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Dieu en personne, de Marc-Antoine Mathieu

Éditions Delcourt, 2009

ISBN 9782756014876

128 p.

17,95 €


Dans une file d’attente, un petit bonhomme attend patiemment son tour pour le recensement. Au moment de décliner son identité, il se présente sous le nom de « Dieu ». Il n’a pas de domicile, pas de papiers, ni de numéro de sécurité sociale. L’irruption de cette énigme métaphysique « en personne » déclenche un phénomène médiatique majeur… à tel point qu’un procès géant est bientôt organisé contre ce « Coupable Universel ». Car l’humanité, sa Création, estime qu’Il a beaucoup de comptes à lui rendre.


Cet album est paru le 09/09/09.
Il n’y a pas de hasard.

Non, il n’y a pas de hasard, surtout pas dans le merveilleux labyrinthe mental de Marc-Antoine Mathieu.
On va faire simple : cet homme est un génie. Chacune de ses œuvres est l’occasion d’un vaste questionnement, toujours à la limite de la remise en cause, de son médium de prédilection, la bande dessinée. Et au-delà même, de l’art du récit et de la fiction.
Sa série consacrée à Julius Corentin Acquefacques est, par exemple, un éblouissement de toutes les cases, et l’occasion à chaque fois renouvelée de stimuler son intelligence. Et je vous recommande à nouveau chaleureusement le vertige visuel occasionné par l’incroyable 3″.

Avec Dieu en personne, MAM se montre plus sage d’un point de vue graphique. On retrouve son trait habituel, son travail en noir, blanc et nuances de gris, sa manière de camper des visages figés qui s’avèrent étrangement expressifs, la grande variété cinématographique de ses angles. Un style, reconnaissable entre tous, qui peut paraître froid de prime abord, pourtant riche et animé en permanence.
Cette fois, Mathieu se soumet aux limites de ses cases. Il alterne leurs formats, s’offre parfois une pleine page pour des représentations de grandes dimensions (ici un gratte-ciel, là un immense bâtiment en forme de nef pour accueillir le plus puissant des super-ordinateurs), pose là une case étirée sur la longueur de la page, ici une autre en hauteur ; mais, dans l’ensemble, il se cantonne à des cases carrées, étonnement régulières pour un auteur connu pour son habileté à faire sauter cadres et frontières.

Pourquoi ce choix ? Parce que, dans Dieu en personne, tout est davantage dans le propos que dans sa représentation. Autrement dit, pour une fois chez Marc-Antoine Mathieu, le fond prime légèrement sur la forme (alors que, bien souvent, la forme est l’un des sujets du livre).
En décrochant Dieu de son ciel inaccessible, en le rendant banalement incarné (bien que, grâce à différents subterfuges que l’auteur s’amuse à varier, on ne voie jamais son visage), Mathieu s’attaque en effet à un sujet apparemment inépuisable, qui nécessite de ne pas se disperser et de bien accrocher le cerveau.

Tout y passe : philosophie, éthique, économie, marketing, sciences… Un propos aussi dense imposait presque de ne pas y ajouter un bouleversement visuel qui aurait parasité la clarté du propos.
Le dessinateur reste néanmoins créatif, en composant son récit comme un reportage, où différents intervenants prennent la parole à tour de rôle, face caméra – ou plutôt face lecteur, après une ouverture à double détente qui nous invite d’emblée dans un monde de faux-semblants, de manipulation et de mensonges qui est le véritable sujet de la B.D.

Et la foi ? Et Dieu, dans tout ça ?
Rien.
Marc-Antoine Mathieu ne valide aucun propos spirituel, n’affirme aucune foi. Ni prosélyte ni athée, ce n’est pas le sujet.
En balançant le supposé Créateur Suprême dans notre monde, il s’acharne surtout à démontrer à la fois la complexité humaine et la vacuité de ses agitations permanentes. Les échanges improbables du procès (où Dieu confronte notamment un juge à tête d’Hitchcock à ses contradictions enfantines, dans une parodie de psychanalyse hilarante) et la pirouette finale, qui évoque irrésistiblement The Truman Show, valident cet échec en forme de contradiction, et offrent une porte de sortie pleine d’ironie à une histoire qui en est entièrement tissée.

Dieu en personne n’est pas la bande dessinée la plus accessible d’un auteur dont l’œuvre, de manière générale, nécessite un véritable investissement intellectuel de la part de ses lecteurs. Mais quand on s’en donne la peine, la récompense est au bout des cases.


À travers

Haugomat - A travers

 

Tom Haugomat

Éditions Thierry Magnier, 2018

ISBN 9791035201708

184 p., 20€


Voilà un livre que je serais bien en peine de qualifier. Ce n’est pas tout à fait une bande dessinée, bien qu’il raconte une histoire par l’image – et exclusivement par l’image, car il n’y a pas de texte, pas de bulle, rien.
Ce n’est pas non plus un album pour la jeunesse, car son propos est d’une maturité et d’une profondeur qui appellent l’expérience, du genre qu’on acquiert avec l’âge.
Alors, qu’est-ce au juste ? Un exercice graphique ? Quelque chose de nouveau qui n’a pas encore de nom ?

haugomat01Bon, en fait, on s’en fout. Ce n’est pas comme si, par ici, on avait envie de perdre du temps avec les étiquettes et les idées toutes faites. Or, l’idée de Tom Haugomat, merveilleuse, se suffit à elle-même.
À travers, c’est le titre ; c’est aussi le concept du livre. Page de gauche, une scène représentée dans son ensemble, où l’on voit le héros de l’histoire regarder quelque chose à travers un objet – des jumelles, la fenêtre d’une maison ou la vitre d’une voiture, un écran (de télévision, d’ordinateur…), un hublot, une loupe, entre les barreaux d’un lit d’enfant… Vous pouvez compter sur Tom Haugomat pour trouver, à chaque page, un nouvel angle à la fois étonnant et d’une justesse absolue.
Et page de droite, le résultat en gros plan de ce que regarde le personnage.

À quoi sert ce concept ? À raconter, tout simplement, une vie d’homme. De la naissance à la vieillesse, en passant par tous les âges et tous les états de la vie. A chaque page, une date précise d’une année de son existence. Se déroule ainsi l’histoire d’un homme ordinaire, avec ses joies et ses peines, mais aussi d’un individu hors du commun. En effet, le héros d’À travers, adulte, travaille pour la NASA, devient astronaute, ce qui l’amène à vivre des expériences exceptionnelles – qui autorisent l’auteur à multiplier les trouvailles visuelles et les points de vue.

