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À première vue : la rentrée Seuil 2020

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Intérêt global :

ironie


Avec onze titres au programme, les éditions du Seuil font presque jeu égal avec Gallimard en terme de quantité. Pour ce qui est de la qualité, il faudra lire, bien sûr. Cependant, à première vue, le schéma est en dents de scie. Il y aura des trucs dont on va causer, d’autres qui peuvent valoir le coup, et des bricoles sans lesquelles on vivrait tout aussi bien.
Une vraie rentrée littéraire de grosse maison, décidée à continuer comme si de rien n’était.


VIOLENCES DE L’HUMAIN


Sandra Lucbert - Personne ne sort les fusilsPersonne ne sort les fusils, de Sandra Lucbert

On devrait parler de ce livre. Il faudrait qu’on en parle. De mai à juillet 2019, Sandra Lucbert a couvert le procès France Télécom, dont sept dirigeants ont été envoyés devant le tribunal pour des faits de maltraitance, de harcèlement moral, ayant entraîné le suicide de plusieurs employés. Les débats ont permis de faire étalage de l’arrogance sans limite de Didier Lombard et de ses acolytes, de leur cynisme assumé, celui de gens parfaitement conscients qu’ils n’ont pas grand-chose à craindre de la justice, parce que la justice parle la même langue qu’eux. Que peut-on attendre d’un homme qui affirme à la barre, sans trembler : « Finalement, cette histoire de suicides, c’est terrible, ils ont gâché la fête » ?
En 156 pages, Sandra Lucbert ramasse toute la colère légitime que l’on peut (que l’on doit) éprouver à l’encontre de cette barbarie moderne qu’est l’exercice du capitalisme débridé. C’est en écrivain, et non en journaliste, qu’elle empoigne les mots comme des fusils pour tirer en rafale sur l’effroyable machinerie du libéralisme et de la logique économique, négation absolue de l’humain.

Irène Frain - Un crime sans importanceUn crime sans importance, d’Irène Frain

Le mur du silence, Irène Frain s’y heurte sans trêve depuis l’assassinat d’une vieille dame, tuée dans sa maison au fond d’une impasse, en banlieue parisienne, dont on peine à connaître les motivations et encore plus l’auteur. Cette vieille dame, c’était sa sœur. Et le mur, c’est celui de la police, de la justice, qui traitent l’affaire comme un dossier, au mépris de l’humain. C’est aussi le silence de la famille, contre lequel la romancière s’élève dans ce récit-enquête.

Xabi Molia - Des jours sauvagesDes jours sauvages, de Xabi Molia

Les hasards de l’actualité percutent parfois la littérature… Quand on connaît le temps nécessaire à la maturation et à l’écriture d’un roman, on ne pourra pas soupçonner Xabi Molia d’opportunisme avec son nouveau roman, pourtant étrangement en phase avec ce que nous vivons depuis le début de l’année. Il imagine, en effet, qu’une grippe foudroyante ravage l’Europe. Pour fuir l’épidémie, une centaine de personnes embarque à bord d’un ferry, mais une tempête fait naufrager le navire sur une île inconnue. Vient alors le temps des choix. Certains veulent repartir, d’autres profiter de l’aubaine pour construire une société nouvelle sur l’île et en garder jalousement le secret… Un dilemme digne de Sa Majesté des mouches, sauf que les enfants ont grandi.


LA VOIX DES FEMMES


Lucy Ellmann - Les lionnesLes lionnes, de Lucy Ellmann
(traduit de l’anglais (États-Unis) par Claro)

C’est une femme, mère au foyer, seule dans sa cuisine. Elle pense aux tâches ménagères qui l’attendent, mais aussi à la folie de la politique qui a conduit un Trump à la présidence du pays, aux fusillades dans les lycées qui deviennent routine, au patriarcat, à la précarité causée par des logiques économiques effarantes, à la maladie… Tous les sujets y passent, ratissant large le monde tel qu’il va, du plus intime au plus large.
Le tout en une seule phrase longue de 1152 pages.
Le bazar est traduit par Claro, qui ne sort plus de sa retraite de traducteur que pour des projets hors norme. Le précédent, c’était Jérusalem, d’Alan Moore. Ça vous donne une idée du livre de Lucy Ellmann, finaliste du Booker Prize et, évidemment, phénomène littéraire chez nos amis anglo-saxons.

Chloé Delaume - Le coeur synthétiqueLe Cœur synthétique, de Chloé Delaume

Rompre à quarante-six ans et entreprendre de refaire sa vie est, pour une femme (beaucoup plus que pour un homme), un parcours du combattant. C’est ce que découvre Adélaïde, l’héroïne du nouveau roman de Chloé Delaume, dont le regard féministe est plus acéré que jamais, en y mêlant l’humour nécessaire pour garder de la hauteur sur le sujet.

Rachid Benzine - Dans les yeux du cielDans les yeux du ciel, de Rachid Benzine

C’est le temps des révolutions. Une femme interpelle le monde. Elle incarne le corps du monde arabe. En elle sont inscrits tous les combats, toutes les mémoires douloureuses, toutes les espérances, toutes les avancées et tous les reculs des sociétés. Plongée lumineuse dans l’univers d’une prostituée qui se raconte, récit d’une femme emportée par les tourments de la grande Histoire, Dans les yeux du ciel pose une question fondamentale : toute révolution mène-t-elle à la liberté ? Et qu’est-ce finalement qu’une révolution réussie ? (résumé de l’éditeur)


EN VRAC (faute d’inspiration…)


Antonio Munoz Molina - Un promeneur solitaire dans la fouleUn promeneur solitaire dans la foule, d’Antonio Muñoz Molina
(Traduit de l’espagnol par Isabelle Gugnon)

Grand romancier espagnol, l’auteur se fait cette fois observateur des petites scènes du quotidien, ces détails infimes qui font le monde tel qu’il est. À Paris, New York, Madrid ou Lisbonne, il arpente les rues armé d’un crayon, d’un carnet, d’un enregistreur et d’une paire de ciseaux, et collecte au hasard bruits volés, bouts de papier, affiches…
Un projet original, par un très écrivain espagnol, dont la finesse d’analyse et d’observation pourrait s’épanouir dans cet exercice singulier.

Sarah Chiche - SaturneSaturne, de Sarah Chiche

La narratrice reconstitue le portrait d’un père mort si jeune, à 34 ans, qu’elle n’en garde aucun souvenir. En rencontrant une femme qui l’a connu enfant, en Algérie, elle tire un fil noueux qui découvre un homme amoureux des étoiles, exilé d’Algérie au moment de l’indépendance, contribuant à rebâtir l’empire médical que sa famille de médecins avait édifié de l’autre côté de la Méditerranée, puis cédant à une passion furieuse qui va tout faire voler en éclats…

Vinca Van Eecke - Des kilomètres à la rondeDes kilomètres à la ronde, de Vinca Van Eecke

Dans un village perdu de la campagne française, rencontre à 14 ans entre des gamins qui grandissent là tant bien que mal, et une fille qui vient juste y passer ses vacances. Elle, « la bourge », eux, « les autres ». Vient le premier amour, les amitiés brûlantes de l’adolescence, et les tragédies qui les accompagnent inévitablement.
(Voilà voilà.)

Mary Costello - La captureLa Capture, de Mary Costello
(Traduit de l’anglais (Irlande) par Madeleine Nasalik)

Un professeur de lettres spécialiste de Joyce (forcément, il est irlandais) n’arrive pas à écrire le livre dont il rêve sur son mentor littéraire. Et en plus, il est malheureux en amour. Réfugié au fin fond de la campagne (mais qu’est-ce qu’ils ont tous avec la campagne ?!?), il a un coup de foudre pour sa voisine. Hélas, lorsqu’il la présente à sa tatie, celle-ci se fâche tout rouge et lui interdit de la revoir. Ah, tiens, il y a anguille sous roche.

Stéphane Malandrin - Je suis le fils de BeethovenJe suis le fils de Beethoven, de Stéphane Malandrin

Confession épique d’un vieil homme enfermé dans sa bibliothèque, d’où il entend révéler qu’il est le fils caché d’un Ludwig qu’on a toujours cru mort sans descendance. Une fantaisie littéraire, hymne à la joie héroïque et pastoral.
(Oui, bon, on fait ce qu’on peut.)


BILAN


Lecture probable :
Personne ne sort les fusils, de Sandra Lucbert

Lecture hypothétique :
Des jours sauvages, de Xabi Molia
Un promeneur solitaire dans la foule, d’Antonio Muñoz Molina


À première vue : la rentrée Lattès 2020

lattes


Première occurrence de la maison Lattès dans la rubrique « à première vue ». Fidèle au rendez-vous de la rentrée littéraire, c’est un éditeur dont les parutions m’attirent rarement, d’où ce manque… Même s’il m’arrive d’en apprécier certaines à l’occasion – je garde notamment un souvenir passionné des Gens dans l’enveloppe, d’Isabelle Monnin.
Cette année, Lattès envoie cinq livres sur la ligne de départ. Dont deux Adrien, ce qui n’est sûrement qu’une coïncidence. À première vue, pour être honnête, je n’y vois rien de palpitant, à titre personnel en tout cas. Je vous laisse donc juge de ce programme, qui saura peut-être vous intriguer.


Intérêt global :

neutrre


Les disparus de Joola, d’Adrien Absolu

Quatre ans après un récit-enquête consacré au virus Ebola, Adrien Absolu récidive dans le même registre, avec une investigation littéraire consacrée au drame du Joola, bateau parti en septembre 2002 avec deux mille personnes à son bord, et qui n’arrivera jamais à destination. Presque tous les passagers périssent lors du naufrage.
Obnubilé par ce drame dont toutes les réponses n’ont sans doute pas encore été livrées, l’auteur se rend à Casamance, et reconstitue heure et heure la journée fatale, tout en enquêtant sur certaines victimes.

Adrien Borne - Mémoire de soieMémoire de soie, d’Adrien Borne

Lorsqu’il part faire son service militaire en juin 1936, Émile n’a aucune idée de la découverte ahurissante qu’il va faire dans le livret de famille, confié par ses parents à l’instant du départ. À côté du prénom de sa mère, le jeune homme découvre en effet celui d’un certain Baptistin. Qui n’est pas celui de son père. C’est le point de départ d’une enquête familiale.
Rien de très original sur le papier, si ce n’est le cadre de l’intrigue, une magnanerie (lieu d’élevage des vers à soie), et son moment, l’entre-deux-guerres. Pas suffisant pour me retenir plus longtemps.

