Livres Jeunesse

Toujours + ! (un bilan de 2021)

N’étant pas très top, chiffres et classements, mais soucieux tout de même de jeter un dernier coup d’œil en arrière avant d’enchaîner avec 2022, je vous propose aujourd’hui un petit bilan de mes lectures préférées de 2021. Comme l’année dernière, mais en une seule fois, avec moins d’entrées, et seulement les coups de cœur. Une décision dictée essentiellement par le fait que ces derniers ont été plus rares cette année, plus sélectifs, alors même que j’ai lu une centaine de livres, à peu près comme d’habitude.
En faisant le point, j’ai vu quelques titres se détacher avec évidence. Les voici réunis ici, avec un lien vers la chronique qui leur a été consacrée (à une ou deux exceptions près dépourvues d’article… qui viendra bientôt ?)


Le + bouleversant : Sidérations, de Richard Powers (Actes Sud)

Mon coup de cœur majeur de 2021. Un roman profondément touchant, poignant, et en même temps d’une intelligence éblouissante, croisant avec évidence des sujets aussi divers que la neurobiologie, l’astrophysique, l’écologie, la famille, l’enfance, le deuil, la politique…
Je vous invite à voyager jusqu’au blog de l’ami Yvan Fauth, Émotions, qui a eu la gentillesse de me convier dans son top 10 en forme de regards croisés afin d’y poser quelques mots sur ce roman. Je n’ai sans doute rien écrit de mieux à son sujet que pour cette occasion, vous savez donc ce qu’il vous reste à faire !

Le + puissant : Lorsque le dernier arbre, de Michael Christie (Albin Michel)

Imparable. C’est l’adjectif qui me revient obstinément en tête lorsque je pense au deuxième roman du Canadien Michael Christie (le premier reste inédit pour le moment en France). Impossible en effet de résister à la puissance narrative et à la construction en spirale de Lorsque le dernier arbre, qui nous attrape en 2038, dans un futur proche et anxiogène terriblement réaliste, pour nous conduire au cœur du livre jusqu’en 1908, au fil de bonds générationnels passant par 2008, 1974 et 1934 ; avant de repartir dans le sens inverse par les mêmes étapes pour nous ramener, à bout de souffle et étourdis d’admiration, à la case départ.
Un immense roman de personnages, dont le cœur convoque l’ombre inspirante de John Steinbeck en personne. Une très grande découverte pour moi.

Le + polar : La République des faibles, de Gwenaël Bulteau (La Manufacture de Livres)

J’ai suivi l’année polar de loin, certes, pendant un peu plus de la moitié de l’année, avant de reprendre mon métier de libraire en septembre. Néanmoins, j’ai eu le sentiment (à tort ou à raison, à vous de me le dire en commentaire) que le genre marquait le pas. S’il assure toujours autant de ventes, c’est plus que jamais par le biais d’usines à best-sellers (Bussi, Coben, Connelly, Minier, Thilliez, Grangé…) dont l’intérêt littéraire global reste à débattre. En terme d’originalité et de renouvellement, en revanche, ça coince un peu – ou du moins, j’ai de plus en plus de mal à y trouver mon compte.
Tout ça pour dire que le premier roman de Gwenaël Bulteau fait office d’heureux contre-exemple. S’il ne renouvelle pas l’exercice du polar historique (difficile à faire, cela dit), il lui ajoute une excellente référence, sombre, nerveuse, très bien menée et sertie de personnages remarquablement campés et nuancés. Le tout à une époque passionnante (la fin du XIXème siècle, en plein tourment de l’affaire Dreyfus) et à Lyon, histoire de changer un peu de cadre. Une réussite, dont j’attends la suite avec impatience.

Le + doux : Esther Andersen, de Timothée de Fombelle & Irène Bonacina (Gallimard-Jeunesse)

Il fallait bien que je case mon chouchou quelque part dans cette liste : voilà chose faite. Et avec ce merveilleux album, pas (encore) chroniqué sur le blog, plutôt qu’avec le tome 2 d’Alma paru également en 2021, qui m’a très légèrement moins emporté que d’habitude.
Esther Andersen, donc, avec son nom de chanson de Vincent Delerm – ou d’album de Sempé.
Sempé auquel on est obligé de penser en découvrant les illustrations vivantes, bien vues et délicates d’Irène Bonacina, à l’évidence inspirée par le maître. On pourrait crier à la facilité, mais il se trouve que ce trait colle parfaitement à l’histoire ciselée ici par Timothée de Fombelle. Un récit d’enfance, d’été, de plage lointaine, d’oncle bienveillant, de balades à vélo, et de premier amour en forme de coup de foudre fugace.
Un délice absolu, tendre et poétique.

Le + joueur : Les embrouillaminis, de Pierre Raufast (Aux Forges de Vulcain)

Écrivain joueur par excellence, Pierre Raufast réinvente le roman dont vous êtes le héros, genre culte chez les jeunes lecteurs des années 80-90, dont il propose une version littéraire à la fois ludique et riche en belles réflexions, sur les choix de nos vies, sur l’amour, l’amitié, les héritages familiaux, mais aussi sur l’écriture elle-même. Un livre à lire et relire, pour en découvrir les nombreuses nuances et les surprises cachées. Jouissif !

Le + nostalgique : Goldorak, de Dorison, Bajram, Cossu, Sentenac et Guillo (Kana)

Ça aurait pu n’être qu’une récupération opportuniste, mais non. Il faut dire que le quintette à l’œuvre derrière cette somptueuse bande dessinée, à commencer par son inspirateur principal Xavier Dorison, sont des enfants des années 80. De solides quarantenaires, biberonnés aux dessins animés cultes de cette époque, au premier rang desquels l’incontournable Goldorak.
Avec la bénédiction de Go Nagai, créateur japonais du robot géant, les cinq auteurs proposent une suite et fin hyper crédible à l’anime original, mêlant action, suspense, humour, une réflexion poignante sur l’héroïsme et ses conséquences, le tout servi par un dessin moderne qui rend hommage à l’œuvre de Go Nagai tout en s’en affranchissant avec une liberté rafraîchissante.

Le + prometteur : La Tour de Garde 1 – Capitale du Sud t.1 : le Sang de la Cité, de Guillaume Chamanadjian (Aux Forges de Vulcain)

Pierre d’angle d’une double trilogie menée conjointement par Guillaume Chamanadjian et Claire Duvivier, ce premier volet commence en douceur pour mieux envoyer du bois au fur et à mesure que le primo-romancier met en place le fabuleux décor de son histoire (la ville de Gemina, fameuse capitale du sud du titre) et les ramifications complexes des intrigues qui l’animent.
De la fantasy politique de haute volée, pleine d’idées et d’ambition, qui promet de nombreuses belles pages d’évasion dans les cinq tomes à venir. (Je n’ai pas encore lu le premier volume de Capitale du Nord, signé Claire Duvivier, mais cela ne saurait tarder !)

Le + « roman léger mais bien écrit quand même vous voyez » : Badroulboudour, de Jean-Baptiste de Froment (Aux Forges de Vulcain)

Cette question, les libraires ont appris à vivre avec depuis un paquet d’années à présent – à moins qu’elle ait toujours été posée, mais je ne me souviens pas de l’avoir si souvent entendue au début de ma carrière… Bref, de quelle question parle-t-on ? Celle que posent nombre de clients, notamment à l’approche de Noël, désireux de trouver une perle rare : un roman distrayant, voire drôle, en tout cas « léger » (le mot est lâché, faites-en ce que vous voulez), mais tout de même bien écrit, et intelligent si possible. Une sorte de graal, en somme.
Pour ma part, j’ai fini par en faire une sorte de jeu : dénicher régulièrement ce fameux livre idéal, qui peut prendre plusieurs formes, avouons-le tout de suite, et ne pas plaire à tout le monde – ce serait trop simple.
Au fil des années, dans cette catégorie, on a pu trouver par exemple Le Liseur du 6h27 de Jean-Paul Didierlaurent, ou pourquoi pas En attendant Bojangles d’Olivier Bourdeaut, voire La Vérité sur l’affaire Harry Québert de Joël Dicker (même si, pour la qualité du style, au sujet de celui-là, on repassera).
Et donc, mon chouchou de cette année, ma pépite personnelle, c’est Badroulboudour, le deuxième roman de Jean-Baptiste de Froment. Soit un livre qui, en 200 pages, réussit l’exploit de mêler un ton délicieusement piquant, de l’humour, du mystère, une rêverie érudite autour des Mille et une nuits… et de conclure le tout par un joyeux grain de folie et une histoire d’amour inattendue. Un vrai petit bonheur, en effet « léger » (quoi que cela veuille dire) et intelligent, que je vous recommande à nouveau chaleureusement.