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À la fois minimaliste (servi en seulement quatre couleurs : bleu, noir, rouge, blanc, parfois nuancées) et minutieux, le dessin de Tom Haugomat se niche au creux des étendues de la page, sans en coloniser tout l’espace. Laissant aux blancs, au vide alentour, le soin d’ouvrir la porte à l’imagination et au rêve, tout en resserrant le cadre sur le point de fuite fixé par le regard du personnage.
Le résultat est follement poétique et incroyablement émouvant. On s’y retrouve, on y cueille des échos de notre propre vie ; on parcourt aussi des moments marquants de l’Histoire récente – l’explosion de Challenger en 1986 (j’avais huit ans mais je m’en souviens avec une netteté foudroyante) ou les attentats du 11 septembre, par exemple.

Une escapade sublime, signée d’un illustrateur de 35 ans qui n’a pas fini de faire parler de lui et de son trait déjà reconnaissable entre tous.

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Le Quatrième mur, de Horne, Corbeyran & Chalandon

Signé Bookfalo Kill

En explorant les archives du blog, je me suis aperçu avec stupeur que je n’avais pas écrit de chronique sur Le Quatrième mur, le magnifique roman de Sorj Chalandon – alors même que cet auteur figure parmi mes préférés de la littérature française contemporaine, et que ce livre m’avait bouleversé d’une rare manière.
L’adaptation en bande dessinée signée Corbeyran au scénario et Horne au dessin tombe donc à point nommé pour réparer cet oubli, d’autant que le duo a très joliment travaillé pour rendre justice au roman de Chalandon.

chalandon-corbeyran-horne-le-quatrieme-murVoilà l’histoire. Samuel Akounis, metteur en scène juif grec qui a dû fuir son pays à la suite du coup d’Etat de 1967 ayant établi la dictature des colonels, porte un grand rêve de théâtre : faire jouer Antigone, de Jean Anouilh, sur une scène de guerre. Au début des années 1980, il est au moins un lieu où transporter cette utopie paraît évident, c’est le Liban ; déchiré entre les multiples confessions et populations qui l’habitent, le pays brûle d’une guerre qui semble insoluble – mais, pour Sam, ce serait alors pousser l’utopie encore plus loin, en demandant à un membre de chaque camp ennemi d’incarner un personnage de la pièce et de faire triompher tous ensemble sur scène l’entente et la paix, même pour deux heures seulement.
Miné par un cancer, Sam doit pourtant renoncer, mais il demande à Georges, un ami français, de réaliser son rêve à sa place. Marié et jeune père de famille, Georges accepte la mission, sans imaginer une seconde jusqu’où elle l’emmènera…

Parlons d’abord de l’adaptation scénaristique, aussi fidèle que possible au roman de Chalandon – presque un peu trop, d’ailleurs, puisque Corbeyran reprend régulièrement des extraits du texte original, glissant ça et là et des pavés un peu longs, un peu trop narratifs, sans que cela nuise pour autant à la fluidité du récit. Certaines scènes ont également été raccourcies ou ont disparu, mais c’est là le travail indispensable de toute adaptation, et à aucun moment l’intrigue ne perd en compréhension et en complexité.

Puisque Corbeyran a rempli sa part du contrat, voyons maintenant comment Horne et ses crayons ont entrepris de donner une autre perspective à l’histoire de Chalandon – car c’est bien tout l’enjeu d’une adaptation d’un roman en B.D., sinon à quoi bon ? Le noir et blanc (et toutes ses nuances de gris) se prête en tout cas très bien à ce récit, dont il adoucit quelque peu la dureté ; de même que le trait de Horne, pas forcément hyper réaliste dans sa manière de dessiner les personnages, mais à qui il prête néanmoins une identité forte et beaucoup de caractère.
Chaque page affiche six cases au maximum, aérant le récit et laissant la place aux longs dialogues ou aux extraits puisés dans le roman de Chalandon. Et il faut saluer certains choix d’ellipse, comme la représentation du massacre des camps de Sabra et Chatila, limitée à une seule page – là où le romancier, témoin direct de cette scène apocalyptique, s’étendait beaucoup plus. Incarner visuellement l’horreur étant tout de suite sujet à caution, les quelques cases crayonnées par Horne suffisent largement et écartent tout risque de voyeurisme ou d’horreur inutile.

Si rien ne peut remplacer la lecture puissante et profondément émouvante du roman, cette adaptation de Horne et Corbeyran est une jolie réussite, honnête par rapport à l’original. De quoi donner envie de découvrir l’œuvre de Sorj Chalandon ? Ce ne serait pas la pire des conclusions !

Le Quatrième mur, de Corbeyran (scénario) et Horne (dessin)
D’après le roman de Sorj Chalandon
Éditions Marabulles, 2016
ISBN 978-2-501-11468-4
136 p., 17,95€


Nobody : « Soldat inconnu » (Saison 1, Épisode 1), de Christian de Metter

Signé Bookfalo Kill

Montana, 2007. Appelé sur les lieux d’un crime, un officier de police trouve l’assassin couvert de sang, assis à une table, en train de boire tranquillement devant le cadavre de sa victime.
Un an plus tard, la psychologue Beatriz Brennan est chargée de réaliser une nouvelle expertise du meurtrier, qui reconnaît son crime et réclame la peine de mort. Parvenant à le mettre en confiance par sa franchise et son intérêt, elle le convainc de raconter son histoire. Ce qui nous ramène longtemps en arrière…

de-metter-nobody-s01e01Il est toujours difficile de juger une œuvre quand elle n’est qu’une partie d’un tout – et là, en l’occurrence, la toute première partie d’un ensemble qui s’annonce vaste, puisque ce volume est le premier de quatre tomes qui constitueront seulement la première saison de Nobody. Le projet de Christian de Metter paraît donc ambitieux, ce que cette ouverture souligne en s’avérant dense et complexe. Je n’en dis pas plus volontairement, d’abord pour vous laisser le plaisir de suivre le récit proposé par le dessinateur-scénariste, ensuite parce que je ne suis pas certain que ces premières pages ne recèlent pas déjà quelques fausses pistes et autres mensonges savamment orchestrés… Normal, après tout, on est clairement dans une ambiance polar, genre dans lequel l’auteur a déjà brillé.

