Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

Articles tagués “Lyon

A première vue : la rentrée Flammarion 2017

À première vue, Flammarion, cette année, c’est un transfert qui fait un peu causer dans le Landerneau (Brigitte Giraud quittant Stock, son éditeur historique), quelques motifs de curiosité mais pas forcément de quoi trépigner sur place. Les auteurs convoqués sont solides, connus de la maison dans l’ensemble, et n’envoient pas des tonnes de rêve. Pas sûr qu’un raz-de-marée de bonheur viendra d’ici… mais on veut bien se tromper et avoir des bonnes surprises, comme c’est régulièrement le cas chez cet éditeur.

Giraud - Un loup pour l'hommeALGÉRIE I : Un loup pour l’homme, de Brigitte Giraud
Pour son entrée chez Flammarion, la romancière lyonnaise présente un livre très important pour elle, celui qu’elle cherchait à écrire depuis ses débuts en littérature. A mots couverts de la fiction, elle y évoque son père, incarné ici par Antoine, jeune Français appelé en Algérie pendant la guerre alors que sa femme Lila est enceinte. Refusant de porter les armes, il est casé comme infirmier à l’hôpital militaire de Sidi-Bel-Abbès, où il rencontre Oscar, un caporal récemment amputé d’une jambe. Entre les deux hommes naît une amitié qui se construit sur l’horreur de la guerre…

Zeniter - L'Art de perdreALGÉRIE II : L’Art de perdre, d’Alice Zeniter
Plusieurs auteurs s’emparent donc du même sujet, l’Algérie, dans cette rentrée. Outre Jean-Marie Blas de Roblès (Zulma), Marie Richeux (Sabine Wespieser), Kaouther Adimi (Seuil) et donc Brigitte Giraud, Alice Zeniter s’intéresse aux origines algériennes de sa famille dont elle ne sait rien, faute de pouvoir en parler. Elle le fait de manière fictionnelle, en remontant plusieurs générations à la recherche des vérités du passé.

Seigle - Femme à la mobyletteDARDENNE : Femme à la mobylette, de Jean-Luc Seigle
Depuis son roman précédent, l’émouvant Je vous écris dans le noir, voilà un auteur que je sais capable de me surprendre au meilleur sens du terme. Alors, pourquoi pas avec ce nouveau livre, même si son pitch ne m’emballe pas plus que cela, je l’avoue ? Cette Femme à la mobylette, c’est Reine, mère de trois enfants délaissée, livrée à elle-même, aux portes de la misère. Jusqu’au jour où elle récupère une mobylette bleue, l’une de ces vieilles pétrolettes des années 60, en laquelle elle place tous ses espoirs restants…

Bouillier - Le Dossier MBLOB : Le Dossier M, de Grégoire Bouillier
Méfiez-vous des gens discrets, ils finissent toujours par se mettre à trop parler. Prenez Grégoire Bouillier, habitué depuis ses débuts à signer des livres très courts aux éditions Allia. Il n’avait pas donné de nouvelles depuis 2008, il aurait fallu s’en alarmer avant que ne débarque sur nos tables ce volumineux pavé de 864 pages, première partie (!) d’un dyptique (!!) dont le deuxième volume sera aussi long (!!!) De quoi y sera-t-il question ? Hé bien, d’amour, apparemment. Même si je n’ai pas tout compris au sujet de ce livre, dont le principe est semble-t-il de céder à toute logorrhée du moment qu’elle est suscitée par une inspiration subite… Bon, bref, je ne vous en dirai guère plus ici, à vous de voir si relever ce genre de défi vous amuse.

Bénech - Un amour d'espionJEAN LE CARRE : Un amour d’espion, de Clément Bénech
Le narrateur, un étudiant en géographie, se voit invité, au détour d’une discussion, à relever le défi que lui propose Augusta. La jeune femme l’attend à New York, où elle vient de s’installer, car elle veut percer le mystère autour de son petit ami Dragan, un critique d’art roumain qu’elle a rencontré via une application. Ce dernier est accusé de meurtre par un internaute anonyme (résumé Electre). Une sorte de pastiche de roman d’espionnage assortie d’une réflexion sur les réseaux sociaux et le virtuel. Si j’ai bien compris. Bref.

