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Aux armes

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Pour l’officier Wayne Chambers, c’est une matinée comme les autres qui commence. Chargé de la sécurité du campus de l’établissement scolaire local, il est fier d’incarner l’autorité et de veiller sur les milliers de jeunes âmes qui fréquentent l’école.
Mais ce matin-là, son rôle est mis à l’épreuve. Des coups de feu résonnent dans l’un des bâtiments. Très vite l’évidence s’impose : un assaut criminel est en cours. Pétrifié près de l’entrée, tétanisé de peur, Wayne Chambers n’intervient pas. Lorsque les renforts arrivent, il est trop tard.
Bilan : quatorze morts. Quatorze jeunes vies fauchées au hasard.
L’émotion embrase la ville, puis le pays, l’incendie violemment attisé par les médias sur les dents. Très vite, on recherche un coupable. Le tireur ? Trop facile. Il faut quelqu’un d’autre à blâmer. Quelqu’un qui aurait omis de se conduire en héros, comme un bon Américain, pour défendre la jeunesse de sa cité…


borismarmeEn cette rentrée littéraire d’hiver, plusieurs libraires ont eu l’idée d’organiser des rencontres croisées avec Fabrice Humbert (dont j’ai dit récemment tout le bien que je pensais de son nouveau roman, Le Monde n’existe pas) et Boris Marme. Bien vu, puisque les deux écrivains français mettent en scène une certaine vision des États-Unis d’aujourd’hui. Une vision où les médias prennent définitivement le pouvoir, surtout quand la mort rôde, que l’on peut jouer avec l’émotion et manipuler l’opinion en tirant sur sa corde sensible, au mépris de son intelligence et de sa capacité d’analyse.

Quand Fabrice Humbert démarre son roman sur un fait divers criminel assez banal, Boris Marme choisit, pour son premier roman, de questionner le phénomène de plus en plus courant des tueries de masse sur les campus américains. Son angle d’attaque est particulièrement intéressant, puisque le pivot de son roman est, à l’inverse de ce qu’on pourrait attendre, un non-héros. C’est l’histoire d’un Américain incapable d’être le héros emblématique tel qu’on le rêve dans son pays. C’est l’histoire d’un homme qui reste un homme, à des années-lumière de l’Amérique de Donald Trump ou de celle de la saga Marvel.

policeusa2Se confronter à la faiblesse de Wayne Chambers est une démarche aussi stimulante que perturbante. Quand on lit ce genre d’histoire, la part reptilienne de notre cerveau meurt d’envie de voir débarquer Captain America. Comment soutenir celui qui ne se résout pas à incarner ce soi-disant idéal ? Comme s’identifier à lui ? On voudrait se convaincre qu’à sa place, avec un flingue dans la main, on aurait rempli notre devoir. On aurait osé franchir la porte, et défendre ces centaines de gamins sans défense.
Bien sûr.
Bien sûr ?
Voilà ce que propose Aux armes : comprendre que l’héroïsme ne vaut que dans les romans d’aventure. Dans la réalité, c’est le plus souvent autre chose (à quelques exceptions près, ce qui fait de ces gens capables de sauver des vies au mépris de la leur de véritables héros, d’autant plus admirables qu’ils sont rares). Et ce bilan que l’on dresse sur soi-même n’est guère reluisant.

commonsenseComme je l’évoquais au début de cette chronique, Boris Marme étoffe cette réflexion cruelle d’un tableau implacable des États-Unis. Médias avides de sensations faciles et de rumeurs croustillantes au mépris des faits et de la vérité, défilé de pseudo-spécialistes se rengorgeant de leur importance télévisuelle, mise en scène spectaculaire de l’émotion, analyse des dérives potentielles de n’importe quel esprit trempé dans l’atmosphère naturellement mortifère d’un pays où l’arme à feu pourrait remplacer le drapeau : tout s’entasse sans pitié, écrasant au passage les épaules des faibles, créant des victimes à la chaîne.
La manière dont le romancier campe ses personnages donne aussi de l’épaisseur au propos, détournant même parfois le fil direct du roman pour mieux le nourrir. Le portrait de la mère de Wayne Chambers, et de la relation qu’elle garde avec son fils, est ainsi particulièrement éloquent. À la fois triste, désolant, et révoltant.

L’état de la société américaine contemporaine confrontée à sa violence est un sujet récurrent ces derniers temps, qu’il soit traité par des auteurs du cru ou des étrangers. Aux armes s’inscrit dans cette lignée, pas aussi marquant pour moi que le livre de Fabrice Humbert, ou que le bouleversant Jake de Bryan Reardon (qui évoquait déjà une tuerie de masse). Mais c’est un premier roman percutant qui annonce un auteur intelligent, en phase avec notre monde, à qui il soutire une vérité pas toujours belle à entendre – ce qui peut être une mission de la littérature.


L’Appât

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Meurtre sensationnel à New York : un cadavre atrocement mutilé est suspendu entre les piles du pont de Brooklyn.
Plus incroyable encore, le corps de son meurtrier gît à ses pieds.
Sur le corps de la victime, un mot : « APPÂT ».
Sur le corps du meurtrier, un mot : « MARIONNETTE ».
Un dernier détail, et non des moindres : la victime s’appelle William Fawkes.
Il n’en faut pas plus aux agents du F.B.I. Eliot Curtis et Damien Rouche, chargés de l’enquête, pour prendre contact avec Emily Baxter, devenue inspectrice principale à New Scotland Yard après l’affaire Ragdoll.
Et découvrir que tout ceci n’est que le début d’une nouvelle longue série…


Comme je le disais dans mon article précédent, L’Appât est la suite directe de Ragdoll. Les deux romans sont étroitement liés, interdépendants, tout comme l’est le troisième, Les Loups. Impossible donc de ne pas avoir lu le premier opus, auquel sont faits de nombreux renvois, avant d’attaquer celui-ci.

Ceci mis à part, encore une fois, quel pied !
Pourtant, je m’attendais à être déçu, ou au moins pas convaincu par cette suite. Avoir adoré Ragdoll m’avait tant surpris que j’imaginais mal reprendre un plaisir similaire. Pour moi, aimer Ragdoll était une aberration personnelle, étant donné le mal que j’ai maintenant à apprécier les thrillers purs et durs.
Mais quand c’est bien fait, comment résister ? C’est exactement le petit miracle que Daniel Cole est parvenu à reproduire avec L’Appât. Le scénario est pourtant encore plus aberrant que celui de Ragdoll, le tempo encore plus échevelé, l’esprit criminel à la manœuvre encore plus dingue – à un point, évidemment, où l’on quitte allègrement les rives du vraisemblable en plusieurs moments du roman.