Diane Mazloum - Une piscine dans le désertUne piscine dans le désert, de Diane Mazloum

Le refuge d’enfance de Fausta, c’est un village perdu dans les montagnes, à la frontière de trois pays en guerre, dont le sien, le Liban. Dans ce village, elle a fait construire une piscine, sur un terrain qui hélas ne lui appartient pas. Lorsqu’un certain Leo débarque du Canada pour régler la vente du terrain en question, qui appartient à sa famille, tout bascule, l’espace de trois jours dans ce village fascinant, lieu de paix à la croisée des périls…

Olja Savicevic - Adios cow-boyAdios Cow-Boy, d’Olja Savicevic
(traduit du croate par Chloé Billon)

De retour dans sa ville natale, Dada retrouve sa mère et sa sœur avec l’espoir de libérer sa famille du passé. Telle une cavalière solitaire, elle enfourche sa mobylette pour tenter de faire la lumière sur la mort de son jeune frère, passionné de westerns, disparu quatre ans plus tôt.
Un roman d’apprentissage qui offre le portrait d’une génération perdue, au cœur d’une banlieue croate abîmée par la guerre.

Hella Feki - Noces de jasminNoces de jasmin, d’Hella Feki

En janvier 2011, à l’aube du Printemps Arabe, un jeune journaliste croupit dans les geôles tunisiennes, dans l’attente de son sort. Dehors, pour tromper l’inquiétude, la femme qui l’aime part sur ses traces, remontant jusqu’à sa ville natale, dans l’espoir de le retrouver, pendant que son père se remémore l’indépendance.


À première vue : la rentrée Iconoclaste 2020

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Depuis que les éditions de l’Iconoclaste se mêlent à la rentrée littéraire, elles le font avec parcimonie et discernement. Trois ou quatre livres au maximum, en littérature française, tous défendus avec passion par Sophie de Sivry, Julia Pawlowitch et toute l’équipe. À leur actif, quelques pépites : Victor Hugo vient de mourir de Judith Perrignon, La Vraie vie d’Adeline Dieudonné, le sublime Neverland de Timothée de Fombelle, ou Une bête au Paradis de Cécile Coulon, pour ne citer que ceux-là.
Autant dire que j’attends toujours leur programme avec curiosité, attentif à ne pas manquer une nouvelle jolie découverte.
Cette année encore, L’Iconoclaste présente trois titres, dont un premier roman (autre tradition à laquelle la maison tient, toujours amener au moins un débutant sur le devant de la scène – et souvent avec succès).


Intérêt global :

sourire léger


Julia Kerninon - Liv MariaLiv Maria, de Julia Kerninon

Remarqué dès son premier roman, Buvard, Julia Kerninon a déjà publié quatre livres, tous aux éditions du Rouergue (en plus de deux autres publiés en jeunesse auparavant). On lui souhaite que son entrée à l’Iconoclaste soit aussi couronnée de succès que celle de Cécile Coulon (autre jeune transfuge féminine remarquable) l’année dernière.
Son nouveau roman porte le nom de son héroïne, Liv Maria, annonçant ainsi le projet d’un portrait de femme tout en contrastes et en variations. Fille d’un marin norvégien et d’une mère bretonne, Liv Maria sort d’une enfance solitaire pour découvrir l’amour, le plaisir et la passion à Berlin, à l’âge de 17 ans. S’ensuivent les tours et détours de la vie, qui l’emmèneront de l’Amérique Latine à l’Irlande, en quête de compréhension et de vérité.

Hadrien Bels - Cinq dans tes yeuxCinq dans tes yeux, de Hadrien Bels

Chronique vitale et vivifiante de plusieurs personnages, d’une adolescence en feu à une vie adulte plus rangée, le premier roman de Hadrien Bels est aussi un roman de Marseille. Dans le sillage de Stress, son personnage central, et de sa bande de potes tous venus d’ailleurs, de l’Algérie aux Comores, on arpente le vieux quartier du Panier, le temps de le voir changer, oubliant son passé de ghetto populaire pour devenir le dernier chic des bobos qui le gentrifient à tour de bras.
Évidemment originaire de Marseille, l’auteur raconte ces bouleversements dans une langue présentée comme « ultra-contemporaine ». C’est, bien entendu, le point de fixation le plus attendu du livre.

David Le Bailly - L'Autre RimbaudL’Autre Rimbaud, de David Le Bailly

Quand on dit Rimbaud, on pense évidemment Arthur. Et on croit que tout a déjà été raconté sur le jeune homme qui a changé le visage de la poésie, et dont la trajectoire fulgurante reste sans équivalent dans l’histoire littéraire. Pourtant, il existe encore à son sujet des histoires qui n’ont été racontées. Celle de son frère aîné, Frédéric, par exemple. C’est à lui, « l’autre Rimbaud », que David Le Bailly, s’intéresse ici, éclairant en creux le parcours d’Arthur, tout en questionnant la complexité des rapports familiaux. Un livre entre roman et enquête, assez emblématique du catalogue littéraire de l’Iconoclaste, qu’il faudra donc surveiller de près.


BILAN



Lecture probable :

Liv Maria, de Julia Kerninon

Lecture potentielle :
Cinq dans tes yeux, d’Hadrien Bels


À première vue : la rentrée Gallimard 2020

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Intérêt global :

ironie


Voici venir mon moment préféré lorsque je travaille sur la rubrique « à première vue » : la présentation de la rentrée littéraire Gallimard
D’ordinaire pléthorique et relativement indigeste, ce qui occasionne de ma part quelques fréquentes poussées d’urticaire critiques, la rentrée 2020 de Tonton Antoine s’inscrit dans la tendance générale à la baisse des gros éditeurs, pour prendre en compte les répercussions de la crise sanitaire du premier semestre. Si, si, je vous assure ! Au lieu d’une vingtaine de titres, le tarif habituel, nous n’aurons droit qu’à… 13 parutions (si j’ai bien compté, parce qu’il n’est pas facile de s’y retrouver dans l’avalanche de sorties estampillées Gallimard, entre les poches, les essais, les livres audio, les polars…)
Et dans ces 13, on retrouve essentiellement de la grosse cavalerie. Pas forcément synonyme de qualité ni d’enthousiasme délirant, hein, je vous rassure. Même si certains auteurs, dans le lot, sont sans doute incontournables. Je vais essayer de leur réserver la meilleure place dans ses lignes.


COMME SON TITRE L’INDIQUE


Hervé Le Tellier - L'AnomalieL’Anomalie, d’Hervé Le Tellier

On le connaît surtout en brillant amuseur public, membre de l’OuLiPo, plume virtuose quand il s’agit de jouer avec les mots. Mais c’est aussi un excellent écrivain tout court, qui fait par ailleurs son entrée chez Gallimard avec ce nouveau roman, après être passé chez Lattès et le Castor Astral, entre autres. Un signe ?
En mars 2021, un avion en provenance de Paris atterrit à New York après un vol marqué par de violentes turbulences. Trois mois plus tard, le même avion réapparaît au-dessus de New York, avec le même équipage et les mêmes passagers à son bord – provoquant une crise médiatique, scientifique et politique sans précédent…
Le moins qu’on puisse dire, c’est que ce résumé promet une escapade originale, une belle réflexion sur le double et l’identité, et un bousculement salvateur de la logique.
Et puis, comment ne pas accorder du crédit à quelqu’un qui écrit :
« A quarante-trois ans, dont quinze passés dans l’écriture, le petit monde de la littérature lui paraît un train burlesque où des escrocs sans ticket s’installent tapageusement en première avec la complicité de contrôleurs incapables, tandis que restent sur le quai de modestes génies… »


IL CAPO


Erri De Luca - ImpossibleImpossible, d’Erri De Luca
(traduit de l’italien par Danièle Valin)

La montagne pour décor. Un texte bref (moins de 200 pages), une pensée et un style épurés, une intelligence percutante. On connaît, Erri De Luca nous a déjà fait le coup à plusieurs reprises. Et pourtant, on y retourne à chaque fois, parce que la déception est pratiquement impossible avec cet immense écrivain italien, sensible et engagé.
Cette fois, tout commence par une chute. Un homme dévisse dans les Dolomites, un autre donne l’alerte. Fait troublant, les deux se connaissaient de longue date, compagnons de lutte révolutionnaire quarante ans plus tôt. L’homme tombé avait dénoncé celui qui a signalé sa dégringolade. Le juge chargé de l’affaire refuse d’y voir une coïncidence et suspecte une vengeance savamment agencée. Entre le jeune magistrat et le vieil homme commence alors, sous couvert d’interrogatoire, un dialogue sur l’amitié et la trahison, la justice et l’engagement.


DE LA SAGESSE, DE L’ÉDUCATION ET DES RÊVES


Dai Sijie - Les caves du PotalaLes caves du Potala, de Dai Sijie

En 2019, L’Évangile selon Yong Sheng a marqué le grand retour de Dai Sijie vers le succès depuis Balzac et la petite tailleuse chinoise. Son nouveau roman sera donc sûrement scruté, au moins par la presse. Le Potala du titre est l’ancien palais du Dalaï-Lama au Tibet. En 1968, après l’avoir investi et forcé le dignitaire religieux à l’exil, les Gardes Rouges emprisonnent le peintre Bstan Pa, et le soumettent à un interrogatoire serré. L’artiste y répond, et y résiste, en opposant à la violence politique la sagesse du bouddhisme et une vie dédiée à l’art.

Camille Laurens - FilleFille, de Camille Laurens

Être une femme, assumer son sexe, trouver sa place dans la société en tant que femme, affronter le sexisme ordinaire, ces questionnements sont au cœur du travail de Camille Laurens. Ce nouveau roman au titre révélateur s’ouvre à Rouen, dans la famille Barraqué, dont Laurence est l’une des deux filles. Elle grandit dans la certitude, assénée par l’éducation de ses parents et le contexte social, qu’en toutes choses les hommes décident et dominent. L’expérience de l’âge adulte puis de la maternité, dans les années 90, vont l’amener à reconsidérer cette posture, et à repenser son existence à la lumière du féminisme.