Pollet-Villard - L'Enfant-moucheURANUS : L’Enfant-mouche, de Philippe Pollet-Villard
Inspiré par l’enfance de la mère de l’auteur, l’histoire d’une petite orpheline dans un village de Champagne, pendant l’occupation. Survivant de rien, slalomant entre les bassesses et les humiliations de ses voisins, sa vie bascule lorsqu’elle s’aventure du côté allemand…

Pons - Parmi les miensDÉBRANCHE : Parmi les miens, de Charlotte Pons
Trois frères et sœurs se retrouvent au chevet de leur mère, hospitalisé en état de mort cérébrale, sans espoir de retour. Ils se déchirent sur la suite à donner aux événements, tout en se confrontant à leurs souvenirs d’enfance. Premier roman.
(Je vais me pendre et je reviens. Ou pas.)

*****

El Akkad - American WarWE TAKE CARE OF OUR OWN : American War, d’Omar El Akkad
(traduit de l’américain par Laurent Barucq)
Les États-Unis sont à nouveau coupés en deux par la guerre, le nord et le sud s’affrontant cette fois au sujet des énergies fossiles. Après la mort de son père, une petite fille est envoyée avec sa mère dans un camp de réfugiés. Cette expérience extrêmement violente la transforme peu à peu en machine de guerre… Journaliste d’origine égyptienne, le néo-romancier signe un livre coup de poing sur l’état de l’Amérique, sous couvert d’un roman d’anticipation politique qui en dit long sur aujourd’hui.

Lagioia - La FéroceINTÉRIEUR NUIT : La Féroce, de Nicola Lagioia
(traduit de l’italien par Simonetta Greggio et Renaud Temperini)
La fille d’un riche entrepreneur est retrouvée morte au pied d’un immeuble, après avoir été vue marchant nue et ensanglantée au bord d’une route. L’hypothèse d’un suicide est privilégiée, mais pour quel motif cette jeune femme aurait-elle mis fin à ses jours ? On louche fortement du côté des malversations de son père… La littérature italienne pointe encore et toujours du doigt la corruption qui gangrène le pays, nouvel exemple avec ce roman couronné du prix Strega (Goncourt transalpin) en 2015.

Mendelsohn - Une odysséeHOMÉRIQUE : Une Odyssée, de Daniel Mendelsohn
(traduit de l’américain par Isabelle Taudière et Clotilde Meyer)
Le père de Daniel Mendelsohn (auteur du formidable récit-enquête Les disparus) décide d’assister au séminaire que donne son fils sur L’Odyssée d’Homère, au Bard Collège, université privée au nord de New York. L’occasion pour les deux hommes de se retrouver, une épopée intime qui vaut bien des voyages.

Publicités

The Whites, de Richard Price

RETROUVEZ RICHARD PRICE AU FESTIVAL QUAIS DU POLAR A LYON, DU 1er AU 3 AVRIL 2016

Signé Bookfalo Kill

Billy Graves est chef d’une équipe de nuit du NYPD – un placard dont il a hérité après une bavure involontaire, qui a ruiné sa carrière de jeune flic prometteur. Il s’efforce depuis de faire au mieux en assurant chaque nuit la sécurité de ses concitoyens, tout en s’occupant de ses deux enfants, de sa femme et de son père qui perd gentiment la boule.
Un soir, un appel fait basculer ce train-train trop paisible : il reconnaît, en une victime poignardée à mort dans le couloir d’un métro, le « white » d’un de ses anciens collègues. Un « white », c’est un individu que l’on sait coupable d’un crime pour lequel on n’a pas réussi à le faire condamner, le laissant vivre depuis dans un état d’impunité qui pèse lourdement sur la conscience du policier désavoué. Hasard ? Lorsque, quelques jours plus tard, un autre « white » de ses collègues est retrouvé mort, Billy comprend que quelque chose se trame… en rapport, peut-être, avec cet individu mystérieux qui se met à suivre de trop près ses proches ?

