Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

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Cauchemars !, de Jason Segel & Kirsten Miller

Signé Bookfalo Kill

Quand on lit énormément de livres (et donc pas toujours des merveilles, pour le dire poliment), comme c’est mon cas, et quand on écrit des chroniques sur un blog depuis un paquet d’années, on peine parfois à faire preuve de l’enthousiasme presque naïf qui nous permettait de nous extasier avec une sincérité communicative sur des bouquins qu’aujourd’hui on snoberait probablement – à tort ou à raison, ce n’est pas la question.
Être lecteur professionnel, c’est un peu oublier la magie qui préside au fait d’ouvrir un livre à la première page et à se laisser totalement emporter par son univers. C’est connaître tous les trucs et techniques de la prestidigitation, et laisser s’effriter l’innocence enfantine devant l’éblouissement de l’impossible.

Et puis, de temps en temps, un roman vient vous claquer une bonne cure de jouvence. Blam ! Un uppercut joyeux qui vous rend vos culottes courtes, vous jette à plat ventre sur votre lit pendant des heures, le menton coincé dans les mains, oubliant tout à fait que le temps autour de vous s’écoule. Vous revoilà prisonnier des pages, des images plein les yeux, vivant une de ces grandes aventures par procuration que jamais la vraie vie ne pourra vous offrir ; ouvrant en grand les portes de l’espoir, du courage, de l’amitié, de la peur, faisant battre le cœur et craindre le pire pour en cueillir le meilleur.

DG_couv cauchemars.inddC’est exactement ce que je viens de vivre avec Cauchemars !, de Jason Segel et Kirsten Miller. Je le précise tout de suite, je ne sous-entends pas par là que c’est le chef d’œuvre de l’année, ni même un grand roman – en fait on s’en fout. En revanche, je constate à nouveau que c’est en littérature jeunesse que je retrouve le plus souvent ces sensations primitives qui me manquent si souvent. Déduisez-en ce que vous voulez de mon avancement mental, hein…
Quoi qu’il en soit, j’ai adoré me plonger dans le monde imaginé par les deux auteurs, que je jalouse d’ailleurs énormément pour cette idée géniale qu’ils développent ici : imaginez qu’il existe un Royaume des Ténèbres dans lequel s’ébattent joyeusement tous les cauchemars de l’humanité. Les sorcières côtoient les clowns maléfiques, les écureuils ou les asticots géants, les forêts ténébreuses, les cabanes hantées ou les pièces totalement noires dans lesquelles rôdent des silhouettes effroyables… C’est dans ce monde que vos mauvais rêves vous emmènent, avant de vous relâcher lorsque vous vous réveillez en sursaut, trempé de sueur et le cœur battant à tout rompre dans votre poitrine.

Segel & Miller - Cauchemars3Imaginez encore que certaines personnes ont le pouvoir de passer tout entier de notre monde au Royaume des Ténèbres. Tout entier, c’est-à-dire physiquement, pas juste pendant leur sommeil. C’est exactement ce qui va arriver à Charlie, un gamin de douze ans pourtant tout ce qu’il y a de plus normal jusqu’alors ; mais un cauchemar récurrent, dans lequel une sorcière et son ignoble chat menacent chaque nuit de venir dans sa maison pour le dévorer, finit par tellement l’empêcher de dormir que son humeur s’en ressent et le rend profondément irascible, y compris avec son père et son petit frère Jack – et surtout avec sa belle-mère Charlotte, cette horrible marâtre qui a osé remplacer dans son foyer sa mère décédée trois ans plus tôt.
Alors, quand la sorcière profite de l’ouverture fortuite d’un portail entre le monde réel et le Royaume des Ténèbres pour venir kidnapper Jack, Charlie n’hésite pas une seconde et se lance à sa poursuite, pénétrant au plus profond du monde des cauchemars avant de partir affronter le sien, celui qui lui pourrit la vie et met en péril non seulement son équilibre, mais aussi celui du monde tout entier. Car Charlie est vraiment, vraiment très spécial…

