Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

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Entre deux mondes, d’Olivier Norek

Juillet 2016. Au cœur de la Jungle de Calais, deux hommes que tout devrait opposer s’associent, d’une alliance fragile et désespérée. L’un est français, flic fraîchement débarqué dans le nord qui découvre la réalité extrêmement complexe de ce no man’s land invraisemblable ; l’autre est syrien, ancien policier lui aussi, excellent agent de la police militaire de Bachar el-Assad qui œuvrait dans l’ombre pour l’Armée Syrienne Libre, et qui cherche éperdument sa femme et sa fille envoyées vers la France quelques semaines avant lui.
Ensemble, ils vont tout faire pour tenter de sauver Kilani, un enfant soudanais que la mort menace à chaque instant…

Norek - Entre deux mondesEn trois romans – Code 93, Territoires et Surtensions -, Olivier Norek s’est imposé avec force dans le monde du polar. Solidement appuyé sur ses connaissances de terrain, cet ancien policier a rapidement fait ses preuves d’écrivain, en racontant ses histoires avec une efficacité narrative admirable, un art de la construction romanesque remarquable et une capacité à créer des personnages costauds et inoubliables.
En développant les enquêtes du commandant Victor Coste et de ses adjoints au cœur d’une Seine-Saint-Denis qu’il connaissait comme sa poche, Norek s’était créé une zone de confort dans laquelle il évoluait avec aisance. On pouvait se demander ce qu’il vaudrait en quittant cet espace privilégié pour d’autres décors et d’autres problématiques. Dans son propre intérêt de romancier sans doute, il n’a pas tardé à se lancer ce défi. Le résultat s’appelle Entre deux mondes, et il est immense.

Oui, Entre deux mondes est un fabuleux polar. La maestria narrative d’Olivier Norek y est intacte, qui vous embarque dès les premières pages pour ne pas vous lâcher jusqu’à la fin. J’aurais sans doute du mal à citer un autre auteur capable de se montrer aussi efficace en ne lâchant rien sur l’élégance du style – fluide, d’une simplicité choisie qui ne cède jamais à la facilité – ni sur l’ambition de développer une histoire complexe en multipliant intrigues et personnages sans jamais perdre son lecteur.
Les fils attachés à Bastien et sa famille, Adam et sa famille – les deux se répondant en miroir -, au petit Kilani mais aussi à de nombreux personnages secondaires tout aussi bien campés et passionnants, forment une pelote homogène d’où émerge une réflexion bouleversante sur la force des relations familiales, ainsi que de multiples points d’entrée sur la question épineuse des migrants dans le monde en général, et en France plus particulièrement.

Car Entre deux mondes est avant tout une plongée hallucinante dans l’enfer de la Jungle de Calais, espace de non-droit improbable dont Norek, qui est allé y enquêter avant son démantèlement, donne à voir toute la complexité en tentant de comprendre et de nous faire comprendre comment on a pu en arriver là. Il en raconte l’organisation interne, la violence ordinaire, les injustices terrifiantes comme la volonté de tenter d’y préserver un semblant d’humanité, voire de banalité quotidienne ; il évoque aussi le travail extraordinaire des associations humanitaires qui font leur possible pour aider ces milliers de gens en détresse, parqués sur un immense terrain vague qui n’avait pas pour vocation de devenir une prison à ciel ouvert pour y cantonner la misère de la planète.

Avec Entre deux mondes, Olivier Norek s’impose clairement comme un auteur incontournable, créateur de suspense virtuose qu’il met au service d’un regard plein d’acuité sur la frénésie, la violence et la cruauté de notre monde, tout en se défendant de ces dernières par une empathie dingue pour des personnages profondément attachants. Un alliage imparable qui tout à la fois cogne et enthousiasme le lecteur, pour le laisser K.O. de bonheur polardesque, et peut-être un peu plus concerné par ce qui l’entoure. Bref, si je n’ai pas été assez clair sur les précédents romans du gars, je conclurai sans ambiguïté : Norek est un auteur à ne manquer sous aucun prétexte.

Entre deux mondes, d’Olivier Norek
Éditions Michel Lafon, 2017
ISBN 978-2-7499-3226-2
413 p., 19,95€

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Zone 52, de Suzanne Stock

Signé Bookfalo Kill

Partie étudier à Chicago, loin de chez ses parents, Melissa Stacker travaille comme serveuse pour subvenir à ses besoins. Une nuit en sortant du boulot, elle est agressée par deux hommes dans un couloir glauque de la gare. En tentant de s’échapper, elle tombe  sous les rails – et voit le train engagé sur la voie dérailler brutalement juste devant elle, alors qu’elle s’attend horrifiée à mourir écrasée.
Un miracle ? Si l’on croit les hommes, apparemment mandatés par le gouvernement, qui surgissent soudain dans sa vie et tentent de l’enlever, ce qui s’est passé ne doit rien au hasard. Sans le savoir, Melissa est porteuse d’un secret extraordinaire – le genre de secret pour lequel des individus déterminés seraient prêts à tuer n’importe qui…

stock-zone-52En dépit de quelques fragilités stylistiques, le deuxième polar de Suzanne Stock, déjà remarquée pour Ne meurs pas sans moi, est un roman qui vaut le coup d’œil. La romancière a le sens du rythme et sait parfaitement emballer le tempo pour empêcher son lecteur de lâcher prise dès les premières lignes lues.
L’efficacité est le maître-mot de Zone 52, qui s’appuie par ailleurs sur une intrigue bien conçue (dont je n’ai pas dévoilé plus à dessein), pas forcément d’une originalité folle, mais dont Suzanne Stock a le bon sens de doser les effets et d’éviter les lourdeurs ou les démonstrations trop appuyées. Les rebondissements s’enchaînent avec fluidité, les révélations surgissent au compte-gouttes, et les personnages bien campés dans l’ensemble (même si certains, comme l’agent du FBI Jessie O’Malley, auraient mérité plus d’épaisseur) achèvent de dynamiser le récit.