Price - The Whites (24 mars)Œuvrant également comme scénariste (il a signé notamment quelques épisodes de la mythique série The Wire), Richard Price est vraiment un romancier trop rare. En France, sa dernière parution, Frères de sang, remonte à 2010, et encore était-ce la traduction d’un livre paru aux États-Unis en… 1976. Le précédent, le sublime Souvenez-vous de moi, datait de 2009 (2008 aux USA). Autant dire que voir débarquer un nouveau titre est une bonne nouvelle, surtout quand le roman en question est une belle réussite.

Dans The Whites, on retrouve tout ce qui fait la marque de fabrique de Richard Price, en commençant par son habileté prodigieuse à restituer les détails du quotidien, à immerger le lecteur sans l’ennuyer dans la vraie vie des gens ; ici son pivot est un policier, dont il relate non seulement l’enquête principale, celle qui sert d’intrigue centrale au roman (avec cette notion très intéressante de « white », joliment exploitée), mais aussi les autres interventions, avec un souci épatant du réalisme, et un joli mélange d’humour et de désenchantement.
New York est là aussi, poumon de son œuvre, surtout vue de nuit cette fois, spécialité de son enquêteur oblige. On y ajoute la profondeur des personnages, leur humanité tout en contraste (mention spéciale aux membres de la famille de Billy Graves, tous épatants, et à ses anciens collègues, sidérants) ; un suspense qui va crescendo, tendu surtout par l’intrigue parallèle centrée sur Milton Ramos, un autre flic dont les objectifs et le caractère deviennent de plus en plus inquiétants au fil des pages ; et une réflexion aussi clairvoyante que douloureuse sur les choix d’une vie, ainsi que la fidélité à ses convictions…

The Whites est sans aucun doute un très bon cru du romancier new yorkais, qui laisse des traces, impressionnant par son équilibre entre suspense et réalisme quasi documentaire des situations, sa maîtrise l’air de rien (la lecture est très fluide) et son empathie. Espérons que nous n’attendrons pas à nouveau sept ans pour avoir des nouvelles de Richard Price !

The Whites, de Richard Price
(The Whites, traduit de l’américain par Jacques Martinache)
Éditions Presses de la Cité, 2016
ISBN 978-2-258-11799-0
414 p., 22€


Le Fleuve guillotine, d’Antoine de Meaux

Signé Bookfalo Kill

La Révolution française ne s’est pas tenue qu’à Paris, comme l’Histoire telle qu’elle est enseignée en accéléré tend parfois à le laisser penser. De nombreuses provinces l’ont vécue également à leur manière ; c’est le cas de Lyon, qui s’est très vite élevée contre la ligne dure prônée par les Jacobins. Républicaine mais modérée, la Capitale des Gaules ne voulait pas de la Terreur. Elle l’a payée dans le sang et la fureur, violemment réprimée par la Convention.

De Meaux - Le Fleuve guillotineC’est ce que raconte Le Fleuve guillotine, gros roman historique d’une excellente facture, qui dresse avec un luxe de détails la reconstitution dans ces quelques mois, entre le 10 août 1792 (date de la chute de la royauté, pour ceux qui somnolaient contre le radiateur au fond de la classe) et la fin 1793. J’ignorais ainsi totalement que Lyon, après s’être ralliée aux Girondins et avoir éliminé les leaders montagnards envoyés dans la ville par la Convention, avait fait l’objet d’un siège en règle, durant deux mois, d’août à octobre 1793, avant de céder, affamée et pilonnée.

Avec beaucoup d’énergie et une belle verve, notamment dans les dialogues, Antoine de Meaux plonge quelques personnages solidement campés dans ce tourbillon effarant. Il évoque avec autant de précision les batailles de rue et les grands moments historiques (l’ouverture du roman, qui relate la reddition de Louis XVI à Paris, est ainsi une entrée en matière parfaite) que les soubresauts politiques et les errances de ses héros, confrontés à des choix bien trop grands pour eux, mais qui tous affrontent leur destin en affirmant des caractères que le contexte hors norme exacerbe.

