Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

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Rien d’autre sur terre, de Conor O’Callaghan

O'Callaghan - Rien d'autre sur TerreUne fillette de douze ans tambourine à la porte d’un prêtre. Elle est la dernière rescapée d’une famille dont tous les membres ont mystérieusement disparu au cours des dernières semaines, sans laisser la moindre trace. Le père de l’enfant vient de s’effacer à son tour, et la jeune fille terrifiée, livrée à elle-même, vient chercher du secours.
Même si la situation est pour le moins étrange, elle n’est guère surprenante pour le prêtre comme pour les autres habitants des environs. Revenue depuis peu d’un séjour inexpliqué à l’étranger, cette famille bizarre vivait dans le pavillon témoin d’un lotissement moderne dont la construction semblait à l’abandon, faute d’habitants pour l’investir. Dans ce décor déserté et poussiéreux, sous la chaleur écrasante d’un été caniculaire, alors que les portes claquaient sans raison, que des inscriptions troublantes apparaissaient sur les carreaux sales et que l’électricité marchait quand elle pouvait, il fallait bien que quelque chose se passe. Quelque chose d’inquiétant et de terrible, fatalement…

« À quoi ressemblait-elle ? Elle ne ressemblait à rien d’autre sur terre. »

L’Irlande est décidément une magnifique terre de littérature. Ce n’est pas un scoop, certes. Mais ce n’est pas non plus Conor O’Callaghan, connu dans son pays pour sa poésie avant d’y proposer ce premier roman en 2016, qui me fera prétendre le contraire. Avec sa langue créative, son univers insidieux, son atmosphère poisseuse, Rien d’autre sur terre est un début romanesque d’une force et d’une originalité remarquables.
Tout se joue par petites touches, dans les détails. Des images saisissantes qui surgissent au moment où on s’y s’attend le moins. Des décors magnifiquement conçus – ce lotissement à l’abandon, envahi de poussière, est un formidable paysage d’angoisse. Des scènes qui étirent leur langueur moite, d’autres qui compressent le temps et extirpent l’inquiétude des ombres noires de l’esprit. Des personnages étranges, insaisissables, perturbés et perturbants.

Conor O’Callaghan fait du non-dit, de la suggestion et des rumeurs alimentées par l’imagination les armes de sa littérature. Rien d’horrifique ni de sanglant, aucun effet gore, au contraire. Depuis Poe et Lovecraft, on sait que la peur est rampante, qu’elle se dissimule derrière des rideaux lourds que rien ne sert d’agiter. La peur est inquiétude, tapie dans votre dos, prête à vous lécher l’échine de sa langue froide. La peur est en soi, c’est le monstre que l’on élève au creux de ses secrets les plus inavouables – la construction habile du roman le montre à merveille.
Rien d’autre sur terre est un livre fort, singulier, de ceux qui hantent l’imaginaire pendant un long moment et y impriment une empreinte qui met du temps à s’effacer – si elle s’efface un jour. Une réussite, et une belle découverte que je vous invite à partager.

Rien d’autre sur terre, de Conor O’Callaghan
(Nothing on Earth, traduit de l’anglais (Irlande) par Mona de Pracontal)
Éditions Sabine Wespieser, 2018
ISBN 978-2-84805-305-9
272 p., 21€

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La Vraie vie, d’Adeline Dieudonné

Dieudonné - La Vraie vieChez eux, il y a quatre chambres. Celle du frère, la sienne, celle des parents. Et celle des cadavres. Le père est chasseur de gros gibier. Un prédateur en puissance. La mère est transparente, amibe craintive, soumise à ses humeurs.

Avec son frère, Gilles, elle tente de déjouer ce quotidien saumâtre. Ils jouent dans les carcasses des voitures de la casse en attendant la petite musique qui annoncera l’arrivée du marchand de glaces. Mais un jour, un violent accident vient faire bégayer le présent. Et rien ne sera plus jamais comme avant.

Pour une raison qui m’échappe, j’ai entendu certains comparer ici ou là Adeline Dieudonné à Amélie Nothomb. Je souhaite à la nouvelle venue la même longévité, le même succès et la même renommée, mais à part ça, le rapport entre les deux est assez mince. Bon, si, Adeline Dieudonné est belge. Ça fait un bon point commun, surtout si l’on se plaît à considérer qu’il se trouve souvent chez nos voisins un gène de la folie artistique et de la créativité débridée plutôt réjouissant. Nothomb en dispose, c’est acquis ; Adeline Dieudonné en semble également bien pourvue, et tant mieux.

Cela dit, il y a du caractère dans le premier roman de la jeune romancière belge, comme il y en avait dans Hygiène de l’assassin, le premier opus de Mme Nothomb – et on arrête là avec cette comparaison, parce qu’il n’y a vraiment pas matière. Là où Dame Amélie brille le plus souvent par une débauche de dialogues brillantissimes, Adeline Dieudonné privilégie la vie intérieure de son héroïne narratrice. Signalons au passage qu’elle lui a trouvé une voix forte et authentique, et qu’elle évite ainsi le piège de la fausse naïveté littéraire qui saborde nombre de romans donnant la parole à des enfants. (Oui, parce que les enfants sont tous niais et demeurés, c’est bien connu.)
Bon, j’avoue tout de même que j’ai eu un peu peur, au début. Pendant les trente premières pages, à peu près. Parce que, justement, il y avait cette gentillesse, cette mignardise, censées incarner l’esprit d’une gosse de dix ans. Ouais ! C’est pour mieux te surprendre, mon enfant. Et quand surgit le point de bascule, le déclencheur de toute l’histoire, on se le prend – littéralement – dans la tronche. Quel choc !

