt qu’un récit linéaire, elle a opté pour des sauts de puce dans le temps. Chaque chapitre suit le précédent à la faveur d’une ellipse plus ou moins longue, ce qui permet de parcourir la vie des protagonistes durant plusieurs années en ne focalisant que sur les moments les plus essentiels de leur(s) histoire(s) et de leur(s) relation(s). Comme une série de zooms opportunément avancés sur les séquences capitales du film.
L’idée est aussi pertinente qu’efficace. Le récit y trouve une dynamique singulière, précise et pointue, en zappant des passages de transition qu’un flash-back ou une simple évocation suffisent à dessiner pour comprendre comment et pourquoi Connell et Marianne en sont arrivés à chaque nouveau début de chapitre.

Si je dois ajouter un bémol à la portée, il accentuera le style, que j’ai trouvé un peu trop froid peut-être, distant, me privant d’imprimer plus en profondeur un texte un peu trop concentré sur sa pertinence pour toucher mes propres émotions, et de m’attacher à des personnages qui, du reste, il faut le souligner, ne sont pas conçus pour cela. On peut les apprécier parfois, à d’autres moments les trouver insupportables ou décevants, mais difficile d’en faire d’authentiques amis imaginaires.

C’est peut-être ce qui les rend, au bout du compte, si… normaux ?


D’autres avis ? Voyez par exemple chez Pamolico, à moitié convaincue ; Analire, beaucoup plus enthousiaste ; et aussi Lettres d’Irlande et d’ailleurs ou Charlotte Parlotte à qui, comme à moi, il manque un petit quelque chose pour crier au coup de cœur.


Songe à la douceur, de Clémentine Beauvais

Éditions Sarbacane, 2016

ISBN 9782848659084

248 p.

15,50 €


Quand Tatiana rencontre Eugène, elle a 14 ans, il en a 17 ; c’est l’été, et il n’a rien d’autre à faire que de lui parler. Il est sûr de lui, charmant et plein d’ennui, et elle timide, idéaliste et romantique. Inévitablement, elle tombe amoureuse de lui, et lui, semblerait-il… aussi. Alors elle lui écrit une lettre ; il la rejette, pour de mauvaises raisons peut-être. Et puis un drame les sépare pour de bon.
Dix ans plus tard, ils se retrouvent par hasard. Tatiana s’est affirmée, elle est mûre et confiante ; Eugène s’aperçoit, maintenant, qu’il la lui faut absolument. Mais est-ce qu’elle veut encore de lui ?


Quand on se risque au petit jeu de la critique, on s’expose parfois à se retrouver un peu bête, lorsqu’il s’agit de poser des mots sur un livre qui en regorge de si parfaits, et si merveilleusement agencés, qu’on ne sait lesquels choisir pour être à la hauteur.
En général, d’ailleurs, on n’y arrive pas. On reste un peu bête, et on s’en veut, mais devant certains talents, il n’y a qu’à s’incliner, et dire : « lisez ce livre », sans chercher à essayer de paraître plus intelligent qu’on ne l’est.

Alors voilà, devant Songe à la douceur, j’ai juste envie de m’incliner, et de vous conseiller : lisez ce livre.
Parce que, depuis que je l’ai terminé, je traque les mots adéquats et ne les trouve pas. J’ai pensé faire le malin, et rédiger une chronique en vers libres, comme l’est écrit ce roman. Trop difficile, téléphoné, et le meilleur moyen de s’étaler en beauté.

Donc, quoi d’autre ? Se montrer factuel ? Raconter que Songe à la douceur est une adaptation libre et contemporaine d’Eugène Oneguine, roman lui-même en vers écrit dans la première moitié du XIXème siècle par l’écrivain russe Alexandre Pouchkine ?
Eurk, bonjour l’ennui. Vrai, mais barbant. C’est admirable, oui, parce que c’est un joli tour de force, mais est-ce si important ? Pour Clémentine Beauvais, sans doute, mais pour un lecteur (jeune ou pas) qui n’aurait pas lu Eugène Oneguine, c’est une information dont on peut se passer.
Quoique, cela peut donner envie de se pencher ensuite sur le modèle, ce qui est toujours une bonne chose.

Bon, vous voyez, je m’égare.

