Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

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Smile, de Roddy Doyle

Doyle - SmileVictor Forde vient de se séparer de sa compagne, Rachel Carey, le grand amour de sa vie. Il retourne vivre dans le quartier dublinois de son enfance, près de la mer, où il s’installe dans un immeuble moderne abritant essentiellement des émigrés d’Europe de l’Est. Il se force à se rendre tous les soirs dans le même pub, comme «on irait à la salle de sport ou à la messe». Il y rencontre un certain Ed Fitzpatrick, qui lui assure être un ancien camarade de classe. Il ne se souvient pas de lui mais a une sensation désagréable en sa présence, sans réussir à s’expliquer pourquoi. Ils se croisent régulièrement au pub : Ed recherche une complicité, il revient sans cesse sur leur passé d’écoliers chez les frères chrétiens.
Victor se bat avec sa mémoire et refuse de toute évidence des pans entiers de son passé. Ed Fitzpatrick, suspect, voire sinistre, agit sur lui comme un révélateur et l’oblige à affronter la réalité…

J’ai aimé ce Smile, roman sobre et touchant qui recompose tel un puzzle la mémoire éparpillée d’un de ces héros du quotidien dont l’Irlande a le secret. Car Smile est un roman furieusement irlandais. Je ne saurais pas expliquer pourquoi, mais il y a quelque chose dans la littérature irlandaise qu’on ne trouve pas ailleurs. Un sens de l’atmosphère, des paysages du pays, mais aussi des caractères qui n’appartient qu’aux auteurs de l’Île Verte et à leurs personnages.

Bon, déjà, on passe beaucoup de temps au pub. Cela semble un cliché, mais Roddy Doyle s’attache ici à montrer à quel point cette tradition de convivialité est essentielle à l’identité d’un Dublinois – ou d’une Dublinoise, car les femmes ne sont pas en reste. Le pub est un point d’ancrage, un repère fiable auquel Victor vient s’accrocher pour ne pas tout perdre définitivement. C’est de là qu’il a l’intention de reconstruire sa vie en morceaux. De là, aussi, que surgit cette sinistre incarnation de son passé qu’est Ed Fitzpatrick, mauvais génie encombrant et vulgaire qui agit en révélateur des souvenirs douloureux et des consciences torturées dont l’Irlande est tristement riche.
Smile sonde le sombre, mais pas seulement. Dans un balancement narratif de haute volée, le cœur du roman s’illumine d’une histoire d’amour pétillante et sensuelle, grâce à ce merveilleux personnage de Rachel, incarnation de la réussite féminine, du savoir-faire et de la grâce. Porte d’espoir ouverte sur l’avenir pour le héros, elle fait souffler une bouffée d’air frais salvatrice.

En nouant ensemble les brins de ses différents récits – l’enfance rugueuse de Victor, sa jeunesse éruptive, sa vie de couple miraculeuse (trop sans doute) jusqu’à sa chute et à sa tentative de relèvement -, Roddy Doyle habille son roman de couleurs ordinaires, par petites touches, pour mieux tout faire exploser au final dans un éclaboussement douloureux à la Jackson Pollock. Énigmatiques et cruelles, les dernières pages risquent de vous secouer – mais c’est une agitation salutaire, nécessaire même.
La composition de Smile est parfaite, l’engagement et la colère de l’auteur bousculent et concernent. Depuis The Commitments, The Van ou The Snapper, on connaissait Doyle peintre minutieux et tendre des tableaux humains. Avec l’âge et la maturité, le voici plus dur et plus poignant. D’autant plus juste, courageux et admirable : oui, j’ai aimé ce Smile.

Smile, de Roddy Doyle
(traduit de l’anglais (Irlande) par Christophe Mercier)
Éditions Joëlle Losfeld, 2018
ISBN 9782072758522
256 p., 19,50€

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COUP DE CŒUR : Les frères Lehman, de Stefano Massini

Les amis, lâchez tout, attachez vos ceintures et ouvrez grand les écoutilles, aujourd’hui je vais vous parler de la dinguerie absolue de la rentrée. Il en faut au moins une – l’année dernière c’était Jérusalem d’Alan Moore, cette année voici venir Les frères Lehman de Stefano Massini. 848 pages d’inventivité, d’intelligence et de virtuosité littéraire, c’est si rare que ça ne se refuse pas.

Massini - Les frères LehmanDe quoi est-il question ?
Hé bien, d’économie, de la crise des subprimes aux États-Unis en 2008…
NOOOOOON, ne partez pas !!!
Ce n’est qu’un aspect de ce livre. Un aspect incontournable, forcément, mais qui n’en est que le grand final.
En réalité, comme le titre l’indique de manière transparente, Stefano Massini s’attache à nous raconter l’histoire des frères Lehman, plus connus dans le monde aujourd’hui, y compris en France, sous le nom des Lehman Brothers. Rien à voir avec la tribu d’humoristes moustachus ayant fait les beaux jours du cinéma au XXème siècle, ni avec le duo mythique de chanteurs fictionnels ayant eux aussi connu leur heure de gloire sur grand écran en 1980.
Non, les Lehman Brothers, ce n’est pas le même genre d’humour, on va dire.

Tout commence en 1844. Un Juif allemand nommé Hayum Lehmann débarque à New York. En passant à la douane, pour mieux se faire comprendre et s’intégrer, il change son nom en Henry Lehman. Il gagne ensuite Montgomery, en Alabama, où il fonde une sorte d’épicerie générale. Un magasin minuscule, qu’il va agrandir peu à peu et transformer en entreprise florissante avec l’aide de ses frères Emanuel et Mayer, qui le rejoignent quelque temps plus tard.
Ils se spécialisent notamment dans le marché du coton, anticipent les grands changements de la vie américaine suivant le développement des chemins de fer, passent miraculeusement au travers de la Guerre de Sécession, et deviennent peu à peu un énorme établissement de conseil coté en Bourse, puis une banque qui affronte avec vaillance les soubresauts de l’Histoire – jusqu’à son effondrement spectaculaire en 2008, victime d’un système qui a perdu la tête et qu’elle a contribué à décapiter.

De 1844 à aujourd’hui, la vie des frères Lehman et de leurs successeurs est donc inextricablement liée à celle des États-Unis. C’est ce que le livre monumental de Stefano Massini nous raconte, et c’est déjà extrêmement intéressant en soi.
Mais ce qui fait des Frères Lehman un ouvrage exceptionnel, un roman hors du commun (car c’est un roman, pas un essai historique), c’est sa forme insensée. En effet, pour donner au récit le souffle épique qu’il mérite, pour en faire une odyssée des temps modernes, Massini a choisi d’écrire en vers libres. Pas de rimes, mais de fréquents retours à la ligne, des phrases courtes, la quête obsessionnelle d’un rythme atypique et marquant, appuyée par un jeu savant sur les répétitions, la litanie, la scansion.