Hé bien, malgré cette restriction qui aurait dû constituer un défaut majeur pour moi, je crois que j’ai encore plus aimé L’Appât que Ragdoll. Aberrant, je vous dis !
Mais Daniel Cole est follement doué, tout simplement. Maître du rythme, distillateur de rebondissements insoutenables, concepteur de scènes hallucinantes, extrêmement visuelles, le jeune romancier m’a baladé dans tous les coins de son intrigue sans que je trouve seulement le temps de me poser pour protester.

Du côté des personnages, William Fawkes ayant disparu de la circulation depuis la fin de Ragdoll, j’ai aimé suivre la redoutable Emily Baxter en première ligne, ambivalente, parfois exaspérante, et pourtant follement attachante. Edmunds, toujours aussi juste, mériterait davantage d’espace. Quant aux petits nouveaux, notamment les Américains, ils apportent leur mélodie personnelle sans fausse note – avec une mention spéciale pour Damien Rouche, dont le côté décalé et lunaire apporte un contrepoint efficace à Baxter.

Bref, j’ai encore couru comme un lapin, j’ai adoré ça, et je persiste à recommander l’ami Daniel Cole avec le plus grand enthousiasme. En attendant de lire Les Loups, dont je n’ai fait que commencer les premières pages par manque de temps jusqu’à présent… Verdict final dans quelque temps, donc !


Ragdoll

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Un cadavre, six morts.
Non content d’avoir assassiné six personnes non identifiées, un psychopathe particulièrement allumé s’est donné la peine de coudre ensemble différentes parties de leurs corps pour n’en former qu’un seul. Une macabre poupée de chair qu’il a ensuite suspendue derrière la baie vitrée d’un appartement, le doigt tendu vers l’immeuble d’en face.
Ou, pour être plus précis, vers l’appartement de l’inspecteur William « Wolf » Fawkes.
« Wolf » n’en demandait pas tant. Il reprend tout juste du service au Metropolitan Police Service de Londres, après avoir sévèrement pété les plombs quelques mois plus tôt à la fin d’une autre affaire effroyable, craquage en règle qui lui a valu un bref enfermement en hôpital psychiatrique. Autant dire qu’il n’avait pas besoin de replonger aussi vite dans le sordide intégral.
Et encore moins besoin que le tueur, fin manipulateur, envoie à son ex-femme, journaliste de son état, une liste de six noms escortés de six dates annonçant le jour de leur mort. Surtout qu’il connaît très bien le dernier nom de la liste.
C’est le sien…


Daniel ColeJe serais tenté de m’exclamer « Quelle tuerie ! » au sujet de ce premier roman spectaculaire, mais étant donné le nombre de cadavres qui s’y accumulent, j’ai peur de tomber dans la mauvaise blague.
Néanmoins, cela faisait longtemps qu’un thriller ne m’avait pas embarqué avec autant de conviction, d’énergie et de savoir-faire. Pourtant, le résumé pourrait effrayer. Pas parce que l’histoire fait peur, mais parce que cette accumulation de violence, de folie et de vice semble un poil exagérée.
De fait, elle l’est. Ragdoll n’est pas le genre de polar que l’on lit pour son réalisme. C’est un thriller « hénaurme », conçu pour être haletant, inlâchable, étourdissant. Plus c’est dingue, mieux c’est. Il faut garder en tête cette règle du jeu – parce que c’est un jeu, un jeu littéraire – et l’accepter sans condition, sous peine de ne pas adhérer à la mécanique du livre.

La comparaison avec le film Seven, de David Fincher, est un peu facile ; je me dois pourtant de la faire, car Ragdoll chasse sur ces terres-là. Atmosphère lourde, crimes terrifiants, esprit criminel virtuose, indices et fausses pistes se mêlant à l’envi, flics tenaces : tous les ingrédients sont réunis. Et drôlement bien agencés, au rythme d’un thriller qui ne laisse aucun répit au lecteur, tout en le soulageant grâce à une savante distillation d’humour (souvent noir), et à des personnages formidablement campés.
londonpoliceAutour de Wolf, archétype de flic fracassé de partout, forcément divorcé, les acteurs de ce drame sous haute tension ont le temps de creuser leur sillon. De Baxter, l’adjointe bravache et douée, à Edmunds, l’intello parachuté à la Criminelle, en passant par Andrea, la fameuse ex journaliste de Wolf, tous ont de l’épaisseur, et donnent envie de les suivre. Règle sine qua non de ce genre de livre : si on ne croit pas aux personnages, à leur humanité, tout le reste devient ridicule. Ce sont eux qui composent l’architecture invisible du thriller. Eux, qui nous font accepter l’improbable, et suivre l’enquête jusqu’au bout sans tergiverser.

En fait de comparaison, tiens, j’y pense : on pourrait plutôt citer l’excellente série de la BBC Luther (au moins les deux premières saisons), qui se rapproche plus encore de Ragdoll que Seven. Le Luther incarné par Idriss Elba constituerait une équipe de choc (mais totalement ingérable) avec Wolf. Et Londres, dans la série comme dans le roman, s’avère un formidable terrain de jeu (hé oui, le jeu, encore) pour un thriller à l’ambiance crépusculaire.

L'appât GFSeul petit bémol, si l’on doit en mentionner un : la fin de Ragdoll annonce une suite, car c’est ainsi, en trilogie, que Daniel Cole a conçu son œuvre. Pour ne pas finir frustré, il faut donc se ruer sur L’Appât puis sur Les Loups, deuxième et troisième volets de cette histoire.
Évidemment, on en recause très vite.


Il est juste que les forts soient frappés

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Ils s’aiment. C’est d’un banal. Pourtant, était-ce écrit ? Elle, le moineau, la môme à fleur de peau, la brûlée vive du cœur, pouvait-elle vraiment tomber amoureuse pour de bon de lui, le lutin, farceur, virevoltant, l’insatiable vivant ? Hé bien, pourquoi pas. Voilà : Théo aime Sarah, et Sarah aime Théo. Ils mettent le feu à leur jeunesse, ils dévorent Paris, bien au chaud dans leur cocon d’amis.
Puis voilà l’enfant, le premier. Un garçon prénommé Simon, qui ne vole rien mais agrandit encore l’amour, si c’est possible.
Et voilà le deuxième, une fille cette fois. Camille. Mais Camille ne vient pas seule. Logée à ses côtés au creux du corps de Sarah, la maladie joue les trouble-fête. La voilà qui montre sa face ricanante, la veille de Noël. Sarcasme cancéreux.
Alors commence le combat. Acharné, furieux, désespéré. Une guerre d’amour et de courage à mener contre l’inexorable. Le genre de lutte à la hauteur de cœurs aussi forts que ceux de Théo et Sarah.

