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Le Carré des indigents, de Hugues Pagan

Nous sommes dans les années 1970, peu avant la mort de Pompidou et l’accession de Giscard au pouvoir. Schneider est un jeune officier de police judiciaire, il a travaillé à Paris et vient d’être muté dans une ville moyenne de l’est de la France, une ville qu’il connaît bien.
Dès sa prise de fonctions, un père éploré vient signaler la disparition de sa fille Betty, une adolescente sérieuse et sans histoires. Elle revenait de la bibliothèque sur son Solex, elle n’est jamais rentrée. Schneider a déjà l’intuition qu’elle est morte. De fait, le cadavre de la jeune fille est retrouvé peu après, atrocement mutilé au niveau de la gorge…

C’est marrant, au moment d’attaquer la rédaction de cette chronique, j’ai eu envie d’écouter ceci :

Manière d’analogie musicale qui s’est imposée d’instinct, tant la voix traînante de Bashung, ses paroles envoûtantes, la mélodie à la fois lancinante et entêtante me semblent coller à la prose et à l’atmosphère littéraire de Pagan.
Sacrée découverte, d’ailleurs, Pagan. Le genre d’auteur à l’humeur de bouledogue étudiée qui cache humour et générosité rugueuse. Le genre de gars que tu appelles juste par son nom, parce que tout le bonhomme est contenu dans ces deux syllabes qui claquent comme un coup de feu étouffé par le brouillard et la nuit.
Pagan, un point c’est tout.
Et découverte, oui, car à ma grande honte je n’avais jamais lu cet auteur dont le nom figure pourtant parmi les grands du noir français, quelque part entre Jonquet, Daeninckx, Villard, Manchette, mais à sa manière propre, avec son style ciselé et sa manière à lui de peindre une humanité entre gris clair et gris foncé.

Avant l’histoire, Pagan, c’est un style. Non pas que la forme prime sur le fond, non. Mais parce que le romancier a l’élégance d’accorder à ses récits la grâce infinie d’une écriture éblouissante. Mouvante, imagée, parfois pincée d’ironie délicieuse, tendue à d’autres moments de colère sourde ou de désespoir face à ce que l’humain est capable de faire de pire.
Pagan aime le jazz, comme son Schneider de héros, et comme le jazz, son langage peut se parer de nuances infinies, bondir, ralentir, syncoper, se faire sinueux ou heurté, fluide ou saccadé, en fonction des émotions de ses personnages, des couleurs à donner au récit. Chaque mot est pesé, chaque phrase si vivante qu’on aurait envie d’en remplir un plein carnet de citations qui finirait par être aussi gros que le livre.

D’accord, mais l’histoire alors ? Alors non, déjà, pas l’histoire, mais les histoires. Parce que s’il y a une enquête posée au milieu du roman en guise de fil conducteur, Pagan n’hésite pas à tourner autour pour l’enrichir d’investigations secondaires, qui saisissent le tableau sans cesse en mouvement de sa Ville, cité anonyme certes, mais incarnation idéale de l’urbain façon roman noir, modelé entre crépuscule et aube, là où tout se passe de plus important.
Le Carré des indigents grouille de flics, d’indics, de types louches et d’autres malheureux, victimes, témoins ou simples badauds de passage. Toute une humanité passée au tamis judiciaire, d’où il ressort une vision contrastée où surnagent ceux qui n’ont rien ou si peu. Les voilà, ceux qui passionnent Pagan. Ce sont ses indigents, à qui il donne leurs lettres de noblesse littéraires, par son empathie bougonne. Ceux qui se trouvent toujours pris à la croisée de bien des affaires qui les dépassent, meurtres, intérêts politiques, pots-de-vin et corruptions, violences policières et vilains secrets des puissants.

Ajoutez à tout ceci un portrait de la France d’un Pompidou finissant, dont l’insouciance des Trente Glorieuses agonise en silence, et le spectre fascinant d’un protagoniste, Schneider (le plus souvent réduit à son patronyme, lui aussi), hanté par la guerre d’Algérie et le souvenir d’une femme perdue à jamais, qui promène son regard tranchant et sans compromis sur un tableau dont il capte mieux que les autres les creux et les ombres sans en tirer gloire ni profit.
Vous obtenez un roman, Le Carré des indigents, et un auteur, Pagan, à lire absolument.


Le Carré des indigents, de Hugues Pagan
Éditions Rivages, 2022
ISBN 9782743654931
384 p.
20,50 €


Dans les brumes de Capelans, d’Olivier Norek

Une île de l’Atlantique, battue par les vents, le brouillard et la neige.
Un flic qui a disparu depuis six ans et dont les nouvelles missions sont classées secret défense.
Sa résidence surveillée, forteresse imprenable protégée par des vitres pare-balles.
La jeune femme qu’il y garde enfermée… Et le monstre qui les traque.
Dans les brumes de Capelans, la nouvelle aventure du capitaine Coste se fera à l’aveugle.

Michel Lafon a dégainé le bon résumé qui claque pour le nouveau Norek. Il faut dire que sa superstar du polar n’a pas besoin de beaucoup d’arguments pour emporter l’adhésion de milliers de lecteurs totalement dévoués à sa cause depuis son apparition fracassante sur la scène du genre il y a neuf ans, marquant l’entrée en scène de son capitaine Coste devenu en trois romans (Code 93, Territoires et Surtensions) le héros emblématique de son créateur.
L’ancien policier a ensuite démontré sa capacité à prendre des risques et à varier son style avec le formidable Entre deux mondes, le percutant Impact et le rural (moins convaincant à mon sens) Surface.

Soit, mais quid de Coste ? Qu’il ait entendu les fréquents appels de ses lecteurs à le remettre en selle ou qu’il ait simplement eu envie de renouer avec lui, Olivier Norek a finalement décidé de lui consacrer un quatrième roman. Mais pas n’importe comment. Pas à n’importe quel prix. Sans oublier ce qu’il lui a fait traverser auparavant, notamment dans Surtensions (et je n’en dirai pas plus, parce que si vous n’avez pas lu la trilogie Coste originelle, ce serait criminel).
Il a donc choisi, et c’est la grande idée de ce livre, de le délocaliser et de le reconditionner, le plus loin possible de son territoire et de ses compétences. Soit à Saint-Pierre-et-Miquelon, territoire français glacial coincé entre le Canada et le Groenland. Et dans une fonction secrète et solitaire de « peseur d’âmes », très éloignée de son boulot de terrain dans le 93.

Là encore, je préfère ne pas m’étendre, pour vous laisser découvrir le scénario concocté par Olivier Norek. Tout ce que je peux dire, c’est que le romancier a formidablement réussi son coup. On est heureux de retrouver un Victor Coste qui, par certains aspects, reste familier aux lecteurs des romans précédents, tout en ayant l’étonnante sensation de découvrir un nouveau personnage, tout entier habité par ses étranges responsabilités et les fantômes de son passé.
Ça aurait pu coincer, ça passe très bien, parce que l’auteur a pris soin de soigner la transition et d’assurer le meilleur équilibre possible sans faire basculer son protagoniste dans une schizophrénie qui aurait été hors sujet.

Ça passe d’autant mieux que l’intrigue est dans l’ensemble remarquablement menée (à l’exception d’une ou deux « tricheries » sur la chronologie, volontaires sans doute pour mieux surprendre le lecteur, mais un peu limite en terme de cohérence narrative).
Norek oscille entre son cher polar d’investigation et le thriller pur et dur, avec son tueur en série redoutable, ses surprises, ses rebondissements – dont deux twists, le premier génialement amené, le deuxième plus prévisible mais efficace tout de même.
Et aussi son atmosphère singulière, liée au cadre géographique – Saint-Pierre-et-Miquelon, dont le phénomène très particulier des brumes de Capelans assure un final spécialement stressant – et enjolivée par le travail particulièrement soigné qu’apporte le romancier à son écriture. Norek prend un peu plus de temps que d’habitude pour décrire les paysages, les décors, et ose davantage jouer avec le style, convoquant des images fortes et des dialogues bien sentis, non dénués d’humour à l’occasion.

Autant d’arguments et de points forts qui font de Dans les brumes de Capelans une nouvelle belle réussite d’Olivier Norek, à la hauteur des trois opus précédents de la série Coste tout en proposant une variation neuve sur le personnage, et qui assure une lecture totalement addictive, un suspense dont l’intensité va crescendo jusqu’à un dernier tiers inexorablement jouissif.
Je ne sais pas si la police a perdu un bon flic lorsque Norek a décidé de troquer le flingue pour le stylo, mais ce dont je suis sûr, c’est que le genre policier a gagné en France un excellent auteur, désormais incontournable. En tout cas, moi, j’en redemande !


Dans les brumes de Capelans, d’Olivier Norek
Éditions Michel Lafon, 2022
ISBN 9782749942285
400 p.
20,95 €


L’Affaire Alaska Sanders, de Joël Dicker

Avril 1999. Mount Pleasant, une paisible petite bourgade du New Hampshire, est bouleversée par un meurtre. Le corps d’Alaska Sanders, arrivée depuis peu dans la ville, est retrouvé au bord d’un lac. L’enquête est rapidement bouclée, la police obtenant les aveux du coupable et de son complice.
Mais onze ans plus tard, l’affaire rebondit. Début 2010, le sergent Perry Gahalowood, de la police d’État du New Hampshire, persuadé d’avoir élucidé le crime à l’époque, reçoit une lettre anonyme qui le trouble. Et s’il avait suivi une fausse piste ?
L’aide de son ami l’écrivain Marcus Goldman, qui vient de remporter un immense succès avec La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert, inspiré de leur expérience commune, ne sera pas de trop pour découvrir la vérité.