Sans pouvoir vous en dire plus, et pour cause, j’ai surtout apprécié que Suzanne Stock aille au bout de son histoire sans facilité ni concession au polardement correct. Elle fait preuve en l’occurrence d’une audace à saluer – qui me pousse en outre à lui « pardonner » des dialogues parfois naïfs (elle use et abuse des points de suspension) et quelques séquences d’émotion à bon marché, notamment avec le personnage de Jay, petit garçon très mignon et un peu trop superficiellement tire-larmes à mon goût.

Avec Zone 52, Suzanne Stock démontre en tout cas un savoir-faire remarquable en matière de suspense, de construction et d’efficacité, qui me donne envie de revenir sur son premier roman à côté duquel j’étais passé. Un thriller prenant et de bonne facture !

Zone 52, de Suzanne Stock
Éditions le Passage, 2016
ISBN 978-2-84742-342-6
245 p., 18€


Cartel, de Don Winslow

Signé Bookfalo Kill

Les amateurs éclairés de thrillers géopolitiques ont probablement tous dans leur bibliothèque La Griffe du chien, roman-monstre qui fait référence dans le genre depuis plus de dix ans qu’il est sorti. Il est en outre considéré comme le chef d’œuvre incontestable de son auteur, l’Américain Don Winslow, qu’on n’a sans doute jamais vu aussi brillant et inspiré avant et après ce livre jusqu’à aujourd’hui.
Vous comprendrez que, dans un tel contexte, on puisse considérer la parution de sa suite, Cartel, comme le plus gros événement polar de cette rentrée 2016. Et que les attentes placées dans ce roman aient été énormes. A ce sujet, je mets tout de suite fin au suspense : Winslow a largement relevé le défi. Cartel est aussi puissant, vertigineux, soufflant, intelligent et effroyable que son prédécesseur.

Winslow - CartelPour mémoire, ou pour ceux qui ne l’ont pas lu, La Griffe du chien relatait la lutte sans merci sur une trentaine d’années entre Art Keller, un agent de la DEA, et les Barrera, famille mexicaine ayant révolutionné la structure du trafic de drogue dans leur pays pour amplifier la distribution aux États-Unis et s’inscrire dans le grand mouvement de la mondialisation, avec un réalisme économique porté par des méthodes ultra-violentes.
Dans Cartel (que l’on peut aborder sans avoir lu La Griffe…), on retrouve les deux principaux protagonistes. Art Keller vit désormais reclus dans un monastère où il essaie d’oublier qu’il a gâché sa vie à poursuivre pendant aussi longtemps Adan Barrera, désormais coincé derrière les barreaux grâce à lui. Mais Barrera s’échappe et, tout en réorganisant son cartel et en repensant son emprise sur le trafic de drogue au Mexique, il met à prix la tête de Keller, l’obligeant à reprendre la lutte.

Comme Freddy Michalsky avant lui, l’excellent traducteur Jean Esch a su restituer la langue sèche de Don Winslow et le rythme implacable que le romancier imprime au récit. Cartel est un roman impitoyable, qui ne laisse aucun répit au lecteur, plaqué au mur par tant de violence et de terrifiante clairvoyance. Autour de Keller et d’Adan Barrera gravitent des dizaines de personnages, trafiquants, narcos, flics et politiques joyeusement corrompus ou désespérément intègres, journalistes, victimes (plus ou moins) innocentes. Des gamins tueurs et des policiers jouisseurs, des psychopathes hallucinants et des héros du quotidien dont les pauvres moyens les destinent à devenir des Don Quichotte tout juste propres à être empalés sur les ailes de leurs moulins à vent.

« Le Mexique, patrie des pyramides et des palais, des déserts et des jungles, des montagnes et des plages, des marchés et des jardins, des boulevards et des rues pavées, des immenses esplanades et des cours cachées, est devenu un gigantesque abattoir.
Et tout ça pour quoi ?
Pour que les Nord-Américains puissent se défoncer. » (p.375)

En ce début de XXIème siècle (le roman se déroule entre 2004 et 2014), rien n’aurait donc changé entre le Mexique et les États-Unis ? Non, tout est pire. C’est le constat lucide et affligeant que dresse Cartel, opéra de brutalité que Winslow a une nouvelle fois documenté à merveille, faisant le tour de la question, montrant les dégâts sociaux dans la société mexicaine, révélant les limites perpétuelles d’une lutte perdue d’avance par les rares bonnes âmes naïvement décidées à améliorer la situation.
Avec ses codes et ses bonnes manières, la loi est faible face à ceux qui jouent sans règle. Et le regard de Winslow porte bien sûr jusqu’à la sphère politique, les compromissions tactiques et les aveuglements stratégiques des États-Unis répondant à la corruption soigneusement stratifiée du pouvoir mexicain.

Cartel a eu un impact physique sur moi durant ma lecture. Entre l’asphyxie et le combat de boxe. Suspense parfaitement maîtrisé, mené à deux cents à l’heure, appuyé sur une structure complexe en raison de ses nombreux personnages suscitant un réseau nerveux d’intrigues complémentaires, ce polar éblouissant est une raclée nécessaire à encaisser. De celles qui font réfléchir et voir plus loin. Bien au-delà des approximations et simplifications d’un Donald Trump, par exemple. Et ça fait du bien.