C’est un travail ahurissant, homérique (comme il se doit quand on écrit une odyssée). Et le résultat est fabuleux. On engloutit les 848 pages du livre (qui contient d’autres surprises étonnantes) sans même s’en rendre compte. On se passionne pour ces vies hors du commun, leurs joies, leurs amours, leurs chagrins, leurs inventions, leur aplomb pour affronter l’Histoire et lui trouver des réponses héroïques quand elle s’emballe sous leurs yeux.
Pour ceux que la forme simili-poétique pourrait rebuter, ne craignez rien. C’est un atout plutôt qu’un frein. Je ne suis pas lecteur de poésie en général, c’est un genre dans lequel je peine à investir le temps et la concentration nécessaires pour l’apprécier. Mais là, c’est autre chose. Ce choix audacieux, transfiguré par la traduction sublime de Nathalie Bauer (dont il faut saluer le travail, ça n’a pas dû être simple tous les jours !), devient une tempête qui abat toutes les réticences sur son passage. Dès les premières lignes, on est emporté par le texte, sa fougue, son indiscipline, son humour aussi, et par la force inédite de ses images.

Les frères Lehman est un livre aussi rare que captivant, une somme de documentation, de réflexion et de mise en perspective historique métamorphosée en récit grandiose. Le texte le plus ambitieux de l’année, sans aucun doute. Une expérience de lecture inouïe que je vous recommande sans aucune restriction.

Les frères Lehman, de Stefano Massini
(Qualcosa sui Lehman, traduit de l’italien par Nathalie Bauer)
Éditions Globe, 2018
ISBN 978-2-211-23513-6
848 p., 24€

La Somme de nos folies, de Shih-Li Kow

LaSolutionEsquimauAWÀ Lubok Sayong, petite ville au nord de Kuala Lumpur, tout est indéniablement unique. Jusqu’à la topographie, une cuvette entre deux rivières et trois lacs, qui lui vaut chaque année une inondation et son lot d’histoires mémorables.
Cette année-là, exceptionnelle entre toutes, l’impétueuse Beevi décide de rendre enfin la liberté à son poisson qui désespère dans un aquarium trop petit, d’adopter Mary Anne, débarquée sans crier gare de son orphelinat où toutes les filles s’appellent Mary quelque chose, et d’embaucher l’extravagante Miss Boonsidik pour l’aider à tenir la grande demeure à tourelles de feu son père, reconvertie en bed & breakfast…

Si Jean-Pierre Jeunet était un écrivain malaisien, il s’appellerait peut-être Shih-Li Kow. (Notez que les deux ont un prénom composé – en admettant que Shih-Li soit un prénom, ce dont je suis loin d’être sûr. Bref. Et de toute façon, Shih-li n’est sûrement pas la version malaise de Jean-Pierre, puisque Shih-Li Kow est une femme.)
Donc, où en étais-je ?
Ah oui, Jean-Pierre Jeunet.

Bon, les analogies et les comparaisons, on sait ce que ça vaut – c’est-à-dire, le plus souvent, pas grand-chose en-dehors de ce qui germe dans la tête de celui qui les produit. Toujours est-il qu’en Shih-Li Kow, j’ai retrouvé quelque chose de la poésie décalée du réalisateur français, de son goût pour les petits détails insignifiants qui prennent un sens extraordinaire quand on les place sous une loupe déformante scrutée par un œil aguerri. Des personnages fantasques aussi, un sens de la fantaisie et des situations cocasses, des anecdotes fulgurantes, un univers singulier et haut en couleurs. Et beaucoup, beaucoup de tendresse.

La Somme de nos folies – très beau titre – est un roman délicieux, qui nous permet d’explorer des paysages rarement arpentés en traduction française. Je ne crois pas me tromper en affirmant qu’il s’agit du premier roman malais que je lis. Et le voyage vaut le détour, sous la plume vive, souvent ironique, de Shih-Li Kow. Elle dépeint des caractères voués à la nonchalance ou à l’excès, saisit en quelques traits des décors pour nous inhabituels et donc passionnants à découvrir. Elle exprime aussi une Malaisie multiculturelle, tiraillée entre tradition et modernité, sous pression chinoise, et de plus en plus arpentée par des touristes en mal d’exotisme à bon marché.
L’alternance dans la narration de deux voix radicalement différentes – celle du vieux Auyong et celle de la petite Mary Anne – apporte en outre une variété de points de vue qui multiplient d’autant les éclairages et les interprétations. Le stratagème est éprouvé, d’une efficacité implacable quand il est aussi bien maîtrisé. Le récit coule, aussi fluide que les inondations dont Lubok Sayong est coutumière, faisant de ce roman un régal de lecture.

On résume en quelques mots ? C’est drôle, pittoresque, touchant. Servi avec tout le savoir-faire des éditions Zulma, une couverture bigarrée signée David Pearson et une traduction délicieuse de Frédéric Grellier. On recommande ? Oui, bien sûr !!!

La Somme de nos folies, de Shih-Li Kow
(The Sum of our follies, traduit de l’anglais (Malaisie) par Frédéric Grellier)
Éditions Zulma, 2018
ISBN 978-2-84304-830-2
364 p., 21,50€

La Vraie vie, d’Adeline Dieudonné

Dieudonné - La Vraie vieChez eux, il y a quatre chambres. Celle du frère, la sienne, celle des parents. Et celle des cadavres. Le père est chasseur de gros gibier. Un prédateur en puissance. La mère est transparente, amibe craintive, soumise à ses humeurs.

Avec son frère, Gilles, elle tente de déjouer ce quotidien saumâtre. Ils jouent dans les carcasses des voitures de la casse en attendant la petite musique qui annoncera l’arrivée du marchand de glaces. Mais un jour, un violent accident vient faire bégayer le présent. Et rien ne sera plus jamais comme avant.

Pour une raison qui m’échappe, j’ai entendu certains comparer ici ou là Adeline Dieudonné à Amélie Nothomb. Je souhaite à la nouvelle venue la même longévité, le même succès et la même renommée, mais à part ça, le rapport entre les deux est assez mince. Bon, si, Adeline Dieudonné est belge. Ça fait un bon point commun, surtout si l’on se plaît à considérer qu’il se trouve souvent chez nos voisins un gène de la folie artistique et de la créativité débridée plutôt réjouissant. Nothomb en dispose, c’est acquis ; Adeline Dieudonné en semble également bien pourvue, et tant mieux.