Ensuite, impossible de lâcher prise. Les phrases fusent et claquent, le récit déroule son fil implacable. La Vraie vie selon Dieudonné a des airs de conte. Mais un vrai conte, avec son lot d’horreur, de sordide et de violence sourde. Du Grimm ou du Perrault dans le texte, pas délavé par la guimauve Disney. La romancière mêle si bien les registres que le merveilleux et le réalisme s’entrelacent dans un ballet aussi fascinant que cruel. Et si on tient le coup, si on résiste, si on survit, c’est parce que son héroïne y parvient aussi, envers et contre tous. Parce qu’elle se nourrit de ses rêves et accomplit ses fantasmes. Parce qu’elle lutte avec ses armes, son intelligence, sa féminité aussi, et qu’elle fait tout pour rester debout.

Alors on tient avec elle, on franchit les étapes de l’initiation (et certaines font mal, croyez-moi), et on achève sa lecture un peu plus grand qu’au début. Comme dans la vraie vie, quoi. Mais en mieux.

La Vraie vie, d’Adeline Dieudonné
Éditions L’Iconoclaste, 2018
ISBN 9782378800239
308 p., 17€


Ça raconte Sarah, de Pauline Delabroy-Allard

Delabroy-Allard - Ca raconte SarahÇa raconte une femme, jeune, mère célibataire d’une petite fille. Professeur. Vivotant une relation avec un homme gentil, mais…
Ça raconte une rencontre. Un réveillon de jour de l’an sans intérêt, les invités compassés, l’ennui discret et cette horrible obligation de « faire la fête » parce qu’une année se termine et qu’une autre commence.
Ça raconte rien – puis Sarah. La tornade Sarah, la dévastation Sarah, l’irrévérence Sarah.
Ça raconte le foudroiement, l’embrasement des sens, l’explosion des passions. Ça raconte l’amour, ça raconte faire l’amour, autrement – parce qu’on ne peut pas faire autrement. Ça raconte le plaisir, la jouissance, l’orgasme. Ça raconte les corps qui se tordent et exultent et recommencent à peine repus.

Ça raconte aussi la violence, l’impatience, l’intransigeance. Les abandons, les menaces, les retrouvailles. L’impossibilité de survivre à une telle débauche de passion, et l’impossibilité de faire autrement.

Ça raconte encore la mort, qui vient. Ça raconte la dérive, la dévastation, la folie de l’infini chagrin.

Ça raconte finalement la naissance d’une voix unique, d’un art singulier pour manipuler les mots, les bousculer, les pousser dans leurs retranchements, les envoyer valdinguer contre les murs du silence pour en extirper les sons de la vie.
Ça raconte Pauline Delabroy-Allard, trente ans et un énorme talent.
Ça raconte un premier roman qui fracasse la rentrée.

Ça raconte Sarah. Et c’est à ne pas manquer.

Ça raconte Sarah, de Pauline Delabroy-Allard
Éditions de Minuit, 2018
ISBN 9782707344755
192 p., 15€


A première vue : la rentrée Gallimard 2018

Petit coup de mou chez Gallimard cette année, puisque je n’ai décompté que 17 nouveautés annoncées entre mi-août et fin septembre – il y en a tout un gros paquet qui déboule en octobre, bien entendu, mais comme j’ai fixé la date du 30 septembre comme limite à mes présentations, ça ne compte pas (et heureusement pour le peu de temps libre dont je dispose). Seulement 17 donc, mais sans atteindre la vingtaine rituelle de ces dernières années, ça laisse quand même la respectable maison loin en tête devant ses camarades.
Alors, comme pour Albin Michel hier, on va tâcher d’être efficace en mettant en avant les titres les plus tentants du lot, pour ne laisser que quelques miettes de résumé aux autres – en toute subjectivité, je le rappelle pour les distraits du fond de la classe.

Kerangal - Le monde à portée de mainENCHANTER LES VIVANTS : Un monde à portée de main, de Maylis de Kerangal
(éditions Verticales)
Si je devais désigner un auteur dans l’ensemble de la rentrée qui devrait faire parler de lui (d’elle, en l’occurrence) à peu près à coup sûr, je mettrais quelques billets sans hésiter sur Maylis de Kerangal. Celle qui avait frappé les esprits et conquis un large public avec ce roman fort et exigeant qu’était Réparer les vivants revient enfin, et le sujet promet d’être à la hauteur de ses ambitions littéraires. Soit l’histoire de Paula Karst qui, durant ses études aux Beaux-Arts de Bruxelles, fait l’apprentissage du trompe-l’œil, ce qui l’amènera à travailler pour le cinéma, notamment à Cinecitta, mais aussi sur un projet de reconstitution de la grotte de Lascaux.
Kerangal possède ce don unique de métamorphoser en belle littérature des sujets extrêmement techniques (la transplantation cardiaque dans Réparer les vivants, la construction d’un viaduc dans Naissance d’un pont), il y a donc tout dans ce qui est annoncé ici pour qu’elle nous propose un nouveau livre flamboyant. Grandes attentes !

Sansal - Le train d'ErlingenFORTRESS : Le Train d’Erlingen ou la métamorphose de Dieu, de Boualem Sansal
Lui aussi, son précédent roman avait fait couler beaucoup d’encre (parfois polémique) et rencontré un grand succès en librairie. Après 2084, Sansal creuse le sillon de l’oppression des peuples par le fanatisme religieux, toujours de manière métaphorique, en imaginant cette fois une ville, Erlingen, encerclée par un ennemi inconnu, que la narratrice du roman désigne sous le nom de « Serviteurs ». Dernière héritière d’un grand empire industriel, cette femme écrit à sa fille, qui vit à Londres, pour lui raconter son quotidien et scruter l’évolution des pensées assiégées. Pendant ce temps, la population inquiète s’en remet à l’arrivée hypothétique d’un train qui pourrait l’évacuer…