Ce que je peux affirmer en revanche, c’est le plaisir pris à retrouver le superbe travail graphique de Christian de Metter, que j’avais déjà admiré notamment grâce à son adaptation magistrale de Shutter Island, le roman de Dennis Lehane. Il joue avec un talent fou des nuances et des spectres de couleurs, faisant baigner l’ensemble de la B.D. dans des superbes teintes de vert ou d’ocre, plongeant les scènes de prison dans une semi-obscurité où éclate comme une menace permanente la combinaison orange du criminel. Il fait preuve par ailleurs d’un don tout cinématographique pour le découpage, faisant varier la taille, le nombre et la disposition des cases en fonction de ses besoins de mise en scène (quand il ne vire pas purement et simplement les cases, d’ailleurs), qui lui permettent de glisser de magnifiques plans de coupe ou des gros plans beaucoup plus éloquents que de longs dialogues.

Bref, ce « Soldat inconnu » constitue l’excellent début d’une série au long cours, dont on espère que les prochains tomes se succèderont sans trop tarder, car on brûle de connaître la suite – comme dans toute série qui se respecte, en somme !

Nobody : « Soldat inconnu », saison 1 épisode 1/4, de Christian de Metter
Éditions Soleil, coll. Noctambule, 2016
ISBN 978-2-302-05388-5
74 p., 15,95€


Hiver à Sokcho, d’Elisa Shua Dusapin

Signé Bookfalo Kill

Née d’un père français qu’elle n’a jamais connu et d’une mère coréenne, une jeune femme voit un jour débarquer dans la pension de famille où elle travaille un auteur de bande dessinée originaire de Normandie. Nous sommes à Sokcho, et un hiver rude s’installe sur cette petite ville portuaire à soixante kilomètres de la Corée du Nord. Dans ce théâtre hostile, deux trajectoires solitaires vont se croiser et tenter de se comprendre…

dusapin-hiver-a-sokchoVoici l’une des jolies surprises de cette rentrée littéraire qui, faute d’être écrasée par une poignée de noms célèbres ou de romans ultra-médiatisés (et tant mieux qu’il en soit ainsi), laisse décidément de la place pour les découvertes singulières. Franco-coréenne comme sa narratrice, Elisa Shua Dusapin propose à 24 ans un premier roman plein de charme et de mystère, qui repose sur peu de choses et existe avant tout dans ses silences et ses non-dits.
Dans le récit de cette rencontre louvoyante entre deux personnalités que beaucoup de choses opposent, mais qui vont pourtant se rapprocher, on peut retrouver un peu de l’atmosphère de Lost in Translation, le très beau film de Sofia Coppola. À la valse hésitation des sentiments entre une jeune femme et un homme plus âgé, Hiver à Sokcho ajoute néanmoins les différends culturels séparant un Occidental et une Orientale ; et se montre plus rude dans les relations entre les personnages, qui s’affrontent plus souvent qu’ils ne s’approchent (voir surtout les rapports conflictuels entre la narratrice et sa mère ou son petit ami).

Bien que joliment menée, cette histoire s’avèrerait finalement assez insignifiante si le style d’Elisa Shua Dusapin ne la sublimait pas. Avec une maîtrise remarquable et un sens du rythme très particulier, la jeune romancière distille au fil de chapitres souvent courts et de phrases tout aussi brèves une somme pointilleuse de petits détails qui font la différence. Elle excelle dans les décors, les paysages, les attitudes, qu’elle croque en quelques mots judicieusement choisis, tout comme ses personnages subtilement incarnés. Le texte se nourrit de charnel, d’organique, aussi bien dans la tenue des corps (surtout celui de la narratrice) que dans la rapport à la matière – les poissons et crustacés que cuisine la mère de l’héroïne, la relation du dessinateur français au papier sur lequel il travaille…
Elisa Shua Dusapin instaure également avec brio l’atmosphère très particulière de Sokcho, ville pétrifiée par le froid et la neige, exotique pour le lecteur français à qui elle semble pourtant familière, tant la romancière parvient à la fois à en saisir la singularité coréenne et à en tirer un tableau universel.

Belle réflexion sur l’art (le dessin occupe bien sûr une place importante dans l’histoire), mais aussi la solitude, l’incompréhension, la cruauté ordinaire, Hiver à Sokcho est un très beau début en littérature pour une romancière que l’on sera enchanté de retrouver prochainement, car ce premier livre est une promesse qui mérite d’être tenue à l’avenir. Rendez-vous est pris !

Hiver à Sokcho, d’Elisa Shua Dusapin
Éditions Zoé, 2016
ISBN 978-2-88927-341-6
140 p., 15,50€


Josephine Baker de Catel et Bocquet

catel-bocquet-josephine-bakerJ’avais adoré Kiki de Montparnasse ou Olympe de Gouges, que le duo a écrit il y a quelques années déjà. Il y avait fort à parier que Joséphine Baker allait m’enchanter tout autant.

Catel a vraiment un sacré coup de crayon et cette biographie, toute de noir et de blanc, retrace la vie de la plus grande artiste noire américaine (puis française!) du 20ème siècle. Son enfance misérable, son éclosion puis sa gloire avant la déchéance. Un destin dont les Américains sont friands.

Seulement, retracer une vie de 69 ans en 460 pages, c’est difficile. Et il arrive parfois que l’on passe d’une vignette à l’autre en sautant plusieurs jours voire semaines et c’est difficile à suivre.
Les biographies en fin d’ouvrage sont en revanche les bienvenues. On ne sait pas toujours qui est qui pour les personnes les moins connues citées dans le livre et les bios sont très détaillées, très intéressantes.

En bref, encore un très bon travail de Catel et Bocquet avec la mise en lumière d’une femme extraordinaire, à la vie hors norme, tout comme les deux héroïnes de leurs deux précédents ouvrages.

Un livre à lire, à offrir, pour se remémorer cette reine du music-hall, cette grande dame de la Résistance, cette optimiste acharnée, qui recherchait le bonheur à tout prix.

Joséphine Baker de Catel et Bocquet
Éditions Casterman, 2016
9782203088405
563 p., 26,95€

Un article de Clarice Darling


Zaï zaï zaï zaï, de Fabcaro

Signé Bookfalo Kill

Fabcaro est complètement dingo. Et tant mieux, parce que Fabcaro et dingo riment aussi avec rigolo. De toute façon, que pouvait-on attendre d’autre d’une bande dessinée intitulée Zaï zaï zaï zaï ?