Thibault-Bérard-©-Audrey-DuferVous voulez savoir où réside la magie de ce premier roman de Thibault Bérard ? C’est aussi simple que sidérant : dès la première page, on sait qu’il n’y aura pas de miracle. Je ne vous spoile rien, là, je vous jure que c’est la vérité. Dès la première page, on sait que Sarah est morte. La source est on ne peut plus fiable : c’est Sarah elle-même qui l’affirme. Elle, narratrice de sa propre vie depuis l’outre-tombe. On sait donc que la maladie a gagné. On sait que le livre que l’on tient entre ses mains est une tragédie, et qu’il n’y a rien à en attendre de mieux que des larmes, de la colère et des regrets.

Et pourtant – voilà le miracle – : durant toute la lecture, on espère. On y croit. On se bat, pied à pied, aux côtés de Théo et Sarah. Parce qu’ils sont trop beaux, trop drôles, trop passionnés, trop vivants, pour qu’on renonce d’emblée. Parce qu’on veut que Simon et Camille grandissent avec leur mère. Parce qu’il ne peut en être autrement.
Avec une sincérité qui emporte tout sur son passage, Thibault Bérard donne à ce récit une énergie communicative, une envie de vivre, une joie inattendue. Sur un tel sujet, nombre d’écrivains auraient choisi le mélo, la tartine de sanglots tellement épaisse qu’elle coupe l’envie de pleurer. Mais non, pas lui. Il est juste que les forts soient frappés est un volcan. Il amène la dévastation, mais quel spectacle !

On y pleure, c’est fatal. À plusieurs reprises, la digue lâche prise, impossible de résister. Mais toujours par surprise, sans effet trop appuyé.
Surtout on y sourit beaucoup. Et on sent son cœur palpiter, jamais laissé en repos tout au long de la lecture. Ce livre rappelle qu’il faut vivre, qu’il faut en profiter, sans relâche. Quand on est parent, il intime de répéter à ses enfants qu’on les aime, et de se tenir auprès d’eux, toujours disponibles. Tout ce qu’il dit est essentiel. Il le fait avec simplicité, dans une langue d’aujourd’hui. Vive et ouverte, rapide et percutante.

Je ne suis pas forcément très réceptif aux romans d’amour. Les premières pages, d’ailleurs, ont tardé à m’emporter. Je le précise par honnêteté, pour ceux qui trouveraient l’entrée en matière du roman trop gentille, peut-être convenue. La suite, soit les deux tiers du livre, est un ouragan insatiable, qui se nourrira sans fin de vos émotions. Alors, je vous en conjure : chassez vos raideurs, oubliez vos a priori. Ouvrez la porte à Théo et Sarah. Vous en sortirez sans doute un peu plus vivants qu’avant.


Le Bon sens

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Novembre 1449, dix-huit ans après la condamnation pour hérésie de Jeanne d’Arc, Charles VII chasse les Anglais de Rouen. La fin de la guerre de Cent Ans est proche : il faut achever la reconquête du territoire, panser les plaies des provinces dévastées et réconcilier les partis engagés dans la guerre civile. Promettant le pardon et l’oubli, le roi ordonne pourtant une enquête sur le procès de 1431. Malgré la résistance d’une partie de l’Église et de l’Université, quelques hommes opiniâtres, rusant avec la raison d’État, vont rechercher preuves et témoins pour rétablir la vérité, le droit et l’honneur de la jeune fille…


Chers amis Cannibales, si vous êtes amateurs de bons romans historiques, je ne saurais que trop vous recommander de laisser traîner vos mirettes dans les livres de Michel Bernard. N’étant pas moi-même grand amateur du genre, je vous explique pourquoi.

Pour être plus précis, je vais essayer de vous expliquer pourquoi, parce que je ne suis pas certain d’avance que je vais être très clair.
Ce qui, régulièrement, m’emmerde dans les romans historiques, c’est la propension instinctive de leurs auteurs à croire que, pour s’immerger au Moyen Âge, en pleine Renaissance ou Révolution française, il faut écrire vieux. Vous voyez ce que je veux dire ? Des écrivains contemporains qui tentent de reproduire ce qu’ils pensent être la langue de l’époque, la manière de parler, qui entreprennent de brider leur style pour tenter de sonner véridique, je suis désolé : la plupart du temps, je n’y crois pas.
Ce n’est pas parce qu’on copie ou, pour être exact, qu’on parodie une idée souvent fausse d’une période historique, en fonction d’idées reçues et de clichés solidement établis, qu’on touche au plus près la vérité. À l’inverse, écrire avec modernité – j’entends par là, dans l’esprit de son propre temps, dans la manière que l’on connaît aujourd’hui – n’interdit pas de sublimer son sujet, même s’il s’est déroulé mille ans auparavant.

Je ne dis pas : « écrire mal » ni « écrire pauvre », attention. Mais écrire sans se forcer à imiter quelque chose qu’on n’a pas connu et qu’on ne maîtrise sans doute pas si bien que cela, écrire en restant fidèle à son propre style, à sa propre voix, à son propre contexte, c’est souvent ce qui, pour moi, permet d’être le plus juste et sincère possible. Quels que soient le sujet et la période du roman, d’ailleurs, le précepte est valable pour tout projet littéraire.

Michel Bernard est en quelque sorte à la croisée de ces chemins. Son écriture est sublime, inspirée, soignée. Majestueuse sans être pompeuse. Riche sans être surchargée. Elle tutoie l’Histoire sans puer la naphtaline. En tout cas, c’est particulièrement vrai dans Le Bon sens, que je vous présente ici, comme dans Le Bon coeur, qui le précédait. (Les deux romans peuvent se lire indépendamment, dois-je le préciser.)

Jeanne d'ArcJeanne d’Arc ne m’a jamais particulièrement fasciné (même si je la plains beaucoup, la pauvre, d’avoir été récupérée par un borgne éructant dont les idées politiques sont diamétralement opposées aux siennes), et le XVème siècle est une période de notre Histoire dont j’ignore à peu près tout, de même que la Guerre de Cent ans. Trop lointains et lacunaires souvenirs d’école…
J’ai donc, grâce à ce roman, appris et découvert beaucoup de choses, que le texte m’a donné envie d’approfondir hors de ses frontières. Michel Bernard, dont le travail de documentation est irréprochable, restitue l’époque, les acteurs de ce temps, mais aussi les décors, les villes, et les enjeux politiques, avec une grande clarté, sans fanfreluches ni dentelles superflues. Une apparente simplicité qui n’est due qu’à la puissance de son écriture, à l’émotion qui la véhicule, et à sa curiosité pour ses personnages, le Roi Charles VII en tête. Des hommes et des femmes qu’on pourrait craindre figés dans leur lointain passé, mais que le romancier rend accessibles, compréhensibles, tout simplement humains.

