Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

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La Petite Gauloise, de Jérôme Leroy

Tout commence lorsqu’un policier municipal armé jusqu’aux dents dézingue propre et net un capitaine de police de la Sécurité Intérieure, qui avait le gros défaut d’avoir un faciès pas très catholique à son goût de facho mal dégrossi (pléonasme) et de courir dans sa direction avec un flingue à la main. Flingue, arabe ? Terroriste, forcément. Et boum, bavure.
À moins que tout commence juste avant, lorsque le même capitaine reçoit un appel paniqué de son indic dans la Cité des 800, lui annonçant qu’un gros projet terroriste est sur le point d’aboutir dans cette ville portuaire de l’ouest de la France, déjà pas franchement folichonne en temps normal.
Ou alors, l’origine de tout ce bordel remonterait au jour où le Combattant, djihadiste en puissance déguisé en bon musulman intégré pour tromper la vigilance des flicards tricolores, s’amourache de la Petite Gauloise… A moins qu’il faille chercher plus loin, dans un contexte géopolitique explosif paraissant si loin de chez nous, et pourtant si proche ?
Peu importe, en fait. Ce qui compte, c’est qu’un sacré merdier se prépare, et qu’un paquet de monde risque d’être cramé dans l’affaire. Normal, en même temps, quand une Petite Gauloise est là pour foutre le feu.

Leroy - La Petite GauloiseAh ça, il n’est pas beau, le monde dépeint par Jérôme Leroy. Pas nouveau chez lui, auteur du Bloc (Série Noire, 2011) qui racontait l’entrée au gouvernement d’un parti d’extrême-droite nommé le Bloc Patriotique. Parti qui réapparaît ici en arrière-plan, puisqu’il est à la tête de la municipalité où se déroule La Petite Gauloise. C’est un détail cette fois, mais de ceux qui comptent, car ce bref roman mitraille sans pitié l’univers politique et social dans lequel nous vivons aujourd’hui.
Le tableau est glaçant, entre racisme ordinaire, embrigadés lobotomisés ou défoncés, dirigeants opportunistes ou lamentablement suffisants, sans parler des personnages souvent désespérants qui naviguent au milieu de cet océan dégueulasse. Professeur affligé d’une misère sexuelle d’époque, personnel pédagogique aigri ou shooté aux anxiolytiques pour tenir le coup face à des cohortes d’élèves décérébrés ou abandonnés face à une absence totale d’avenir…
Et le pire ? C’est qu’on s’y retrouve, dans ce monde, parmi ces personnages. On la prend en pleine face, notre lâcheté coutumière, nos mauvais instincts, tous ces penchants qu’on réfrène plus ou moins mais qui guettent la moindre occasion pour nous échapper. C’est notre monde, c’est nous, et ce n’est pas glorieux du tout.

Une lecture pareille devrait être intolérable. Il n’en est rien, parce que Jérôme Leroy s’empare du sujet avec un mordant qui déchaîne une ironie revigorante sur cette peinture effarante de notre quotidien. Paradoxalement, on s’amuse beaucoup en lisant la Petite Gauloise, où Leroy n’épargne rien ni personne. C’est cynique, cruel, mais écrit avec tant de vista qu’on pardonne au romancier de nous coller ce vilain miroir sous le nez. Travail littéraire réjouissant, la mise à distance par le style est tout simplement remarquable.

Un petit exemple parmi d’autres pour conclure en beauté :

« Alors, dans les 800 et dans le reste de la grande ville portuaire de l’Ouest, en pleine nuit, grâce à l’état d’urgence, on perquisitionne un peu partout, on fait venir une équipe de la SDAT, on arrête préventivement les fichés S, on en profite pour évacuer un squat anarcho-autonome qui empêche un projet immobilier du côté du quartier de Jeanval, mais décidément on ne trouve rien et la nuit avance dangereusement. On défonce portes et crânes, on crie beaucoup, on fait hurler les sirènes, on énerve tout le monde, et, assez logiquement, on provoque une émeute.
Le maintien de l’ordre, c’est un métier, y’a pas à dire. »