Beraber - La grande idéeKEYZER SÖZE : La Grande Idée, d’Anton Beraber
Ce premier roman de presque 600 pages est lancé par Gallimard comme la révélation de sa rentrée – avec l’espoir sans doute qu’il rencontre la même bonne fortune que Les Bienveillantes de Jonathan Littell ou L’Art de la guerre d’Alexis Jenni, tous deux couronnés d’entrée de jeu par le Goncourt. Dans les années 70, un étudiant se lance sur les traces d’un individu mystérieux du nom de Saul Kaloyannis, survivant d’une guerre perdue un demi-siècle auparavant. Les témoins qu’il rencontre dressent le portrait mouvant et insaisissable d’un homme qui parcourt le globe et l’Histoire du siècle, selon les dires héros gigantesque ou traître insondable.
De l’ambition ici à première vue, mais gare à l’indigestion toujours possible avec ce genre de pavé gallimardesque parfois trop bavard, appliqué ou cérébral. En revanche, si le style est là, ce pourrait être virtuose. Une vraie curiosité, en tout cas.

Smith - Swing timeCHOU BI DOU WOUAH : Swing Time, de Zadie Smith
(traduit de l’anglais par Emmanuelle et Philippe Aronson)
Petit à petit, l’Anglaise Zadie Smith a conquis son public. Dans ce nouveau roman, elle évoque le destin de deux fillettes métisses qui se rencontrent dans un cours de danse à Londres. Devenues amies, elles s’éloignent néanmoins au gré des péripéties de la vie, la première débutant une carrière prometteuse de danseuse tandis que l’autre, plus sage, devient assistante d’une chanteuse mondialement célèbre. Quelques années plus tard, à la suite d’événements choquants, leurs chemins se croisent à nouveau. Sujet assez classique, mais si c’est bien raconté…

*****

Sinon, en littérature étrangère, il y aura :

Halliday - AsymétrieAsymétrie, de Lisa Halliday
(traduit de l’américain par Hélène Cohen)
A New York, Alice est abordée par un homme bien plus âgé qu’elle, en qui elle reconnaît le célèbre écrivain Ezra Blazer. C’est le début d’une relation autant charnelle qu’intellectuelle. A Londres, Amar Jaafari est retenu à l’aéroport alors qu’il tente de rejoindre sa famille en Irak. Ces deux récits en apparence étrangers l’un à l’autre se révèlent étroitement liés. Premier roman.

Hertmans - Le coeur convertiLe cœur converti, de Stefan Hertmans
(traduit du néerlandais par Isabelle Rosselin)
Au début du XIe siècle, la jeune Vigdis, issue d’une puissante famille de Rouen, se convertit au judaïsme par amour pour David, le fils du grand rabbin de Narbonne. Le couple se réfugie à Monieux où il a trois enfants et mène une vie paisible. Mais les croisés font halte dans le bourg, tuent David et enlèvent les deux aînés. Vigdis, restée seule avec son bébé, part à la recherche de ses enfants.

Dragoman - Le bûcherLe Bûcher, de György Dragoman
(traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly)
Dans la Roumanie des années 1990, Emma, une orpheline de 13 ans, est adoptée par une inconnue qui dit être sa grand-mère. Elle suit dans son village natal cette femme étrange qui partage sa maison avec l’esprit de son mari défunt et pratique la sorcellerie. Peu à peu, la jeune fille découvre les secrets de cette ville et l’implication de ses grands-parents dans l’ancien régime totalitaire.

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Et chez les francophones, il y aura aussi :

Nuit sur la neige, de Laurence Cossé
En septembre 1935, le contexte politique est particulièrement violent en France mais Robin, 18 ans, accorde plus d’importance à ses tourments intimes qu’à l’actualité collective. Il noue une amitié intense et troublante avec Conrad, un camarade de classe préparatoire, et sa rencontre avec une jeune fille à Val-d’Isère l’initie à la féminité et à la mort.

Tenir jusqu’à l’aube, de Carole Fives
(coll. l’Arbalète)
Une jeune mère célibataire s’occupe de son fils de 2 ans. Sans crèche, sans famille à proximité, sans budget pour une baby-sitter, ils vivent une relation tendre mais trop fusionnelle. Pour échapper à l’étouffement, la mère s’autorise à fuguer certaines nuits, de plus en plus loin et toujours un peu plus longtemps.

François, portrait d’un absent, de Michaël Ferrier
(coll. L’Infini)
Une nuit, Michaël Ferrier reçoit un appel lui annonçant la mort par noyade de son ami François et de sa petite fille, Bahia. Après le choc de la nouvelle, la parole reprend et les souvenirs reviennent : la rencontre de Michaël et François, les années d’études, d’internat, la passion du cinéma et de la radio. La mémoire se déploie et compose peu à peu une chronique de leur amitié.

Dix-sept ans, d’Eric Fottorino
Un dimanche de décembre, une femme livre à ses trois fils le secret qui l’étouffe. En révélant une souffrance insoupçonnée, cette mère niée par les siens depuis l’adolescence se révèle ainsi dans toute son humanité, avec ses combats et ses blessures.

Deux mètres dix, de Jean Hatzfeld
Histoire de quatre sportifs de très haut niveau, deux Américains et deux Kirghizes, entre les jeux Olympiques de 1980 et aujourd’hui. Ils sont champions haltérophiles, elles sont sauteuses en hauteur, et leurs rivalités sont mêlées d’admiration et d’incompréhension réciproques. Entre les deux femmes, Sue et Tatyana, naît même une profonde amitié.

La Vérité sort de la bouche du cheval, de Meryem Alaoui
Jmiaa, prostituée de Casablanca, vit seule avec sa fille. Sa vie bascule le jour où elle rencontre Chadlia, qui veut réaliser son premier film sur la vie d’un quartier populaire de la ville et cherche des actrices. Premier roman.