Avec beaucoup d’humour, un art consommé du suspense et une maîtrise parfaite du récit, Jason Segel et Kirsten Miller s’en viennent chasser sur les terres du Stephen King de Ça. Ils le font à leur manière, sans effets gores ni scènes traumatisantes (rien de terrifiant dans ce roman destiné à de jeunes lecteurs à partir de 11 ans), en développant un imaginaire foisonnant et en exploitant à merveille l’idée centrale du livre, ce Royaume des Ténèbres où coexistent tous les cauchemars du monde. Ils s’appuient surtout sur des personnages formidables, Charlie en premier lieu mais aussi son petit groupe d’amis, tous épatants, qui viennent bientôt l’aider à mener sa quête tout en affrontant avec courage leurs propres failles.
Le message du livre n’est pas neuf – on est plus fort à plusieurs, et il vaut mieux affronter ses peurs les plus intimes plutôt que de les fuir sans cesse, sous peine de ne pas pouvoir vivre -, mais les deux auteurs le déroulent en finesse, avec ce qu’il faut d’émotion et beaucoup de drôlerie.

Jouant de références bien maîtrisées et d’un récit parfaitement fluide, Cauchemars ! s’avère aussi efficace que les premiers Harry Potter, en imposant son univers en toute évidence. Si cette histoire s’achève entièrement, la porte est ouverte pour une suite (annoncée d’ailleurs à la fin du livre), et j’aime autant vous dire que j’ai hâte d’en refranchir le seuil aux côtés de Charlie et ses amis. Parce que ça faisait longtemps que je ne m’étais pas oublié à ce point dans un bouquin, et que ça fait un bien fou !

Cauchemars !, de Jason Segel & Kirsten Miller
(Nightmares !, traduit de l’américain par Marion Roman)
Éditions Bayard, 2017
ISBN 978-2-7470-6184-1
345 p., 15,90€


Rufus le fantôme, de Chrysostome Gourio

Signé Bookfalo Kill

Jeune fantôme de 526 ans (si, je vous assure, pour un fantôme c’est très jeune), Rufus mène une vie paisible dans son petit cimetière. Il va à l’école où il suit des cours de hurlements ou de secouage de chaînes, s’amuse avec son copain zombie Octave… mais surtout, surtout, il rêve de son avenir. Car dans son cimetière habite également Melchior – la Mort, oui oui, la Mort en personne, avec sa grande cape et sa faux ! Et Rufus, en dépit de la ferme opposition de ses parents qui attendent autre chose de lui, n’a plus désormais qu’une seule ambition professionnelle : devenir la Mort lui aussi.
Alors, quand Melchior exprime son mécontentement face aux nouvelles méthodes de travail et de rentabilité imposées par la direction de la multinationale « LA MORT INC. », Rufus a l’idée du siècle : encourager Melchior et les autres Morts du monde entier à faire grève…

Vous avez un enfant de 9-10 ans dans votre entourage ? Ou vous vous sentez l’âme d’un enfant de 9-10 ans ? N’hésitez plus, procurez-vous de toute urgence ce très très chouette roman de Chrysostome Gourio, son premier pour la jeunesse après quelques polars déjà pas piqués des hannetons. Comme le suggère le résumé ci-dessus, voilà une histoire très originale, joliment fantastique mais pas horrifique (rien de traumatisant pour les chères têtes blondes), extrêmement prenante et bien menée, ainsi qu’intelligemment engagée.

Car, oui, sous prétexte de s’amuser – et on s’amuse beaucoup avec Rufus le fantôme, j’y reviens dans un instant -, Chrysostome Gourio introduit en finesse les concepts de grève, de lutte sociale et d’oppression du travail capitaliste. De quoi faire réfléchir les enfants mine de rien, et de les éclairer (sans les aveugler) sur le monde dans lequel ils grandissent. Un monde qu’ils pourraient contribuer à changer, pourquoi pas… On a le droit de rêver, et surtout de tout faire pour éduquer au mieux ceux qui nous succèderont dans quelques années.

