Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

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Tout autre nom, de Craig Johnson

Un flic qui se suicide, ça arrive, malheureusement. Mais de deux balles dans la tête, c’est beaucoup plus rare. Largement suffisant, en tout cas, pour que Lucian Connolly, l’ancien shérif du comté d’Absaroka, oblige Walt Longmire, l’actuel détenteur du badge officiel, à outrepasser ses droits usuels et à se rendre dans le comté voisin pour mener l’enquête sur ce décès étrange.
Sur place, tout en gardant une oreille à distance sur sa fille Cady qui doit accoucher d’un jour à l’autre (histoire de se simplifier un peu la vie), Walt découvre que l’inspecteur Gerald Holman, avant de se faire sauter le caisson, menait des recherches sur une série suspecte de disparitions de jeunes femmes – et se rend compte très vite que son arrivée dans l’affaire ne plaît pas à tout le monde…

Johnson - Tout autre nomCela faisait longtemps que je ne m’étais pas offert le plaisir d’une enquête de Walt Longmire, voilà chose faite ! Et, sans surprise (mais tant mieux), le plaisir fut à nouveau au rendez-vous. Mine de rien, le génial et dinguement sympathique Craig Johnson parvient à chaque fois à se renouveler, tout en utilisant plus ou moins les mêmes ingrédients de base. Ce qui change cette fois, c’est le rythme, beaucoup plus enlevé que la plupart du temps, et une sorte de nervosité d’ensemble qui mène le roman à bon train – tiens, d’ailleurs, en parlant de train… (Non, rien. Lisez le livre, vous comprendrez.)
Parfaitement masquée, l’intrigue se dévoile peu à peu, au fil des tâtonnements successifs d’un Longmire en terrain quasi inconnu, avançant à vue de nez avec les mêmes difficultés qu’une voiture sans pneus neige prise dans un blizzard. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que notre shérif préféré va en prendre plein la figure – entre autres. Une mise à l’épreuve qui force le héros de Johnson à sortir de ses rails et à aller plus loin que d’habitude, une proposition forcément intéressante pour le lecteur.

Même s’ils sont proches de ceux d’Absoroka, les paysages changent aussi, et un peu de « dépaysement » ne nuit évidemment pas. Pas plus que de croiser de nouvelles têtes, flics ou pas, qui amènent tous leur propre grain de sel en se fondant dans la galerie de personnages principaux toujours aussi formidables et attachants – ah, cette impression permanente de se retrouver en famille quand on croise la route de Walt, son meilleur ami Henry Standing Bear, l’irrévérencieux Lucian Connolly (et son rapport très particulier aux serveuses et à leurs cafetières), ou encore l’explosive adjointe Vic Moretti. Et si je termine cette énumération par elle, c’est que son entrée en lice, au bout de quelques chapitres, fait littéralement décoller Tout autre nom en y ajoutant son cocktail inimitable d’humour destructeur, de charme incendiaire et d’énergie renversante.
(Oui, je suis amoureux de Vic. Le moyen de faire autrement ?)
En même temps, avis rassurant à ceux qui ne le connaissent peut-être pas encore – heureux êtes-vous car vous allez le découvrir, croyez-moi -, Craig Johnson a l’habileté d’introduire ses héros récurrents de telle manière que leur présence réjouit les lecteurs avertis, sans pour autant perdre ceux qui découvriraient son œuvre en commençant par ce livre.

Quant au sujet, il est dans l’air du temps américain (et pas seulement, mais c’est particulièrement sensible chez nos voisins d’Outre-Atlantique), puisqu’il est question, entre autres, de violences contre les femmes… préoccupation que Johnson aborde avec toute l’empathie et la retenue nécessaires, sans tomber dans les clichés ni dans la croisade vengeresse. Du tout bon, donc, encore une fois, et du genre dont on ne se lasse pas. Alors, messieurs dames, combien de billets pour le Wyoming ?

Tout autre nom, de Craig Johnson
(Any Other Name, traduit de l’américain par Sophie Aslanides)
Éditions Gallmeister, 2018
ISBN 978-2-35178-122-7
352 p., 21,50€


Cavalier seul, d’Achdé, Pennac & Benacquista

Signé Bookfalo Kill

Après une énième tentative de braquage qui tourne mal, contrecarrée par l’inévitable Lucky Luke, les Dalton se retrouvent une fois de plus au pénitencier. Là, une dispute éclate entre les quatre frères : Jack, William et Averell en ont assez de suivre les plans foireux de Joe et remettent en cause son autorité. Ulcéré, Joe leur lance alors un défi : le premier des quatre frères qui réunira un million de dollars deviendra le chef incontesté de la fratrie.
Aussitôt dit, aussitôt fait : les Dalton s’évadent illico, et chacun se lance de son côté et à sa manière dans la réalisation du projet. Si Joe garde la méthode Dalton (braquages, vols et compagnie), Jack se lance dans la politique, William devient patron de casino et Averell travaille dans un restaurant.
Face à tant d’honnêteté (sauf chez Joe évidemment), Lucky Luke ne sait plus où donner de la tête…

cavalier seulDans la série « c’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleures soupes », ce nouveau Lucky Luke confirme qu’une série « historique » peut se poursuivre après la disparition de ses créateurs sans tomber forcément dans la médiocrité. Il faut avouer, quand même, Daniel Pennac et Tonino Benacquista au scénario, ça a une autre gueule que Laurent Gerra !!! Leur deuxième album en collaboration avec le dessinateur Achdé confirme que les romanciers s’amusent comme des fous avec l’univers imaginé par Morris et longtemps mis en mots par Goscinny. Là où il est, ce dernier doit d’ailleurs être rassuré, car en terme de malice et de verve, les deux romanciers relèvent haut la main le défi.
Rien que de penser à raconter la séparation des Dalton, voilà une idée que Morris & Goscinny auraient pu avoir. La manière dont Pennac et Benacquista s’approprient les personnages tout en jouant avec des références contemporaines est réjouissante : Averell invente le fast-food, William se prend pour De Niro dans « Casino » et Jack se plonge dans les merveilles de la spéculation financière…

Il faut souligner également le formidable boulot d’Achdé, dont le trait colle au plus près au dessin original de Morris, à tel point que, simple lecteur amateur et non luckylukophile averti, je serais bien en peine de distinguer l’un de l’autre.
L’histoire reste légère, la fin un peu rapide et sans surprise (mais peut-il y en avoir dans Lucky Luke ?) Elle se teinte même d’une jolie mélancolie par un retour aux sources de l’identité du personnage principal, le « lonesome cowboy » Luke. Bref, une plongée sans arrière-pensée dans un univers d’enfance parfaitement restitué et respecté. Très sympa !

Cavalier seul, d’après Morris
Dessin : Achdé / Scénario : Daniel Pennac & Tonino Benacquista
  Éditions Lucky Luke Comics, 2012
ISBN 978-2-88471-322-1
46 p., 10,60€