Charles VII par Jean Fouquet

Charles VII par Jean Fouquet

Pour être parfaitement honnête, n’aurais sans doute pas lu Le Bon Sens si je n’avais pas déjà connu le nom de Michel Bernard. Je l’avais découvert il y a quelques années avec un autre roman magnifique, Les forêts de Ravel, qui s’intéressait au célèbre compositeur du Boléro. C’est ce qui m’a incité à lui faire confiance pour ce nouveau livre, alors même que je l’aurais sans doute manqué sans son nom sur la couverture.
Si jamais, donc, ces quelques mots ont pu titiller votre curiosité, et même si le sujet du livre ne vous passionne pas tant que cela… laissez une chance à ce roman. Une très belle surprise est toujours possible.

Bernard - Le bon coeurN.B.: Le Bon Coeur, roman qui relatait la vie fulgurante de Jeanne d’Arc, vient de sortir dans la Petite Vermillon, collection de poche des éditions de La Table Ronde.


Le Monde n’existe pas

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Times Square, New York. Sur les écrans géants qui encerclent le carrefour le plus connecté du monde, le visage d’un homme apparaît. Il s’appelle Ethan Shaw. On le soupçonne d’avoir violé et assassiné une jeune fille de seize ans à Drysden, Colorado. En quelques instants, il devient l’ennemi public numéro un. L’homme à traquer sans relâche et à abattre sans sommation.
Dans la foule, Adam Vollmann tombe des nues. Il a bien connu Ethan Shaw. C’était il y a des années, une amitié adolescente aussi violente qu’éphémère. A l’époque, Ethan était la vedette de Drysden. Jeune garçon beau et charismatique, star de football, séducteur presque sans le vouloir de nombreuses filles qui toutes lui pardonnaient ensuite de les laisser tomber pour une autre. Ethan était une lumière, un phare, un pilier.
A-t-il pu devenir ce monstre dont s’empare l’Amérique avec férocité ? Journaliste au New Yorker, Adam décide de fouiller le tas d’immondices qui dégouline des médias pour y dénicher la pépite de la vérité. Quitte à retourner à Drysden, épicentre de ses traumatismes de jeunesse qui en ont fait l’homme qu’il est aujourd’hui…


Fabrice HumbertJ’avais un peu délaissé Fabrice Humbert depuis qu’il avait quitté les éditions du Passage pour Gallimard. Pas en raison de son transfert, mais parce que ce qu’il proposait alors m’intéressait moins (Éden Utopie, notamment, inspiré de son histoire familiale, m’était un peu tombé des mains). Je suis donc très heureux, et agréablement surpris de le retrouver tel qu’en lui-même, tel que je l’apprécie en tout cas.
Puissant, scintillant de fulgurances éblouissantes, formidablement écrit et audacieusement mené, Le Monde n’existe pas renoue en effet avec la veine de ses premiers livres, notamment Avant la chute, La Fortune de Sila et L’Origine de la violence.

On y retrouve sa capacité extraordinaire à mêler une intrigue romanesque, l’histoire intime de ses personnages, à un sujet contemporain, universel, d’une actualité brûlante. En l’occurrence, le traitement de l’information par les médias aujourd’hui, où l’émotion prime sur les faits, quitte à tordre la vérité, à fabriquer artificiellement de l’événement.
times-squareOuvrir Le Monde n’existe pas à Times Square est évidemment tout sauf un hasard. Je ne sais pas si vous êtes déjà passé dans ce quartier de New York, mais si vous avez l’occasion, allez-y. C’est à vomir, mais le spectacle est hallucinant. Des écrans, partout, de toutes les tailles, à toutes les hauteurs. Des publicités, des informations, des bandes-annonces, sans cesse, jour et nuit, surplombant des trottoirs grouillant de vie. Un appel à l’hypnose collective et au débranchement massif des cerveaux. L’endroit idéal pour planter une certitude dans des milliers de crânes, quitte à ce que ce soit un mensonge.

Poussant son idée sans cesse, Fabrice Humbert questionne avec clairvoyance la manière dont la frontière entre réalité et fiction se brouille de plus en plus, jusqu’à se demander si elle existe encore. Le sujet est du pain bénit pour un romancier, dont c’est finalement le travail. Aujourd’hui, les histoires que l’on invente ne finissent-elles pas par être plus pertinentes que les faits bruts, souvent désolants de vérité ?
La structure du roman est à l’unisson de ce questionnement. Avec Adam Vollmann, lui-même construit comme un palimpseste humain, on plonge jusqu’au vertige dans un quotidien qui se délite et se déconstruit en permanence. J’ai été époustouflé par la maîtrise narrative de Fabrice Humbert, qui tient son récit d’une main de fer alors même que la situation semble échapper à tout contrôle. Là où il aurait pu se contenter d’élaborer une sorte de polar, il fuit la facilité pour mieux percuter et perturber son lecteur.

Si le roman ne s’effondre pas, c’est que Fabrice Humbert possède de nombreux atouts. Une évidence de style, à la fois puissant, riche et admirablement fluide. Une capacité à créer des personnages fascinants, riches en zones d’ombre.
Une pertinence, enfin, pour cerner le monde dans toute sa complexité – le monde, et en particulier ici les États-Unis. Si son histoire est jeune, ou peut-être à cause de cela, ce pays à nul autre pareil offre au romancier une matière mouvante, vivante, une argile à pétrir sans relâche pour en extraire mille et une formes inattendues. Et constitue une caisse de résonance pour nous, familiers dans nos pays d’Occident de leurs problèmes et de leurs dérives, qui finalement sont les mêmes. La démesure naturelle des États-Unis permet de démultiplier la réflexion, de la renvoyer cent fois plus forte, plus impressionnante, plus violente, à l’image de ce peuple qui, pour une part du moins, idolâtre plus les armes à feu que la vie de ses enfants.

J’ai l’impression que Le Monde n’existe pas ne figure pas parmi les livres dont on parle le plus dans cette rentrée. Si vous avez l’occasion, vous l’aurez compris, je vous encourage fortement à corriger cet oubli et à faire honneur à son intelligence. J’aime à croire que vous ne le regretterez pas.


Quelqu’un m’attend derrière la neige

Quelqu'un m'attend derrière la neige bannière


Tout les éloigne. Pourtant, Freddy et Gloria se ressemblent plus qu’ils ne le croient.
La vie de Freddy se résume à son vieux camion jaune, qu’il conduit de Gênes à Paris ou Londres pour livrer les délicieuses glaces de Pepino & Schultz. Il lui arrive, parfois, de ne parler à personne pendant trente ou quarante jours.
Gloria, elle, est une hirondelle. Comme ses semblables, lorsque vient l’hiver, elle file à tire d’aile vers la chaleur de l’Afrique.
Pourtant, en ce mois de décembre glacial, un appel irrésistible la porte vers le nord. Elle ignore son origine mais ne peut faire autre chose que d’y répondre. Freddy, pendant ce temps, conduit son camion vers Calais. Cela fait bientôt cent jours qu’il n’a parlé à personne.
La neige se met à tomber. Et le destin, en tête de rassembler ceux qui se ressemblent plus qu’ils ne le croient.


