Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

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Les genoux écorchés, de Philippe Vourch

Signé Bookfalo Kill

« Mon père n’était pas un héros, il était juste mon père. Un homme qui sentait le tabac, portait casquette, aimait me prendre dans ses bras pour m’embrasser et me piquer les joues de sa barbe dure, à la couleur poivre et sol. »

Vourch - Les genoux écorchésLe narrateur avait onze ans lorsque son père est mort, trop vite. Désormais il a vécu plus vieux que celui qui lui a donné le jour. C’est l’occasion, alors, de se remémorer. Les souvenirs d’enfance. Les odeurs, les décors, les sons de la Bretagne. La mer, le vent, un jardin, des cousins, et surtout, une voiture, une Simca, passeport pour la plage, qui plus que tout le reste est synonyme de cette époque lointaine, lorsque l’enfance était puis lorsqu’elle ne fut plus, brutalement.

Bien sûr, le sujet n’est pas neuf. Philippe Vourch, dont il s’agit peut-être de l’histoire personnelle (mais rien ne l’indique), n’invente rien ici, il ajoute juste une petite pierre de plus au long mur des romans d’enfance, de paternité et de deuil. Mais il le fait avec une réelle délicatesse, une poésie sobre et légère qui condamne le pathos et rend service à l’émotion en l’exprimant avec réserve et douceur.

Les genoux écorchés sont un roman sensoriel, à la manière de Philippe Delerm. Les parfums, les objets, les paysages, les menus détails ont plus d’importance que les souvenirs eux-mêmes ; ils sont la chair et la réalité du roman. Il n’y a pas d’intrigue, pas d’histoire à proprement parler, mais un entrelacs d’instantanés qui mêlent moments joyeux et récit de la mort du père, vus à hauteur d’enfant.

Un joli texte, pudique, sensible et émouvant.

Les genoux écorchés, de Philippe Vourch
  Éditions Christophe Lucquin, 2015
ISBN 978-2-36626-028-1
116 p., 14€


Les singuliers d’Anne Percin

singuliersAu début je l’avoue, j’ai eu du mal à « entrer » dans le livre. Les romans épistolaires, très peu pour moi. Mais j’ai persévéré. Et j’ai eu raison.

Hugo Boch est un jeune peintre flamand, qui envoie tout valser du jour au lendemain (sa famille, de la grande entreprise Villeroy et Boch; son pays; ses études académiques) pour aller vivre sa passion au grand air. Il part à Pont-Aven, retrouver une bande de jeunes gugusses qui tentent de survivre en peignant.

Ses copains à l’auberge s’appellent Paul Gauguin, Charles Filiger, Emile Bernard, Meyer De Haan, Maupassant père… Pour survivre, Hugo se désintéresse peu à peu de la peinture pour s’orienter vers la photographie.

Hugo écrit beaucoup, à sa cousine Hazel, restée au Cours Julian à Paris. Il écrit aussi à son meilleur ami Tobias Hendrike, souffrant d’une terrible maladie et ayant dû retourner vivre chez sa mère, non loin d’Ostende.

Ces lettres sont touchantes. On y parle énormément de peinture, de Van Gogh, de Gauguin, de la vie à Paris et de la vie en Bretagne, dans le petit village du Pouldu. C’est bien écrit, émouvant surtout lors de l’annonce du décès de Van Gogh. Et on est tellement emballé par les personnages qu’on en oublie que Tobias, Hugo et Hazel sont des personnages fictifs.

Il y a là une véritable réflexion sur la création artistique et le sens de la vie. Anne Percin a effectué un travail de fourmi pour recréer cet univers si particulier. Un roman très agréable, qui se lit vite et qui mériterait une édition avec les reproductions des tableaux (mais quand on sait les prix demandés par les musées…)

En tout cas, un très bon moment de lecture. Merci Anne Percin !

 

Les singuliers d’Anne Percin
Éditions du Rouergue, 2014
9782812606786
352p., 22€

Un article de Clarice Darling.


Le Bonheur national brut, de François Roux

Signé Bookfalo Kill

Je l’annonçais en présentant sa rentrée il y a quelques semaines : Albin Michel pourrait se targuer d’avoir imposé un genre en soi dans sa production, celui de la grande fresque, du pavé populaire et de qualité, à fort potentiel commercial mais d’une sincérité littéraire irréprochable, choisissant un moment d’Histoire défini pour y camper des personnages inoubliables, avec un souci romanesque propre à enchanter une très grande variété de lecteurs. (Ouf, oui, tout ça !)
Dans ce registre, il y a eu Jean-Michel Guenassia, avec le Club des incorrigibles optimistes et la Vie rêvée d’Ernesto G., Nicolas d’Estienne d’Orves et ses Fidélités successives ; et puis, bien sûr, Au revoir là-haut de Pierre Lemaitre, lauréat l’année dernière d’un prix Goncourt très mérité.