Cela dit, il y a du caractère dans le premier roman de la jeune romancière belge, comme il y en avait dans Hygiène de l’assassin, le premier opus de Mme Nothomb – et on arrête là avec cette comparaison, parce qu’il n’y a vraiment pas matière. Là où Dame Amélie brille le plus souvent par une débauche de dialogues brillantissimes, Adeline Dieudonné privilégie la vie intérieure de son héroïne narratrice. Signalons au passage qu’elle lui a trouvé une voix forte et authentique, et qu’elle évite ainsi le piège de la fausse naïveté littéraire qui saborde nombre de romans donnant la parole à des enfants. (Oui, parce que les enfants sont tous niais et demeurés, c’est bien connu.)
Bon, j’avoue tout de même que j’ai eu un peu peur, au début. Pendant les trente premières pages, à peu près. Parce que, justement, il y avait cette gentillesse, cette mignardise, censées incarner l’esprit d’une gosse de dix ans. Ouais ! C’est pour mieux te surprendre, mon enfant. Et quand surgit le point de bascule, le déclencheur de toute l’histoire, on se le prend – littéralement – dans la tronche. Quel choc !

Ensuite, impossible de lâcher prise. Les phrases fusent et claquent, le récit déroule son fil implacable. La Vraie vie selon Dieudonné a des airs de conte. Mais un vrai conte, avec son lot d’horreur, de sordide et de violence sourde. Du Grimm ou du Perrault dans le texte, pas délavé par la guimauve Disney. La romancière mêle si bien les registres que le merveilleux et le réalisme s’entrelacent dans un ballet aussi fascinant que cruel. Et si on tient le coup, si on résiste, si on survit, c’est parce que son héroïne y parvient aussi, envers et contre tous. Parce qu’elle se nourrit de ses rêves et accomplit ses fantasmes. Parce qu’elle lutte avec ses armes, son intelligence, sa féminité aussi, et qu’elle fait tout pour rester debout.

Alors on tient avec elle, on franchit les étapes de l’initiation (et certaines font mal, croyez-moi), et on achève sa lecture un peu plus grand qu’au début. Comme dans la vraie vie, quoi. Mais en mieux.

La Vraie vie, d’Adeline Dieudonné
Éditions L’Iconoclaste, 2018
ISBN 9782378800239
308 p., 17€

Ça raconte Sarah, de Pauline Delabroy-Allard

Delabroy-Allard - Ca raconte SarahÇa raconte une femme, jeune, mère célibataire d’une petite fille. Professeur. Vivotant une relation avec un homme gentil, mais…
Ça raconte une rencontre. Un réveillon de jour de l’an sans intérêt, les invités compassés, l’ennui discret et cette horrible obligation de « faire la fête » parce qu’une année se termine et qu’une autre commence.
Ça raconte rien – puis Sarah. La tornade Sarah, la dévastation Sarah, l’irrévérence Sarah.
Ça raconte le foudroiement, l’embrasement des sens, l’explosion des passions. Ça raconte l’amour, ça raconte faire l’amour, autrement – parce qu’on ne peut pas faire autrement. Ça raconte le plaisir, la jouissance, l’orgasme. Ça raconte les corps qui se tordent et exultent et recommencent à peine repus.

Ça raconte aussi la violence, l’impatience, l’intransigeance. Les abandons, les menaces, les retrouvailles. L’impossibilité de survivre à une telle débauche de passion, et l’impossibilité de faire autrement.

Ça raconte encore la mort, qui vient. Ça raconte la dérive, la dévastation, la folie de l’infini chagrin.

Ça raconte finalement la naissance d’une voix unique, d’un art singulier pour manipuler les mots, les bousculer, les pousser dans leurs retranchements, les envoyer valdinguer contre les murs du silence pour en extirper les sons de la vie.
Ça raconte Pauline Delabroy-Allard, trente ans et un énorme talent.
Ça raconte un premier roman qui fracasse la rentrée.

Ça raconte Sarah. Et c’est à ne pas manquer.

Ça raconte Sarah, de Pauline Delabroy-Allard
Éditions de Minuit, 2018
ISBN 9782707344755
192 p., 15€

A première vue : la rentrée Gallimard 2018

Petit coup de mou chez Gallimard cette année, puisque je n’ai décompté que 17 nouveautés annoncées entre mi-août et fin septembre – il y en a tout un gros paquet qui déboule en octobre, bien entendu, mais comme j’ai fixé la date du 30 septembre comme limite à mes présentations, ça ne compte pas (et heureusement pour le peu de temps libre dont je dispose). Seulement 17 donc, mais sans atteindre la vingtaine rituelle de ces dernières années, ça laisse quand même la respectable maison loin en tête devant ses camarades.
Alors, comme pour Albin Michel hier, on va tâcher d’être efficace en mettant en avant les titres les plus tentants du lot, pour ne laisser que quelques miettes de résumé aux autres – en toute subjectivité, je le rappelle pour les distraits du fond de la classe.

Kerangal - Le monde à portée de mainENCHANTER LES VIVANTS : Un monde à portée de main, de Maylis de Kerangal
(éditions Verticales)
Si je devais désigner un auteur dans l’ensemble de la rentrée qui devrait faire parler de lui (d’elle, en l’occurrence) à peu près à coup sûr, je mettrais quelques billets sans hésiter sur Maylis de Kerangal. Celle qui avait frappé les esprits et conquis un large public avec ce roman fort et exigeant qu’était Réparer les vivants revient enfin, et le sujet promet d’être à la hauteur de ses ambitions littéraires. Soit l’histoire de Paula Karst qui, durant ses études aux Beaux-Arts de Bruxelles, fait l’apprentissage du trompe-l’œil, ce qui l’amènera à travailler pour le cinéma, notamment à Cinecitta, mais aussi sur un projet de reconstitution de la grotte de Lascaux.
Kerangal possède ce don unique de métamorphoser en belle littérature des sujets extrêmement techniques (la transplantation cardiaque dans Réparer les vivants, la construction d’un viaduc dans Naissance d’un pont), il y a donc tout dans ce qui est annoncé ici pour qu’elle nous propose un nouveau livre flamboyant. Grandes attentes !