Maîtres et esclaves, de Paul Greveillac
Kewei naît en 1950 dans une famille de paysans, au pied de l’Himalaya. Au marché, aux champs et même à l’école, il dessine du matin au soir. Repéré par un Garde rouge, il échappe au travail agricole et part étudier aux Beaux-arts de Pékin, laissant derrière lui sa mère, sa jeune épouse et leur fils. Devenu peintre du régime, son ascension semble sans limite. Mais bientôt, l’histoire le rattrape.

Mauvaise passe, de Clémentine Haenel
A Paris, une jeune femme d’une vingtaine d’années vit une relation sentimentale chaotique avec un musicien de 40 ans. Quand ce dernier la quitte, elle sombre dans une spirale destructrice : tentative de suicide, internement en hôpital psychiatrique, séjours dans des squats où elle est victime de violences. Une grossesse inattendue la ramène peu à peu à la vie. Premier roman.

Je suis quelqu’un, d’Aminata Aidara
(coll. Continents Noirs)
Un secret hante les membres d’une famille éclatée entre la France et le Sénégal jusqu’au jour où le silence se rompt. Une quête de vérité commence et la parole se déploie : celle de Penda, la mère, qui se livre dans un journal intime et celle d’Estelle, sa fille, au travers de délires cathartiques. Face à elles, Eric, fils de harkis, entretient le trouble avec ses promesses. Premier roman.

En guerre, de François Bégaudeau
(éditions Verticales)
Dans une France contemporaine fracturée, François Bégaudeau met en regard violence économique et drame personnel, imaginant une exception romanesque comme pour mieux confirmer les règles implicites de la reproduction sociale.

On lira sûrement :
Un monde à portée de main, de Maylis de Kerangal
Le Train d’Erlingen ou la métamorphose de Dieu, de Boualem Sansal

On lira peut-être :
La Grande Idée, d’Anton Beraber
Swing Time, de Zadie Smith
Le coeur converti, de Stefan Hertmans
Asymétrie, de Lisa Halliday


A première vue : la rentrée Minuit 2018

Ah, si tous les éditeurs pouvaient nous offrir le même cadeau que les éditions de Minuit cette année : un seul titre à paraître pour la rentrée !!! Ce serait beau, ce serait risqué, ce serait épique, ce serait… bon, oui, ce serait peut-être moins intéressant, surtout qu’on aurait moins l’occasion de râler – et c’est aussi ce qui fait le charme d’une rentrée littéraire.
En vérité, il aurait pu ne pas y avoir de rentrée Minuit du tout cette année. Il s’en est fallu d’un texte, un premier roman surgi de nulle part. Et dont on cause déjà pas mal chez les libraires qui ont pu mettre le nez dedans. Bon signe ?

Delabroy-Allard - Ca raconte SarahCAR TOUT CHANGE ET TOUT PASSE… : Ça raconte Sarah, de Pauline Delabroy-Allard
(Présentation de l’éditeur) Ça raconte Sarah, sa beauté mystérieuse, son nez cassant de doux rapace, ses yeux comme des cailloux, verts, mais non, pas verts, ses yeux d’une couleur insolite, ses yeux de serpent aux paupières tombantes. Ça raconte Sarah la fougue, Sarah la passion, Sarah le soufre, ça raconte le moment précis où l’allumette craque, le moment précis où le bout de bois devient feu, où l’étincelle illumine la nuit, où du néant jaillit la brûlure. Ce moment précis et minuscule, un basculement d’une seconde à peine. Ça raconte Sarah, de symbole : S.


On lira sûrement :
Ça raconte Sarah, de Pauline Delabroy-Allard


 


A première vue : la rentrée Iconoclaste 2018

Je me dois d’être honnête, jamais sans doute les éditions de l’Iconoclaste ne pourront me procurer autant de plaisir qu’avec le bijou de Timothée de Fombelle, Neverland, publié lors de la rentrée littéraire 2017. Ce qui ne veut pas dire qu’il faut détourner le regard de leur programme 2018, d’autant plus que, d’une certaine manière, il y a récidive : une très grande auteure pour la jeunesse propose à son tour un livre « pour les grands ». Et Fombelle n’ayant pas été la seule satisfaction l’année dernière (le premier roman de Jean-Baptiste Andrea, Ma Reine, a notamment connu un beau succès), nous nous arrêtons donc quelques instants sur le quai de l’Iconoclaste.

Murail - En nous beaucoup d'hommes respirentAUPRÈS DE MON ARBRE : En nous beaucoup d’hommes respirent, de Marie-Aude Murail
La littérature pour la jeunesse peut s’enorgueillir de posséder quelques immenses plumes en France. Timothée de Fombelle, Jean-Claude Mourlevat, Anne-Laure Bondoux en font partie, tout comme la fabuleuse Marie-Aude Murail, capable d’écrire dans tous les registres, tous les genres, tous les styles et pour tous les âges. La voici qui, à la suite de maître Fombelle, se prête pour l’Iconoclaste au jeu du roman pour adultes, avec cette exploration de son histoire familiale à partir de nombreuses archives retrouvées chez ses parents. L’occasion, aussi, de réfléchir à son geste d’écrivain et à ses origines. 440 pages d’exploration intime ? Ça sonne franco-français comme projet littéraire, mais avec Marie-Aude Murail à la plume, on peut espérer un très beau livre.

Cabocel - BazaarNEEDFUL THINGS : Bazaar, de Julien Cabocel
Tiens, un livre qui porte le même titre (dans sa version française) qu’un Stephen King ? Oui mais bon, sinon, aucun rapport, a priori. Le premier roman de Julien Cabocel suit un publicitaire qui décide de changer de vie sur un coup de tête, et de commencer sa nouvelle existence par une décision simple : prendre sa voiture, rouler tout droit, et ne s’arrêter que quand il n’aura plus d’essence. Ce choix le conduit au Bazaar, un motel oublié en plein désert, où notre héros se mêle bientôt à la faune locale dont il découvre les vies multiples et inspirantes… Selon l’éditrice, entre un Bagdad Cafe existentiel et Arizona Dream de Kusturica. Un drôle de cocktail !

