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COUP DE CŒUR : Sidérations, de Richard Powers

Éditions Actes Sud, 2021

ISBN 9782330153182

397 p.

23 €

Bewilderment
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Serge Chauvin


Depuis la mort de sa femme, Theo Byrne, astrobiologiste de profession, élève seul Robin, leur enfant de neuf ans. Attachant et sensible, le jeune garçon se passionne pour les animaux qu’il peut dessiner des heures durant. Mais il est aussi sujet à des crises de rage qui laissent son père démuni. Pour l’apaiser, ce dernier l’emmène camper dans la nature ou visiter le cosmos. Chaque soir, père et fils explorent ensemble une exoplanète et tentent de percer le mystère de l’origine de la vie.
Le retour à la “réalité” est souvent brutal. Quand Robin est exclu de l’école à la suite d’une nouvelle crise, son père est mis en demeure de le faire soigner.
Au mal-être et à la singularité de l’enfant, les médecins ne répondent que par la médication. Refusant cette option, Theo se tourne vers un neurologue conduisant une thérapie expérimentale digne d’un roman de science-fiction. Par le biais de l’intelligence artificielle, Robin va s’entraîner à développer son empathie et à contrôler ses émotions…


Cela fait un mois environ que Sidérations a fait son apparition sur les tables des librairies, un mois donc que, sur le terrain, je profite de toute opportunité pour en dire le plus grand bien à tous les clients qui veulent m’écouter. Pour autant, je peine toujours à trouver ici les mots justes pour dire à quel point ce roman m’a enchanté, impressionné, ébloui, et bouleversé. Plus facile à l’oral qu’à l’écrit, surtout quand c’est le cœur qui parle avant tout – même si la tête a elle aussi été flattée.

Car Sidérations est un roman de Richard Powers. En tant que tel, c’est donc un livre profondément intelligent. Nourri ici d’éclairages scientifiques, astronomiques, biologiques ou neurologiques de haute volée, que l’écrivain américain rend abordables sans pour autant les édulcorer ou les vulgariser. Les voyages à travers l’univers, dans les forêts ou parmi la faune que le récit proposent sont autant nourris de recherches poussées qu’enrichissants pour le lecteur.
Sans parler des nombreuses autres réflexions qui émaillent le texte, notamment dans la sphère politique – le roman développant à l’arrière-plan une sorte de vision halloweenesque d’États-Unis qui seraient dirigés par un simili-Trump assumant jusqu’au bout, au mépris des lois et des principes démocratiques les plus élémentaires, ses tendances autoritaires et ses dérives liberticides.

Le désordre, c’est ce qui crée l’intelligence ?
Je dis oui. La crise, le changement, le chaos.
Sa voix se fit triste et visionnaire. Alors on ne trouvera personne de plus doué que nous.

Sidérations donne donc à penser, à réfléchir. Mais ce n’est pas là sa principale ligne de force. La grande beauté de ce roman, c’est la force indissoluble qui lie Theo et Robin, le père et le fils. Et la manière dont le romancier met l’expression de cet attachement au service de son histoire, et réciproquement, dans une valse étroite qui enchante et bouleverse. Et la manière, encore, dont il sublime en creux l’âge d’enfance, si merveilleusement incarné ici par Robin.

Elles ont beaucoup en commun, l’astronomie et l’enfance. Toutes deux sont des odyssées à travers l’immensité. Toutes deux en quête de faits hors de portée. Toutes deux théorisent sauvagement et laissent les possibles se multiplier sans limites. Toutes deux sont rappelées à la modestie d’un mois à l’autre. Toutes deux fonctionnent sur l’ignorance. Toutes deux butent sur l’énigme du temps. Toutes deux repartent sans cesse de zéro.

Cet amour inégalable, Richard Powers trouve sans cesse les mots qu’il faut pour le mettre en lumière, pour le magnifier, faisant preuve ici d’une sensibilité qu’on ne lui connaissait pas forcément, et qui fait battre fort le cœur – de plus en plus fort au fur et à mesure que le roman avance, que les sentiments s’amplifient, et que s’y ajoute le fantôme bienveillant d’Aly, épouse et mère, indissociable du duo à qui elle donne des raisons d’y croire par le seul souvenir de son amour pour eux.

Qu’est-ce que le chagrin ? C’est le monde dépouillé de l’objet qu’on admire.

Vous savez à quel moment je me suis rendu compte que Sidérations allait me marquer pour longtemps ? C’est quand je me suis rendu compte que les personnages continuaient à me poursuivre et à vivre à mes côtés, alors même que j’avais dû refermer le livre pour rejoindre la vie réelle.
Pour moi, ce genre de détail (qui n’en est pas un) est le signe que le roman dépasse la sphère artistique pour entrer dans celle de l’intime, touchant à des sentiments si profonds et si personnels qu’ils transforment tout à coup la littérature en quelque chose de supérieur, d’intangible – quelque chose de magique.

Voici donc pour mon plus gros coup de cœur de cette rentrée littéraire 2021 – et comme souvent quand un livre m’emporte aussi fort et aussi loin, je préfère vous quitter sur les mots de l’auteur plutôt que sur les miens, si éloignés de la puissante reconnaissance que je voue à ce miracle si fabuleusement renouvelé de la littérature.

La Terre abritait deux sortes de gens : ceux qui étaient capables de faire les calculs et de croire la science, et ceux qui préféraient leurs propres vérités. Mais dans le quotidien de nos cœurs, quelle que soit notre éducation, nous vivions tous comme si demain devait être le clone d’aujourd’hui.
Dis-moi ce que tu crois, Papa. Parce que c’est ça que je devrais apprendre. (…)
Je m’étais trompé d’école. Il avait plus appris en un été, par lui-même, qu’en une année passée en classe. Il avait découvert, par lui-même, ce que l’éducation officielle s’efforçait de nier : la vie attendait quelque chose de nous. Et le temps était compté.


À première vue : la rentrée Iconoclaste 2021


Intérêt global :


On ne change pas une méthode qui marche plutôt bien. Cette année encore, les éditions de l’Iconoclaste n’alignent que trois titres pour leur rentrée littéraire, misant comme toujours sur la singularité et la diversité des voix et des styles pour mettre en avant une certaine idée de la littérature francophone contemporaine.
Fidèles à leurs habitudes, elles laissent également une place à un premier roman, tout en comptant sur la (de plus en plus) populaire Cécile Coulon pour tracter leur joli petit train.


Seule en sa demeure, de Cécile Coulon

La jeune mais très prolifique romancière (31 ans et déjà 14 livres au compteur) poursuit l’aventure Iconoclaste (où elle co-dirige également la collection Iconopop’) après le beau succès rencontré il y a deux ans grâce à Une bête au Paradis. Et comme elle aime bien tenter toujours des choses nouvelles, la voici qui propose… un roman gothique.
Tout y est : le XIXème siècle, une grande demeure hantée par l’esprit d’une femme, un mariage pesant et arrangé entre une très jeune femme et un riche propriétaire terrien, une servante terrifiante, des secrets inquiétants… jusqu’au jour où l’irruption d’une professeure de flûte vient tout bouleverser.
À première vue, pour l’audace, l’aventure, le pari de la littérature de genre, c’est un grand oui. Lecture incontournable pour moi.

Mon mari, de Maud Ventura

Vu de l’extérieur, c’est un couple sans histoire. Quarantenaires, quinze ans de vie commune, deux enfants, une vie sociale et professionnelle réussie. Mais de l’intérieur, le tableau est moins glorieux. Pour elle en tout cas, qui se persuade que son mari ne l’aime plus, et entreprend de tout faire pour le prouver.
Tendre des pièges, noter les faux pas, concevoir des peines à infliger, et bien sûr guetter les rivales – toutes les autres femmes, à qui elle entend prouver qu’elle est toujours la meilleure, la plus belle, la plus parfaite des épouses : tout est bon pour se prouver qu’elle a raison. Même le pire.
Un premier roman de tourbillon psychologique qui pourrait valoir le coup d’œil.

Ne t’arrête pas de courir, de Mathieu Palain

C’est une histoire vraie, mais tellement fascinante et romanesque qu’elle a convaincu Mathieu Palain d’en faire son deuxième livre (après Sale gosse, 2019).
Cette histoire, c’est celle de Toumany Coulibaly, athlète français spécialiste du 400 mètres, champion de France de la discipline en 2015… et cambrioleur multi-récidiviste, condamné à plusieurs peines de prison. Durant plusieurs mois, l’écrivain rend visite au sportif. Au parloir, une amitié se noue, consolidée par le fait que les deux hommes ont sensiblement le même âge et grandi au même endroit.
En parallèle, Palain mène l’enquête, interroge des proches, pour tenter de comprendre comment un même individu a pu afficher deux visages aussi antagonistes, et briser une carrière prometteuse pour des petits crimes sans lendemain.


BILAN


Lecture certaine :
Seule en sa demeure, de Cécile Coulon

Lectures potentielles :
Mon mari, de Maud Ventura
Ne t’arrête pas de courir, de Mathieu Palain


À première vue : la rentrée Flammarion 2021


Intérêt global :


Des sept parutions de l’année dernière chez Flammarion, on remonte à onze cette année (si j’ai bien compté).
Dommage.
Pour le reste, on trouve du médiatique (Angot, Djian), du vrai talent (Reverdy), mais aussi un drôle de pari : aligner cinq premiers romans sur la grille de départ (plus une première traduction). Et ce courage-là, mine de rien, mérite au moins d’être salué – en attendant de voir si les livres en question méritent autant d’attention.


UN PRÉFÉRÉ


Climax, de Thomas B. Reverdy

J’aime cet auteur. J’ai parfois le sentiment que son univers, sa force littéraire et la variété de ses sujets ne sont pas assez payés de retour, que ses livres ne rencontrent pas toujours le succès qu’ils mériteraient. C’est peut-être une fausse impression (d’autant qu’il collectionne les récompenses, dont le Prix des Libraires en 2016 et l’Interallié en 2018), je n’ai aucune donnée pour étayer cette sensation hormis mes propres ressentis de terrain ; et si je me trompe, tant mieux.
Toujours est-il qu’un nouveau roman de Thomas B. Reverdy est toujours pour moi un objet de curiosité. Cette fois, il nous emmène dans un village norvégien, menacé par un accident sur une plateforme pétrolière au large. Sans parler du glacier qui se fissure et des poissons morts qui s’agglutinent sur le rivage… Un ingénieur géologue, originaire des lieux, se présente au village pour se confronter autant à son passé qu’à la perspective d’un monde sur le point de s’effondrer.


