Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

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Point cardinal, de Léonor de Récondo

Les bonnes intentions ne donnent pas toujours de bons résultats. C’est sans doute la leçon à tirer de la lecture du nouveau roman de Léonor de Récondo, dont j’avais adoré Pietra Viva et apprécié Amours (en dépit d’une fin moyenne), mais dont ce Point cardinal m’a quelque peu déboussolé.

Heureux en mariage avec Solange depuis vingt ans, père de deux adolescents, un garçon de quinze ans et une fille de treize, reconnu dans son métier, Laurent a le profil parfait de l’homme épanoui à qui tout réussit. Pourtant, une faille ouverte en lui depuis l’enfance s’élargit sans cesse au point d’envahir son esprit sans répit : Laurent se sent femme, au plus profond de son être. En cachette de sa famille, il se rend régulièrement dans une boîte de nuit où il devient Mathilda, blonde flamboyante qui assume une féminité exacerbée.
L’inévitable finit par se produire : Solange découvre son secret. Loin de le réfréner, Laurent y voit le signe qu’il doit assumer au grand jour la femme qu’il est. Au risque de tout briser autour de lui…

Récondo - Point cardinalJe suis sincèrement curieux de savoir comment le livre va être reçu par la communauté transsexuelle, si ceux qui sont concernés au premier chef par ce sujet se retrouveront dans ce roman.
Honnêtement, j’ai quelques doutes. Car la vision qu’offre Léonor de Récondo du choix de Laurent me paraît globalement trop angélique pour être crédible. Certes, son héros-héroïne se heurte parfois à l’incompréhension, au rejet violent de son fils aîné, au regard méprisant d’un thérapeute ne voyant en lui qu’un névrosé ; mais dans l’ensemble, son parcours est moins semé d’embûches que d’encouragements, de soutiens, qui vont l’aider à franchir le pas et à s’assumer complètement. Cela paraît trop facile, surtout dans notre société moderne où, nous le savons tous, les questions de sexualité et d’identité se heurtent à de terrifiantes réactions dès lors que l’on s’écarte de la « norme » papa-maman.

Pire, en suivant Laurent pas à pas, en le cernant d’une focale serrée, j’ai eu le sentiment que la romancière en avait dressé involontairement le portrait d’un égoïste, peu soucieux des souffrances de ses proches, uniquement obnubilé par sa volonté d’assumer son être profond.
Cette dimension familiale de la problématique est soit trop sous-traitée pour que le roman ne paraisse pas bancal, incomplet ; soit trop béatement optimiste, avec l’engagement de Claire, la fille de 13 ans, qui décide d’écrire un article dans le journal du collège pour faire comprendre aux autres la différence de son père – un traitement certes touchant, mais gentiment naïf et aussi prévisible que la réaction virilement violente du fils aîné (âgé de 15 ans et forcément fan de foot).

Là où sa simplicité s’accordait joliment aux cadres historiques des livres précédents, le style dépouillé de Léonor de Récondo crée parfois des appels d’air dans la narration et menace de platitude certains dialogues qui sonnent soap opera d’une manière décevante ; au point qu’on a parfois l’impression de lire l’un de ces téléfilms un peu niais que pourrait diffuser M6 un après-midi de jour férié.
Pour autant, Point cardinal est fluide, rythmé, et se lit facilement. Trop, peut-être, puisqu’il manque des aspérités sur lesquels accrocher les réflexions du lecteur, ses doutes, ses questionnements. Une relative déception pour moi, même si je sais que le choix de Léonor de Récondo de tendre vers l’espoir et le lumineux, choix de tolérance assumée, saura plaire à nombre de lecteurs.

Point cardinal, de Léonor de Récondo
Éditions Sabine Wespieser, 2017
ISBN 978-2-84805-226-7
232 p., 20€

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COUP DE CŒUR : Les huit montagnes, de Paolo Cognetti

À Milan où il vit avec sa femme et son fils Pietro, Giovanni Guasti est un homme ombrageux, râleur, absorbé par son travail, pas très doué pour le rôle de père. Mais l’été, c’est différent. La petite famille grimpe dans les montagnes et là, Giovanni se métamorphose. Marcheur acharné, amoureux fou des hauts sommets, il devient aux yeux de Pietro un véritable père, avec qui il partage de longues balades, la découverte de fabuleux paysages sauvages et des vrais moments de complicité.
Puis ils découvrent le Val d’Aoste et le village de Grana, où ils finissent par revenir chaque été. Pietro s’y lie d’amitié avec Bruno, un petit paysan de son âge, qui l’initie aux secrets de son coin de montagne ; les deux garçons sont très vite inséparables, au point que Bruno, délaissé par un père absent et une mère taiseuse, se fait une petite place chez les Guasti. Mais le temps passe, chacun change… Vingt ans après le temps béni de l’enfance, Pietro revient à Grana, retrouve Bruno et entreprend de se réconcilier avec les moments obscurs de son passé – pour mieux tenter de dompter son avenir.