Riche (très) des immenses succès publics de La Vérité sur l’affaire Harry Québert et de ses romans suivants, puis orphelin de Bernard de Fallois, son éditeur historique, Joël Dicker a décidé de voler de ses propres ailes. Il a créé sa propre maison d’édition, Rosie & Wolfe, qu’il inaugure avec ce nouveau roman. L’Affaire Alaska Sanders vient s’intercaler entre Harry Quebert et Le Livre des Baltimore, et renoue avec son héros emblématique, Marcus Goldman, son acolyte policier Perry Galahowood, mais également avec l’ombre de son célèbre mentor, Harry Quebert himself.

On peut comprendre le désir d’indépendance d’un auteur qui a déjà tout gagné et qui, après avoir perdu celui qui lui a tout donné, ne se voyait sans doute pas confier la destinée de ses livres à un autre éditeur. Sauf qu’éditer est un métier (normalement), et qu’il est tout bonnement impossible d’être juge et parti – pour le dire autrement, s’improviser éditeur de son propre roman quand on n’a aucune expérience en la matière, c’est la pire idée possible. Ce qui se vérifie à la lecture de L’Affaire Alaska Sanders.

Je n’ai pas lu le précédent opus de Dicker, L’Énigme de la chambre 622, mais La Disparition de Stephanie Mailer m’avait déjà alarmé – à tel point que j’avais été incapable de le terminer, horrifié par la pauvreté de l’écriture, la complexité artificielle de l’intrigue, et nombre d’éléments narratifs si ridicules qu’ils en devenaient insupportables.
Point positif cette fois : au moins, je suis allé au bout de ma lecture. J’en ai même lu une petite moitié avec un certain enthousiasme, ou au moins une véritable sympathie. C’était tout à fait le genre de lecture dont j’avais envie et besoin à ce moment-là : rythmé, entraînant même, pas fatigant pour la tête, plutôt rafraîchissant.

Problème : cela peut marcher sur 300 pages ; plus difficilement sur le double. Très vite, l’intérêt tiédit, et les ficelles qui font tenir debout l’architecture narrative deviennent si grosses qu’elles menacent d’étranger le pauvre lecteur, pourtant acharné à vouloir connaître le fin mot de l’histoire.
On va résumer en quelques mots, vous allez voir, c’est très simple.

Premièrement, c’est écrit avec les pieds. Pas un scoop : Joël Dicker n’est pas réputé comme fin styliste. Dans La Vérité sur l’affaire Harry Quebert, quand il s’essayait à écrire quelques lignes du « grand roman américain » signé Harry Quebert, la faiblesse de l’écriture sautait aux yeux et faisait pouffer ; mais le reste du roman accaparait assez pour fermer les yeux (si l’on était indulgent : je l’étais) sur cette lacune.
Là, une fois passée la joie initiale de retrouver ce chouette personnage qu’est Marcus Goldman – même si sa crédibilité de super-romancier à succès qui mute en Truman Capote d’opérette ne tient pas debout une seconde -, on remarque très vite la naïveté générale du ton, quand ce n’est pas le ridicule achevé de dialogues sonnant comme du mauvais roman-feuilleton.

Deuxièmement, et c’est plus grave : la construction est grossière et épuisante. De prime abord, pourtant, elle semble efficace. En gros, elle alterne récit au présent (la reprise de l’enquête en 2010) et flashbacks, induits soit par le narrateur, soit par un autre personnage qui évoque ses souvenirs du passé ; plutôt que de résumer ces évocations ou de les dialoguer, Dicker choisit de les mettre en scène.
Soit. Pourquoi pas, me direz-vous. Le souci, c’est que le romancier recourt à ce stratagème tout au long du roman, sans varier d’un iota. Sur presque 600 pages, c’est interminable. Goldman et/ou Galahawood découvrent une information, ils partent rencontrer un témoin qui raconte sa petite histoire, puis une autre information ou le nom d’un autre témoin apparaît, et c’est reparti sur un tour, sans aucun répit.
600 pages, comme ça.
Je peux vous dire que ça paraît long.

Ça l’est d’autant plus que l’intrigue ne tarde pas à retomber comme un mauvais soufflé. Comme dans Stephanie Mailer, Joël Dicker, acharné à surprendre son lecteur et à le terrasser de rebondissements imprévisibles, multiplie les fausses pistes sans intérêt et les feintes grossières, en oubliant totalement d’épaissir son livre avec du fond, de la réflexion, du contenu. En un mot comme en cent, ce roman ne parle de rien. Il tire des ficelles, agite des marionnettes devant un joli décor, mais le spectacle reste muet.
Les personnages convoquent des archétypes souvent navrants, et passent pour certains par tant d’états différents qu’il serait impossible à une personne normalement constituée de ne pas exploser en vol en situation réelle. Le cas le plus flagrant étant Alaska Sanders en personne, qui cumule tant de personnalités qu’elle ferait fondre un détecteur de mensonges au bout de trois questions.

Bref, difficile de croire bien longtemps à une intrigue cousue de fil blanc, que le lecteur subit avec passivité sans jamais avoir les moyens de s’y impliquer ; car Dicker, qui ne maîtrise finalement pas les techniques du polar, ne le met jamais en position de jouer avec son histoire, de tenter de deviner le coupable, d’anticiper des révélations.
J’ai fini par accueillir la solution avec une indifférence non feinte, alors même qu’elle aurait pu/dû me surprendre. J’étais beaucoup trop usé par la masse d’informations inutiles, la bêtise des personnages et la naïveté du style pour avoir le moindre sursaut.

L’Affaire Alaska Sanders confirme l’hypothèse que j’avais commencé à élaborer au moment de la sortie de Stephanie Mailer : il est fort probable que La Vérité sur l’affaire Harry Quebert était un coup de chance, dicté plus par le hasard et la candeur de son auteur que par une véritable maîtrise de l’art subtil de la narration. Et que Dicker, délesté des oripeaux du puceau, s’acharne depuis en vain à reproduire un miracle commis à l’insu de son plein gré.
La seule exception à cette théorie reste le très beau Livre des Baltimore, non dénué de fragilité, mais dont la sincérité globale, dans mon souvenir du moins, éclairait le livre d’une jolie mélancolie. Si vous l’avez manqué et qu’il fallait en lire un autre, ce serait celui-là.
Pour ma part, je pense que je ne relirai pas Joël Dicker de sitôt. Et non sans regret, hélas.


L’Affaire Alaska Sanders, de Joël Dicker
Éditions Rosie & Wolfe, 2022
ISBN 9782889730001
576 p.
23 €


Le Sniper, son wok et son fusil, de Chang Kuo-Li

Éditions Gallimard, coll. Série Noire, 2021

ISBN 9782072904622

368 p.

19 €

The Stir-Fry Sniper
Traduit du chinois par Alexis Brossollet


À Taïwan, le superintendant Wu doute du suicide d’un officier du Bureau des commandes et acquisitions de l’armée. Un deuxième cadavre d’officier, rejeté par la mer sur la plage des Perles de sable, renforce son intuition.
À Rome, le tireur d’élite Ai Li, dit Alex, s’apprête à dégommer un conseiller en stratégie du président taïwanais sur ordre des services secrets. Mais au dernier moment, tout capote et, menacé, il s’enfuit à travers l’Europe.
De retour à Taipei, Alex croise le chemin de Wu, qui, aidé par son fils hacker en herbe, persiste à enquêter malgré les ordres venus d’en haut. Apparemment, tous deux ont la même personne pour cible…


Tiens, voilà une chouette découverte à la Série Noire ! Un polar taïwanais absolument sans complexe, qui manie avec une égale efficacité un sens du suspense digne des meilleurs blockbusters américains, un humour bien mordant, des recettes de riz sauté et d’autres réjouissances culinaires asiatiques à faire gargouiller l’estomac tout au long de la lecture, et une intrigue soigneusement alambiquée qui distille ses révélations au compte-gouttes jusqu’à un final intense et spectaculaire, sur fond de trafic d’armes et de corruption généralisée – une histoire sordide, inspirée de loin par l’affaire dite des « frégates de Taïwan ».

À l’image de son drôle de titre, c’est cet assemblage apparemment hétéroclite, rendu pourtant très homogène grâce au style vif de Chang Kuo-Li, qui fait la réussite du livre.
Le romancier ne s’embarrasse guère de détail. Parfaitement intégrées à l’enquête policière qu’elles viennent rehausser de purs moments d’adrénaline, les scènes d’action impliquant des snipers figurent parmi les séquences virtuoses du roman, et accrochent autant que les scènes les plus dingues de Jason Bourne. Mention spéciale à la scène de traque à Budapest, tout simplement affolante.
Dans le même temps, Chang Kuo-Li prend le temps d’exposer ce qu’est une vie de sniper, de manière quasi documentaire, depuis la formation ultra-exigeante de ces soldats uniques en leur genre à leur quotidien, à leurs techniques et au sens à donner à leur métier. Des détails passionnants, qui font beaucoup pour donner de l’épaisseur au personnage d’Alex, dont le caractère quasi fantomatique et hanté contraste avec le côté solide et pragmatique du superintendant Wu, dans une lutte à distance dont les deux protagonistes sortent littérairement grandis.

Pour le reste, l’écrivain taïwanais use du caractère brut de décoffrage de la plupart de ses personnages comme un expédient pour faire avancer l’intrigue à toute vitesse.
Le duo formé par le superintendant Wu et son supérieur Crâne d’œuf est particulièrement réjouissant dans ce registre, qui manque parfois de finesse – voir les nombreux surnoms lourdingues de certains personnages : outre Crâne d’œuf, on croise ainsi le Gros, le Grand, le Gamin, Bébé, Tête-de-Fer… – mais n’altère pas le plaisir global de lecture.