Fabcaro - Zaï zaï zaï zaïJe ne vais pas me lancer dans un résumé, parce que ce serait impossible, mais je peux tout de même vous raconter comment ça commence : voilà notre héros, un dessinateur de B.D. (tiens tiens) prénommé Fabrice (tiens tiens) qui se présente à la caisse de son supermarché pour régler ses achats. La caissière lui demande s’il a la carte du magasin, il s’aperçoit qu’il l’a oubliée chez lui. Le vigile intervient… et tout dégénère à grande vitesse. Menacé d’une roulade arrière par le vigile courageux qui n’écoute que son devoir, le dessinateur prend la fuite, devient l’homme le plus recherché du pays et celui qui alimente toutes les conversations. Parce que ne pas avoir sur soi la carte du magasin, sous le prétexte fallacieux qu’on a changé de pantalon, ça en dit long sur ce dont est capable un individu pareil…

C’est là que la B.D. échappe à tout contrôle comme à toute tentative de résumé. Avec un flegme métronomique, Fabcaro enchaîne des strips d’une ou deux pages, alternant les étapes de la fuite du héros avec les commentaires de différentes personnes : spécialistes sur plateaux télé, piliers de comptoir au bistrot, gendarmes bas de plafond, journalistes… Des chanteurs « engagés » se réunissent pour interpréter ensemble un hymne (« La tolérance, c’est toi, c’est moi ») en l’honneur du fuyard, une institutrice interroge ses élèves sur les principes de tolérance et les valeurs de la République en empêchant un enfant prénommé Malek de répondre – et ainsi de suite. C’est difficile à évoquer en quelques lignes, mais croyez-moi sur parole si je vous dis que c’est très drôle !

Fabcaro égratigne joyeusement tout ce qui fait notre (pas toujours si) beau pays, jouant de l’absurde et du décalage entre des situations extrêmes et un ton impassible (renforcé par un dessin souvent statique et des cases répétitives, à la manière de Bastien Vivès dans les recueils thématiques tirés de son blog), pour appuyer une critique impitoyable qui passe d’autant mieux qu’elle est hilarante.
Bref, à 13 euros, ça sent le beau cadeau pour tous les potos. Ce qui rime aussi avec dingo, rigolo et Fabcaro. Ça tombe bien, non ?

Zaï zaï zaï zaï, de Fabcaro
Éditions Six pieds sous terre, 2015
ISBN 978-2-35212-116-9
72 p., 13€


Le Château des étoiles – 1869 : la conquête de l’espace vol.1, d’Alex Alice

Signé Bookfalo Kill

En 1868, la révolution industrielle bat son plein, et les hommes sont lancés dans une quête effrénée au-delà de toutes les limites connues. Partie en ballon à la recherche de l’éther qu’elle croit fermement pouvoir capturer dans l’infini du ciel, Claire Dulac y perd la vie, laissant derrière elle son mari Archibald, un ingénieur reconnu, et leur fils Séraphin, collégien rêveur qui a hérité de sa mère une fascination pour les aventures aériennes.
Un an plus tard, une lettre mystérieuse promet au professeur Dulac de lui restituer le carnet de Claire, où elle a noté ses dernières observations le jour de sa disparition, en échange d’un rendez-vous secret. A la suite de quelques péripéties aussi dangereuses qu’imprévues, des individus menaçant s’intéressant de près aux travaux de la scientifique, Séraphin se retrouve involontairement embarqué avec son père sur la trace des rêves de sa mère…

Alice - Le Château des étoiles - 1869 la conquête de l'espace t.1Initialement paru en trois journaux prenant la forme de fac-similés de gazettes d’époque, Le Château des étoiles revient en format classique, gagnant en côté pratique ce qu’il perd fatalement en originalité. Mais la première partie de cette série qui comptera deux tomes (en tout cas pour l’année 1869) mérite à elle seule largement le détour pour se réjouir de la voir publiée de la sorte.

Alex Alice réussit ici une très jolie bande dessinée d’aventure, à la croisée de Jules Verne et de Hayao Miyazaki (rien que par le titre, difficile de ne pas penser au Château dans le ciel du maître japonais). De ces auteurs majeurs du genre, on retrouve chez le dessinateur-scénariste la fascination pour les nouvelles technologies, version steampunk, un art du récit rythmé et ébouriffant, et des personnages hauts en couleur. Il y ajoute des références historiques subtilement utilisées, faisant de l’expansion allemande sous la conduite de l’ombrageux Bismarck l’un des enjeux souterrains du récit, et de Louis II de Bavière, le roi fou au château insensé, un très beau héros…

Si certaines expressions de visage, notamment celles comiquement outrancières du jeune Hans, peuvent aussi évoquer de loin le même Miyazaki, le style visuel d’Alex Alice impose sa propre identité, beaucoup plus européenne, très loin du trait de l’illustre mangaka. Il n’en est pas moins très cinématographique, avec son montage rapide, ses nombreuses variations de plans qui alternent brèves cases d’action ou de transition, et de grandes planches décoratives, aussi belles que spectaculaires. Les couleurs pastel apportent des nuances élégantes, mélange de douceur nostalgique et d’ambiance rêveuse qui ne nuit en rien à l’action et à l’humour animant le récit à bon escient.

Bref, une B.D. assez classique mais réussie, qui plaira à des lecteurs de tous âges grâce à son mélange d’aventure et de documentation aussi intéressante qu’abordable. La suite paraîtra à nouveau en trois gazettes avant d’être publiée en un seul volume. On a hâte de savoir où le vent portera Séraphin et ses amis !

Le Château des étoiles – 1869 : la conquête de l’espace vol.1, d’Alex Alice
  Éditions Rue de Sèvres, 2014
ISBN 978-2-36981-013-1
62 p., 13,50€

P.S. : Belle chronique également chez l’ami Fred sur 4 de couv‘ !


Métropolis t.1, de Lehman, de Caneva & Martinos

Signé Bookfalo Kill

Voilà le genre de projet ambitieux qui me plaît beaucoup, mélangeant avec audace et adresse les genres, les époques et les références, pour un résultat qui mêle le tout en une superbe réinvention.