Sansal - Le train d'ErlingenFORTRESS : Le Train d’Erlingen ou la métamorphose de Dieu, de Boualem Sansal
Lui aussi, son précédent roman avait fait couler beaucoup d’encre (parfois polémique) et rencontré un grand succès en librairie. Après 2084, Sansal creuse le sillon de l’oppression des peuples par le fanatisme religieux, toujours de manière métaphorique, en imaginant cette fois une ville, Erlingen, encerclée par un ennemi inconnu, que la narratrice du roman désigne sous le nom de « Serviteurs ». Dernière héritière d’un grand empire industriel, cette femme écrit à sa fille, qui vit à Londres, pour lui raconter son quotidien et scruter l’évolution des pensées assiégées. Pendant ce temps, la population inquiète s’en remet à l’arrivée hypothétique d’un train qui pourrait l’évacuer…

Beraber - La grande idéeKEYZER SÖZE : La Grande Idée, d’Anton Beraber
Ce premier roman de presque 600 pages est lancé par Gallimard comme la révélation de sa rentrée – avec l’espoir sans doute qu’il rencontre la même bonne fortune que Les Bienveillantes de Jonathan Littell ou L’Art de la guerre d’Alexis Jenni, tous deux couronnés d’entrée de jeu par le Goncourt. Dans les années 70, un étudiant se lance sur les traces d’un individu mystérieux du nom de Saul Kaloyannis, survivant d’une guerre perdue un demi-siècle auparavant. Les témoins qu’il rencontre dressent le portrait mouvant et insaisissable d’un homme qui parcourt le globe et l’Histoire du siècle, selon les dires héros gigantesque ou traître insondable.
De l’ambition ici à première vue, mais gare à l’indigestion toujours possible avec ce genre de pavé gallimardesque parfois trop bavard, appliqué ou cérébral. En revanche, si le style est là, ce pourrait être virtuose. Une vraie curiosité, en tout cas.

Smith - Swing timeCHOU BI DOU WOUAH : Swing Time, de Zadie Smith
(traduit de l’anglais par Emmanuelle et Philippe Aronson)
Petit à petit, l’Anglaise Zadie Smith a conquis son public. Dans ce nouveau roman, elle évoque le destin de deux fillettes métisses qui se rencontrent dans un cours de danse à Londres. Devenues amies, elles s’éloignent néanmoins au gré des péripéties de la vie, la première débutant une carrière prometteuse de danseuse tandis que l’autre, plus sage, devient assistante d’une chanteuse mondialement célèbre. Quelques années plus tard, à la suite d’événements choquants, leurs chemins se croisent à nouveau. Sujet assez classique, mais si c’est bien raconté…

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Sinon, en littérature étrangère, il y aura :

Halliday - AsymétrieAsymétrie, de Lisa Halliday
(traduit de l’américain par Hélène Cohen)
A New York, Alice est abordée par un homme bien plus âgé qu’elle, en qui elle reconnaît le célèbre écrivain Ezra Blazer. C’est le début d’une relation autant charnelle qu’intellectuelle. A Londres, Amar Jaafari est retenu à l’aéroport alors qu’il tente de rejoindre sa famille en Irak. Ces deux récits en apparence étrangers l’un à l’autre se révèlent étroitement liés. Premier roman.

Hertmans - Le coeur convertiLe cœur converti, de Stefan Hertmans
(traduit du néerlandais par Isabelle Rosselin)
Au début du XIe siècle, la jeune Vigdis, issue d’une puissante famille de Rouen, se convertit au judaïsme par amour pour David, le fils du grand rabbin de Narbonne. Le couple se réfugie à Monieux où il a trois enfants et mène une vie paisible. Mais les croisés font halte dans le bourg, tuent David et enlèvent les deux aînés. Vigdis, restée seule avec son bébé, part à la recherche de ses enfants.

Dragoman - Le bûcherLe Bûcher, de György Dragoman
(traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly)
Dans la Roumanie des années 1990, Emma, une orpheline de 13 ans, est adoptée par une inconnue qui dit être sa grand-mère. Elle suit dans son village natal cette femme étrange qui partage sa maison avec l’esprit de son mari défunt et pratique la sorcellerie. Peu à peu, la jeune fille découvre les secrets de cette ville et l’implication de ses grands-parents dans l’ancien régime totalitaire.

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Et chez les francophones, il y aura aussi :

Nuit sur la neige, de Laurence Cossé
En septembre 1935, le contexte politique est particulièrement violent en France mais Robin, 18 ans, accorde plus d’importance à ses tourments intimes qu’à l’actualité collective. Il noue une amitié intense et troublante avec Conrad, un camarade de classe préparatoire, et sa rencontre avec une jeune fille à Val-d’Isère l’initie à la féminité et à la mort.

Tenir jusqu’à l’aube, de Carole Fives
(coll. l’Arbalète)
Une jeune mère célibataire s’occupe de son fils de 2 ans. Sans crèche, sans famille à proximité, sans budget pour une baby-sitter, ils vivent une relation tendre mais trop fusionnelle. Pour échapper à l’étouffement, la mère s’autorise à fuguer certaines nuits, de plus en plus loin et toujours un peu plus longtemps.

François, portrait d’un absent, de Michaël Ferrier
(coll. L’Infini)
Une nuit, Michaël Ferrier reçoit un appel lui annonçant la mort par noyade de son ami François et de sa petite fille, Bahia. Après le choc de la nouvelle, la parole reprend et les souvenirs reviennent : la rencontre de Michaël et François, les années d’études, d’internat, la passion du cinéma et de la radio. La mémoire se déploie et compose peu à peu une chronique de leur amitié.

Dix-sept ans, d’Eric Fottorino
Un dimanche de décembre, une femme livre à ses trois fils le secret qui l’étouffe. En révélant une souffrance insoupçonnée, cette mère niée par les siens depuis l’adolescence se révèle ainsi dans toute son humanité, avec ses combats et ses blessures.

Deux mètres dix, de Jean Hatzfeld
Histoire de quatre sportifs de très haut niveau, deux Américains et deux Kirghizes, entre les jeux Olympiques de 1980 et aujourd’hui. Ils sont champions haltérophiles, elles sont sauteuses en hauteur, et leurs rivalités sont mêlées d’admiration et d’incompréhension réciproques. Entre les deux femmes, Sue et Tatyana, naît même une profonde amitié.

La Vérité sort de la bouche du cheval, de Meryem Alaoui
Jmiaa, prostituée de Casablanca, vit seule avec sa fille. Sa vie bascule le jour où elle rencontre Chadlia, qui veut réaliser son premier film sur la vie d’un quartier populaire de la ville et cherche des actrices. Premier roman.