Sans être la dinguerie polar de l’année, Le Sniper, son wok et son fusil propose une enquête solide, beaucoup plus fouillée et profonde qu’elle n’y paraît de prime abord, en même temps qu’un divertissement de bonne qualité. De quoi donner envie de retrouver Chang Kuo-Li, et peut-être ses protagonistes, dans une prochaine aventure.


Enfant de salaud, de Sorj Chalandon

Éditions Grasset, 2021

ISBN 9782246828150

336 p.

20,90 €


Depuis l’enfance, une question torture le narrateur :
– Qu’as-tu fait sous l’occupation ?
Mais il n’a jamais osé la poser à son père.
Parce qu’il est imprévisible, ce père. Violent, fantasque. Certains même, le disent fou. Longtemps, il a bercé son fils de ses exploits de Résistant, jusqu’au jour où le grand-père de l’enfant s’est emporté : «Ton père portait l’uniforme allemand. Tu es un enfant de salaud ! »

En mai 1987, alors que s’ouvre à Lyon le procès du criminel nazi Klaus Barbie, le fils apprend que le dossier judiciaire de son père sommeille aux archives départementales du Nord. Trois ans de la vie d’un « collabo », racontée par les procès-verbaux de police, les interrogatoires de justice, son procès et sa condamnation.
Le narrateur croyait tomber sur la piteuse histoire d’un « Lacombe Lucien » mais il se retrouve face à l’épopée d’un Zelig. L’aventure rocambolesque d’un gamin de 18 ans, sans instruction ni conviction, menteur, faussaire et manipulateur, qui a traversé la guerre comme on joue au petit soldat. Un sale gosse, inconscient du danger, qui a porté cinq uniformes en quatre ans. Quatre fois déserteur de quatre armées différentes. Traître un jour, portant le brassard à croix gammée, puis patriote le lendemain, arborant fièrement la croix de Lorraine.
En décembre 1944, recherché par tous les camps, il a continué de berner la terre entière.
Mais aussi son propre fils, devenu journaliste.

Lorsque Klaus Barbie entre dans le box, ce fils est assis dans les rangs de la presse et son père, attentif au milieu du public.
Ce n’est pas un procès qui vient de s’ouvrir, mais deux. Barbie va devoir répondre de ses crimes. Le père va devoir s’expliquer sur ses mensonges.
Ce roman raconte ces guerres en parallèle.
L’une rapportée par le journaliste, l’autre débusquée par l’enfant de salaud.


Après Profession du père (2017), Sorj Chalandon avait assuré qu’il en avait terminé avec la question paternelle, dont l’ombre avait hanté l’ensemble de son œuvre jusqu’alors, de près ou de loin. Il ne l’avait pas promis, non. Mais les comptes semblaient soldés.
Et puis non.
Il y a des blessures qu’on ne peut jamais refermer.
Il faut alors les soigner, encore et encore, jusqu’à la fin de ses jours, dans l’espoir de souffrir un peu moins.

Enfant de salaud est un nouveau baume sur l’âme blessée de Sorj Chalandon. Son âme de fils, descendant de menteur compulsif, mythomane convaincu. Et traître accompli.
La traîtrise, ça aussi, le journaliste devenu écrivain y revient. Inlassablement. Il y a eu celle de l’ami irlandais, exposée dans le fameux diptyque Mon traître et Retour à Killybegs. Mais avant, il y a eu celle, fondatrice, du père.

Le Je du fils

Enfant de salaud vient se poser à la confluence de Légendes de nos pères et de Profession du père – deux titres où apparaissent, ce n’est pas un hasard, le mot qui hante l’imaginaire de Chalandon.
L’approche littéraire du romancier a pourtant évolué. Cette fois, il tombe presque entièrement le masque de la fiction, en faisant de son narrateur un journaliste d’un quotidien de gauche venant à Lyon en 1987 pour couvrir le procès de Klaus Barbie (mission que Chalandon a effectivement remplie pour Libération). Il reprend même quelques pans de ses articles de l’époque dans le roman, actant de fait la symbiose entre la figure du narrateur, l’écrivain qui la manipule et l’homme qui se trouve derrière le tout.
Pas de « père » dans le titre cette fois, mais un « enfant ». Dans l’ombre énorme et dévorante du père, il est temps de donner une voix, un rôle et une place au fils.

Ce n’est pas rien, ce changement. Sorj Chalandon s’est toujours inspiré de ses expériences personnelles, notamment de journaliste, pour nourrir ses romans. Mais jusqu’à présent, il l’a fait en usant de personnages subterfuges : un jeune luthier français se prenant de passion pour la cause irlandaise dans Mon traître, un metteur en scène de théâtre dans Le Quatrième mur… Lorsqu’on lui posait la question, il répondait qu’en lui le romancier était très différent du journaliste, et que cela n’aurait pas d’intérêt d’utiliser un personnage de reporter dans un roman. Trop proche de lui, trop évident, pas assez romanesque.
Cette fois, rien à faire. Bas les masques, oui. En vieillissant, Sorj Chalandon semble ressentir le besoin impérieux de toucher au plus près la vérité de sa vie. Ce journaliste qui dit « je » dans Enfant de salaud, c’est un narrateur, un artifice romanesque. Mais impossible de prétendre qu’il est autre chose qu’une version littéraire de lui-même, la plus proche qu’il ait jamais osé esquisser – après celle de l’enfant dans Profession du père.

L’Histoire aux deux visages

Il en résulte un roman évidemment poignant, aux émotions à fleur de peau, qui serre souvent la gorge. Un roman bien dans la façon de Chalandon, passé maître dans l’art de manipuler les sentiments les plus extrêmes, les plus douloureux, et de les servir dans l’économie puissante de sa langue ramassée à coup de phrases courtes qui visent si souvent au cœur. Les nombreux amoureux de son travail seront sans doute conquis – à défaut d’être surpris, comme ils avaient pu l’être par le formidable Jour d’avant ou par le décalé Une joie féroce.

Pour autant, j’ai trouvé Enfant de salaud parfois schizophrène. La « faute », si l’on peut dire, au recours à l’histoire de Klaus Barbie en miroir de l’histoire du père pendant la guerre.
Les deux figures n’ont pas grand-chose à voir. Incarnation du mal absolu, ogre malfaisant et monstre d’arrogance froide, Barbie est aux antipodes du jeune opportuniste qui use de son art supérieur du mensonge pour survivre, au mépris de toute conviction politique, en passant toujours au bon moment dans le bon camp, celui qui lui permettra de survivre dans un monde avide de le détruire.

Dans l’esprit de Sorj Chalandon, il fallait ce procès retentissant des horreurs de la Seconde Guerre mondiale en France, il fallait ce bout de vérité personnelle – sa propre participation à cette page d’Histoire en tant que journaliste – pour oser affronter les vérités louvoyantes du père, qu’il n’a en réalité découvertes que l’année dernière.
Il m’a semblé que, parfois, les deux versants du récit se marchaient un peu dessus. Et que la silhouette terrifiante de Klaus Barbie jetait une ombre écrasante sur le parcours pourtant fascinant du père, qui constitue pour moi la partie la plus captivante et édifiante du roman.

Another Brick In The Wall

En dépit de cette petite réserve toute personnelle, Enfant de salaud trouve parfaitement sa place dans l’œuvre forte et cohérente de Sorj Chalandon.
Nouvelle pierre sur le chemin pavé qui mène à la vérité de son père, et donc à la sienne, ce dixième roman, loin d’être un règlement de compte familial, dit avec finesse et émotion le besoin vital de comprendre, à défaut de pardonner (en est-il seulement question ?), d’où l’on vient, de qui l’on est né, de quels maux on est nourri, de quels secrets on est façonné sans le savoir.


À première vue : la rentrée Stock 2021


Intérêt global :


Pas toujours facile pour moi de distinguer le bon grain de l’ivraie dans les programmes de rentrée des éditions Stock (et c’est valable pour le reste de l’année, du reste). De temps en temps, un auteur, un propos, une approche me séduisent. Mais la plupart du temps, je trouve leurs propositions très éloignées de mes goûts et de ma conception de la littérature – et je le dis fort poliment.
2021 n’échappe pas à cette règle personnelle, ne me laissant m’accrocher qu’à deux espoirs (dont un très fort) au milieu d’un océan de désintérêt, voire d’agacement majeur. Vous me direz, deux sur onze, c’est déjà ça.
Mais onze titres, quoi…


La Félicité du loup, de Paolo Cognetti
(traduit de l’italien par Anita Rochedy)

Voici mon plus bel espoir du programme, hérité des merveilleuses sensations éprouvées à la lecture des Huit montagnes en 2017. Si les livres suivants de Cognetti, plus proches du récit de voyage, m’ont plu, je n’y ai pas retrouvé la force et la pureté cueillies dans ce roman extraordinaire.
L’attente est donc forte pour La Félicité du loup, mêlée d’un peu de prudence tout de même car, à première vue, ce nouveau texte paraît une sorte de cousin du précédent, déclinant sous forme d’histoire d’amour ce que Huit montagnes offrait à la littérature d’amitié.
On y assiste à la rencontre entre Fausto, écrivain de quarante ans, et Silvia, artiste-peintre de vingt-sept ans, dans la station de ski de Fontana Fredda (à nouveau au cœur du Val d’Aoste), où ils travaillent tous deux dans le même restaurant. La saison d’hiver les voit se rapprocher et céder l’un à l’autre, sans promesse d’avenir.
Le printemps les sépare, elle monte vers les hauteurs tandis que lui retourne en ville pour gérer son quotidien morose, dont son divorce. Mais l’appel des montagnes et la force d’attraction de Silvia le ramènent très vite en direction des montagnes…

Les vies de Jacob, de Christophe Boltanski

Un projet mêlant littérature et vraie vie, comme je les aime quand ils sont bien faits, évidemment. Christophe Boltanski s’est déjà brillamment illustré dans ce registre avec son premier roman, La Cache, inspiré de sa famille.
Cette fois, il part en quête d’un parfait inconnu. Un homme dont Boltanski découvre, en chinant aux puces, un album contenant 369 photomatons pris entre 1973 et 1974. Au dos des clichés, présentant l’homme sous différentes facettes et avec différents visages, des adresses du monde entier ajoutent encore au mystère.
Le romancier se lance alors dans une vaste quête aux quatre coins du globe pour reconstituer l’histoire et le parcours du fameux Jacob B’rebi.