Quelques mentions en + :

Nos corps étrangers, de Carine Joaquim (La Manufacture de Livres)
Un « presque » premier roman décapant, affirmation d’une voix aussi brute que torturée, qui mène un récit terrible sans jamais relâcher la pression, jusqu’à un final terrifiant. Auteure à suivre de très près.

Songe à la douceur et Les petites reines, de Clémentine Beauvais (Sarbacane)
Il fallait bien qu’un jour je mette le nez dans les livres de la prodigieuse Clémentine Beauvais. Bien m’en a pris de céder enfin, car ces deux lectures, pourtant très différentes, m’ont subjugué. Je vous laisse relire les chroniques correspondantes pour comprendre pourquoi.

Les grandes marées, de Jim Lynch (Gallmeister, coll. Totem)
En parlant de prendre son temps avant de lire un livre qu’on me recommandait depuis longtemps, en voici un autre bel exemple. Autant avouer que j’ai adoré me plonger (ah ah) enfin dans ce roman d’apprentissage aussi riche que chaleureux.
Pour en savoir plus, guettez le prochain rapport d’enquête du blog !


Rapport d’enquête #1 : Goldorak, Alma t.2, Robin Hood t.1

Comme vous l’aurez deviné à la baisse d’activité du blog ces dernières semaines, je manque à nouveau clairement de temps pour faire vivre cet espace. Reprise du travail à plein régime (après deux ans de congé parental… pas le même rythme de vie !), vie de famille, projets personnels et autres péripéties additionnelles m’empêchent de m’investir comme avant. Sans parler d’un certain manque d’envie de continuer à le faire avec autant d’intensité que par le passé.

Pour autant, après avoir bien réfléchi à la question, je n’ai pas envie de laisser tomber tout à fait (même si l’idée m’a sérieusement traversé l’esprit). Et comme je ne manque pas de lectures à évoquer, j’inaugure un nouveau format, intitulé « Rapport d’enquête », dont l’idée est de proposer des chroniques rapides, saisies à grands traits.
Ce sera le format d’articles le plus courant dans les semaines à venir, même s’il n’est pas exclu de laisser la place à de véritables chroniques unitaires, en cas d’inspiration subite de ma part.

Par ailleurs, je travaille sur un autre type de billets, sur un sujet qui me tient à cœur… On en reparle sans doute prochainement, une fois que j’aurai trouvé le temps d’avancer.

En attendant, voici le rapport d’enquête #1, consacré à la B.D. et à la littérature jeunesse.


Goldorak

Scénario : Xavier Dorison & Denis Bajram
Dessin : Denis Bajram, Brice Cossu & Alexis Sentenac
Couleurs : Yoann Guillo
D’après l’œuvre originale de Gô Nagai

Éditions Kana, 2021
ISBN 9782505078463
168 p.
24,90 €


La guerre entre les forces de Véga et Goldorak est un lointain souvenir. Actarus et sa sœur sont repartis sur Euphor tandis qu’Alcor et Vénusia tentent de mener une vie normale. Jusqu’au jour où, issu des confins de l’espace, surgit le plus puissant des golgoths de la division ruine : Hydragon.
Les armées terriennes sont balayées et les exigences de la dernière division de Véga sidèrent la planète ; sous peine d’annihilation totale, tous les habitants du Japon ont sept jours pour quitter leur pays et laisser les forces de Véga coloniser l’archipel.
Face à cet ultimatum impossible, il ne reste qu’un dernier espoir, le plus grand des géants… Goldorak.

En bon quarantenaire nourri des dessins animés mythiques des années 70 et 80, je place Goldorak en pièce angulaire de mon enfance télévisuelle. S’attaquer à ce monument, c’était menacer le fondement de mes rêves de gamin. Mais Dorison et ses acolytes sont faits du même métal, et c’est avec le plus grand sérieux qu’ils ont entrepris ce qui est plus qu’un hommage à Goldorak : une véritable suite de l’anime, voire une deuxième fin parfaitement honorable.

Cela leur a pris quatre ans de travail acharné, mais leurs efforts et leur profond respect pour l’œuvre originale de Gô Nagai rayonnent sur chacune des 168 pages de cette bande dessinée exceptionnelle. Tout y est : le design, à la fois respecté et d’une modernité éblouissante ; le caractère complexe des personnages ; des scènes d’action à couper le souffle ; de l’humour pour lier le tout ; et, surtout, une magnifique réflexion sur l’héroïsme, ses grandeurs, ses périls et ses conséquences parfois funestes.
Une réussite totale, qui réjouira les connaisseurs de Goldorak tout en s’ouvrant à ceux qui n’ont pas grandi avec le robot géant, grâce à une remise en contexte parfaitement réussie au début de l’album, et une composition scénaristique impeccable.

Alma t.2 : l’Enchanteuse
Timothée de Fombelle

Éditions Gallimard-Jeunesse, 2021
ISBN 9782075160612
432 p.
19 €

Illustrations de François Place
À partir de 12 ans


1787. Alma et Joseph ont rejoint Saint-Domingue sur les traces du navire La Douce Amélie et de son insaisissable trésor. Mais Alma n’a qu’un seul but : retrouver Lam, son petit frère.
Dans les plantations de canne à sucre, les champs de coton de Louisiane, parmi les milliers d’esclaves qui se battent pour survivre, la jeune fille poursuit sa quête tandis que Joseph traverse à nouveau l’Atlantique.
On parle d’abolition à Londres. En France, le pouvoir de Versailles commence à vaciller.
En se séparant, les chemins d’Alma et Joseph leur rappellent à chaque instant tout ce qui les unit.

J’ai déjà parlé sur ce blog de la difficulté d’évoquer le deuxième tome d’une trilogie, par essence coincé entre un premier volume dont on doit prendre soin de ne pas trop déflorer l’intrigue et les mystères, et un troisième qui viendra conclure en beauté (ou pas…) l’ensemble de sa vaste histoire.
Je ne vais donc pas trop m’étendre sur cette suite d’Alma, la première trilogie de Timothée de Fombelle, sinon pour dire que le romancier reste à la hauteur de son très ambitieux projet – même si, à l’occasion, et pour la première fois dans l’œuvre admirable de cet écrivain que j’adule, j’ai senti passer quelques petites longueurs. Peut-être est-ce parce que j’avais relu le premier tome juste avant de me plonger dans celui-ci, et que cela faisait beaucoup d’Alma d’un coup…

Peut-être, aussi, est-ce la « faute » de cette narration au présent de l’indicatif que Timothée a décidé de retenir cette fois, et qui me semble affaiblir légèrement le souffle et la puissance naturelle de son écriture. Ceci doit être considéré comme une réserve particulièrement subjective : j’ai un problème global avec le présent de l’indicatif dans les romans, qui me semble nécessiter un redoublement d’effort et d’intensité de la part de l’auteur pour sublimer la narration.

Rien de rédhibitoire, néanmoins, et certains passages sont éblouissants, tandis que la quête des différents héros de cette fresque aussi courageuse que nécessaire sur l’esclavage (et le combat pour l’abolition de cette dernière) prend de plus en plus de force et d’épaisseur.
Nul doute que les jeunes lecteurs, à qui cette œuvre s’adresse en priorité, apprendront beaucoup de cette sinistre page d’Histoire de l’humanité, et qu’ils en tireront, entraînés par la conviction et l’empathie de Timothée de Fombelle, les meilleures leçons pour tracer leur propre chemin vers la compréhension et le respect des autres, quels que soient leurs origines, leurs couleurs de peau et leurs croyances.

On attend, bien entendu, la suite et la fin d’Alma avec la plus grande impatience… Rendez-vous en 2023 !

Robin Hood t.1 : hacking, braquage et rébellion
Robert Muchamore

Éditions Casterman, 2021
ISBN 9782203218215
288 p.
12,90 €

Traduit de l’anglais par Faustina Fiore
À partir de 11 ans


Robin a douze ans lorsque son père est emprisonné pour un crime qu’il n’a pas commis, piégé par Guy Gisborne, un mafieux aussi puissant que véreux. Devenu lui aussi la cible du terrible malfrat, Robin s’échappe de justesse et trouve refuge dans la dangereuse forêt de Sherwood.
Avec ses talents de hacker et son don pour le tir à l’arc, Robin pourrait gagner la confiance des hors-la-loi peuplant ce territoire hostile… et même se venger du plus grand criminel de Nottingham !

Sans surprise.
Robert fait du Muchamore, il le fait très bien, et ça fonctionne. Sans égaler cependant, et encore moins surpasser l’invraisemblable efficacité de Cherub, la série d’espionnage au très long cours (17 volumes, plus sept volumes du prequel Henderson’s Boys) qui a rassemblé un lectorat aussi large qu’hétérogène en frappant droit dans l’air du temps, avec ses héros à la fois extraordinaires et si proches, par leur langage, leurs erreurs et leurs adolescences compliquées, de leurs jeunes lecteurs.