Cartel, de Don Winslow
(The Cartel, traduit de l’américain par Jean Esch)
Éditions du Seuil, 2016
ISBN 978-2-02-121315-7
716 p., 23,50€


Une fille et un flingue, d’Ollivier Pourriol

Signé Bookfalo Kill

Les frangins Aliocha et Dimitri rêvent de cinoche. Cannes, les marches, les stars, le grand écran, les vivats du public, l’argent… Ah oui, l’argent, parlons-en. Le nerf de la guerre, du genre qui empêche de monter au front si on n’en a pas. Fauchés comme les blés, étudiants à l’école de cinéma de Luc Besson, les deux frères décident alors d’appliquer l’un des préceptes de leur mentor : « Un film, c’est un hold up. »
Au culot, ils imaginent alors un scénario improbable, qui implique la participation active de Catherine Deneuve et Gérard Depardieu. Rien de moins ? Quand on n’a pas de pognon, on a des idées, hein – et on sait jamais, ça pourrait marcher…

Pourriol - Une fille et un flingueVoici une comédie (dé)culottée sur le cinéma, d’autant plus crédible qu’Ollivier Pourriol fraye dans ce milieu. Pas du genre langue de bois (on se souvient de On/Off, son pamphlet impitoyable contre le Grand Journal dont il avait été chroniqueur malheureux durant un an), Pourriol s’amuse donc beaucoup avec un paquet de figures du cinéma français, des vedettes citées ci-dessus à d’autres, souvent évoquées par leurs seuls prénoms mais très vite reconnaissables pour peu que l’on connaisse un peu ce petit monde.
Pour les mettre en scène, il imagine une histoire complètement frappadingue, qui réserve quelques surprises amusantes (le personnage de Deneuve est exploité d’une manière fort réjouissante) et surtout des dialogues en forme de morceau de bravoure, dont Depardieu est souvent le héros. Depardieu, héros de papier dont la grandiloquence, l’excès et la clairvoyance désabusée servent de porte-parole à un regard sans concession sur le cinoche à la française, toujours avec humour néanmoins.

Bon, par contre, on ne lira pas Une fille et un flingue pour son style, sa mise en forme se limitant le plus souvent à des dialogues balancés à l’emporte-pièce. Ca marche, c’est efficace, mais d’un point de vue littéraire, c’est sans grand intérêt. Évoluant dans un registre proche de Laurent Chalumeau (Kif), Ollivier Pourriol joue la carte de la pochade hautement référencée, et s’offre par le roman un casting de rêve (incluant Godard et Steven Spielberg !) qui ne prend pas grand-chose au sérieux. Sympa sans plus, mais assez réjouissant pour qui s’intéresse aux coulisses pas forcément glorieuses du Septième Art.

Une fille et un flingue, d’Ollivier Pourriol
Éditions Stock, 2016
ISBN 978-2-234-08031-7
288 p., 19€


En douce, de Marin Ledun

Signé Bookfalo Kill

C’est un soir de 14 juillet à Begaarts-Plage, sur la côte landaise. Tandis que le feu d’artifice enchante la foule, les regards d’un homme et d’une femme se croisent. Curiosité, tension, séduction. Ils se cachent, se cherchent, se trouvent. Émilie mène la danse – et bonne danseuse, elle l’est. Malgré la prothèse qui remplace l’une de ses jambes perdue dans un terrible accident de voiture. Et parce qu’elle sait ce qu’elle fait, et qui elle séduit. Au creux de la nuit, elle l’emmène chez elle, dans un mobil-home posé au milieu d’un chenil.
Puis, après avoir achevé de faire tourner la tête de son invité, elle sort un flingue de sous son oreiller, et elle tire. Genou en miettes, Simon Diez comprend que ce n’est que le début de ses ennuis. Car Émilie ne l’a pas choisi au hasard. Et elle est très, très en colère…

Ledun - En douceEn anglais, « to beg » signifie supplier, mendier. Beg, Begaarts : le parallèle était trop tentant pour ne pas que je l’évoque (d’autant que la petite ville de Begaarts n’existe que dans l’imagination de Marin Ledun, et désormais de ses lecteurs). Parce qu’Émilie aurait toutes les raisons de supplier – pour un peu d’attention, de soutien, de considération, d’amour. Et qu’elle ne le fait pas. La voir démarrer sa vengeance à Begaarts ne manque alors pas d’ironie…
Émilie est une pure héroïne ledunienne. Une femme fracassée mais forte, qui se tient debout au milieu des bourrasques et trace son chemin en dépit de tous les obstacles, volontaires ou non, qui se dressent devant elle. Elle ressemble à Carole Matthieu, la médecin du travail des Visages écrasés (bientôt sur nos écrans, incarnée par Isabelle Adjani). Ou à Laure Dahan, la cyber-maman de Marketing viral et Dans le ventre des mères. Des femmes bousculées, abîmées, tourmentées, malmenées (beaucoup par les hommes, mais tout autant par la société et son fonctionnement naturellement inique), mais des femmes qui ne cèdent jamais. Des combattantes acharnées qui refusent d’être des victimes sociales, alors que tout les désigne ainsi.

Le parcours furieux et désespéré d’Émilie invoque en finesse ce fameux cadre social sans lequel un roman de Marin Ledun ne serait ni complet, ni brillant. Il raconte ici comment un fait divers, un accident presque banal (même s’il est violent), devient le premier engrenage d’un déclassement inéluctable, qui fait d’un être humain à qui tout souriait un moins que rien, un rebut de la société. Un individu qui, parce qu’il n’est plus entier, est jugée indigne de tenir sa place parmi les autres alors même qu’il en est parfaitement capable, au terme d’une descente aux enfers d’autant plus longue qu’elle est foncièrement injuste.