Artifices, de Claire Berest

Depuis sa suspension, Abel Bac, un policier parisien, vit reclus. Des événements étranges survenus dans des musées, semblant tous le concerner, l’obligent à rompre son isolement.
Aidé de sa voisine Elsa et de sa collègue Camille Pierrat, il mène une enquête qui le conduit à s’intéresser à l’artiste internationale Mila.
Après deux romans inspirés de personnages réels (Gabriële, co-écrit avec sa sœur Anne sur son arrière-grand-mère, femme de Francis Picabia, et Rien n’est noir, Grand Prix des Lectrices de Elle consacré à Frida Kahlo et Diego Rivera), Claire Berest renoue avec le roman purement fictionnel, en fonçant droit dans le mystérieux, tout en tournant encore autour du monde de l’art.


Saint-Phalle : Monter en enfance, de Gwenaëlle Aubry
Restons du côté des artistes, avec ce récit littéraire traçant le portrait de Niki de Saint-Phalle, depuis son enfance saccagée (violée par son père à onze ans, maltraitée par sa mère) jusqu’à son accomplissement d’artiste, nourri de rage et de volonté de revanche.

Son fils, de Justine Lévy
De l’art toujours, par la bande, puisque Justine Lévy imagine le journal intime de la mère d’Antonin Artaud. Une manière d’aborder de biais le parcours de cet artiste hors normes, écrivain, poète, acteur, dessinateur, illuminé et rongé par la folie.

Le Candidat idéal, d’Ondine Millot
Le jeudi 29 octobre 2015, officiant alors à Libération, Ondine Millot se trouve au tribunal de Melun lorsque l’avocat Joseph Scipilliti tente d’assassiner le bâtonnier Henrique Vannier, le blessant gravement de deux balles avant de retourner l’arme contre lui et de se donner la mort. Plutôt que de réagir à chaud, la journaliste prend le temps de mener une longue enquête pour comprendre le cheminement ayant conduit à ce fait divers tragique.

Bellissima, de Simonetta Greggio
La romancière poursuit son « autobiographie de l’Italie », mettant en parallèle l’histoire de sa famille et celle de son pays, dans la continuité de son travail entamé avec Dolce Vita 1959-1979 et Les Nouveaux Monstres 1978-2014.

S’adapter, de Clara Dupont-Monod
Dans les Cévennes, l’équilibre d’une famille est bouleversé par la naissance d’un enfant handicapé. Si l’aîné de la fratrie s’attache profondément à ce frère différent et fragile, la cadette se révolte et le rejette.

Le Garçon de mon père, d’Emmanuelle Lambert
L’auteure raconte son père, mort d’un cancer en septembre 2019. Selon l’éditeur, c’est évidemment « un livre de vie », parce que sinon ça ferait peur et ça serait sinistre. Ah oui, la question du livre serait aussi : Papa aurait-il préféré avoir un garçon plutôt qu’une fille ? D’où le titre.
Je vous laisse vous dépatouiller avec ça, j’ai pour ma part mieux à faire.

La Maison des solitudes, de Constance Rivière
Dans le même genre, voici l’histoire d’une jeune femme empêchée d’aller retrouver sa grand-mère mourante à l’hôpital. L’occasion d’opposer à cette douleur la mémoire des moments heureux dans la Maison, le repaire du bonheur familial. Sauf que Maman ne partage pas cette vision idyllique des choses, et refuse de retourner dans la dite Maison.
Voilà qui promet de chouettes réunions de famille à Noël.

Les routiers sont sympas : essais 2000-2020, de Rachel Kushner
(traduit de l’anglais (États-Unis) par Emmanuelle et Philippe Aronson)

Un recueil de 19 textes relevant de plusieurs genres tels que le journalisme, les mémoires ainsi que la critique littéraire et artistique. L’auteure évoque notamment un camp de réfugiés palestiniens et une course de moto illégale dans la péninsule de Baja en 1970, alors que d’importantes grèves ont lieu dans les usines Fiat.


BILAN


Lecture certaine :
La Félicité du loup, de Paolo Cognetti

Lecture probable :
Les vies de Jacob, de Christophe Boltanski


À première vue : la rentrée Sous-Sol 2021


Intérêt global :


Voilà un éditeur dont je lis régulièrement des parutions, notamment en récit de voyage, grand reportage ou témoignage – ce que les Américains, maîtres du genre, appellent « narrative non-fiction », et que les éditions du Sous-Sol ont beaucoup publié. On retrouve notamment chez eux David Grann, Deborah Levy, Maggie Nelson, ou les textes fondateurs de Joseph Mitchell, Nellie Bly et Gay Talese.
Néanmoins, le travail de cette petite maison adossée au Seuil et dirigée par Adrien Bosc ne se limite pas à cette chambre littéraire, puisqu’elle publie aussi de la fiction, souvent audacieuse voire d’avant-garde, à la manière de Ben Marcus, Mordecai Richler ou, plus récemment et avec un certain succès,
La Trajectoire des confettis de Marie-Eve Thuot.
Les trois titres qui composent le programme de rentrée littéraire des éditions du Sous-Sol résument parfaitement ces différentes tendances à l’œuvre dans la maison, et proposent des escapades prometteuses en singularité.


Notre part de nuit, de Mariana Enriquez
(traduit de l’espagnol par Anne Plantagenet)

Gaspar, un petit garçon dont la mère a disparu dans des circonstances étranges, a hérité d’un don qui le destine, comme son père, à faire office de médium pour une obscure société secrète dont l’objectif est de percer les secrets de la vie éternelle. Ensemble, Gaspar et son père prennent la route, traversant le Londres psychédélique des années 1970 et l’Argentine des années 1980 sous la dictature.
768 pages pour ce roman sûrement pas tous terrains, mais dont l’originalité et la richesse du propos pourraient offrir l’une de ces offres radicalement différentes dont on a besoin dans une rentrée littéraire.

Le Secret de Joe Gould, de Joseph Mitchell
(traduit de l’anglais (États-Unis) par Sabine Porte)

Portrait de Joe Gould (1889-1957), marginal et figure de Greenwich Village dans la première moitié du XXe siècle. Personnage radical et poignant qui se dit l’auteur du plus long manuscrit jamais écrit (dont on n’a jamais retrouvé la trace), il fascine le journaliste du New Yorker qui le rencontre en 1942 et lui consacre ce livre paru en 1964.
Réédition d’un texte déjà publié deux fois en France, chez Autrement et Calmann-Lévy.

La Semaine perpétuelle, de Laura Vazquez

Le père rêve d’une éponge qui lave le passé. La mère est partie, il dit qu’elle n’existe plus.
Sorti du monde, le fils poste des vidéos sur Internet et il écrit des poèmes. La fille ne supporte pas la réalité trop proche et toutes ces personnes qui avancent avec leurs millions de détails.
La grand-mère entend les clignements et les soupirs de chaque moustique.
Tout ce qui leur arrive est dans l’ordre du monde.
Premier roman de Laura Vazquez, qui porte la marque de son œuvre de poétesse, ce livre se distingue, selon son éditeur, par une « écriture animiste, où toutes les choses du monde peuvent parler – où le monde est possédé. »
Bref, sûrement pas tout public non plus, mais les amateurs de style singulier devraient s’y intéresser.


BILAN


Lectures potentielles :
Notre part de nuit, de Mariana Enriquez
Le Secret de Joe Gould, de Joseph Mitchell


À première vue : la rentrée de la Peuplade 2021


Intérêt global :


C’est l’une des plus jolies découvertes éditoriales en France de ces dernières années, bien que la Peuplade existe depuis 2006. Mais il a fallu de nombreuses années pour que cette maison québécoise inscrive son catalogue chez un distributeur français d’envergure et rencontre enfin un public plus large chez nous – à commencer par de nombreux libraires, qui tombent amoureux de leur ligne atypique, nimbée de mystère, d’étrangeté parfois, riche d’univers poétiques et fantasques.
En cette rentrée 2021, ce sont trois nouveaux titres qui vont tenter de rencontrer leurs lecteurs. Une invitation à des voyages neufs et stimulants qui méritait largement une place par ici.


Les ombres filantes, de Christian Guay-Poliquin

Le précédent roman de Christian Guay-Poliquin, Le Poids de la neige, a connu en 2018 un beau succès français… sous la marque des éditions de l’Observatoire – alors qu’il était sorti deux ans plus à la Peuplade. C’est donc cette fois chez son éditeur d’origine que le romancier québécois nous revient, avec une histoire qui me donne très envie.
Nous marchons en pleine forêt, dans les pas d’un homme regagnant le camp de chasse où il s’est réfugié avec sa famille après une panne électrique généralisée. Alors qu’il se perd, il rencontre un garçon d’une douzaine d’années, solide et déterminé, qui se joint à l’équipée du héros entre les arbres, pour un périple plein de périls…
Une pincée de post-apo en guise de décor, de l’aventure, du mystère, un duo improbable, la nature : s’ils sont bien mélangés par le style de l’auteur, ces ingrédients auront tout pour me plaire. On en reparlera, c’est une certitude.