Fabrice Caro - BroadwayBroadway, de Fabrice Caro

Fabcaro lorsqu’il dessine (Zaï Zaï Zaï Zaï) reprend son nom complet lorsqu’il se fait littéraire. Un domaine où il rencontre également le succès, puisque Le Discours, son précédent roman, a largement rencontré ses lecteurs, et va devenir à la rentrée un spectacle seul en scène adapté et interprété par Simon Astier, ainsi qu’un film réalisé par Laurent Tirard, avec les acteurs à la mode Benjamin Lavernhe et Sara Giraudeau.
Autant dire que son nouvel opus est lui aussi attendu, et que son résumé promet de retrouver son univers si particulier, mêlant humour raffiné, sens de l’absurde et profonde mélancolie existentielle. Axel est un homme qui a réussi. 46 ans, marié, deux enfants, un emploi, une maison, des voisins sympas qui vous invitent à leurs barbecues ou à faire du paddle à Biarritz… que demander de plus ? Hé bien, du rêve, du vrai. Celui des origines. Le rêve scintillant et glorieux d’une carrière pleine de succès sur les planches de Broadway… Et si c’était le moment de franchir le pas ?


DE L’ART


Carole Fives - TérébenthineTérébenthine, de Carole Fives

On connaissait Carole Fives en observatrice acide des relations familiales. La voici qui semble faire un pas de côté, et élargir son point de vue – tout en conservant une base autobiographique car, comme son héroïne, elle est passée l’École des Beaux-Arts.
Ce que fait donc sa narratrice, au début des années 2000, alors que la peinture est considérée comme morte. Même dans ce supposé sanctuaire de l’art pictural, rien  n’est fait pour encourager les jeunes vocations, qui se heurtent à l’hostilité des professeurs ou des galeries d’exposition.
Il n’en faut pas plus pour que la jeune femme s’obstine, montant notamment avec des amis un groupe clandestin qui œuvre dans les sous-sols de l’école, à l’insu de tous, refusant de baisser les bras et de ne pas croire dans la possibilité de l’art quoi qu’il arrive…

Paul Greveillac - Art NouveauArt Nouveau, de Paul Greveillac

Je serai curieux (un peu, pas trop non plus) d’entendre l’auteur parler de son livre. Parce que, sur le papier, nombre de choses m’intriguent à son sujet. Son héros s’appelle Lajos Ligeti, et est un architecte viennois qui, en 1896, part à Budapest pour tenter de développer en toute liberté, dans une ville où tout est à faire, ses propres conceptions artistiques et architecturales.
Bon.
Réflexe personnel : je fais tout de suite une recherche pour savoir si c’est une fiction inspirée de faits et de personnages réels ou non. Je trouve bien un Lajos Ligeti, mais qui est né à Budapest en 1902, et était orientaliste et philologue.
Du coup, je suis perplexe : pourquoi nommer ainsi son personnage, d’un nom qui n’est tout de même pas anodin ni passe-partout ?
C’est peut-être se prendre la tête pour rien, hein. N’empêche, reconnaissez que c’est troublant. Un romancier qui fait bien son travail ne nomme pas son personnage sur un coup de tête. Un nom, c’est déjà du sens. En tout cas, ça me perturbe. Presque autant que de savoir s’il va réellement être question d’Art Nouveau dans le roman, car le résumé évoque les envies de construction en béton du protagoniste, choix de matériau qui sera plutôt l’apanage du mouvement suivant, l’Art Déco… Cela dit, en 1896, on est en plein Art Nouveau, donc ça se tient.
Bref, tout ceci m’intrigue. Mais ce n’est pas pour autant que je lirai ce livre, pour être honnête.
(Donc, tout ça pour ça, hein ? Ben ouais.)


DES ÉCRIVAINS


Jessie Burton - Les secrets de ma mèreLes secrets de ma mère, de Jessie Burton
(traduit de l’anglais par Laura Derajinski)

Rose Simons cherche des informations sur sa mère, disparue peu après sa naissance. En enquêtant, elle découvre que la dernière personne à avoir officiellement vu Élise est une écrivaine, alors au faîte de sa gloire littéraire, qui vit désormais recluse et oubliée…
Par l’une des jeunes romancières anglaises les plus prometteuses de ces dernières années.

Eshkol Nevo - La dernière interviewLa Dernière interview, d’Eshkol Nevo
(traduit de l’hébreu par Jean-Luc Allouche)

Un célèbre écrivain répond aux questions de ses internautes, ce qui l’amène à s’interroger sur son couple, ses relations compliquées avec ses enfants, son angoisse pour son meilleur ami atteint d’un cancer…
Je ne connais pas Eshkol Nevo. Je ne l’ai jamais lu, ni ne me suis intéressé de près ou de loin à son parcours. Il semblerait qu’il soit un auteur important en Israël, et à lire des interviews, qu’il ait des choses intéressantes à dire. Pour être honnête, ce n’est pas avec ce nouveau roman que je pense changer la donne.

Mohammed Aissaoui - Les funambulesLes funambules, de Mohammed Aïssaoui

Le héros de ce roman exerce la curieuse profession de biographe pour anonymes. Il écrit la vie des gens dont personne ne parle, les glorieux inconnus du quotidien. Depuis quelque temps, il s’intéresse aux bénévoles qui consacrent leur temps et toute leur énergie à aider les plus démunis. Peut-être dans l’espoir de retrouver Nadia, son amour de jeunesse…


VOICI VENU LE TEMPS DES RITES ET DES CHAMPS


Carole Martinez - Les roses fauvesLes roses fauves, de Carole Martinez

L’auteure du Cœur cousu s’appuie sur une étonnante tradition espagnole pour nourrir l’intrigue de son nouveau roman (et faire étrangement écho à son premier) : en Andalousie, les femmes qui sentaient la mort approcher cousaient des coussins en forme de cœur, qu’elles bourraient de petits papiers où elles rédigeaient leurs secrets. Après leur disparition, les coussins étaient confiés à leurs filles, avec l’interdiction absolue de les ouvrir.
Lola, l’héroïne du roman, coule des jours paisibles en Bretagne, entre le bureau de poste où elle travaille et son jardin où elle cultive son petit bonheur tranquille. Dans son armoire, elle conserve précieusement les coussins des femmes de sa famille. Jusqu’au jour où l’un d’eux, en se déchirant par accident, révèle les secrets d’une de ses aïeules et bouleverse son existence…

Marie Nimier - Le Palais des ortiesLe Palais des orties, de Marie Nimier

Au fond d’une campagne française à l’abandon, entre des hangars de tôle rouillée et des champs d’ortie, une famille avec deux enfants vivote tant bien que mal, entre débrouille au quotidien et joie tranquille. Un jour, une jeune femme débarque. Frederica fait du woofing : contre le gîte et le couvert, elle offre son aide et ses bras pour la culture des champs. Elle amène aussi une forme de passion à laquelle Nora, la mère, ne va pas rester insensible.
Les orties, ça pique. Et l’amour aussi.


ET SINON…


Eric Reinhardt - Comédies françaisesComédies françaises, d’Eric Reinhardt

Parce que je ne sais pas sous quelle rubrique le classer, et parce que je n’ai jamais réussi à m’intéresser à son travail (peut-être à tort, hein), voici Eric Reinhardt bon dernier, ce qu’il ne sera probablement pas auprès de la presse qui a l’habitude de le défendre et de le mettre en avant.
Son protagoniste, un jeune journaliste de 27 ans, décide de s’intéresser aux débuts d’Internet. Son enquête l’amène sur les traces d’un ingénieur français dont les recherches révolutionnaires sur le système de transmission des données furent brutalement suspendues par les pouvoirs publics au milieu des années 70. Cette découverte le met sur la piste vers le pouvoir des lobbies, incarné par un puissant industriel dont l’ombre rôde dans les parages.


BILAN


Lecture certaine :
L’Anomalie, d’Hervé Le Tellier

Lectures probables :
Impossible, d’Erri De Luca
Broadway, de Fabrice Caro

Lecture éventuelle :
Les caves du Potala, de Dai Sijie


À première vue : la rentrée Actes Sud 2020

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Intérêt global :

neutrre


Choix de l’ordre alphabétique oblige, honneur donc à la petite maison arlésienne devenue très grande. J’ai dénombré neuf nouveautés à paraître dans cette rentrée, ce qui est encore beaucoup mais plus modéré que les années précédentes (treize en 2018, par exemple).
Du côté des petits événements du monde éditorial, Actes Sud enregistre l’arrivée de Muriel Barbery, auteure de L’Élégance du hérisson et transfuge de Gallimard.
Pour le reste, pas de bouleversement à première vue, puisque le programme aligne essentiellement des noms connus de la maison. À tel point qu’on retrouve trois noms déjà présents ensemble lors de la rentrée 2017 (Lafon, Ducrozet, Ferney). On peut déjà dire que cette si particulière rentrée 2020 ne sera pas celle des prises de risque pour Actes Sud.
À suivre tout de même, un premier roman américain particulièrement dans l’air du temps, et qui devrait faire parler de lui.


LA TÊTE D’AFFICHE


Chavirer, de Lola Lafon

Lola Lafon - ChavirerDepuis La Petite communiste qui ne souriait jamais, revisitation romanesque de l’histoire de Nadia Comaneci, Lola Lafon est devenue une valeur sûre d’Actes Sud. Dans ce nouveau roman, elle choisit à nouveau une danseuse comme héroïne – mais une danseuse, non pas de compétition, mais de plateau télé, une artiste qui, par le prisme de la télévision, fait beaucoup pour rendre la danse accessible et populaire auprès du grand public.
Cléo, cependant, cache un terrible secret, ancré dans son adolescence. À l’âge de 13 ans, elle est recrutée par une certaine Fondation de la vocation, qui dissimule une organisation de prédation sexuelle. Victime, elle devient complice et coupable, en convainquant d’autres filles de la suivre dans le piège. Lorsque l’affaire resurgit trente ans plus tard, Cléo doit affronter son passé…
L’écriture précise et exigeante de Lola Lafon, sa finesse et son engagement ont tout pour transcender le sujet et faire de ce livre un jalon de la rentrée.