Tout fait cruellement sens sous la plume de Marin Ledun, plus acérée et précise que jamais ; son style s’est d’ailleurs dépouillé pour viser droit au but et faire vibrer la corde sensible des mots les Chenilplus justes, qui sont aussi les plus douloureux. Voyez l’atmosphère anxiogène qui sert de cadre principal au roman, ce chenil écrasé par la chaleur de l’été, résonnant des aboiements assourdissants des chiens enfermés, empuanti des odeurs de fauve et d’excréments.
C’est dans cette boue qu’a été rejetée Émilie, là qu’elle a fomenté sa révolte, de là enfin qu’elle décide de rejaillir. Le décor est parfaitement approprié, effarant, inoubliable. On voudrait sans cesse le fuir mais on y reste cloîtré, à la limite d’y étouffer, comme Émilie qui n’a plus que cela pour survivre, comme ces chiens oubliés, comme Simon devenu son prisonnier.

Quel roman, encore une fois ! Et quelle belle surprise aussi, de voir Marin emprunter cette direction inattendue, démarrant comme dans un pur thriller, jouant ensuite la carte d’un huis clos terrifiant aux faux airs d’un Misery des laissés pour compte, pour mieux ignorer ces codes et suivre sa propre route, trouble et indécise jusqu’au bout. En douce prouve une nouvelle fois l’immense talent de son auteur, littérairement capable de tout – et surtout d’imposer sa voix, son regard sans concession, une manière bien à lui de conduire son récit. Ignorant les artifices, il se contente de peu pour en dire le plus possible. Et ce n’est pas le moindre de ses talents.
Une bonne claque à ne pas esquiver – parce que, parfois, finir au sol est le meilleur moyen de finir vainqueur.

En douce, de Marin Ledun
Éditions Ombres Noires, 2016
ISBN 978-2-08-138984-7
251 p., 18€


ƎƆI⅃OԳ, de Hugo Boris

Signé Bookfalo Kill

Trois gardiens de la paix sont mandatés à titre exceptionnel pour reconduire à la frontière un étranger en situation irrégulière – entendre, l’escorter du centre de rétention de Vincennes jusqu’à Roissy, où un avion le ramènera de force dans son pays. Ce sont des flics de terrain, deux hommes et une femme ordinaires, pas des héros, qui doivent aussi composer avec leurs problèmes. Et des soucis, ces trois-là en ont. À commencer par Virginie, qui s’apprête à avorter le lendemain matin ; l’enfant n’est pas de son mari mais d’Aristide, un de ses collègues. Lequel Aristide s’arrange pour faire équipe avec elle sur cette mission particulière. Erik, le chef de groupe, ignore leur histoire. Mais ce n’est pas le moindre des ennuis qu’il va devoir gérer durant cette soirée pas comme les autres…

Boris - POLICE2Dans Trois grands fauves, son précédent roman paru chez Belfond il y a trois ans, Hugo Boris tissait des liens invisibles mais d’une pertinence éblouissante entre Danton, Hugo et Churchill – trois monstres issus de trois siècles différents, faits de voracité, de volonté hors normes et d’une vie marquée par les drames. Son style enflammé faisait de ces portraits un roman grandi par l’Histoire, et de ce projet atypique un livre remarquable.
Le changement de registre est flagrant, forcément, ce qu’on ne saurait reprocher à Hugo Boris, pas plus que de revenir à un cadre romanesque plus classique. D’emblée, il y a ici une volonté de réalisme indéniable, une tentative de se glisser dans les uniformes de ses héros et de se porter à la hauteur de leur quotidien ; une démarche similaire à celle de Bertrand Tavernier dans L.627 ou de Maïwenn dans Polisse (quoi qu’on pense de ces films, ce n’est pas le sujet). Le jeu sur le titre tel qu’il est présenté sur la couverture, qui reproduit le mot POLICE à l’envers tel qu’on le lit sur le capot des voitures tricolores, semble diriger le projet dans cette direction. Et semble suggérer également que c’est l’envers du décor policier que l’on va visiter.

De fait, Boris reste au plus près de ses personnages, dont il fait sa matière première. Leur vie privée, saisie à un moment charnière, conditionne leurs actes, parasite leur travail, oriente leur mission dans une direction inattendue. Dès lors, le réalisme s’effrite un peu pour laisser la place au romanesque – et, me semble-t-il, le roman perd autant en force et en acuité. Je ne vous dévoilerai rien des péripéties de nos trois héros et de leur prisonnier (leur « retenu », selon le terme officiel), mais j’ai achevé la lecture de ƎƆI⅃OԳ sur une question toujours embarrassante au moment du point final : « tout ça pour ça » ?
En même temps, la conclusion paraît logique et respecte le pacte de crédibilité du récit, mais bon… En fait, le problème à mon avis, c’est qu’il y avait là un sujet – le traitement des étrangers en situation irrégulière en France – qui aurait pu donner matière à un roman hautement politique, brûlant, engagé en somme. Mais s’il y a engagement de la part de Hugo Boris, il reste bien timide, manque de percussion, d’acuité ; submergé par les émotions intimes des personnages, il se noie, perd consistance. Et c’est dommage.

Hugo Boris fait néanmoins preuve d’un sens du récit impeccable, le rythme du roman ne faiblit pas, le style s’adapte au sujet et s’attache à restituer au mieux le langage des policiers et les méandres de leurs fragilités psychologiques. ƎƆI⅃OԳ est un roman prenant, mais dénué de cette force qui aurait pu en imprimer la marque dans l’esprit du lecteur.

ƎƆI⅃OԳ, de Hugo Boris
Éditions Grasset, 2016
ISBN 978-2-246-86144-7
189 p., 17,50€


A première vue : la rentrée polar 2016 – les pointures !

Faute de temps (et sans doute un peu de courage, avouons-le), ces deux dernières années, nous avions omis de consacrer une chronique aux polars dans la rubrique « à première vue ». Et pourtant, le genre policier fait lui aussi sa rentrée ! Pour commencer, petit éclairage sur quelques grands noms attendus entre fin août et novembre – et ça fait déjà du beau monde, sachant que nous avons effectué un premier tri (très subjectif) parmi les très nombreuses parutions annoncées dans les semaines qui viennent…
Bref, attention, il y a du lourd !!!