Pour faire passer un sujet aussi ambitieux pour de jeunes lecteurs, tout a été mis en œuvre avec brio, et donc avec beaucoup d’humour. Rufus le fantôme fourmille d’idées rigolotes, à commencer par des bonus intercalés entre les chapitres, où l’on peut apprendre à fabriquer un déguisement de fantôme, confectionner des muffins au cœur de lombric ou entreprendre de dresser une liste de revendications à transmettre aux parents – en plus de nombreuses activités amusantes, des dessins, des jeux…
Le ton de Chrysostome Gourio fait aussi merveille, émaillé de nombreux jeux de mots hilarants et de dialogues tournés à la perfection ; auquel s’ajoute un jeu très dynamique sur les polices de caractère, histoire de casser l’aspect trop sérieux des livres habituels – on n’est pas là pour s’ennuyer non plus, hein ! Les personnages sont parfaitement campés, attachants, et on ne peut qu’espérer les retrouver très vite, parce qu’ils ont encore beaucoup de belles aventures à nous faire vivre, c’est certain.
Mené à un rythme d’enfer (forcément), Rufus le fantôme est en outre illustré avec grand talent par Églantine Ceulemans, dont le dessin pétillant et vivant – c’est un comble – anime le joli petit monde de Rufus.

Bref, ce roman est une vraie pépite de chez Pépix, la collection toujours inspirée des éditions Sarbacane. Hautement recommandé, vous l’aurez compris !

Rufus le fantôme, de Chrysostome Gourio
(illustrations : Eglantine Ceulemans)

Éditions Sarbacane, coll. Pépix, 2017
ISBN 978-2-84865-952-7
210 p., 10,90€


Adam et Thomas d’Aharon Appelfeld

adam et thomasC’est l’histoire d’un petit garçon philosophe et débrouillard, Adam. Sa mère va le cacher dans la forêt qu’il connaît par coeur. La guerre fait rage dehors, les Nazis traquent les Juifs. Adam restera sagement caché jusqu’à ce que sa mère revienne le chercher. Et elle reviendra, ça, il en est sûr.
Thomas est le petit rondouillard premier de la classe. Pour échapper aux rafles, sa mère le dépose à la lisière de la forêt, en lui donnant pour ordre de se cacher le plus loin possible. Elle reviendra le chercher demain.

Adam et Thomas vont se rencontrer dans ce bois, ils vont attendre une nuit, puis deux, puis un mois, puis plusieurs. Jusqu’à ce que la guerre s’arrête. Cette histoire, c’est l’histoire vraie de centaines de Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. Traqués, affamés, certains d’entre eux survivront plusieurs années dans les forêts, se terrant dans des trous, mangeant ce qu’ils peuvent. C’est l’histoire de l’auteur, Aharon Appelfed.

Jusqu’ici, en ce qui concerne le fond du roman, tout va bien. Mais alors la forme…

C’est le premier roman jeunesse d’Aharon Appelfeld. L’intention est louable, mais j’ai vraiment eu l’impression qu’il s’adressait à des demeurés. C’est niais, dégoulinant de bons sentiments, de :
« Tu connais mieux la forêt que moi. »
« Peut-être parce que la forêt a plus à offrir qu’un homme. »
ou encore
« Toi, tu ressens Dieu? » 
« Quand je suis avec mes grands-parents oui. »
« Mais toi, tout seul, tu ressens sa présence? »
« J’ai l’impression qu’Il plane au dessus de moi. »

Rassurez-vous, le happy-end est de rigueur dans ce roman d’une fadaise sans nom, même le bon toutou échappe aux Nazis et grimpe aux arbres pour se réfugier dans la cabane improvisée. Ouf!
Seul point (très) positif du roman, les magnifiques illustrations de Philippe Dumas.

L’école des loisirs indique qu’Adam et Thomas est fait pour les 12 à 16 ans, je dirai plutôt pour les 8-12 ans bons lecteurs. Mais sincèrement, c’est long, ennuyeux, répétitif et d’un prosélytisme jamais vu pour ma part, dans un roman jeunesse à caractère non religieux. Une grosse déception!

Adam et Thomas d’Aharon Appelfeld
Editions Ecole des Loisirs, 2014
9782211217309
151 p., 15€

Un article de Clarice Darling


Qui a mis des cheveux sur ma brosse à dents ?, de Jerry Spinelli

Signé Bookfalo Kill

Dans la famille Tofer, je demande le frère et la soeur. Le premier, Greg, entre en troisième ; il a passé l’été à faire un régime drastique, de la musculation et à s’entretenir comme jamais pour se présenter à la rentrée en véritable canon. Objectif : séduire enfin Jennifer Wade, dont il est follement amoureux.
La seconde, Megin, est en cinquième ; elle aime passer du temps avec sa meilleure amie Sue Ann (sauf quand celle-ci fait une fixette sur une nouvelle qui arrive de Californie), est amoureuse du hockey sur glace et récupère en douce des donuts dans sa boutique préférée pour les offrir à une vieille dame qu’elle voit en cachette dans sa maison de retraite.
Ah oui, petit détail : Greg et Megin se détestent. Vraiment. Au point de prendre leur petit frère en otage, de se balancer des donuts à la figure ou de glisser un cafard dans les affaires de l’autre en sachant qu’il est phobique. En fait non, ils ne se détestent pas, ils se haïssent, au grand désarroi de leurs parents impuissants. Mais jusqu’où cette guerre peut-elle les mener ?