Lehman, de Caneva & Martinos - Métropolis t.1Le premier volume de Métropolis, série de bande dessinée annoncée en quatre tomes paraissant au rythme d’un par semestre, pose rapidement les bases d’un thriller uchronique : nous sommes en 1935, la Première Guerre mondiale n’a pas eu lieu ; au contraire, l’Europe vit en paix depuis soixante-dix ans. La France et l’Allemagne, ex-ennemis héréditaires, partagent le même territoire, l’Interland, dont Métropolis est la capitale, gigantesque ville sans cesse en mutation, faite de gratte-ciels, de bâtiments et de monuments vertigineux.
Au cœur de la foule insouciante, l’inspecteur Gabriel Faune est l’un des rares à suspecter que les choses ne sont pas aussi idylliques. Alors, quand un attentat aveugle frappe soudain la cité, il n’est guère surpris de découvrir la trace d’une violence souterraine et terrifiante, qui pourrait bien ébranler toutes les bases de la civilisation…

L’histoire en elle-même est séduisante, elle le devient d’autant plus lorsqu’on y voit apparaître nombre de personnages réels, tels Freud, Aristide Briand, Winston Churchill, Louise Brooks, ou fictionnels, dont Hans Beckert et le commissaire Lohmann lancé à ses trousses. Les références culturelles, notamment cinématographiques (M le Maudit donc, et bien sûr Métropolis de Fritz Lang), loin d’être des gadgets, nourrissent autant la trame que le cadre de l’histoire, donnant à la cité imaginée par Serge Lehman, dessinée par Stéphane de Caneva et colorisée par Dimitris Martinos, une apparence à la fois historique et moderne, entre l’intemporel et le futuriste, labyrinthe qui crève le ciel et trempe profondément ses racines dans un mal encore indéfini mais très inquiétant.

Seule petite réserve personnelle, si les teintes un peu froides ou pastel des couleurs m’ont beaucoup plu, j’ai trouvé l’expressivité des personnages parfois un peu limitées, notamment sur certains gros plans. Rien de choquant néanmoins, cela relève plutôt du détail et c’est une remarque totalement subjective, pas technique.
Pour le reste, le récit est porté par un dynamisme discret mais intelligent, qui transparaît dans les nombreuses variations sur la taille et la disposition des cases, allant de suites « classiques » (six cases carrées par page) à des doubles pages envahies par une seule image en passant par des diagonales ou le passage en grisé pour des cases de souvenirs aux bords estompés. Du mouvement sans tomber dans la frénésie : le récit prend son temps pour avancer et laisse toute leur place aux détails.

Ce premier tome ayant posé beaucoup de questions et s’achevant sur un cliffhanger intriguant, j’attends donc la suite avec impatience ! Sans parler d’une envie toute neuve de m’intéresser aux autres projets scénarisés par Lehman, notamment Masqué et la Brigade Chimérique… à suivre !

Métropolis t.1
Scénario : Serge Lehman / Dessin : Stéphane de Caneva
Couleurs : Dimitris Martinos / Couverture : Benjamin Carré
Éditions Delcourt, 2014
ISBN 978-2-7560-4024-0
96p., 15,95€


In God we trust de Winshluss

godComme pour Golgotha Picnic de Rodrigo Garcia, j’imaginais déjà les extrémistes faire des manifs dans les librairies pour interdire la vente d’In God we trust. Finalement, il n’en est rien, heureusement.

J’avais aimé, bien que trouvé parfois un peu gore, le Pinocchio que Winshluss nous avait servi il y a quelques années de cela. Et il remet le couvert avec Dieu, sa nouvelle idole déchue.

Dans la Bible version Winshluss, Dieu est un type alcoolique, un brin timide avec les filles, mais qui séduira tout de même la plus canon des demoiselles, Marie. Leur rejeton, Jésus, est un pauvre type totalement dépressif qui voue un culte à son père. Le meilleur ami de Dieu, c’est Gabriel, un ange baba-cool qui ne fume pas que des nuages. Saint-Pierre est le vigile du night-club Paradise et Lourdes, un parc d’attraction high-tech avec son spectacle « Bernadette on ice » (j’avoue, j’ai ri)

Personnellement, je n’aime pas trop le dessin de Winshluss, qui me fait penser à celui de Crumb. Mais j’ai aimé les différents formats (notamment, le détournement des images pieuses), l’univers religieux-déconnant et les extraits choisis (certes, ultra-connu, mais parce que s’il avait fallu dessiner toute la Bible, 5 ans de travail n’aurait pas suffit!)

Bref, un ouvrage radicalement anti-clérical, parfois un peu gras et potache, mais qui saura faire rire et qui marquera bien plus que la Genèse, revisitée par Crumb

In God we trust de Winshluss
Editions Les Requins Marteaux, 2013
9782849611494
105p., 25€

Un article de Clarice Darling.


Une histoire d’hommes, de Zep

Signé Bookfalo Kill

Jusqu’en 1995, les Tricky Fingers étaient un jeune groupe français prometteur. Invité à Londres, dans une émission culte, le quatuor ne passera pourtant pas à l’antenne, le batteur faisant un mauvais trip au mauvais moment. Seul Sandro, le chanteur et leader charismatique de la formation, sort indemne de cette affaire. Il devient une immense star, tandis que ses anciens acolytes retournent à l’anonymat – Jibé travaille dans le surgelé, Franck dirige un restaurant et Yvan, le meilleur ami de Sandro, reste bloqué à ce stade de sa vie, surtout qu’Annie, son ex, est partie avec Sandro.
Dix-sept ans plus tard, les quatre amis se retrouvent tous ensemble pour la première fois à l’invitation de la rock-star, dans son gigantesque manoir. L’occasion de faire le point sur leurs existences, de se remémorer le bon vieux temps, mais aussi de solder quelques comptes…

Zep - Une histoire d'hommesRock’n’roll, sexe et drogue, amitié et trahison, célébrité ou rendez-vous manqué avec la gloire. Le refrain est connu, n’attendez pas de Zep la moindre révolution sur le sujet. Son histoire d’hommes reste dans les clous et ne cherche d’ailleurs pas à surprendre le lecteur.
C’est ailleurs que l’alchimie se réalise. Difficile à dire où et comment, en fait. Les personnages sont attachants en dépit des clichés qui les constituent en partie – le batteur bourrin, le bassiste discret, le chanteur charismatique… Le dessinateur parvient à leur insuffler quelque chose de personnel, d’intime, qui rend leurs retrouvailles drôles, touchantes, en un mot : justes.

Le découpage reste sage, trois cases par ligne au maximum, entrecoupées par des cases larges qui détaillent souvent un paysage, une ambiance, attrapent tous les personnages dans le cadre. Zep joue également avec des couleurs dominantes, toujours pastel, en fonctionnant par séquence : à chaque changement, une nouvelle teinte qui imprègne la scène. Le choix n’a pas forcément de sens, la couleur choisie ne reflète pas, en tout cas pas de manière flagrante, l’humeur des situations – et pourtant, là encore, cela fonctionne, créant des transitions à la fois fluides et évidentes.