Winslow - CartelTRAFFIC : Cartel, de Don Winslow (Seuil, 8/09)
C’est sans doute l’événement polar de la rentrée : près de quinze ans après, Don Winslow donne une suite à son plus grand roman, l’énormissime Griffe du chien. On retrouve l’agent de la DEA, Art Keller, reclus dans un monastère où il essaie d’oublier qu’il a gâché sa vie à poursuivre pendant trente ans le baron de la drogue Adan Barrera, désormais coincé derrière les barreaux grâce à lui. Mais Barrera s’échappe et met à prix la tête de Keller, l’obligeant à reprendre la lutte… 700 pages de violence et de furie pour scruter avec plus d’acuité que jamais l’Amérique d’aujourd’hui. Grosse claque attendue.

Ellory - Un coeur sombreMAFIA FLOUZE : Un cœur sombre, de R.J. Ellory (Sonatine, 6/10)
Le romancier anglais qui parle des États-Unis mieux que la plupart des auteurs américains revient avec un héros qui n’a rien pour lui au départ : mauvais père, mauvais mari, Vincent Madigan doit tellement d’argent à Sandia, roi de la pègre d’East Harlem, que sa vie ne tient plus qu’à un fil. Pour s’en sortir, il n’a plus le choix, il doit réussir un gros coup, et pour cela prendre tous les risques…

George - Une avalanche de conséquencesMURDER BY THE BOOK : Une avalanche de conséquences, d’Elizabeth George (Presses de la Cité, 22/09)
Clare Abbott, féministe et écrivaine, est retrouvée morte par son assistante, Caroline. Cause du décès : arrêt cardiaque. Rory Statham, éditrice et amie de longue date de la défunte, est convaincue que Caroline n’est pas étrangère à la mort de Clare. Elle fait donc appel à l’enquêtrice Barbara Havers. La nouvelle brique (500 pages environ) de la reine américaine du crime.

Ledun - En douceMISERY : En douce, de Marin Ledun (Ombres Noires, 18/08) (lu)
Un soir de fête, une femme, un homme. Elle danse merveilleusement bien, en dépit de sa prothèse de jambe. Il a bu, elle lui plaît. Il la suit, elle vit dans une caravane au milieu d’un chenil, loin de tout et de tous. Bien sûr, la soirée ne se termine pas comme il l’imaginait. Elle dégaine un flingue et lui tire une balle dans le genou – et ce n’est que le début de ses ennuis. Car elle est très, très en colère. Et elle n’a rien à perdre… Un roman noir, très noir, avec un personnage féminin d’une force inouïe, dont Marin Ledun a la spécialité, qui irradie cette histoire terrible de vengeance et d’impossible rédemption. Magnifique.

Cook - Sur les hauteurs du Mont Crève-CoeurSECRET STORY : Sur les hauteurs du Mont Crève-Coeur, de Thomas H. Cook (Seuil, 25/08)
L’abondante bibliographie de Thomas H. Cook n’a pas fini de dévoiler toutes ses pépites ! La preuve avec ce roman paru en 1995 aux Etats-Unis, situé à Choctawn, dans le sud américain. Au lycée, Ben tombe amoureux de Kelli, qui vient d’arriver de Baltimore ; mais Kelli n’a d’yeux que pour Troy… Lorsque le corps de Kelli est retrouvé sur le mont Crève-Coeur, le shérif soupçonne Ben d’en savoir plus qu’il ne le dit. Trente ans plus tard, il décide de révéler la vérité.

Carrisi - La Fille dans le  brouillardGONE GIRL : La Fille dans le brouillard, de Donato Carrisi (Calmann-Lévy, 31/08)
Dans un village des Alpes italiennes, une jeune femme est enlevée. Le très médiatisé commissaire Vogel est chargé de l’enquête. Mais lorsqu’il comprend qu’il ne peut résoudre l’affaire, et pour ne pas être ridiculisé, il décide de créer son coupable idéal et accuse à l’aide de preuves falsifiées, le professeur de l’école du village. Ce dernier perd tout et prépare sa vengeance depuis sa cellule.

Manook - La Mort nomadeL’EMPIRE DES LOUPS : La Mort nomade, de Ian Manook (Albin Michel, 28/09)
Troisième – et dernière ? – enquête de Yeruldelgger, l’explosif commissaire venu de Mongolie. S’il rêve d’une retraite bien méritée, ce n’est pas pour tout de suite : un enlèvement, un charnier, un géologue français assassiné et une empreinte de loup marquée au fer rouge sur les cadavres de quatre agents de sécurité requièrent ses services…

Camilleri - Une lame de lumièreQUANDO SEI NATO NON PUOI PIU NASCONDERTI : Une lame de lumière, d’Andrea Camilleri (Fleuve Noir, 8/09)
Le vétéran du polar italien (91 ans !!!) confronte son emblématique commissaire Montalbano à l’actualité, en l’occurrence le drame des migrants qui affecte particulièrement l’Italie. A la suite d’un énième naufrage mortel au large de Lampedusa, le ministre de l’Intérieur italien décide de se rendre sur place, prévoyant au passage une halte à Vigata, la ville de Montalbano. Mais ce dernier n’a pas très envie de jouer le jeu politique.

Rankin - Tels des loups affamésWOLF : Tels des loups affamés, de Ian Rankin (Editions du Masque, 21/09)
Bien qu’à la retraite, John Rebus est plus que jamais de retour aux affaires. Cette fois, c’est son ancienne protégée, l’inspectrice Siobhan Clarke, qui lui demande d’enquêter sur des menaces de mort visant un caïd et un juge – lequel est d’ailleurs rapidement retrouvé étranglé. Mais Malcolm Fox, le chef du Service des Plaintes, s’en mêle et perturbe leurs investigations… Inoxydable Rankin.