Maîtres et esclaves, de Paul Greveillac
Kewei naît en 1950 dans une famille de paysans, au pied de l’Himalaya. Au marché, aux champs et même à l’école, il dessine du matin au soir. Repéré par un Garde rouge, il échappe au travail agricole et part étudier aux Beaux-arts de Pékin, laissant derrière lui sa mère, sa jeune épouse et leur fils. Devenu peintre du régime, son ascension semble sans limite. Mais bientôt, l’histoire le rattrape.

Mauvaise passe, de Clémentine Haenel
A Paris, une jeune femme d’une vingtaine d’années vit une relation sentimentale chaotique avec un musicien de 40 ans. Quand ce dernier la quitte, elle sombre dans une spirale destructrice : tentative de suicide, internement en hôpital psychiatrique, séjours dans des squats où elle est victime de violences. Une grossesse inattendue la ramène peu à peu à la vie. Premier roman.

Je suis quelqu’un, d’Aminata Aidara
(coll. Continents Noirs)
Un secret hante les membres d’une famille éclatée entre la France et le Sénégal jusqu’au jour où le silence se rompt. Une quête de vérité commence et la parole se déploie : celle de Penda, la mère, qui se livre dans un journal intime et celle d’Estelle, sa fille, au travers de délires cathartiques. Face à elles, Eric, fils de harkis, entretient le trouble avec ses promesses. Premier roman.

En guerre, de François Bégaudeau
(éditions Verticales)
Dans une France contemporaine fracturée, François Bégaudeau met en regard violence économique et drame personnel, imaginant une exception romanesque comme pour mieux confirmer les règles implicites de la reproduction sociale.

On lira sûrement :
Un monde à portée de main, de Maylis de Kerangal
Le Train d’Erlingen ou la métamorphose de Dieu, de Boualem Sansal

On lira peut-être :
La Grande Idée, d’Anton Beraber
Swing Time, de Zadie Smith
Le coeur converti, de Stefan Hertmans
Asymétrie, de Lisa Halliday

A première vue : la rentrée Albin Michel 2018

Et allez, c’est reparti pour une tournée de seize ! Comme l’année dernière, Albin Michel joue la rentrée façon arrosage à la kalach’, Gallimard style, histoire de balayer la concurrence par sa seule omniprésence sur les tables des librairies. Côté qualité, on se pose sans doute moins la question, mais c’est un autre débat – pour s’amuser tout de même, il peut être intéressant de rejeter un œil sur la rentrée Albin 2017, histoire d’analyser les titres qui ont survécu dans nos mémoires à l’année écoulée… Oui, le résultat ne sera pas forcément flatteur.
Néanmoins, on a envie de retenir quelques titres dans ce programme 2018, d’attendre avec curiosité, voire impatience, quelques auteurs (coucou Antonin Varenne) lancés dans la tornade. Et ce sont ceux-là, et ceux-là seulement, que je mettrai en avant, poussant le plus loin possible la subjectivité et l’éventuelle mauvaise foi qui président à l’exercice « à première vue » ; les autres n’auront droit qu’au résumé sommaire offert par le logiciel professionnel Electre, loué soit-il. Je vous ai déjà fait perdre assez de temps comme cela depuis début juillet !
Du coup, cela devrait aller assez vite…

Varenne - La Toile du mondeEXPO 00 : La Toile du monde, d’Antonin Varenne
Le plus attendu en ce qui me concerne – je ne me suis toujours pas remis du souffle extraordinaire et de l’audace aventurière de Trois mille chevaux vapeur. Après Équateur, où l’on recroisait Arthur Bowman, héros du précédent évoqué, nous découvrons ici Aileen Bowwan, fille d’Arthur, journaliste au New York Tribune dont la réputation scandaleuse tient à la liberté flamboyante avec laquelle elle mène sa vie. En 1900, elle débarque à Paris pour couvrir l’Exposition Universelle. Son immersion dans la Ville Lumière en pleine mutation est l’occasion d’une confrontation entre mondes anciens et nouveaux…
Rien que pour le plaisir, la première phrase : « Aileen avait été accueillie à la table des hommes d’affaires comme une putain à un repas de famille, tolérée parce qu’elle était journaliste. » Très envie de lire la suite. On en reparle, c’est sûr !

Chaon - Une douce lueur de malveillanceSPLIT : Une douce lueur de malveillance, de Dan Chaon
(traduit de l’américain par Hélène Fournier)
Charybde ou Scylla ? Pour le psychiatre Dustin Tillman, le choix semble impossible. D’un côté, il apprend que, grâce à des expertises ADN récentes, son frère adoptif vient d’être innocenté du meurtre d’une partie de sa famille, trente ans plus tôt – condamnation dans laquelle Dustin avait pesé en témoignant contre Rusty. De l’autre, il se laisse embarquer dans une enquête ténébreuse, initiée par l’un de ses patients, policier en congé maladie, sur la disparition mystérieuse de plusieurs étudiants des environs tous retrouvés noyés. Ou comment, d’une manière ou d’une autre, se donner tous les moyens de se pourrir la vie… Avec un titre et un résumé pareils, Dan Chaon devrait nous entraîner dans des eaux plutôt sombres. A voir également.

Roux - FrackingERIN BROCKOVICH : Fracking, de François Roux
J’avais beaucoup aimé le Bonheur national brut, Tout ce dont on rêvait m’avait en revanche laissé plutôt indifférent. Où se situera François Roux cette fois ? Pour ce nouveau livre, il part aux États-Unis pour raconter le combat d’une famille contre les géants du pétrole et leurs pratiques abominables au Dakota.

Hosseini - Une prière à la merENTRE DEUX MONDES : Une prière à la mer, de Khaled Kosseini
(traduit de l’anglais par Valérie Bourgeois, illustrations de Dan Williams)
Par l’auteur des superbes Cerfs-volants de Kaboul, un texte en hommage aux réfugiés syriens qui prend la forme d’une lettre adressée par un père à son fils en train de dormir, longue prière pour que leur traversée vers « l’Eldorado » européen se déroule sans encombre, et récit de la métamorphose d’un pays en zone de guerre.