La Pêche au petit brochet, de Juhani Karila
(traduit du finnois par Claire Saint-Germain)

Si l’on se réfère à son représentant le plus illustre chez nous, Arto Paasilina, la littérature finlandaise est douée d’un humour particulièrement saugrenu et fantasque, que ce premier roman ne devrait pas démentir.
Quelque part en Laponie orientale, comme chaque année en juin, Elina a trois jours et trois nuits pour pêcher le seul et unique brochet de l’Étang du Pieu. Or, un cruel génie des eaux règne sur les lieux et complique tout. Elina n’a pas d’autre choix que de pactiser avec les forces surnaturelles des marais et d’affronter Jousia, son premier amour. Pendant ce temps, l’inspectrice Janatuinen enquête sur un mystérieux meurtre qui la mène à poursuivre l’héroïne. Avec l’aide d’excentriques locaux, les deux femmes devront associer leur fougue et leur fureur pour rétablir l’équilibre entre les mondes.

Tableau final de l’amour, de Larry Tremblay

Ce roman fait du peintre Francis Bacon son point d’ancrage, pour une réflexion intense sur le corps, sa représentation picturale, mais aussi sur la passion amoureuse (le texte est une adresse de l’artiste à son modèle et amant), et plus largement le récit d’une quête artistique absolue dans l’Europe du XXème siècle étranglée entre deux guerres mondiales.


BILAN


Lecture certaine :
Les ombres filantes, de Christian Guay-Poliquin

Lecture probable :
La Pêche au petit brochet, de Juhani Karila


À première vue : la rentrée de l’Olivier 2021


Intérêt global :


Je ne vous cache pas que j’ai pour les éditions de l’Olivier une affection durable, doublée bien évidemment d’une estime profonde pour leur catalogue riche et varié, aussi bien en littérature française qu’en étrangère.
2021 est une année particulière pour la maison fondée par Olivier Cohen, puisqu’elle fête cette année ses trente ans d’existence. Trente ans durant lesquelles elle aura publié Jean-Paul Dubois (Fémina 2004, Goncourt 2019), Richard Ford, Jonathan Safran Foer, Florence Aubenas, Cormac McCarthy, Olivier Adam, Jonathan Franzen, Véronique Ovaldé, Florence Seyvos, Valérie Zenatti, Cormac McCarthy, Jay McInerney… et tant d’autres qu’il serait fastidieux de les citer tous.
Parce qu’elle n’est pas du genre à se reposer sur ses lauriers, l’équipe réunie autour d’Olivier Cohen et Nathalie Zberro propose en cette rentrée une belle affiche mêlant deux textes américains servis par des traductrices exceptionnelles, des grands noms de la maison et des nouvelles plumes prometteuses.

L’un des programmes les plus séduisants de cette rentrée 2021, tout simplement.


Blizzard, de Marie Vingtras (en cours de lecture)

Honneur aux débutantes : Marie Vingtras propose un premier roman savamment élaboré, construit sur un crescendo concentrique d’une rigueur inexorable, et dont l’inspiration américaine est si franche et sincère qu’on en oublie souvent que ce livre est l’œuvre d’une auteure française.
Le blizzard du titre tombe sur un bled paumé de l’Alaska. Quelques maisons, des caractères bien trempés (pour ne pas dire épais au sujet de certains d’entre eux). Et une jeune femme, sortie de la tempête avec un enfant, qu’elle perd après lui avoir lâché la main quelques instants.
Tandis qu’elle affronte seule les éléments déchaînés, trois hommes se mêlent à leur manière aux recherches. L’espoir de retrouver le garçon sain et sauf télescope alors la vérité profonde des uns et des autres…

Memorial Drive, de Natasha Trethewey
(traduit de l’anglais (États-Unis) par Céline Leroy)

Je connais un peu la traductrice Céline Leroy, mais ce n’est pas pour cela que je tiens à vous signaler un détail capital : quand son nom apparaît sur une couverture, vous pouvez être sûr(e) que le livre dont elle a assuré la traduction est tout sauf anodin, tant elle a le nez pour s’associer à des projets littéraires toujours singuliers.
Nanti de cette conviction, on peut donc aborder cette première publication en français de Natasha Trethewey avec confiance et curiosité.
Je parle de première publication, manière de souligner que, pour le coup, nous n’avons pas affaire à une débutante. Aux États-Unis, sa poésie lui a valu une renommée importante, ainsi qu’un prix Pulitzer en 2007.
Memorial Drive, le texte grâce auquel nous allons la découvrir, est un récit autobiographique, dans laquelle elle évoque l’existence tragique de sa mère, Gwendolyn, mais aussi le courage et la volonté d’indépendance qui vont servir de flambeau au propre parcours de poètesse et de femme de Natasha Trethewey.
Un texte dont on peut attendre beaucoup, sans craindre d’être déçu.

Rien à déclarer, de Richard Ford
(traduit de l’anglais (États-Unis) par Josée Kamoun)

Je vous le disais, cette rentrée étrangère de l’Olivier est marquée par la présence de traductrices remarquables. Pour nous transmettre ces nouvelles du grand Richard Ford (Indépendance, Canada, Un week-end dans le Michigan), c’est Josée Kamoun qui prête sa voix française, comme elle l’avait déjà fait pour Canada du même auteur, mais aussi pour la nouvelle traduction événement de 1984 il y a trois ans, ou pour Philip Roth, Jonathan Coe et John Irving, entre autres.
Les textes rassemblés ici ont pour point commun de mettre en scène des personnages ayant basculé dans le second versant leur existence, et qui examinent leur passé pour tenter de comprendre pourquoi leur présent se trouve fragilisé.

L’Éternel fiancé, d’Agnès Desarthe

C’est l’histoire d’une histoire d’amour qui dure toute une vie. Commencée à quatre ans, sur une promesse d’éternité comme s’en font les enfants qui s’aiment. Déçue à l’adolescence, quand elle aime toujours et que lui a oublié la promesse. Et qui se poursuit, tout au long des nombreuses étapes, moments forts, joies, déceptions, qui font une existence humaine.
Incontournable du catalogue de l’Olivier et auteure extrêmement attachante, qui navigue à l’envi entre folie douce et mélancolie, Agnès Desarthe propose un roman-puzzle dont la forme et l’ambition constituent un véritable objet de curiosité.

Une vie cachée, de Thierry Hesse

Qu’est-ce que le souvenir ? Pour Thierry Hesse, c’est d’abord une déambulation.
Du « quartier impérial » construit par Guillaume II aux forêts de la Meuse, de la guerre de 1870 à celle de 1939-45, cette enquête généalogique a pour terme une chambre dans le quartier des Loges, à Metz : celle où Franz/François aura passé une partie de sa vie, caché et pourtant bien visible.


BILAN


Quatre vraies envies de lecture sur cinq, qui dit mieux ? Pas grand-monde cette année (à part les Forges de Vulcain, mais ce n’est pas du jeu.)

Lecture en cours :
Blizzard, de Marie Vingtras

Lecture certaine :
Memorial Drive, de Natasha Trethewey

Lectures probables :
L’Éternel fiancé, d’Agnès Desarthe
Rien à déclarer, de Richard Ford


À première vue : la rentrée Iconoclaste 2021


Intérêt global :


On ne change pas une méthode qui marche plutôt bien. Cette année encore, les éditions de l’Iconoclaste n’alignent que trois titres pour leur rentrée littéraire, misant comme toujours sur la singularité et la diversité des voix et des styles pour mettre en avant une certaine idée de la littérature francophone contemporaine.
Fidèles à leurs habitudes, elles laissent également une place à un premier roman, tout en comptant sur la (de plus en plus) populaire Cécile Coulon pour tracter leur joli petit train.


Seule en sa demeure, de Cécile Coulon

La jeune mais très prolifique romancière (31 ans et déjà 14 livres au compteur) poursuit l’aventure Iconoclaste (où elle co-dirige également la collection Iconopop’) après le beau succès rencontré il y a deux ans grâce à Une bête au Paradis. Et comme elle aime bien tenter toujours des choses nouvelles, la voici qui propose… un roman gothique.
Tout y est : le XIXème siècle, une grande demeure hantée par l’esprit d’une femme, un mariage pesant et arrangé entre une très jeune femme et un riche propriétaire terrien, une servante terrifiante, des secrets inquiétants… jusqu’au jour où l’irruption d’une professeure de flûte vient tout bouleverser.
À première vue, pour l’audace, l’aventure, le pari de la littérature de genre, c’est un grand oui. Lecture incontournable pour moi.

Mon mari, de Maud Ventura

Vu de l’extérieur, c’est un couple sans histoire. Quarantenaires, quinze ans de vie commune, deux enfants, une vie sociale et professionnelle réussie. Mais de l’intérieur, le tableau est moins glorieux. Pour elle en tout cas, qui se persuade que son mari ne l’aime plus, et entreprend de tout faire pour le prouver.
Tendre des pièges, noter les faux pas, concevoir des peines à infliger, et bien sûr guetter les rivales – toutes les autres femmes, à qui elle entend prouver qu’elle est toujours la meilleure, la plus belle, la plus parfaite des épouses : tout est bon pour se prouver qu’elle a raison. Même le pire.
Un premier roman de tourbillon psychologique qui pourrait valoir le coup d’œil.