Cognetti - Les huit montagnesEn lisant ce résumé, vous aurez peut-être l’impression de connaître cette histoire, de l’avoir déjà lue ou vue sous des formes approchantes. C’est vrai que ses éléments et ses lignes directrices sont familiers. Mais ce qui fait la différence – ce qui fait toujours la différence en littérature, finalement -, c’est la manière dont l’auteur s’en empare. L’investissement de Paolo Cognetti dans ce livre est total. Les huit montagnes est un bonheur fulgurant, un écrin d’humanité et de douceur dans lequel on se love et que l’on quitte à regret.

Très remarqué l’année dernière pour Le Garçon sauvage, récit autobiographique d’un retour à la montagne pour fuir la frénésie des villes (tiens, déjà), Cognetti exprime dans ce premier roman tout son amour des grands espaces et des hauts sommets, dont il évoque les changements, les altérations, mais aussi le vertige enivrant et l’aspect immuable avec beaucoup de poésie. Les amateurs de montagne se plairont sans nul doute à marcher dans ses pas, retrouvant sous ses mots les sensations uniques que l’on éprouve à traverser une forêt silencieuse, à déboucher sans crier gare sur un lac niché dans une combe invisible, à simplement sentir la pierre et la terre des sentiers sous ses pieds.

Pas besoin pour autant d’être un mordu du Vieux Campeur pour apprécier pleinement ce roman. Car Les huit montagnes est avant tout un récit d’hommes et de femmes, une histoire de vies que Paolo Cognetti saisit avec finesse et une infinie tendresse. Il y a l’amitié de Pietro et Bruno, fil rouge du livre, solide, farouche, indéfectible, exaltante ; il y a aussi les relations familiales, notamment celle de Pietro et de son père, si joliment cernée – mais il y a aussi la figure de la mère, extraordinairement attachante, puis celle de Lara qui entrera à l’âge adulte dans la vie des deux garçons… Autant de moments dans lesquels on peut se reconnaître, autant d’échanges dont la portée universelle, profondément humaine, trouve des échos dans le vécu du lecteur.

Servi par une langue pure, fluide et inspirée, Les huit montagnes est un roman émouvant, généreux, doux et intense, qui confirme sans coup férir le talent naissant de Paolo Cognetti. Signe qui ne trompe pas, il vient de recevoir le Strega Giovani (l’équivalent italien du Goncourt des Lycéens). En tout cas, c’est un gros coup de cœur pour moi, et j’espère que vous serez nombreux à le partager.

Les huit montagnes, de Paolo Cognetti
(Le Otto Montagne, traduit de l’italien par Anita Rochedy)
Éditions Stock, 2017
ISBN 978-2-234-08319-6
299 p., 21,50€

Signé Bookfalo Kill


A première vue : la rentrée Julliard 2017

Cette année, sur la ligne de départ, pas de Yasmina Khadra, auteur phare de Julliard, mais Philippe Jaenada, autre écrivain vedette de la maison, répond présent à l’appel. Comme le garçon rencontre un succès certain depuis qu’il a fait évoluer son œuvre vers une forme d’exofiction mettant son auto-dérision coutumière au service de personnages réels et hauts en couleurs (Bruno Sulak, Pauline Dubuisson), cela justifie de causer de ce programme de rentrée, pas révolutionnaire par ailleurs – ce n’est pas forcément le genre.

Jaenada - La SerpePALME D’OR : La Serpe, de Philippe Jaenada
En 1941, après une vie déjà passablement agitée, Henri Girard est accusé d’avoir assassiné à coups de serpe son père, sa tante et leur bonne dans leur château près de Périgueux. Promis à la peine capitale, il obtient pourtant l’acquittement, et en profite pour s’exiler en Amérique latine. Il en revient quelques années plus tard pour publier sous le pseudonyme de Georges Arnaud Le Salaire de la peur, rapidement adapté au cinéma par Clouzot avec succès.

Laroui - L'Insoumise de la porte de FlandreWONDER WOMAN : L’Insoumise de la porte de Flandre, de Fouad Laroui
Chaque jour, Fatima sort de chez elle protégée par son hijab, passe par un immeuble dont elle ressort vêtue à l’occidentale, et s’aventure dans l’Alhambra, un quartier mal famé de Bruxelles. L’un de ses voisins finit par remarquer son manège et la suit, intrigué… L’œuvre de Fouad Laroui s’irrigue souvent d’un humour salutaire pour contrer les extrémismes, c’est donc sur ce ton qu’on l’imagine raconter ce choix d’une jeune femme éprise de liberté.

Marty - Être, tellementTO BE OR NOT TO BE : Être, tellement, de Jean-Luc Marty
En attendant le guide qui va le conduire dans le Sertao, région aride du Brésil, Antoine rencontre Louise, qui n’a pas rejoint son mari et son fils à Sao Paulo comme prévu. Emmenés par Everton, le guide, ils se lancent dans une exploration autant géographique qu’intime.

Bénégui - La Part des angesJOAN OF ARC (JEANNE D’ARC AHOU) : La Part des anges, de Laurent Bénégui
Un homme erre sur le marché de Saint-Jean-de-Luz avec, dans son cabas, l’urne contenant les cendres de sa mère. La voix de cette dernière commente cette drôle de promenade et les rencontres que fait son fils.