Les lecteurs peu familiers de géographie lyonnaise trouveront en fin de volume plusieurs cartes joliment dessinées, qui plantent les grands lieux du récit autant que de la région où il se déroule. Une initiative qui s’avère fort utile, car de la sorte on plonge dans l’intrigue au plus près des pavés, de la superbe place Bellecour – si riche qu’elle sera symboliquement détruite par les Conventionnels après la chute de la ville – à l’Hôtel de Ville, de la Saône au Rhône, le fameux « fleuve guillotine » du titre, ainsi nommé car un certain nombre de condamnés furent exécutés sur le pont Morand, et leurs corps balancés directement dans l’eau… Ah ça, oui, on savait s’amuser à l’époque !

Le Fleuve guillotine, d’Antoine de Meaux
Éditions Phébus, 2015
ISBN 978-2-7529-1031-8
446 p., 23€


Quand le Diable sortit de la salle de bain, de Sophie Divry

Signé Bookfalo Kill

Sophie Divry est un cas d’école. Mais si, vous savez, ce genre d’auteurs dont on perçoit le talent brut, capable de fulgurances sidérantes qui vous clouent au fauteuil tant elles entrent en résonance avec certains de vos sentiments les plus intimes – mais qui, par paresse, par manque de travail, noient ces moments merveilleux dans un océan de nonchalance.

Divry - Quand le diable sortit de la salle de bain (A FINIR)Son nouveau roman, Quand le Diable sortit de la salle de bain, est un exemple implacable de ce constat. Au premier degré, c’est-à-dire dans la majeure partie du livre, c’est une comédie rigolote, narrant le quotidien étriquée de Sophie (tiens), jeune romancière lyonnaise (tiens tiens) qui tire le diable par la queue (parfois littéralement, donc, comme le titre le suggère) depuis qu’elle a quitté le monde du travail par la petite porte du licenciement qui fait mal. Elle fait l’expérience de la faim, compte le moindre centime – surtout quand elle n’en a plus un seul -, se perd dans les méandres de processus administratifs abscons pour tenter de récolter quelques maigres aides, élabore des combines minables et entame une carrière de serveuse maladroite.
Surgissant dans le récit sans invitation, les voix de sa mère et de son meilleur Hector, obsédé sexuel notoire, parasitent souvent ses efforts de normalité, l’aidant parfois aussi, un peu, à affronter la folie du quotidien…

Dans ce roman « improvisé et interruptif », selon les termes de Sophie Divry elle-même qui suit avant tout le fil de sa fantaisie, il y a de bons moments, pas mal d’humour, mais aussi d’atroces facilités et quelques dérapages crus ou vulgaires vraiment pas indispensables. Sans vouloir paraître exagérément prude, les trois pages d’ébats sexuels frénétiques de l’ami Hector, rapportés avec un luxe de détails équivalant à nombre de gros plans explicites dans une production Marc Dorcel, sont aussi balourdes que gratuites. (Pour tout dire, ce passage m’a amusé, mais ça ne plaira vraiment pas à tout le monde.)

Et puis, il y a ces fulgurances que j’évoquais en début d’article, ces uppercuts jaillis de nulle part qui vous sonnent d’autant plus que vous ne les avez pas vu venir. On en déniche quelques-unes dans ce roman, dont deux extraordinaires à la fin des deux premières parties, qui vous laissent K.O. pour le compte.
Comme un extrait parle mieux qu’un long discours, je vous laisse en guise de conclusion avec ce passage de la fin de la première partie, lorsque la narratrice raconte la première fois qu’elle a vu pleurer son père, alors qu’elle avait neuf ou dix ans :