Roux - Le Bonheur national brutCette année, voici donc venir François Roux et son Bonheur national brut. Le cadre historique ? La France des trente dernières années, de l’élection de François Mitterrand en 1981 à celle de François Hollande en 2012. Les personnages ? Quatre garçons, quatre amis âgés de 18 ans lorsque débute le récit, fraîchement titulaires d’un baccalauréat décroché dans la petite ville bretonne où ils ont grandi, et parvenus à l’heure des choix décisifs pour la suite de leur vie.
Il y a Rodolphe, le féru de politique, socialiste de cœur autant que pour faire enrager son père communiste ; Tanguy, promis au commerce ; Benoît, le lent rêveur, qui considère le monde à travers le viseur de son appareil-photo ; et Paul, un peu velléitaire, amoureux de cinéma, embarrassé de son homosexualité que l’époque n’incite guère à exposer, souffrant sous le joug d’un père autoritaire qui ne le voit pas faire autre chose que des études de médecine, en dépit de ses résultats scolaires médiocres, afin de reprendre un jour son cabinet.

Avec un art consommé du roman choral, François Roux expose à tour de rôle les premiers pas dans la vie d’adulte de ses héros, les suivant dans la première moitié du roman jusqu’en 1984, avant de les retrouver à partir de 2009 pour la deuxième partie. Évitant de la sorte de tomber dans le piège trop démonstratif du didactisme, par cette ellipse vertigineuse le romancier confronte directement ses personnages à leurs rêves, à leurs ambitions, à leurs réussites comme à leurs échecs.
Il y a quelque chose de très anglo-saxon dans l’efficacité évidente de cette construction, tout comme dans le style, limpide, et dans l’art d’élaborer les personnages, aussi bien les principaux (dont les femmes gravitant autour des quatre héros, très attachantes et réussies également) que les nombreux secondaires. On pense à Jonathan Coe, par exemple, grand maître britannique de la fresque humaine et critique sur les décennies récentes de son pays. Le sens de la dérision, l’ironie so british en moins chez François Roux, quoique le Bonheur national brut ne manque pas d’humour à l’occasion.

Grâce aux archétypes qu’incarnent ses héros, Roux balaie un grand nombre de sujets de société ayant marqué la France durant ces trente dernières années : dérives de la politique, omniprésence dévorante de la communication, érosion impitoyable du maillage industriel national, cruauté glaciale du management moderne, affirmation de la cause homosexuelle dans la tourmente des années sida… Autant de sujets plutôt sombres, imposés par l’époque, mais que le romancier rend attrayants, justes, passionnants, grâce à l’humanité de ses personnages auxquels ils portent une tendresse palpable, à l’intelligence et à la variété des situations romanesques.

Le résultat, vous l’aurez compris, est imparable. Ce superbe roman d’apprentissage se dévore avec plaisir, on s’y reconnaît souvent, on vibre, on s’émeut, on s’indigne, on se souvient, et on s’étonne d’en avoir déjà achevé les 680 pages. A tel point que, pour une fois, on en redemanderait presque !

Le Bonheur national brut, de François Roux
  Éditions Albin Michel, 2014
ISBN 978-2-226-25973-8
679 p., 22,90€


Terminus Belz, d’Emmanuel Grand

Signé Bookfalo Kill

Après avoir fui clandestinement son Ukraine natale, Marko Voronine arrive par hasard sur l’île de Belz, au large de Lorient. Joël Caradec, patron de pêche local, l’embauche sur son chalutier, ce qui ne plaît pas à tout de monde sur ce petit bout de terre où le métier se fait de plus en plus dur et rare.
Bien que refroidi par cet accueil hostile, Marko a cependant d’autres soucis. La Mafia roumaine est à ses trousses, et de vieilles superstitions se réveillent bientôt à Belz lorsque l’Ankou, sinistre spectre breton, commence à se manifester par des signes morbides qui ne trompent pas. D’ailleurs, la mort ne tarde pas à frapper…