Coben - IntimidationNE LE DIS A PERSONNE : Intimidation, de Harlan Coben (Belfond, 6/10)
Un avocat sans histoires, Adam Price, mène une vie paisible avec sa femme Corinne. Un jour, un inconnu lui fait une révélation si stupéfiante sur Corinne qu’Adam demande aussitôt des comptes à cette dernière, qui refuse de répondre et disparaît. Adam décide malgré de la retrouver, mettant le doigt dans un engrenage redoutable. Mister Best-Seller America est de retour avec un suspense à la mécanique sans doute prévisible mais bien huilée, comme d’habitude.

Et aussi (mais plus rapidement) :

Brunetti en trois actes, de Donna Leon (Calmann-Lévy, 28/09)
C’est un peu du « polar de mamie », certes, mais Donna Leon reste incontournable et continue d’ailleurs à bien figurer dans les meilleures ventes du genre. Cette fois, son commissaire Brunetti retourne à la Fenice (déjà cadre de son roman le plus célèbre, Mort à la Fenice), pour enquêter sur l’agression d’une jeune chanteuse, protégée de la grande diva Flavia Petrelli.

Marconi Park, d’Ake Edwardson (Lattès, 21/09)
Le romancier suédois confirme le retour de son héros emblématique, Erik Winter, confronté cette fois à une série de crimes mettant en scène des cadavres à la tête enfouie dans un sac plastique et couvert d’un carton mentionnant une lettre peinte en noir. Brrr.

Message sans réponse, de Patricia MacDonald (Albin Michel, 3/10)
Une sombre histoire de famille, bien sûr… Neuf ans après avoir plaqué sa famille pour son amant, une mère de famille est retrouvée morte avec son fils handicapé, apparemment à la suite d’un suicide. Sa fille née de son premier mariage enquête sur la deuxième vie de sa mère, dont elle ignorait beaucoup de choses…

Il était une fois l’inspecteur Chen, de Qiu Xiaolong (Liana Levi, 3/10)
Retour sur la jeunesse de l’incontournable inspecteur Chen pendant la Révolution culturelle.

La Main de Dieu, de Philip Kerr (éditions du Masque, 2/11)
Kerr poursuit son escapade dans le milieu du foot, avec cette deuxième enquête de l’entraîneur Scott Manson.

Kabukicho, de Dominique Sylvain (Viviane Hamy, 6/10)
Retour vers son cher Japon pour la romancière Dominique Sylvain, sur les traces d’une jeune Française qui devient hôtesse de club dans le quartier de Kabukicho grâce à son amie Mary. Mais celle-ci disparaît sans laisser d’autre trace qu’une photo inquiétante reçue sur son téléphone par son père…

Rome brûle, de Giancarlo De Cataldo & Carlo Bonini (Métailié, 8/09)
Suite de Suburra, paru en début d’année, qui révèle violemment les trafics et malversations peu glorieuses dont Rome est aujourd’hui le théâtre.


Collector, d’Olivier Bonnard

Signé Bookfalo Kill

Si tu as quarante piges (un peu plus ou un peu moins, on n’est pas à une vache près) ; si les dieux de ton enfance s’appellent Goldorak, Albator, Capitaine Flam ou Matt Trakker (les vrais sauront) ; si tu as appris l’orthographe avec la Dictée Magique et connu tes premières expériences psychédéliques en sniffant de la colle Cléopâtre ; si tu chantes à tue-tête (faux) dès que tu entends les premières mesures de « L’Aziza » ou « Take on me »…
Alors, pose-toi là un moment, parce que le livre dont je veux te parler aujourd’hui pourrait bien te coller des petits frissons de bonheur nostalgique.

Bonnard - CollectorThomas Strang, le héros de Collector, est un gamin de cette génération qui a grandi dans les années 80, biberonné aux dessins animés propulsés dans les postes de télé par Dorothée et sa bande. Autant le dire tout de suite, Tom ne s’est pas remis de cette période à ses yeux bénie. Alors, pour garder vivace la flamme de son enfance, il collectionne. Des jouets et des figurines d’époque, qu’il négocie à des prix parfois affolants – de quoi effarer Pénélope, sa petite amie, qui trouve la manie de son copain de moins en moins attendrissante au fil du temps.
Un jour, il accompagne son meilleur ami Alex chez Roger, propriétaire d’un magasin de jouets aussi antique que lui, qui a décidé de fermer boutique et de se débarrasser de ses vieux stocks au plus offrant. Ses caves surpassent la caverne d’Ali Baba aux yeux des deux jeunes gens, qui font une razzia en bonne et due forme. Pourtant, en tombant sur un robot ArkAngel, tiré d’un obscur dessin animé ancêtre de Goldorak, Tom décide sur une impulsion de cacher sa découverte à Alex – pourtant pas le genre de gars, légèrement psychopathe sur les bords, à qui on fait des cachotteries – et de garder le jouet pour lui.
Et c’est le début des grosses emmerdes pour Tom, à tel point que la question se pose très vite : ArkAngel serait-il maudit ? En enquêtant, Tom découvre en effet qu’une sombre aura entoure ce jouet désormais rarissime, mais qu’une légende persistante affirme magique : en couplant les trois robots de la série, on pourrait retourner en enfance…

GoldorakEn règle générale, j’essaie d’éviter de mettre les gens ou les livres dans des cases trop définies. Mais pour Collector, rien à faire, c’est un roman purement générationnel, qui risque de ne pas parler à ceux qui n’ont pas grandi dans les années 80 – d’où l’introduction de cette chronique…
Le début du roman, notamment, nous plonge pleinement dans les vestiges de cette époque, en nous faisant découvrir le monde fascinant des collectionneurs de jouets. Olivier Bonnard sait très bien de quoi il parle, puisqu’il en est un lui-même, et on sent qu’il évoque cette passion avec une jubilation qui culmine dans des descriptions fournies des jouets et de leurs différents états, des réseaux par lesquels les dénicher, et des collectionneurs eux-mêmes. L’accumulation de ces détails pourrait rebuter toute personne n’ayant pas été marquée dans son enfance par cette décennie si particulière, qui nous laisse encore aujourd’hui (oui, j’en suis !) hyper sensible à la moindre mélodie venue de ces temps lointains, ou à la moindre image de ces dessins animés pourtant – soyons objectifs – souvent balourds, manichéens, mal doublés et pas toujours très bien faits. Mais à l’époque, c’était le must, et c’est ce qui fait leur charme aujourd’hui pour qui s’en est nourri enfant.