« Une larme se détacha de la joue de mon père et tomba sur le sol. Alors un vent terrible se leva. Dans un souffle long comme le destin, il emporta le toit du château, il emporta les tilleuls, il emporta les farfadets et les soirées crêpes ; les boiseries se fendirent, les cheminées disparurent, les miroirs s’effacèrent, les chevaux s’échappèrent du pré, les chênes et les pins chutèrent avec fracas ; la terre trembla plus fort, mes frères grandirent ; disparurent les chasses au trésor, les petites souris de la dent de lait, les pics éveiches et les choucas (…)
Quand la terre eut fini d’absorber la larme de mon père, les barrières du parc qui ceignaient mon enfance s’étaient effondrées. Ne restait qu’une terrasse où mangeait une famille. Je ne vivais pas dans un vaste domaine aux greniers magiques, j’étais une enfant de classe bourgeoise dans une périphérie rurale d’un vieux pays industriel. « C’est normal », avait dit ma mère. J’étais une enfant normale dans une école normale, j’avais des notes normales que je ramenais à des parents normaux qui signaient normalement mon carnet normal (…) Quelques années plus tard, mon père tomba malade et mourut. Le tabac. La fatigue. C’est normal. »

Quand le Diable sortit de la salle de bain, de Sophie Divry
  Éditions Notabilia, 2015
ISBN 978-2-88250-384-8
310 p., 18€


Profession du père, de Sorj Chalandon

Signé Bookfalo Kill

Ne le répétez surtout pas, mais le père d’Emile est agent secret. Il a aussi été pasteur pentecôtiste, footballeur professionnel, co-fondateur des Compagnons de la Chanson (mais il a quitté la troupe car sa voix exceptionnelle dominait trop celle des autres), ceinture noire de judo, résistant pendant la guerre bien sûr. Son meilleur ami, Ted, le parrain d’Emile, fait partie de la CIA.
André Choulans a surtout été un proche du général de Gaulle. Pour tout dire, homme de l’ombre discret et efficace, il avait son oreille, et nombre des décisions du Président étaient de son fait. Mais pas la dernière en date. Abandonner l’Algérie, ça non, André Choulans est contre. Son ami de Gaulle l’a trahi. Au nom de l’OAS, au nom des Français d’Algérie, il faut donc l’éliminer. Et pour cela, Émile va devoir faire partie de la conspiration. A treize ans, c’est une lourde responsabilité…

Chalandon - Profession du père3Quel roman encore une fois, quel roman ! Car Profession du père est un roman, bien entendu. C’est écrit sur la couverture, et la qualité littéraire du texte, son inventivité, son humour, son émotion, la profondeur de ses personnages, sa construction, sont autant de preuves de sa vitalité romanesque. Mais il est impossible d’oublier que tous les livres de Sorj Chalandon portent sa marque personnelle, viennent de sa propre vie. C’est ce qui fait leur sincérité et leur puissance dévastatrice, qui me touchent à chaque fois – et cette fois, d’une manière plus intime et plus douloureuse.

Oui, Émile, c’est Sorj enfant. Un gamin lyonnais sous la coupe d’un père tyrannique, souvent violent, mythomane compulsif. Un père acteur d’un spectacle permanent dont il prend le monde à témoin. À la fois bourreau et modèle, source d’inspiration et de terreur. Capable d’embrigader son fils unique en oubliant que c’est un enfant, et qu’un enfant, mieux que quiconque, est capable de s’emparer d’un imaginaire pour en faire une réalité.
Car au-delà de ce portrait de père fascinant jusque dans ses pires extrêmes, il y a le regard de ce jeune garçon, confiant malgré tout, prêt à tout accepter parce que c’est son père et qu’il est son fils. Sorj Chalandon rend merveilleusement compte de cet état de crédulité aveugle qui est une forme d’amour absolue, dépassant la cruauté jusqu’à l’incompréhensible.