Timothée de Fombelle, génial touche-à-tout, auteur de romans jeunesse (Vango, Le Livre de Perle, Tobie Lolness) ou adultes (Neverland) éblouissants, de pièces de théâtre, d’une comédie musicale (Georgia), d’une bande dessinée (Gramercy Park) ou d’albums pour plus petits, signe ici son premier conte de Noël. Certes, nous sommes un peu hors saison, mais comme tout est bon dans le Fomfom, je ne résiste pas à rattraper mon retard.

illustration Thomas Campi 1Délicatement mis en images par le dessinateur italien Thomas Campi, qui réalise à peu près toutes les deux pages de superbes illustrations aux couleurs chaudes et riches, ce texte s’avère aussi inclassable que ses héros. Aussi à part. Là, peut-être, où se niche l’humanité la plus pure – désintéressée, tournée vers l’autre, désespérée de se battre pour ce que nous avons de meilleur en nous. Généreuse et lumineuse.
Écrit avec la profondeur que l’on connaît à l’écrivain, Quelqu’un m’attend derrière la neige (ce titre, quelle grâce !) confronte ses personnages à la noirceur du monde. Ce n’est pas parce qu’on écrit un conte de Noël qu’il faut céder de bout en bout à l’angélisme béat, semble nous dire l’auteur, plus inquiet qu’à l’ordinaire.

illustration Thomas Campi 3Si l’on suit à Freddy et Gloria, si l’on s’attache à la marge qui les sépare du monde – la mélancolie de l’un, l’obstination de l’autre -, on se demande où cette histoire peut bien nous mener. Comme souvent ces derniers temps (voir les twists de Gramercy Park ou du magnifique petit album de 2018, Capitaine Rosalie), Timothée de Fombelle
attend le dernier moment pour faire tomber le rideau.
Et l’émotion prend à la gorge. En peu de mots et quelques images à l’unisson. En une révélation finale, qui lie merveilleusement des êtres hors normes et le monde qu’ils doivent affronter – une épreuve que l’on réussit toujours mieux ensemble. Surtout quand on se ressemble plus qu’on ne le croit.
Une manière d’affirmer qu’il y a toujours une raison d’espérer, et qu’il faut s’accrocher à ce rêve pour ne pas tomber.


On parle de ce magnifique album un peu partout ! Quelques liens : Petites madeleines, Les instants volés à la vie, La littérature jeunesse de Judith et Sophie, Sophie lit, La bibliothèque de Noukette


Le Service des manuscrits

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« A l’attention du service des manuscrits ». C’est accompagnés de cette phrase que des centaines de romans écrits par des inconnus circulent chaque jour vers les éditeurs. Violaine Lepage est, à 44 ans, l’une des plus célèbres éditrices de Paris. Elle sort à peine du coma après un accident d’avion, et la publication d’un roman arrivé au service des manuscrits, Les Fleurs de sucre, dont l’auteur demeure introuvable, donne un autre tour à son destin.
Particulièrement lorsqu’il termine en sélection finale du prix Goncourt et que des meurtres similaires à ceux du livre se produisent dans la réalité. Qui a écrit ce roman et pourquoi ? La solution se trouve dans le passé. Dans un secret que même la police ne parvient pas à identifier.


 

Depuis le succès surprise mais mérité du Chapeau de Mitterrand, Antoine Laurain cherche, consciemment ou non, à reproduire la recette magique qui avait fait de ce roman l’agréable petit miracle fin et pétillant qu’il était. Hélas, de même que Rhapsodie française ou La Femme au carnet rouge, j’ai trouvé sa nouvelle tentative décevante.

Au début, pourtant, j’avais envie d’y croire, même si cette histoire de manuscrit dont le contenu fait écho à la réalité n’est pas neuve. Peu importe, le procédé peut donner de belles choses. (Là, tout de suite, je pense à Garden of Love, de Marcus Malte. La comparaison, à vrai dire, n’est pas flatteuse pour Antoine Laurain.)
J’ai donc plongé, sans mal car la construction est prenante, et la plume fluide. Quoique, un peu moins inspirée peut-être, moins enlevée, plus convenue dans sa manière de poser les personnages, qui titillent les clichés avec trop d’insistance. Le psy cachottier, l’éditrice omnipotente – mais sympa (trop d’ailleurs pour ce qu’est réellement le milieu littéraire) -, la policière obstinée… Mouais.

Le problème, néanmoins, le vrai problème est ailleurs : Antoine Laurain n’est pas un auteur de romans policiers. L’intrigue du Service des manuscrits reposant entièrement sur un suspense, si celui-ci s’évente trop vite et sort des rails de la crédibilité, c’est tout le livre qui vacille. J’ai donc vu venir la solution de très loin ; avant de la vérifier, l’ai trouvée convenue ; l’ayant lue, ai été déçu. Acharné à conserver son histoire du côté de la facilité, pour ne pas dire de la légèreté, Laurain la rend improbable, et relativement niaise.

Du coup, je me pose une question : si l’auteur avait été un parfait inconnu, ce livre aurait-il franchi la barrière du service des manuscrits ?
Je vous laisse réfléchir à cet épineux problème…


Lecture en cours : « Le Monde n’existe pas »

Ethan et Clara sont de bons personnages : un bon Américain, au parcours exemplaire, se révèle le meurtrier d’une belle jeune fille à l’innocence saccagée, le tout dans une petite ville de province dont on aime imaginer la paix et la sécurité. Il s’agit maintenant de susciter la tempête des passions par la construction d’une intrigue simple, ressassée à chaque instant du jour et de la nuit, enrichie de temps en temps d’un minuscule démenti et soutenue par deux ou trois scoops qui viendront relancer la pitié et la terreur. (…)

J’ai regardé la télé, j’ai écouté la radio, j’ai lu les journaux et je suis allé sur les sites. J’ai lu, entendu, amassé des informations. J’ai été frappé par la vacuité des propos et des images, comme je l’avais été dès la première nuit devant la télé : à l’évidence, s’il fallait bien nourrir l’immense tube à déverser l’information, il n’y avait en réalité aucun fait nouveau. Dans ces cas-là, d’ordinaire, la nouvelle se tarit d’elle-même, non parce qu’elle aurait perdu en importance mais que le tube n’a pas assez de substance pour se perpétuer. C’est une sorte de ver énorme, presque hideux dans sa voracité monotone et robotique, à toute heure du jour et de la nuit. S’il est vrai que la curiosité est une des passions humaines, le ver en est l’exact opposé : il n’est pas là pour renseigner mais pour se régénérer dans le mouvement infini de sa dévoration. Sur les plateaux se sont succédé sociologues, psychiatres, criminologues, bavards, les bouches à tout faire du ver universel. Maquillés, rajeunis, bien habillés, la parole confiante et assurée, contents d’eux-mêmes, ils n’ont rien dit : ils ont nourri le ver. (…)