La Petite Gauloise, de Jérôme Leroy
Éditions La Manufacture de Livres, 2018
ISBN 9782358872522
142 p., 12,90€

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Moi et François Mitterrand d’Hervé Le Tellier

Le Tellier - Moi et François MitterrandDéjà, tout est dans le titre. Moi d’abord, François Mitterrand après. Hervé Le Tellier nous offre un bijou de pure loufoquerie, un petit bouquin bidonnant sur l’idiotie de l’administration et des courriers-types rédigés par on ne sait quel rédacteur disposé dans un sombre bureau sous les toits du Palais de l’Élysée.

Le protagoniste écrit au Président de la République un jour de 1983 pour le féliciter de son accession au pouvoir… deux ans plus tôt. Déjà là, première bizarrerie. Surtout que sa lettre est en fait une carte postale envoyée d’Arcachon où l’auteur avoue avoir mangé des huîtres. Débute alors une formidable correspondance entre les deux hommes, où Le Tellier s’amuse à trouver mille et une nuances entre les mots stéréotypés d’une lettre type immuable, qu’il reçoit systématiquement en réponse à ses courriers plus ou moins loufoques.
Et les choses ne s’arrêtent pas là, puisque la correspondance se poursuit avec Jacques Chirac, puis Nicolas Sarkozy (plus difficilement, on se demande bien pourquoi)…

Vous l’aurez compris, ce petit ouvrage est très drôle, complètement barré et on ne regrette qu’une chose. Qu’il soit si court!

Moi et François Mitterrand d’Hervé Le Tellier
Editions JC Lattès, 2015
9782709656269
89p., 10€

Un article de Clarice Darling.


Quelques romans pour les petits (2)

Signé Bookfalo Kill

Toujours en panne d’inspiration pour vos enfants ? Voici trois nouvelles chroniques de romans à destination de lecteurs un peu plus grands (8-11 ans).

Oster - Le Principal problème du prince PrudentLe Principal problème du prince Prudent, de Christian Oster, illustrations d’Adrien Albert
Éditions Ecole des Loisirs, coll. Mouche, 2014
ISBN 978-2-211-21671-5
51 p., 7,50€

Le prince Prudent, le bien nommé, se méfie de tout, y compris des jeunes filles que ses parents lui présentent afin qu’il se marie. Malheureusement, aucune n’est assez prudente à ses yeux. Jusqu’au jour où une certaine princesse Prudence se présente au château. Avec un prénom pareil, ils ne peuvent que s’entendre à merveille ! Sauf que Prudence est tout sauf prudente… Alors, lorsqu’un géant l’enlève sous ses yeux, le prince Prudent n’écoute prudemment que son courage et se lance prudemment à la poursuite du ravisseur.

Mon avis : avec son prince trouillard, ainsi que son écriture drôle et gentiment ironique, Christian Oster signe un joli petit bijou d’humour ! Un petit roman d’aventure et d’amour pas nunuche pour un sou, à partir de 7-8 ans.

Le Club de la Pluie au pensionnat des mystères, de Malika FerdjoukhFerdjoukh - Le Club de la pluie au pensionnat des mystères
Éditions École des Loisirs, coll. Neuf, 2014
ISBN 978-2-211-21790-3
82 p., 8,50€

En entrant au pensionnat des Roches-Noires, à Saint-Malo, Rose ne s’attend pas à vivre de folles aventures. Et pourtant, avec ses nouveaux amis Nadget, la jolie coquette à la tête bien faite, et Ambroise, le fils du concierge toujours suivi par son chien Clipper, elle va devoir résoudre de drôles de mystères.
Qui est enfermé dans la haute tour de l’internat, au point de devoir envoyer des messages d’appels à l’aide par la fenêtre ? Et qui est coupable de tous ces vols à Saint-Malo ? Ensemble, les trois amis mènent l’enquête.