Enia - La loi de la merÀ L’AUTRE BOUT DU MONDE : La Loi de la mer, de Davide Enia
(traduit de l’italien par Françoise Brun)
Davide Enia fait le lien avec le texte de Hosseini, puisqu’il campe son nouveau livre à Lampedusa, pointe de l’Europe méditerranéenne où aboutissent nombre de réfugiés maritimes. Pendant trois ans, le romancier italien a arpenté la petite île pour y rencontrer tous ceux qui en font la triste actualité : les exilés bien sûr, mais aussi les habitants et les secouristes.

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Hollinghurst - L'Affaire SparsholtLE CŒUR ET LA RAISON : L’Affaire Sparsholt, d’Alan Hollinghurst
(traduit de l’anglais par François Rosso)
Oxford, automne 1940. David Sparsholt, athlétique et séduisant, commence son cursus universitaire. Il semble ignorer l’effet qu’il produit sur les autres, notamment sur le solitaire et romantique Evert Dax, fils d’un célèbre romancier. Aux heures les plus sombres du Blitz, l’université devient un lieu hors du temps où se nouent des liaisons secrètes et des amitiés durables.

Hoffmann - Les belles ambitieusesGENTIL COQUELICOT MESDAMES : Les belles ambitieuses, de Stéphane Hoffmann
Énarque et polytechnicien, Amblard Blamont Chauvry a tourné le dos à la carrière qui s’ouvrait à lui et a choisi de se consacrer aux plaisirs terrestres. Un tel choix de vie provoque la colère des femmes de son entourage qui manœuvrent dans l’ombre pour lui obtenir une position sociale. Insensible à leurs manigances, Amblard se laisse troubler par Coquelicot, une jeune femme mystérieuse.

Hardcastle - Dans la cageFIGHT CLUB : Dans la cage, de Kevin Hardcastle
(traduit de l’anglais (Canada) par Janique Jouin)
La domination de longue haleine de Daniel sur les rings de free fight est anéantie par une grave blessure à l’œil qui l’oblige à arrêter le sport de combat. Il se marie alors avec une infirmière avec laquelle il a une petite fille et devient soudeur. Quelques années plus tard, le couple peine à gagner sa vie. David s’engage alors comme garde du corps puis reprend les arts martiaux. Premier roman.

Toledano - Le retour du phénixIKKI : Le Retour du Phénix, de Ralph Toledano
Juive d’origine marocaine, Edith épouse Tullio Flabelli, un prince romain. Dix ans plus tard et après la naissance de ses trois enfants, Edith réalise qu’elle n’est pas heureuse dans son mariage. Elle convainc son époux de passer l’été à Jérusalem avec elle. Ils retrouvent leur entente d’antan mais sont déçus par l’atmosphère qui règne en ville où le paraître l’emporte sur l’être.

Bleys - Nous les vivantsI SEE DEAD PEOPLE : Nous, les vivants, d’Olivier Bleys
Bloqué par une tempête lors d’une mission de ravitaillement des postes de haute montagne de la cordillère des Andes, un pilote d’hélicoptère installe un campement de fortune. Rejoint par Jésus qui entretient les bornes délimitant la frontière entre l’Argentine et le Chili, il entreprend une randonnée qui se change peu à peu en expérience mystique.

Picouly - Quatre-vingt-dix secondesNUÉE ARDENTE : Quatre-vingt-dix secondes, de Daniel Picouly
En 1920, la montagne Pelée se réveille. Le volcan prend la parole et promet de raser la ville et ses environs afin de punir les hommes de leurs comportements irrespectueux.

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Et encore… :

Ce cœur qui haïssait la guerre, de Michel Heurtault
En Allemagne, au lendemain de l’armistice de 1918. Anton, jeune ingénieur, se passionne pour la conquête spatiale et obtient un poste pour travailler sur une fusée financée par l’armée. Une place qui met à mal son désir de neutralité face à la montée du nazisme. Deux femmes parmi ses proches l’amènent à s’interroger sur son engagement politique et à prendre position.

Concours pour le Paradis, de Clélia Renucci
Venise, 1577. La fresque du paradis sur les murs du palais des doges a disparu lors d’un incendie. Un concours est lancé pour la remplacer auquel participent les maîtres de la ville dont Véronèse, Tintoret et Zuccaro. Entre rivalités artistiques et déchirements religieux, les peintres mettent tout en oeuvre pour séduire la Sérénissime et lui offrir une toile digne de son histoire. Premier roman.

Le Malheur d’en bas, d’Inès Bayard
Marie et son époux Laurent sont heureux jusqu’au jour où la jeune femme est violée par son directeur. Elle se tait mais découvre peu de temps après qu’elle est enceinte. Persuadée que cet enfant est celui de son agresseur, elle s’enferme dans un silence destructeur qui la pousse à commettre l’irréparable. Premier roman.

Une vie de pierres chaudes, d’Aurélie Razimbaud
A Alger, Rose est séduite par Louis, jeune ingénieur au comportement étrange. Ils se marient et ont une fille. Pourtant, Louis semble malheureux et se réveille chaque nuit, hanté par les souvenirs de la guerre d’Algérie. Au début des années 1970, la famille s’installe à Marseille mais Louis est toujours perturbé. Rose découvre qu’il mène une double vie depuis des années. Premier roman.

Les prénoms épicènes, d’Amélie Nothomb
Le récit d’une relation fille-père. Des prénoms portés au masculin comme au féminin.
(Bref.
Rien qu’à cause de son titre, ce Nothomb-là, je pense que je vais faire l’impasse. Certains de ses précédents romans m’ont trop agréablement surpris pour risquer une rechute.)


On lira sûrement :
La Toile du monde, d’Antonin Varenne
Une douce lueur de malveillance, de Dan Chaon

On lira peut-être :
Fracking, de François Roux
Une prière à la mer, de Khaled Kosseini
La Loi de la mer, de Davide Enia


A première vue : la rentrée Stock 2018

L’année dernière, nous avions reproché à Stock de faire partie des éditions se présentant à la rentrée avec un effectif beaucoup trop pléthorique. Pas mieux cette année, puisque la maison bleue aligne pas moins de douze nouveautés pour la seule date du 22 août… Et comme d’habitude, nous n’en retiendrons que deux ou trois, sans trop s’attarder sur le reste. En espérant trouver dans la liste un titre aussi somptueux que Les huit montagnes de Paolo Cognetti !