Même le Président des États-Unis a écrit un tweet : « Pitié et miséricorde pour Clara Montes, fureur et châtiment pour le meurtrier qui souille notre communauté. »
Et aussitôt le tweet a été commenté par des millions d’autres tweets, analysé à la radio et à la télé, répercuté par l’immense et folle caisse de résonance du monde. L’épuisante société du bavardage. »

humbert monde

 

Le Monde n’existe pas
Fabrice Humbert
Éditions Gallimard, 2020

Chronique à suivre de cette lecture stimulante


Vie de Gérard Fulmard



Jean ECHENOZ
Éditions de Minuit, 2020
ISBN 9782707345875
240 pages
18,50 €


Difficile de dire si Gérald Fulmard a connu des jours meilleurs. Pour l’heure, cet ancien steward est au chômage, et pas près de retrouver du travail dans sa branche, étant donné qu’il a été viré pour des faits plus que douteux. D’ailleurs, non content d’avoir perdu son emploi, le voilà obligé de pointer régulièrement chez un psy qui, de toute évidence, n’a strictement rien à faire de lui.
Bon.
Pour couronner le tout, voici qu’un satellite russe en fin de parcours s’écrase sur le centre commercial d’Auteuil, non loin de la rue Erlanger où vivote le dit Fulmard, dans l’appartement anciennement loué par sa mère. Mauvaise nouvelle : il n’a plus d’endroit pour faire les courses. Bonne nouvelle : parmi les victimes du drame se trouve son propriétaire, à qui il ne pouvait plus payer de loyer. Re-mauvaise nouvelle : le fils du propriétaire ne tarde pas à se manifester pour réclamer son dû.

Bon.
Et ensuite ? Hé bien, Gérard Fulmard va faire comme d’habitude : se laisser porter. Ce qui va le conduire, après quelques nouvelles expériences malheureuses, à travailler pour un parti politique en pleine crise. Pas sûr que suivre ce courant soit l’idée du siècle… En même temps, Gérard Fulmard n’est pas du genre à avoir des idées.


On va commencer en enfonçant une porte ouverte : Jean Echenoz est un des plus grands stylistes de la littérature française contemporaine. Un auteur précieux, qui manie comme personne l’art subtil de l’ironie. Chez lui, elle devient un nectar que chaque (bon) mot, chaque phrase délicieusement alambiquée, chaque trouvaille rendent jouissif à déguster. Voilà un écrivain, un vrai.
(Petite note amicale à l’attention de ceux qui proclament la littérature française pauvre et inintéressante : ce n’est pas faux (et malheureusement, c’est souvent celle-ci qui reçoit la gloire des médias et la tête de gondole des grandes surfaces à vendre des livres au kilo), mais il y a un paquet d’exceptions à cette règle. Echenoz en est une – parmi tant d’autres : voir la réponse passionnée et légitime de « je ne sais plus » en commentaire !)

Vie de Gérard Fulmard : c’est le titre. Arrêtons-nous dessus quelques instants, un titre n’est pas censé être anodin. Qu’annonce celui-ci ? Tout, sauf une biographie. Echenoz a pratiqué le roman biographique, nous offrant trois merveilles : Courir, Des éclairs et Ravel. Ici, rien à voir, déjà parce qu’il n’existe pas, Gérard Fulmard. Et ce roman qui porte son nom est loin de nous dévoiler son existence complète.
Alors ? Vie de Gérard Fulmard. Bizarre, c’est peut-être un effet secondaire de ma lointaine éducation catholique, mais quand j’entends ce titre, j’entends « vie de saint ». Vous savez, ces récits religieux édifiants qui relatent la destinée (souvent tragique) d’un saint en particulier. Souvent, on parle aussi de « passion » pour qualifier ces textes. Le terme « passion », du latin « patior, pati », qui signifie « souffrance », « supplice », « état de celui qui subit ».
Et s’il y a bien quelqu’un qui subit son destin, c’est Gérard Fulmard. Tiens, la boucle est bouclée, presque sans le faire exprès.
Rien de transcendant pour autant dans les aventures du gars Fulmard. Je dis transcendant, au sens religieux du terme, encore une fois. Parce que ce personnage improbable, sorte de Culbuto doté des capacités de raisonnement de Oui-Oui, a le chic pour se mettre dans le pétrin et enchaîner les péripéties – calamiteuses pour lui, drolatiques pour le lecteur.

Sauf que… Je dois avouer que je suis resté sur ma faim à l’issue de ma lecture. D’abord parce que Jean Echenoz a déjà joué ce genre de partition. Son précédent roman, Envoyée spéciale, résonnait du même genre de musique, mais en beaucoup plus fort, plus jubilatoire, plus audacieux. Au bout d’un moment, sa Vie de Gérard Fulmard se met à ronronner bien gentiment, comme un gros matou pelotonné au coin du feu.
C’est agréable à lire, on ne s’ennuie pas. On glane quelques exquises considérations sur des sujets très divers – spécialité d’Echenoz, capable de passer du coq à l’âne et de retomber sur le dos du coq sans en avoir l’air. On s’amuse du regard mordant de l’auteur sur le petit monde politique, ses compromissions, ses errances tristement humaines, son incapacité à s’élever au-dessus du discours, grâce à une galerie de personnages hilarants, étrangement familiers dans leur mesquinerie, leur égocentrisme et leur manque absolu de dignité.

Cependant, à l’image de la fin, abrupte, j’ai eu l’impression frustrante que le roman finissait par s’effondrer sur lui-même. En objet littéraire typiquement éditions de Minuit, Vie de Gérard Fulmard finit par se résumer à un exercice de style dont le sujet devient le style, noyant le propos dans l’explosion du verbe. Comme un aveu d’impuissance, stigmatisant chez le romancier une étonnante incapacité à dépasser la langue pour se concentrer sur une histoire, un récit, un propos.

Ce qui fait de ce livre une sorte de plaisir instantané, de gourmandise de table, dont la saveur ne dure que le temps de la dégustation. On n’en garde que le souvenir flatteur d’une suite de mets raffinés, disposés sur la table par un serveur guindé dont la politesse n’est que de façade. C’est un luxe appréciable que de pouvoir s’offrir ce genre de festin, on peut donc s’en contenter. Tout en reconnaissant qu’au bout du compte, ces restaurants haut de gamme sont un peu surfaits.


