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Tableau noir, de Michèle Lesbre

Éditions Sabine Wespieser, 2020

ISBN 9782848053592

96 p.

14 €


Avant d’être l’écrivaine que l’on connaît bien aujourd’hui, Michèle Lesbre a été enseignante, puis directrice, en école primaire. C’est de cette expérience dont elle nourrit ce bref texte au titre évocateur, sans pour autant verser dans l’exercice d’autobiographie fastidieuse.

Si elle survole sa carrière, c’est surtout pour y puiser des sensations, des traces de ce qu’elle fut alors et qui nourrissent la femme qu’elle est devenue.
Elle procède par petites touches, presque impressionniste, sans s’attarder. Évoque des élèves, des collègues, les bâtiments aussi, qui ont leur importance dans la manière de mettre en place l’exercice de l’apprentissage. Elle donne le sentiment de cueillir, avec beaucoup de délicatesse, de brefs moments dont les échos se répercutent encore aujourd’hui. Certains sont heureux, d’autres cruels. Ils sont à l’image du métier d’enseignant, traversé d’émotions fortes et d’un sens des responsabilités fondamental.

« Écrire sur l’école, c’est retrouver en désordre des moments, des doutes, et ce perpétuel sentiment d’être au plus près de l’essentiel, parce que l’exercice de ce métier continue de construire nos vies, tout en portant celles qui nous sont confiées. »

Tableau noir est aussi, et sans doute avant tout, un livre politique. Michèle Lesbre y fait état de son propre engagement, tout au long de sa carrière – relatant ainsi différentes tentatives de récupération politique qu’elle s’est fait un plaisir de désamorcer (une scène avec Jacques Chirac, alors maire de Paris, entre les pattes duquel Michèle Lesbre et ses collègues balancent sans prévenir les députés de l’arrondissement, Lionel Jospin et Daniel Vaillant, ne manque pas de sel).
Elle y réfléchit aussi sans concession sur l’évolution du statut de l’école dans la société, et dans la vision politique. L’Éducation Nationale en prend pour son grade à chaque coin de page, notamment l’actuel ministre, le délicieux Blanquer, qui récolte logiquement ce qu’il sème en ce moment.

« Des ministres de l’Éducation nationale, il y en a eu dix-huit tout au long de ma carrière, de Lucien Paye à François Bayrou, sans parler de la foule des secrétaires qui gravitent autour. Une ou deux femmes seulement parmi les secrétaires, aucune parmi les ministres jusqu’à aujourd’hui. Chaque ministre, ou presque, élabore une réforme à laquelle il donne son nom et qui est transmise par les différents auxiliaires dont c’est la mission. De quoi donner le mal de mer aux véritables acteurs de l’enseignement, les maîtres et les professeurs. Quelle expérience légitime ont la plupart de ces ministres, alors que celle des maîtres, femmes et hommes, qui chaque jour font vivre une classe, n’est jamais sollicitée. »

Il serait facile de taxer Michèle Lesbre de nostalgie conservatrice, d’en faire une chantre du « c’était mieux avant ». Sans doute, Tableau noir exprime de véritables regrets sur les mutations de l’école. Mais on peut se dire que ce jugement sans appel est le fruit d’une longue expérience personnelle, débutée dans les années 60 et achevée à la fin des années 90.
Et, quand on s’intéresse un tant soit peu à ce qui se passe depuis des années dans les milieux éducatifs, il est tout de même difficile de lui donner tort. (J’en crois, pour ma part, les nombreux témoignages de mes proches ou d’amis eux-mêmes enseignants, dont la vocation est souvent mise à rude épreuve, notamment par une hiérarchie de plus en plus éloignée du terrain.)

Livre à part dans la bibliographie de Michèle Lesbre, et en même temps à l’image de ce que ses romans racontent en creux de leur auteure, Tableau noir n’est pas seulement destiné aux enseignants. Texte littéraire, où s’exprime toute la délicatesse littéraire de la romancière, il peut toucher tous ceux qui pensent que donner les meilleures chances aux enfants est la clef de l’avenir du monde.


L’Expérience, de Christophe Bataille

Signé Bookfalo Kill

Avril 1961, la France mène des essais nucléaires aériens. Quelques hommes sont envoyés dans une tranchée creusée à trois kilomètres du point d’impact, avec pour mission de mesurer les effets de l’explosion sur les êtres vivants. Pour tout équipement, ils ont des combinaisons dont l’épaisseur est dérisoire, et un compteur Geiger.
En toute connaissance de cause, ces hommes sont des cobayes, et leur affectation, une mission suicide. Leur chef est un jeune militaire mis aux arrêts et considéré comme rebelle parce qu’il est tombé durant un défilé du 14 juillet sur les Champs-Elysées. Pour effacer sa faute, il accepte de conduire l’opération. Des années plus tard, il relate dans un cahier ce qu’il n’a le droit de raconter à personne…

Bataille - L'ExpériencePrésenté de cette manière, ça fait plutôt envie, non ? On en espère une charge, une colère, une dénonciation. Hélas, rien de tout cela. Le roman de Christophe Bataille n’est finalement qu’un ersatz de cette histoire. En dépit de sa brièveté, L’Expérience est truffée de grandes phrases et de réflexions désordonnées qui m’ont rapidement égaré et fait perdre tout intérêt pour ce texte.
Bataille cherche à raconter l’indicible, et en un sens, il y parvient plutôt bien puisqu’au bout du compte, il ne raconte pas grand-chose. Le récit de la mission s’égare dans les méandres de pensées confuses, où surnage parfois une idée intéressante – par exemple, le fait que le narrateur reste fasciné, presque au sens amoureux du terme, par le spectacle dont il a été témoin et acteur, au point de ne pas regretter d’y avoir participé. (Enfin je crois.)

Finalement, c’est lorsqu’il reconnaît lui-même « fuir la fiction » (p.73) et tisse un parallèle sous-jacent entre l’essai nucléaire et l’essai littéraire – « C’est donc à peine un cahier : disons un essai. Une expérience. » (p.61) – que Christophe Bataille semble toucher au plus juste de l’exercice. Dans les deux cas, la tentative aboutit à des tâtonnements pouvant s’avérer vains, voire destructeurs.
En ce qui me concerne, il aura détruit une bonne demi-heure de mon temps libre et je le regrette un peu.

L’Expérience, de Christophe Bataille
  Éditions Grasset, 2015
ISBN 978-2-246-81164-0
82 p., 12€