Ne t’arrête pas de courir, de Mathieu Palain

C’est une histoire vraie, mais tellement fascinante et romanesque qu’elle a convaincu Mathieu Palain d’en faire son deuxième livre (après Sale gosse, 2019).
Cette histoire, c’est celle de Toumany Coulibaly, athlète français spécialiste du 400 mètres, champion de France de la discipline en 2015… et cambrioleur multi-récidiviste, condamné à plusieurs peines de prison. Durant plusieurs mois, l’écrivain rend visite au sportif. Au parloir, une amitié se noue, consolidée par le fait que les deux hommes ont sensiblement le même âge et grandi au même endroit.
En parallèle, Palain mène l’enquête, interroge des proches, pour tenter de comprendre comment un même individu a pu afficher deux visages aussi antagonistes, et briser une carrière prometteuse pour des petits crimes sans lendemain.


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Lecture certaine :
Seule en sa demeure, de Cécile Coulon

Lectures potentielles :
Mon mari, de Maud Ventura
Ne t’arrête pas de courir, de Mathieu Palain


À première vue : la rentrée Grasset 2021


Intérêt global :


Après m’être dépatouillé sans trop de peine des présentations de rentrée Flammarion et Gallimard, je m’étais détendu, ravi d’aborder les programmes à la fois plus modestes en quantité et plus excitants en curiosité des petites et moyennes maisons. Hélas, j’avais oublié Grasset. (Et Stock, qui viendra plus tard – chaque peine en son temps.)
Grasset, donc. Grasset et ses quatorze nouveautés (eurk). Pour me consoler, je pourrais vous dire que nous sommes en 2021, et qui dit année impaire, dit nouveau roman de Sorj Chalandon. C’est le cas, et si les amateurs de son œuvre s’y retrouveront sans doute, je trouve ce livre curieusement schizophrène – on en reparlera en temps voulu.
On signalera aussi le transfert – étonnant à mes yeux – de Léonor de Récondo, en provenance des éditions Sabine Wespieser dont elle éclairait le catalogue depuis quelques années, et dont le nom sur la couverture jaune de Grasset me paraît anachronique. À suivre, donc.
Pour le reste… hé bien, c’est du Grasset. Soit un programme hétérogène mais assez prometteur, avec des habitués, de possibles belles curiosités (pensée émue pour Nicolas Deleau, dont j’avais adoré par surprise, l’année dernière,
Des rêves à tenir), et pas mal de titres promis à un effacement rapide des tables de librairie comme des mémoires. Le jeu classique des gros éditeurs en rentrée littéraire, en somme.


NOUS SOMMES TOUS LES ENFANTS DE QUELQU’UN


Enfant de salaud, de Sorj Chalandon (lu)

C’est du pur Chalandon. Je dirais même : sans surprise. Puisant comme souvent dans son expérience de journaliste, le romancier choisit cette fois de prendre comme cadre historique le procès de Klaus Barbie, qu’il couvrit à Lyon en 1987 pour Libération. À cette restitution souvent poignante et douloureuse, il mêle (à nouveau) l’histoire de son père, dévoilant peu à peu le passé très complexe, presque schizophrène, de ce dernier pendant la Seconde Guerre mondiale.
Jusqu’à présent, Chalandon s’était toujours refusé à choisir un journaliste comme héros-narrateur, craignant le mélange des genres et préférant éviter les codes de l’auto-fiction. La décision était bonne, il aurait dû s’y tenir : mélange des genres il y a, et cette idée de mixer le procès Barbie (sans mise en perspective littéraire de l’événement) et la vie de son père ne fonctionne pas très bien. En tout cas, le dispositif m’a paru artificiel.
Ce qui n’empêche pas le roman d’être riche de belles pages, dures et émouvantes, dont Sorj Chalandon a le secret. Et fait regretter qu’il n’ait pas focalisé sur l’histoire de son père, tellement incroyable et fascinante qu’elle aurait mérité un livre à elle toute seule.
Pour moi, il manque à ce livre la mise à distance qui avait donné toute leur force au Quatrième mur, à Mon traître et au Retour à Killybegs. Mais les amateurs de la plume cœur battant de Chalandon s’y retrouveront sans aucun doute.

Mise à feu, de Clara Ysé (en cours)

Nine, six ans, et Gaspard, huit ans, vivent avec leur mère, l’Amazone, sous l’œil de leur pie Nouchka. Mais un incendie ravage leur maison, et les deux enfants se retrouvent confiés à leur oncle, l’inquiétant Lord, tandis que leur mère prend le large vers le sud. Tous les mois, elle leur écrit la promesse de se retrouver bientôt dans un nouveau refuge d’amour. Devenus adolescents, Nine et Gaspard décident de prendre leur destin en main…
Je crois beaucoup à l’instinct. Le mien me pressait de me pencher sur ce livre qui m’intriguait autant que m’avait attiré le merveilleux Pense aux pierres sous tes pas d’Antoine Wauters (Verdier, 2018). Bien entendu, de ce que j’ai lu de Mise à feu, les deux textes n’ont rien à voir, et ce premier roman est loin d’être aussi puissant, engagé et irradiant que Pense aux pierres. Néanmoins, il s’en dégage une atmosphère singulière, tressée par une écriture soignée, qui m’incite à pousser plus loin ma curiosité pour découvrir ce que Clara Ysé cherche à dire au final.
Là aussi, on en reparle à la rentrée.

Revenir à toi, de Léonor de Récondo (en cours)

Magdalena, une comédienne réputée qui se prépare à monter sur scène à Avignon pour jouer l’Antigone de Sophocle, apprend qu’on vient enfin de retrouver sa mère, disparue depuis trente ans. Toutes affaires cessantes, elle prend le premier train vers le sud-ouest, où se cache Apollonia, prête à mettre à nu sa vie toute entière dans ces retrouvailles si attendues.
Léonor de Récondo a donc quitté son éditrice historique, Sabine Wespieser. « Fin de route artistique en commun », d’après les deux protagonistes. Ce sont des choses qui arrivent.
À la lecture des premières pages (je ne suis guère avancé, ce n’est donc qu’une première impression), je crois comprendre pourquoi. Je ne reconnais pas le style de la romancière, sa manière poétique et musicale d’empoigner son histoire dès les premières lignes pour dérouler sa partition avec une évidence lumineuse. Cela viendra peut-être au fil des pages. Je croise les doigts pour que ce soit le cas. Avis complet à suivre à la rentrée.

La Carte postale, d’Anne Berest

En 2003, l’écrivaine reçoit une carte postale anonyme sur laquelle sont notés les prénoms des grands-parents de sa mère, de sa tante et de son oncle, morts à Auschwitz en 1942. Elle enquête pour découvrir l’auteur de cette missive et plonge dans l’histoire de sa famille maternelle, les Rabinovitch, et de sa grand-mère Myriam qui a échappé à la déportation.

La France goy, de Christophe Donner

Henri Gosset, le grand-père de l’écrivain, arrive à Paris en 1892. Il rencontre Léon Daudet qui l’initie à l’antisémitisme et lui présente de professeur Bérillon, célèbre hypnotiseur. Henri devient professeur dans son École de psychologie. Il tombe amoureux de Marcelle Bernard, institutrice anarchiste.
Une saga familiale aux sources de l’antisémitisme en France et de la montée des nationalismes.


LE C(H)OEUR DES FEMMES


S’il n’en reste qu’une, de Patrice Franceschi

Une journaliste occidentale enquête sur deux membres d’un bataillon de femmes kurdes combattant Daech. Impossible, cependant, de comprendre et restituer leur dévouement inflexible à la cause, la pureté de leur engagement et la grandeur tragique de leur destin, sans se perdre à son tour. Dépassant son statut de journaliste, la narratrice se lance à corps perdu dans un voyage initiatique jusqu’au bout des plus grands idéaux, dans le chaos des guerres humaines.
Nouveau roman de l’écrivain voyageur doté d’une plume inspirée et envoûtante, et d’une finesse souvent confondante dans la compréhension de l’esprit humain.

Le Rire des déesses, d’Ananda Devi

Ce n’est pas parce que vous ne valez rien aux yeux des autres que vous n’êtes rien.
Veena est une prostituée d’une ville pauvre du nord de l’Inde. Elle a une fille de dix ans, Chinti, que toutes les femmes du quartier ont prise sous son aile – en particulier Sadhana, qui est une hijra, une femme née dans un corps d’homme.
Un swami (un homme de Dieu) tombe amoureux de la petite Chinti. Persuadé qu’elle est une réincarnation de la déesse Kali et qu’elle sera capable de le rendre lui-même divin, il la kidnappe et l’emmène en pèlerinage. Sans se douter que Veena et Sadhana, la prostituée et la hijra, les plus méprisées des créatures humaines, se lancent à sa poursuite pour le tuer et sauver Chinti…


Loin, à l’ouest, de Delphine Coulin
Le destin de quatre femmes d’une même famille sur plus d’un siècle : Georges qui porte un nom d’homme, Lucie, sa belle-fille détestée puis aimée, sa petite-fille Octavie, à la beauté étrange, et son arrière petite-fille Solange qui enquête sur son aïeule. Leurs histoires révèlent le poids qui pèse sur les femmes et comment la puissance de l’imagination peut être salvatrice.

Rien que le soleil, de Lou Kanche
Une enseignante mutée à Garges-lès-Gonesse traîne sa jeunesse sans relief. Jusqu’au jour où elle remarque l’un de ses élèves de première, et que ses s’embrasent. Affolée par l’interdit, elle finit par prendre la fuite, échoue à Marseille où elle retrouve un ami d’enfance qui lui fait découvrir les secrets d’un monde de violence dont elle ignorait tout. Jusqu’à ce que, sous le soleil brûlant de l’été, s’ouvre la perspective d’aller encore plus loin, de l’autre côté de la Méditerranée, vers la promesse d’Alger…
Comme je crains beaucoup le soleil, je vous laisse bien volontiers ce premier roman.