Grand - Terminus BelzAu rayon des premiers romans policiers qui pointent le bout de leur nez en ce début 2014, Terminus Belz est sans doute, pour le moment, le plus intéressant et le plus original. Emmanuel Grand se distingue ainsi grâce à ce polar qui mêle plusieurs genres avec une aisance déconcertante : poursuite et traque, suspense, roman d’atmosphère ET roman de mafia, huis clos insulaire, une pincée de fantastique parfaitement dosée (allergiques à l’étrange en littérature, ne passez pas votre chemin, on n’est pas chez Stephen King non plus)… Tout s’emboîte  et se complète sans donner une impression de trop-plein (péché mignon de beaucoup d’auteurs de premiers romans), pour donner à ce thriller maritime une allure unique, au coup de patte singulier.

Preuve de sa richesse, Terminus Belz ne se contente pas de jouer avec les nerfs de ses lecteurs, en bon polar qu’il est (également). Il fournit de belles réflexions sur les superstitions et les croyances – pas seulement les légendes locales, mais aussi la religion.
Puis Emmanuel Grand nous invite à bord des chalutiers avec une familiarité et une précision documentaire qui nous permettent de côtoyer un peu la rudesse et l’exigence du métier de pêcheur, d’une manière d’autant plus juste que Marko, son héros, n’a pas le pied marin. Il nous plonge dans ce monde d’hommes où les femmes tiennent leur place, à distance mais présentes, en retrait mais émouvantes. Si les personnages féminins sont peu nombreux dans le roman, ils apportent un contrepoint bienvenu à un univers rendu brutal par l’intransigeance de la mer, les difficultés économiques et, pour certains, les excès alcooliques.

Bref, Terminus Belz, c’est du tout bon, et Emmanuel Grand, une révélation. Vous êtes prévenus, votre billet pour le prochain bateau au départ de Lorient est dans toutes les bonnes librairies !

Terminus Belz, d’Emmanuel Grand
Éditions Liana Levi, 2014
ISBN 978-2-86746-706-6
365 p., 19€


Les oubliés de la lande, de Fabienne Juhel

Signé Bookfalo Kill

Perdu au milieu d’une lande bretonne, un village se fait oublier de tous, et surtout de la mort depuis des décennies – littéralement : la trentaine de personnes qui y réside n’est jamais malade et ne vieillit pas. Aucun n’est arrivé là par hasard, tous ont une raison d’y vivre, bonne ou moins bonne. Chacun profite du secret du village pour y garder ses propres secrets.
Jusqu’au jour où Tom, le seul enfant de la communauté, trouve le cadavre d’un vieil homme aux portes du village. Une découverte qui va bouleverser l’équilibre fragile du « No Death’s Land » et lever le voile sur de terribles vérités…

Voilà un roman dont j’ai tourné la dernière page avec un sentiment mitigé. Fabienne Juhel continue à creuser la veine onirique du conte fantastique où elle a déjà acquis un large public de fidèles au fil de ses précédents livres. Un parti pris qu’il faut accepter entièrement pour entrer dans son univers, ce qui ne m’a pas posé de problème particulier – sauf quand l’auteur tente de justifier l’existence de ce bout de terre épargné par la mort, avec de vagues hypothèses ou des explications vaseuses dont on se moque.
En revanche, j’ai parfois achoppé sur la naïveté qui menace toujours d’accompagner ce genre romanesque si particulier, et à laquelle Juhel n’échappe malheureusement pas de temps à autre. Une naïveté teintée de mièvrerie dans certaines métaphores (« le soleil était une grosse pomme d’amour ; il saignait. » (p.69)), ou dans un style plombé par moments de lourdeurs et de répétitions qui créent des longueurs inutiles.

A côté de cela, la romancière offre une histoire originale, bien menée jusqu’à une fin qui ne recule pas devant la noirceur. L’atmosphère de la lande oubliée est prenante dès les premières pages. Les descriptions sont souvent riches et prégnantes. Quant aux personnages, ils avancent tous dans l’histoire avec un vécu et un caractère qui donnent envie de les accompagner tout le long du chemin.
Enfin et surtout, Juhel livre une réflexion passionnante et personnelle sur l’angoisse de la mort, le rêve très humain de l’immortalité et ses conséquences. C’est le fond de son roman, et c’est là qu’elle montre son meilleur jour.