À LA UNE


Double Nelson, de Philippe Djian

L’un des noms les plus solides de la maison Flammarion, habitué des rentrées littéraires et des unes de la presse spécialisée.
Djian revient avec le nom d’une prise de catch en guise de titre, pour raconter une rupture amoureuse suivie de drôles de retrouvailles : elle, membre des forces spéciales d’intervention de l’armée, vient se réfugier chez lui, écrivain en proie au doute, pour échapper à une troupe de mercenaires lancée à ses trousses. Commence alors une drôle de danse, où la nécessité d’apprendre à revivre ensemble s’accompagne d’une menace mortelle…
Drôle de pitch, qui propose un angle plutôt ludique pour détricoter l’éternelle question de la relation amoureuse.

Le Voyage dans l’Est, de Christine Angot

Autant j’aime Reverdy, autant je déteste Christine Angot. Son style tout d’abord, que je trouve caricatural, creux et haché, faussement rythmé de répétitions obsessionnelles et plombés de dialogues terriblement plats, et dont je me demande comment autant de gens supposés savoir lire (je pense très fort à Bernard Pivot par exemple, qui ne s’est jamais caché d’aduler le travail de la dame) sont capables de chanter les louanges.
Je n’apprécie guère l’auteure non plus, et par l’auteure, j’entends la personnalité qui manque rarement une occasion de déverser sa morgue, son fiel et sa froideur dans les médias.
S’il y a une chose que je veux lui reconnaître en revanche, c’est la constance avec laquelle elle campe son œuvre autour du drame qui a façonné sa vie, drame dont elle est loin d’être la seule victime et auquel elle donne une voix et une visibilité essentielles depuis toutes ces années.
Pas de surprise : dans ce nouveau roman, Angot parle donc d’inceste. Elle aborde cette fois la question en creusant le point de vue de l’enfant, puis de l’adolescente et de la jeune femme victime de son père.


AH AH, BIOGRAPHIE !


Tout ce qui est beau, de Matthieu Mégevand
Matthieu Mégevand s’est fait une spécialité de capter en littérature des figures artistiques flamboyantes. Après le poète Roger-Gilbert Lecomte et Lautrec, le voici qui s’attaque au génie ultime : Mozart. 192 pages pour cerner l’une des figures les plus célèbres du monde, et trouver en mots l’équivalent des notes avec lesquelles le compositeur a créé sa renommée intemporelle.

Presque toutes les femmes, d’Héléna Marienské
Les ennemis de la vie ordinaire, roman délirant sur l’addiction paru en 2015, m’avait bien fait marrer. Le registre de ce nouveau titre sonne différemment, puisque la romancière y dresse le portrait des femmes de sa vie, qu’elles aient laissé une trace positive ou non sur son existence. Une autobiographie en creux, donc. Cela n’empêche pas l’humour, mais sans tirer du côté hirsute qui m’avait réjoui dans Les ennemis


PREMIERS ROMANS (5 + 1)


Le Chien, d’Akiz
(traduit de l’allemand par Bruce Germain)

Réalisateur et scénariste allemand, Akiz ajoute la corde de romancier à son arc.
Le Chien du titre, c’est un drôle de type, dont on ne sait rien hormis les rumeurs étranges qui courent sur son compte. Ce qui est sûr, c’est le gars est un prodige en cuisine. Son embauche dans le restaurant de luxe El Cion aurait pu être joyeuse. Mais c’est moins un palais raffiné qu’une grenade dégoupillée que le chef a engagé. Et quand ça va péter, ça va faire mal.
Petite curiosité pour ce titre au résumé intrigant, dont les premières lignes happent et interpellent.

L’Éblouissement des petites filles, de Timothée Stanculescu

Bon, déjà, histoire d’éviter les confusions, sachez que Timothée ici est une fille. Qui s’essaie au roman d’apprentissage adolescent, en racontant la fascination d’une jeune fille, Justine, à l’égard d’Océane. Ancienne copine d’enfance, devenue simple voisine de village et lycéenne comme elle.
Sauf qu’Océane a disparu, et dans ce coin de France où il ne se passe jamais rien, c’est plus qu’un fait divers.
Un événement assez troublant pour pousser Justine à vouloir, comme Océane, s’initier aux garçons, quitte à jeter son dévolu sur le jardinier de sa mère – qui est un homme, plus un garçon.
Bref. Tout ceci me rappelle un roman de Megan Abbott, La Fin de l’innocence, livre puissant et brillant. Si le sujet vous intéresse, celui-là, je vous le conseille sans hésiter. Pour celui-ci, dont on commence à causer un peu, je vous laisse juge.

L’Amour et la violence, de Diana Filippova

Le titre n’est pas fou, la couverture non plus, mais le pitch rattrape un peu (toutes proportions gardées).
Valentin vit dans une chambre de bonne d’où il observe la Cité, seul, pendant que sa mère, répétitrice auprès des familles illustres, s’absente le jour comme la nuit. Né de l’autre côté du mur, déchiré entre le rêve de se fondre dans les hauts milieux et la conscience aiguë d’une société au bord de l’implosion, il se débat avec le passé et la mémoire.
Selon l’éditeur, un premier roman entre dystopie, roman social et récit d’apprentissage.


Ce qui gronde, de Marie Petitcuénot
Sur le papier, elle a tout pour être heureuse : un mari, trois enfants, un boulot intéressant. Et pourtant. La jeune femme qu’elle fut avant cette vie bien rangée commence à protester, et lui enjoint de se rebeller contre le fait social établi. Bonne mère, bonne épouse, femme intégrée, une fin en soi ? Et faut-il pour autant renoncer à sa liberté ? Un plaidoyer féministe pour une autre façon d’être mère.

Buenos Aires n’existe pas, de Benoît Coquil
Marcel Duchamp arrive à Buenos Aires en septembre 1918 et y demeure neuf mois. De ce séjour, on sait peu de choses. Un terreau idéal pour un écrivain, qui permet donc à Benoît Coquil d’imaginer ce récit littéraire dont la ville est autant la figure principale que l’artiste.

Mississippi Driver, de Lee Durkee
(traduit de l’anglais (États-Unis) par Nicolas Richard)

C’est en réalité le deuxième roman de Lee Durkee, mais le premier traduit en français, alors bon, il a sa place dans cette rubrique consacrée aux débutants. Il y raconte la journée d’un chauffeur de taxi à Gentry, Mississippi, et ses différents passagers qui, tous à leur manière, racontent un peu de cette fameuse « Amérique profonde » qui fait tant causer au moment des élections présidentielles.


BILAN


Lecture certaine :
Climax, de Thomas B. Reverdy

Lecture potentielle :
Le Chien, d’Akiz

Lecture hypothétique :
L’Amour et la Violence, de Diana Filippova


À première vue : la rentrée Belfond 2021


Intérêt global :


Première apparition des éditions Belfond dans la rubrique « à première vue » !
Je dois admettre que c’est un éditeur dont je lis assez peu les parutions, en dépit d’un catalogue sérieux et assez varié pour susciter la curiosité. Ne me demandez pas d’explication, je n’en ai pas d’autre que : « on ne peut pas être partout », même avec la meilleure volonté du monde. (J’ai déjà du mal à suivre les sorties de mes maisons favorites, alors…)
Néanmoins, il était temps de faire une place à cette maison importante, pour ne pas dire incontournable dans le paysage éditorial français.
En 2021, Belfond s’avance avec quatre titres, dont un français et un dans la collection Vintage, qui (re)met à l’honneur des livres et des auteurs souvent oubliés, alors même qu’ils ont souvent marqué leur époque.


Quatre heures, vingt-deux minutes et dix-huit secondes, de Lionel Shriver
(traduit de l’anglais (États-Unis) par Catherine Gibert)

Un couple solide de sexagénaires. Si elle est une sportive accomplie, lui est plutôt du genre à imprimer la marque de son corps dans son fauteuil préféré. La retraite arrivée, il décide pourtant de se préparer pour courir un marathon. Ce qui ressemble à une passade tourne à l’addiction, et le voici qui entreprend de se préparer pour un Iron Man. Une métamorphose physique qui se double d’un changement de caractère si radical qu’il met en péril son couple.
Mrs Lionel Shriver (oui, c’est une dame, comme son prénom masculin en France ne l’indique pas) est célèbre pour son terrible Il faut qu’on parle de Kevin, où elle démontrait une finesse ahurissante dans l’analyse psychologique. Une qualité que ce nouveau sujet lui permettra sans doute de développer.

Le Chat, le Général et la Corneille, de Nino Haratischwili
(traduit de l’allemand par Rose Labourie)

Après des passages chez Buchet-Chastel et les défuntes éditions Piranha, c’est le troisième roman de Nino Haratischwili traduit en France. Il débute en décembre 1994, dans le Caucase. Un jeune homme enrôlé dans l’armée russe par dépit amoureux s’éprend de Nura, une adolescente fière et rebelle. Mais la jeune femme est arrêtée, et le soldat acteur malgré lui de terribles actes de violence.
Des années plus tard, le jeune soldat est devenu « le Général », un homme impitoyable. Ce qui n’empêche nullement une journaliste tenace, la Corneille, de tenter d’exhumer ses sinistres secrets de son passé. Quand le Général rencontre le Chat, une jeune comédienne sosie de Nura, l’heure des comptes semble enfin avoir sonné…


Basculer, de Florian Forestier
Le titre français de la rentrée est un premier roman, en prise directe avec la société contemporaine.
Lors d’une randonnée dans le massif des Écrins, un haut fonctionnaire chute dans une crevasse. Il déroule alors sa mémoire fracturée, évoquant le monde contemporain, la fermeture des frontières, la valse des acteurs politiques et les alertes d’une association menée par un célèbre mathématicien sur les risques de l’effondrement.
Un sujet risqué, d’autant que je ne suis pas certain de l’envie des lecteurs de se confronter à une actualité trop récente et désagréable. Mais il faut bien aussi parler du monde tel qu’il va, et s’il y a du talent…

Au bord de la nuit, de Friedo Lampe
(traduit de l’allemand par Eugène Badoux)
La vie du port de Brême à travers une suite de portraits intimistes de ses habitants. Mais, peu à peu, les ténèbres s’abattent sur la ville…
Publié en 1933, ce roman a été interdit par le régime nazi. On devine pourquoi à la lecture de ce résumé.


