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Hiver à Sokcho, d’Elisa Shua Dusapin

Signé Bookfalo Kill

Née d’un père français qu’elle n’a jamais connu et d’une mère coréenne, une jeune femme voit un jour débarquer dans la pension de famille où elle travaille un auteur de bande dessinée originaire de Normandie. Nous sommes à Sokcho, et un hiver rude s’installe sur cette petite ville portuaire à soixante kilomètres de la Corée du Nord. Dans ce théâtre hostile, deux trajectoires solitaires vont se croiser et tenter de se comprendre…

dusapin-hiver-a-sokchoVoici l’une des jolies surprises de cette rentrée littéraire qui, faute d’être écrasée par une poignée de noms célèbres ou de romans ultra-médiatisés (et tant mieux qu’il en soit ainsi), laisse décidément de la place pour les découvertes singulières. Franco-coréenne comme sa narratrice, Elisa Shua Dusapin propose à 24 ans un premier roman plein de charme et de mystère, qui repose sur peu de choses et existe avant tout dans ses silences et ses non-dits.
Dans le récit de cette rencontre louvoyante entre deux personnalités que beaucoup de choses opposent, mais qui vont pourtant se rapprocher, on peut retrouver un peu de l’atmosphère de Lost in Translation, le très beau film de Sofia Coppola. À la valse hésitation des sentiments entre une jeune femme et un homme plus âgé, Hiver à Sokcho ajoute néanmoins les différends culturels séparant un Occidental et une Orientale ; et se montre plus rude dans les relations entre les personnages, qui s’affrontent plus souvent qu’ils ne s’approchent (voir surtout les rapports conflictuels entre la narratrice et sa mère ou son petit ami).

Bien que joliment menée, cette histoire s’avèrerait finalement assez insignifiante si le style d’Elisa Shua Dusapin ne la sublimait pas. Avec une maîtrise remarquable et un sens du rythme très particulier, la jeune romancière distille au fil de chapitres souvent courts et de phrases tout aussi brèves une somme pointilleuse de petits détails qui font la différence. Elle excelle dans les décors, les paysages, les attitudes, qu’elle croque en quelques mots judicieusement choisis, tout comme ses personnages subtilement incarnés. Le texte se nourrit de charnel, d’organique, aussi bien dans la tenue des corps (surtout celui de la narratrice) que dans la rapport à la matière – les poissons et crustacés que cuisine la mère de l’héroïne, la relation du dessinateur français au papier sur lequel il travaille…
Elisa Shua Dusapin instaure également avec brio l’atmosphère très particulière de Sokcho, ville pétrifiée par le froid et la neige, exotique pour le lecteur français à qui elle semble pourtant familière, tant la romancière parvient à la fois à en saisir la singularité coréenne et à en tirer un tableau universel.

Belle réflexion sur l’art (le dessin occupe bien sûr une place importante dans l’histoire), mais aussi la solitude, l’incompréhension, la cruauté ordinaire, Hiver à Sokcho est un très beau début en littérature pour une romancière que l’on sera enchanté de retrouver prochainement, car ce premier livre est une promesse qui mérite d’être tenue à l’avenir. Rendez-vous est pris !

Hiver à Sokcho, d’Elisa Shua Dusapin
Éditions Zoé, 2016
ISBN 978-2-88927-341-6
140 p., 15,50€


Une minute de silence, de Siegfried Lenz

Signé Bookfalo Kill

« Écoute, ce qu’il reste de nous
Immobile et debout
Une minute de silence… »

Je ne sais pas si vous connaissez cette chanson de Michel Berger, qu’il interpréta notamment avec Daniel Balavoine (avant de lui dédier en concert après la mort de ce dernier). Quoi qu’il en soit, outre le fait de partager le même titre, le roman de Siegfried Lenz et la chanson de Berger se font écho, dans leur manière délicate d’évoquer ce qu’on a irrémédiablement perdu, de jouer la carte du chagrin avec retenue. Et je n’ai pu m’empêcher de garder en tête la mélodie du musicien tandis que je parcourais celle de l’écrivain.

Ce court roman s’ouvre sur un grand rassemblement silencieux organisé dans un lycée d’une petite ville des bords de la Baltique, en mémoire de Stella Petersen, professeur d’anglais récemment morte en mer. Dans l’assemblée, plus affecté sans doute que tous les autres élèves, Christian rassemble ses propres souvenirs de Stella, qui fut son premier grand amour. Une passion vécue en secret, au mépris des conventions sociales, et qui marquera durablement l’existence du jeune homme…

L’argument est simple, la construction et l’élaboration du roman beaucoup moins, même si cette architecture savante reste invisible, invitant le lecteur à une déambulation sobre dans les sentiments et la mémoire de Christian, jeune homme affligé de ce romantisme naïf qui fait le charme des jeunes garçons sensibles. Face à lui, jouant d’un pas de deux plus complexe, Stella incarne l’objet du désir, belle, mystérieuse, insaisissable, à la fois adulte et enfant grandie trop vite.