La Loi du rêveur



Daniel PENNAC
Éditions Gallimard
ISBN 9782072879388
176 pages
17 €


Tout commence par un souvenir lointain, une scène de vacances en été. Le narrateur (alias Daniel Pennac lui-même) a onze ans. Il partage sa chambre avec son meilleur ami, Louis. Alors que tout le monde dort dans la maison, Daniel voit la veilleuse du couloir exploser, et l’électricité en couler comme un liquide…
Ou alors, non. Tout commence beaucoup plus tard. Lors d’une projection à domicile, sur un vieux projecteur, du film Amarcord de Fellini. Soudain l’image se disloque : l’ampoule du projecteur vient d’exploser…
A moins que…
Enfin, quoi qu’il en soit, tout commence par une explosion de lumière.
Dans une histoire qui va mêler cinéma, enfance, rêves et inventions, quoi de plus normal ?


Pennac

Pour ramener ce blog à la vie, il fallait qu’une porte s’ouvre sur l’imaginaire. C’est, en littérature, mon inclinaison la plus naturelle.
Il fallait aussi, sans doute, que cette invitation provienne d’un vieil ami. Sans hésitation aucune, je classe Daniel Pennac dans cette catégorie d’écrivains qui m’accompagnent depuis si longtemps que j’ai l’impression d’avoir toujours entendu leur voix susurrer à mon oreille les mille et un charmes des mots et des rêves entrelacés. Pennac, je l’ai rencontré adolescent, un jour où il me convia à découvrir les mystères du Bonheur des ogres. Depuis je l’ai toujours suivi, de près ou de loin, enchanté ou non, mais toujours curieux de savoir ce qu’il avait à me raconter.

Kamo

Pour être bref, parfois elliptique, son nouveau roman m’a raccompagné aux sources de ce que j’aime chez lui. La bien nommé Loi du rêveur, qui préside (ou devrait présider) à la vie de tout écrivain perdu dans ses songes… C’est autoriser le roman à tout dire, tout oser, tout pervertir, tout revoir et corriger. Avec ce précepte, Daniel Pennac s’amuse comme le petit fou qu’il n’a jamais cessé d’être. Il mêle récits réels et inventés avec une telle maestria qu’on finit par ne plus distinguer la ligne de démarcation entre le vrai et le créé. D’ailleurs, dans un roman, dans une fiction, y a-t-il seulement du vrai ?
Pennac joue avec cette idée au fil de chapitres courts qui percutent à l’envi son propre univers. On croise notamment Kamo, son petit héros de romans jeunesse – c’est tout sauf un hasard, car avec Kamo tout a toujours été possible. Comme transformer, par le charme maléfique d’une rédaction impossible à écrire, des adultes en enfants et des enfants en adultes…

Les enfants, les adultes, la jeunesse et la vieillesse, la famille et les amis, les parents et les petits, la magie du théâtre et du cinéma, la folie douce de Fellini… tels sont les ingrédients de La Loi du rêveur, cocktail plein de charme et d’émotion qui convoque la richesse d’une vie et les réinventions du temps pour tisser la toile de la littérature. Un texte aussi sincère que délicieusement menteur, qui réveille la verve de Pennac comme au bon vieux temps. Celui de Malaussène, de Kamo, et des droits du lecteur – qui a tous les droits. Comme le romancier.


It’s a new dawn, it’s a new life…

Il faut parfois prendre du recul, et du temps. Se poser, non seulement des questions, mais surtout les bonnes questions.
Est-ce que tout ceci a du sens ?
Mon avis a-t-il seulement de l’importance ?
Est-ce que ça compte, d’être lu par vingt personnes ou par deux cents ?
Et la plus capitale de toutes, sans doute, lorsqu’on se livre à l’exercice du blog : est-ce que je prends du plaisir à faire ceci ?

En 2018, cette dernière question a commencé à prendre beaucoup de place dans ma tête, pour une multitude de raisons, personnelles et professionnelles, avec lesquelles je ne vous embêterai pas ici. Elle s’était déjà immiscée dans mon cortex, ce qui avait occasionné des pauses plus ou moins longues entre les publications de Cannibales Lecteurs. Lors de la rentrée littéraire de septembre 2018, elle s’est posée au milieu du chemin et ne m’a plus laissé passer.


Alors, je me suis assis au bord de la route, pour attendre et réfléchir. Sans avoir la moindre idée du temps qu’il faudrait pour me relever et repartir – ni si j’allais seulement le faire un jour.
Puis la vie est passée par là. Les Cannibales ont accueilli dans leur tribu une deuxième future lectrice de choc. J’ai décidé d’arrêter de travailler pour m’occuper d’elle. Et donc de m’éloigner de la librairie, métier qui m’accaparait depuis 18 ans, avec des hauts et des bas, des grands moments de passion et d’autres plus douloureux.
Et cette question, finalement proche de celle évoquée au début de ce texte : ai-je encore le cœur pour ce métier ?


Cette question, pour l’instant, reste en suspens. En revanche, au fil de cette nouvelle vie, m’est revenue l’envie de lire, que j’avais perdue. Et aussi celle d’écrire, de partager.
Après une longue réflexion, et pas mal d’hésitations, je décide donc de rouvrir Cannibales Lecteurs. Sans pression particulière, sans quête de performance, juste pour le plaisir de poser à nouveau des mots sur des émotions de lecture. En insistant sur ce point, d’ailleurs : l’émotion. Le sentiment. Le cœur avant l’esprit, l’intuition avant l’analyse. Mon excellent camarade Yvan Fauth en a fait le mantra de son formidable blog – qui porte le nom, tiens tiens… d’Émotions. (Si ce n’est déjà fait, abonnez-vous. Ce blog est une mine d’or.)

Sur ce blog, néanmoins, nous avons toujours revendiqué notre liberté de ton, le droit de dire que nous avons aimé ou non – en expliquant pourquoi, du mieux possible. De ce côté rien ne change. Cannibale un jour, Cannibale toujours !

Mais comme je suis gentil, dans le fond (si si), j’ai choisi de revenir avec un coup de cœur – le livre de cette rentrée qui m’a poussé à revenir hanter ces pages virtuelles.
Une ode simple et pétillante au rêve, à l’imagination, à la création et, bien sûr, à la littérature…

Pour découvrir de quel roman il s’agit, rendez-vous demain !