Jewish Cock, de Katarina Volckmer
(traduit de l’anglais par Pierre Demarty)

Je me vois déjà traduire le titre à mes clients non-anglophones… Bref, voici le monologue d’une jeune femme chez son gynécologue, où elle se livre sans détour sur sa vie sexuelle, son obsession pour les sex-toys et ses fantasmes, qui répondent aussi à une évasion loin du carcan familial et du poids de l’Histoire.


LE POIDS DE L’HISTOIRE


Delta Blues, de Julien Delmaire

Gros pavé (500 pages) que ce quatrième roman du slameur Julien Delmaire, dont j’avais lu sans grande émotion le précédent, Minuit, Montmartre.
Loin de Paris, il nous entraîne cette fois dans le delta du Mississippi en 1932, où un couple de jeunes gens noirs et pauvres s’efforce de sauvegarder la force de son amour dans une Amérique brûlée de soleil et dévorée par les flammes terrifiantes du Ku Klux Klan, sur fond de musique blues.

Les prophètes, de Robert Jones, Jr.
(traduit de l’anglais (États-Unis) par David Fauquemberg)

On reste au Mississippi mais on remonte encore un peu dans le temps, pour atterrir dans les champs de coton, ceux de la famille Halifax que cultivent des centaines d’esclaves. Si les conditions de vie sont sordides et le quotidien violent, Isaiah et Samuel ont la chance d’y échapper un peu car, responsables des chevaux de l’exploitation, ils ont le droit de dormir à l’écurie, à l’écart des autres. C’est aussi là qu’ils peuvent cacher leur amour.
Hélas, sous l’influence d’Amos, un autre esclave, la bonne parole des Évangiles se répand dans les rangs, stigmatisant plus que jamais la passion secrète des deux hommes… Et le retour du fils Halifax, qui s’intéresse bientôt de près à Isaiah et Samuel, les met encore plus en danger.
Ce premier roman vient s’ajouter à ceux, de plus en plus nombreux, qui s’emparent de l’histoire de l’esclavage aux États-Unis. Preuve que cette blessure n’est pas près de se refermer – si elle peut un jour être soignée.

Le Dernier tribun, de Gilles Martin-Chauffier

On remonte encore dans le temps, radicalement cette fois, puisque nous voici à Rome, en pleine Antiquité.
Un philosophe grec, Metaxas, y relate l’affrontement épique entre Cicéron, héraut du peuple qui défend en réalité les intérêts du Sénat et de l’aristocratie, et Clodius, qui se fait élire tribun de la plèbe. Leur bataille devient plus acharnée encore lorsque le premier prend le parti de Pompée, et le second celui de César. S’ensuivent dix années de lutte féroce, jusqu’à la chute de la République romaine.
Un choix de sujet et d’époque qui a le mérite de changer radicalement de ce qu’on peut lire d’habitude.

Passage de l’Union, de Christophe Jamin

Étonnant premier roman. Il met un scène un avocat amené à défendre, lors d’un procès d’assises, un homme dont le crime s’explique par la disparition de sa sœur durant la Seconde Guerre mondiale, dans les mêmes circonstances qu’une certaine… Dora Bruder, rendue célèbre par un roman de Patrick Modiano.
Or, l’écrivain assiste lui-même au procès, et il décide d’aider l’avocat à retrouver la trace de la sœur de l’accusé. Une quête qui va les amener à s’intéresser à un certain Joseph Joanovici, un ferrailleur ayant fortune en collaborant avec l’Allemagne et plus connu sous le sobriquet de Monsieur Joseph…


BILAN


Déjà lu :
Enfant de salaud, de Sorj Chalandon

Lectures en cours :
Mise à feu, de Clara Ysé
Revenir à toi, de Léonor de Récondo

Lecture certaine :
S’il n’en reste qu’une, de Patrice Franceschi

Lecture potentielle :
Les prophètes, de Robert Jones, Jr.

Lectures hypothétiques :
La Carte postale, d’Anne Berest
Le Rire des déesses, d’Ananda Devi


À première vue : la rentrée Les Escales 2021


Intérêt global :


Première occurrence ici pour les Escales ! Un éditeur dont le catalogue m’est peu familier, dois-je l’avouer, mais dont un titre au moins me fait gentiment de l’œil en cette rentrée 2021.
Une raison comme une autre de lui faire une place dans la rubrique « à première vue », en espérant y faire de belles rencontres.


Nous vivions dans un pays d’été, de Lydia Millet
(traduit de l’anglais (États-Unis) par Carole Bouet)

En été, dans une maison de vacances au bord d’un lac, douze adolescents étonnamment matures ainsi que leurs parents passent leurs journées dans une torpeur où se mêlent alcool, drogue et sexe.
Lorsqu’une tempête s’abat sur la région, les jeunes gens quittent les lieux en laissant là ces adultes dont l’inaction les exaspère et les effraie.
C’est le premier titre de l’Américaine Lydia Millet aux Escales, après plusieurs publications au Cherche-Midi et aux éditions Autrement.


Les aquatiques, d’Osvalde Lewat
Vingt ans après la mort de sa mère, l’enseignante Katmé Abbia apprend que sa tombe doit être déplacée. Son mari, Tashun, préfet de Yaoundé, voit là l’occasion inespérée de réparer ses erreurs et de donner un nouvel élan à sa carrière politique. Mais avec l’arrestation de son meilleur ami Samy, un artiste tourmenté, la vie de Katmé et les ambitions de Tashun entrent en collision.
Photographe et réalisatrice franco-camerounaise, Osvalde Lewat ajoute à sa palette artistique ce premier roman.

Ombres portées, d’Ariana Neumann
(traduit de l’anglais par Nathalie Peronny)

Récit de l’enquête familiale menée par l’auteure sur son père après la mort de ce dernier, lorsqu’elle découvre dans ses affaires des documents révélant qu’il avait vécu à Berlin sous une fausse identité pendant la Seconde Guerre mondiale.


BILAN


Lecture probable :
Nous vivions dans un pays d’été, de Lydia Millet

Lecture hypothétique :
Ombres portées, d’Ariana Neumann


Un flic bien trop honnête, de Franz Bartelt

Éditions du Seuil, 2021

ISBN 9782021479348

208 p.

17,90 €


Dans une petite ville de province, un assassin prolifique terrorise les arrêts de bus et les passages piétons : plus de quarante cadavres sont à déplorer. Quatre ans que l’inspecteur Gamelle, dépressif et fraîchement largué, ainsi que le bourrin, son adjoint cul-de-jatte, pataugent dans la semoule. Quatre ans que les astres refusent de s’aligner pour leur donner une piste. Sacré Saturne !
Bien loin de laisser tomber l’affaire, Gamelle sera amené à se poser les mauvaises questions, à se méfier des bonnes personnes et à suivre les idées saugrenues d’un aveugle particulièrement intrusif…


Je suis très loin de bien connaître l’œuvre abondante de Franz Bartelt, grand bonhomme humble, drôle et fichtrement sympathique que j’ai eu le bonheur de côtoyer durant trois jours à l’occasion d’une récente édition des Quais du Polar. Mais je garde un excellent souvenir d’Hôtel du Grand Cerf, du culte Jardin du bossu ou du Fémur de Rimbaud. Aussi attaquais-je ce nouveau roman avec joie et espoir d’un bon moment.
Raté, hélas.

On retrouve dans Un flic bien trop honnête les ingrédients typiques du cocktail Bartelt : des personnages iconoclastes aux noms improbables, une situation de départ invraisemblable qui dégénère dans la bonne humeur, une intrigue tordue dont l’aspect policier passe très vite au second plan, des rebondissements insensés…
Sauf que le tout semble avoir été assemblé par-dessus la jambe – si vous me passez l’expression étant donné qu’un des protagonistes est cul-de-jatte.

Le roman démarre pourtant bien, entre le coup de sang de l’inspecteur qui cogne gratuitement un aveugle, la description hilarante de son bureau arrangé « comme dans un de ces films français qui singent les séries américaines », et l’entrée en scène de personnages tous plus barrés les uns que les autres.
Très vite, cependant, l’intrigue trop ténue peine à faire tenir le tout ensemble, et ne sert qu’à dérouler une suite de dialogues certes brillants, voire réjouissants à l’occasion, mais qui ne suffisent pas à susciter un réel intérêt sur la longueur.

Du reste, le roman, fort bref, souffre d’une conclusion totalement bâclée, à tel point que j’ai cru qu’il manquait des pages dans l’exemplaire numérique que j’ai lu. Le coupable est prévisible, le principal rebondissement final aussi, et la chute donne vraiment l’impression que l’auteur a renoncé lui-même à poursuivre par manque d’intérêt pour sa propre histoire.
A moins qu’il ait réalisé les limites de son exercice, en glissant dans les dernières lignes cet aveu signé de l’assassin :

« Peut-être mes crimes sont-ils un peu trop littéraires…, se navrait-il. Évidemment, c’est le risque quand on ne veut voir que le côté récréatif des choses ! »

Reste un moment de lecture plaisant, grâce au style enlevé et au délicieux humour décalé de Franz Bartelt ; hélas, aussi vite oublié qu’il est terminé.


Qu’en pense-t-on ailleurs sur la blogosphère ? Sonia Boulimique des livres est tout aussi réservée que moi, tout comme L’œil de Sauron, tandis que Clete sur Nyctalopes déclare sa flamme à Franz Bartelt (avec mesure toutefois), ainsi que The Killer inside me, plus enthousiaste.


Toucher le noir (collectif dirigé par Yvan Fauth)

Éditions Belfond, 2021

ISBN 9782714494337

336 p.