Alors que, tout ce que je voudrais vous dire, c’est que Songe à la douceur saisit avec une puissance rare les mille et une nuances du sentiment amoureux. Moderne et pourtant intemporel, pertinent et impertinent, débordant d’humour, de tendresse, de tristesse, d’euphorie, d’ironie. Tous ces élans qui nous agitent et nous renversent et nous bouleversent quand on a soudain la certitude d’avoir croisé la route du grand amour.
Diablement inspirée, créative à chaque ligne, Clémentine Beauvais trouve le moyen de réinventer le roman d’amour, et de le faire dans un livre à destination des ados.

Parce que c’est ça, finalement, le plus fou. Avoir conçu ce roman pour de jeunes lecteurs, oser proposer un si beau et si stimulant défi de lecture à des adolescents.
Clémentine Beauvais le reconnaît elle-même en saluant dans les remerciements du livre le courage et l’audace tranquille de son éditeur, Tibo Bérard, qui n’a pas hésité à valider ce projet affolant dans la collection Exprim’ de Sarbacane.
Certes, cette collection se distingue depuis longtemps par sa vitalité et son obstination exaltante à exploser les frontières de la littérature jeunesse. Avec Songe à la douceur, elle s’est enrichie d’une de ses plus belles pépites.

Qu’est-ce que je voulais vous dire, sinon, en guise de conclusion ?
Ah oui, je me souviens.

LISEZ CE LIVRE !


Les orages, de Sylvain Prudhomme

Éditions Gallimard, coll. l’Arbalète, 2021

ISBN 9782072928963

192 p.

18 €


Les orages du titre ne sont pas de tonnerre ni de pluie, ce sont les intempéries qui agitent le cours de nos vies. Et l’auteur de Par les routes les photographie avec une grâce infinie au fil des treize nouvelles qui composent le recueil, trouvant toujours un rayon de soleil pour rembarrer la grisaille, et des raisons de croire en demain.


Un père veille pendant quinze jours au chevet de son fils de cinq mois, qu’une fièvre tenace menace d’emporter. Durant cette longue attente, il fait une expérience inédite de l’intensité de la vie, de sa fragilité et de la force de l’espoir.
Quelque part en Afrique, une femme rêve du salon de coiffure que ses patientes économies vont bientôt lui permettre d’ouvrir. Mais un coup du sort vient ébrécher son grand rêve.
Un homme visite pour la dernière fois l’appartement où il a vécu durant des années, et réalise à quel point ces murs ont contribué à construire son existence.
Après avoir failli mourir trois mois plus tôt, une femme se rappelle à la force phénoménale du bonheur et de la vie, le temps d’une baignade nocturne clandestine dans la mer, tandis que ses enfants dorment en toute innocence dans la maison de vacances.
Le jour de ses quarante ans, un homme découvre sa future tombe au cimetière du Père-Lachaise, et apprend en lisant les dates inscrites dessus qu’il lui reste exactement quarante ans à vivre. Comment employer ce répit si certain, comment vivre en ayant à la fois conscience de disposer de tout ce temps et de le trouver si bref ?


Avec Les orages, Sylvain Prudhomme explore ces moments où un être vacille, où tout à coup il est à nu. Heures de vérité. Bouleversements parfois infimes, presque invisibles du dehors. Tourmentes après lesquelles reviennent le calme, le soleil, la lumière. (Présentation de l’éditeur)

Pas mieux.
Le tour de force de Prudhomme est de réussir à lier ses différentes histoires, et de donner le sentiment d’une grande cohérence entre elles, d’un univers partagé – qui est, tout simplement, celui de la vie de tous les jours.

Sylvain Prudhomme ne nomme presque jamais ses narrateurs ou les protagonistes. Réduits à « il » ou « elle », voire à l’initiale d’un prénom (« A. », toujours, pour la compagne du protagoniste masculin), ils donnent l’impression d’être à chaque fois le même personnage, tout en existant à part entière et singulière par l’expérience qu’ils affrontent dans chaque nouvelle.

En outre, ses personnages nous parlent parce qu’ils sont ordinaires. Leurs préoccupations et leurs soucis relèvent du quotidien : la maladie, le vieillissement, les problèmes de couple ou de famille, la vie en voisinage… Autant de sujets qui, en d’autres mains, pourraient virer tristes, sordides ou déprimants, mais qui chez Sylvain Prudhomme acquièrent une puissance singulière, une évidence lumineuse, une clarté émouvante.
Tout ce que l’écrivain en dit paraît étonnamment familier. Parce que ce sont des sujets que nous tous, lectrices et lecteurs, avons approché, côtoyé, vécu. Ce sont des moments qui ont façonné nos existences. Là où Prudhomme est brillant, c’est qu’il parvient à en extraire l’essentiel à chaque fois, à en tirer une vérité qui pourrait être la nôtre, sans avoir l’air d’y toucher.