Bosc - CapitaineOHÉ OHÉ : Capitaine, d’Adrien Bosc
Pour moi, le plus attendu de la bande. Aujourd’hui éditeur au Seuil et aux éditions du Sous-Sol, ce jeune homme doué et pressé qu’est Adrien Bosc avait marqué les esprits avec son premier roman paru en 2014, Constellation. Après cette histoire d’avion, voici qu’il s’intéresse à un bateau, le Capitaine Paul-Lemerle, parti du port de Marseille le 24 mars 1941 avec à son bord André Breton, Claude Lévi-Strauss, Anna Seghers et beaucoup d’autres artistes, écrivains, journalistes, fuyant tous le régime de Vichy et la menace nazie. A sa manière kaléidoscopique, Bosc s’attache à relater le long voyage du bateau jusqu’en Amérique. Le sujet a tout pour que le jeune écrivain (32 ans) en fasse quelque chose de brillant.

Boltanski - Le guetteurMOMMY : Le Guetteur, de Christophe Boltanski
Lui aussi sera attendu pour son deuxième roman, car son premier, La Cache, a été très remarqué et apprécié (au point de décrocher le Prix Femina il y a trois ans). Cette fois, il y est question d’un fils qui, découvrant le manuscrit inachevé d’un polar dans les affaires de sa mère, décide d’enquêter sur elle pour essayer de comprendre cette femme mystérieuse. Des investigations qui vont le ramener aux jeunes années de sa mère, alors qu’elle était étudiante à la Sorbonne, en pleine guerre d’Algérie…

Noiville - Confessions d'une cleptomaneTHIEF, BAGGINS ! : Confessions d’une cleptomane, de Florence Noiville
Florence Noiville a de la suite dans les idées. En l’occurrence, celle de placer un désordre psychique majeur au cœur de l’intrigue de ses livres. Après le syndrome de Clérambault dans L’Illusion délirante d’être aimé (2015), la voici donc qui, le titre est parlant, s’intéresse à la manie irrépressible du vol, en mettant en scène une femme, grande bourgeoise, épouse de ministre, qui ne peut s’empêcher de faucher tout ce qui lui passe sous la main. Jusqu’au jour où elle vole un objet qu’elle n’aurait jamais dû non seulement prendre, mais même simplement voir…

Dupont-Monod - La révolteALIÉNOR II, LE RETOUR : La Révolte, de Clara Dupont-Monod
Clara Dupont-Monod a de la suite dans les idées. Après avoir rencontré un succès certain avec Le Roi disait que j’étais diable (Grasset, 2014), elle reprend son « personnage » d’Aliénor d’Aquitaine, racontée cette fois par son fils, Richard Cœur de Lion, au moment où la reine demande à ses enfants de se retourner contre le Roi d’Angleterre, leur père.

Lamberterie - Avec toutes mes sympathiesMON FRÈRE : Avec toutes mes sympathies, d’Olivia de Lamberterie
Célébrité de la critique littéraire française, Olivia de Lamberterie saura sans doute trouver du soutien médiatique chez ses petits camarades, pour faire causer de ce premier livre où elle évoque son frère, à la suite du suicide de ce dernier en 2015. De l’autofiction Stock pure et dure. Pas mon truc, mais enfin…

Estève - SimpleLE DÉMON A VIDÉ TON CERVEAU : Simple, de Julie Estève
Un simple d’esprit, perché dans un village corse, se raconte et raconte les autres au fil d’un monologue adressé à sa chaise. Il évoque particulièrement ses liens ambigus avec une adolescente retrouvée morte dans les années 80. Deuxième roman.

Razon - EcouteCE QU’IL RESTE DE NOUS : Écoute, de Boris Razon
Deuxième roman encore, après l’un peu remarqué Palladium (2013). Il est question cette fois d’un policier chargé d’espionner les communications des gens alentour, caché dans un van avenue des Gobelins. Il s’intéresse soudain à un homme qui, bizarrement, n’émet aucun signal, ce qui le transforme instantanément en suspect – ou au moins en type curieux…

Sibony - La femme de DieuBOULEVARD : La Femme de Dieu, de Judith Sibony
Et un premier roman pour faire bonne mesure ! Un metteur en scène a pris l’habitude d’associer sur scène sa femme, à qui il réserve toujours le rôle principal, à sa maîtresse du moment. Mais la dernière en date le pousse dans ses retranchements en exigeant de porter son enfant tout en jouant le rôle de l’amante… Une mise en parallèle de la création théâtrale et de la procréation médicale.

Nathan - L'Evangile selon YouriHEAL THE WORLD : L’Évangile selon Youri, de Tobie Nathan
Un psychanalyste désabusé prend sous son aile un gamin tzigane de dix ans, dont on dit qu’il possède des pouvoirs magiques. Imposteur ou vrai magicien des temps modernes ? Tu le sauras, lecteur, en lisant ce livre signé par le célèbre psychanalyste (désabusé ?) Tobie Nathan.

Frèche - Vivre ensembleMAKE IT A BETTER PLACE : Vivre ensemble, d’Émilie Frèche
Ayant échappé de peu aux attentats de Paris le 13 novembre 2015, Pierre et Déborah décident de profiter du temps présent et de consolider leur relation naissante. Ils emménagent donc avec leurs enfants respectifs : Léo, 13 ans et Salomon, 11 ans. Mais les deux fils supportent mal de cohabiter avec des beaux-parents qu’ils n’ont pas choisis.

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Kushner - Le Mars ClubFOR YOU AND FOR ME : Le Mars Club, de Rachel Kushner
(traduit de l’américain par Sylvie Schneiter)
Romy Hall, une ancienne strip-teaseuse au Mars Club, est condamnée à la perpétuité pour avoir tué l’homme qui la harcelait. Enfermée à la prison de Stanville, elle apprend que sa mère à qui elle avait confié Jackson, son fils de 7 ans, vient de mourir. Déchue de ses droits parentaux, la jeune femme décide d’agir.

Yazbek - La marcheuseAND THE ENTIRE HUMAN RACE : La Marcheuse, de Samar Yasbek
(traduit de l’arabe (Syrie) par Khaled Osman)
Rima aime les livres, le dessin et… marcher. La jeune fille, qui ne parle pas, souffre d’une étrange maladie : ses jambes fonctionnent indépendamment de sa volonté, dès qu’elle se met à marcher elle ne peut plus s’arrêter.
Un jour d’août 2013, alors qu’elle traverse Damas en bus, un soldat ouvre le feu à un check-point. Sa mère succombe sous les balles et Rima, blessée, est emmenée dans un hôpital pénitencier avant que son frère ne la conduise dans la zone assiégée de la Ghouta. Et c’est là, dans cet enfer sur terre, que Rima écrit son histoire.
À travers la déambulation vive et poétique de cette adolescente singulière dans l’horreur de la guerre, Samar Yazbek continue son combat pour exposer aux yeux du monde la souffrance du peuple syrien.