A première vue : la rentrée Flammarion 2017

À première vue, Flammarion, cette année, c’est un transfert qui fait un peu causer dans le Landerneau (Brigitte Giraud quittant Stock, son éditeur historique), quelques motifs de curiosité mais pas forcément de quoi trépigner sur place. Les auteurs convoqués sont solides, connus de la maison dans l’ensemble, et n’envoient pas des tonnes de rêve. Pas sûr qu’un raz-de-marée de bonheur viendra d’ici… mais on veut bien se tromper et avoir des bonnes surprises, comme c’est régulièrement le cas chez cet éditeur.

Giraud - Un loup pour l'hommeALGÉRIE I : Un loup pour l’homme, de Brigitte Giraud
Pour son entrée chez Flammarion, la romancière lyonnaise présente un livre très important pour elle, celui qu’elle cherchait à écrire depuis ses débuts en littérature. A mots couverts de la fiction, elle y évoque son père, incarné ici par Antoine, jeune Français appelé en Algérie pendant la guerre alors que sa femme Lila est enceinte. Refusant de porter les armes, il est casé comme infirmier à l’hôpital militaire de Sidi-Bel-Abbès, où il rencontre Oscar, un caporal récemment amputé d’une jambe. Entre les deux hommes naît une amitié qui se construit sur l’horreur de la guerre…

Zeniter - L'Art de perdreALGÉRIE II : L’Art de perdre, d’Alice Zeniter
Plusieurs auteurs s’emparent donc du même sujet, l’Algérie, dans cette rentrée. Outre Jean-Marie Blas de Roblès (Zulma), Marie Richeux (Sabine Wespieser), Kaouther Adimi (Seuil) et donc Brigitte Giraud, Alice Zeniter s’intéresse aux origines algériennes de sa famille dont elle ne sait rien, faute de pouvoir en parler. Elle le fait de manière fictionnelle, en remontant plusieurs générations à la recherche des vérités du passé.

Seigle - Femme à la mobyletteDARDENNE : Femme à la mobylette, de Jean-Luc Seigle
Depuis son roman précédent, l’émouvant Je vous écris dans le noir, voilà un auteur que je sais capable de me surprendre au meilleur sens du terme. Alors, pourquoi pas avec ce nouveau livre, même si son pitch ne m’emballe pas plus que cela, je l’avoue ? Cette Femme à la mobylette, c’est Reine, mère de trois enfants délaissée, livrée à elle-même, aux portes de la misère. Jusqu’au jour où elle récupère une mobylette bleue, l’une de ces vieilles pétrolettes des années 60, en laquelle elle place tous ses espoirs restants…

Bouillier - Le Dossier MBLOB : Le Dossier M, de Grégoire Bouillier
Méfiez-vous des gens discrets, ils finissent toujours par se mettre à trop parler. Prenez Grégoire Bouillier, habitué depuis ses débuts à signer des livres très courts aux éditions Allia. Il n’avait pas donné de nouvelles depuis 2008, il aurait fallu s’en alarmer avant que ne débarque sur nos tables ce volumineux pavé de 864 pages, première partie (!) d’un dyptique (!!) dont le deuxième volume sera aussi long (!!!) De quoi y sera-t-il question ? Hé bien, d’amour, apparemment. Même si je n’ai pas tout compris au sujet de ce livre, dont le principe est semble-t-il de céder à toute logorrhée du moment qu’elle est suscitée par une inspiration subite… Bon, bref, je ne vous en dirai guère plus ici, à vous de voir si relever ce genre de défi vous amuse.

Bénech - Un amour d'espionJEAN LE CARRE : Un amour d’espion, de Clément Bénech
Le narrateur, un étudiant en géographie, se voit invité, au détour d’une discussion, à relever le défi que lui propose Augusta. La jeune femme l’attend à New York, où elle vient de s’installer, car elle veut percer le mystère autour de son petit ami Dragan, un critique d’art roumain qu’elle a rencontré via une application. Ce dernier est accusé de meurtre par un internaute anonyme (résumé Electre). Une sorte de pastiche de roman d’espionnage assortie d’une réflexion sur les réseaux sociaux et le virtuel. Si j’ai bien compris. Bref.

Pollet-Villard - L'Enfant-moucheURANUS : L’Enfant-mouche, de Philippe Pollet-Villard
Inspiré par l’enfance de la mère de l’auteur, l’histoire d’une petite orpheline dans un village de Champagne, pendant l’occupation. Survivant de rien, slalomant entre les bassesses et les humiliations de ses voisins, sa vie bascule lorsqu’elle s’aventure du côté allemand…

Pons - Parmi les miensDÉBRANCHE : Parmi les miens, de Charlotte Pons
Trois frères et sœurs se retrouvent au chevet de leur mère, hospitalisé en état de mort cérébrale, sans espoir de retour. Ils se déchirent sur la suite à donner aux événements, tout en se confrontant à leurs souvenirs d’enfance. Premier roman.
(Je vais me pendre et je reviens. Ou pas.)