L’idée de départ avait de quoi exciter autant qu’inquiéter : proposer une réécriture contemporaine de Robin des Bois, en faisant de ce héros si emblématique de la culture anglo-saxonne un jeune garçon, forcé de rejoindre la clandestinité pour tenter de sauver l’honneur de son père injustement emprisonné pour un crime qu’il n’a pas commis.
Tous les ingrédients attendus de l’histoire y sont, à commencer par ses personnages incontournables (Robin bien sûr, mais aussi Marian Maid, Little John, l’infâme Guy Gisborne…), même s’ils sont joyeusement réinventés par le romancier anglais. Lequel ajoute à la recette ses propres petits trucs, dont une connexion avec Cherub (via un gang de motards bien connus des agents du pensionnat secret).

Et donc, ça marche très bien, porté par le sens du rythme et du suspense de Muchamore, son art pour camper des ados crédibles et en même temps capables de se sublimer de manière flamboyante, des scènes d’action qui décoiffent, ce qu’il faut de bons sentiments et d’appels au rejet instinctif de ses lecteurs pour l’injustice.

Rien de nouveau sous le soleil, mais quand c’est bien fait, il y a de quoi se laisser faire. On verra si on tient jusqu’au bout des sept volumes annoncés à suivre…


Les petites reines, de Clémentine Beauvais

Éditions Sarbacane, coll. Exprim’, 2015

ISBN 9782848657684

272 p.

15,50 €


À cause de leur physique ingrat, Mireille, Astrid et Hakima ont gagné le « concours de boudins » de leur collège de Bourg-en-Bresse. Les trois découvrent alors que leurs destins s’entrecroisent en une date et un lieu précis : Paris, l’Élysée, le 14 juillet.
L’été des « trois Boudins » est donc tout tracé : destination la fameuse garden-party de l’Élysée. Et tant qu’à monter à Paris, autant le faire à vélo – comme vendeuses ambulantes de boudin, tiens !
Ce qu’elles n’avaient pas prévu, c’est que leur périple attire l’attention des médias… jusqu’à ce qu’elles deviennent célèbres !!! Entre galères, disputes, rigolades et remises en question, les trois filles dévalent les routes de France, dévorent ses fromages, s’invitent dans ses châteaux et ses bals au fil de leur odyssée. En vie, vraiment.


Après avoir été bluffé par Songe à la douceur, me voici sous le charme des Petites reines.

Clémentine Beauvais réussit ici un roman désopilant sur des sujets pourtant délicats, potentiellement anxiogènes : le harcèlement scolaire, la discrimination sous toutes ses formes (physique, intellectuelle, sociale), le handicap et les traumatismes causés par la guerre.
Autant de thèmes pas forcément Rire & Chansons, mais dont la romancière s’empare sans complexe pour les dédramatiser à grands coups d’humour, de solidarité et d’amitié.

Attention, dédramatiser ne signifie pas minimiser. Clémentine Beauvais aborde ces sujets en profondeur, avec le sérieux requis, mais les rend d’autant plus accessibles et faciles à comprendre qu’ils sont traités avec drôlerie, empathie et sans pathos.

La réussite du livre tient en grande partie à son ton : enchanté par la gouaille et l’auto-dérision féroce qui constituent les armes majeures de Mireille, la narratrice, Les petites reines manipule les émotions les plus extrêmes sans avoir l’air de se soucier qu’elles peuvent lui exploser à la figure à tout instant.
Les personnages sont d’une solidité à toute épreuve, qu’il s’agisse de trois filles, de leur accompagnateur Kader alias le Soleil (grand frère d’Hakima, rescapé de guerre ayant perdu ses jambes et tous ses hommes lors d’un guet-apens, formidable acolyte de nos trois héroïnes), mais aussi de leurs adversaires, adolescents ou adultes, dont Clémentine Beauvais n’oublie jamais de cerner les motivations, qu’elles soient justes ou non.

Au passage, la romancière se joue des réseaux sociaux et de la presse, dont elle stigmatise les (nombreuses) dérives autant que les bienfaits (occasionnels), toujours avec cocasserie, et à l’occasion une ironie mordante qui venge avec jubilation de tant d’avanies médiocres.

Roman initiatique, road trip bourré d’énergie qui offre un joli voyage à travers la France, véritable profession de foi en la capacité des gens à se montrer généreux pour peu qu’on leur montre le bon exemple, Les petites reines est un rayon de soleil dont la lecture fait un bien fou et redonne un peu de foi en l’humanité.
Certains esprits chagrins lui reprocheront peut-être de faire preuve d’un peu trop d’optimisme, mais on les laissera ronchonner dans leur coin. On a trop besoin d’éclaircies dans nos vies, y compris littéraires, pour en bouder une aussi lumineuse lorsqu’elle se présente.


Les mystères de Larispem t.2 : les Jeux du Siècle

Éditions Gallimard, coll. Folio S.F., 2020

ISBN 9782072885310

400 p.

9,20 €


À l’aube du XXe siècle, les jeux de Larispem sont lancés ! Carmine, Nathanaël et Liberté forment l’une des six équipes de ce jeu de l’oie à échelle humaine. Pendant ce temps, la comtesse Vérité œuvre dans l’ombre pour s’emparer de la Cité-État. L’intrépide trio parviendra-t-il à déjouer ses plans ? Et sauront-ils décoder le Livre de Louis d’Ombreville, qui suscite tant de convoitises ?


Dans une trilogie, la deuxième position est la plus ingrate. L’épisode 2 porte la lourde responsabilité de tenir les promesses faites par le premier, de nouer plus solidement les fils du mystère sans perdre le lecteur (ou le spectateur), d’amorcer le feu d’artifice final du troisième, tout en assumant souvent la part la plus sombre et inquiétante de l’histoire.

Les Jeux du Siècle, deuxième tome des Mystères de Larispem, relève le défi haut la main. La maîtrise dont avait fait preuve Lucie Pierrat-Pajot dans le volume inaugural était remarquable, surtout qu’il s’agissait de son premier roman (lauréat, rappelons-le, du Concours du Premier Roman organisé par les éditions Gallimard-Jeunesse) ; elle devient bluffante ici.
Lâchant la bride à son cheval de suspense, la jeune romancière précipite l’intrigue dans un mouvement perpétuel dont le tempo soutenu ne se relâche jamais, boosté par une imagination débordante qui multiplie de géniales péripéties, tout en ménageant la place nécessaire aux personnages pour exister, avancer, se développer, se dévoiler. En particulier le trio central : Carmine, moins inébranlable qu’elle n’y paraît, Nathanaël, plus courageux qu’il ne le croit lui-même, et Liberté, qui se découvre un caractère en acier trempé et une détermination à toute épreuve.

On plonge plus avant dans le dédale de Larispem, sublime revisitation steampunk de Paris dont les moindres décors font frissonner d’excitation. Une exploration géographique qui va de pair avec une formidable réinvention et réflexion historique, questionnant le pouvoir, les idéaux et l’idéologie, l’ambition, le déterminisme des origines sociales… Autant de sujets ambitieux, que Lucie Pierrat-Pajot traite en finesse, en privilégiant l’aspect ludique de son intrigue, l’aventure et le suspense pour faire passer le tout en douceur.

Comme de juste, la romancière abandonne ses héros – et nous avec – au fin fond des ennuis, au plus sombre et inquiétant de leur périple.
Ce qui nous amène en toute logique… directement au tome 3 !


Également disponible en poche aux éditions
Gallimard-Jeunesse, coll. Pôle Fiction
ISBN 9782075131551
375 p.
7,80 €

Ou en grand format aux éditions
Gallimard-Jeunesse
ISBN 9782075081498
322 p.
17 €


Les mystères de Larispem t.1 : le sang jamais n’oublie, de Lucie Pierrat-Pajot

Éditions Gallimard, coll. Folio S.F., 2019

ISBN 9782072837470

315 p.

6,90 €


Larispem, 1899.
Dans cette Cité-État indépendante où les bouchers constituent la caste forte d’un régime populiste, trois destins se croisent… Liberté, la mécanicienne hors pair, Carmine, l’apprentie louchébem et Nathanaël, l’orphelin au passé mystérieux. Tandis que de grandes festivités se préparent pour célébrer le nouveau siècle, l’ombre d’une société secrète vient planer sur la ville.
Et si les Frères de Sang revenaient pour mettre leur terrible vengeance à exécution ?


En 2016, ce premier tome des Mystères de Larispem a été le lauréat de la deuxième édition du Concours du Premier Roman organisé par Gallimard-Jeunesse (avec Télérama et RTL). Un prix parfaitement mérité, tant Lucie Pierrat-Pajot, pour son premier livre, fait preuve d’ambition, d’audace et d’originalité, le tout couplé à un sens du suspense et du mystère remarquable.