On lira sûrement :
Capitaine, d’Adrien Bosc

On lira peut-être :
La Marcheuse, de Samar Yasbek
Le Guetteur, de Christophe Boltanski


A première vue : la rentrée Julliard 2018

Encore une petite rentrée (merci merci !), chez Julliard cette fois, où le nouveau roman de Yasmina Khadra domine le trio de nouveautés à paraître et promet de faire parler de lui par son sujet brûlant. Pour le reste…

Khadra - KhalilPOURQUOI ? : Khalil, de Yasmina Khadra
Vendredi 13 novembre 2015. L’équipe de France de football joue dans son enceinte du Stade de France. Aux terrasses de Paris, les gens profitent de la douceur exceptionnelle de cette fin d’automne, en ignorant qu’une mort brutale et aveugle s’apprête à faucher un trop grand nombre d’entre eux. Quelque part, dans les coulisses du drame, Khalil attend son heure, une ceinture d’explosifs autour de la taille. Comment en est-il arrivé là ?
C’est à ce défi extrême, essayer de comprendre le cheminement et les motivations réelles d’un kamikaze, que Khadra tente de répondre ici. Un pari littéraire risqué, même si le romancier algérien a déjà abordé ce sujet dans le très réussi L’Attentat. Sauf que cette fois, au lieu du conflit israélo-palestinien, c’est de la France dont il est question, de nos blessures et de nos peurs.

Nesnidal - La purgeLA CRÈME DE LA CRÈME : La Purge, d’Arthur Nesnidal
Ce premier roman nous plonge dans l’enfer des classes préparatoires littéraires, les fameuses hypokhâgnes, en nous proposant la vision révoltée d’un étudiant confronté à l’élitisme organisé, au sadisme ritualisé de professeurs arrogants et imbus de leur pouvoir autant que de leur savoir, à la concurrence sauvage des élèves… La découverte d’un milieu sans doute méconnu du plus grand nombre.
(Bon, après, j’ai moi-même fait une hypokhâgne et je n’en suis pas mort, pas plus que je n’y ai tué quiconque. En même temps, ce n’était pas tellement mon truc, alors j’ai arrêté au bout d’un an pour m’amuser en fac de lettres. C’était beaucoup plus reposant, j’avoue.)

Robert - Sujet inconnnuMON ROI : Sujet inconnu, de Loulou Robert
Une histoire d’amour qui tourne mal, « dans un style brut et très contemporain », dit l’éditeur dans sa présentation. Pas mieux.


On lira peut-être :
Khalil, de Yasmina Khadra


A première vue : la rentrée POL 2018

Ce sera forcément une rentrée très particulière pour les éditions POL, puisque ce sera la première sans leur fondateur, Paul Otchakovsky-Laurens, décédé dans un accident de voiture en début d’année. Pour autant, pas de bouleversement, puisque le programme s’appuie sur quelques noms solides de la maison depuis des années, et sur un cocktail connu de solidité et d’inventivité littéraires.

Schefer - Série NoireTU PERDS TON SANG-FROID : Série noire, de Bertrand Schefer
C’est l’histoire d’un fait divers inspiré par un roman. Fait divers qui devient ensuite un autre roman. (Vous suivez ?) Dans les années 60, un escroc foncièrement antisocial découvre un polar de la Série Noire qui va lui inspirer un kidnapping promis à une certaine célébrité médiatique à l’époque. Dans son sillage et dans celui d’un jeune ouvrier récemment revenu de la guerre d’Algérie, ainsi que d’une beauté danoise errant dans Paris avec Anna Karina, on croise nombre de figures de l’époque, de Sagan à Simenon en passant par Truffaut et Kenneth Anger. Quand le roman réfléchit sur lui-même et devient bouillonnement intellectuel.

Valabrègue - Une campagneLES MARCHES DU POUVOIR : Une campagne, de Frédéric Valabrègue
Dans un village du sud de la France, le ton monte au sein du conseil municipal entre le maire sortant et la directrice de l’école primaire. La campagne électorale qui s’ensuit s’enlise dans les rumeurs, les coups bas et les intimidations… Probablement aussi sanglant que tristement réaliste, ce roman devrait nous renvoyer notre belle époque à la figure. Ca promet !

Pagano - Serez-vous des nôtresTHAT NIGHT WE WENT DOWN TO THE RIVER : Serez-vous des nôtres ?, d’Emmanuelle Pagano
Deux amis depuis l’enfance se revoient après une longue période sans se croiser. L’un, un peintre raté, a hérité du domaine familial dans une région où se trouvent de nombreux étangs, qui régissent les relations entre les gens depuis toujours. L’autre a quitté la région depuis longtemps pour s’engager dans la Marine et travailler dans un sous-marin nucléaire. En se retrouvant, les deux hommes évoquent leur enfance et adolescence commune, marquée par leur relation à l’eau. Troisième volume de la Trilogie des rives après Ligne & Fils et Sauf riverains, dans laquelle Pagano réfléchit de manière romanesque aux rapports entre l’homme et l’eau.

Bayamack-Tam - ArcadieÉON : Arcadie, d’Emmanuelle Bayamack-Tam
Une jeune fille découvre avec étonnement que son corps change pour se parer d’attributs masculins. Cette métamorphoses aux origines non identifiées la conduit à mener une enquête sur ce qu’est être un homme ou une femme, et découvre que personne n’en sait vraiment rien. Dans le même temps, elle tombe amoureuse d’Arcady, chef spirituel de la communauté libertaire dans laquelle elle vit avec ses parents, mais se rebelle contre lui et ses principes supposés lorsqu’il refuse d’accueillir des migrants en quête de refuge.

Léger - La robe blancheÔ MA JOLIE MAMAN : La Robe blanche, de Nathalie Léger
Au commencement il y a un fait divers : une jeune artiste, qui avait décidé de voyager en autostop de Milan à Jérusalem, vêtue d’une robe de mariée pour promouvoir la paix dans les pays en guerre, est violée et assassinée par un homme qui l’avait prise dans sa voiture vers Istanbul. Fascinée par cette histoire, Nathalie Léger la relate et raconte en parallèle, comme en miroir, le parcours de sa propre mère, abandonnée par son mari dans les années 70 et accusée de porter les torts exclusifs du divorce devant le tribunal.


On lira peut-être :
Une campagne, de Frédéric Valabrègue
Série noire, de Bertrand Schefer