Dieudonné - La Vraie vieTHUG LIFE : La Vraie vie, d’Adeline Dieudonné
L’Iconoclaste aime les premiers romans, en voici donc un autre dans cette rentrée. Une histoire de famille bien sanglante sur le papier : un père chasseur de gros gibier, une mère inconsistante et soumise, et deux enfants, un frère et une sœur, qui se soutiennent en partageant jeux et imaginaire. Jusqu’au jour où un violent accident remet tout en question…

Naudet - La blessureLES RACINES DU MAL : La Blessure, de Jean-Baptiste Naudet
L’auteur, grand reporter de guerre, a vu sa mère sombrer dans la folie à la suite de la perte de son fiancé Robert durant la guerre d’Algérie. Lui-même victime de cet héritage, le reporter a déterré l’histoire de cet homme, rencontré son propre père et découvert la correspondance amoureuse que sa mère a échangé avec Robert. Un récit introspectif et familial.


On lira peut-être :
En nous beaucoup d’hommes respirent, de Marie-Aude Murail
Bazaar, de Julien Cabocel



L’œil de Caine, de Patrick Bauwen

L’Œil de Caine, c’est la nouvelle émission de télé-réalité de la reine du genre aux États-Unis, Hazel Caine. Le pitch du programme est très simple : dix candidats, chacun porteur d’un secret, vont être emmenés dans un lieu protégé, où ils devront identifier et dévoiler les cachotteries les uns des autres ; le vainqueur sera le dernier à garder son secret.
Problème : un invité mystère s’invite à la fête en détournant le bus et en l’échouant en plein milieu du désert du Nevada, dans un ancien village minier. Là, les dix candidats comprennent qu’ils vont autant devoir s’entraider que se méfier les uns des autres, car le but du jeu devient beaucoup plus clair, et plus terrifiant en même temps : c’est à la promesse d’un véritable jeu de massacre qu’ils vont devoir échapper…

Bauwen - L'Oeil de Caine - LGFJ’ai découvert Patrick Bauwen dès ce premier roman. A l’époque, je traînais régulièrement sur l’excellent site-forum Polars Pourpres, et Nico, webmaster et créateur des lieux, avait beaucoup fait pour soutenir la sortie de ce livre. Ayant confiance dans le goût très sûr du garçon en matière de thriller, je n’avais pas tardé à embarquer – et ne l’avais pas regretté.
(Donc, publiquement, merci Nico !)

Si L’Œil de Caine commence lentement, c’est pour mieux t’embarquer, mon enfant. Je me rappelle pourtant avoir été dubitatif à la lecture du début (disons les trente ou quarante premières pages) ; le style de Bauwen n’avait rien de transcendant, et la mise en place était fastidieuse. Introduire une bonne dizaine de personnages principaux induisait ce côté laborieux – rien à voir avec l’entrée en matière virtuose des Dix petits nègres d’Agatha Christie, référence absolue pour qui adopte ce genre de schéma narratif : un lieu clos ou réduit dont il est impossible de s’échapper, un groupe réduit de caractères, un secret pour chacun, et un tueur caché au milieu.
Dix petits nègres est du reste l’une des références assumées par un Bauwen sans complexe, tout comme la série Lost ou le film Identity. Aucune présomption de sa part, le romancier est tout simplement joueur, et reconnaissant envers toute œuvre susceptible de piquer son imagination.

Bauwen - L'Oeil de Caine - Albin MichelUne fois les éléments de l’intrigue mis en place, L’Œil de Caine se transforme en feu d’artifice. Suspense et tension ne faiblissent pas jusqu’au bout, conduisant le roman à un bouquet final qui en laissera plus d’un pantois. Je n’en dis évidemment pas plus…
Paru en 2007 chez Albin Michel, le premier livre de Patrick Bauwen propose aussi une réflexion prenante sur la télé-réalité, dont il dévoile les artifices et les excès, en imaginant certains bien avant que ces derniers deviennent la norme d’un genre télévisuel dont la seule solution pour se maintenir à l’antenne est de toujours repousser les limites du mauvais goût et de l’abrutissement intellectuel.

Perfectible sur le plan littéraire et narratif, mais d’une efficacité redoutable une fois la mise en place achevée, L’Œil de Caine lançait il y a un peu plus de dix ans la promesse Patrick Bauwen. Promesse tenue deux ans plus tard par Monster – on en parle demain !

L’Œil de Caine, de Patrick Bauwen
Éditions Livre de Poche, 2008
ISBN 9782253123118
477 p., 8,10€

Première édition : Albin Michel, 2007
ISBN 9782226173737
485 p., 22,30€


Ostwald, de Thomas Flahaut

Un accident nucléaire majeur se produit à la centrale de Fessenheim, dans l’est de la France. Très vite, une zone de sécurité est instaurée autour des lieux, qui ne tarde pas à être élargie même si les autorités se montrent rassurantes. Les populations locales sont évacuées par l’armée et regroupées dans des camps ou des hangars.
Au milieu de cette foule hagarde, inquiète du flou des explications qu’on lui donne au compte-gouttes, deux frères, Félix et Noël, songent à leurs parents, séparés depuis quelques années. Leur mère est en sécurité à Marseille et tente en vain de les rapatrier vers elle ; leur père, qui habite à Ostwald, près de Strasbourg, ne donne plus signe de vie.
À la suite d’événements dramatiques dont Noël est témoin, les deux frères décident de fuir le camp où ils sont cantonnés. Ils arpentent alors la région où ils ont grandi, entre Belfort et Strasbourg, découvrant des paysages abandonnés, sinistrés, des villes et des villages abandonnés de leurs habitants, à la recherche d’une solution et de leur propre identité dans un monde qui s’effondre…

Flahaut - OstwaldVoilà un premier roman singulier qui, pour s’emparer de sujets familiers (la quête de soi, les rapports familiaux), le fait dans ce contexte à la fois original et terriblement réaliste qu’est un incident nucléaire. Il est malheureusement fort plausible que cette pétaudière de Fessenheim finisse par nous claquer à la figure pour devenir un nouveau Tchernobyl, et Thomas Flahaut s’empare de cette hypothèse sans en rajouter, sans message politico-écologiste non plus, avant tout à des fins dramatiques. Les scènes d’évacuation, de constitution des camps ou de fuite dans des paysages à l’abandon figurent parmi les plus saisissantes du livre.