BILAN


Lectures hypothétiques :
Au bord de la nuit, de Friedo Lampe
Le Chat, le Général et la Corneille, de Nino Haratischwili


Komodo, de David Vann

Éditions Gallmeister, 2021

ISBN 9782351782521

304 p.

22,80 €

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Laura Derajinski


Sur l’invitation de son frère aîné Roy, Tracy quitte la Californie et rejoint l’île de Komodo, en Indonésie. Pour elle, délaissée par son mari et épuisée par leurs jeunes jumeaux, ce voyage exotique laisse espérer des vacances paradisiaques : une semaine de plongée en compagnie de requins et de raies manta. C’est aussi l’occasion de renouer avec Roy, qui mène une vie chaotique depuis son divorce et s’est éloigné de sa famille.
Mais, très vite, la tension monte et Tracy perd pied, submergée par une vague de souvenirs, de rancœurs et de reproches. Dès lors, un duel s’engage entre eux, et chaque nouvelle immersion dans un monde sous-marin fascinant entraîne une descente de plus en plus violente à l’intérieur d’elle-même, jusqu’à atteindre un point de non-retour.


Les joies de la famille selon David Vann, épisode 6473

Les failles et faillites familiales sont le terreau littéraire exclusif du romancier américain. Elles sont présentes, béantes, dans tous ses livres sans exception.
La faute à une histoire personnelle riche en douleur et en souffrance, qui pousse inexorablement Vann, texte après texte, à appliquer le filtre de la littérature sur ses proches – et sur lui-même – pour essayer de comprendre la tragi-comédie permanente qui leur sert de quotidien à tous, depuis le suicide de son père lorsqu’il avait treize ans (l’épisode fondateur, raconté depuis Sukkwan Island jusqu’au magnifiquement dramatique Poisson sur la Lune). Non pas comme un baume – la littérature de David Vann n’est guère cathartique -, mais plutôt comme une expérience entomologique sans cesse renouvelée.

Après avoir beaucoup tourné autour de la figure de son père, l’écrivain choisit cette fois sa sœur en personnage principal. Avec leur mère et lui-même en antagonistes, auxquels il ne fait pas plus de cadeau qu’à Tracy.
Rappel utile au passage : chez Vann, contrairement aux apparences, on est jusqu’au cou dans la fiction, et non pas dans l’auto-fiction réductrice et complaisante. Même dans Un poisson sur la Lune, où les personnages portaient leurs véritables noms (Jim Vann pour le père, David lui-même en adolescent), et à plus forte raison dans ses autres livres, David Vann dispose, transpose, adapte le matériau familial, et le transfigure, autant par les péripéties qu’il narre que par le travail du style (on y revient plus bas).

On notera d’ailleurs, comme un symbole, que le personnage du frère de Tracy porte le prénom de Roy – comme le jeune garçon de Sukkwan Island, parti pour un an de vie à la dure sur une île au large de l’Alaska avec son père… prénommé Jim. Un choix évidemment tout sauf anodin, qui jette une ligne de vie (et de mort) entre les deux romans et les deux personnages, tout en soulignant qu’on parle bien du même caractère, quel que soit son destin dans les livres en question.
Inutile donc de chercher à savoir ce qui est vrai ou non dans Komodo, si cette réunion de famille a bien eu lieu et si les faits se sont déroulés de près ou de loin comme dans le roman. Cela n’a aucune importance. La fiction prime, et ce que David Vann entend lui faire dire.

C’est d’autant plus important de le souligner que le romancier américain a désormais atteint une maturité exceptionnelle, et que chacun de ses livres vient compléter les précédents en montrant à quel point Vann a conscience de faire œuvre, de penser de manière globale son geste littéraire.
Dans Komodo, on retrouve nombre d’ingrédients familiers de son travail : l’incapacité à se parler et se comprendre dans le cercle familial restreint, même (surtout ?) lorsqu’on fait des efforts ; une propension naturelle à finir par exprimer le fond de ses pensées, sans se soucier du mal que cela peut faire – à moins que ce soit le but recherché…
Les compromissions, les mensonges, l’égoïsme naturel de l’homme sont également mis à nu, à coups de scalpel littéraire qui fouille la chair du mal jusqu’à l’os.

Les vérités de l’océan

En dépit de ce tableau cinglant, David Vann parvient à sauvegarder des moments de quiétude, d’apaisement, des sortes de trêve qui permettent au lecteur de respirer. Les scènes sous-marines, ici, peuvent offrir des parenthèses enchantées, autorisant l’écrivain à se faire plaisir en chantant son amour pur et sincère pour la mer et les créatures qui l’habitent.
Marin obstiné, plongeur patenté, Vann ne paraît jamais autant chez lui que dans l’eau. Et, comme dans Aquarium (qui contient par contraste quelques-unes des scènes de maltraitance familiale les plus insupportables de son œuvre), il recourt à ces escapades entre les poissons et les coraux pour laisser croire en un monde meilleur, dégagé des contraintes et des mesquineries ordinaires de l’humanité.

Pourtant, paradoxalement – car rien n’est jamais simple et manichéen chez David Vann -, la plongée sous-marine est aussi utilisée comme métaphore des relations familiales. Il faut descendre profond, là où tout devient sombre et mouvant, là où les repères se brouillent et le danger permanent, pour mettre à nu la vérité des âmes.
Les scènes de plongée se succèdent ainsi, pures et apaisantes d’abord, puis de plus en plus dangereuses, de moins en moins maîtrisées, jusqu’à atteindre un point de non-retour dans une scène d’affrontement sous-marine d’une violence hallucinante – au fur et à mesure que Tracy et Roy creusent de plus en plus profond dans le ressentiment et la colère qui les opposent de manière constitutive.

La mystérieux affaire du style

Comme dans nombre de ses livres, pour ne pas accabler le lecteur et s’accorder des respirations d’écriture, David Vann parvient à injecter de solides doses d’humour dans ses dialogues, même quand ceux-ci virevoltent en piques assassines entre ses protagonistes.
Il développe un vrai petit théâtre de la cruauté, devant lequel on ne peut s’empêcher de sourire, voire de rire, tant il se fait habile à disperser uppercuts, caresses factices et directs au foie. Pour mieux tomber K.O. lorsque l’assaut suivant vous cueille de plein fouet, dénué de tendresse, cru et sanglant.

Et puisqu’on revient à la question du style, je voudrais dire un mot d’un curieux coup d’audace du romancier, qui survient dans le dernier quart du livre.
Sans trop spoiler, sachez qu’à ce moment Tracy a mis fin à ses vacances et rentre chez elle auprès de son compagnon (sans doute volage) et de ses jumeaux aussi exigeants que capricieux et épuisants.
Au moment précis où elle retrouve ses fils, la première fois qu’elle s’adresse à eux en parlant d’elle à la troisième personne du singulier (« Maman a des gaufres spéciales avec des myrtilles et du sirop d’érable », p.222) comme le font souvent les parents lorsqu’ils s’adressent en bêtifiant à leurs jeunes enfants, Tracy perd brutalement son statut de narratrice.
Fini le « je » qui a présidé à la conduite du récit depuis le début du roman, la protagoniste perd sa voix et devient « elle ». Finie, la relation de confiance (relative) avec le lecteur ; retour à la distance d’une narration prétendument omnisciente (même si ce n’est qu’un artifice, on reste fixé au point de vue de Tracy).

Une manière gonflée de traduire par l’écriture la manière dont elle réintègre de force la peau de mère à laquelle elle est réduite depuis la naissance de ses enfants. Elle redevient une simple utilité, entièrement dévolue à leur confort, obligée de répondre à leurs moindres exigences sous peine de disputes interminables et de drames insondables. Une ombre dans le décor, un arrière-plan fonctionnel qui n’a plus rien à dire.
Ce choix d’écriture, David Vann ne le surligne pas, il l’impose en une ligne de dialogue, sans prévenir, à charge pour le lecteur de comprendre tout seul ce décrochage et d’en tirer les conclusions qui s’imposent.

Ce coup d’éclat sans effet de manche est à l’image d’un roman dont chaque phrase frappe juste, et dont les articulations logiques conduisent sans pitié aux extrémités les plus inexorables, dans une débauche de violence psychologique qui laisse pantois.
Capable d’être à la fois une ode merveilleuse à la nature et un traité implacable de la malfaisance familiale, Komodo est un roman sidérant, qui secoue, fait mal, sans jamais céder au voyeurisme ni à la violence gratuite pour autant, et reste tolérable grâce à son humour clairvoyant et sa maestria littéraire.

Dernière qualité, et non des moindres : quand on lit David Vann, on a l’impression réconfortante que sa propre famille, finalement, n’est pas si mal que cela !


Un voisin trop discret, de Iain Levison

Éditions Liana Levi, 2021

ISBN 9791034904006

224 p.

19 €

Parallax
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Fanchita Gonzalez Batlle


Pour que Jim, chauffeur Uber de soixante ans, voie la vie du bon côté, que faudrait-il ? Une petite cure d’antidépresseurs ? Non, c’est plus grave, docteur. De l’argent ? Jim en a suffisamment. Au fond, ce qu’il veut, c’est qu’on lui fiche la paix dans ce monde déglingué. Et avoir affaire le moins possible à son prochain, voire pas du tout.
Alors, quand sa nouvelle voisine, flanquée d’un mari militaire et d’un fils de quatre ans, lui adresse la parole, un grain de sable se glisse dans les rouages bien huilés de sa vie solitaire et monotone. De quoi faire exploser son quota de relations sociales…


À chaque fois que je lis Iain Levison, je suis stupéfait par deux choses : l’énergie fluide avec laquelle il conduit ses intrigues, et sa capacité à stigmatiser aberrations sociales ou politiques et mauvais penchants humains tout en maintenant à flot une suffisante dose d’espoir et d’empathie pour ne pas sombrer.