Spinelli - Qui a mis des cheveux sur ma brosse à dentsVoici encore un roman jeunesse qui ne sombre pas dans l’angélisme ! Ainsi qu’un livre qui aidera peut-être certains parents dépassés par les disputes incessantes de leurs enfants. Dans sa description des rapports explosifs entre Greg et Megin, Jerry Spinelli se montre effectivement intraitable, dépeignant ses héros à tour de rôle avec le même réalisme vachard. S’ils se montrent souvent humains, drôles, fragiles, chaleureux, amicaux avec les autres, dès qu’ils sont confrontés l’un à l’autre, les deux adolescents sont sans limite dans la méchanceté. Au point d’en devenir parfois détestables, y compris pour le lecteur !

Au-delà de ce sujet extrêmement bien traité par le romancier, Qui a mis des cheveux… raconte joliment les années collège, avec ses amitiés puissantes, ses jalousies, ses passions. Il saisit fort bien les préoccupations des deux héros en fonction de leur âge : Greg, véritable ado, obnubilé par son corps qui mute et à la recherche du mode d’emploi des filles ; et Megin, à peine préado, tiraillée entre son ébullition intérieure et ses instincts de petite fille, entre les câlins à la peluche de sa meilleure amie (ou à sa crosse de hockey) et son envie de grandir. Un double portrait équilibré que permet la construction du roman, en donnant en alternance la parole aux deux héros à chaque chapitre.

Qui a mis des cheveux sur ma brosse à dents ? est donc un roman très réussi sur les guerres fratricides, parfois cruel mais aussi souvent drôle (grâce aux personnages des parents, surtout du père, assez irrésistible quand il s’y met), en tout cas plein de finesse, d’intelligence et, au final, de tendresse jamais nunuche. De quoi refermer le livre le coeur serré d’une émotion sobre mais sincère, et donner à réfléchir aux jeunes lecteurs qui, parfois, s’agacent de leurs frères et sœurs sans trop savoir pourquoi.

A partir de 12 ans.

Qui a mis des cheveux sur ma brosse à dents ?, de Jerry Spinelli
Traduit de l’américain par Laura Brimo
Éditions École des Loisirs, coll. Médium, 2013
ISBN  978-2-211-20112-4
277 p., 11,50€


Le coeur des louves de Stéphane Servant

louvesJe viens à peine de refermer les pages de ce roman. Quel bouquin! Je ne sais même pas par où commencer pour vous vanter les mérites de ce livre.

Célia vit avec sa mère, Catherine, écrivain reconnue et renommée, femme volage et égocentrique. Pour terminer l’écriture de son dernier roman, Catherine décide de partir dans les montagnes, là où elle a grandit. Célia et sa mère s’installent alors dans la maison de Tina, la grand-mère de Célia, décédée quelques années plus tôt.

Tina avait une réputation sulfureuse, à la frontière entre folle et putain. Et même si elle n’est plus de ce monde, les villageois ne parlent pas à Célia et sa mère. Seule Alice, une amie d’enfance de Célia, renoue le lien distendu. Mais bientôt, plus rien ne sera comment avant.

Ce livre est formidablement bien écrit. Sombre, mais lumineux. Cependant, une question me revient sans cesse à propos de cet ouvrage. Pourquoi l’avoir publié en roman jeunesse? Parce que l’héroïne est une ado? Ca me paraît un peu « light » comme argument. Car le fond du roman est, comment dire, noir. Très noir. Inceste, description crue de l’acte sexuel, enfant battu, je vous passe les détails. Mais je tiens à vous rassurer, si le livre est dur, il n’en est pas moins fabuleux. Une fresque familiale sur trois générations où s’imbrique un secret qui remonte à des années et va conditionner le futur de chacun des membres du village. 