D’ACTUALITÉ


Margaret Wilkerson Sexton - Un soupçon de libertéUn soupçon de liberté, de Margaret Wilkerson Sexton
(traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Laure Mistral)

La saga d’une famille noire de la Nouvelle-Orléans sur trois générations. Les existences d’Evelyn, Jackie et T.C. s’entremêlent et montrent comment, dans une nation en mutation, les maux de la communauté noire américaine restent, eux, les mêmes.
Comme ses personnages, Margaret Wilkerson Sexton est née et a grandi à la Nouvelle-Orléans. Si son premier roman, remarqué aux Etats-Unis lors de sa parution, est de qualité, il devrait occuper l’avancée des tables des libraires et la une de la presse spécialisée en raison de son sujet, évidemment brûlant.


DOMAINE ÉTRANGER


Salman Rushdie - Quichotte (couv FR)Quichotte, de Salman Rushdie
(traduit de l’anglais par Gérard Meudal)

S’il est un romancier contemporain qui a le picaresque dans le sang, c’est bien Salman Rushdie. Rien d’étonnant, donc, à le voir réinventer l’un des personnages les plus emblématiques de la littérature, fleuron de la littérature picaresque né de l’imagination de Cervantes. Histoire de s’amuser un peu, il fait de Quichotte un vieux représentant de commerce qui tombe raide amoureux d’une vedette de la télévision. Il se lance dans une quête épique et amoureuse à travers les États-Unis, accompagné de son fils imaginaire, Sancho.

Enrique Vila-Matas - Cette brume insenséeCette brume insensée, d’Enrique Vila-Matas
(traduit de l’espagnol par André Gabastou)

Deux frères. L’un, Simon, est traducteur de « premiers jets » et fournisseur officiel de citations pour écrivains. L’autre, Rainer, qui vit retiré à New York depuis vingt ans, est devenu un auteur culte, notamment grâce au travail occulte de Simon.
À la mort de leur père, ils se retrouvent pour la première fois à Barcelone, le jour même où la Catalogne proclame son indépendance. Dans une ambiance étrange, tandis que des hélicoptères quadrillent le ciel de la ville, les deux frères se mettent à régler leurs comptes…
Connaissant l’auteur, il faut s’attendre à une réflexion pointue et ludique sur la littérature. Et puis la vie, la mort, tout ça.

Sara Omar - La Laveuse de mortLa Laveuse de mort, de Sara Omar
(traduit du danois par Frédéric Fourreau)

Parce qu’elle est née fille et non garçon, Frmesk est en butte à la violence de son père. Pour la sauver, sa mère décide de la confier à ses propres parents. Lui, colonel à la retraite, est un érudit, éclairé sur tous les sujets, à commencer par l’Islam. Elle est laveuse de mort, qui s’occupe des corps des femmes laissées pour compte. Il faudra toute leur générosité et leur amour pour préserver au mieux la petite fille de la violence et de l’intolérance qui règnent dans leur pays, le Kurdistan…


LA TRANSFUGE


Muriel Barbery - Une rose seuleUne seule rose, de Muriel Barbery

Après quatre romans publiés chez Gallimard, dont son deuxième, L’Élégance du hérisson, fut un triomphe aussi énorme qu’inattendu, Muriel Barbery arrive donc chez Actes Sud.
Dans son nouveau livre, elle raconte l’histoire d’une femme n’ayant jamais connu son père, qui apprend à quarante ans la disparition de ce dernier, et l’existence d’un testament qui la concerne. Elle part au Japon, où vivait ce père inconnu contre lequel elle a élevé un mur de colère. Sur place, guidé par Paul, l’assistant de son père, elle entame un long chemin vers la réconciliation, qui passe aussi par la découverte d’une culture japonaise dont elle va apprendre à se nourrir.


DOMAINE FRANCOPHONE


Alice Ferney - L'intimitéL’Intimité, d’Alice Ferney

Après le beau succès des Bourgeois (2017), une grande saga familiale, Alice Ferney revient avec un roman polyphonique qui suit trois personnages en quête d’amour, de vie de famille, de paternité ou de maternité (ou non). Une réflexion sociétale et éthique, mêlée de considérations philosophiques, qui ausculte notre manière de concevoir la vie intime.

Christian Garcin - Le Bon, la Brute et le RenardLe Bon, la Brute et le Renard, de Christian Garcin

Un « road-trip taoïste », selon son éditeur. On y suit trois Chinois perdus dans le désert californien, qui cherchent la fille de l’un d’entre eux ; deux policiers américains qui, au même endroit, cherchent un autre disparu ; et un journaliste chinois, auteur de romans noirs, qui enquête à Paris sur la disparition de la fille de son patron. Trois intrigues en miroir, au service d’une comédie existentielle. Deuxième roman de Garcin chez Actes Sud, après des passages chez Gallimard, Verdier et Stock.

Magyd Cherfi - La part du SarrasinLa Part du Sarrasin, de Magyd Cherfi

Suite de Ma part de Gaulois, gros succès de 2016, où l’auteur relatait comment il était devenu le premier bachelier de sa cité. Magyd Cherfi, figure du groupe Zebda, poursuit ici son récit autobiographique en racontant l’après-Bac, sa quête d’identité musicale et d’identité tout court, face à la violence et au racisme, dans la nécessité d’inventer de nouvelles voix, de nouvelles manières de chanter la rage et l’espoir.

Pierre Ducrozet - Le grand vertigeLe Grand vertige, de Pierre Ducrozet

Ce pourrait être un roman purement opportuniste sur un autre sujet d’actualité primordial, l’écologie. Le pitch m’intéresse pourtant et donne envie d’espérer. Adam Thobias, pionnier sincère et iconoclaste de la pensée environnementale, se voit proposer la direction très officielle et très politiquement correcte d’une “Commission Internationale sur le Changement Climatique et pour un Nouveau Contrat Naturel”. Loin d’avoir l’intention de se couler dans le moule, il y voit l’occasion d’imposer sa patte sur le sujet et de secouer les immobilismes…

Ilan Duran Cohen - Le petit polémisteLe Petit polémiste, d’Ilan Duran Cohen

Alain Conlang est polémiste professionnelle, passé maître dans l’art des saillies et autres provocations médiatiques qui le rendent populaire, notamment auprès des jeunes, plus qu’ils ne le font détester. Jusqu’au jour où il dérape en laissant échapper, dans un dîner mondain terrassant d’ennui, une remarque sexiste. Une limite est franchie, qui précipite le provocateur de l’autre côté de la barrière, le mauvais côté, où l’on devient le sujet des polémiques, et d’où il semble impossible de sortir par le haut…


BILAN


Lectures potentielles :
Chavirer, de Lola Lafon
Le Grand vertige, de Pierre Ducrozet

Et :
Un soupçon de liberté, de Margaret Wilkerson Sexton


Le Service des manuscrits

bannière laurain


« A l’attention du service des manuscrits ». C’est accompagnés de cette phrase que des centaines de romans écrits par des inconnus circulent chaque jour vers les éditeurs. Violaine Lepage est, à 44 ans, l’une des plus célèbres éditrices de Paris. Elle sort à peine du coma après un accident d’avion, et la publication d’un roman arrivé au service des manuscrits, Les Fleurs de sucre, dont l’auteur demeure introuvable, donne un autre tour à son destin.
Particulièrement lorsqu’il termine en sélection finale du prix Goncourt et que des meurtres similaires à ceux du livre se produisent dans la réalité. Qui a écrit ce roman et pourquoi ? La solution se trouve dans le passé. Dans un secret que même la police ne parvient pas à identifier.


 

Depuis le succès surprise mais mérité du Chapeau de Mitterrand, Antoine Laurain cherche, consciemment ou non, à reproduire la recette magique qui avait fait de ce roman l’agréable petit miracle fin et pétillant qu’il était. Hélas, de même que Rhapsodie française ou La Femme au carnet rouge, j’ai trouvé sa nouvelle tentative décevante.

Au début, pourtant, j’avais envie d’y croire, même si cette histoire de manuscrit dont le contenu fait écho à la réalité n’est pas neuve. Peu importe, le procédé peut donner de belles choses. (Là, tout de suite, je pense à Garden of Love, de Marcus Malte. La comparaison, à vrai dire, n’est pas flatteuse pour Antoine Laurain.)
J’ai donc plongé, sans mal car la construction est prenante, et la plume fluide. Quoique, un peu moins inspirée peut-être, moins enlevée, plus convenue dans sa manière de poser les personnages, qui titillent les clichés avec trop d’insistance. Le psy cachottier, l’éditrice omnipotente – mais sympa (trop d’ailleurs pour ce qu’est réellement le milieu littéraire) -, la policière obstinée… Mouais.

Le problème, néanmoins, le vrai problème est ailleurs : Antoine Laurain n’est pas un auteur de romans policiers. L’intrigue du Service des manuscrits reposant entièrement sur un suspense, si celui-ci s’évente trop vite et sort des rails de la crédibilité, c’est tout le livre qui vacille. J’ai donc vu venir la solution de très loin ; avant de la vérifier, l’ai trouvée convenue ; l’ayant lue, ai été déçu. Acharné à conserver son histoire du côté de la facilité, pour ne pas dire de la légèreté, Laurain la rend improbable, et relativement niaise.