Le primo-romancier s’appuie sur une recette éprouvée – chapitres très courts, deux ou trois pages en moyenne, style sec et dialogues intégrés au récit sans marqueurs identifiants – pour développer une atmosphère anxiogène où tous les repères disparaissent les uns après les autres. Une manière métaphorique d’aborder le passage à l’âge adulte, lors duquel on s’interroge sur le rapport au père, à la mère, au frère, à la femme ou à l’homme qui nous attire… Flahaut, lui-même âgé de 26 ans, place ces problématiques classiques au cœur de son roman, mais le contexte exceptionnel de l’intrigue leur donne une profondeur supplémentaire, un éclairage nouveau.

Jolie découverte de la rentrée, Ostwald montre qu’un romancier peut traiter dans son premier livre de sujets sans doute personnels, intimes, sans pour autant nous casser les pieds avec une forme autofictionnelle sans intérêt ni portée universelle. Belle entrée en littérature pour Thomas Flahaut, donc.

Ostwald, de Thomas Flahaut
Éditions de l’Olivier, 2017
ISBN 978-2-82361-165-6
169 p., 17€


A première vue : la rentrée Flammarion 2017

À première vue, Flammarion, cette année, c’est un transfert qui fait un peu causer dans le Landerneau (Brigitte Giraud quittant Stock, son éditeur historique), quelques motifs de curiosité mais pas forcément de quoi trépigner sur place. Les auteurs convoqués sont solides, connus de la maison dans l’ensemble, et n’envoient pas des tonnes de rêve. Pas sûr qu’un raz-de-marée de bonheur viendra d’ici… mais on veut bien se tromper et avoir des bonnes surprises, comme c’est régulièrement le cas chez cet éditeur.

Giraud - Un loup pour l'hommeALGÉRIE I : Un loup pour l’homme, de Brigitte Giraud
Pour son entrée chez Flammarion, la romancière lyonnaise présente un livre très important pour elle, celui qu’elle cherchait à écrire depuis ses débuts en littérature. A mots couverts de la fiction, elle y évoque son père, incarné ici par Antoine, jeune Français appelé en Algérie pendant la guerre alors que sa femme Lila est enceinte. Refusant de porter les armes, il est casé comme infirmier à l’hôpital militaire de Sidi-Bel-Abbès, où il rencontre Oscar, un caporal récemment amputé d’une jambe. Entre les deux hommes naît une amitié qui se construit sur l’horreur de la guerre…

Zeniter - L'Art de perdreALGÉRIE II : L’Art de perdre, d’Alice Zeniter
Plusieurs auteurs s’emparent donc du même sujet, l’Algérie, dans cette rentrée. Outre Jean-Marie Blas de Roblès (Zulma), Marie Richeux (Sabine Wespieser), Kaouther Adimi (Seuil) et donc Brigitte Giraud, Alice Zeniter s’intéresse aux origines algériennes de sa famille dont elle ne sait rien, faute de pouvoir en parler. Elle le fait de manière fictionnelle, en remontant plusieurs générations à la recherche des vérités du passé.

Seigle - Femme à la mobyletteDARDENNE : Femme à la mobylette, de Jean-Luc Seigle
Depuis son roman précédent, l’émouvant Je vous écris dans le noir, voilà un auteur que je sais capable de me surprendre au meilleur sens du terme. Alors, pourquoi pas avec ce nouveau livre, même si son pitch ne m’emballe pas plus que cela, je l’avoue ? Cette Femme à la mobylette, c’est Reine, mère de trois enfants délaissée, livrée à elle-même, aux portes de la misère. Jusqu’au jour où elle récupère une mobylette bleue, l’une de ces vieilles pétrolettes des années 60, en laquelle elle place tous ses espoirs restants…

Bouillier - Le Dossier MBLOB : Le Dossier M, de Grégoire Bouillier
Méfiez-vous des gens discrets, ils finissent toujours par se mettre à trop parler. Prenez Grégoire Bouillier, habitué depuis ses débuts à signer des livres très courts aux éditions Allia. Il n’avait pas donné de nouvelles depuis 2008, il aurait fallu s’en alarmer avant que ne débarque sur nos tables ce volumineux pavé de 864 pages, première partie (!) d’un dyptique (!!) dont le deuxième volume sera aussi long (!!!) De quoi y sera-t-il question ? Hé bien, d’amour, apparemment. Même si je n’ai pas tout compris au sujet de ce livre, dont le principe est semble-t-il de céder à toute logorrhée du moment qu’elle est suscitée par une inspiration subite… Bon, bref, je ne vous en dirai guère plus ici, à vous de voir si relever ce genre de défi vous amuse.

Bénech - Un amour d'espionJEAN LE CARRE : Un amour d’espion, de Clément Bénech
Le narrateur, un étudiant en géographie, se voit invité, au détour d’une discussion, à relever le défi que lui propose Augusta. La jeune femme l’attend à New York, où elle vient de s’installer, car elle veut percer le mystère autour de son petit ami Dragan, un critique d’art roumain qu’elle a rencontré via une application. Ce dernier est accusé de meurtre par un internaute anonyme (résumé Electre). Une sorte de pastiche de roman d’espionnage assortie d’une réflexion sur les réseaux sociaux et le virtuel. Si j’ai bien compris. Bref.