Une minute de silence fait partie de ces brefs textes dont il est difficile de parler, tant ils rayonnent d’évidence et semblent se suffire à eux-mêmes. A quoi bon gloser, quand il n’y a qu’à se laisser porter par les subtiles évocations de Siegfried Lenz, convoquant en douceur le mouvement, la couleur et le parfum de la mer, le vol des oiseaux dans le ciel, les silhouettes des hommes sur le port, l’emportement passionné d’un jeune homme et le sourire énigmatique d’une femme ?
De cette histoire d’amour durable qui finit tragiquement, le romancier allemand tire la substance essentielle d’émotions qui parlent à tous ceux qui ont aimé et perdu l’amour. Lumière et tristesse, tout ensemble tressées, comme inséparables.

« Ce qu’il reste, c’est tout
De ces deux cœurs immenses
Et de cet amour fou
Et fais quand tu y penses
En souvenir de nous
Une minute de silence »

Une minute de silence, de Siegfried Lenz
(Schweigeminute, traduit de l’allemand par Odile Demange)
Éditions Robert Laffont, coll. Pavillons Poche, 2016
Première édition : Robert Laffont, 2009
ISBN 978-2-221-19286-3
128 p., 7,50€


Le Triangle d’hiver, de Julia Deck

Signé Bookfalo Kill

Il y a deux ans, Viviane Elisabeth Fauville, le premier roman de Julia Deck, m’avait conquis par son audace formelle, son ton déjà singulier, et je vous avais donné rendez-vous pour son second livre, cap traditionnellement difficile à franchir, surtout quand la romancière s’est distinguée par son coup d’essai.
Le Triangle d’hiver est-il donc la confirmation attendue ? Eh bien oui !

Puvoirs_N° 119Sur le fond comme sur la forme, Julia Deck réussit à se renouveler tout en affirmant ce qu’elle avait ébauché dans Viviane… Qu’est-ce qu’on retrouve ? Une héroïne en errance, ici une jeune femme, Mademoiselle, blonde évaporée qui se rêve chic et nonchalante alors qu’elle traîne au Havre ses envies de rien en baskets et anorak argent doublé de fourrure synthétique. Elle décide alors de changer d’identité et de devenir Bérénice Beaurivage, personnage d’écrivain incarné dans un film d’Eric Rohmer par Arielle Dombasle, avec qui Mademoiselle entretient d’ailleurs une certaine ressemblance.
C’est ainsi qu’elle se présente à l’Inspecteur, rencontré par hasard, et qui tombe très vite amoureux d’elle, au point de la traîner derrière lui au gré des chantiers navals, Saint-Nazaire, Marseille, qu’il visite pour son travail. Mais la journaliste Blandine Lenoir, amie de l’Inspecteur, se méfie d’elle…

Bien qu’elle adopte une voix, une structure et un style différents – j’y reviendrai plus loin -, la romancière s’amuse à brouiller nos repères, comme elle le faisait si bien dans son premier opus, pour mieux nous cueillir au final, notre garde mentale abaissée et ouverte à toutes les surprises.
Puis on retrouve le goût de Julia Deck pour les descriptions précises, le nom des rues, les bâtiments, les décors que l’on découvre au gré des pérégrinations de son héroïne. Un cadre dont le réalisme contraste avec le flou qui, de plus en plus au fil des pages, trouble le parcours de Mademoiselle autant que sa recherche d’identité – autre point commun avec Viviane Elisabeth Fauville.

Le ton du Triangle d’hiver cependant n’est pas le même, dans l’ensemble plus léger, souvent délicieusement ironique, aussi vaporeux que son héroïne, sans pour autant exclure une mélancolie insidieuse. Le mélange est délicat, il fait beaucoup pour la grâce du roman. Certaines scènes sont d’une drôlerie exquise (voir le récit des expériences professionnelles de Mademoiselle), d’autres touchantes, ou troublantes.
Quant à la forme, elle paraît de prime abord plus sage, abordant une narration omnisciente à la troisième personne « classique », même si le style inspiré de Julia Deck (son jeu occasionnel sur les parenthèses et les phrases non terminées est superbe) vaut à lui seul le détour littéraire. Sage ? Classique ? C’est pour mieux vous surprendre le moment venu, mes enfants… mais je ne vous en dis pas plus !

Le Triangle d’hiver, de Julia Deck
  Éditions de Minuit, 2014
ISBN 978-2-7073-2399-6
175 p., 14€