Oui, Une histoire d’hommes demeure un peu pour moi une énigme. Si j’essaie de l’analyser, de la décortiquer, j’en vois la simplicité, les traits parfois un peu grossiers, les défauts (notamment dans la représentation des personnages féminins). Mais en la lisant sans réfléchir, j’en apprécie l’émotion, la tendresse et la douleur, la manière dont Zep saisit en douceur la sensibilité de ses héros, et je marche à fond.
Comme quoi, parfois, il vaut mieux débrancher le cerveau et laisser parler l’instinct. Au bout du compte, cela permet d’apprécier à leur juste valeur certains jolis rendez-vous.

Une histoire d’hommes, de Zep
Éditions Rue de Sèvres, 2013
ISBN 978-2-36981-001-8
62 p., 18€


Tyler Cross, de Nury & Brüno

Signé Bookfalo Kill

Tyler Cross est un gangster, spécialisé dans les braquages. Un dur, un vrai de vrai. Sans foi ni loi, une machine à exécuter contrats et hommes sans pleurer sur quiconque. Di Pietro, un vieux mafieux sicilien, l’engage pour récupérer 20 kilos de cocaïne appartenant à son filleul. Commencée en fanfare, la mission tourne mal : Cross perd sa comparse et amante C.J. dans la bataille, avant de se retrouver paumé en plein désert, la dope sous le bras.
Il tombe alors sur un vieux garagiste aigri, rongé de haine à l’idée que sa fille, Stella, se marie le lendemain avec William, l’un des trois fils de Spencer Pragg, qui tient la ville du coin dans son poing avec ses deux autres rejetons, l’un shérif et l’autre banquier. Avec Tyler Cross dans les parages, nul doute que la noce a toutes les chances de mal tourner…

Nury & Brüno - Tyler CrossEntre le film noir et le western, la bande dessinée de Nury et Brüno est une superbe réussite à tous points de vue. Il y a d’abord le dessin de Brüno, tranchant et énergique, qu’une mise en image empruntant volontiers aux codes cinématographiques – enchaînement de petites cases pour les actions rapides, cases allongées évoquant le Cinémascope – rend hyper dynamique, bien aidé en cela également par les couleurs flamboyantes de Laurence Croix.
Proches de la caricature, ses personnages acquièrent leur personnalité dès leur première apparition, à commencer par Tyler Cross, dont le visage au front masqué par les bords du sacro-saint feutre de truand est souvent réduit à la plus simple expression de ses traits anguleux, assortis du trait fin d’une bouche qui ignore le sourire. Un bel hommage au genre autant qu’une réappropriation parfaitement assimilée.

Rien à redire côté intrigue non plus. La noirceur de l’histoire imaginée par Fabien Nury (auteur de l’excellente série Il était une fois en France) est assumée jusqu’à son terme, les balles pleuvent et les cadavres tombent innombrables, les méchants sont ignobles, les victimes encaissent un maximum, l’amour effleure le héros sans le toucher vraiment, et les rebondissements se multiplient dans un récit au rythme soutenu de bout en bout.

Tyler Cross est une aventure qui sent la poussière et le sang, vibre de bravoure et de haine, froide et implacable comme le crotale qui hante ses pages. Bref, c’est un excellent polar dessiné, jubilatoire dans son genre, donc à ne pas rater pour les amateurs !

Tyler Cross, de Nury (scénario) & Brüno (dessin)
Éditions Dargaud, 2013
ISBN 978-2-205-07006-4
92 p., 16,95€

Bonus : retrouvez dans Télérama une interview très instructive des deux auteurs, qui expliquent la réalisation de trois planches clefs de la bande dessinée.


James Joyce, l’homme de Dublin, d’Alfonso Zapico

james-joyceAlfonso Zapico s’attaque à un monstre de la littérature anglophone, James Joyce, l’auteur des Gens de Dublin et de Finnegans Wake, sans oublier Ulysse. Le dessinateur admire l’auteur, ça se ressent à chaque page. Peut-être est-ce parce qu’Ulysse est inadaptable en bande-dessinée que Zapico s’en est pris à la vie de Joyce? Si le dessin est sobre, tout de noir et nuances de gris, l’histoire décrypte la vie de ce génie, de ces premiers vagissements à sa mort. Parfois même dans des détails qui peuvent sembler insignifiants.

J’imagine un travail titanesque en amont!  Zapico a voulu être le plus fidèle possible à la vie de l’écrivain. Si j’ai aimé la façon dont le personnage est traité, sans être enjolivé, sans mensonge, j’ai eu l’impression de passer d’un évènement de sa vie à un autre, d’un personnage à un autre de façon très superficielle. Certes, c’est de la bande dessinée, on ne peut pas s’appesantir pendant des pages et des pages sur un personnage, mais c’est la sensation que j’ai eu en refermant l’ouvrage. Pourtant, le livre contient 220 pages, ce qui est assez conséquent! J’aurais aimé en savoir plus sur l’écrivain, ses amitiés, sa vie de famille…  James Joyce, l’homme de Dublin est un très bon moyen de découvrir Joyce, de mettre le pied à l’étrier et de commencer à lire Finnegans Wake!

James Joyce, l’homme de Dublin d’Alfonso Zapico
Editions Futuropolis, 2013
9782754808934
239p., 27€

Un article de Clarice Darling.


Hero Corp t.1 : Les Origines, de Simon Astier, Marco Failla & Olivier Héban

Signé Bookfalo Kill

Bon, les amis, cette fois, j’aime autant vous prévenir que c’est le fan qui va s’exprimer. De toute façon, la situation est assez simple : soit vous connaissez déjà Hero Corp, vous faites partie des irréductibles qui défendez avec acharnement le droit à l’existence de cette série, et vous êtes déjà prêt à être convaincu ; soit vous en avez entendu parler, ça vous titille depuis un moment de vous y intéresser, et alors vous n’avez plus qu’à plonger ; soit vous en ignorez tout, et alors il serait temps de s’y mettre.

Astier & Failla - Hero Corp t.1 - Les originesPour résumer à l’intention de tous, Hero Corp est à l’origine une série télé conçue, réalisée et interprétée par Simon Astier, connu auparavant pour son rôle d’Yvain dans Kaamelott, la série de son grand demi-frère Alexandre. On y découvre l’existence de super-héros, qui vivent reclus dans différents coins du monde – dont un village perdu en France, où se déroule la première saison -, d’autant plus soucieux de leur confidentialité que leurs pouvoirs se sont singulièrement émoussés. Le retour de The Lord, l’un de leurs plus féroces ennemis, pousse les anciens à faire appel à John, un jeune homme qui ignore tout d’eux, et encore plus qu’il est lui-même, potentiellement, un super-héros – et pas n’importe lequel : le plus important peut-être de tous…
Sur un mode comique, limite parodique, servi par des vannes et des dialogues hilarants qui portent le sceau Astier (apparemment c’est un don génétique de leur famille), Simon raconte l’apprentissage de John et le retour des forces du mal, avec une évolution remarquable en terme de rythme, d’action et d’efficacité entre une première saison cheap mais rigolote, et une deuxième beaucoup plus léchée, drôle et spectaculaire.