Pollet-Villard - L'Enfant-moucheURANUS : L’Enfant-mouche, de Philippe Pollet-Villard
Inspiré par l’enfance de la mère de l’auteur, l’histoire d’une petite orpheline dans un village de Champagne, pendant l’occupation. Survivant de rien, slalomant entre les bassesses et les humiliations de ses voisins, sa vie bascule lorsqu’elle s’aventure du côté allemand…

Pons - Parmi les miensDÉBRANCHE : Parmi les miens, de Charlotte Pons
Trois frères et sœurs se retrouvent au chevet de leur mère, hospitalisé en état de mort cérébrale, sans espoir de retour. Ils se déchirent sur la suite à donner aux événements, tout en se confrontant à leurs souvenirs d’enfance. Premier roman.
(Je vais me pendre et je reviens. Ou pas.)

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El Akkad - American WarWE TAKE CARE OF OUR OWN : American War, d’Omar El Akkad
(traduit de l’américain par Laurent Barucq)
Les États-Unis sont à nouveau coupés en deux par la guerre, le nord et le sud s’affrontant cette fois au sujet des énergies fossiles. Après la mort de son père, une petite fille est envoyée avec sa mère dans un camp de réfugiés. Cette expérience extrêmement violente la transforme peu à peu en machine de guerre… Journaliste d’origine égyptienne, le néo-romancier signe un livre coup de poing sur l’état de l’Amérique, sous couvert d’un roman d’anticipation politique qui en dit long sur aujourd’hui.

Lagioia - La FéroceINTÉRIEUR NUIT : La Féroce, de Nicola Lagioia
(traduit de l’italien par Simonetta Greggio et Renaud Temperini)
La fille d’un riche entrepreneur est retrouvée morte au pied d’un immeuble, après avoir été vue marchant nue et ensanglantée au bord d’une route. L’hypothèse d’un suicide est privilégiée, mais pour quel motif cette jeune femme aurait-elle mis fin à ses jours ? On louche fortement du côté des malversations de son père… La littérature italienne pointe encore et toujours du doigt la corruption qui gangrène le pays, nouvel exemple avec ce roman couronné du prix Strega (Goncourt transalpin) en 2015.

Mendelsohn - Une odysséeHOMÉRIQUE : Une Odyssée, de Daniel Mendelsohn
(traduit de l’américain par Isabelle Taudière et Clotilde Meyer)
Le père de Daniel Mendelsohn (auteur du formidable récit-enquête Les disparus) décide d’assister au séminaire que donne son fils sur L’Odyssée d’Homère, au Bard Collège, université privée au nord de New York. L’occasion pour les deux hommes de se retrouver, une épopée intime qui vaut bien des voyages.


A première vue : la rentrée Albin Michel 2017

La maison Albin Michel fait partie de ces éditeurs chez qui la production dérape quelque peu : quinze romans sont en effet alignés pour cette rentrée 2017, douze français pour trois étrangers. Un menu d’autant plus étouffe-chrétien que tous les plats ne semblent pas spécialement raffinés… Alors, comme votre temps est précieux (et le nôtre aussi), on va essayer d’aller à l’essentiel – en toute subjectivité, comme d’habitude.
(Allez au bout de l’article quand même, on finira en causant de littérature étrangère et ça ira un peu mieux.)

Nothomb - Frappe-toi le coeurCRUELLA : Frappe-toi le coeur, d’Amélie Nothomb (lu)
Une jeune fille d’une beauté renversante se délecte de l’admiration haineuse qu’elle provoque chez ses rivales. Jusqu’au jour où elle tombe amoureuse d’un garçon et rapidement enceinte de lui. Elle a dix-neuf ans et pense que sa vie est déjà finie. L’indifférence et la jalousie qu’elle voue à sa fille, dont on découvre très vite qu’elle est encore plus jolie que sa mère, vont bouleverser bien des existences…
Si elle ne nous épargne pas certaines facilités ou niaiseries occasionnelles, Nothomb surprend avec cette intrigue beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît de prime abord, se déroulant sur plusieurs décennies et abordant des thèmes approchés au début de son œuvre : la malédiction de la beauté, la jalousie maladive, mais aussi l’égoïsme de l’ambition, les déceptions amoureuses, filiales ou amicales… Plutôt un bon cru – bien plus intéressant que celui de l’année dernière, et de loin.

Estienne d'Orves - La Gloire des mauditsSECRETS ET MENSONGES : La Gloire des maudits, de Nicolas d’Estienne d’Orves
Brillant mais dilettante, Nicolas d’Estienne d’Orves est capable du meilleur comme du pire. Avec ce nouveau roman, proche dans l’esprit des Fidélités successives, on l’espère du bon côté de la barrière. Il raconte ici l’histoire de Gabrielle Valoria, fille d’un collabo exécuté sous ses yeux à la Libération, qui se prépare à écrire la biographie de Sidonie Porel, grande romancière et figure fascinante de cet après-guerre agité. En enquêtant sur son sujet, Gabrielle plonge dans un monde de manipulations et de trahisons…

Guenassia - De l'influence de David Bowie sur la destinée des jeunes fillesZIGGY : De l’influence de David Bowie sur la destinée des jeunes filles, de Jean-Michel Guenassia
Guenassia n’arrête plus. Après avoir laissé passer vingt-trois ans entre ses deux premiers romans, puis encore trois entre le deuxième et le troisième, le voici qui enchaîne les titres au rythme d’un par rentrée littéraire depuis 2015. Cette fois, il nous présente Paul, jeune homme de 17 ans au look androgyne qui se plaît à brouiller les frontières tout en cultivant son amour exclusif des femmes. Bientôt, c’était inévitable, sa route croise celle d’un certain David Bowie… Opportuniste, Guenassia ? On peut se poser la question.