Dommage qu’elle ne maîtrise pas tout à fait la mécanique du polar avec laquelle elle tente de tendre son récit jusqu’aux révélations finales. Trop hésitante, par souci sans doute de faire évoluer ses personnages de manière régulière au fil de l’histoire, elle révèle trop tôt des éléments de mystère et affaiblit un suspense qui aurait pu donner une puissance supplémentaire au roman.

Je reste donc un peu déçu par cette première incursion dans l’oeuvre de Fabienne Juhel. Peut-être n’était-ce pas la bonne clef d’entrée ? La véritable singularité de l’auteur me donne envie de retenter l’aventure à l’occasion. Si vous avez des conseils à me donner, je prends !

Les oubliés de la lande, de Fabienne Juhel
Éditions du Rouergue, collection la Brune, 2012
ISBN  978-2-8126-0386-0
283 p., 21€

Certains aiment sans condition Les oubliés de la lande : 20 minutes, Le salon littéraire, Petites lectures entre amis


Spiral, de Paul Halter

Signé Bookfalo Kill

Au lieu du stage de voile qu’elle attendait avec impatience, Mélanie, seize ans, se voit offrir de drôles de vacances d’été : quinze jours dans le manoir perdu en pleine lande bretonne de son oncle Jerry, un homme fantasque dont elle garde d’inquiétants souvenirs d’enfance – liés surtout à la tour sinistre qui flanque la bâtisse, et au sommet de laquelle elle avait dormi, fillette, avec pour seuls compagnons les craquements sinistres de la vieille demeure et le hurlement du vent…
Arrivée sur place, privée de réseau téléphonique et de connexion Internet, la jeune fille envoie, jour après jour, des lettres à son petit ami Quentin, afin de lui raconter son séjour. Et ce dernier, avec les étranges visiteurs de l’oncle Jerry et l’ombre menaçante d’un étrangleur sévissant dans les environs, n’a rien d’idyllique…

Ah ! Ca fait plaisir de relire un bon vieux Club des Cinq !!!
…Non, bon, d’accord, pas de chien Dagobert dans ce roman, ni de héros prénommés Claude, François, Mick et Annie. Quentin et Mélanie sont des jeunes gens d’aujourd’hui, pour qui la survie passe par leur ordinateur et surtout leur téléphone portable. Pourtant, par son style vieillot et ses références – manoir maudit, héros intrépides et seconds rôles plus archétypaux tu meurs, crime mystérieux en chambre close -, Paul Halter joue plus dans la cour d’Enid Blyton ou Georges Chaulet que dans celle de Jean-Claude Mourlevat ou J.K. Rowling. D’ailleurs, priver ses personnages de leurs moyens de communication modernes pour les obliger à s’écrire et à se lire (mon Dieu, quelle horreur !) participe sans aucun doute de ce parti pris, même s’il ne faut y voir aucun message moralisateur.

C’est mignon, suranné, plein de bons sentiments et d’une naïveté confondante, sans doute assumée si j’en juge par la référence au Cluedo. L’esprit de ce jeu aussi mythique que gentillet résonne en effet franchement sous les hauts plafonds du manoir de l’oncle Jerry. D’ailleurs, il y a même un colonel ! Même s’il ne s’appelle pas Moutarde…
Si l’on ajoute la présence d’un autre personnage du nom de Robert (dit Bill) Morane, référence à peine masquée à un autre héros désuet des années de jeunesse de l’auteur, Bob Morane, on sent que Paul Halter a avant tout voulu s’amuser et se faire plaisir, sans chercher à révolutionner le genre.

Mais après tout, pourquoi pas ? Je pinaille, il n’empêche que Spiral se lit facilement. Et je suis bien obligé de reconnaître que je n’ai plus dix ans, et que je ne sais sans doute plus ce que je pourrais aimer lire si j’avais cet âge désormais lointain… Au moins, voilà un roman policier à la naphtaline qui contentera les grands-mères en quête de lectures respectables pour leurs petits-enfants (au diable, les vampires, sorciers et chats qui parlent !!!) : gentillet, qui ne fait pas trop peur et se termine bien.

On se demandera juste s’il est à sa place au sein de la nouvelle collection Thriller des éditions Rageot, car on est plus près de se servir une tasse de thé, les pieds au chaud dans ses pantoufles, que d’avoir la sueur au front et le palpitant à 180 pulsations minute… Mais là encore, je pinaille !

A partir de 10 ans.

Spiral, de Paul Halter
Éditions Rageot, collection Thriller, 2012
ISBN 978-2-7002-3618-7
234 p., 9,90€