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El Akkad - American WarWE TAKE CARE OF OUR OWN : American War, d’Omar El Akkad
(traduit de l’américain par Laurent Barucq)
Les États-Unis sont à nouveau coupés en deux par la guerre, le nord et le sud s’affrontant cette fois au sujet des énergies fossiles. Après la mort de son père, une petite fille est envoyée avec sa mère dans un camp de réfugiés. Cette expérience extrêmement violente la transforme peu à peu en machine de guerre… Journaliste d’origine égyptienne, le néo-romancier signe un livre coup de poing sur l’état de l’Amérique, sous couvert d’un roman d’anticipation politique qui en dit long sur aujourd’hui.

Lagioia - La FéroceINTÉRIEUR NUIT : La Féroce, de Nicola Lagioia
(traduit de l’italien par Simonetta Greggio et Renaud Temperini)
La fille d’un riche entrepreneur est retrouvée morte au pied d’un immeuble, après avoir été vue marchant nue et ensanglantée au bord d’une route. L’hypothèse d’un suicide est privilégiée, mais pour quel motif cette jeune femme aurait-elle mis fin à ses jours ? On louche fortement du côté des malversations de son père… La littérature italienne pointe encore et toujours du doigt la corruption qui gangrène le pays, nouvel exemple avec ce roman couronné du prix Strega (Goncourt transalpin) en 2015.

Mendelsohn - Une odysséeHOMÉRIQUE : Une Odyssée, de Daniel Mendelsohn
(traduit de l’américain par Isabelle Taudière et Clotilde Meyer)
Le père de Daniel Mendelsohn (auteur du formidable récit-enquête Les disparus) décide d’assister au séminaire que donne son fils sur L’Odyssée d’Homère, au Bard Collège, université privée au nord de New York. L’occasion pour les deux hommes de se retrouver, une épopée intime qui vaut bien des voyages.


A première vue : la rentrée Christian Bourgois 2017

Cette année, chez les éditions Christian Bourgois, on voit des éléphants roses partout. Et derrière, surtout des auteurs étrangers, comme souvent chez cet éditeur représentant davantage ce qui s’écrit hors de nos frontières. Il y aura tout de même un auteur français – un Mouton. Comme quoi.
Bon, à part ces plaisanteries douteuses, j’avoue que ce programme ne me fait guère rêver, à la différence de l’année dernière où Bourgois nous avait permis de découvrir l’extraordinaire premier roman de Harry Parker, Anatomie d’un soldat.

Mouton - Imitation de la vieMENSONGES SUR LE DIVAN : Imitation de la vie, d’Antoine Mouton
Deux psychanalystes en couple réalisent qu’ils ont le même patient. Ce dernier venant de disparaître, ils enquêtent et découvrent un manuscrit qu’il a laissé derrière lui, intitulé Imitation de la vie.

Suter - EléphantLA DROGUE C’EST MAL : Eléphant, de Martin Suter
(traduit de l’allemand par Olivier Mannoni)
Un sans-abri découvre un petit éléphant rose dans une grotte de Zurich. L’animal est le fruit de manipulations génétiques menées par un chercheur cupide qui souhaite en faire une sensation mondiale ; mais Kaung, un Birman qui sait parler à l’oreille des éléphants et a accompagné la naissance de cet animal extraordinaire, décide de le soustraire au savant pour le protéger.

Kureishi - L'Air de rienCOME ON UP FOR THE NOTHING : L’Air de rien, de Hanif Kureishi
(traduit de l’anglais par Florence Cabaret)
Cloîtré chez lui pour raison de santé, un réalisateur londonien soupçonne sa jeune femme d’avoir une liaison avec l’un de ses amis. Ça le rend fumasse, alors il entreprend de prouver l’adultère et songe à se venger. Bon, c’est Kureishi, ça pourrait être bien voire plus que ça. Et ça fait 170 pages, donc ça peut se tenter sans perdre trop de temps.

Hadley - Le PasséESPRIT D’ÉTÉ : Le Passé, de Tessa Hadley
(traduit de l’anglais par Aurélie Tronchet)
Trois sœurs et leur frère se retrouvent un été dans la maison familiale avec leurs conjoints et enfants. Et bim, souvenirs, secrets, tensions, vas-y que ça tabasse. C’est vrai, sur le papier ça a l’air déjà lu, mais Bourgois ne publie pas n’importe quoi non plus (même si on n’est pas obligé d’être excité par tout ce que sort cette respectable maison). Alors, pourquoi pas. Ça pourrait même être une bonne surprise.

Cisneros - La Distance qui nous séparePAPAOUTAI : La Distance qui nous sépare, de Renato Cisneros
(traduit de l’espagnol (Pérou) par Serge Mestre)
Né à Lima en 1976, Renato Cisneros est le fils de Luis Cisneros Vizquerra, dit El Gaucho, ancien ministre péruvien qui cultiva des amitiés sulfureuses avec des dictateurs tels Pinochet. L’écrivain confronte l’image intime du père et celle du politicien.