Avec un style plus dépouillé que jamais, moins lyrique que dans ses précédents romans (le sujet plus intime s’y prête moins), Chalandon réussit cet équilibre fragile entre émotion et violence, humour et souffrance, faisant d’Émile le réceptacle de frustrations et d’incompréhensions immenses.
Car si le père est au cœur du livre, il ne faut pas oublier la mère, personnage ô combien complexe, soumise mais détachée, aimant son mari malgré tout, malgré le mépris, les insultes, les coups qui parfois l’accablent elle aussi ; aimant également son fils mais ne comprenant pas ce qu’il subit, trop pragmatique, trop terre-à-terre. Dans la dernière partie du roman, c’est sa figure qui prend le dessus, déchirante, bouleversante, complétant le tableau d’une famille dysfonctionnelle, pourtant pas si éloignée de la plupart des nôtres – ce qui nous la rend si cruellement familière.

Profession du père est un beau roman tragique qui n’oublie pas d’être humain.

Profession du père, de Sorj Chalandon
Éditions Grasset, 2015
ISBN 978-2-246-85713-6
316 p., 19€


A première vue : la rentrée Stock 2015

Pour sa troisième année à la tête de Stock, l’éditeur Manuel Carcassonnne propose une rentrée solide quoique un peu trop riche (onze romans, neuf français et deux étrangers), où des valeurs sûres de la maison accueillent deux premiers romans, dont un aura sûrement la faveur des médias, et quelques transfuges aux noms prestigieux, dont le Britannique Nick Hornby et le romancier-psychanalyste Tobie Nathan.

Boltanski - La CacheDANS MON ARBRE IL Y A… : La Cache, de Christophe Boltanski
Si son nom vous est familier, ce n’est pas un hasard. Grand reporter au Nouvel Obs, Christophe Boltanski est aussi le fils du sociologue Luc Boltanski et le neveu de l’artiste Christian Boltanski. Ces précisions ont un sens, puisque c’est l’histoire de sa drôle de famille que livre ici le néo-romancier, en articulant son récit autour des pièces de la maision familiale à Paris. Le point de départ : la cache, un réduit minuscule où son grand-père s’est caché des Allemands durant la Seconde Guerre mondiale, et qui est devenu par la suite le point névralgique de la demeure. La presse sera probablement au rendez-vous de ce gros premier roman.

Giraud - Nous serons des hérosRACINES : Nous serons des héros, de Brigitte Giraud
Joli titre pour le nouvel opus de la romancière lyonnaise, qui relate l’arrivée en France d’une femme et de son jeune fils, Olivio, tous deux ayant fui la dictature portugaise. Recueillis par un rapatrié d’Algérie, ils espèrent un nouveau départ mais l’homme ne supporte pas l’adolescent. Celui-ci se lie d’amitié avec Ahmed, un immigré algérien de son âge… Un roman où amours, tensions et quêtes de soi et de son identité seront au cœur du récit.

Liberati - EvaPOMME TOMBÉE DE L’ARBRE : Eva, de Simon Liberati
Enfant, elle a posé nue pour sa mère, la photographe Irina Ionesco, souvent dans des poses érotiques qui ont fait scandale. Une expérience traumatisante qui a laissé des traces et a marqué durablement sa vie, entre jeunesse tumultueuse et procès retentissant contre sa génitrice. Depuis, récemment, elle est devenue la femme de Simon Liberati, qui lui consacre donc ce récit intime, après l’avoir croisé plusieurs fois au fil des années, et s’en être inspiré pour son premier roman alors qu’il ne la connaissait pas encore. Là aussi, presse attendue… pour de bonnes raisons, on espère.

Faye - Il faut tenter de vivreBRANCHES : Il faut tenter de vivre, d’Eric Faye
Sandrine Broussard non plus n’a pas eu la vie facile. De son enfance maltraitée, elle a eu l’idée de se venger en séduisant à la chaîne qu’elle arnaquait ensuite avant de disparaître, multipliant identités, vies et fuites. Depuis longtemps fasciné par cet femme insaisissable, le narrateur finit par la rencontrer et se lier à elle. Un roman autobiographique auquel Eric Faye tient beaucoup.