Ces ingrédients sont à nouveau réunis dans Un voisin trop discret, pour une nouvelle réussite du romancier. On retrouve également la minutie avec laquelle il élabore, mine de rien, des mécanismes narratifs implacables, poussant protagonistes et antagonistes vers des destins aussi inéluctables que parfaitement justifiés.
Voir la machine dévoiler peu à peu les rouages précis de son moteur est un vrai régal, qui pousse à tourner les pages au plus vite pour découvrir où Iain Levison souhaite (et parvient sans coup férir) à nous entraîner.

Le titre original, Parallax – plus risqué que celui choisi par Liana Levi -, renvoie à une notion d’astronomie qui, pour le dire très vite et très simplement, qualifie un déplacement de l’observateur occasionnant une variation de point de vue sur un seul et même objet étudié.
C’est exactement ce que fait Levison pour densifier son propos sans pour autant allonger la sauce ni multiplier en vain les pages : tout en faisant avancer l’intrigue, il change de point de vue sur les mêmes faits en les faisant considérer à tour de rôle par des personnages différents. Une solution narrative remarquable pour réussir un roman brillant et profond en à peine 200 pages – oui, c’est possible, et oui, c’est très bien ainsi.

Sans être hilarant (ce n’est pas le but), le roman fait naître de précieux sourires, par son ironie discrète et son entêtement à offrir à ses personnages le sort qu’ils méritent.
Oui, il y a quelque chose de bizarrement moral dans la conclusion du livre (sans que l’auteur assène quoi que ce soit de définitif pour autant ni ne cède à une horrible démagogie), une manière de punir ou de récompenser les uns et les autres qui, sous d’autres plumes, aurait fait grincer des dents ou lever les yeux au ciel, mais qui, chez Levison, se dégage du piège des bons sentiments et de la facilité pour paraître un juste retour des choses.
En évitant de trop en dire, bien entendu, l’apparition du vieux flic dans le dernier quart de l’histoire, et la manière réjouissante dont l’écrivain exploite ce personnage en jonglant entre les attendus de la figure et son savant détournement, sont un bel exemple du talent de Levison.

Je ne sais pas si, comme le clame son bandeau avec impudence et un rien d’opportunisme, Un voisin trop discret est « le vaccin contre la morosité ». Mais c’est une belle pierre de plus dans le jardin d’un auteur dont je vous recommande chaleureusement la lecture.


Comme souvent, le nouveau roman de Iain Levison est bien accueilli. Voyez plutôt chez Actu du Noir, Encore du noir, The Killer inside me, Diacritik


Normal People, de Sally Rooney

Éditions de l’Olivier, 2021

ISBN 9782823615241

320 p.

22 €

Traduit de l’anglais (Irlande) par Stéphane Roques


Connell et Marianne ont grandi dans la même ville d’Irlande. Il est le garçon en vue du lycée, elle est la solitaire un peu maladroite. Pourtant, l’étincelle se produit : le fils de la femme de ménage et l’intello hautaine connaissent ensemble leur premier amour.
Un an plus tard, alors que Marianne s’épanouit au Trinity College de Dublin, Connell s’acclimate mal à la vie universitaire.
Un jour, tout est léger, irrésistible ; le lendemain, le drame pointe et les sentiments vacillent.
Entre eux, le jeu vient tout juste de commencer.


Le hasard de nos lectures fait parfois bien les choses.
J’ai lu Normal People quelque temps avant le somptueux roman de Clémentine Beauvais, Songe à la douceur. Les deux livres n’ont pas grand-chose à voir, notamment sur la forme, mais ils traitent tous deux du sentiment amoureux chez les jeunes gens d’aujourd’hui. Et je ne peux m’empêcher de les mettre en miroir, le flamboiement néo-romantique de Clémentine Beauvais répondant, pour moi en tout cas, à la froide analyse psychologique et sociologique de Sally Rooney, et à son regard entomologique sur les errements sentimentaux de la jeunesse des années 2000.

Dit comme cela, vous comprendrez de quel côté mon cœur (d’incorrigible sentimental) a le plus penché. N’allez pas croire pour autant que j’ai détesté Normal People. Au contraire.
C’est un roman brillant, qui saisit par pincées minutieuses la difficulté d’aimer, de se déclarer, de se trouver et de trouver les autres, d’avoir ou non confiance en soi, de se juger à la hauteur de ses propres attentes et de celles des autres (réelles ou imaginaires), dans un monde bousculé de toutes parts par des sollicitations de plus en plus nombreuses et lourdes à assumer. Un monde trop rapide et trop encombrant pour laisser à l’amour le temps et la place d’exister dans toute son ampleur. Un monde de paraître et de faux-semblants où la réussite tient plus au spectaculaire du maquillage dont on s’affuble pour plaire qu’à la réalité des visages et de l’âme.

Dès le titre de son roman, Sally Rooney pose la question la plus fondamentale de nos existences : dans un tel monde, qu’est-ce que c’est, être normal ? Est-ce que cela existe vraiment ? Faut-il être normal, faut-il en rêver ?
C’est pourtant ce que souhaite Connell, son protagoniste masculin :

« Tout ce qu’il voulait c’était être normal, dissimuler les aspects de sa personnalité qu’il trouvait honteux et perturbants. »

Mine de rien, je pense que nous nous sommes tous plus ou moins posé cette question. Surtout à l’adolescence ou dans la vingtaine, quand on commence à se voir dans le miroir du regard des autres, et que l’on cherche sa place dans un monde d’adultes où l’on n’a pas toujours l’impression d’être le bienvenu. S’obstiner à être normal, s’évertuer à ne pas l’être, ce sont deux facettes d’une même réalité, celle de l’être humain en quête de son rôle social.

C’est tout cela que raconte Normal People, au fil des tergiversations de Connell et Marianne qui les voient se rapprocher, se fuir, s’éviter et se retrouver, bousculés dans l’évidence de leurs sentiments par tout ce qui, autour, s’évertue à les parasiter.
Pensées noueuses, impressions tronquées, rendez-vous manqués, poids écrasant de l’opinion d’autrui, sursauts d’énergie et d’espoir succédant à des tunnels d’abattement ou de doute, la très jeune Sally Rooney a dû puiser beaucoup de sa propre expérience pour restituer avec autant de clairvoyance les secousses qui agitent ses héros.

Si elle y parvient, c’est aussi grâce à la forme qu’elle a choisie pour construire son roman. Plutôt qu’un récit linéaire, elle a opté pour des sauts de puce dans le temps. Chaque chapitre suit le précédent à la faveur d’une ellipse plus ou moins longue, ce qui permet de parcourir la vie des protagonistes durant plusieurs années en ne focalisant que sur les moments les plus essentiels de leur(s) histoire(s) et de leur(s) relation(s). Comme une série de zooms opportunément avancés sur les séquences capitales du film.
L’idée est aussi pertinente qu’efficace. Le récit y trouve une dynamique singulière, précise et pointue, en zappant des passages de transition qu’un flash-back ou une simple évocation suffisent à dessiner pour comprendre comment et pourquoi Connell et Marianne en sont arrivés à chaque nouveau début de chapitre.

Si je dois ajouter un bémol à la portée, il accentuera le style, que j’ai trouvé un peu trop froid peut-être, distant, me privant d’imprimer plus en profondeur un texte un peu trop concentré sur sa pertinence pour toucher mes propres émotions, et de m’attacher à des personnages qui, du reste, il faut le souligner, ne sont pas conçus pour cela. On peut les apprécier parfois, à d’autres moments les trouver insupportables ou décevants, mais difficile d’en faire d’authentiques amis imaginaires.

C’est peut-être ce qui les rend, au bout du compte, si… normaux ?


D’autres avis ? Voyez par exemple chez Pamolico, à moitié convaincue ; Analire, beaucoup plus enthousiaste ; et aussi Lettres d’Irlande et d’ailleurs ou Charlotte Parlotte à qui, comme à moi, il manque un petit quelque chose pour crier au coup de cœur.


L’Ami, de Tiffany Tavernier

Éditions Sabine Wespieser, 2021

ISBN 9782848053851

264 p.

21 €


Un samedi matin comme un autre, Thierry entend des bruits de moteur inhabituels tandis qu’il s’apprête à partir à la rivière. La scène qu’il découvre en sortant de chez lui est proprement impensable : des individus casqués, arme au poing, des voitures de police, une ambulance. Tout va très vite, et c’est en état de choc qu’il apprend l’arrestation de ses voisins, les seuls à la ronde. Quand il saisit la monstruosité des faits qui leur sont reprochés, il réalise, abasourdi, à quel point il s’est trompé sur Guy, dont il avait fini par se sentir si proche.
Entre déni, culpabilité, colère et chagrin, commence alors une effarante plongée dans les ténèbres pour cet être taciturne, dont la vie se déroulait jusqu’ici de sa maison à l’usine. Son environnement brutalement dévasté, il prend la mesure de sa solitude…


Ça aurait pu être un polar. Le début, d’ailleurs, laisse de la place à l’illusion. Une intervention de police musclée, de la tension, du suspense, de la peur, une arrestation spectaculaire… Tiffany Tavernier, soucieuse d’installer un cadre crédible à son propos, assume sans faiblesse de jouer avec les codes du genre. Les premiers chapitres sont nerveux et plongent directement dans le vif du sujet.
Une manière de bousculer le lecteur autant que le narrateur, si violemment ébranlé dans son quotidien paisible (il vit avec sa femme dans une maison isolée, avec son seul couple d’amis comme voisins), presque retiré, que toute son existence va s’en trouver fracassée, et toutes ses certitudes remises en cause.

Car c’est là le véritable sujet de L’Ami : le délitement progressif et douloureux d’un homme. Le fait divers, sordide et remarquablement utilisé par la romancière, sert de révélateur. Si la vie du protagoniste était un évier, la révélation des crimes commis par ses voisins serait l’ouverture de la bonde, entraînant dans un irrésistible mouvement en spirale toutes les eaux sales qui encrassent l’existence du personnage.