Je ne vais pas m’éterniser sur l’histoire de la série télé, arrêtée au bout de deux saisons puis enfin reconduite cette année (le tournage vient de débuter), grâce au soutien inconditionnel des fans. Ce n’est pas le sujet et tout est sur le Net. Parlons plutôt de la B.D. qui vient de sortir, et qui montre une autre facette du talent de Simon Astier, ici scénariste, ainsi que la manière étendue dont il maîtrise son univers.
Il nous ramène en 1985, quand les super-héros agissent encore au grand jour et protègent le monde. Une position fragilisée par l’arrestation de Captain Québec, l’un des meilleurs d’entre eux, pour corruption et abus de pouvoirs, et aussi par le chaos semé dans Montréal par Ethan Grant, un ancien super-héros qui a basculé du côté obscur. Sans compter la montée, dans l’ombre, d’un mal ancien et terrifiant, qui s’intéresse beaucoup à un enfant qui vient de naître : un certain John…
Pour lutter contre la contestation et tenter de se défendre, Neil Mac Kormack propose la création d’une agence d’Etat : Hero Corp…

Quand Simon Astier a annoncé sa volonté de raconter les origines d’Hero Corp sous forme de comics, j’ai eu très peur de voir ce que ça allait donner, je l’avoue. Je craignais un résultat à la française, soit « je copie les Américains mais sans le savoir-faire ni le talent et du coup c’est tout nul ». Alors, certes, je ne suis pas un spécialiste des comics, mais pour moi, Astier a réussi son coup.
Avec Marco Failla au dessin et Olivier Héban à la colorisation, il nous offre un nouvel objet hybride, tout à fait dans son style, qui respecte les codes des comics en terme de traits, de couleurs et de mise en page (disposition irrégulière des cases, petites cases intégrées à des grandes planches, etc.) Et en même temps, loin de se prendre au sérieux, Simon Astier a su garder le ton Hero Corp d’origine, mélange de bonnes vannes – cf. le prologue, très marrant -, de personnages foutraques et d’héroïsme.

Comment le tout fonctionne, cela reste un mystère. Mais ce qui est sûr, c’est que Simon Astier est largement au niveau de l’attente des fans. En ce qui me concerne, je l’espérais mais n’imaginais pas me régaler autant. On apprend plein de choses qui éclairent la série (ce qui est arrivé à Théodore, comment Neil Mac Kormack est devenu directeur de l’Agence), tout en préservant encore beaucoup de zones d’ombre, et pour la suite du comics et pour celle de la série.
Mieux, ce premier tome de la B.D. est, je pense, une excellente porte d’entrée à l’univers Hero Corp pour qui ne connaît rien de la série. Tout en semant des références et des clins d’œil (l’apparition de Doug… qwwwouik !!!) qui réjouiront les connaisseurs, Astier raconte une histoire qui existe à part entière et peut embarquer un néophyte dans son univers.

Bref, c’est du bon, du très bon, à lire et à relire en attendant la diffusion de la saison 3 !

Hero Corp t.1 : Les Origines
Scénario : Simon Astier / Dessin : Marco Failla / Couleurs : Olivier Héban
Illustration de couverture : Olivier Péru
Éditions Soleil, collection French Comics, 2013
ISBN 978-2-302-02346-8
95 p., 17,95€

Vous voulez en savoir plus sur l’univers Hero Corp ? Allez voir par ici : http://www.herocorpfrance.com


La Bande dessinée, de Bastien Vivès

Signé Bookfalo Kill

Bon, maintenant, vous connaissez le principe, je ne vais donc pas m’étendre pendant des heures sur ce sixième et dernier opus de la série tirée du blog de Bastien Vivès. Sinon pour dire que je l’ai trouvée beaucoup plus sympathique et plus cohérent que le précédent sur La Guerre, constituant une conclusion logique et amusante à cette suite de publications.

Vivès - La Bande dessinéeÉvidemment, le sujet est davantage fait pour lui également, même si je craignais de le voir tomber trop souvent dans la private joke. Dans l’ensemble, il n’en est rien, et le premier strip donne d’ailleurs le ton : une mère consulte un médecin car elle craint que son fils soit retardé ; le praticien la rassure plus ou moins en lui apprenant que sa maladie consiste à faire de la B.D., activité sans danger même si elle peut avoir de sérieuses conséquences sociales…
On est bien dans le ton Vivès, sarcastique et distancié, mais accessible à tous, y compris aux gens qui ne sont pas familiers avec les codes du petit monde de la bande dessinée. Les connaisseurs seront peut-être plus sensibles que les autres aux parodies de séances de dédicaces (« Dédicace 20 ans », « Belgique »), et encore, cela reste drôle sans connaître le contexte.

La Bande dessinée contient en outre plusieurs strips qui caricaturent joyeusement certains aspects du Neuvième Art. Ainsi des comics, dans les conseils d’écriture de Brad (« Comics » et « Le gag »), qui trouvent un écho irrésistible à la dernière page du livre (« Festiblog »), ou dans les aventures délirantes de Flashman. Même chose avec les obsessions thématiques de certains auteurs (« Guerre mondiale ») et la maniaquerie forcenée des collectionneurs (« Astérix »).

Le plus frappant dans ce volume, c’est le sens de l’auto-parodie dont fait preuve Bastien Vivès. Il se met régulièrement en scène, et souvent en horrible personnage, arrogant et méprisant (« Lausanne », « Littérature », « Interview blog »), quand il ne se moque pas carrément de son œuvre (« Dédicace 20 ans », « Ciné »). Il joue ainsi de son image de sale gosse, ce qui ne manquera pas d’exacerber l’agacement de ceux qui le détestent déjà, autant que le soutien de ses fans de plus en plus nombreux.
Bref, le garçon est malin !