21 €

Un recueil de nouvelles signées Solène Bakowski, Eric Cherrière, Ghislain Gilberti, Maud Mayeras, Michaël Mention, Valentin Musso, Benoît Philippon, Jacques Saussey, Danielle Thiery, Laurent Scalese & Franck Thilliez.
Sous la direction d’Yvan Fauth.


Onze grands noms du thriller français nous font toucher le noir, jusqu’au creux de l’âme…
Ces onze auteurs prestigieux, maîtres incontestés du frisson, nous entraînent dans une exploration sensorielle inédite autour du toucher. Avec eux, vous plongerez dans les plus sombres abysses, effleurerez la grâce et l’enfer d’un même geste, tutoierez l’horreur du bout des doigts…
Dix nouvelles inédites pour autant d’expériences tactiles, éclectiques, terrifiantes et toujours surprenantes.
Oserez-vous frôler le noir d’aussi près ?


Pour ceux qui sont familiers avec le petit monde du blog polar, le nom d’Yvan Fauth est devenu ces dernières années l’une de ses institutions les plus respectables. (Il va sans doute détester que je le traite d’institution, mais c’est évidemment un compliment.) Et c’est mérité. Le garçon est humble, totalement passionné, capable de renouveler son enthousiasme sans jamais donner l’impression de s’essouffler, et de porter loin sa curiosité, hors des sentiers battus ou non, selon ses envies.
Son empathie et son sens de l’écoute l’ont conduit à interviewer des dizaines d’auteurs, dont il suit l’œuvre avec une fidélité remarquable. Cette confiance solide qu’il porte à nombre d’écrivains, ces derniers ont décidé de la lui rendre de la plus belle des manières, en participant à tour de rôle à une série de recueils de nouvelles consacrés aux cinq sens.

L’idée était excellente, la réalisation l’est tout autant si j’en juge par ce nouveau livre consacré au toucher, et logiquement intitulé Toucher le noir, qui fait suite à Écouter le noir (2019) et Regarder le noir (2020), tous publiés par les éditions Belfond – avec un certain courage, dois-je le souligner, quand on connaît le manque d’intérêt chronique des Français pour les nouvelles, encore plus sans doute dans le genre policier.
Fort heureusement, le succès est au rendez-vous, ce qui n’est que justice, étant donné l’implication totale des écrivains dans le projet et la qualité des textes proposés.

Sur les onze écrivains réunis cette fois par Yvan, il y en a la moitié dont je n’ai jamais rien lu. Parmi les autres, ceux dont j’ai abordé au moins un livre par le passé, deux au moins ne m’avaient pas ou peu convaincu. (Non, je ne préciserai aucun nom, cela n’a aucun intérêt.)
Qu’à cela ne tienne, je me suis lancé sans arrière-pensée ni a priori d’aucune sorte. Et j’ai bien fait, car les dix nouvelles rassemblées ici forment un ensemble incroyablement homogène, tout en proposant chacune une vision singulière, à la fois différente des autres et représentative de l’univers de leurs auteurs.

Ce qui est amusant de prime abord, c’est de chercher comment chaque écrivain a entrepris d’honorer le sujet du recueil. Certains se sont efforcés d’intégrer l’expression « toucher le noir » dans leur texte, d’autres ont pris le thème imposé au pied de la lettre, d’autres encore ont davantage travaillé de manière métaphorique.
Aucune méthode n’est moins bonne que les autres, et au bout du compte, tous les textes ont leur propre intérêt et leur propre force.

Après, chaque lecteur aura bien sûr ses préférés, en fonction de ses affinités ou de la surprise cueillie à chaque nouveau texte.
Pour ma part, je déclare sans hésitation ma flamme à Michaël Mention, auteur que j’ai déjà pas mal lu, avec des résultats contrastés, mais dont j’admire la capacité à se renouveler sans cesse, à prendre des risques et à inventer des formes neuves, faisant de chacun de ses écrits un nouveau défi.
Sa nouvelle, « No smoking », est la plus longue du recueil. C’est aussi la plus ambitieuse, la plus riche, la plus foisonnante en surprises et en retournements de situation. Jusqu’à la dernière ligne, Mention m’a tenu en haleine et totalement bluffé. C’est mon plus gros coup de cœur du livre.

J’ai beaucoup aimé également « Zeru Zeru », le texte de Maud Mayeras qui, fidèle à ses habitudes, conjugue noirceur absolue et empathie extrême, dans une histoire tragique, qui fend le cœur et bouleverse au plus profond de l’âme.
De manière assez similaire, Solène Bakowski réussit avec « L’Ange de la vallée » une nouvelle déchirante, bizarrement lumineuse et révoltante.
Dans un genre plus ludique, bravo au duo Franck Thilliez & Laurent Scalese, qui signent avec « 8118 » le premier texte en auto-reverse – je vous laisse découvrir de quoi il s’agit ! En tout cas, c’est très réussi et loin d’être un gadget, tout en déroulant un propos pertinent sur le marché sordide des armes à feu.

Je ne vais pas citer toutes les nouvelles du recueil, mais sachez que Valentin Musso (sans doute le plus « dans le thème », avec son histoire se déroulant dans un restaurant où l’on mange dans le noir complet), Benoît Philippon (formidable texte sur les dérives de l’art contemporain), Eric Cherrière (périple jusqu’au-boutiste sur les traces d’un assassin), Danielle Thiery (cruelle histoire de rivalité musicale), Ghislain Gilberti (sanglante escapade dans l’infra-monde horrifique caché dans les ténèbres de notre monde) et Jacques Saussey (cruelle variation prisonnière entre Les évadés et La Ligne verte) sont tous à la hauteur du projet.

Certains de ces textes me hanteront longtemps, preuve que quelques pages suffisent à marquer l’imaginaire. Une nouvelle réussie est un petit monde qui a autant de force et de légitimité littéraire (plus, parfois) qu’un long roman.
Les auteurs de Toucher le noir l’ont bien compris et rendent, tous ensemble, un merveilleux hommage à cette forme brève que, encore une fois, je vous encourage à découvrir en vous délestant de vos éventuels a priori à son encontre.

(Merci à NetGalley et aux éditions Belfond de m’avoir confié la version numérique de Toucher le noir.)


Un voisin trop discret, de Iain Levison

Éditions Liana Levi, 2021

ISBN 9791034904006

224 p.

19 €

Parallax
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Fanchita Gonzalez Batlle


Pour que Jim, chauffeur Uber de soixante ans, voie la vie du bon côté, que faudrait-il ? Une petite cure d’antidépresseurs ? Non, c’est plus grave, docteur. De l’argent ? Jim en a suffisamment. Au fond, ce qu’il veut, c’est qu’on lui fiche la paix dans ce monde déglingué. Et avoir affaire le moins possible à son prochain, voire pas du tout.
Alors, quand sa nouvelle voisine, flanquée d’un mari militaire et d’un fils de quatre ans, lui adresse la parole, un grain de sable se glisse dans les rouages bien huilés de sa vie solitaire et monotone. De quoi faire exploser son quota de relations sociales…


À chaque fois que je lis Iain Levison, je suis stupéfait par deux choses : l’énergie fluide avec laquelle il conduit ses intrigues, et sa capacité à stigmatiser aberrations sociales ou politiques et mauvais penchants humains tout en maintenant à flot une suffisante dose d’espoir et d’empathie pour ne pas sombrer.

Ces ingrédients sont à nouveau réunis dans Un voisin trop discret, pour une nouvelle réussite du romancier. On retrouve également la minutie avec laquelle il élabore, mine de rien, des mécanismes narratifs implacables, poussant protagonistes et antagonistes vers des destins aussi inéluctables que parfaitement justifiés.
Voir la machine dévoiler peu à peu les rouages précis de son moteur est un vrai régal, qui pousse à tourner les pages au plus vite pour découvrir où Iain Levison souhaite (et parvient sans coup férir) à nous entraîner.

Le titre original, Parallax – plus risqué que celui choisi par Liana Levi -, renvoie à une notion d’astronomie qui, pour le dire très vite et très simplement, qualifie un déplacement de l’observateur occasionnant une variation de point de vue sur un seul et même objet étudié.
C’est exactement ce que fait Levison pour densifier son propos sans pour autant allonger la sauce ni multiplier en vain les pages : tout en faisant avancer l’intrigue, il change de point de vue sur les mêmes faits en les faisant considérer à tour de rôle par des personnages différents. Une solution narrative remarquable pour réussir un roman brillant et profond en à peine 200 pages – oui, c’est possible, et oui, c’est très bien ainsi.

Sans être hilarant (ce n’est pas le but), le roman fait naître de précieux sourires, par son ironie discrète et son entêtement à offrir à ses personnages le sort qu’ils méritent.
Oui, il y a quelque chose de bizarrement moral dans la conclusion du livre (sans que l’auteur assène quoi que ce soit de définitif pour autant ni ne cède à une horrible démagogie), une manière de punir ou de récompenser les uns et les autres qui, sous d’autres plumes, aurait fait grincer des dents ou lever les yeux au ciel, mais qui, chez Levison, se dégage du piège des bons sentiments et de la facilité pour paraître un juste retour des choses.
En évitant de trop en dire, bien entendu, l’apparition du vieux flic dans le dernier quart de l’histoire, et la manière réjouissante dont l’écrivain exploite ce personnage en jonglant entre les attendus de la figure et son savant détournement, sont un bel exemple du talent de Levison.

Je ne sais pas si, comme le clame son bandeau avec impudence et un rien d’opportunisme, Un voisin trop discret est « le vaccin contre la morosité ». Mais c’est une belle pierre de plus dans le jardin d’un auteur dont je vous recommande chaleureusement la lecture.


Comme souvent, le nouveau roman de Iain Levison est bien accueilli. Voyez plutôt chez Actu du Noir, Encore du noir, The Killer inside me, Diacritik