Un roman fort, à l’écriture poétique et poignante, où on se passionne pour l’histoire de ce village et de ces trois femmes, perdues dans les montagnes de leurs vies. 

Le coeur des louves de Stéphane Servant
Editions du Rouergue, 2013
9782812605581
542p., 17€50

Un article de Clarice Darling.


3000 façons de dire je t’aime de Marie-Aude Murail

3000faconsCela faisait longtemps que je n’avais pas lu un roman jeunesse et j’ai été scotchée par l’approche de Marie-Aude Murail. Bastien, Chloé et Neville sont scolarisés dans un collège d’une petite ville de province. Tous les trois se sont inscrits à l’atelier théâtre, mais ils ne sont pas dans les mêmes classes et ne s’adressent qu’à peine la parole. Une fois le bac en poche, ils se retrouvent dans l’atelier théâtral de Monsieur Jeanson, un soir par semaine après les cours à la fac. C’est à partir de ce moment précis que les trois comparses se redécouvrent et deviennent amis. 

Monsieur Jeanson, vieil homme grincheux mais au coeur tendre, va les conduire tous les trois vers le concours du Conservatoire de Paris. Y arriveront-ils? Leur amitié survivra-t-elle à la compétition féroce qu’ils devront livrer contre eux-mêmes? 

Marie-Aude Murail aborde sans complexe des sujets délicats avec une simplicité désarmante. L’incompréhension des parents, la misère financière, la bisexualité, l’alcool sont traités en surface mais arrivent à point nommé dans ce roman touchant. Le théâtre est le fil conducteur de ce roman et l’auteur émaille le livre de citations et d’extraits empruntés aux plus grands. Mais la raison d’être de cet ouvrage, c’est la découverte de soi, le passage de l’ado à l’adulte qui n’est pas chose aisée, le besoin éperdu d’être entouré d’amis pour passer plus facilement ce cap, que dis-je, cette péninsule!

3000 façons de dire je t’aime de Marie-Aude Murail
Editions Ecole des Loisirs, 2013
9782211212014
263p., 16€

Un article de Clarice Darling.


Plus jamais sans elle, de Mikaël Ollivier

Signé Bookfalo Kill

Lorsque son père lui demande ce qu’il veut pour ses dix-huit ans, Alan répond spontanément : « ma mère ». Sa mère, cette femme qu’il n’a jamais connu, dont il ne sait rien, secret le mieux gardé de son père Mathias. Par amour pour son fils, celui-ci accepte de lui laisser la chance de lever lui-même le voile sur ce secret et lui offre un billet pour Londres, où vit Ellen.
Ne sachant rien d’elle, Alan ne s’attendait à rien de précis au sujet de sa mère. Mais il n’imaginait sûrement pas qu’avec elle, il se retrouverait traqué par une armée de tueurs furieux au fin fond de la Bulgarie, tout ça parce qu’elle exerçait un métier mystérieux, fait de poursuites, de violence et de sombres complots…

Très bon auteur de polars psychologiques pour adultes, Mikaël Ollivier excelle aussi dans les romans pour la jeunesse. Le voici qui associe ses deux casquettes dans un thriller intimiste pour ados tout simplement formidable, sans doute l’une de ses plus belles oeuvres.
Plus jamais sans elle est un « page-turner » d’une efficacité redoutable : chapitres courts, action échevelée, suspense sans cesse renouvelée, rebondissements bien trouvés, seconds rôles bien campés, méchants redoutables, héros pleins de ressources sans tomber dans la caricature de James Bond… Jamais Ollivier n’a été aussi implacable dans ce registre.
 L’alternance de narrateur à chaque chapitre – un coup Alan, un coup Ellen – y est aussi pour beaucoup, nous faisant vivre les mêmes actions de deux points de vue différents, parfois opposés mais toujours complémentaires.