Olmi - BakhitaAMISTAD : Bakhita, de Véronique Olmi
Habituée des textes courts, Véronique Olmi se lâche : 464 pages pour raconter le destin de Bakhita, enlevée à sept ans dans son village du Darfour, réduite en esclavage, avant d’être rachetée par le Consul d’Italie et d’être ensuite affranchie. Elle décide ensuite de devenir religieuse et de se consacrer aux enfants pauvres. Albin Michel y croit beaucoup et annonce un grand livre. A voir.

Delsaux - SangliersSEUL CONTRE TOUS : Sangliers, d’Aurélien Delsaux
Entre l’Isère et le Dauphiné, Les Feuges est un village où le loyer dans la zone pavillonnaire est moins élevé qu’ailleurs, où la chasse aux sangliers fédère les hommes qui passent leur temps dans le seul bistrot du coin, où les enfants subissent la violence paternelle en toute impunité. C’est là que survient la première tuerie raciste dans un lycée français (résumé Electre).

Mordillat - La Tour abolieTHE DARK TOWER : La Tour abolie, de Gérard Mordillat
Au coeur de la Défense s’élève la tour Magister. Au sommet, l’état-major, qui lutte pour ses profits. Dans ses sous-sols, un petit peuple misérable, qui lutte pour sa survie. Quand les damnés du progrès décident d’investir la tour et d’atteindre ses hauteurs, tout est remis en cause et la violence explose au grand jour. Homme de gauche jusqu’à la caricature, Mordillat creuse son sillon de révolté social et politique. Pas forcément avec finesse sur ce coup.

Favier - Le courage qu'il faut aux rivièresLA PARITÉ, C’EST PAS GAGNÉ : Le Courage qu’il faut aux rivières, d’Emmanuelle Favier
Dans son village des Balkans, Manushe est « vierge jurée ». Elle a renoncé à sa condition de femme pour jouir des mêmes droits que les hommes. Sa rencontre avec Adrian, homme énigmatique et ardent, bouscule ses certitudes et met en péril son serment. Premier roman.

Guenyveau - Un dissidentMARKETING VIRAL : Un dissident, de François-Régis Guenyveau
Un jeune scientifique rejoint une entreprise américaine très mystérieuse, dont le projet est de façonner l’homme de demain grâce à tous les moyens offerts par la science et les nouvelles technologies. D’abord enthousiaste, ce qu’il découvre sur place et les doutes sur sa propre personnalité remettent en question son engagement initial. Premier roman également.

Et encore, en vrac :

SUR LE FIL : La Nuit des enfants qui dansent, de Franck Pavloff
Un jeune funambule et un vieil Hongrois vivant confit dans son passé décident de partir ensemble à un festival rock à Budapest. (Je fais très court mais je ne sais pas comment vous donner envie, même avec les versions les plus longues des résumés.)

LE CLUB DES INCORRIGIBLES OPTIMISTES II : Le Songe du photographe, de Patricia Reznikov
A Paris, un adolescent en rupture de famille trouve refuge dans une communauté d’artistes d’Europe de l’est. Auprès d’eux, le garçon fait son éducation historique, esthétique et sentimentale. Un hommage à la culture de la Mitteleuropa.

CONNECTING PEOPLE : Vous connaissez peut-être, de Joann Sfar
C’est l’histoire d’un type qui rencontre une fille sur Facebook et qui adopte un chien à qui il essaie d’apprendre à ne pas tuer ses chats. C’est la suite de Comment tu parles à ton père. Que je n’ai pas lu. Donc je ne pourrai pas lire celui-ci. Dommage.

PARDON ? : La Vengeance du pardon, d’Eric-Emmanuel Schmitt
Quatre histoires sur le pardon. Désolé, donc.

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Whitehead - Underground RailroadLE P’TIT TRAIN S’EN VA DANS LA CAMPAGNE : Underground Railroad, de Colson Whitehead
(traduit de l’américain par Serge Chauvin)
Attention, voici venir le prix Pulitzer 2017 et le National Book Award 2016 – autant dire qu’on ne boxe plus du tout dans la même catégorie. Whitehead y relate le périple d’une jeune esclave qui parvient à fuir la plantation de coton où elle est asservie, et entreprend de rallier les États libres du nord des États-Unis, un terrifiant chasseur d’esclaves sur ses talons. L’Underground Railroad du titre était le nom donné à un réseau clandestin d’aide aux esclaves en fuite ; le romancier le matérialise sous la forme d’un véritable train souterrain. Rien que pour cette idée, ça donne envie d’embarquer, non ?

Ransmayr - Cox ou la course du tempsTIC-TAC : Cox ou la course du temps, de Christoph Ransmayr
(traduit de l’allemand (Autriche) par Bernard Kreiss)
Grand maître horloger à Londres, au XVIIIème siècle, Alistair Cox est convoqué en Chine par l’empereur tyran Quianlong. Ce dernier lui ordonne de lui confectionner une série d’horloges capables de mesurer les subtiles variations du temps. Cox s’attèle à sa tâche au péril de sa vie, car les humeurs de l’empereur sont changeantes et ses exigences toujours plus élevées…
(C’est marrant, dès qu’on passe en littérature étrangère, proposer un résumé des livres est tout de suite plus intéressant !)

Watkins - Les sables de l'AmargosaMAD MAX : Les sables de l’Amargosa, de Claire Vaye Watkins
(traduit de l’américain par Sarah Gurcel)
Dans une Californie transformée en désert, au cœur de Los Angeles livrée aux pillards et à la menace d’une dune de sable mouvant qui s’apprête à l’engloutir, Ray et Luz trouvent l’espoir d’un avenir meilleur en la personne d’une fillette qu’ils ravissent à un groupe de marginaux. Ils prennent alors la route, à la recherche d’une colonie mystérieuse où ils espèrent refaire leur vie.