L’audace, c’est de partir d’une page d’Histoire de France à la fois tragique et souvent méconnue, notamment des jeunes lecteurs, faute d’être bien enseignée (voire enseignée tout court) lorsqu’on étudie le XIXème siècle. Cette page d’Histoire, c’est la Commune de Paris, un soulèvement du peuple de la capitale qui, en 1871, fut très violemment réprimé par le gouvernement alors établi à Versailles.
De ce point de départ, Lucie Pierrat-Pajot prend le parti de créer une uchronie en osant imaginer une issue plus heureuse : une victoire des insurgés parisiens, grâce à laquelle Paris s’affranchit du reste de la France et devient Larispem, une Cité-État qui devient, en moins de trente ans, une sorte de cité idéale, tentative d’utopie sociale et politique à la pointe du progrès technologique.

L’originalité, c’est de faire de Larispem une fabuleuse ville steampunk, où l’on croise des dirigeables, un tram aérien vertigineux, des véhicules dotés de systèmes de propulsion révolutionnaires, de superbes tours d’acier et de verre, et tout un tas de machines diverses et variées.
Dans cette ville dont les nobles et les grands bourgeois ont été chassés ou éradiqués lors de la Seconde Révolution (nom donné à la victoire de 1871), l’une des nouvelles castes dominantes est celle… des bouchers. Les louchébem, comme on les appelle dans l’argot (véridique) qu’ils ont inventé, reconnaissables aux trois couteaux qu’ils portent à la ceinture, dont Carmine, l’un des trois héros du roman, est une représentante haute en couleurs.

L’ambition, c’est de développer un large faisceau d’intrigues et de personnages (dont Jules Verne, évidemment à sa place dans cet univers largement inspiré de ses livres) qui s’entrecroisent, fluides et limpides, tout en assumant une belle atmosphère sombre et des problématiques complexes qui ne donnent qu’une envie, se précipiter au plus vite sur le tome 2 pour en savoir plus !


Également disponible en poche aux éditions
Gallimard-Jeunesse, coll. Pôle Fiction
ISBN 9782075099219
303 p.
6,90 €

Ou en grand format aux éditions
Gallimard-Jeunesse
ISBN 9782070599806
272 p.
16 €

Songe à la douceur, de Clémentine Beauvais

Éditions Sarbacane, 2016

ISBN 9782848659084

248 p.

15,50 €


Quand Tatiana rencontre Eugène, elle a 14 ans, il en a 17 ; c’est l’été, et il n’a rien d’autre à faire que de lui parler. Il est sûr de lui, charmant et plein d’ennui, et elle timide, idéaliste et romantique. Inévitablement, elle tombe amoureuse de lui, et lui, semblerait-il… aussi. Alors elle lui écrit une lettre ; il la rejette, pour de mauvaises raisons peut-être. Et puis un drame les sépare pour de bon.
Dix ans plus tard, ils se retrouvent par hasard. Tatiana s’est affirmée, elle est mûre et confiante ; Eugène s’aperçoit, maintenant, qu’il la lui faut absolument. Mais est-ce qu’elle veut encore de lui ?


Quand on se risque au petit jeu de la critique, on s’expose parfois à se retrouver un peu bête, lorsqu’il s’agit de poser des mots sur un livre qui en regorge de si parfaits, et si merveilleusement agencés, qu’on ne sait lesquels choisir pour être à la hauteur.
En général, d’ailleurs, on n’y arrive pas. On reste un peu bête, et on s’en veut, mais devant certains talents, il n’y a qu’à s’incliner, et dire : « lisez ce livre », sans chercher à essayer de paraître plus intelligent qu’on ne l’est.

Alors voilà, devant Songe à la douceur, j’ai juste envie de m’incliner, et de vous conseiller : lisez ce livre.
Parce que, depuis que je l’ai terminé, je traque les mots adéquats et ne les trouve pas. J’ai pensé faire le malin, et rédiger une chronique en vers libres, comme l’est écrit ce roman. Trop difficile, téléphoné, et le meilleur moyen de s’étaler en beauté.

Donc, quoi d’autre ? Se montrer factuel ? Raconter que Songe à la douceur est une adaptation libre et contemporaine d’Eugène Oneguine, roman lui-même en vers écrit dans la première moitié du XIXème siècle par l’écrivain russe Alexandre Pouchkine ?
Eurk, bonjour l’ennui. Vrai, mais barbant. C’est admirable, oui, parce que c’est un joli tour de force, mais est-ce si important ? Pour Clémentine Beauvais, sans doute, mais pour un lecteur (jeune ou pas) qui n’aurait pas lu Eugène Oneguine, c’est une information dont on peut se passer.
Quoique, cela peut donner envie de se pencher ensuite sur le modèle, ce qui est toujours une bonne chose.

Bon, vous voyez, je m’égare.

Alors que, tout ce que je voudrais vous dire, c’est que Songe à la douceur saisit avec une puissance rare les mille et une nuances du sentiment amoureux. Moderne et pourtant intemporel, pertinent et impertinent, débordant d’humour, de tendresse, de tristesse, d’euphorie, d’ironie. Tous ces élans qui nous agitent et nous renversent et nous bouleversent quand on a soudain la certitude d’avoir croisé la route du grand amour.
Diablement inspirée, créative à chaque ligne, Clémentine Beauvais trouve le moyen de réinventer le roman d’amour, et de le faire dans un livre à destination des ados.

Parce que c’est ça, finalement, le plus fou. Avoir conçu ce roman pour de jeunes lecteurs, oser proposer un si beau et si stimulant défi de lecture à des adolescents.
Clémentine Beauvais le reconnaît elle-même en saluant dans les remerciements du livre le courage et l’audace tranquille de son éditeur, Tibo Bérard, qui n’a pas hésité à valider ce projet affolant dans la collection Exprim’ de Sarbacane.
Certes, cette collection se distingue depuis longtemps par sa vitalité et son obstination exaltante à exploser les frontières de la littérature jeunesse. Avec Songe à la douceur, elle s’est enrichie d’une de ses plus belles pépites.

Qu’est-ce que je voulais vous dire, sinon, en guise de conclusion ?
Ah oui, je me souviens.

LISEZ CE LIVRE !


Les plus, les moins : bilan 2020 (première partie)

Je n’ai jamais fait de bilan de fin d’année sur ce blog. L’idée m’a parfois traversé l’esprit, mais sans aller plus loin. Pas le temps le plus souvent, plus une tendance à passer très vite à la suite sans se retourner sur le passé (déformation professionnelle de libraire, sans aucun doute).

Cette année, c’est différent. Déjà, parce que cette année 2020 a été différente à tous égards – je ne vous fais pas un dessin, vous voyez de quoi je parle.
Ensuite, et surtout, parce que ce fut une année de reprise pour Cannibales Lecteurs, après un an et demi de pause. Et aussi une année de retour à la lecture pour moi, après quelques mois de tranquillité nécessaire, histoire de retrouver le vrai goût de la lecture qu’une pratique trop intensive et quelque peu dévoyée de mon métier m’avait fait perdre.

Cela vaut bien une petite mise en perspective, en quelques points majeurs, et autant de liens qui renvoient (quand elles existent) vers les chroniques du blog.


Le + chiffré : 93

Le nombre de livres lus cette année, dont une grosse vingtaine de bandes dessinées, et quelques relectures (les premiers Fred Vargas, les trois premiers Harry Potter).
Pas si mal, finalement, même si je suis loin des « standards » de mes années professionnelles, où je tournais plutôt autour de 120. Signe que ça peut faire du bien de prendre le temps, de ne pas se précipiter, de laisser des respirations également entre deux lectures.


Le + aimé

Alma t.1 : le vent se lève, de Timothée de Fombelle (Gallimard-Jeunesse)

Timothée de Fombelle a toute confiance en la puissance du roman. Il s’y abandonne avec une générosité, une inventivité et une intelligence qui enchantent, éblouissent, bouleversent.
Cet écrivain est capable de dénicher les plus infimes étincelles de lumière au cœur de la boue la plus épaisse – et de nous convaincre que seule cette lumière compte, et qu’il faut l’entretenir, la protéger, et la maintenir en vie coûte que coûte.

Le aimé

Du côté des Indiens, d’Isabelle Carré (Grasset)

Il y a trop de sujets dans Du côté des Indiens – le délitement du couple, le mensonge, la maladie, les abus (sexuels et de pouvoir), les dessous du cinéma -, et ils s’avèrent presque contradictoires à force de se côtoyer sans s’entrelacer. Ils se heurtent les uns aux autres et, dans ces chocs successifs, perdent de leur force et de leur intérêt.