C’est aussi grâce à cette alternance que Mikaël Ollivier développe au plus juste la psychologie de ses personnages principaux, et parvient à assurer l’équilibre entre action et profondeur qui distingue les bons thrillers des moyens aussitôt lus aussitôt oubliés. Sans cela, cette histoire de retrouvailles entre un fils et sa mère aurait sans doute été banale. Là, chaque moment partagé, que ce soit dans la tendresse (souvent réfrénée, toujours pudique) ou dans la violence, dégage une intensité phénoménale.
En eux-mêmes, les personnages sont de toute façon remarquables, tout en restant crédibles malgré le caractère hors normes de l’histoire qui les lie : Ellen, femme libre, accro à l’adrénaline, incapable de vivre autrement que dans la tension et le mouvement ; Alan, adolescent curieux, intelligent, doté d’une grande capacité d’adaptation et d’apprentissage ; et Mathias, père étonnant, plein de ressources et d’inattendus.On y croit, on les aime, on tremble pour eux, comme s’ils étaient nos proches.

Plus jamais sans elle est donc une réussite totale, un roman captivant dès les premières lignes, impossible à lâcher jusqu’aux dernières, tout en étant émouvant et d’une grande justesse. Hautement addictif à partir de 12 ans.

Plus jamais sans elle, de Mikaël Ollivier
Éditions Seuil Jeunesse, 2012
ISBN  978-2-02-107638-7
300 p., 17€


Rue Stendhal, de Yaël Hassan

Signé Bookfalo Kill

C’est l’été. Esteban s’ennuie tout seul dans son immeuble de la rue Stendhal (Paris 20e). Son meilleur ami Théo a déménagé à Marseille et il n’a personne avec qui jouer. Mais une nouvelle famille débarque, comptant trois enfants dans ses rangs, de l’aîné Bruno à la petite Emilie en passant par la gentille peste Rosalie. Puis il y a Lola, la jolie voisine qui plaît bien à Esteban, et Idriss, son deuxième meilleur copain.
Et enfin Monsieur Faure, leur vieux voisin, aimable et savant, qui décide d’embarquer la petite bande dans un jeu de pistes au coeur du cimetière du Père-Lachaise tout proche…

Voilà une bonne idée ! Avec ce sympathique petit roman, Yaël Hassan entraîne ses héros – et ses jeunes lecteurs – dans une visite de l’histoire culturelle, historique et littéraire de la France. Au fil des étapes du jeu de pistes, Esteban et ses amis découvrent en effet quelques-unes des célébrités qui dorment d’un sommeil éternel au Père-Lachaise, et avec elles, leurs oeuvres.
Jean-Baptiste Clément (l’auteur du fameux Temps des Cerises), Colette, Jules Renard et Auguste Maquet (le « nègre » d’Alexandre Dumas) figurent parmi les élus de la romancière. Celle-ci livre quelques éléments de biographie, parfois de brefs extraits de ces écrivains ; à charge pour les enfants curieux d’imiter leurs amis de papier, et de foncer à la bibliothèque ou à la librairie la plus proche pour approfondir leur savoir tout neuf !

Une jolie balade dont l’intrigue et le style, extrêmement simples, conviendront à de jeunes lecteurs, à partir de neuf ans.

Rue Stendhal, de Yaël Hassan
Editions Casterman Junior, 2011
ISBN 978-2-203-03542-3
128 p., 7,75€


Dear George Clooney, tu veux pas épouser ma mère? de Susin Nielsen

Violette a 12 ans et elle en a ras-le-bol des adultes.

Son père est un sale type qui les a abandonnées, sa mère, sa soeur Rosie et elle pour aller vivre avec Jennica, sosie de Paris Hilton. De cette union sont nées Lola et Lucy, demi-soeurs que Violette déteste par dessus tout.
Sa mère, Ingrid, n’est plus que l’ombre d’elle-même depuis la séparation et surnage dans sa dépression pour élever ses deux filles. Cependant, elle continue de chercher l’amour et accumule les rencards avec des types tous plus nuls les uns que les autres.
Sa soeur, Rosie, 5 ans, trouve que tout est toujours formidable et adoooooore tous les nouveaux prétendants de leur mère ET ses demi-soeurs.

Un jour, on sonne à la porte. Le nouveau prétendant d’Ingrid est là. Un gros moche mal habillé qui de surcroît, s’appelle Dudley Wiener. La honte. Pour Violette, c’en est trop. Sa mère ne mérite pas un type pareil. Sa mère mérite quelqu’un de bien. Quelqu’un de beau. Quelqu’un de riche… Et cet homme-là, c’est… George Clooney!