Il y parvient par la grâce discrète de son style, dialogues intégrés au récit sans mise en forme (pas de tirets ni de guillemets) pour donner à l’ensemble du texte l’apparence de la plus évidente fluidité. Les mots visent juste sans effort, captent paysages et atmosphères à petites touches, plaçant décors et réflexions sur un pied d’égalité, aussi importants les uns que les autres.

Romancier sensible et singulier, Sylvain Prudhomme ajoute à ses talents celui de nouvelliste, qui est loin d’être donné à tous les écrivains. Très à l’aise en forme courte, il crée des petits mondes qui, en quelques pages, sont aussi vastes que les plus profonds territoires intimes. Tout simplement magnifique.


Nos corps étrangers, de Carine Joaquim

Éditions la Manufacture de Livres, 2021

ISBN 9782358877244

240 p.

19,90 €


Quand Élisabeth et Stéphane déménagent loin de l’agitation parisienne avec leur fille Maëva, ils sont convaincus de prendre un nouveau départ. Une grande maison qui leur permettra de repartir sur de bonnes bases : sauver leur couple, réaliser enfin de vieux rêves, retrouver le bonheur et l’insouciance. Mais est-ce si simple de recréer des liens qui n’existent plus, d’oublier les trahisons ? Et si c’était en dehors de cette famille, auprès d’autres, que chacun devait retrouver une raison de vivre ?


Que ça fait du bien, les premiers romans courageux. (Pas tout à fait premier roman, dans ce cas, puisque Carine Joaquim a déjà publié plusieurs livres en auto-édition sous le pseudonyme de Jo Rouxinol. Premier roman dans le circuit d’édition « classique », donc.)

Que ça fait du bien, les livres qui s’emparent d’un sujet connu, voire rebattu – la faillite d’un couple et, au-delà, d’une famille et de tous ceux qui les approchent, comme par contagion de malheur – pour le guider dans des eaux neuves, grâce à un style qui s’affirme d’emblée et une résolution à pousser la tragédie jusque dans ses ultimes retranchements.

Faire du bien.
Ça peut paraître bizarre, d’employer cette expression pour qualifier un roman qui va vous malmener, vous griffer le cœur et vous entraîner aux confins de la violence que les êtres peuvent infliger aux autres, y compris (surtout) à ceux qu’ils ont aimé ou aiment encore profondément, et s’infliger à eux-mêmes, sans retenue.

Ce qui fait du bien, c’est la vitalité d’une littérature éperdue de sincérité et de vérité. Une littérature qui, sans aucun doute, va toucher de très près nombre de lecteurs et de lectrices, par sa manière d’évoquer le déraillement de l’amour, la trahison intime, mais aussi le vertige des corps emportés par le désir et l’envie irrésistible de combler les creux du cœur par l’embrasement des peaux et l’affolement des sens. Et quand je dis toucher, je pense fouiller au plus profond, là où ça fait mal.
Mais où la littérature peut…
Oui, faire du bien. Empathique et salvatrice.

Pour obtenir cette curieuse alchimie, Carine Joaquim s’appuie sur des personnages qui auraient pu se figer comme des clichés.
Au contraire, elle les déplie, les déploie, leur donne une vraisemblance indispensable en collant à leurs pensées et à leur psyché.
Aucun manichéisme.
Stéphane n’est pas qu’un mari cherchant à racheter son infidélité. Élisabeth n’est pas qu’une victime jouant de sa faiblesse supposée pour obtenir ce qu’elle veut. Maëva n’est pas qu’une adolescente colérique et égocentrique.
Ils sont tout ceci, pourtant. Mais pas seulement. Leurs personnalités, leurs aspirations, leurs contradictions, Carine Joaquim les scrute à la loupe pour les pousser à s’accomplir, en bien ou en mal – les deux à la fois, le plus souvent.
Humains, tout simplement.

Nos corps étrangers taille une déchirure, qui lentement cisaille le texte, jusqu’à la terrible explosion finale. Il capture des tempêtes intérieures qui renversent les cœurs et bouleversent les corps. Analyse une famille qui se délite, d’une manière implacable, clinique, mais non dénuée de sentiments et de chair, bien au contraire.

L’entrée en littérature de Carine Joaquim va laisser des traces. Un choc à ne pas manquer, à condition d’avoir les nerfs assez solides pour l’encaisser de plein fouet.