Le + aimé dont on a le – parlé

Des rêves à tenir, de Nicolas Deleau (Grasset)

Le temps de quelques pages, invitations à l’aventure, à la briganderie désintéressée, à la révolte citoyenne par-delà les mers, au mépris des États et de la sclérose politique qui, chaque jour, ronge nos chances de nous en sortir ; le temps de cette escapade que seule la littérature autorise, on respire. On vit plus beau, plus large, plus généreux.

Le aimé dont on a le + parlé

L’Ange rouge, de François Médéline (la Manufacture de Livres)

Le fantasme du polar à la française, largement daubé par trop de visionnages de films plus ou moins
merdiques, qui pue l’inspiration mal digérée et le recyclage sans génie.


La + confirmée

Le Sanctuaire, de Laurine Roux (éditions du Sonneur)

Le Sanctuaire confirme ce que le premier roman de Laurine Roux laissait espérer. Non seulement quelques mots lui suffisent pour cadrer un décor, cerner une personnalité ou pénétrer la complexité d’un esprit, mais il faut en plus admirer la manière dont la jeune romancière les manie, les associe, pour créer des images et des sensations littéraires inédites et renversantes.

Le terminé

Arène, de Négar Djavadi (Liana Levi)

La familiarité des décors n’a pas suffi à m’embarquer dans son histoire, et j’ai vite laissé tomber. La faute à ce que j’appelle du « psychologisme » : une débauche de réflexions et d’analyses psychologiques sur les moindres faits et gestes des personnages, qui allongent et alourdissent le texte en le freinant, beaucoup trop souvent à mon goût en tout cas.


Le + révélé

Il est juste que les forts soient frappés, de Thibault Bérard (éditions de l’Observatoire)

Avec une sincérité qui emporte tout sur son passage, Thibault Bérard donne à ce récit une énergie communicative, une envie de vivre, une joie inattendue. Sur un tel sujet, nombre d’écrivains auraient choisi le mélo, la tartine de sanglots tellement épaisse qu’elle coupe l’envie de pleurer. Mais non, pas lui. Il est juste que les forts soient frappés est un volcan. Il amène la dévastation, mais quel fabuleux spectacle !

Le convaincant des attendus

Vie de Gérard Fulmard, de Jean Échenoz (éditions de Minuit)

Vie de Gérard Fulmard finit par se résumer à un exercice de style dont le sujet devient le style, noyant le propos dans l’explosion du verbe. Comme un aveu d’impuissance, stigmatisant chez le romancier une étonnante incapacité à dépasser la langue pour se concentrer sur une histoire, un récit, un propos.


Le + percutant

Impact, d’Olivier Norek (Michel Lafon)

Un livre en colère, un livre de colère, un roman intraitable sur l’état catastrophique du monde, bardé de chiffres, de données précises, d’informations détaillées, d’éléments de preuve susceptibles de donner de violentes poussées d’urticaires aux climatosceptiques et autres exploiteurs de tous bords.

Le à la hauteur du sujet

Le Dernier inventeur, d’Héloïse Guay de Bellissen (Robert Laffont)

Repoussé par une écriture trop souvent neutre, dénuée de vie, je suis resté aux portes de l’émotion, là où j’aurais voulu être emporté, galvanisé, émerveillé.
Une déception, qui prouve une fois de plus que le roman biographique est tout un art, dans lequel il ne suffit pas de plaquer des faits, des extraits d’interview et des moments d’Histoire pour toucher juste.



Tobie Lolness, de Timothée de Fombelle

Illustrations de François Place

Éditions Gallimard-Jeunesse, 2016
(pour l’édition collector 10 ans)

ISBN 9782070601486

672 p.

27,50 €


Courant parmi les branches, épuisé, les pieds en sang, Tobie fuit, traqué par les siens.
Tobie Lolness ne mesure pas plus d’un millimètre et demi. Son peuple habite le grand chêne depuis la nuit des temps. Parce que son père a refusé de livrer le secret d’une invention révolutionnaire, sa famille a été exilée, emprisonnée. Seul Tobie a pu s’échapper.
Mais pour combien de temps ?


Comme un symbole.
J’ai commencé mon année de lecture 2020 en lisant (enfin) la première partie de Tobie Lolness, je l’achève en terminant la deuxième dans ces derniers jours de décembre. Comme si les deux volets du roman de Timothée de Fombelle m’avaient servi d’indispensables parenthèses enchantées à cette année désincarnée.

Il était temps.
Tobie Lolness faisait figure d’exception bizarroïde dans mon parcours de fan absolu de Timothée de Fombelle. Par un curieux enchaînement de circonstances, je n’avais en effet jamais lu son premier roman. J’avais pourtant embarqué dans son univers extraordinaire dès Vango, sa deuxième grande saga (2010-2011). Puis suivi fidèlement toutes ses parutions, jusqu’au premier tome d’Alma paru en juin 2020.
Ce n’était jamais le bon moment. J’avais peur d’être déçu. De ne pas retrouver les émotions fabuleuses suscitées par Vango, Le Livre de Perle et les autres.
C’était idiot. Irrationnel, comme toutes les superstitions.

Puis le moment est venu.
Le bon état d’esprit. La vraie et juste curiosité. L’envie sincère, suffisante pour outrepasser l’inquiétude. Et l’énergie nécessaire pour porter à bout de bras cet imposant volume de presque 700 pages.
J’ai plongé. Vol plané enivrant entre les branches d’un immense arbre-monde, dans les pas du plus grand des tout petits héros.

« Tobie mesurait un millimètre et demi, ce qui n’était pas grand pour son âge. »

Première phrase.
Devenue à elle seule un classique de la littérature jeunesse, à l’image des milliers de phrases qui la suivent.
On y trouve déjà tout du style Fombelle – de la magie Fombelle. La précision du langage, un léger humour sous-jacent, de la poésie et de l’inventivité. En plus, des jeux de mots délicieux, des pirouettes exquises, et une capacité à insuffler à chaque mot sa toute puissance d’évocation.
De tout ceci Tobie Lolness est follement riche. C’est un suspense haletant, un roman d’aventure et d’action, des histoires d’amitié qui se nouent ou se dénouent, de passions extrêmes et d’affrontements furieux, des histoires d’amour aussi, et de famille.

Tout y est flamboyant, lumineux, intense. Des sourires naissent au coin des pages, puis des chagrins. Des inquiétudes et des espoirs. Parmi ces créatures minuscules qui vivent au creux d’un arbre ou de la prairie environnante, c’est toute l’humanité qui déploie son curieux théâtre, entre rires et larmes.

Timothée de Fombelle nous régale de personnages hauts en couleur. Ils sont touchants, drôles, révoltants, injustes, courageux ou lâches, obstinés ou butés. Ils sont nombreux, mais jamais on n’en oublie aucun, ni on ne se perd entre leurs rangs. Ils sont merveilleux, fous, attachants – tous, oui, même les méchants.
Comment ne pas s’amuser devant les descriptions de l’horrible Jo Mitch ? Comment ne pas fondre en lisant les improbables inventions langagières du soldat Patate ? Comment ne pas tomber amoureux de la vaillante Elisha ? Comment ne pas admirer l’ingéniosité et la malice de Tobie ? Comment ne pas vibrer en écoutant la musique silencieuse des Asseldor opposée à la tyrannie et à la bêtise ?

De plus, par cette simple trouvaille de réduire ses personnages à une taille minuscule, le romancier fait du quotidien un vaste terrain de possibles merveilleux. Une sublimation de l’ordinaire et du familier que les dessins minutieux de François Place, éloge de l’infiniment petit, magnifient au fil des pages.
Un seul arbre accueille un pays si vaste, aux territoires si variées, qu’une seule imagination ne suffit pas à en faire le tour. Les insectes deviennent des créatures fabuleuses. Une flaque au creux de l’écorce se transforme en lac magique. Et creuser le tronc de l’arbre pour en exploiter la sève jusqu’à extinction des flux, c’est mettre le monde en danger.

Tobie Lolness est aussi un cri d’alarme écologique, presque avant l’heure. Sans pour autant tomber dans la démagogie ni la démonstration lourdingue ou facile. Par les seuls actes des habitants de l’arbre, il oppose le nécessaire respect dû à la nature, à l’aveuglement égoïste de ceux qui l’exploitent pour s’enrichir sans se soucier que, demain, elle aura disparu. D’ici là ils auront été riches, et c’est tout ce qui compte.

Avec ce livre monumental, Timothée de Fombelle signe l’un des premiers romans les plus éblouissants jamais publiés pour la jeunesse – et au-delà, car les livres de cet écrivain précieux transcende toutes les limites à l’image de ses héros qu’aucune frontière n’arrête jamais si leur quête d’absolu doit les porter plus loin.
Il réhabilite la littérature d’aventure, redonne foi en la magie, réaffirme la toute-puissance éternelle de l’imaginaire.
À lire absolument, si vous m’en croyez.