De manière brillante, Tiffany Tavernier met son récit en mouvement, passant d’un immobilisme mortifère à une fuite en avant impossible à contenir. Elle convoque tout ce qui est nécessaire à la compréhension d’un être humain : souvenirs d’enfance, doutes, convictions, aveuglement, sentiments, espoir, renoncement…
Par sa narration à la première personne, elle s’installe dans la tête de son protagoniste et en fait pivoter tous les miroirs, en quête des bons angles pour comprendre le parcours d’un homme beaucoup plus complexe et intéressant qu’il n’en a l’air de prime abord. Ce personnage de Thierry est profondément touchant, y compris (surtout) dans ses erreurs, ses faiblesses et ses tâtonnements vers la lumière.

Contrairement à ce que le résumé pourrait laisser penser, L’Ami n’est pas un roman mortifère. C’est une quête personnelle, animée par la volonté de se remettre en place, de retrouver son axe, de donner une nouvelle chance à sa vie – et à la vie avec les autres.
Avec un sens aigu de la psychologie, et un art remarquable pour épaissir personnages et situations, Tiffany Tavernier réussit un roman captivant. Un livre superbement écrit, parfaitement maîtrisé, à la fois nerveux et introspectif, entre récit à suspense et portrait intérieur de haute volée.


Les orages, de Sylvain Prudhomme

Éditions Gallimard, coll. l’Arbalète, 2021

ISBN 9782072928963

192 p.

18 €


Les orages du titre ne sont pas de tonnerre ni de pluie, ce sont les intempéries qui agitent le cours de nos vies. Et l’auteur de Par les routes les photographie avec une grâce infinie au fil des treize nouvelles qui composent le recueil, trouvant toujours un rayon de soleil pour rembarrer la grisaille, et des raisons de croire en demain.


Un père veille pendant quinze jours au chevet de son fils de cinq mois, qu’une fièvre tenace menace d’emporter. Durant cette longue attente, il fait une expérience inédite de l’intensité de la vie, de sa fragilité et de la force de l’espoir.
Quelque part en Afrique, une femme rêve du salon de coiffure que ses patientes économies vont bientôt lui permettre d’ouvrir. Mais un coup du sort vient ébrécher son grand rêve.
Un homme visite pour la dernière fois l’appartement où il a vécu durant des années, et réalise à quel point ces murs ont contribué à construire son existence.
Après avoir failli mourir trois mois plus tôt, une femme se rappelle à la force phénoménale du bonheur et de la vie, le temps d’une baignade nocturne clandestine dans la mer, tandis que ses enfants dorment en toute innocence dans la maison de vacances.
Le jour de ses quarante ans, un homme découvre sa future tombe au cimetière du Père-Lachaise, et apprend en lisant les dates inscrites dessus qu’il lui reste exactement quarante ans à vivre. Comment employer ce répit si certain, comment vivre en ayant à la fois conscience de disposer de tout ce temps et de le trouver si bref ?


Avec Les orages, Sylvain Prudhomme explore ces moments où un être vacille, où tout à coup il est à nu. Heures de vérité. Bouleversements parfois infimes, presque invisibles du dehors. Tourmentes après lesquelles reviennent le calme, le soleil, la lumière. (Présentation de l’éditeur)

Pas mieux.
Le tour de force de Prudhomme est de réussir à lier ses différentes histoires, et de donner le sentiment d’une grande cohérence entre elles, d’un univers partagé – qui est, tout simplement, celui de la vie de tous les jours.

Sylvain Prudhomme ne nomme presque jamais ses narrateurs ou les protagonistes. Réduits à « il » ou « elle », voire à l’initiale d’un prénom (« A. », toujours, pour la compagne du protagoniste masculin), ils donnent l’impression d’être à chaque fois le même personnage, tout en existant à part entière et singulière par l’expérience qu’ils affrontent dans chaque nouvelle.

En outre, ses personnages nous parlent parce qu’ils sont ordinaires. Leurs préoccupations et leurs soucis relèvent du quotidien : la maladie, le vieillissement, les problèmes de couple ou de famille, la vie en voisinage… Autant de sujets qui, en d’autres mains, pourraient virer tristes, sordides ou déprimants, mais qui chez Sylvain Prudhomme acquièrent une puissance singulière, une évidence lumineuse, une clarté émouvante.
Tout ce que l’écrivain en dit paraît étonnamment familier. Parce que ce sont des sujets que nous tous, lectrices et lecteurs, avons approché, côtoyé, vécu. Ce sont des moments qui ont façonné nos existences. Là où Prudhomme est brillant, c’est qu’il parvient à en extraire l’essentiel à chaque fois, à en tirer une vérité qui pourrait être la nôtre, sans avoir l’air d’y toucher.

Il y parvient par la grâce discrète de son style, dialogues intégrés au récit sans mise en forme (pas de tirets ni de guillemets) pour donner à l’ensemble du texte l’apparence de la plus évidente fluidité. Les mots visent juste sans effort, captent paysages et atmosphères à petites touches, plaçant décors et réflexions sur un pied d’égalité, aussi importants les uns que les autres.

Romancier sensible et singulier, Sylvain Prudhomme ajoute à ses talents celui de nouvelliste, qui est loin d’être donné à tous les écrivains. Très à l’aise en forme courte, il crée des petits mondes qui, en quelques pages, sont aussi vastes que les plus profonds territoires intimes. Tout simplement magnifique.


Nos corps étrangers, de Carine Joaquim

Éditions la Manufacture de Livres, 2021

ISBN 9782358877244

240 p.

19,90 €


Quand Élisabeth et Stéphane déménagent loin de l’agitation parisienne avec leur fille Maëva, ils sont convaincus de prendre un nouveau départ. Une grande maison qui leur permettra de repartir sur de bonnes bases : sauver leur couple, réaliser enfin de vieux rêves, retrouver le bonheur et l’insouciance. Mais est-ce si simple de recréer des liens qui n’existent plus, d’oublier les trahisons ? Et si c’était en dehors de cette famille, auprès d’autres, que chacun devait retrouver une raison de vivre ?


Que ça fait du bien, les premiers romans courageux. (Pas tout à fait premier roman, dans ce cas, puisque Carine Joaquim a déjà publié plusieurs livres en auto-édition sous le pseudonyme de Jo Rouxinol. Premier roman dans le circuit d’édition « classique », donc.)

Que ça fait du bien, les livres qui s’emparent d’un sujet connu, voire rebattu – la faillite d’un couple et, au-delà, d’une famille et de tous ceux qui les approchent, comme par contagion de malheur – pour le guider dans des eaux neuves, grâce à un style qui s’affirme d’emblée et une résolution à pousser la tragédie jusque dans ses ultimes retranchements.

Faire du bien.
Ça peut paraître bizarre, d’employer cette expression pour qualifier un roman qui va vous malmener, vous griffer le cœur et vous entraîner aux confins de la violence que les êtres peuvent infliger aux autres, y compris (surtout) à ceux qu’ils ont aimé ou aiment encore profondément, et s’infliger à eux-mêmes, sans retenue.

Ce qui fait du bien, c’est la vitalité d’une littérature éperdue de sincérité et de vérité. Une littérature qui, sans aucun doute, va toucher de très près nombre de lecteurs et de lectrices, par sa manière d’évoquer le déraillement de l’amour, la trahison intime, mais aussi le vertige des corps emportés par le désir et l’envie irrésistible de combler les creux du cœur par l’embrasement des peaux et l’affolement des sens. Et quand je dis toucher, je pense fouiller au plus profond, là où ça fait mal.
Mais où la littérature peut…
Oui, faire du bien. Empathique et salvatrice.

Pour obtenir cette curieuse alchimie, Carine Joaquim s’appuie sur des personnages qui auraient pu se figer comme des clichés.
Au contraire, elle les déplie, les déploie, leur donne une vraisemblance indispensable en collant à leurs pensées et à leur psyché.
Aucun manichéisme.
Stéphane n’est pas qu’un mari cherchant à racheter son infidélité. Élisabeth n’est pas qu’une victime jouant de sa faiblesse supposée pour obtenir ce qu’elle veut. Maëva n’est pas qu’une adolescente colérique et égocentrique.
Ils sont tout ceci, pourtant. Mais pas seulement. Leurs personnalités, leurs aspirations, leurs contradictions, Carine Joaquim les scrute à la loupe pour les pousser à s’accomplir, en bien ou en mal – les deux à la fois, le plus souvent.
Humains, tout simplement.

Nos corps étrangers taille une déchirure, qui lentement cisaille le texte, jusqu’à la terrible explosion finale. Il capture des tempêtes intérieures qui renversent les cœurs et bouleversent les corps. Analyse une famille qui se délite, d’une manière implacable, clinique, mais non dénuée de sentiments et de chair, bien au contraire.

L’entrée en littérature de Carine Joaquim va laisser des traces. Un choc à ne pas manquer, à condition d’avoir les nerfs assez solides pour l’encaisser de plein fouet.


Broadway, de Fabrice Caro

Éditions Gallimard, coll. Sygne, 2020

ISBN 9782072907210

208 p.

18 €


RENTRÉE LITTÉRAIRE 2020


La vie n’est pas une comédie musicale.
Une femme et deux enfants, un emploi, une maison dans un lotissement où s’organisent des barbecues sympas comme tout et des amis qui vous emmènent faire du paddle à Biarritz… Axel pourrait être heureux, mais fait le constat, à 46 ans, que rien ne ressemble jamais à ce qu’on avait espéré. Quand il reçoit un courrier suspect de l’Assurance maladie, le désenchantement tourne à l’angoisse. Et s’il était temps pour lui de tout quitter ? De vivre enfin dans une comédie musicale de Broadway ?


Fabrice Caro romancier est un peu le Mister Hyde du Docteur Jekyll Fabcaro dessinateur.
Quand il pose ses crayons pour ne garder que sa plume, le peu d’angoisse existentielle qui traîne dans ses bandes dessinées envahit la page blanche et dévore le texte. L’humour absurde traîne toujours dans le coin, mais il est malmené, bousculé par une certitude permanente que la vie n’a aucun sens, et qu’en rire demande un effort quasi surhumain.