Frèche - un homme dangereuxINCENDIAIRE : Un homme dangereux, d’Emilie Frèche
Attention, sujet sensible. Ce roman met en scène un homme convainquant une femme de tout quitter, son mari et ses filles partis en Israël, pour vivre avec lui. Mais son véritable projet est de la détruire, pour la seule raison qu’elle est juive… Une œuvre post-Charlie qui pourrait faire grincer des dents.

Noiville - L'Illusion délirante d'être aiméPETIT POUCET PERDU DANS LA FORÊT DES SENTIMENTS : L’illusion délirante d’être aimé, de Florence Noiville
L’illusion délirante d’être aimé est une véritable maladie, potentiellement dangereuse, connue sous le nom de « syndrome de Clérambault », du nom du psychiatre qui l’a diagnostiquée. L’héroïne de ce roman, Laura, en souffre, accusant une ancienne amie de la harceler. Sauf que personne dans son entourage n’est témoin de rien…

Nathan - Ce pays qui te ressembleCANOPÉE : Ce pays qui te ressemble, de Tobie Nathan
Une grande fresque historique prenant pour cadre l’Egypte, dont est originaire Tobie Nathan. Suivant depuis longtemps une double carrière de psychanalyste réputé et de romancier, l’écrivain retrace à travers le parcours extraordinaire de Zohar, né dans le ghetto juif du Caire, l’histoire récente de son pays, depuis le roi Farouk jusqu’à l’islamisation grandissante de ces dernières années.

DÉRACINÉE : Sœurs de miséricorde, de Colombe Schneck
Une Bolivienne quitte son pays et sa pauvreté pour Paris, où elle espère gagner sa vie. Elle se heurte à une autre vision du monde, froide et désincarnée, notamment chez les riches qui l’emploient. Si ce roman est inspirée d’une rencontre qu’elle a faite, pour une fois Colombe Schneck ne parle pas d’elle. C’est déjà ça.

DÉRACINÉS : Les bannis, de Laurent Carpentier
C’est l’autre premier roman de la rentrée Stock. Inspiré de faits réels, il relate le bannissement, l’excommunication, l’exil et l’exploitation des membres d’une famille dans le tumulte du XXe siècle dans un texte qui oscille entre vie et mort, entre horreur et humour.

*****

Hornby - Funny GirlBOURGEONS : Funny Girl, de Nick Hornby
(traduit de l’anglais par Christine Barbaste)
Un grand nom de la littérature anglaise contemporaine rejoint Stock ! L’auteur de Carton jaune, Pour un garçon, Haute fidélité ou Juliet, Naked évoque les Swinging Sixties, à travers l’histoire d’une actrice, Sophie Straw, star d’une comédie à succès de la BBC dans les années 60. Un roman que l’on attend comme toujours enlevé, humain, chaleureux et drôle.

Stanisic - Avant la fêteRADICELLES : Avant la fête, de Sasa Stanisic
(traduit de l’allemand par Françoise Toraille)
Ce n’est que le second roman de Sasa Stanisic, romancier d’origine yougoslave qui vit en Allemagne, et connut un gros succès avec son premier titre, Le Soldat et le Gramophone – c’était en 2008, déjà. Cette fois, il raconte un village et ses habitants, le temps d’une nuit, avant la fête de la Sainte-Anne, moment important de la communauté.