Voici un petit roman bien ficelé où on s’attache immédiatement aux personnages. Violette n’est pas du tout cul-cul la praline, elle entre dans le monde des adultes qu’elle ne comprend pas, a peur de perdre sa famille et veut tout faire pour garder une cohésion entre sa soeur, sa mère et elle-même. Aidée de sa meilleure amie, Violette ne perd pas une minute pour enchaîner les bêtises et les remises en question. Ce roman, pour enfants bons lecteurs d’une douzaine d’années, évoque les douleurs d’un divorce, les angoisses face à une éventuelle recomposition familiale, les liens de l’amitié, les premiers émois amoureux…

Dear George Clooney, tu veux pas épouser ma mère? est un roman sympathique, drôle, attachant. Ce livre est l’occasion rêvée de faire un film pour pré-ados! Dear George Clooney, tu ne veux pas tourner dans mon film?

Dear George Clooney, tu veux pas épouser ma mère? de Susin Nelsen
éditions Hélium
ISBN 9782358510790
195 p., 13€90

Un article de Clarice Darling.


Les compagnons de la lune rouge, de Claire Mazard

Signé Bookfalo Kill

Paris, 1866. Faustine, bientôt 16 ans, est une adolescente indépendante, joyeuse et généreuse. Elle vit de liberté en vidant les poches des bourgeois, ayant découvert dans ses doigts agiles un don exceptionnel pour le larcin libertaire. Le but de sa vie : sortir Violette, sa “petite mère”, de la pauvreté.
Un homme mystérieux, qui la suit et l’observe depuis quelque temps, finit par l’aborder pour lui proposer de rejoindre une société secrète dont il fait partie. C’est le début d’un destin exceptionnel pour la jeune Faustine…

Cela faisait longtemps que je n’avais pas lu un roman pour adolescents aussi naïf. Dans le registre des bons sentiments, Claire Mazard dégomme toute la concurrence réunie et fait de l’ombre aux bons vieux dessins animés sirupeux de notre enfance. Ridiculisée, Candy ! Au moins, la romancière ne s’en cache pas, qui tente d’assumer ses tendances au gnan-gnan dans une postface sans équivoque.

Tous les clichés moutonnent donc allègrement : le patron cruel qui exploite ses employées, les gens du peuple pauvres mais dignes dans la misère, les histoires d’amour compliquées ou contrariées, les gentils très gentils et les méchants très méchants…
Sans parler de l’héroïne : intelligente, belle, habile, agile, charismatique, courageuse, dévouée, désintéressée… Plus parfaite, tu meurs. Il se trouvera sûrement de jeunes lecteurs (lectrices, surtout) en manque de romantisme pour s’identifier à elle. Au temps pour ceux, sans doute nombreux, qui apprécient les contrastes.

Tout ceci passerait peut-être si le style ne s’avérait pas aussi ingénu que le contenu. Certes, le critère a de l’importance avant tout pour le lecteur adulte que je suis. Aussi, quand je lis : “Cette fille était GE-NI-ALE” (p.8), je tique. Quand les dialogues dégoulinent de mignardise (“Les rossignols sont des promesses de bonheur, tu sais, ma fille. Mais nous sommes heureuses, déjà, ensemble, alors ce rossignol sera une promesse… de vie meilleure !” (p.96)), je grince des dents. Ah, et l’art subtil des points de suspension – bien maltraité ici…

Les lecteurs adolescents se préoccupent-ils de stylistique ? Le débat est ouvert. Pas tous, sûrement, mais certains oui. Et quand je vois le talent de certains auteurs – Timothée de Fombelle, Jean-Claude Mourlevat, Marie-Aude Murail pour ne citer que ces trois pointures de la littérature jeunesse en France –, le soin qu’ils apportent à leur écriture et le succès qu’ils rencontrent, je me dis qu’il n’y a pas de fumée sans feu.

Tiens, puisqu’on parle de Marie-Aude Murail : elle aussi a rendu hommage au roman d’aventures populaire. Elle aussi en a pris tous les ingrédients et les a mélangés à l’exemple des maîtres, de Dickens à Dumas en passant par Leroux et Hugo. Le résultat, c’est Malo de Lange (Ecole des Loisirs) : drôle, enlevé, émouvant, le tout très bien écrit. Comme quoi c’est possible.

Les Compagnons de la Lune Rouge, de Claire Mazard
Editions Oskar, 2011
ISBN 978-2-350-00712-0
346 p., 13,95€