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Le Carré des indigents, de Hugues Pagan

Nous sommes dans les années 1970, peu avant la mort de Pompidou et l’accession de Giscard au pouvoir. Schneider est un jeune officier de police judiciaire, il a travaillé à Paris et vient d’être muté dans une ville moyenne de l’est de la France, une ville qu’il connaît bien.
Dès sa prise de fonctions, un père éploré vient signaler la disparition de sa fille Betty, une adolescente sérieuse et sans histoires. Elle revenait de la bibliothèque sur son Solex, elle n’est jamais rentrée. Schneider a déjà l’intuition qu’elle est morte. De fait, le cadavre de la jeune fille est retrouvé peu après, atrocement mutilé au niveau de la gorge…

C’est marrant, au moment d’attaquer la rédaction de cette chronique, j’ai eu envie d’écouter ceci :

Manière d’analogie musicale qui s’est imposée d’instinct, tant la voix traînante de Bashung, ses paroles envoûtantes, la mélodie à la fois lancinante et entêtante me semblent coller à la prose et à l’atmosphère littéraire de Pagan.
Sacrée découverte, d’ailleurs, Pagan. Le genre d’auteur à l’humeur de bouledogue étudiée qui cache humour et générosité rugueuse. Le genre de gars que tu appelles juste par son nom, parce que tout le bonhomme est contenu dans ces deux syllabes qui claquent comme un coup de feu étouffé par le brouillard et la nuit.
Pagan, un point c’est tout.
Et découverte, oui, car à ma grande honte je n’avais jamais lu cet auteur dont le nom figure pourtant parmi les grands du noir français, quelque part entre Jonquet, Daeninckx, Villard, Manchette, mais à sa manière propre, avec son style ciselé et sa manière à lui de peindre une humanité entre gris clair et gris foncé.

Avant l’histoire, Pagan, c’est un style. Non pas que la forme prime sur le fond, non. Mais parce que le romancier a l’élégance d’accorder à ses récits la grâce infinie d’une écriture éblouissante. Mouvante, imagée, parfois pincée d’ironie délicieuse, tendue à d’autres moments de colère sourde ou de désespoir face à ce que l’humain est capable de faire de pire.
Pagan aime le jazz, comme son Schneider de héros, et comme le jazz, son langage peut se parer de nuances infinies, bondir, ralentir, syncoper, se faire sinueux ou heurté, fluide ou saccadé, en fonction des émotions de ses personnages, des couleurs à donner au récit. Chaque mot est pesé, chaque phrase si vivante qu’on aurait envie d’en remplir un plein carnet de citations qui finirait par être aussi gros que le livre.

D’accord, mais l’histoire alors ? Alors non, déjà, pas l’histoire, mais les histoires. Parce que s’il y a une enquête posée au milieu du roman en guise de fil conducteur, Pagan n’hésite pas à tourner autour pour l’enrichir d’investigations secondaires, qui saisissent le tableau sans cesse en mouvement de sa Ville, cité anonyme certes, mais incarnation idéale de l’urbain façon roman noir, modelé entre crépuscule et aube, là où tout se passe de plus important.
Le Carré des indigents grouille de flics, d’indics, de types louches et d’autres malheureux, victimes, témoins ou simples badauds de passage. Toute une humanité passée au tamis judiciaire, d’où il ressort une vision contrastée où surnagent ceux qui n’ont rien ou si peu. Les voilà, ceux qui passionnent Pagan. Ce sont ses indigents, à qui il donne leurs lettres de noblesse littéraires, par son empathie bougonne. Ceux qui se trouvent toujours pris à la croisée de bien des affaires qui les dépassent, meurtres, intérêts politiques, pots-de-vin et corruptions, violences policières et vilains secrets des puissants.

Ajoutez à tout ceci un portrait de la France d’un Pompidou finissant, dont l’insouciance des Trente Glorieuses agonise en silence, et le spectre fascinant d’un protagoniste, Schneider (le plus souvent réduit à son patronyme, lui aussi), hanté par la guerre d’Algérie et le souvenir d’une femme perdue à jamais, qui promène son regard tranchant et sans compromis sur un tableau dont il capte mieux que les autres les creux et les ombres sans en tirer gloire ni profit.
Vous obtenez un roman, Le Carré des indigents, et un auteur, Pagan, à lire absolument.


Le Carré des indigents, de Hugues Pagan
Éditions Rivages, 2022
ISBN 9782743654931
384 p.
20,50 €


Angela Sloan, de James Whorton Jr.

Signé Bookfalo Kill

Tiens, il faut que je vous parle de ce roman avant d’en avoir totalement occulté l’existence – parce que, pour tout dire, il n’a rien d’inoubliable.

Whorton Jr - Angela SloanDommage, car sur le papier, le livre de James Whorton Jr. était prometteur. Son héroïne, l’Angela Sloan du titre, est la fille adoptive de Ray, un agent de la C.I.A. qui l’a sauvée et recueillie après le massacre de ses parents pendant les révoltes Simbas au Congo en 1964. Huit ans plus tard, Angela a 14 ans et Ray noie sa retraite dans l’alcool, jusqu’au jour où un homme le contacte et lui demande de reprendre du service. Ray accepte – mauvaise idée, car l’affaire tourne mal : c’est le scandale du Watergate.
Ray est obligé de prendre le large et laisse Angela, dûment formée par ses soins, tenter de s’en sortir seule en attendant qu’il la retrouve…

Il y avait donc de tout pour faire un bon polar : un contexte historique intéressant (le Watergate et les Etats-Unis des années 70), une bonne intrigue d’espionnage, des personnages bien taillés, la promesse d’un périple initiatique et d’un road trip, genre américain par excellence…
Malheureusement, si tous ces éléments constituent l’ossature d’Angela Sloan, ils n’y sont que saupoudrés. Rien n’est suffisamment fouillé pour donner une impression de profondeur au roman. Le Watergate est à peine évoqué, Ray Sloan disparaît rapidement et, privée de son appui, Angela tourne vite en rond. Ses rencontres avec des personnages plus ou moins loufoques n’apportent pas grand-chose à l’affaire, et l’intrigue se dévide lentement, sans passion ni palpitation, jusqu’à une fin douce-amère un peu prévisible.

Pas la peine d’encombrer votre valise estivale avec cette première traduction de James Whorton Jr., hélas trop faible pour susciter une quelconque empathie et emporter l’adhésion.

Angela Sloan, de James Whorton Jr.
Traduit de l’américain par Claire Breton
Éditions du Masque, 2013
ISBN 978-2-7024-3799-5
279 p., 19,50€