Broadway ressemble de fait beaucoup au Discours, son précédent roman (et gros succès). Prétendre que Fabrice Caro se renouvelle serait mentir. Ce nouveau livre n’est ni moins bien, ni mieux ; il est pareil.
Tout part encore une fois d’un fait relativement anodin. Dans le précédent, l’angoisse naissait du fameux discours à écrire pour le mariage de la sœur du narrateur, redoublée par l’inquiétude née de sa vie de couple « en pause », et son attente d’un message de son amoureuse mettant fin, d’une manière ou d’une autre, à l’horrible suspense sentimental.

Ici, le déclencheur, c’est une enveloppe « bleu Juan-Les-Pins », invitant Alex à passer le test de dépistage du cancer colorectal (réjouissance recommandée aux hommes à partir de 50 ans). Problème : lui-même n’a que 46 ans. Pourquoi a-t-il reçu ce courrier ? Est-ce une simple erreur ? Ou bien y a-t-il un message caché, un avertissement discret, un signe censé lui montrer qu’on ne lui dit peut-être pas tout ?
On ajoute à cela les amours (classiquement) tumultueuses de sa fille de 18 ans, un dessin obscène de son fils de 14 ans surpris par un professeur, et c’est parti pour un grand tour de gamberge, façon manège infernal de train fantôme incapable de s’arrêter.

Formellement, on retrouve le principe de chapitres assez courts, chacun introduisant une nouvelle idée ou un nouveau fait qui va nourrir les névroses du narrateur.
De même, les phrases s’étirent, longues mais très rythmées, l’accumulation de propositions contenues entre virgules illustrant la manière dont les pensées s’entrechoquent et s’accumulent sans fin dans l’esprit d’escalier du personnage.

Les ressemblances étant admises, est-ce que ça marche ? Globalement, oui.
On sourit régulièrement, on se désespère tout autant – ou, du moins, on peut se reconnaître sans peine dans ce personnage étriqué dans une vie banale, prisonnier de sa lâcheté quotidienne, incapable de se défendre face aux plus minuscules assauts de la vie, subissant de loin patron, collègues, voisins, compagnes et enfants.

Fabrice Caro n’invente rien de neuf dans son travail, certes. Il n’empêche que Broadway sonne juste, creuse un sillon authentique, signe que le texte offre une résonance sans filtre aux propres obsessions et angoisses de l’auteur, écho souvent troublant à celles du lecteur (pour peu qu’on soit du genre à se torturer un peu avec le sens de la vie).

L’humour rend le tout supportable, acceptable, de même que de très belles scènes d’échappée oniriques à Buenos Aires, qui figurent parmi les plus beaux moments du roman.
Un texte sans surprise mais plaisant, cohérent dans l’œuvre de Fabrice Caro.


Les dédicaces, de Cyril Massarotto

Éditions Flammarion, 2020

ISBN 9782081519619

272 p.

20 €


RENTRÉE LITTÉRAIRE 2020


De Claire, on ne sait pas grand-chose, sinon qu’elle vit à Paris et collectionne les livres dédicacés. Son plus grand plaisir est d’écumer les librairies à la recherche de ces trésors qui font de chaque livre un objet unique et précieux, « parce que la dédicace ajoute une histoire à l’histoire ».
Chez un bouquiniste, elle tombe sur un livre dont la dédicace lui laisse une désagréable impression de vulgarité. L’auteur, Frédéric Hermelage, laisse son numéro de téléphone à une certaine Salomé, assorti d’un compliment outrancier. Seulement, à la lecture, le roman est à l’opposé de la dédicace. Subtil, élégant. Comment expliquer un tel contraste ?
De librairies en Salons du livre, Claire va alors se lancer sur les traces de cet écrivain discret, jusqu’à franchir les règles de la fiction.


Je ne vous le cache pas, ce livre me pose problème.
Je l’ai lu rapidement, facilement, de ce côté pas de difficulté. Bon.
Ma première réaction, après l’avoir terminé, a été de dire :
« C’est raté. »
« Ça ne fonctionne pas. »
Pas si simple, pourtant.

Haro sur le petit monde des livres

Il faut dire que ce roman n’est pas très aimable. À l’image de son héroïne narratrice, qui a tendance à prendre tout le monde de haut, et professe sur la littérature des opinions que l’on pourrait qualifier de sélectives, pour être sympa – mais qui sont surtout élitistes, hautaines et méprisantes. Et la situation ne s’arrange pas lorsque le personnage de l’écrivain entre en scène, bien pire dans le registre.

Tout le monde en prend pour son grade, à commencer par la cohorte des auteurs de best-sellers, emmenés par l’inévitable duo Musso-Lévy (mais sont aussi concernées Aurélie Valognes ou Amélie Nothomb, pour n’en citer que deux), dont les productions envahissantes sont bonnes pour la poubelle et indignes d’être qualifiées de littérature.
C’est un point de vue (sans nuance), mais pourquoi pas. Ce débat est surtout vieux comme le Top 50 – beaucoup plus, en réalité, vieux comme la littérature romanesque sans doute. Tous les lecteurs ont un avis là-dessus, entre les défenseurs de la littérature populaire, les tenants de la grandeur littéraire de la France (hum), et ceux qui essaient de naviguer entre ces deux récifs sans se fracasser dessus.
Du reste, en creux, les hérauts de cette fameuse caste supérieure des lettres tricolores ne sont pas épargnés par la griffe du romancier, représentés dans toute leur suffisance parisiano-centrée et leur certitude de valoir plus que les autres.

Mais ce n’est pas fini. Dans Les Dédicaces, prennent cher également les blogueurs, forumeurs, influenceurs, apprentis critiques ne méritant pas ce qualificatif – et là encore, il y a du vrai dans ce qu’écrit Cyril Massarotto.
Et, au passage aussi, une petite tape sur les doigts de certains libraires, ceux qui ne conçoivent leur travail que sous l’angle froidement économique et n’ont aucun discours de véritables amoureux des livres (il y en a, des comme ça, sans aucun doute).

Bref, Massarotto ratisse large. Et ce pourrait être réjouissant, car le sujet, il a effectivement de quoi dire et moquer.
Alors, pourquoi penser de prime abord que c’était raté ? Et pourquoi, avec quelques jours de recul, revenir un peu sur cette impression, sans pour autant la rectifier entièrement ?

Premier ou second degré ?

Voici mon problème. Tout au long de ma lecture, attaquée sans a priori ni rien connaître de l’auteur, je me suis posé la question.
Et, jusqu’au bout, je suis resté suspendu à ce doute. Penchant pour la seconde hypothèse, mais sans jamais aucune certitude. Parce que le style de Cyril Massarotto n’est pas, selon moi, à la hauteur du défi proposé. Il manque d’ironie, de sous-entendu, voire d’auto-dérision.

Soyons honnêtes, d’un point de vue littéraire, Massarotto penche plus du côté Musso-Lévy que de Modiano. (Quelle surprise, hein ?) Ce qui n’est pas un souci, car son écriture, à défaut d’être brillante ou transcendante, est loin d’être indigne. Classique, dans le genre facile et sans relief.
Son parcours avant ce roman, du reste, contribue à le glisser dans la catégorie des auteurs « grand public ». Ses huit romans précédents ont été publiés chez XO, maison plutôt spécialisée dans la grosse cavalerie. Et son premier, Dieu est un pote à moi, a connu un beau succès avant d’être traduit en quinze langues.

Sachant ceci, j’en déduis que Les dédicaces, sous couvert de moquer la littérature grand public, prendrait son parti. Ce roman se voudrait un gigantesque pied-de-nez à la bien-pensance littéraire, dont il détruirait l’inanité en adoptant son point de vue pour en exposer de l’intérieur sa stupidité.
J’en reste au stade des suppositions car, après lecture, rien ne me permet de l’affirmer.

Manquant de cette ironie à mon sens indispensable, les attaques répétées contre les auteurs grands vendeurs pourraient par exemple être comprises au premier degré par des lecteurs pas assez vigilants.
Certains s’en réjouiraient – « ah ah, il a bien raison, leurs bouquins c’est de la merde ! » -, d’autres s’en offusqueraient – « encore un de ces types qui pètent plus haut que leur cul en pensant que la littérature est affaire de grandes phrases plus que de grande histoire, quel connard ! »
Après tout, c’est peut-être l’effet recherché. Fâcher un peu tout le monde et, paradoxalement, contenter potentiellement des lecteurs très différents les uns des autres. Stratégie risquée.

Un contenu qui manque de tenue

Au bout du compte, cette valse-hésitation permanente occulte d’autres aspects du roman. Son histoire d’amour, pas tenable pour un sou. Le comportement de la narratrice, qui joue avec l’histoire de la dédicace à Salomé pour tester la réalité des sentiments de son amant – sauf que cette intrigue manque de consistance, disparaît parfois durant des pages pour réapparaître sans prévenir, ruinant la crédibilité du comportement de Claire. Quelle femme resterait accrochée à un homme dont elle démontre l’infidélité à tour de bras ?

Là encore, Cyril Massarotto ne maîtrise pas assez son idée. Il aurait fallu creuser la psychologie du personnage, l’investir totalement dans son jeu pervers, approfondir la nature de ses relations avec son amant. La pirouette avec laquelle il tente de s’en sortir vers la fin peine à sauver les meubles, d’autant qu’elle est relativement prévisible.
Heureusement, les toutes dernières pages, délicieusement cruelles, offrent une porte de sortie inattendue, qui rattrape un peu l’ensemble.

Vous le voyez, Les dédicaces est un roman qui pose beaucoup plus de questions qu’il ne le devrait. Curieux paradoxe, pour un livre que j’aurai sans doute oublié d’ici un mois, mais qui m’aura tellement fait travailler du chapeau qu’il m’aura fallu deux tentatives pour aboutir à cette chronique fort longue (désolé, encore une fois), pas forcément justifiée pour un ouvrage relativement dispensable de la rentrée.


Le Tyran domestique, d’Anne Fine

Éditions de l’Olivier, 2006

ISBN 9782879294957

282 p.