Mon avis : deux enquêtes, L’Énigme de la tour et Le Voleur de Saint-Malo, sont réunies dans ce volume. Deux histoires brèves, dynamiques et pleins d’humour, dont les petits héros, hyper attachants, font preuve de débrouillardise et de solidarité. Un petit côté Club des Cinq moderne, pour les amateurs de roman policier en culottes courtes, à partir de 9-10 ans.

Turoche-Dromery - Martin gaffeur tout-terrainMartin, gaffeur tout-terrain, de Sarah Turoche-Dromery
Éditions Thierry Magnier, 2014
ISBN 978-2-36474-445-5
96 p., 6,90€

Martin est une catastrophe ambulante. Tout ce qu’il fait, même lorsqu’il est bien intentionné, se transforme immanquablement en gaffe ou en bêtise. Alors, quand il doit prendre l’avion avec son frère Sam pour rejoindre leurs parents en Italie et assister au mariage de leur cousin Angelo, c’est une véritable tornade d’ennuis qui s’abat sur les frangins…

Mon avis : sous ses côtés amusants, ce petit roman rythmé raconte de jolies choses sur la différence, la difficulté d’être frères, ou l’adolescence dans toute sa splendide complexité. Mais c’est surtout une succession d’aventures plus folles et rocambolesques les unes que les autres, qui réjouiront les jeunes lecteurs, à partir de 10 ans.


L’Immobilier, d’Hélèna Villovitch

Signé Bookfalo Kill

Se loger est aujourd’hui l’une des préoccupations principales des Français. (Non, ne vous inquiétez pas, la suite de cet article ne développera pas ce marronnier sociologique.) Il était donc logique que la littérature contemporaine s’empare du sujet. C’est chose faite avec Hélèna Villovitch, qui ne cache d’ailleurs pas son jeu en intitulant son livre L’Immobilier.

Villovitch - L'ImmobilierPour autant, n’allez pas imaginer un bouquin barbant ou déprimant. Non, et c’est là son intérêt majeur : bien qu’étant dans l’air du temps, L’Immobilier est une vraie fiction, souvent amusante, d’une drôlerie subtile qui résulte d’un sens de l’observation très fin de nos habitudes et de nos attitudes.
Construit comme un recueil de nouvelles, le nouveau livre d’Hélèna Villovitch fonctionne en réalité sur deux niveaux qui se complètent, voire se répondent. D’un côté, des textes autonomes, qui s’emparent de situations immobilières variables pour animer le quotidien de personnages à différents âges de la vie. De l’autre, sous des titres empruntant au vocabulaire spécifique de son sujet (« Idéal pour investisseur », « Rafraîchissement à prévoir », « Charme de l’ancien »…), l’auteur s’amuse à décliner plusieurs existences possibles de Flo et Mel, tour à tour spéculatrices habiles, colocataires moyennes ou trajectoires qui se ratent et divergent au gré de la chance et des hasards de l’existence.

En se jouant des clichés grâce à son style piquant et son sens de la chute (indispensable pour faire une bonne nouvelliste), Hélèna Villovitch aligne quelques passages obligés dans lesquels on peut tous plus ou moins se reconnaître : le premier appart et la vie de bohème moderne qui va avec (« Onze mètres carrés »), l’incompatibilité liée à la promiscuité (« J’ai quitté Tom »), l’ultra-moderne solitude cachée sous la pratique collective et paradoxalement solitaire des réseaux sociaux (« Chacun chez moi »), ou encore certaines joies de la location pour les propriétaires (« Les attentes grecques »).

Comme c’est souvent le cas dans les recueils de nouvelles, certains textes sont plus pertinents que d’autres, qui oublient presque de se rattacher au sujet général. Mais l’ensemble garde une formidable cohérence, grâce à la qualité d’écriture de Villovitch, à son inspiration pour sortir des sentiers battus, et à la justesse de ses portraits, tour à tour tendres, moqueurs, cruels, mélancoliques ou délicatement ironiques.

Une belle découverte, donc, de cette rentrée 2013, à visiter sans modération !

L’Immobilier, d’Hélèna Villovitch
Éditions Verticales, 2013
ISBN 978-2-07-014018-3
180 p., 19€