Du coup, je me pose une question : si l’auteur avait été un parfait inconnu, ce livre aurait-il franchi la barrière du service des manuscrits ?
Je vous laisse réfléchir à cet épineux problème…


A première vue : la rentrée Albin Michel 2018

Et allez, c’est reparti pour une tournée de seize ! Comme l’année dernière, Albin Michel joue la rentrée façon arrosage à la kalach’, Gallimard style, histoire de balayer la concurrence par sa seule omniprésence sur les tables des librairies. Côté qualité, on se pose sans doute moins la question, mais c’est un autre débat – pour s’amuser tout de même, il peut être intéressant de rejeter un œil sur la rentrée Albin 2017, histoire d’analyser les titres qui ont survécu dans nos mémoires à l’année écoulée… Oui, le résultat ne sera pas forcément flatteur.
Néanmoins, on a envie de retenir quelques titres dans ce programme 2018, d’attendre avec curiosité, voire impatience, quelques auteurs (coucou Antonin Varenne) lancés dans la tornade. Et ce sont ceux-là, et ceux-là seulement, que je mettrai en avant, poussant le plus loin possible la subjectivité et l’éventuelle mauvaise foi qui président à l’exercice « à première vue » ; les autres n’auront droit qu’au résumé sommaire offert par le logiciel professionnel Electre, loué soit-il. Je vous ai déjà fait perdre assez de temps comme cela depuis début juillet !
Du coup, cela devrait aller assez vite…

Varenne - La Toile du mondeEXPO 00 : La Toile du monde, d’Antonin Varenne
Le plus attendu en ce qui me concerne – je ne me suis toujours pas remis du souffle extraordinaire et de l’audace aventurière de Trois mille chevaux vapeur. Après Équateur, où l’on recroisait Arthur Bowman, héros du précédent évoqué, nous découvrons ici Aileen Bowwan, fille d’Arthur, journaliste au New York Tribune dont la réputation scandaleuse tient à la liberté flamboyante avec laquelle elle mène sa vie. En 1900, elle débarque à Paris pour couvrir l’Exposition Universelle. Son immersion dans la Ville Lumière en pleine mutation est l’occasion d’une confrontation entre mondes anciens et nouveaux…
Rien que pour le plaisir, la première phrase : « Aileen avait été accueillie à la table des hommes d’affaires comme une putain à un repas de famille, tolérée parce qu’elle était journaliste. » Très envie de lire la suite. On en reparle, c’est sûr !

Chaon - Une douce lueur de malveillanceSPLIT : Une douce lueur de malveillance, de Dan Chaon
(traduit de l’américain par Hélène Fournier)
Charybde ou Scylla ? Pour le psychiatre Dustin Tillman, le choix semble impossible. D’un côté, il apprend que, grâce à des expertises ADN récentes, son frère adoptif vient d’être innocenté du meurtre d’une partie de sa famille, trente ans plus tôt – condamnation dans laquelle Dustin avait pesé en témoignant contre Rusty. De l’autre, il se laisse embarquer dans une enquête ténébreuse, initiée par l’un de ses patients, policier en congé maladie, sur la disparition mystérieuse de plusieurs étudiants des environs tous retrouvés noyés. Ou comment, d’une manière ou d’une autre, se donner tous les moyens de se pourrir la vie… Avec un titre et un résumé pareils, Dan Chaon devrait nous entraîner dans des eaux plutôt sombres. A voir également.

Roux - FrackingERIN BROCKOVICH : Fracking, de François Roux
J’avais beaucoup aimé le Bonheur national brut, Tout ce dont on rêvait m’avait en revanche laissé plutôt indifférent. Où se situera François Roux cette fois ? Pour ce nouveau livre, il part aux États-Unis pour raconter le combat d’une famille contre les géants du pétrole et leurs pratiques abominables au Dakota.

Hosseini - Une prière à la merENTRE DEUX MONDES : Une prière à la mer, de Khaled Kosseini
(traduit de l’anglais par Valérie Bourgeois, illustrations de Dan Williams)
Par l’auteur des superbes Cerfs-volants de Kaboul, un texte en hommage aux réfugiés syriens qui prend la forme d’une lettre adressée par un père à son fils en train de dormir, longue prière pour que leur traversée vers « l’Eldorado » européen se déroule sans encombre, et récit de la métamorphose d’un pays en zone de guerre.

Enia - La loi de la merÀ L’AUTRE BOUT DU MONDE : La Loi de la mer, de Davide Enia
(traduit de l’italien par Françoise Brun)
Davide Enia fait le lien avec le texte de Hosseini, puisqu’il campe son nouveau livre à Lampedusa, pointe de l’Europe méditerranéenne où aboutissent nombre de réfugiés maritimes. Pendant trois ans, le romancier italien a arpenté la petite île pour y rencontrer tous ceux qui en font la triste actualité : les exilés bien sûr, mais aussi les habitants et les secouristes.

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Hollinghurst - L'Affaire SparsholtLE CŒUR ET LA RAISON : L’Affaire Sparsholt, d’Alan Hollinghurst
(traduit de l’anglais par François Rosso)
Oxford, automne 1940. David Sparsholt, athlétique et séduisant, commence son cursus universitaire. Il semble ignorer l’effet qu’il produit sur les autres, notamment sur le solitaire et romantique Evert Dax, fils d’un célèbre romancier. Aux heures les plus sombres du Blitz, l’université devient un lieu hors du temps où se nouent des liaisons secrètes et des amitiés durables.

Hoffmann - Les belles ambitieusesGENTIL COQUELICOT MESDAMES : Les belles ambitieuses, de Stéphane Hoffmann
Énarque et polytechnicien, Amblard Blamont Chauvry a tourné le dos à la carrière qui s’ouvrait à lui et a choisi de se consacrer aux plaisirs terrestres. Un tel choix de vie provoque la colère des femmes de son entourage qui manœuvrent dans l’ombre pour lui obtenir une position sociale. Insensible à leurs manigances, Amblard se laisse troubler par Coquelicot, une jeune femme mystérieuse.

Hardcastle - Dans la cageFIGHT CLUB : Dans la cage, de Kevin Hardcastle
(traduit de l’anglais (Canada) par Janique Jouin)
La domination de longue haleine de Daniel sur les rings de free fight est anéantie par une grave blessure à l’œil qui l’oblige à arrêter le sport de combat. Il se marie alors avec une infirmière avec laquelle il a une petite fille et devient soudeur. Quelques années plus tard, le couple peine à gagner sa vie. David s’engage alors comme garde du corps puis reprend les arts martiaux. Premier roman.

Toledano - Le retour du phénixIKKI : Le Retour du Phénix, de Ralph Toledano
Juive d’origine marocaine, Edith épouse Tullio Flabelli, un prince romain. Dix ans plus tard et après la naissance de ses trois enfants, Edith réalise qu’elle n’est pas heureuse dans son mariage. Elle convainc son époux de passer l’été à Jérusalem avec elle. Ils retrouvent leur entente d’antan mais sont déçus par l’atmosphère qui règne en ville où le paraître l’emporte sur l’être.

Bleys - Nous les vivantsI SEE DEAD PEOPLE : Nous, les vivants, d’Olivier Bleys
Bloqué par une tempête lors d’une mission de ravitaillement des postes de haute montagne de la cordillère des Andes, un pilote d’hélicoptère installe un campement de fortune. Rejoint par Jésus qui entretient les bornes délimitant la frontière entre l’Argentine et le Chili, il entreprend une randonnée qui se change peu à peu en expérience mystique.

Picouly - Quatre-vingt-dix secondesNUÉE ARDENTE : Quatre-vingt-dix secondes, de Daniel Picouly
En 1920, la montagne Pelée se réveille. Le volcan prend la parole et promet de raser la ville et ses environs afin de punir les hommes de leurs comportements irrespectueux.

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Et encore… :

Ce cœur qui haïssait la guerre, de Michel Heurtault
En Allemagne, au lendemain de l’armistice de 1918. Anton, jeune ingénieur, se passionne pour la conquête spatiale et obtient un poste pour travailler sur une fusée financée par l’armée. Une place qui met à mal son désir de neutralité face à la montée du nazisme. Deux femmes parmi ses proches l’amènent à s’interroger sur son engagement politique et à prendre position.

Concours pour le Paradis, de Clélia Renucci
Venise, 1577. La fresque du paradis sur les murs du palais des doges a disparu lors d’un incendie. Un concours est lancé pour la remplacer auquel participent les maîtres de la ville dont Véronèse, Tintoret et Zuccaro. Entre rivalités artistiques et déchirements religieux, les peintres mettent tout en oeuvre pour séduire la Sérénissime et lui offrir une toile digne de son histoire. Premier roman.

Le Malheur d’en bas, d’Inès Bayard
Marie et son époux Laurent sont heureux jusqu’au jour où la jeune femme est violée par son directeur. Elle se tait mais découvre peu de temps après qu’elle est enceinte. Persuadée que cet enfant est celui de son agresseur, elle s’enferme dans un silence destructeur qui la pousse à commettre l’irréparable. Premier roman.

Une vie de pierres chaudes, d’Aurélie Razimbaud
A Alger, Rose est séduite par Louis, jeune ingénieur au comportement étrange. Ils se marient et ont une fille. Pourtant, Louis semble malheureux et se réveille chaque nuit, hanté par les souvenirs de la guerre d’Algérie. Au début des années 1970, la famille s’installe à Marseille mais Louis est toujours perturbé. Rose découvre qu’il mène une double vie depuis des années. Premier roman.

Les prénoms épicènes, d’Amélie Nothomb
Le récit d’une relation fille-père. Des prénoms portés au masculin comme au féminin.
(Bref.
Rien qu’à cause de son titre, ce Nothomb-là, je pense que je vais faire l’impasse. Certains de ses précédents romans m’ont trop agréablement surpris pour risquer une rechute.)


On lira sûrement :
La Toile du monde, d’Antonin Varenne
Une douce lueur de malveillance, de Dan Chaon

On lira peut-être :
Fracking, de François Roux
Une prière à la mer, de Khaled Kosseini
La Loi de la mer, de Davide Enia



COUP DE COEUR : Les fantômes d’Eden, de Patrick Bauwen

Dévasté par le désastre qu’il a vécu quelques années auparavant, désormais seul (sa famille est partie en Europe), dépressif, obèse et ruiné, Paul Becker traîne son mal-être et sa solitude morbide au fin fond des États-Unis. Il décide pourtant de se reprendre et, se réfugiant dans la tranquillité du parc de Yellowstone, il entreprend son long retour à la vie.
Jusqu’au jour où il assiste à son propre meurtre.
Oh non, il ne s’agit pas d’une expérience de dédoublement ni d’un épisode de X-Files – mais juste d’un malentendu. De loin, Paul surprend le geste d’un assassin abattant dans son refuge un homme ressemblant à celui qu’avait été Paul Becker lorsqu’il était au fond du trou : adipeux, hirsute, négligé jusqu’au pathétique. Comprenant qu’il s’agit d’une méprise, Paul décide de profiter de cet anonymat inattendu pour soigner son retour, et tenter d’identifier le commanditaire du crime. Une enquête qui va le ramener dans son passé, vers la petite ville d’Eden, en Floride, où il a grandi et vécu durant les années 70 d’extraordinaires aventures avec ses amis Jerry, Cameron, Stan et Sarah…

Bauwen - Les fantômes d'Eden - LGFEntre le moyen Seul à savoir et Les fantômes d’Eden, il s’écoule quatre ans. Quatre ans durant lesquels Patrick Bauwen peaufine son nouveau roman, avec un soin inédit qui enveloppe chaque mot, chaque scène, chaque détail, chaque pensée du héros – Paul Becker, de retour après sa plongée en enfer racontée dans Monster.