20,30 €

Raking The Ashes
Traduit de l’anglais par Dominique Kugler


Bien sûr, Tilly a quelques hésitations lorsqu’elle rencontre Geoff. Beau, intelligent, il semble avoir tout pour lui… et il est père de deux enfants en bas âge. Pour cette jeune femme hors du commun – ingénieur de métier, bravant les tempêtes en haute mer sur des plates-formes pétrolières et collectionnant les amants –, adopter une famille entière relève du défi, ce qui n’est pas sans lui déplaire.
Se faire adopter, par contre, est une autre affaire. Surtout lorsqu’on vous octroie le dernier rôle, celui de la belle-mère qui n’a pas son mot à dire et sur qui pèsent tous les torts.
De petites mesquineries en méchancetés anodines, les griefs s’accumulent et Tilly, tout comme Geoff, devient experte dans l’art de la manipulation. Et de la vengeance.


Le cercle familial est, pour Anne Fine, le théâtre humain par excellence. Celui où s’entrechoquent le drame et la comédie, et où la vérité de l’être apparaît dans toute sa variété, toute sa complexité et, disons-le sans ambages, toute sa cruauté.
L’essentiel de ses romans prend la famille comme terrain de jeu, aussi bien ceux pour la jeunesse (La Tête à l’envers, Au secours c’est Noël !, Madame Doubtfire) que ceux pour les adultes. D’un côté comme de l’autre, elle le fait avec un mélange d’humour et de clairvoyance mordante, le tout servi à merveille par une écriture énergique, d’une évidence implacable.

Le mieux est qu’à chaque fois, elle trouve un nouvel angle d’attaque pour aborder son sujet favori, et rafraîchir son propos.
Ici, c’est en adoptant le point de vue d’une belle-mère qui tente de se faire une place entre un père et ses deux enfants. Un personnage haut en couleurs, femme indépendante et libre, très attachée à suivre obstinément son chemin, même (surtout) quand elle a tort. Tilly est une héroïne intéressante, pas du tout une victime ; elle est capable de mesquinerie et de manipulation, voire de menacer le lien implicite qui la lie au lecteur en tant que narratrice.

Si la romancière ne fait aucun cadeau à sa protagoniste, c’est qu’elle n’en fait aucun non plus aux autres personnages. Geoff, le compagnon lâche et égoïste, Harry et Minna, les enfants distants, opportunistes et profiteurs, et tout le reste de la famille, gigantesque cirque où ne pullulent que des clowns à l’humour plus que douteux… Heureusement qu’Anne Fine met le tout en scène avec beaucoup d’humour, car le spectacle est, la plupart du temps, redoutablement violent.

Toute la réussite d’Anne Fine est de réussir à ne jamais rompre le lien entre Tilly et le lecteur, y compris dans les dernières pages, alors même qu’elle précipite le roman vers une issue aussi surprenante que terrible.
Elle y parvient grâce à un récit très fluide, dans lequel on entre à toute allure dès les premières pages, et à sa maîtrise impeccable du rythme, des enchaînements et des ruptures. Aucun temps mort, aucune faiblesse, tout coule et roule à la perfection, pour un plaisir de lecture irréprochable.

Même si je me réjouis d’avoir encore quelques « vieux » romans d’Anne Fine à découvrir, je regrette qu’elle ne soit plus publiée dans la sphère adulte (et qu’il n’y ait plus qu’un seul de ses livres disponible en poche).
J’ignore si c’est parce qu’elle a arrêté d’écrire pour les grands pour se consacrer entièrement à la littérature jeunesse, ou si c’est un choix éditorial en France. Quoi qu’il en soit, c’est dommage, car les livres de cette romancière britannique sont à chaque fois un régal, et je vous encourage fortement à les découvrir.


À première vue : la rentrée Grasset 2020

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À première vue, en survolant la rentrée Grasset, mon vilain petit génie intérieur m’a soufflé qu’il y avait enfin moyen de montrer les crocs avec lesquels les Cannibales, à l’occasion, aiment à déchiqueter la viande pas fraîche. Il faut dire que c’est une année sans Sorj Chalandon donc, déjà, l’enthousiasme est modéré. (Même si le dernier roman en date de l’ami Sorj, paru en 2019, ne m’a pas totalement convaincu. Comme quoi…)
Et puis, en y regardant de plus près, j’ai eu l’impression qu’il y avait peut-être matière à curiosité. Pas forcément pour moi, mais sûrement pour plein de gens et, en restant aussi objectif que possible, à raison.
Je garde donc la bride au cou de ma mauvaise foi, en attendant de dérouler le programme titre à titre.

Allez, c’est parti !


Intérêt global :

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LE MAÎTRE DES FJORDS, DE LA MER ET DES LANDES


Jon Kalman Stefansson - Lumière d'été puis vient la nuitLumière d’été, puis vient la nuit, de Jón Kalman Stefánsson
(traduit de l’islandais par Eric Boury)

Depuis quelques années, Jón Kalman Stefánsson est devenu un incontournable de la littérature islandaise. En France, ses romans rencontrent un succès qui ne se dément pas, et semble même s’accroître à chaque nouvelle parution. Le résumé de ce nouvel opus devrait confirmer la tendance, et ses lecteurs retrouver ce qu’ils aiment chez lui : un sens délicat de l’humain dans les décors singuliers de l’Islande, où la nature est un personnage à part entière de l’intrigue.
Cette fois, Stefánsson pose son regard limpide sur un village niché dans les fjords de l’ouest, où il suit le ballet quotidien de la vie de ses habitants. L’existence y semble sage et bien réglée, mais l’inattendu peut surgir de nulle part et semer le trouble. Un retour imprévu, une petite robe en velours sombre, l’attraction des astres ou des oiseaux, voire le murmure des fantômes…


(RE)CROIRE À L’AVENIR


Nicolas Deleau - Des rêves à tenirDes rêves à tenir, de Nicolas Deleau

Rêvons un peu, rêvons grand large et solidarité humaine contre la marche impitoyable du monde. C’est, semble-t-il, le mantra de Nicolas Deleau pour son deuxième roman après Les rois d’ailleurs (Rivages, 2012). Il nous accueille dans un petit port de pêche, où se réunit une joyeuse communauté de doux dingues, les Partisans de la Langouste, dont l’objectif avoué est de sauver l’humanité en protégeant les langoustes de l’extinction. L’un d’eux entend parler d’un capitaine de porte-conteneurs, qui aurait détourné son propre navire pour en faire une Arche de Noé moderne, sorte de ZAD flottante pour les réfugiés maritimes…
Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais ce résumé m’amuse assez – et me fait un peu penser à l’univers chaleureux et décalé de Gilles Marchand. De quoi avoir envie d’y jeter un œil, en tout cas.

Grégoire Delacourt - Un jour viendra couleur d'orangeUn jour viendra couleur d’orange, de Grégoire Delacourt

D’auteur de best-seller grand public, Delacourt est devenu valeur sûre des rentrées littéraires de Grasset. Un statut qui n’a pas rendu sa plume virtuose pour autant, mais reconnaissons que le monsieur sait mener une histoire et captiver son lecteur – ce qui est déjà pas mal.
Cette fois, c’est le climat incendiaire de la France qui l’a inspiré. À la révolte et à la colère qui agitent de plus en plus le pays, un jeune garçon de 13 ans oppose son imaginaire, régi par un système complexe de chiffres et de couleurs. De quoi en faire un inadapté dans un monde plus que jamais violent et cruel pour les gentils… à moins que sa différence en fasse le porteur d’un nouvel espoir ?
Delacourt semble promettre un conte optimiste, histoire de mettre un peu de légèreté dans notre quotidien qui en a bien besoin. Avec un tel programme, il devrait une nouvelle fois rencontrer son public. (Moi ? Beaucoup moins sûr.)

Isabelle Carré - Du côté des IndiensDu côté des Indiens, d’Isabelle Carré

Décidément, Grasset table sur l’imagination et l’espoir en cette rentrée, et la comédienne Isabelle Carré – dont le premier roman, Les rêveurs (encore !), avait créé la surprise en 2018 avec 200 000 exemplaires vendus – paraît s’inscrire dans cette idée avec son deuxième opus. Le point de départ, pourtant, n’incite guère à la joie béate. Ziad, un garçon de 10 ans, est persuadé que son père trompe sa mère avec Muriel, leur voisine, une ancienne comédienne qui a renoncé à sa carrière après avoir été victime d’abus. L’enfant supplie la supposée amante de mettre fin à cette relation et de sauver sa famille… Tous, alors, chacun à sa manière, cherchent à résister à leurs tempêtes et à trouver le bon sens de leur existence.


LA MARQUE DE L’HISTOIRE


Jean-René Van Der Plaetsen - Le métier de mourirLe Métier de mourir, de Jean-René Van der Plaetsen

Belleface, tel est le nom du héros du premier roman de Jean-René Van der Plaetsen. Un nom aussi mystérieux que le parcours de cet homme, rescapé de Treblinka devenu légionnaire en Indochine, puis légende de l’armée israélienne. C’est dans cette peau qu’on le découvre, en 1985, chargé de veiller à la sécurité d’Israël en commandant un avant-poste au Liban. L’irruption d’un jeune Français idéaliste dans la petite troupe, composé de miliciens libanais, va agir comme un révélateur et lever le voile sur la véritable histoire de Belleface…
Inspiré d’un personnage réel, si jamais ce détail a son importance.
Jean-René Van der Plaetsen a reçu le prix Interallié en 2017 pour La Nostalgie de l’honneur, récit consacré à son grand-père, héros de la Seconde Guerre mondiale et compagnon du général de Gaulle.

Metin Arditi - Rachel et les siensRachel et les siens, de Metin Arditi

Le romanesque et prolifique Metin Arditi fait de Rachel son héroïne flamboyante, et raconte sa vie, depuis son enfance à Jaffa, fille de Juifs palestiniens qui partagent leur maison avec des Arabes chrétiens, jusqu’à son accomplissement en tant que dramaturge reconnue dans le monde entier. Un parcours de femme libre et intrépide au XXème siècle.

