Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

Le Livre des Baltimore, de Joël Dicker

Signé Bookfalo Kill

On ne va pas se mentir : celui-là, on l’attendait au tournant. Je parle autant du livre que du romancier, dont l’enthousiasme, la jeunesse presque naïve et l’énergie communicative nous avaient cueillis il y a trois ans, tandis qu’il nous balançait à la figure un pavé de plus de 600 pages sorti de nulle part : la Vérité sur l’affaire Harry Quebert. Un pavé, que dis-je ? De la drogue en pages. Le retour du best-seller estampillé inlâchable, du gros bouquin qui se dévore en apnée tellement on a envie – non, BESOIN de connaître la suite. Roman d’inspiration américaine mâtiné de polar, Harry Quebert conjuguait succès populaire avec puissance narrative, efficacité, assimilation réussie de la culture et du modèle U.S., un peu d’humour, et un rien de roublardise qu’il était difficile de ne pas admirer, tant le résultat était réussi en dépit de quelques petites faiblesses.

Dicker - Le Livre des BaltimoreBref, Joël Dicker avait mis la barre très haut, et on imaginait que la suite serait délicate pour lui – comme pour nous, dans l’attente d’un nouveau plaisir de lecture aussi fort que le précédent.
En reprenant le héros de son précédent livre, l’écrivain Marcus Goldman, on pourrait d’ailleurs croire qu’il a choisi la facilité. Autant l’affirmer bien haut, pas le moins du monde ! Délaissant la veine polardesque de Harry Quebert, Le Livre des Baltimore tisse la toile américaine qui fascine tant le jeune auteur suisse en l’élargissant vers le roman d’apprentissage et la saga familiale.

C’est donc en Floride que l’on retrouve Marcus, en quête d’inspiration pour son troisième roman, après le triomphe de ses précédents opus qui ont fait de lui la nouvelle star des lettres américaines. Découvrant un soir d’orage sur sa terrasse un chien perdu auquel il ne tarde pas à s’attacher, le romancier finit par comprendre qu’il appartient en réalité à l’une de ses voisines qui n’est autre Alexandra Neville, son grand amour de jeunesse. Il l’avait perdue de vue depuis huit ans à la suite de douloureuses épreuves personnelles, que Marcus nomme le Drame, et auxquelles elle était si associée qu’il n’avait pu se résoudre à continuer de la voir.
Tout en essayant d’affronter les sentiments mêlés que cause cette rencontre, Marcus décide alors de raconter l’histoire de sa famille, en s’intéressant particulièrement à sa branche cousine, les Goldman-de-Baltimore – un oncle flamboyant, une tante médecin vedette, et deux cousins qui furent ses meilleurs amis d’enfance et d’adolescence. Derrière les souvenirs riches et heureux d’une jeunesse de rêve, Marcus tente de comprendre comment le Drame a pu survenir, fauchant sans pitié bonheur et insouciance…

Honnêtement, en lisant les premières pages, j’ai fait preuve d’une indulgence que je n’aurais pas forcément accordée à un autre auteur. Le ton est gentil, et le hasard qui scelle le début de l’intrigue, les retrouvailles de Marcus et Alexandra grâce à un chien perdu, est une ficelle scénaristique bien trop grosse pour ne pas prêter à sourire. Des fragilités ou des facilités de la sorte, il y en a d’autres dans le Livre des Baltimore, qui sont sans doute plus voyantes que dans La Vérité sur l’affaire Harry Quebert, où l’on était emporté par le rythme frénétique du récit.
Ici, le roman prend davantage son temps, et on a le temps de résister un peu devant tant de naïveté. Au début, comme dans les plus bourrins des films américains, les héros sont tous formidables, brillants, amusants, beaux, forts, solidaires, doués à l’extrême pour quelque chose. Au bout d’un moment, se dit-on, c’est trop. Mignon, mais trop.
Oui, mais c’est pour mieux inverser la vapeur quand le vernis éclate, et que les défauts apparaissent, que rancœurs, jalousies et erreurs fatales détruisent insidieusement la trop jolie machinerie de la famille Goldman. Joël Dicker joue la carte des extrêmes pour appuyer son propos ; si ce n’est pas toujours subtil, c’est finalement efficace – surtout que le jeune romancier est toujours aussi bon pour instaurer une atmosphère, dessiner des personnages attachants que l’on a envie de suivre malgré tout. Et, au final, pour emballer une histoire irrésistible que l’on est triste de quitter, à nouveau bouleversé et conquis.

Comment fait Dicker ? Je n’en ai pas la moindre idée. Tout ce que je sais, c’est que ça marche. Son Livre des Baltimore est un roman classique mais diablement touchant, plongée humaine dans l’envers destructeur du rêve américain, très beau livre sur l’amitié, émouvante histoire d’amour contrariée par la l’orgueil, les malentendus, les aiguillages cruels de la vie. Bref, jusque dans ses imperfections, et aussi paradoxal que cela puisse paraître, c’est une réussite !

Le Livre des Baltimore, de Joël Dicker
Éditions de Fallois, 2015
ISBN 978-2-87706-947-2
476 p., 22€

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9 Réponses

  1. Je vais attendre encore un peu avant de l’acheter ;-)

    2 octobre 2015 à 13:06

  2. Merci pour ce bel avis.
    De l’entendre hier à la grande librairie ça m’avait déjà donner envie.
    Ta chronique ne fais qu’attiser cet envie,. Rhaaaaaaaaaa

    2 octobre 2015 à 13:56

    • Voilà que tu en fais des rimes, dis donc ! :)
      Il faut que je regarde la Grande Librairie, je n’ai pas encore eu le temps… mais ce garçon a décidément un très très gros capital sympathie, et ce n’est pas volé !

      3 octobre 2015 à 07:35

  3. Une suite ? Quelle étrange idée ?!

    5 octobre 2015 à 09:48

    • Ce n’est pas une suite ! On retrouve juste Marcus Goldman, mais il n’est jamais question de « La Vérité sur l’affaire Harry Quebert ».
      De plus, dans ses interviews, Joël Dicker insiste – et il a raison de le faire – sur le fait qu’il avait prévu dès le départ d’écrire une trilogie autour de Marcus Goldman.
      Les deux romans sont largement différents et montrent la volonté du garçon de se renouveler. Après, à chaque lecteur d’être convaincu ou non ;-)

      6 octobre 2015 à 08:50

  4. j’ai craqué et il est en attente de lecture. Mais reconnaissons à ce cher Joel Dicker un talent certain pour nous appâter avec de grosses ficelles. Rien que pour ça je dis chapeau ;)

    28 octobre 2015 à 09:29

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