Ile - Avenue Yakubu, des années plus tardSAGA AFRICA : Avenue Yakubu, des années plus tard, de Jowhor Ile
(traduit de l’anglais (Nigeria) par Catherine Richard-Mas)
Puisqu’on cause dictature, allons au Nigeria en 1995, où la vie de la famille Utu bascule lorsque le fils aîné, âgé de 17 ans, disparaît un soir pour ne plus donner signe de vie ensuite.
(Ouais, non, en fait, à part l’éléphant rose et le Mouton, pas de quoi rire dans cette rentrée, j’avoue.)


A première vue : la rentrée de l’Olivier 2017

À première vue, aux éditions de l’Olivier, le mot d’ordre semble être de faire appel à des auteurs aux noms alambiqués… Non, plus sérieusement, petite rentrée (en quantité) à l’ombre de l’arbre cette année, dans laquelle domine la silhouette d’un auteur américain d’autant plus grand qu’il est rare. Tiens, d’ailleurs, à tout seigneur tout honneur, on va commencer par lui.

Foer - Me voiciEXTRÊMEMENT ATTENDU ET INCROYABLEMENT EXCITANT : Me voici, de Jonathan Safran Foer
(traduit de l’américain par Stéphane Roques)
Le dernier livre de Jonathan Safran Foer publié en France, l’essai Faut-il manger les animaux ?, date de 2011. Et il faut remonter onze ans en arrière pour retrouver trace de son précédent roman – mais quel roman !!! C’était l’inoubliable Extrêmement fort et incroyablement près, et depuis ce chef d’œuvre l’attente est très, très élevée.
En attendant de le lire, on appréciera donc l’ironie involontaire du titre, Me voici (ouais, c’est pas trop tôt !), dans lequel nous ferons connaissance avec les Bloch, famille juive américaine typique. Paisible, aussi, en apparence du moins… jusqu’au jour où Sam, le fîls aîné âgé de 13 ans, est renvoyé du collège pour avoir écrit un chapelet d’injures racistes, et où Jacob, le père, est surpris en train d’échanger des textos pornographiques avec une inconnue. Alors que la façade respectable de la famille Bloch explose, la situation au Moyen-Orient se dégrade violemment, à la suite d’un tremblement de terre qui provoque des répliques géopolitiques menaçant la survie de l’état d’Israël…
Les premières pages du roman, dévoilées en avant-première par l’éditeur, sont hilarantes, et on devrait retrouver dans Me voici l’art extraordinaire de Foer pour mêler la comédie et le tragique, l’intime et l’historique. Vertige attendu le 28 septembre.

Luiselli - L'Histoire de mes dentsADJUGÉ VENDU : L’Histoire de mes dents, de Valeria Luiselli
(traduit de l’anglais (États-Unis) par Nicolas Richard)
Le meilleur commissaire-priseur du monde imagine un plan machiavélique : se faire arracher toutes ses dents, et les mettre ensuite aux enchères en les faisant passer pour les quenottes de personnalités aussi diverses que Platon ou Virginia Woolf. Problème : Gustavo Sanchez Sanchez découvre que son propre fils assiste aux ventes et semble acharné à racheter son père dent par dent… L’un des pitchs les plus saisissants de la rentrée.

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Alikavazovic - L'Avancée de la nuitY’A LA CHAMBRE 106 QUI S’ALLUME : L’Avancée de la nuit, de Jakuta Alikavazovic
Gardien de nuit dans un hôtel, Paul est fasciné par Amélia, l’une des résidentes, dont le côté mystérieux et les agissements suscitent les rumeurs. Ils finissent par partager quelques moments passionnés. Puis la jeune femme disparaît du jour au lendemain, partie à la recherche de sa mère à Sarajevo. Normalienne, enseignante à la Sorbonne, la romancière est très soutenue par la presse et appréciée du petit monde du livre. On en causera donc sûrement.

Flahaut - OstwaldLA ROUTE : Ostwald, de Thomas Flahaut (lu)
Ces derniers temps, en littérature, quand une catastrophe survient, on se réfugie dans les forêts. Chez Thomas Flahaut, primo-romancier de 26 ans, on n’échappe pas à la règle. Cette fois, l’événement déclencheur est un incident à la centrale nucléaire de Fessenheim qui provoque l’évacuation des populations locales. Deux frères, dont les parents se sont séparés quelque temps auparavant suite au licenciement du père, se retrouvent lancés en pleine errance dans un Est de la France dévasté et quasi déserté. Il est rare que les auteurs français se frottent au genre, en l’occurrence ici le post-apocalyptique (mesuré, certes, mais tout de même) ; le coup d’essai est prometteur, usant de ce contexte extrême pour traiter en finesse de sujets intimes.