Pour moi, sans hésitation, il s’agit du polar le plus réussi de Patrick Bauwen à ce jour. La métamorphose est même stupéfiante par rapport aux trois précédents, surtout du point de vue du style. Ici, l’écriture est totalement maîtrisée, d’une sobriété magnifique qui permet à l’auteur d’aller au cœur des émotions, ce qui ressort particulièrement dans les superbes chapitres racontant l’enfance de Paul Becker et ses amis ; l’ombre du Stephen King de Ça ou Stand by me, référence absolue du roman d’enfance, plane avec bienveillance sur le livre, intégrant joyeusement le lecteur dans la petite bande de copains dès les premières pages qui leur sont consacrées.
L’écrivain passe clairement un cap dans les Fantômes d’Eden, puisant sans doute au plus profond de son histoire personnelle une matière brute qu’il polit avec un soin jaloux, jusqu’à lui donner l’élégance évidente du diamant le plus pur. Ce roman est sincère, presque intime, ce qui le rend infiniment juste et touchant.

Bauwen - Les fantômes d'Eden - Albin MichelMais la partie contemporaine, davantage thriller, fonctionne également très bien, car on s’attache tout aussi vite au parcours chaotique de Becker, à sa rédemption désespérée, à sa quête d’amour et de vengeance, en même temps que l’on suit avec fascination la trajectoire effrayante d’un tueur en série qui sort du lot. Le tout, planté dans un décor américain que Bauwen rend totalement crédible (superbe Eden, petite ville du sud à laquelle on croit de bout en bout), tout sauf un gadget d’auteur français réfugiant son intrigue aux States parce que ça ferait « cool ». Patrick Bauwen connaît les États-Unis, il sait en parler avec sincérité et user des particularismes de ce pays à nul autre pareil pour nourrir son intrigue.

S’il faut nuancer cette partition majeure d’un petit bémol, c’est en raison de la fin, un peu trop spectaculaire et en même temps convenue, pas à la hauteur des montagnes russes émotionnelles qui la précédent. Mais pas non plus de quoi gâcher le plaisir de l’ensemble, ni atténuer l’impact durable des Fantômes d’Eden sur un lecteur conquis par la puissance, l’efficacité et la sincérité d’un Patrick Bauwen au-dessus du lot, au point de faire passer en un éclair 740 pages dont aucune ne paraît de trop. On en redemande !

Les fantômes d’Eden, de Patrick Bauwen
Éditions Livre de Poche, 2016
ISBN 9782253112006
739 p., 8,90€

Première édition : Albin Michel, 2014
ISBN 9782226312310
634 p., 22,50€


Les chemins de la haine, d’Eva Dolan

Un homme retrouvé brûlé vif derrière la porte cadenassée de l’extérieur d’un cabanon de jardin, ce n’est déjà pas banal. Quand les Barlow, propriétaires de la dite maison, affirment ignorer que quelqu’un vivait dans leur cabanon, ça se complique encore. Et quand, après des recherches fastidieuses, on découvre que la victime était un immigré estonien, l’enquête menée par l’inspecteur Zigic et sa collègue Mel Ferreira s’annonce aussi complexe que sordide, car elle va les entraîner dans l’univers effroyable d’une forme d’esclavagisme moderne dont sont victimes les sans-papiers en Angleterre…

Dolan - Les chemins de la haineAncienne critique de polars outre-Manche, Eva Dolan ne pouvait pas se rater en passant de l’autre côté de la barrière. Les chemins de la haine, son premier roman (elle en a publié trois autres depuis), arrive en France pour démontrer que la dame a su apprendre de ses lectures, bonnes ou mauvaises, afin de produire le meilleur de ce que les Britanniques peuvent proposer en matière de roman noir social.
Car c’est bien dans ce registre que miss Dolan décide d’œuvrer avec ce baptême du feu littéraire, qui nous invite dans les coulisses de la société anglaise contemporaine. Pas reluisant, autant le dire tout de suite. Ah oui, y’a pas à dire, le libéralisme économique à tout crin, ça a du bon, hein ! Au fil de leur enquête qui commence dans le jardin d’un pavillon anglais typique, les enquêteurs mettent en effet au jour les mécanismes sordides qui permettent à des chefs d’entreprise britanniques d’exploiter, d’user et d’abuser (parfois dans tous les sens du terme) des immigrés clandestins qui affluent en Angleterre, poussés par cet espoir incompréhensible mais obsessionnel d’y trouver leur eldorado.
Cette main d’œuvre forcément docile, chair à canon du capitalisme le plus forcené, Eva Dolan la confronte avec brutalité à la réalité du monde moderne. Exposé dans ses grandes largeurs par une romancière soucieuse de faire mal et de ne rien taire, le propos tient du choc frontal. On s’y heurte avec autant de révolte que d’impuissance.

Menée de manière très habile, l’intrigue lève donc le voile sur d’infinies formes de la misère humaine, au rythme lancinant d’investigations menées dans la douleur, avec ce souci du réalisme et cette intégrité narrative qui font souvent la force des romanciers britanniques. Le style d’Eva Dolan en lui-même est avant tout efficace, au service d’un récit dont le dénouement, peut-être un peu prévisible, n’est néanmoins pas le point culminant.
Pour le dire autrement, ici, ce sont les chemins (de la haine) qui importent, pas la destination. Celle-ci, sans surprise, sombrera rapidement dans l’oubli et le déni. Histoire de rappeler que l’humain, dans notre monde, a de moins en moins d’importance. Un message rude mais nécessaire.

Les chemins de la haine, d’Eva Dolan
(Long Way Home, traduit de l’anglais par Lise Garond)
Éditions Liana Levi, 2018
ISBN 9782867469909
448 p., 22€

P.S.: Les chemins de la haine vient d’être récompensé chez nous par le Grand Prix des Lectrices de Elle, catégorie policier. Ne souriez pas, ce prix a l’habitude de distinguer d’excellents livres – dont, par le passé : Fred Vargas (Pars vite et reviens tard), Dennis Lehane (Shutter Island), Arnaldur Indridason (La Femme en vert), Marcus Malte (Garden of Love), Caryl Ferey (Zulu), Gillian Flynn (Les apparences) ou Olivier Norek (Surtensions). Excusez du peu… On souhaite donc la même carrière à Eva Dolan !


COUP DE COEUR : La Note américaine, de David Grann

Au début des années 1920, aux États-Unis, la plupart des Indiens ayant survécu aux exterminations méthodiques des colons sont parqués dans des réserves. Tous, à vrai dire, sauf ceux de la tribu Osage. Après avoir été repoussé de leurs territoires d’origine au fil des années, ils ont fini par accepter l’offre de terres arides et minérales au fin fond de l’Oklahoma. Un cadeau à double tranchant pour ceux qui ont condescendu à leur faire ce présent qu’ils pensaient misérable : le sous-sol s’est révélé extraordinairement riche en pétrole, assurant la fortune des Osages qui en avaient la propriété exclusive.
Une telle situation ne pouvait évidemment pas plaire à tout le monde.

Un jour, deux membres de la tribu disparaissent. On retrouve la femme abattue d’une balle dans la tête. S’ensuivent des empoisonnements, l’explosion d’une maison, d’autres disparitions, d’autres meurtres. La terreur s’empare des Osages, ces Indiens qui vivent comme des colons – voire mieux que la plupart d’entre eux, puisqu’ils ont même des domestiques blancs… Un affront insoutenable pour certains. Les premières enquêtes sont bâclées, à tel point que le gouvernement fédéral se voit obligé d’intervenir. Un jeune homme de 29 ans, à la tête du BOI (Bureau Of Investigation), est chargé des investigations. Il s’appelle J. Edgar Hoover, il est assoiffé de pouvoir, et voit dans cette terrible enquête l’occasion de parvenir à ses fins.
Tout est en place pour l’un de ces grands drames qui nourrissent la terre américaine de sang et de violence.

Grann - Note américaineC’est cette histoire ahurissante que David Grann, journaliste au New Yorker, narre ici par le détail. Et le résultat est exceptionnel à tous les titres. La Note américaine est avant tout d’une rigueur et d’une richesse documentaire formidables. Fouillant dans toutes les archives disponibles, suivant sur le terrain la piste des descendants des victimes comme des coupables, Grann s’attache à dresser le tableau le plus complet possible, et y parvient d’une manière magistrale. Même sans être familier avec l’Histoire américaine, on comprend tout, on saisit tout, et on apprend énormément de choses, en commençant par le parcours singulier de la tribu Osage qu’il faut bien maîtriser pour capter la suite de l’affaire.
David Grann du reste ne s’en tient pas à la seule restitution du drame, il va plus loin en intervenant dans le récit, pour ouvrir de nouvelles portes, élargir les perspectives de son histoire, et interroger la nature même de son pays, dont il est toujours utile de rappeler que ses racines baignent abondamment dans le sang.

La Note américaine est aussi un livre captivant – pour reprendre un cliché vieux comme le crime, il se dévore comme le meilleur des polars. Sauf que tout est vrai, bien entendu. Ce qui rend le récit encore plus fort, plus glaçant ; ce qui permet à David Grann de toucher au plus juste et au plus profond des âmes, que ce soit pour restituer la terreur des victimes ou l’horrifiante noirceur des meurtriers ou de leurs commanditaires. Le journaliste maîtrise l’art du romancier pour mener son histoire à un rythme implacable qui brise toute tentation de lâcher prise. J’insiste sur ce point, car la nature seule du récit suffit à justifier de s’y plonger ; mais la virtuosité littéraire mise en œuvre par Grann, restituée par la traduction puissante de Cyril Gay, participe largement de l’enthousiasme qui naît au fil des pages.