Tobie Lolness est également disponible en deux tomes, en grand format (17,50 € le volume) ou en poche chez Folio Junior (8,90 € le volume).


Chroniques à venir et lecture en cours

Hello tout le monde !

Maintenant que le feuilleton des élections américaines est (à peu près) terminé – j’avoue que ça a pas mal occupé mes journées la semaine dernière -, on va tâcher de reprendre le fil des chroniques sur le blog.

La semaine prochaine, on causera donc d’un des romans que j’attendais le plus en cette rentrée littéraire décidément pas comme les autres (Requiem pour une Apache, de Gilles Marchand, éditions Aux Forges de Vulcain), mais aussi zombies, vampires, Cthulhu et autres monstres ancestraux s’ébattant joyeusement dans l’imagination fertile de Chrysostome Gourio (La Brigade des Chasseurs d’Ombres – Wendigo, éditions Sarbacane).


Sinon, côté lecture en cours, je continue à suivre le catalogue des Forges de Vulcain, avec l’une des parutions du mois d’octobre :

Un livre choisi d’abord pour sa superbe couverture (signée Théophile Navet) et pour l’éditeur, mais aussi – tout de même – pour son résumé plutôt intrigant qui mêle polar et fantastique :

Paris. Une pilule mystérieuse fait vaciller la capitale. Elle permet, à celui qui la consomme, de revoir les êtres chers qu’il a perdus.

Jocelyn est un jeune flic. Après une intervention désastreuse, il intègre l’équipe qui a pour mission de démanteler le trafic de cette nouvelle drogue. S’engage alors une course poursuite où dealers déchus, policiers, mafieux, assassins et innocents, cherchent la source du produit miracle, qui permet d’ouvrir la porte du royaume des morts.

Mais est-il possible de sauver une société qui ne veut pas l’être ?

On en reparle dans quelques jours !


p’tits cannibales lecteurs

J’en ai causé sur les réseaux sociaux, mais pas ici, c’est quand même le comble : depuis quelques jours, ce blog a un petit frère ! Un nouvel espace entièrement réservé à la littérature enfantine, depuis les livres pour les tout-petits jusqu’aux romans pour ados, en passant par les documentaires, les bandes dessinées et les albums musicaux.

Et ça s’appelle tout bêtement :

Pour savoir le pourquoi du comment de ce nouveau blog, je vous invite à vous reporter à sa présentation ici : https://ptitscannibaleslecteurs.com/about/

J’y reprendrai peu à peu la plupart des chroniques déjà publiées par ici, essentiellement sur des romans. Celles consacrées à mon chouchou Timothée de Fombelle y sont déjà largement reportées (comme par hasard).
Et j’y ajouterai plein de nouveaux articles, surtout sur des albums pour petits.

Belle découverte à ceux que ce nouveau projet intéressera !
Et, au passage, merci pour votre fidélité de manière générale :)


Alma t.1 : le vent se lève

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Timothée de Fombelle

Illustrations de François Place

Éditions Gallimard-Jeunesse, 2020

ISBN 9782075139106

400 p., 18 €

 


1786. Le jour où son petit frère disparaît, Alma part sur ses traces, loin de sa famille et de la vallée d’Afrique qui les protégeait du reste du monde.
Au même moment, dans le port de Lisbonne, Joseph Mars se glisse clandestinement à bord d’un navire de traite, La Douce Amélie. Il est à la recherche d’un immense trésor. Dans le tourbillon de l’Atlantique, entre l’Afrique, l’Europe et les Caraïbes, leurs quêtes et leurs destins les mènent irrésistiblement l’un vers l’autre…


« Écoutez, vous qui pleurez… »

Fombelle03À chaud, sur le vif : encore un très grand livre de Timothée de Fombelle.

Chaque nouvelle parution me rend pourtant plus exigeant à son égard. À chaque fois, je me dis : « ce n’est pas possible, il ne va pas pouvoir faire aussi bien, aussi fort, aussi intelligent que les fois précédentes. »

Les fois précédentes, c’est Tobie Lolness, formidable échappée dans un arbre-monde. C’est Vango, résurrection flamboyante et enivrante du grand roman d’aventures historique, Dumas et Verne revisités à la sauce moderne. C’est Le Livre de Perle, merveilleuse histoire qui enchâsse une page sombre de notre Histoire et le monde des contes de fées, dans un entrelacs narratif d’une virtuosité effarante. C’est Neverland, bouleversante escapade en littérature « adulte » pour mieux parler d’enfance.
Et ce sont d’autres projets, d’autres livres, de dimensions plus modestes que ces grandes sagas, mais tout aussi forts, et justes, et percutants.

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Alors, aux premières pages du Vent se lève, premier tome de la trilogie Alma, j’ai douté, un peu. Narration au présent, récit linéaire, début sage et paisible – là où les romans précédents de l’auteur s’ouvraient systématiquement sur la fuite, la peur et le chaos, tranchant dans le vif de l’intrigue pour y entrer en trombe, et revenir ensuite à la source.
Timothée de Fombelle rompt avec ses acquis et fait le choix de la simplicité. Trompeuse, apparente seulement. Petit à petit, les dimensions se révèlent, différentes intrigues se nouent, les personnages se multiplient – sans que jamais on n’en perde un de vue, sans que jamais on ne se trompe ni ne s’égare.
L’un des grands arts du romancier réside dans la complicité qu’il crée instantanément entre son lecteur et ses personnages. En quelques mots, un portrait esquissé, une manière de parler ou de se tenir, une silhouette croquée à l’essentiel mais qui, ainsi, tient debout sans effort.

alma03Il y a Alma, bien sûr, petite fille échappée d’une vallée perdue d’Afrique, en quête de son petit frère disparu, héritière d’un peuple presque entièrement évanoui, les Okos. Il y a Sirim, amie croisée sur sa route, et Brouillard le « zèbre sans rayure ».
Il y a la famille d’Alma, sa mère Nao, son père Mosi, ses deux frères Soum et Lam. Chacun riche d’une histoire sans âge, et de trésors prodigieux.
Il y a Joseph Mars, jeune garçon tenace et audacieux, qui dissimule bien des ruses et secrets. Il y a Jacques Poussin, le maître charpentier.
Il y a le terrible Gardel, capitaine impitoyable d’un navire négrier.
Il y a Bassac, l’armateur du navire conduit par Gardel. Et sa fille Amélie, adolescente farouche et fière de quatorze ans, qui va prendre son destin en main.
Il y a Saint-Ange, qui porte peut-être bien mal son nom.

Et puis, il y a cette foule où les noms se noient en même temps que la vie qu’on leur vole. Ces corps qu’on entasse dans les cales d’un navire, au mépris de toute dignité et de tout respect envers l’humanité. Ces âmes que l’on nie – simplement parce que ces hommes, ces femmes et ces enfants sont noirs.

Le Vent se lève est un formidable roman d’aventure, dont les cent dernières pages hérissent l’échine, mettent à bas toutes les certitudes du lecteur, et le font enrager quand le livre se termine en laissant en suspens tant de promesses à tenir dans les deux prochains tomes de la saga.
Oui, Le Vent se lève fait vibrer, encore une fois, ce plaisir pur et sincère de la littérature comme un drapeau qui claque au vent, une ouverture immense sur le monde, la fenêtre par laquelle les enfants Darling se sont envolés dans le sillage de Peter Pan et de la fée Clochette.

alma04Mais Le Vent se lève est aussi un effroyable récit de l’esclavage. Restitué dans le détail, avec ce qu’il faut de précision pour en comprendre l’horreur, tout en faisant preuve d’une retenue pédagogique qui évite de sombrer dans le voyeurisme morbide.
Avant que les pleureuses professionnelles et autres chantres du politiquement correct à tout crin se mettent à gueuler, je précise : Timothée de Fombelle ne cherche pas à atténuer l’atrocité de ce commerce, dont il détaille brièvement mais froidement les conditions, les prix, les valeurs. Il évoque sans fard cette abomination dont notre vieux Continent comme le Nouveau Monde, de l’autre côté de l’Atlantique, se sont gavés en toute impunité, et en toute indignité.

Mais il n’oublie pas qu’il s’adresse en premier lieu à des enfants ou à des adolescents (même si les lecteurs adultes de Timothée de Fombelle sont innombrables, et aussi fidèles que moi). En fabuleux inventeur d’histoires, il privilégie toujours ces dernières à la démonstration historique. Il raconte.
Et ses personnages, on y revient, sont ses complices infaillibles dans cette tâche immensément difficile. Ce sont eux qui ouvrent les portes du réel, qui aident à comprendre les faits. C’est par eux qu’on apprend, qu’on découvre, qu’on s’instruit, au détour de leurs péripéties palpitantes. L’Histoire sert leurs aventures, pas l’inverse.
Et le résultat est imparable. Parce que l’architecture narrative est à la fois fine, complexe et limpide. Comme une toile d’araignée qui n’emprisonnerait pas le lecteur à des fins létales, mais le guiderait en douceur vers son centre, où tout finira par devenir lumineux.