MASKParadoxalement, Olivier Bonnard élargit son propos et touche à des sentiments à la fois plus intimes et plus universels, lorsqu’il nous ramène de plain-pied dans les années 80 elles-mêmes. Il interroge alors avec justesse et émotion la nature du souvenir, le rapport à l’enfance, en même temps qu’une époque singulière, évoquée avec un réalisme sociologique bien loin de la simple nostalgie.
Collector par ailleurs se lit à toute vitesse, emmené par un ton plein de vitalité et d’humour, rythmé sans temps mort et construit avec intelligence, ménageant quelques scènes de suspense bien tenues. Le déroulement de l’histoire reste assez prévisible, une fois accepté le pacte légèrement fantastique que propose Olivier Bonnard – et il n’y a aucune raison de le refuser, à moins d’être un indécrottable rationaliste, auquel cas on se demandera pourquoi avoir choisi de lire ce roman.

Bref, un très bon moment de lecture détente, qui donne envie de ressortir ses vieux jouets de sa cave – oui, j’ai moi-même quelques vestiges de ces années-là… Enfant dans les années 80, on ne se refait pas, et Olivier Bonnard le raconte formidablement bien !

Collector, d’Olivier Bonnard
Éditions Actes Sud, 2016
ISBN 978-2-330-06427-3
320 p., 21,80€

P.S.: un petit bonus vidéo, juste pour le plaisir :)


Mon Nom est N., de Robert Karjel

Signé Bookfalo Kill

Ancien agent de la Sûreté suédoise devenu garde du corps de la famille royale, Ernst Grip est expédié par son ancien chef aux États-Unis, où sa présence est requise en particulier. Pourquoi, par qui ? Baladé sans qu’on lui demande son avis jusque sur une île perdue en plein Océan Indien, Grip finit par avoir un élément de réponse : il doit déterminer si un homme détenu ici est ou non suédois. Ce qui n’explique pas pourquoi on l’a désigné, lui, pour cette mission.
Coincé entre Shauna Friedman, l’agente du FBI qui l’a amené là et semble jouer un drôle de jeu du chat et de la souris avec lui, et les geôliers taciturnes qui gardent le prisonnier, Grip comprend que le problème est bien plus vaste, et qu’il pourrait bien y jouer un rôle déterminant…

Karjel - Mon nom est NEn voilà un thriller qu’il est bon !!! Et qui sort opportunément juste avant l’été, où il pourrait faire merveille dans les sacs de voyage. Le romancier suédois Robert Karjel, dont c’est la première traduction en France, y démontre un art de la construction du récit tout simplement époustouflant. Cela faisait longtemps que je ne m’étais pas aussi bien fait balader dans une intrigue pourtant complexe et tortueuse à souhait, qui masque son jeu tout du long et oscille entre plusieurs registres avec talent : thriller géopolitique, histoire de gang, espionnage, suspense psychologique…

Pour tout vous dire, Mon Nom est N. m’a rapidement fait penser au film Usual Suspects. Parce qu’il raconte notamment l’histoire aussi tordue que jubilatoire d’une bande très organisée, montant un plan invraisemblable pour atteindre plusieurs objectifs en même temps – je ne vous en dis pas plus, ce serait criminel ! Parce qu’il y a un peu de Keyser Söze aussi – oui, mais qui ? Ah ah, à vous de lire… Et parce que, surtout, Karjel a su élaborer un récit à multiples ramifications dont l’atmosphère sombre, quoique non dénuée de malice à l’occasion, évoque souvent le film de Bryan Singer, avec ses personnages systématiquement ambigus, ses malfrats inquiétants, ses stratagèmes machiavéliques et ses retournements de situation inattendus.
Pour autant, que je ne vous induise pas en erreur, le romancier n’a pas cherché à produire un twist final renversant. C’est plutôt petit à petit que les masques tombent et que les surprises se produisent, sans estomaquer autant que l’identité de Keyser Söze (ce n’est pas le but recherché), mais avec un réel talent pour produire les bonnes révélations au bon moment.

Robert Karjel est un auteur patient qui sait ne pas rendre son lecteur impatient. S’il prend le temps de poser ses personnages, dont Ernst Grip, superbement construit, et de faire durer certaines séquences (notamment au début, en Thaïlande), c’est toujours par nécessité dramatique, certains éléments disséminés ici ou là prenant toute leur importance deux ou trois cents pages plus loin, sans que jamais le lecteur n’en ait perdu la trace.
Le roman monte ainsi en puissance sans en avoir l’air, et c’est de manière insidieuse qu’il devient addictif et haletant. Quatrième livre de Robert Karjel, paru en 2010 en Suède, Mon Nom est N. donne vraiment envie d’en découvrir davantage sur cet auteur habile, malin et intelligent, par ailleurs pilote d’hélicoptère dans l’Armée de l’Air suédoise. On espère qu’il se posera vite pour nous donner de ses nouvelles littéraires !