Pyamootoo - L'Île au poisson venimeuxTU POUSSES LE BOUCHON UN PEU TROP LOIN, MAURICE : L’Île au poisson venimeux, de Barlen Pyamootoo
Anil et Mirna mènent une vie stable. Ils ont deux enfants et vivent grâce à une petite boutique qui fonctionne bien. Cependant, du jour au lendemain, Anil disparaît. C’est seulement des années plus tard que sa femme saura ce qu’il s’est passé : parce qu’il a échappé de peu à la mort, son mari a décidé de changer radicalement d’existence (résumé Électre). L’auteur est mauricien et vit à Trou-d’Eau-Douce. D’habitude, je me fiche de savoir où habite l’auteur, mais là, avec un nom pareil, j’étais obligé de le mentionner.

Vernoux - Mobile homePERSONNE NE M’AIME : Mobile Home, de Marion Vernoux
Un grand classique : quand un cinéaste ne rencontre plus le succès, il se met à écrire des livres. C’est le cas de Marion V., en pleine crise de pré-cinquantaine alors que son dernier film a été un échec. Pour se changer les idées, elle se met à photographier ses meubles et à tenter de saisir leur histoire, ce qui l’entraîne notamment sur les traces de sa grand-mère déportée pendant la guerre.


A première vue : la rentrée P.O.L. 2017

A première vue, la rentrée des éditions P.O.L. est dans la lignée des bonnes habitudes de cette maison, mélange d’exigence, de qualité littéraire, d’originalité, le tout rehaussé à l’occasion d’une pincée de fantaisie. Deux grands noms de la maison mènent la danse cette année, auxquels s’ajoutent des auteurs moins médiatiques mais tout aussi fidèles du catalogue, pour une présentation de cinq titres solides et sérieux. Bref, si toutes les maisons d’édition pouvaient en faire autant…

Darrieussecq - Notre vie dans les forêtsLA GUERRE DES CLONES : Notre vie dans les forêts, de Marie Darrieussecq (lu)
Décidément, planter le genre du roman d’anticipation en pleine forêt semble à la mode. Après le très beau Dans la forêt de Jean Hegland, paru en début d’année chez Gallmeister, voici une autre histoire d’inspiration proche signée Marie Darrieussecq, qui surprend en prenant un chemin de traverse qu’elle n’avait d’ailleurs pas prévu d’arpenter. On y suit une ancienne psychothérapeute, réfugiée donc dans une forêt avec d’autres personnes, fuyant un monde qui les menace. En leur compagnie, des êtres qui leur ressemblent fortement – et pour cause, ce sont des clones… Une curiosité qui m’a laissé un peu perplexe, mais dont on devrait parler.

Wolkenstein - Les vacancesBONS PETITS DIABLES : Les vacances, de Julie Wolkenstein
Parmi les premiers films d’Eric Rohmer figure une adaptation des Petites filles modèles de la Comtesse de Ségur, long métrage tourné en 1952, hélas inachevé et disparu. En 2016, une professeur d’université à la retraite, spécialiste de la Comtesse, et un étudiant dont la thèse porte sur les films introuvables, partent ensemble en Normandie sur les traces du tournage… En dépit de mon manque total d’intérêt pour l’œuvre de Rohmer et de mon aversion pour celle de la Comtesse de Ségur, je reconnais que nous avons là une proposition romanesque pleine de curiosité et de piquant, qui s’annonce plutôt amusante par-dessus le marché.

Baqué - La Fonte des glacesLA MARCHE DE L’EMPEREUR : La Fonte des glaces, de Joël Baqué
Un charcutier à la retraite trouve un manchot empereur dans une brocante. Il ne lui en faut pas plus pour s’embarquer dans un long périple, de l’Antarctique au grand Nord pour finir à Toulon, voyage initiatique durant lequel il se découvre autant qu’il devient l’incarnation de la lutte contre le réchauffement climatique. Là aussi, voilà un point de départ peu banal, qui pourrait valoir le coup d’œil !

Winckler - Les histoires de FranzABRAHAM ET FILS 2 : Les histoires de Franz, de Martin Winckler
Le chapeau introductif ci-dessus n’est pour une fois pas une boutade, puisque ce nouveau roman est bel et bien la suite d’Abraham et fils, la précédente fiction de Martin Winckler, auteur des sublimes La Maladie de Sachs ou Le Choeur des femmes. Une entreprise romanesque d’inspiration autobiographique dans laquelle, après avoir raconté l’arrivée en France d’un père médecin et de son jeune fils ayant fui l’Algérie au début des années 60, Winckler raconte les nouvelles aventures de son attachante famille, cette fois dans les années 1965-1970. Abraham et fils était un roman doux, tendre, chaleureux ; on en espère évidemment autant de celui-ci.