Un fantôme dans la tête, d’Alain Gagnol

Cher Alain Gagnol,

Je ne sais pas si vous lirez un jour cette chronique, mais permettez-moi de la commencer en m’adressant à vous, pour le mea culpa le plus sincère que je puisse exprimer. Je n’avais pas prévu de lire votre roman. Quand je l’ai vu arriver, le jour de sa sortie, j’ai soupiré devant sa couverture (pourtant plutôt pas mal), le nom de l’éditeur (circonstance atténuante, le Passeur avait publié précédemment le très mauvais « polar » de Francis Huster)… bref,je l’ai accueilli avec toute la mauvaise foi du monde et un a priori parfaitement injustifié.
Je l’ai pourtant pris, votre Fantôme, à l’occasion d’une pause déjeuner, avec l’idée de conforter ma mauvaise opinion toute faite en en lisant quelques pages d’un œil dubitatif, avant de le reléguer dans un coin et de l’oublier aussitôt. En fait de quelques pages, j’en ai dévoré 80 d’un coup. Scotché, séduit, irrémédiablement happé. Je l’ai fini hier soir, à regret ; et me voici donc aujourd’hui sur ce blog pour vous dire, à vous Alain, et à vous tous chers amis Cannibales, à quel point je me suis régalé avec ce livre.

Gagnol - Un fantôme dans la têteUn fantôme dans la tête, c’est l’histoire de Marco Benjamin, lieutenant de police à Lyon de son état, chargé de mettre fin aux crimes atroces d’un tueur en série qui kidnappe des jeunes femmes pour les dépecer bien salement dans des entrepôts déserts ou des cabanes abandonnées. Le jour où il retrouve une nouvelle victime assez vite pour recueillir son dernier souffle, son esprit cède – et les ennuis s’abattent.
Entre son divorce tout frais, sa fille de 16 ans qui le supplie de lui laisser prendre la pilule, une autre gamine à peine majeure qui fugue et s’installe de force dans son canapé, un gourou voyant, adoubé par la femme du préfet, qui prétend pouvoir aider la police, et l’IGS fascinée par la maestria avec laquelle il multiplie les manquements au règlement, Marco n’a que l’embarras du choix pour nourrir sa dépression. Au point que, grand fan de comics, il finit par s’imaginer un alter ego, Suicide-Man, le super-héros qui n’arrive jamais à mourir. Un double de lui-même qui, affublé d’un vieux tee-shirt de Superman, pourrait bien réaliser quelques prouesses inédites…

Arrivé à ce stade de la chronique, soit vous n’êtes déjà plus là et c’est dommage, soit vous vous dites : « pfff, c’est du déjà-vu tout ça », soit vous pensez « pfff, mais qu’est-ce que c’est que ce micmac ?!? » (soit vous êtes déjà parti vers votre librairie préférée pour l’acheter, et là je dis juste bravo).
Non, sérieusement, pourquoi ce polar fonctionne aussi bien ? Parce qu’il a un ton, un humour franc et une vraie chaleur humaine, en dépit des horreurs qu’il peut exprimer par ailleurs. Un fantôme dans la tête est à la fois un thriller glaçant et une comédie réjouissante. Comment est-ce possible ? Aucune idée, c’est le secret de fabrication d’Alain Gagnol, mais diable, le monsieur est doué pour cela.

En fait, bien que construit sur une trame au final assez simple, Un fantôme dans la tête aligne les bons rebondissements et  les séquences délicieuses ou inattendues avec la régularité d’un chef d’orchestre dirigeant le Boléro de Ravel. Voir les scènes hilarantes chez le psy, que Marco finit par rendre fan absolu de comics à force de lui en parler (plutôt que d’évoquer ses propres problèmes), ou celles avec l’IGS, dont les membres se comportent en groupies de Marco, persuadés de tenir une légende tellement improbable qu’ils préfèrent le laisser agir n’importe comment plutôt que de l’arrêter.

Si vous avez envie de vous marrer un bon coup avec un polar dont l’intrigue tient proprement la route, si vous aimez les dialogues qui claquent, les baffes dans la gueule tendance bourre-pifs à la Audiard, les super-héros un peu nuls, les filles insolentes et les personnages déjantés, faites une petite place dans votre tête pour ce Fantôme. Vous serez, je l’espère, aussi agréablement surpris que je l’ai été !

Signé Bookfalo Kill

Un fantôme dans la tête, d’Alain Gagnol
  Éditions le Passeur, 2014
ISBN 978-2-36890-136-6
354 p., 20,90€

La Toile bruisse déjà d’avis favorables sur ce roman : le blog de Yv, Blue Moon… en espérant que ce ne soit que le début !