On peut comprendre que la parution l’année dernière aux États-Unis de la Note américaine ait secoué l’opinion publique outre-Atlantique. Ils n’ont d’ailleurs pas fini d’en entendre parler, car Martin Scorsese s’est emparé du livre et travaille en ce moment même à son adaptation sur grand écran. Un signe, parmi d’autres, de l’importance du travail de David Grann, que je vous invite ardemment à découvrir, tout en remerciant les éditions Globe de nous en avoir offert aussi vite la lecture.

La Note américaine, de David Grann
(Killers of the Flower Moon, traduit de l’américain par Cyril Gay)
Éditions Globe, 2018
ISBN 978-2-211-23289-0
366 p., 22€


La Disparition de Stephanie Mailer, de Joël Dicker

On le surnomme « capitaine 100% », parce qu’il a la réputation d’avoir élucidé toutes ses enquêtes. Toutes ? D’après la journaliste Stephanie Mailer, ce n’est pas le cas. Elle est prête à prouver que le capitaine Jesse Rosenberg s’est trompé de coupable lors de sa première grande investigation vingt ans plustôt, le meurtre sordide du maire de la petite ville d’Orphea, dans les Hamptons, ainsi que de sa famille et d’une passante.
Après avoir prévenu Rosenberg qu’elle publiera son travail après une ultime vérification, Stephanie Mailer disparaît brutalement. De quoi achever d’inquiéter l’intègre policier, qui décide de repousser son départ à la retraite pourtant imminent pour tenter de retrouver la journaliste, et pour reprendre entièrement l’affaire du quadruple crime d’Orphea. Il n’est pas au bout de ses surprises et de ses désillusions…

Dicker - La Disparition de Stephanie MailerJe sais ce que vous allez me dire : ce n’est pas beau de tirer sur les ambulances. Flinguer Joël Dicker, ce serait aussi facile que de cramer Guillaume Musso ou, à l’inverse, de crier au génie dès que paraît un Modiano. Ce serait toutefois oublier que notre ami suisse a été précédemment bien reçu en terres cannibales, aussi bien pour La Vérité sur l’affaire Harry Quebert que pour Le Livre des Baltimore (qui avait déjà moins fait l’unanimité parmi les fans du précédent). Pas d’animosité gratuite donc à l’encontre de Joël Dicker ; mais pour ce nouvel opus, une vraie grosse déception.

Qu’est-ce qui a changé ? La fin de tout effet de surprise, sûrement, pour commencer. Harry Quebert nous avait pris de court ; puis, en partant dans d’autres directions que le suspense policier, Le Livre des Baltimore avait prolongé le plaisir d’une lecture pure et innocente. Cette fois, j’attendais vraiment Dicker au tournant, consciemment ou non, davantage prêt sans doute à ne rien lui passer.

Dans le même temps, le romancier suisse lui-même sait désormais beaucoup plus ce qu’il fait, alors que le succès de Harry Quebert était le fruit du hasard, concocté sans arrière-pensée ni certitude commerciale. Dicker le reconnaît lui-même dans une interview à Paris Match : « Je n’ai pas écrit [La Disparition de Stephanie Mailer] de la même façon. J’ai désormais plus conscience des outils que j’ai entre les mains. » Un aveu de clairvoyance qui signe, pour moi, la fin de cette innocence auparavant si appréciable. Même s’il se défend d’écrire des polars, Joël Dicker en reprend nombre d’ingrédients ; après avoir participé à l’efficacité redoutable (parce qu’instinctive) de Harry Quebert, ces techniques se retournent cette fois contre lui dans La Disparition de Stephanie Mailer, où tout m’a semblé orchestré avec la lourdeur d’un arrangeur hollywoodien travaillant sur la partition d’un film de Michael Bay.
Tirant en longueur sur 640 pages, l’histoire se complique rapidement par l’ajout d’une pléthore de personnages et de sous-intrigues, pas tous utiles – surtout quand on découvre le fin mot de l’histoire, pas à la hauteur de cette interminable attente. À force de vouloir masquer l’essentiel, de proposer des fausses pistes ou de chercher à créer des rebondissements sensationnels – mais bien souvent téléphonés -, Dicker s’embourbe dans le superflu et noie toute puissance potentielle de son récit.

Ah, et les personnages, tiens, parlons-en. Comment peut-on garder son calme devant cet ex-flic transformé en histrion hystérique qui se prend pour un grand dramaturge, dont les interventions et dialogues signés Dicker sont aussi navrants, voire plus, que ses écrits rendus volontairement nullissimes dans une recherche d’effet comique ? Ou devant une figure de critique détestable pour qui la littérature contemporaine n’est forcément que détritus ? (Bordel, ce cliché pathétique !!!)
Et je n’insiste pas sur la journaliste qui s’apprête à faire une grande révélation et disparaît stupidement dans la foulée, ni sur Jesse Rosenberg, le héros du roman, incarnation du flic modèle qui, découvrant qu’il a merdé, repousse le moment de prendre sa retraite pour se rattraper…

Après, c’est peut-être moi, hein. Quand on lit beaucoup, on finit par changer. Je deviens sans doute moins indulgent avec ce genre de livre – et avec d’autres d’ailleurs, notamment en polar, ce qui m’incite à cette mise au point. Néanmoins je n’avais pas non plus crié au génie avec les précédents romans de Dicker, qui m’avaient enchanté mais dont je n’avais aucune peine à pointer les faiblesses et naïvetés. Problème, dans La Disparition de Stephanie Mailer, je ne vois plus que les scories, et elles sont majeures. Le style efficace (à défaut d’être élégant, et ici il apparaît vraiment d’une grande pauvreté), le sens de la construction et le rythme ne me suffisent plus, s’ils ne dissimulent plus les grosses ficelles censées se confondre dans l’ombre des coulisses.

À vérifier lorsque paraîtra son prochain roman, mais le charme Dicker est pour moi rompu, en tout cas sur ce livre… ce qui n’empêchera pas La Disparition de Stephanie Mailer de cartonner en librairie et de satisfaire un large public, qui n’a pas besoin de mes pinaillages pour s’éclater avec un bon gros pavé de plage !

La Disparition de Stephanie Mailer, de Joël Dicker
Éditions De Fallois, 2018
ISBN 9791032102008
640 p., 23€


Tout autre nom, de Craig Johnson

Un flic qui se suicide, ça arrive, malheureusement. Mais de deux balles dans la tête, c’est beaucoup plus rare. Largement suffisant, en tout cas, pour que Lucian Connolly, l’ancien shérif du comté d’Absaroka, oblige Walt Longmire, l’actuel détenteur du badge officiel, à outrepasser ses droits usuels et à se rendre dans le comté voisin pour mener l’enquête sur ce décès étrange.
Sur place, tout en gardant une oreille à distance sur sa fille Cady qui doit accoucher d’un jour à l’autre (histoire de se simplifier un peu la vie), Walt découvre que l’inspecteur Gerald Holman, avant de se faire sauter le caisson, menait des recherches sur une série suspecte de disparitions de jeunes femmes – et se rend compte très vite que son arrivée dans l’affaire ne plaît pas à tout le monde…

Johnson - Tout autre nomCela faisait longtemps que je ne m’étais pas offert le plaisir d’une enquête de Walt Longmire, voilà chose faite ! Et, sans surprise (mais tant mieux), le plaisir fut à nouveau au rendez-vous. Mine de rien, le génial et dinguement sympathique Craig Johnson parvient à chaque fois à se renouveler, tout en utilisant plus ou moins les mêmes ingrédients de base. Ce qui change cette fois, c’est le rythme, beaucoup plus enlevé que la plupart du temps, et une sorte de nervosité d’ensemble qui mène le roman à bon train – tiens, d’ailleurs, en parlant de train… (Non, rien. Lisez le livre, vous comprendrez.)
Parfaitement masquée, l’intrigue se dévoile peu à peu, au fil des tâtonnements successifs d’un Longmire en terrain quasi inconnu, avançant à vue de nez avec les mêmes difficultés qu’une voiture sans pneus neige prise dans un blizzard. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que notre shérif préféré va en prendre plein la figure – entre autres. Une mise à l’épreuve qui force le héros de Johnson à sortir de ses rails et à aller plus loin que d’habitude, une proposition forcément intéressante pour le lecteur.

Même s’ils sont proches de ceux d’Absoroka, les paysages changent aussi, et un peu de « dépaysement » ne nuit évidemment pas. Pas plus que de croiser de nouvelles têtes, flics ou pas, qui amènent tous leur propre grain de sel en se fondant dans la galerie de personnages principaux toujours aussi formidables et attachants – ah, cette impression permanente de se retrouver en famille quand on croise la route de Walt, son meilleur ami Henry Standing Bear, l’irrévérencieux Lucian Connolly (et son rapport très particulier aux serveuses et à leurs cafetières), ou encore l’explosive adjointe Vic Moretti. Et si je termine cette énumération par elle, c’est que son entrée en lice, au bout de quelques chapitres, fait littéralement décoller Tout autre nom en y ajoutant son cocktail inimitable d’humour destructeur, de charme incendiaire et d’énergie renversante.
(Oui, je suis amoureux de Vic. Le moyen de faire autrement ?)
En même temps, avis rassurant à ceux qui ne le connaissent peut-être pas encore – heureux êtes-vous car vous allez le découvrir, croyez-moi -, Craig Johnson a l’habileté d’introduire ses héros récurrents de telle manière que leur présence réjouit les lecteurs avertis, sans pour autant perdre ceux qui découvriraient son œuvre en commençant par ce livre.

Quant au sujet, il est dans l’air du temps américain (et pas seulement, mais c’est particulièrement sensible chez nos voisins d’Outre-Atlantique), puisqu’il est question, entre autres, de violences contre les femmes… préoccupation que Johnson aborde avec toute l’empathie et la retenue nécessaires, sans tomber dans les clichés ni dans la croisade vengeresse. Du tout bon, donc, encore une fois, et du genre dont on ne se lasse pas. Alors, messieurs dames, combien de billets pour le Wyoming ?