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Timothée de Fombelle a toute confiance en la puissance du roman. Il s’y abandonne avec une générosité, une inventivité et une intelligence qui enchantent, éblouissent, bouleversent.
Cet écrivain est capable de dénicher les plus infimes étincelles de lumière au cœur de la boue la plus épaisse – et de nous convaincre que seule cette lumière compte, et qu’il faut l’entretenir, la protéger, et la maintenir en vie coûte que coûte.
Le premier tome d’Alma réussit encore cet exploit, alors même qu’il s’enfonce dans les eaux les plus sombres que Timothée de Fombelle ait jamais explorées.

La suite paraîtra l’année prochaine.
2021 paraît, d’un coup, terriblement lointain…

P.S.: comme Tobie Lolness, le roman est enrichi d’une sublime couverture et d’illustrations signées par François Place. Cela ne gâche rien, bien au contraire.


Quelqu’un m’attend derrière la neige

Quelqu'un m'attend derrière la neige bannière


Tout les éloigne. Pourtant, Freddy et Gloria se ressemblent plus qu’ils ne le croient.
La vie de Freddy se résume à son vieux camion jaune, qu’il conduit de Gênes à Paris ou Londres pour livrer les délicieuses glaces de Pepino & Schultz. Il lui arrive, parfois, de ne parler à personne pendant trente ou quarante jours.
Gloria, elle, est une hirondelle. Comme ses semblables, lorsque vient l’hiver, elle file à tire d’aile vers la chaleur de l’Afrique.
Pourtant, en ce mois de décembre glacial, un appel irrésistible la porte vers le nord. Elle ignore son origine mais ne peut faire autre chose que d’y répondre. Freddy, pendant ce temps, conduit son camion vers Calais. Cela fait bientôt cent jours qu’il n’a parlé à personne.
La neige se met à tomber. Et le destin, en tête de rassembler ceux qui se ressemblent plus qu’ils ne le croient.


Timothée de Fombelle, génial touche-à-tout, auteur de romans jeunesse (Vango, Le Livre de Perle, Tobie Lolness) ou adultes (Neverland) éblouissants, de pièces de théâtre, d’une comédie musicale (Georgia), d’une bande dessinée (Gramercy Park) ou d’albums pour plus petits, signe ici son premier conte de Noël. Certes, nous sommes un peu hors saison, mais comme tout est bon dans le Fomfom, je ne résiste pas à rattraper mon retard.

illustration Thomas Campi 1Délicatement mis en images par le dessinateur italien Thomas Campi, qui réalise à peu près toutes les deux pages de superbes illustrations aux couleurs chaudes et riches, ce texte s’avère aussi inclassable que ses héros. Aussi à part. Là, peut-être, où se niche l’humanité la plus pure – désintéressée, tournée vers l’autre, désespérée de se battre pour ce que nous avons de meilleur en nous. Généreuse et lumineuse.
Écrit avec la profondeur que l’on connaît à l’écrivain, Quelqu’un m’attend derrière la neige (ce titre, quelle grâce !) confronte ses personnages à la noirceur du monde. Ce n’est pas parce qu’on écrit un conte de Noël qu’il faut céder de bout en bout à l’angélisme béat, semble nous dire l’auteur, plus inquiet qu’à l’ordinaire.

illustration Thomas Campi 3Si l’on suit à Freddy et Gloria, si l’on s’attache à la marge qui les sépare du monde – la mélancolie de l’un, l’obstination de l’autre -, on se demande où cette histoire peut bien nous mener. Comme souvent ces derniers temps (voir les twists de Gramercy Park ou du magnifique petit album de 2018, Capitaine Rosalie), Timothée de Fombelle
attend le dernier moment pour faire tomber le rideau.
Et l’émotion prend à la gorge. En peu de mots et quelques images à l’unisson. En une révélation finale, qui lie merveilleusement des êtres hors normes et le monde qu’ils doivent affronter – une épreuve que l’on réussit toujours mieux ensemble. Surtout quand on se ressemble plus qu’on ne le croit.
Une manière d’affirmer qu’il y a toujours une raison d’espérer, et qu’il faut s’accrocher à ce rêve pour ne pas tomber.


On parle de ce magnifique album un peu partout ! Quelques liens : Petites madeleines, Les instants volés à la vie, La littérature jeunesse de Judith et Sophie, Sophie lit, La bibliothèque de Noukette


Cauchemars !, de Jason Segel & Kirsten Miller

Signé Bookfalo Kill

Quand on lit énormément de livres (et donc pas toujours des merveilles, pour le dire poliment), comme c’est mon cas, et quand on écrit des chroniques sur un blog depuis un paquet d’années, on peine parfois à faire preuve de l’enthousiasme presque naïf qui nous permettait de nous extasier avec une sincérité communicative sur des bouquins qu’aujourd’hui on snoberait probablement – à tort ou à raison, ce n’est pas la question.
Être lecteur professionnel, c’est un peu oublier la magie qui préside au fait d’ouvrir un livre à la première page et à se laisser totalement emporter par son univers. C’est connaître tous les trucs et techniques de la prestidigitation, et laisser s’effriter l’innocence enfantine devant l’éblouissement de l’impossible.

Et puis, de temps en temps, un roman vient vous claquer une bonne cure de jouvence. Blam ! Un uppercut joyeux qui vous rend vos culottes courtes, vous jette à plat ventre sur votre lit pendant des heures, le menton coincé dans les mains, oubliant tout à fait que le temps autour de vous s’écoule. Vous revoilà prisonnier des pages, des images plein les yeux, vivant une de ces grandes aventures par procuration que jamais la vraie vie ne pourra vous offrir ; ouvrant en grand les portes de l’espoir, du courage, de l’amitié, de la peur, faisant battre le cœur et craindre le pire pour en cueillir le meilleur.

DG_couv cauchemars.inddC’est exactement ce que je viens de vivre avec Cauchemars !, de Jason Segel et Kirsten Miller. Je le précise tout de suite, je ne sous-entends pas par là que c’est le chef d’œuvre de l’année, ni même un grand roman – en fait on s’en fout. En revanche, je constate à nouveau que c’est en littérature jeunesse que je retrouve le plus souvent ces sensations primitives qui me manquent si souvent. Déduisez-en ce que vous voulez de mon avancement mental, hein…
Quoi qu’il en soit, j’ai adoré me plonger dans le monde imaginé par les deux auteurs, que je jalouse d’ailleurs énormément pour cette idée géniale qu’ils développent ici : imaginez qu’il existe un Royaume des Ténèbres dans lequel s’ébattent joyeusement tous les cauchemars de l’humanité. Les sorcières côtoient les clowns maléfiques, les écureuils ou les asticots géants, les forêts ténébreuses, les cabanes hantées ou les pièces totalement noires dans lesquelles rôdent des silhouettes effroyables… C’est dans ce monde que vos mauvais rêves vous emmènent, avant de vous relâcher lorsque vous vous réveillez en sursaut, trempé de sueur et le cœur battant à tout rompre dans votre poitrine.

Segel & Miller - Cauchemars3Imaginez encore que certaines personnes ont le pouvoir de passer tout entier de notre monde au Royaume des Ténèbres. Tout entier, c’est-à-dire physiquement, pas juste pendant leur sommeil. C’est exactement ce qui va arriver à Charlie, un gamin de douze ans pourtant tout ce qu’il y a de plus normal jusqu’alors ; mais un cauchemar récurrent, dans lequel une sorcière et son ignoble chat menacent chaque nuit de venir dans sa maison pour le dévorer, finit par tellement l’empêcher de dormir que son humeur s’en ressent et le rend profondément irascible, y compris avec son père et son petit frère Jack – et surtout avec sa belle-mère Charlotte, cette horrible marâtre qui a osé remplacer dans son foyer sa mère décédée trois ans plus tôt.
Alors, quand la sorcière profite de l’ouverture fortuite d’un portail entre le monde réel et le Royaume des Ténèbres pour venir kidnapper Jack, Charlie n’hésite pas une seconde et se lance à sa poursuite, pénétrant au plus profond du monde des cauchemars avant de partir affronter le sien, celui qui lui pourrit la vie et met en péril non seulement son équilibre, mais aussi celui du monde tout entier. Car Charlie est vraiment, vraiment très spécial…

Avec beaucoup d’humour, un art consommé du suspense et une maîtrise parfaite du récit, Jason Segel et Kirsten Miller s’en viennent chasser sur les terres du Stephen King de Ça. Ils le font à leur manière, sans effets gores ni scènes traumatisantes (rien de terrifiant dans ce roman destiné à de jeunes lecteurs à partir de 11 ans), en développant un imaginaire foisonnant et en exploitant à merveille l’idée centrale du livre, ce Royaume des Ténèbres où coexistent tous les cauchemars du monde. Ils s’appuient surtout sur des personnages formidables, Charlie en premier lieu mais aussi son petit groupe d’amis, tous épatants, qui viennent bientôt l’aider à mener sa quête tout en affrontant avec courage leurs propres failles.
Le message du livre n’est pas neuf – on est plus fort à plusieurs, et il vaut mieux affronter ses peurs les plus intimes plutôt que de les fuir sans cesse, sous peine de ne pas pouvoir vivre -, mais les deux auteurs le déroulent en finesse, avec ce qu’il faut d’émotion et beaucoup de drôlerie.