La Bande dessinée, de Bastien Vivès
Éditions Delcourt, collection Shampooing, 2013
ISBN 978-2-7560-2992-4
188 p., 9,95€


Mais qui veut la peau des ours nains ?, d’Emile Bravo

Signé Bookfalo Kill

J’ai déjà eu le plaisir de vous le dire ICI (et aussi ), Émile Bravo fait des bandes dessinées pour les enfants et il les fait bien. Destinée à de très jeunes lecteurs (à partir de 7 ans, voire avant pour les bons lecteurs dès le CP), la saga des ours nains est une autre preuve de son talent. Avec l’humour et l’intelligence qui le caractérise, Bravo y recycle de nombreux contes célèbres, dont il nourrit les intrigues de ses albums pour en tirer une histoire originale.

Par exemple, dans Mais qui veut la peau des ours nains ?, quatrième opus de la série, les sept ours nains sont tellement hypnotisés par la « boîte magique » (la télévision, qu’ils ont découverte dans l’épisode précédent) qu’ils en oublient de faire quoi que ce soit, surtout d’aller chercher à manger dans la forêt. Du coup, Blanche-Neige, qui vit avec eux, en a marre de faire la bonniche, et décide d’aller voir ailleurs si le Prince Charmant y est.
Un peu plus loin, on croise Peau d’Âne, Barbe Bleue, le Loup et l’un des trois petits cochons, les animaux musiciens de Brême, et même le Diable… Tous, personnages, références et ingrédients, sont ensuite passés à la moulinette irrévérencieuse d’Émile Bravo, dans une histoire vive et hilarante. On ne s’en lasse pas !

A partir de 6-7 ans (avec décodeur parental pour comprendre les références, éventuellement…)

Mais qui veut la peau des ours nains ?, d’Émile Bravo
Éditions du Seuil Jeunesse, 2012
ISBN  978-2-02-102082-3
40 p., 12€


Holmes (1854 / 1891 ?), de Cecil & Brunschwig

Signé Bookfalo Kill

Quatre ans. C’est le temps que les fans auront dû patienter avant de pouvoir enfin plonger dans Holmes (1854 / 1891 ?) tome 3 : L’Ombre du doute – alors que deux ans avaient déjà séparé la parution des deux premiers volumes.
Quatre ans, c’est un délai inouï dans le monde de la B.D. où les volumes s’enchaînent, où les séries se multiplient – voire se démultiplient dans des séries dérivées apparemment sans fin, et parfois sans but réel… Mais c’est que Holmes est elle-même une merveilleuse rareté. Cela mérite bien d’être patient !

Avant tout, un petit rappel des faits…

TOME 1 : L’ADIEU A BAKER STREET
Mai 1891. Quelques jours après la mort de Holmes, le docteur Watson, ami, auxiliaire d’investigation et biographe du célèbre détective, achève d’écrire le récit de sa dernière aventure, ponctuée par sa mort et celle du professeur Moriarty aux chutes de Reichenbach. Mais différentes révélations inattendues, orchestrées notamment par Mycroft, le propre frère de Sherlock, en empêchent la publication, et poussent Watson à s’interroger sur son ami. Le connaissait-il vraiment ? Qui était vraiment Moriarty – et celui-ci est-il seulement mort avec Holmes ?

TOME 2 : LES LIENS DU SANG
Soucieux d’en savoir plus, Watson, sa femme et Wiggins (ancien membre des Irréguliers de Baker Street, une bande de gamins des rues donnant parfois un coup de main à Holmes dans ses investigations) rendent visite à Siger Holmes, le père de Sherlock. Placé sous la coupe d’une gouvernante intraitable à jambe de bois, le vieillard sénile est inaccessible, et en apprendre plus sur la jeunesse du détective nécessitera aux enquêteurs quelques efforts parfois peu légaux…

TOME 3 : L’OMBRE DU DOUTE
Tandis que Watson et sa femme partent en France, à la recherche de la nourrice de Sherlock, Wiggins s’intéresse à un certain docteur Dudley Parks, susceptible de le renseigner sur l’étrange gouvernante de Siger Holmes. Mais le médecin est un drôle de personnage, et Wiggins se retrouve malgré lui mêlé à un violent combat de rue en plein Whitechapel, provoqué par Parks. Un combat de rue dans l’ombre duquel traîne un certain Mycroft Holmes…

Soyons honnêtes, on tombe rarement sur des bandes dessinées aussi riches, aussi classes, aussi somptueuses et aussi intelligentes. Tout y est parfait !
Le dessin de Cecil d’abord, jouant sur les nuances de gris, d’une précision sidérante dans les détails, créant ici de véritables tableaux, animant là des scènes de foule extraordinaires (voir, dans le tome 3, la fameuse séquence de bataille de rue que l’on lit en immersion, littéralement englouti par le chaos de la bagarre !)
Voyez, pour vous en convaincre, cette planche tirée de L’Ombre du doute, relatant l’arrivée de Watson et sa femme à Bordeaux :

Le scénario de Luc Brunschwig ensuite, qui s’empare avec sérieux du mythe littéraire pour en tirer de nouvelles propositions, de nouvelles idées ; qui exploitent ses zones d’ombre (le passé de Sherlock, très mystérieux dans l’œuvre de Doyle) pour en tirer une source d’inspiration apparemment inépuisable. Un projet tout entier contenu dans le sous-titre énigmatique de la série, depuis la date de naissance, méconnue, de Sherlock – qui renvoie à son enfance – jusqu’à la date hypothétique de sa mort.
Tout y est crédible, respectueux de l’œuvre originale tout en étant innovant.

La combinaison des deux auteurs enfin, qui n’hésitent pas à commencer le tome 2 par un long flashback ou le tome 3 par une superbe séquence onirique qui « ressuscite » Holmes, pour mieux nous entraîner dans les méandres d’une histoire que l’on comprend de plus en plus complexe au fil des planches.

D’ailleurs – et c’est un peu la mauvaise nouvelle -, Brunschwig et Cecil ont apparemment prévu neuf volumes au total pour dévoiler l’ensemble du mystère. Espérons donc qu’ils sauront accélérer un peu le rythme, sans rien perdre de la qualité de leur travail bien sûr, afin de nous permettre de lire l’intégralité de cette formidable série avant la maison de retraite !

Holmes (1854 / 1891 ?), de Cecil (dessin) & Brunshwig (scénario)
Éditions Futuropolis
Tome 1 : L’Adieu à Baker Street, 2006.
978-2-7548-0048-8, 11,20€
Tome 2 : Les liens du sang, 2008.
978-2-7548-0046-4, 11,20€
Tome 3 : L’Ombre du doute, 2012.
978-2-7548-0247-5, 13,50€