Houdart - Tout un monde lointainCITÉ RADIEUSE : Tout un monde lointain, de Célia Houdart
Deux jeunes gens pénètrent clandestinement dans la villa E-1027, conçue par l’architecte américaine Eileen Gray à Roquebrune-Cap-Martin. Ils y rencontrent Gréco, une vieille femme, ancienne décoratrice, qui veille jalousement sur ces lieux si spéciaux. Là, tous trois s’affrontent, se découvrent, tentent de s’apprivoiser, tandis qu’en remontant le cours des vies, on découvre l’histoire d’une communauté artistique, Monte Verità, où évoluèrent Isadora Duncan, Herman Hesse, Kandinsky ou Jung…


À première vue : la rentrée Zulma 2017

Ah, les éditions Zulma ! C’est toujours un plaisir d’aborder leurs publications audacieuses, contrastées, différentes, annoncées par leurs couvertures colorées si reconnaissables. Et c’est d’autant plus une joie lorsque Laure Leroy et son équipe lancent dans une rentrée un nouveau livre de Jean-Marie Blas de Roblès, auteur de l’inoubliable Île du Point Némo dont l’inventivité folle offrit une lecture puissamment jubilatoire, il y a trois ans. Il se présente cette année en compagnie d’un primo-romancier haïtien et d’un auteur jamaïcain dont le titre va immanquablement vous coller une chanson dans la tête.

LaSolutionEsquimauAWROBINSON DANS L’EAU : Dans l’épaisseur de la chair, de Jean-Marie Blas de Roblès (lu)
« Toi, tu n’es pas un vrai pied-noir. » En balançant cette phrase à l’occasion d’un coup de colère, Manuel Cortès ne mesure pas le choc qu’il procure à son fils. Quelques jours plus tard, lors d’une partie de pêche solitaire, ce dernier tombe à l’eau. Accroché à son bateau sans moyen de remonter à bord, attendant une aide hypothétique (nous sommes le 25 décembre), le naufragé remonte alors le fil de l’histoire de son père, de l’arrivée de ses propres parents espagnols en Algérie au diplôme de chirurgien de Manuel et à son engagement dans l’armée durant la Seconde Guerre mondiale, jusqu’à la guerre d’indépendance et la fuite de la famille vers la France…
Le ton, le propos, le réalisme, l’épaisseur, tout diffère de l’Île du Point Némo dans ce nouveau livre. Mais la maestria de raconteur d’histoire de Blas de Roblès est intacte, et ce récit où l’humour côtoie l’horreur progresse vers une apogée d’émotion qui laisse une marque forte chez le lecteur. Une magnifique déclaration d’amour d’un fils pour son père, et un livre bouleversant, coup de cœur Cannibale de la rentrée.

Noël - Belle merveilleTOUT BOUGE AUTOUR DE MOI : Belle merveille, de James Noël
Après le terrible tremblement de terre de janvier 2010 qui ravage Haïti, Bernard, survivant hébété parmi tant d’autres, tombe fou amoureux de la bien nommée Amore, bénévole dans une ONG. Pour l’aider à se reconstruire et échapper au désastre, elle lui propose un voyage à Rome… Les auteurs haïtiens continuent à panser les blessures de leur île grâce à la littérature, rien de plus naturel donc que de voir le poète James Noël affronter les souvenirs du séisme dans son premier roman, où le fourmillement unique de la langue insulaire sublime le tragique.

LaSolutionEsquimauAWTHE HARDER THEY COME : By the rivers of Babylon, de Kei Miller
(traduit de l’anglais (Jamaïque) par Nathalie Carré)
Augustown, 1982. Kaia rentre de l’école sans ses dreadlocks, coupés par son instituteur. Un crime terrible qui, pour Ma Taffy, la grand-mère de Kaia, est un signe parmi d’autres qu’une grande catastrophe est sur le point d’advenir. Elle se met alors à raconter à l’enfant l’avènement d’Alexander Bedward, le Prêcheur Volant…


Ouvre les yeux, de Matteo Righetto

Signé Bookfalo Kill

Ils se sont aimés. Ils ont eu un enfant, Giulio. L’amour a disparu, petit à petit, sans que ni l’un ni l’autre ne le réalise vraiment. Ils se sont quittés, ont refait leur vie chacun de son côté. Pourtant, Luigi et Francesca décident un jour de se retrouver, le temps d’une ascension dans les Dolomites. Bien sûr, ce retour vers leur passé n’est pas dû au hasard ni à un coup de tête…

righetto-ouvre-les-yeuxUne merveille. Ce bref roman est une merveille – de concision, de pudeur, de délicatesse. Au fil de chapitres courts et de phrases ciselées, dépourvues du moindre gras mais jamais d’émotion, l’Italien Matteo Righetto déroule une histoire très simple – dont je vous ai caché volontairement l’essentiel ; en dire davantage, notamment sur les motivations des protagonistes, serait dommageable. Il évoque avec nuance la manière dont l’amour peut parfois s’éteindre, les petits manquements du quotidien qui créent les grandes incompréhensions, celles que l’on peut regretter ensuite toute sa vie, quand on réalise ce qu’on a perdu. On parle ici de la relation de famille au sens large, pas seulement celle du couple mais aussi celle qui unit les parents à leurs enfants – et c’est même, au bout du compte, le cœur du livre.