Jouant de références bien maîtrisées et d’un récit parfaitement fluide, Cauchemars ! s’avère aussi efficace que les premiers Harry Potter, en imposant son univers en toute évidence. Si cette histoire s’achève entièrement, la porte est ouverte pour une suite (annoncée d’ailleurs à la fin du livre), et j’aime autant vous dire que j’ai hâte d’en refranchir le seuil aux côtés de Charlie et ses amis. Parce que ça faisait longtemps que je ne m’étais pas oublié à ce point dans un bouquin, et que ça fait un bien fou !

Cauchemars !, de Jason Segel & Kirsten Miller
(Nightmares !, traduit de l’américain par Marion Roman)
Éditions Bayard, 2017
ISBN 978-2-7470-6184-1
345 p., 15,90€


Rufus le fantôme, de Chrysostome Gourio

Signé Bookfalo Kill

Jeune fantôme de 526 ans (si, je vous assure, pour un fantôme c’est très jeune), Rufus mène une vie paisible dans son petit cimetière. Il va à l’école où il suit des cours de hurlements ou de secouage de chaînes, s’amuse avec son copain zombie Octave… mais surtout, surtout, il rêve de son avenir. Car dans son cimetière habite également Melchior – la Mort, oui oui, la Mort en personne, avec sa grande cape et sa faux ! Et Rufus, en dépit de la ferme opposition de ses parents qui attendent autre chose de lui, n’a plus désormais qu’une seule ambition professionnelle : devenir la Mort lui aussi.
Alors, quand Melchior exprime son mécontentement face aux nouvelles méthodes de travail et de rentabilité imposées par la direction de la multinationale « LA MORT INC. », Rufus a l’idée du siècle : encourager Melchior et les autres Morts du monde entier à faire grève…

Vous avez un enfant de 9-10 ans dans votre entourage ? Ou vous vous sentez l’âme d’un enfant de 9-10 ans ? N’hésitez plus, procurez-vous de toute urgence ce très très chouette roman de Chrysostome Gourio, son premier pour la jeunesse après quelques polars déjà pas piqués des hannetons. Comme le suggère le résumé ci-dessus, voilà une histoire très originale, joliment fantastique mais pas horrifique (rien de traumatisant pour les chères têtes blondes), extrêmement prenante et bien menée, ainsi qu’intelligemment engagée.

Car, oui, sous prétexte de s’amuser – et on s’amuse beaucoup avec Rufus le fantôme, j’y reviens dans un instant -, Chrysostome Gourio introduit en finesse les concepts de grève, de lutte sociale et d’oppression du travail capitaliste. De quoi faire réfléchir les enfants mine de rien, et de les éclairer (sans les aveugler) sur le monde dans lequel ils grandissent. Un monde qu’ils pourraient contribuer à changer, pourquoi pas… On a le droit de rêver, et surtout de tout faire pour éduquer au mieux ceux qui nous succèderont dans quelques années.

Pour faire passer un sujet aussi ambitieux pour de jeunes lecteurs, tout a été mis en œuvre avec brio, et donc avec beaucoup d’humour. Rufus le fantôme fourmille d’idées rigolotes, à commencer par des bonus intercalés entre les chapitres, où l’on peut apprendre à fabriquer un déguisement de fantôme, confectionner des muffins au cœur de lombric ou entreprendre de dresser une liste de revendications à transmettre aux parents – en plus de nombreuses activités amusantes, des dessins, des jeux…
Le ton de Chrysostome Gourio fait aussi merveille, émaillé de nombreux jeux de mots hilarants et de dialogues tournés à la perfection ; auquel s’ajoute un jeu très dynamique sur les polices de caractère, histoire de casser l’aspect trop sérieux des livres habituels – on n’est pas là pour s’ennuyer non plus, hein ! Les personnages sont parfaitement campés, attachants, et on ne peut qu’espérer les retrouver très vite, parce qu’ils ont encore beaucoup de belles aventures à nous faire vivre, c’est certain.
Mené à un rythme d’enfer (forcément), Rufus le fantôme est en outre illustré avec grand talent par Églantine Ceulemans, dont le dessin pétillant et vivant – c’est un comble – anime le joli petit monde de Rufus.

Bref, ce roman est une vraie pépite de chez Pépix, la collection toujours inspirée des éditions Sarbacane. Hautement recommandé, vous l’aurez compris !

Rufus le fantôme, de Chrysostome Gourio
(illustrations : Eglantine Ceulemans)

Éditions Sarbacane, coll. Pépix, 2017
ISBN 978-2-84865-952-7
210 p., 10,90€


La Diamanterie, de Laure Monloubou

Signé Bookfalo Kill

Atteinte d’une légère malformation d’une jambe qui la rend un peu bancale, élevée seule par sa mère, Pénélope n’a pas forcément la vie facile, mais elle s’en sort plutôt bien. Jusqu’à cette soirée funeste où sa mère lui prépare des lasagnes, son plat préféré… Ca sent la mauvaise nouvelle !!! Et effectivement, cette dernière est au rendez-vous : l’adolescente apprend qu’elle va devoir passer ses vacances d’été chez son oncle et sa tante à la montagne – et qui dit oncle et tante dit aussi cousin et cousine, ceux-là même qui avaient trouvé très drôle de balancer Pénélope dans une fourmilière géante quelques années auparavant, entre autres moqueries qui avaient ruiné ses vacances d’alors.
Bref, c’est la tuile. Sauf que les années ont passé, que les gens peuvent changer, et que de belles rencontres peuvent tout remettre en cause, y compris pour le meilleur…

monloubou-la-diamanterieAutant être sincère, cette chronique sera sans doute l’une des moins objectives de ce blog. Et pour cause, il se trouve que je connais fort bien Laure Monloubou, l’auteure de la Diamanterie, puisque je la côtoie professionnellement (et amicalement) tous les jours. Comme c’est l’une des plus belles personnes que je connaisse – si la gentillesse devait être incarnée au cinéma, il faudrait embaucher Laure sans hésiter une seconde -, cela rend la tâche d’écrire cet article beaucoup plus difficile qu’autre chose, paradoxalement. A tel point que je me suis interrogé sur la pertinence de le faire ou non.
D’un autre côté, comme j’ai beaucoup aimé ce livre, je tiens à le défendre et donc à vous en parler. Étant dûment avertis, à vous de juger si cette visite de la Diamanterie peut vous plaire ou séduire un enfant de votre entourage !

Tiens, d’ailleurs, ce titre, la Diamanterie, vous aura peut-être intrigué, mais je vous laisserai le soin de découvrir à quoi il fait référence en lisant le livre (hé oui, ho hein, sinon ce serait trop facile !) Que vous dire donc ? Qu’il s’agit d’un très beau roman, tout en simplicité, en tendresse, en humour, en drôlerie, en chaleur humaine. Qu’il convient à de jeunes lecteurs dès 11 ans et bien sûr au-delà. Qu’il parle joliment d’adolescence, de la fragilité de cet âge de la vie où chaque seconde vécue peut constituer une remise en question primordiale. Qu’il parle aussi d’amitié, d’amour, d’art, de différence. Qu’il fait resurgir en chacun des souvenirs précieux de vacances d’été, ces moments hors du temps où tant de choses se passent dans nos jeunes existences…

La Diamanterie a aussi le parfum des lectures d’enfance, où l’aventure se mêlait au quotidien entre les pages, et où plus rien n’avait d’importance que de résoudre des mystères et de vivre des amitiés par procuration littéraire. Ce livre a pour moi le charme de mes chers vieux Club des Cinq, par exemple. Et retrouver ces sensations m’a fait un bien fou !

La Diamanterie, ou les vacances d’une fille bancale, de Laure Monloubou (illustrations de Robin)
Éditions Amaterra, 2017
ISBN 978-2-36856-105-8
183 p., 12,50€