Tout autre nom, de Craig Johnson
(Any Other Name, traduit de l’américain par Sophie Aslanides)
Éditions Gallmeister, 2018
ISBN 978-2-35178-122-7
352 p., 21,50€


Avant la chute, de Noah Hawley

Un avion privé se crashe en mer, entre l’île de Vineyard et New York. Contre toute attente, le drame laisse deux survivants : Scott Burroughs, un peintre sur le retour, et un petit garçon de quatre ans à qui l’artiste sauve la vie en le ramenant à la nage, malgré un bras blessé, jusqu’à la côte.
Transformé du jour au lendemain d’anonyme un rien loser à ce genre de héros que les Américains adulent, Scott doit affronter une célébrité qu’il n’a pas recherchée, puis une vague de soupçons qui, très vite, interrogent sa survie – d’autant que d’autres questions surgissent bientôt au sujet des autres passagers de l’avion, puis de l’accident lui-même… D’ailleurs, s’agit-il bien d’un accident ?

Hawley - Avant la chuteLe bandeau jaune apposé sur la couverture du roman proclame que Noah Hawley est également scénariste, créateur de la série Fargo. Un rappel commercial, certes, mais pas inutile pour appréhender ce deuxième livre publié en France après Le Bon père (2013). Car Hawley approche la construction d’Avant la chute d’une manière qui évoque le temps laissé dans une série à la fabrication des personnages, à leur compréhension en profondeur, privilégiant cet aspect de la réflexion romanesque à un rythme trépidant et à un suspense de tous les instants.

Débuté par la plongée de l’avion dans l’océan et par le sauvetage héroïque du petit JJ par Scott Burroughs, Avant la chute alterne ensuite des chapitres consacrés à l’enquête et à tout ce qui l’entoure, et des parties entièrement consacrées à chacune des onze personnes présentes dans l’avion au décollage : sept passagers, un garde du corps et trois membres d’équipage ; onze personnes ayant toutes ou presque des zones d’ombre et des choses à cacher… Ces retours dans le passé, soigneusement élaborés, patiemment tissés, complexifient d’autant la compréhension du drame, proposant au lecteur de nouvelles pistes, parfois complémentaires, parfois contradictoires de celles suivies par les policiers ou par les journalistes.

Assez éloigné finalement du genre policier, Avant la chute est un roman savamment psychologique qui nécessite un peu de patience – amateurs de lectures haletantes, passez donc votre chemin ! Mais si vous appréciez les puzzles littéraires qui mettent en avant la difficile compréhension de l’humain, et proposent mine de rien de nombreux sujets de réflexion bien de notre temps – les dérives sensationnalistes des médias, l’attrait irrésistible de certains pour les théories du complot, les mécanismes de la rumeur et du doute, la lutte quasi impossible pour son droit à la vie privée, ou les conséquences inenvisageables de certains choix sentimentaux -, alors vous serez largement servis avec ce livre copieux et intelligent.

Avant la chute, de Noah Hawley
(Before the Fall, traduit de l’américain par Antoine Chainas)
Éditions Gallimard, coll. Série Noire, 2018
ISBN 9782070149742
544 p., 22€


Salut à toi ô mon frère, de Marin Ledun

Dans la famille Mabille-Pons, je demande Charles, le père clerc de notaire, et Adélaïde, infirmière. Toujours aussi fantasques et fous d’amour qu’au premier jour. J’ajoute un chien, deux chats, et six enfants pour faire bonne mesure, dont trois adoptés en Colombie. Dont Gus, le petit dernier, encore collégien. Qui a disparu. Et pour cause : le voilà accusé d’avoir participé à une drôle d’affaire de braquage, qui menace de laisser sur le carreau un buraliste flingué à bout portant. Rien d’étonnant, Gus est toujours dans les mauvais coups – sauf qu’il n’y est jamais pour rien, c’est juste qu’en bouc émissaire de choc, il se trouve toujours au mauvais endroit au mauvais moment.
Oui, mais Gus, braqueur ? Vous rigolez ? Il n’y a pas un Mabille-Pons pour y croire, et tandis que la smala fait front et corps autour d’Adélaïde métamorphosée en pasionaria furibonde, Rose, vingt-et-un ans, se lance dans sa propre enquête – d’autant plus motivée que le lieutenant Richard Personne, chargé côté condés de débusquer le fugitif, lui fait le coup des yeux doux…

Braquage, amour et morphine

Ledun - Salut à toi ô mon frèreEn 2010, Marin Ledun faisait un passage éclair à la Série Noire avec une première incursion à Tournon, Ardèche, dont le titre, La Guerre des vanités, annonçait la couleur : noir de chez noir. Huit ans et une ribambelle d’excellents romans (de la même teinte) plus tard, le voici de retour dans la célèbre collection polar de Gallimard avec une couverture rosh flashy, un titre emprunté aux Bérurier… Noir (on ne se refait pas), une nouvelle intrigue plantée à Tournon (tiens donc) – le tout pour une étonnante comédie socialo-policière qui déboîte.

Hein ? Quoi ?!? Marin Ledun, rigolo ?!? Ben oui, m’sieurs-dames, le garçon a du talent à revendre, tendance toutes catégories. On le connaît très bien en maître du noir humain et social (Les visages écrasés, En douce), en percutant analyste politique (L’Homme qui a vu l’homme, Au fer rouge) ou en expert d’un futur plus proche que jamais (Dans le ventre des mères, le méconnu mais magistral Zone Est) ; le voilà qui monte sur scène avec de l’humour par boîtes de douze, des personnages tous plus barrés les uns que les autres, et une intrigue joyeusement hirsute.
Le modèle saute aux yeux, il est même intelligemment cité dans le texte, l’ombre de la saga Malaussène par Daniel Pennac plane sur ce livre. Le bouc-émissaire, la famille déglinguée, on y est ! Mais modèle ne rime pas forcément avec copie sans imagination ; Marin a son ton bien à lui, ses propres références culturelles, plus rock et contemporaines, qu’il déroule façon tapis rouge (musique, cinéma, littérature, il y en a pour tous les goûts !), et une manière tout à fait personnelle de mener son intrigue en lui lâchant la bride, en lui faisant prendre des virages aussi serrés qu’inattendus (dont l’un où Rose, hospitalisée, découvre avec euphorie les joies de la morphine…), et en la pimentant d’une histoire d’amour délicieuse, piquante et irrévérencieuse.

Du rire, de l’amour, non et puis quoi encore !!! Allez, Marin reste Ledun, on n’est pas là que pour la blague ou le rose flashy. Au fil des péripéties foutraques de Rose et des siens, le romancier glisse son regard percutant sur notre monde, comme toujours. Cette fois, c’est le racisme facile (pléonasme) des bas du Front qui ramasse, sur fond de rumeurs imbéciles et de connerie ordinaire étalée à tous les étages de la société. L’acuité de l’écrivain est intacte, il n’y a que l’emballage qui change.

Mais, en littérature, le contenant (la forme) peut être aussi important que le contenu (le fond). Alors, cette aventure en terre inexplorée de l’écrivain landais est un cadeau précieux, autant pour ses lecteurs de longue date (j’en suis, depuis le tout premier) que pour ceux qui auront la chance de le découvrir avec ce livre. Plus que jamais, lisez Marin Ledun, l’un des auteurs français l’un des plus atypiques qui soient – et donc l’un des plus précieux, évidemment.

Salut à toi ô mon frère, de Marin Ledun
Éditions Gallimard, coll. Série Noire, 2018
ISBN 9782072776649
276 p., 19€


La Société des faux visages, de Xavier Mauméjean

En 1909, Sigmund Freud accomplit son premier et unique voyage aux États-Unis, en compagnie de ses disciples Sandor Ferenczi et Carl Gustav Jung, pour y donner une série de conférences et tenter de faire connaître au Nouveau Monde ses théories révolutionnaires. Pas gagné d’avance, d’autant qu’il se retrouve embarqué, plus ou moins à son corps défendant, dans une curieuse histoire : en effet, le milliardaire Cyrus Vandergraaf le convoque pour qu’il retrouve son fils Stuart, appelé à le succéder à la tête de son entreprise, mais aussi pour résoudre une singulière énigme en forme de gigantesque conteneur scellé et piégé – les deux événements étant probablement liés.
Pour l’assister dans cette singulière épreuve, Vandergraaf fait appel aux services de Harry Houdini, persuadé qu’associer l’homme capable de pénétrer l’esprit humain et l’illusionniste capable de s’échapper de n’importe quel lieu clos permettra de découvrir le fin mot de l’histoire…

Mauméjean - La Société des faux visagesDécidément, ce fameux voyage de Freud à New York n’en finit pas de fasciner les romanciers. Si E.L. Doctorow l’évoque dans Ragtime, l’Américain Jed Rubenfeld (dans l’extraordinaire Interprétation des meurtres, hélas épuisé en France grâce à la formidable politique de fonds des éditions Pocket) et le Français Luc Bossi (dans Manhattan Freud, pas lu) en ont fait le cœur des intrigues de leurs polars respectifs. Xavier Mauméjean, auteur prolifique en littérature de l’imaginaire, ajoute donc sa pierre à l’édifice, en la cimentant d’une association excitante avec Houdini.

Visiblement très documenté sur ses protagonistes, comme sur le contexte historique et géographique, Mauméjean déroule son intrigue dans le plus pur style feuilletonnant, avec rebondissements réguliers, rythme soutenu et style efficace qui ne laisse guère de place aux fioritures. Le résultat est très plaisant, même si les fréquentes digressions consacrées aux exploits passés de Houdini hachent parfois un peu trop le récit ; ces petites histoires véridiques, qui nourrissent souvent la fiction, sont néanmoins suffisamment captivantes pour passer outre ce petit défaut. De même qu’on en apprend beaucoup et de manière abordable sur les travaux de Freud.
On croise par ailleurs une belle galerie de personnages secondaires, des agents brutaux de Pinkerton aux gangs de New York, en passant par les puissants qui tiennent la ville entre les mains, permettant à l’auteur un flingage en règle du capitalisme échevelé à l’américaine qui trouve une évidente caisse de résonance avec l’actualité.

La Société des faux visages est un bon petit suspense intelligent et malin, qui remplit son cahier des charges et tient en haleine de bout en bout. Juste ce qu’il faut, et c’est très bien comme ça !

La Société des faux visages, de Xavier Mauméjean
Éditions Alma, 2017
ISBN 978-2-36279-235-9
279 p., 18€