Sur la forme, Righetto construit son récit en alternant le récit de l’ascension menée par Luigi et Francesca, et des flashbacks évoquant leur vie passée, ainsi que les événements qui les ont conduits là, sur ce sentier, des années après leur séparation. Porté vers le haut, par l’effort produit par les héros pour atteindre le sommet, le récit principal est narré au futur, le plus souvent à la deuxième personne du singulier, contrecarré parfois par un pluriel qui illustre le chemin accompli en commun, la complicité immuable qui lie encore Francesca et Luigi.
De manière assez étonnante, le même procédé est utilisé dans les flashbacks racontés au passé, où les deux protagonistes sont soit désignés par leurs prénoms, vus par un narrateur omniscient ; soit semblent reprendre la responsabilité du récit en assumant un « nous » qui bouscule la distance imposée le reste du temps par le choix d’un point de vue « supérieur », indépendant. Aucune maladresse de la part de l’auteur, ne vous y trompez pas. Matteo Righetto fait preuve au contraire d’une habileté narrative éblouissante qui illustre les sujets de son roman : distance, responsabilité, implication dans la vie d’autrui, tout est là.

Ouvre les yeux : ce titre, pour finir, vous arrachera à coup sûr le cœur quand vous aurez compris à quoi il fait référence. En tout cas, c’est vraiment un superbe roman, que je vous invite à découvrir, car sa sensibilité et sa retenue sauront parler à n’importe qui.

Ouvre les yeux, de Matteo Righetto
(Apri gli occhi, traduit de l’italien par Anne-Laure Gonin-Marquer)
Éditions la Dernière Goutte, 2017
ISBN 978-2-918619-34-5
175 p., 17€


Continuer, de Laurent Mauvignier

Signé Bookfalo Kill

Une mère et son fils chevauchent à travers les plaines et les montagnes du Kirghizistan. S’ils en sont là, à braver les voleurs de chevaux, à dormir sous la tente ou chez l’habitant, à découvrir les paysages hallucinants d’un pays sauvage et méconnu, c’est parce que Sybille a décidé de sauver son enfant. A dix-sept ans, Samuel est sur la mauvaise pente, dépassant allègrement les limites connues de la rébellion adolescente. Il fallait réagir, et comme Sybille ne comptait pas sur Benoît, son ex-mari dont le seul principe éducatif consiste à cultiver une complicité virile assez lourdingue avec son fils, elle a décidé de contraindre Samuel à un voyage aussi rude qu’inattendu.
Un parcours initiatique, à deux, qui pourrait également constituer une opération de sauvetage pour Sybille, elle à qui tout souriait dans sa jeunesse et pour qui tout s’est écroulé du jour au lendemain…

Mauvignier - ContinuerLaurent Mauvignier a pour principe de n’être jamais là où on pourrait l’attendre. D’où cette histoire de périple à cheval, tête-à-tête houleux entre une mère blessée et son adolescent écorché vif, qui joue la carte du dépouillement pour mieux tenter de toucher à l’os des sentiments et de la vérité des personnages.
Articulé en trois parties – « Décider », « Peindre un cheval mort » et « Continuer » -, Continuer est marqué par une montée en puissance assez spectaculaire. Au début, je l’avoue, une fois intégré le dépaysement offert par les paysages et les habitants du Kirghizistan, j’ai craint de trouver anodines les aventures assez peu épiques de Sybille et Samuel, la mise en place des personnages flirtant avec des clichés bon marché, peu dignes de la réputation du romancier.
Et puis, petit à petit, la sensibilité fait son nid – sans sensiblerie. Le style de Mauvignier, si l’on retrouve son art des phrases longues et rythmées par de nombreuses virgules, s’affine et s’épure néanmoins, traquant l’essentiel au détour de réflexions tortueuses qui épousent le cours troublé des pensées des protagonistes. Ceux-ci, plutôt antipathiques (tristement humains ?) au départ, révèlent alors peu à peu leur complexité, les motifs de leurs errances, alors même que les circonstances de plus en plus épiques de leur voyage les forcent à évoluer.

À vrai dire, j’ai eu le sentiment que le roman basculait à mi-parcours (il faut donc être un peu patient), lors d’une scène spectaculaire d’embourbement des chevaux – moment de bravoure littéraire absolument admirable. Obligés de recourir à toutes leurs ressources pour se sortir de ce piège, Sybille et Samuel semblent accomplir avec une violence vitale le premier geste qui leur permettra à terme de s’extirper de leurs vies en plein ratage. Comme une renaissance, arrachée symboliquement de la boue et des souffrances les plus extrêmes, qui projette le livre vers l’avant avec une énergie neuve et belle.
Cette avancée doit beaucoup au merveilleux personnage de Sybille, si désolante au début, si peu armée pour un tel combat, mais qui s’échine à poursuivre sa quête de rédemption familiale avec un entêtement maladroit forçant le respect. Un superbe personnage féminin à qui son auteur masculin ne fait pas de cadeaux, sans doute parce qu’il la comprend mieux que personne.

Dépaysant, taillé dans une matière littéraire brute, Continuer caresse au plus près les mystères d’une nature sauvage et de caractères qui ne le sont pas moins, pour en retirer la vérité la plus pure. Fort et exigeant, c’est l’un des beaux romans de cette rentrée.

Continuer, de Laurent Mauvignier
Éditions de Minuit, 2016
ISBN 978-2-0732-983-7
240 p., 17€