Mon Nom est N., de Robert Karjel
(De Redan Döda, traduit du suédois par Lucas Messmer)
Éditions Denoël, coll. Sueurs Froides, 2016
ISBN 978-2-207-12474-1
425 p., 20,90€


Surtensions, d’Olivier Norek

Signé Bookfalo Kill

Bon, on ne va pas se voiler la face, j’ai un gros faible pour les romans d’Olivier Norek. Code 93 m’avait séduit, Territoires m’avait bluffé. J’attendais donc la suite des enquêtes de Victor Coste et son équipe avec impatience, mais aussi une bonne dose de cette anxiété que l’on accorde, presque comme une faveur, aux auteurs que l’on aime au moment de plonger dans leur nouveau livre, l’espoir d’y prendre autant de plaisir que d’habitude se disputant à la crainte d’être déçu.
Je le répète, Territoires avait pour moi placé la barre très très haut. En voyant débarquer les 500 pages de Surtensions, j’ai craint un instant qu’Olivier Norek se soit un peu laissé aller, grisé par le succès. Ça aurait pu, n’est-ce pas ? Hé bien non. Si Norek a choisi de pavetonner, c’est parce qu’il en avait besoin pour tirer les ficelles d’une intrigue beaucoup plus noueuse et pour conclure en beauté (et en douleur…) sa trilogie consacrée à Coste et les siens.

Norek - SurtensionsJ’aimerais vous convaincre de plonger en dévoilant l’intrigue le moins possible, mais bon, quelques mots tout de même, pour planter le décor – et aussi pour évacuer un cliché qui a commencé à circuler sur Surtensions : non, ce n’est pas un polar carcéral. Certes, une partie du roman se déroule derrière les barreaux, mais c’est loin d’être la totalité du livre.
En revanche, cette immersion effrayante en prison est l’un de ses nombreux points forts, tant Norek réussit à faire ressentir la détresse de l’incarcéré, la perte de repères dans un milieu terrifiant, pour lequel le mot « hostile » est d’une faiblesse insigne, et qui est paradoxalement régi par des codes aussi complexes que cruels. Ce n’est pas un scoop, mais en lisant Surtensions, on comprend à quel point la prison est aujourd’hui le terreau le plus gras possible pour faire prospérer la délinquance, la violence et la récidive. Une confrontation permise, encore une fois, par l’expérience professionnelle d’Olivier Norek – flic de terrain, faut-il le rappeler, qui a su mettre avec une acuité rare ses connaissances des procédures et des hommes – qu’ils soient policiers, juges, avocats, voyous ou simples humains en travers du chemin – au service de son œuvre.

D’accord, mais alors de quoi ça cause, Surtensions ? Pfff… vous voulez vraiment savoir ? Allez, parce que c’est vous, je fais le minimum syndical : disons qu’il va être question d’un braquage aussi audacieux qu’original, qui aura des conséquences tout aussi surprenantes sur le destin d’une famille corse, d’un pédophile, d’un assassin, d’un légionnaire serbe – mais aussi d’un proche du capitaine Coste, dont l’équipe sera exposée comme jamais dans cette affaire…
Et c’est TOUT ce que je vous dirai, non mais !!!

Tout, hormis que Norek fait la démonstration de son savoir-faire immense en matière de maîtrise du suspense, du rythme et de la construction. Il tient ses 500 pages sans temps mort, en nous faisant regretter une fois la dernière page tournée que ce soit déjà fini – et pourtant, quelle fin terrible ! Malmenant ses héros comme jamais, le romancier va au bout de son histoire et de sa logique, sans reculer, mais sans se départir non plus de son humour et d’un peu de légèreté. Tous ses personnages tiennent la route, avec leurs nuances (ou pas… le désespérant commandant Ventura !), leurs zones d’ombre, la manière dont la violence des événements les fait se confronter aux limites qu’ils pensent devoir ou pouvoir dépasser, les poussant aux surtensions promises – et tenues – par le titre du roman.
Au centre du plateau, il y a bien sûr Victor Coste. Flic intègre mais capable de titiller les cadres, surtout quand ceux de son sacerdoce sont plus étroits que ceux des voyous. Coste, usé pourtant, qui voit le monde pour lequel il se bat se déliter un peu plus chaque jour, sans qu’il puisse faire mieux que coller des rustines sur les pneus de la société – qui ne cessent de se percer, y compris dans son camp, celui de la justice, cruellement prise en défaut dans cette enquête. Coste, superbe personnage, fort mais friable, intelligent mais pas super-héroïque, poumon des romans de Norek, regard à la fois chaleureux et un rien désabusé de ce romancier flic vraiment pas comme les autres.

Plus foisonnant que Territoires, dont l’intrigue était taillée au cordeau, Surtensions permet à Olivier Norek d’aborder différemment son univers en l’élargissant, de le rendre encore plus romanesque, sans jamais perdre de vue son souci du réalisme qui est sa marque de fabrique. Ce troisième (et donc dernier ?) opus des enquêtes de Victor Coste fait de son auteur un écrivain accompli – dont on attend la suite des aventures littéraires avec impatience. Et une bienveillante anxiété.

Surtensions, d’Olivier Norek
Éditions Michel Lafon, 2016
ISBN 978-2-7499-2816-6
506 p., 19,95€

P.S.: 2016 est vraiment une année de consécration pour Olivier Norek, couronné pendant le festival Quais du Polar du Prix du Polar Européen, et qui accumule les éloges chez les amis blogueurs. Voyez plutôt : notre cousine jumelle The Cannibal Lecteur, l’ami Gruznamur tout plein d’émotions fortes, le brillant Quatre Sans Quatre (quel superbe article !!!), Lucie Merval et Jean-Marc Volant chez Zonelivre, Lilie de Polars & Compagnie qui ne s’en est pas encore remise… et plein d’autres encore !