Maël Renouard - L'Historiographe du royaumeL’Historiographe du royaume, de Maël Renouard

L’ambition de l’auteur est, tout simplement, de transposer à la fois les Mille et Une Nuits et les Mémoires de Saint-Simon en un récit contemporain, ancré dans le Maroc du roi Hassan II. Le tout en 336 pages… Ouf ! Le protagoniste est un un fin lettré, ancien camarade du futur souverain, que ce dernier décide de nommer historiographe du royaume. Il s’investit dans sa tâche avec loyauté, jusqu’à sa rencontre avec une mystérieuse jeune femme, dont les accointances avec les milieux révolutionnaires vont menacer l’érudit…

Oriane Jeancourt-Galignani - La Femme-écrevisseLa Femme-Écrevisse, d’Oriane Jeancourt-Galignani

Trois époques, deux siècles, une même famille, les Von Hauser. Et une obsession pour la gravure d’une femme-écrevisse qui, traversant les époques, hante le destin de différents personnages qui ne sauraient, sans risque, s’affranchir de sa mystérieuse tutelle. De Margot, maîtresse à Amsterdam en 1642 du célèbre artiste qui crée la fameuse gravure, à Grégoire, qui rêve de s’émanciper du joug familial à l’aube du XXIème siècle, en passant par Ferdinand, acteur de cinéma à Berlin dans les années 1920, ces trois destins traquent le désordre et la folie que les âmes en quête de liberté peuvent semer sur leur chemin.


ET SINON


Jean-Paul Enthoven - Ce qui plaisait à BlancheCe qui plaisait à Blanche, de Jean-Paul Enthoven

Le narrateur anonyme raconte vingt ans plus tard sa rencontre avec Blanche, une femme audacieuse, érudite, libre et à la sexualité complexe.
(Vous comprenez pourquoi je l’ai posé à la fin, celui-là ?)


BILAN


Lecture potentielle :
Des rêves à tenir, de Nicolas Deleau


À première vue : la rentrée Actes Sud 2020

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Intérêt global :

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Choix de l’ordre alphabétique oblige, honneur donc à la petite maison arlésienne devenue très grande. J’ai dénombré neuf nouveautés à paraître dans cette rentrée, ce qui est encore beaucoup mais plus modéré que les années précédentes (treize en 2018, par exemple).
Du côté des petits événements du monde éditorial, Actes Sud enregistre l’arrivée de Muriel Barbery, auteure de L’Élégance du hérisson et transfuge de Gallimard.
Pour le reste, pas de bouleversement à première vue, puisque le programme aligne essentiellement des noms connus de la maison. À tel point qu’on retrouve trois noms déjà présents ensemble lors de la rentrée 2017 (Lafon, Ducrozet, Ferney). On peut déjà dire que cette si particulière rentrée 2020 ne sera pas celle des prises de risque pour Actes Sud.
À suivre tout de même, un premier roman américain particulièrement dans l’air du temps, et qui devrait faire parler de lui.


LA TÊTE D’AFFICHE


Chavirer, de Lola Lafon

Lola Lafon - ChavirerDepuis La Petite communiste qui ne souriait jamais, revisitation romanesque de l’histoire de Nadia Comaneci, Lola Lafon est devenue une valeur sûre d’Actes Sud. Dans ce nouveau roman, elle choisit à nouveau une danseuse comme héroïne – mais une danseuse, non pas de compétition, mais de plateau télé, une artiste qui, par le prisme de la télévision, fait beaucoup pour rendre la danse accessible et populaire auprès du grand public.
Cléo, cependant, cache un terrible secret, ancré dans son adolescence. À l’âge de 13 ans, elle est recrutée par une certaine Fondation de la vocation, qui dissimule une organisation de prédation sexuelle. Victime, elle devient complice et coupable, en convainquant d’autres filles de la suivre dans le piège. Lorsque l’affaire resurgit trente ans plus tard, Cléo doit affronter son passé…
L’écriture précise et exigeante de Lola Lafon, sa finesse et son engagement ont tout pour transcender le sujet et faire de ce livre un jalon de la rentrée.


D’ACTUALITÉ


Margaret Wilkerson Sexton - Un soupçon de libertéUn soupçon de liberté, de Margaret Wilkerson Sexton
(traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Laure Mistral)

La saga d’une famille noire de la Nouvelle-Orléans sur trois générations. Les existences d’Evelyn, Jackie et T.C. s’entremêlent et montrent comment, dans une nation en mutation, les maux de la communauté noire américaine restent, eux, les mêmes.
Comme ses personnages, Margaret Wilkerson Sexton est née et a grandi à la Nouvelle-Orléans. Si son premier roman, remarqué aux Etats-Unis lors de sa parution, est de qualité, il devrait occuper l’avancée des tables des libraires et la une de la presse spécialisée en raison de son sujet, évidemment brûlant.


DOMAINE ÉTRANGER


Salman Rushdie - Quichotte (couv FR)Quichotte, de Salman Rushdie
(traduit de l’anglais par Gérard Meudal)

S’il est un romancier contemporain qui a le picaresque dans le sang, c’est bien Salman Rushdie. Rien d’étonnant, donc, à le voir réinventer l’un des personnages les plus emblématiques de la littérature, fleuron de la littérature picaresque né de l’imagination de Cervantes. Histoire de s’amuser un peu, il fait de Quichotte un vieux représentant de commerce qui tombe raide amoureux d’une vedette de la télévision. Il se lance dans une quête épique et amoureuse à travers les États-Unis, accompagné de son fils imaginaire, Sancho.

Enrique Vila-Matas - Cette brume insenséeCette brume insensée, d’Enrique Vila-Matas
(traduit de l’espagnol par André Gabastou)

Deux frères. L’un, Simon, est traducteur de « premiers jets » et fournisseur officiel de citations pour écrivains. L’autre, Rainer, qui vit retiré à New York depuis vingt ans, est devenu un auteur culte, notamment grâce au travail occulte de Simon.
À la mort de leur père, ils se retrouvent pour la première fois à Barcelone, le jour même où la Catalogne proclame son indépendance. Dans une ambiance étrange, tandis que des hélicoptères quadrillent le ciel de la ville, les deux frères se mettent à régler leurs comptes…
Connaissant l’auteur, il faut s’attendre à une réflexion pointue et ludique sur la littérature. Et puis la vie, la mort, tout ça.

Sara Omar - La Laveuse de mortLa Laveuse de mort, de Sara Omar
(traduit du danois par Frédéric Fourreau)

Parce qu’elle est née fille et non garçon, Frmesk est en butte à la violence de son père. Pour la sauver, sa mère décide de la confier à ses propres parents. Lui, colonel à la retraite, est un érudit, éclairé sur tous les sujets, à commencer par l’Islam. Elle est laveuse de mort, qui s’occupe des corps des femmes laissées pour compte. Il faudra toute leur générosité et leur amour pour préserver au mieux la petite fille de la violence et de l’intolérance qui règnent dans leur pays, le Kurdistan…


LA TRANSFUGE


Muriel Barbery - Une rose seuleUne seule rose, de Muriel Barbery

Après quatre romans publiés chez Gallimard, dont son deuxième, L’Élégance du hérisson, fut un triomphe aussi énorme qu’inattendu, Muriel Barbery arrive donc chez Actes Sud.
Dans son nouveau livre, elle raconte l’histoire d’une femme n’ayant jamais connu son père, qui apprend à quarante ans la disparition de ce dernier, et l’existence d’un testament qui la concerne. Elle part au Japon, où vivait ce père inconnu contre lequel elle a élevé un mur de colère. Sur place, guidé par Paul, l’assistant de son père, elle entame un long chemin vers la réconciliation, qui passe aussi par la découverte d’une culture japonaise dont elle va apprendre à se nourrir.


DOMAINE FRANCOPHONE


Alice Ferney - L'intimitéL’Intimité, d’Alice Ferney

Après le beau succès des Bourgeois (2017), une grande saga familiale, Alice Ferney revient avec un roman polyphonique qui suit trois personnages en quête d’amour, de vie de famille, de paternité ou de maternité (ou non). Une réflexion sociétale et éthique, mêlée de considérations philosophiques, qui ausculte notre manière de concevoir la vie intime.

Christian Garcin - Le Bon, la Brute et le RenardLe Bon, la Brute et le Renard, de Christian Garcin

Un « road-trip taoïste », selon son éditeur. On y suit trois Chinois perdus dans le désert californien, qui cherchent la fille de l’un d’entre eux ; deux policiers américains qui, au même endroit, cherchent un autre disparu ; et un journaliste chinois, auteur de romans noirs, qui enquête à Paris sur la disparition de la fille de son patron. Trois intrigues en miroir, au service d’une comédie existentielle. Deuxième roman de Garcin chez Actes Sud, après des passages chez Gallimard, Verdier et Stock.

Magyd Cherfi - La part du SarrasinLa Part du Sarrasin, de Magyd Cherfi

Suite de Ma part de Gaulois, gros succès de 2016, où l’auteur relatait comment il était devenu le premier bachelier de sa cité. Magyd Cherfi, figure du groupe Zebda, poursuit ici son récit autobiographique en racontant l’après-Bac, sa quête d’identité musicale et d’identité tout court, face à la violence et au racisme, dans la nécessité d’inventer de nouvelles voix, de nouvelles manières de chanter la rage et l’espoir.

Pierre Ducrozet - Le grand vertigeLe Grand vertige, de Pierre Ducrozet

Ce pourrait être un roman purement opportuniste sur un autre sujet d’actualité primordial, l’écologie. Le pitch m’intéresse pourtant et donne envie d’espérer. Adam Thobias, pionnier sincère et iconoclaste de la pensée environnementale, se voit proposer la direction très officielle et très politiquement correcte d’une “Commission Internationale sur le Changement Climatique et pour un Nouveau Contrat Naturel”. Loin d’avoir l’intention de se couler dans le moule, il y voit l’occasion d’imposer sa patte sur le sujet et de secouer les immobilismes…

Ilan Duran Cohen - Le petit polémisteLe Petit polémiste, d’Ilan Duran Cohen

Alain Conlang est polémiste professionnelle, passé maître dans l’art des saillies et autres provocations médiatiques qui le rendent populaire, notamment auprès des jeunes, plus qu’ils ne le font détester. Jusqu’au jour où il dérape en laissant échapper, dans un dîner mondain terrassant d’ennui, une remarque sexiste. Une limite est franchie, qui précipite le provocateur de l’autre côté de la barrière, le mauvais côté, où l’on devient le sujet des polémiques, et d’où il semble impossible de sortir par le haut…


BILAN


Lectures potentielles :
Chavirer, de Lola Lafon
Le Grand vertige, de Pierre Ducrozet

Et :
Un soupçon de liberté, de Margaret Wilkerson Sexton