Helena, de Jérémy Fel

Kansas, un été plus chaud qu’à l’ordinaire. Une décapotable rouge fonce sur l’Interstate. Du sang coule dans un abattoir désaffecté. Une présence terrifiante sort de l’ombre. Des adolescents veulent changer de vie. Des hurlements s’échappent d’une cave. Des rêves de gloire naissent, d’autres se brisent. La jeune Hayley se prépare pour un tournoi de golf en hommage à sa mère trop tôt disparue. Norma, seule avec ses trois enfants dans une maison perdue au milieu des champs, essaie tant bien que mal de maintenir l’équilibre familial.
Quant à Tommy, dix-sept ans, il ne parvient à atténuer sa propre souffrance qu’en l’infligeant à d’autres… Tous trois se retrouvent piégés, chacun à sa manière, dans un engrenage infernal d’où ils tenteront par tous les moyens de s’extirper. Quitte à risquer le pire. Et il y a Helena… Jusqu’où une mère peut-elle aller pour protéger ses enfants lorsqu’ils commettent l’irréparable ?

Fel - HélénaAvant d’évoquer Helena, le deuxième roman de Jérémy Fel, je me dois de rappeler que j’avais adoré sans réserve son premier, Les loups à leur porte. J’avais aimé sa construction ambitieuse, son écriture implacable, sa manière de mettre en scène et de penser le mal et la violence, y compris dans les moments les plus durs du livre.
C’est donc avec enthousiasme et impatience que je me suis plongé dans ce deuxième opus, dont le résumé me promettait le même genre d’univers, la même intensité.
J’ai déchanté.

Si j’en crois les avis glanés ici ou là sur Internet, je suis un des rares dans ce cas. C’est donc peut-être entièrement de ma faute, sans doute suis-je passé à côté de ce livre. Mais j’y ai malheureusement trouvé tous les défauts que Jérémy Fel, à mon sens, avait évité avec soin dans son premier.
Par où commencer ? Comme rien ne m’a séduit dans Helena, difficile de choisir.
Voyons d’abord les personnages, tiens. Impossible de m’y attacher, de les suivre, je les ai tous trouvés antipathiques. Est-ce volontaire ? Si c’est le cas, c’est réussi, mais du coup, il est délicat de les plaindre ou de les soutenir, en dépit des aventures épouvantables dont ils sont tour à tour victimes et acteurs. Ah, si, c’est un point à mettre au crédit de l’auteur : rien n’est forcément tout blanc ou tout noir chez ses protagonistes, ils sont capables de passer d’un angélisme béat à la pire des violences, suivant la situation qu’ils doivent affronter ou la pulsion qui les conduit. (Je dois admettre que le coup du club de golf est particulièrement saisissant…)

Dans sa critique (positive) parue dans Télérama, Christine Ferniot reconnaît que Helena est « bourré de clichés réjouissants et de personnages caricaturaux ». D’autres vantent l’art avec lequel Fel dynamite tout cela au fur et à mesure de l’avancée du récit. Personnellement, je n’ai rien vu péter. Les clichés (pas réjouissants) sont là, bien posés, et le restent de bout en bout. Un personnage commet le pire ? C’est parce qu’il a subi des traumatismes horribles dans son enfance. Oh ben dis donc, c’est original !
On continue ? Très bien. L’héroïne est blonde, c’est une ravissante idiote trompée par un petit copain peu scrupuleux, elle tombe en panne de voiture près de la maison où se terre justement un psychopathe en puissance, planqué dans les jupes d’une mère qui n’a d’yeux que pour sa petite dernière dont elle veut faire une mini-miss, une reine de beauté version Little Miss Sunshine – avec les rondeurs mais sans l’humour et la tendresse.
J’en passe et des meilleurs.

Tout ceci serait tolérable si Jérémy Fel le faisait voler en éclat. On sent même que c’est l’idée. Alors, certes, ces personnages légers comme des vannes de Bigard finissent par tomber le masque et par tous plus ou moins se comporter comme des dingues, par exploser en vol et commettre des actes extrêmes. Est-ce suffisant pour transformer le pensum des (cent ou deux cents) premières pages en jeu de massacre exutoire, comme certains le suggèrent ? Pas pour moi, malheureusement.
La faute, sans doute, à nombre de longueurs – que ces 700 pages m’ont paru interminables, surchargées de développements sans fin et de justifications psychologiques aussi superficielles que redondantes ! La faute, aussi, à un style direct, certes, mais souvent balourd. Les dialogues, en particulier, ne sonnent pas juste, tirent trop souvent vers le mauvais soap et contribuent à enfiler pas mal de perles sur le collier des clichés. N’ayant pas le livre sous la main, je ne peux étayer ce propos d’exemples précis – et, du reste, sortir des phrases de leur contexte est souvent facile, surtout en cas de critique négative, alors autant éviter de le faire.

Je veux reconnaître à Jérémy Fel un vrai courage, celui de s’investir corps et âme dans la littérature de genre – un pari pas facile à tenir en France, surtout quand on cherche à tremper ses pieds dans le sang de l’horreur. Il le fait frontalement, sans arrière-pensée, avec une authenticité qui mérite le respect. Avec, aussi, une belle connaissance des sources du genre, qu’il parvient à assimiler pour forger son propre univers et sa voix propre.
Malheureusement, il arrive aussi à Stephen King, sans doute son maître absolu (et si c’est le cas, il a très bon goût), de rater certains romans. A mes yeux, en raison de ses excès en tous genres – dans le propos, la construction, les personnages, le style – Helena ne confirme pas le coup d’essai des Loups à leur porte, faute d’élever son propos et d’extirper son sujet de la boue, de la tripe et du sang dans lesquels le roman se complaît à stagner. Pour parvenir à fournir une réflexion neuve sur la question du mal, encore faut-il parvenir à adopter un point de vue en surplomb, à s’éloigner du premier degré, du récit brut. Pour moi, Fel y était parvenu dans son premier roman, pas dans celui-ci.

Encore une fois, c’est un avis strictement personnel – j’insiste, car vu le nombre d’éloges glanés par ce livre, je m’attends à me prendre quelques retours furieux…
Je serai néanmoins au rendez-vous du prochain roman de Jérémy Fel, en espérant pouvoir m’enthousiasmer à nouveau pour le talent et l’audace de ce garçon qui n’en manque pas.

Helena, de Jérémy Fel
Éditions Rivages, 2018
ISBN 978-2-7436-4467-3
733 p., 23€


Une douce lueur de malveillance, de Dan Chaon

Le choix du titre figure parmi les étapes les plus importantes et les plus délicates dans l’écriture d’un livre. Parfois il peine à se dégager, à sortir du lot ou à épouser le contenu du récit. En d’autres occasions il s’impose en toute évidence. C’est le cas pour le nouveau roman de Dan Chaon, que ce soit en anglais (Ill Will, qui signifie à la fois « mauvaise volonté » et, dans un emploi plus rare, « malveillance ») ou en français, où il exprime à merveille, par son oxymore subtil, le caractère insidieux, presque délicat, du mal tel qu’il est cerné par l’écrivain américain.

Chaon - Une douce lueur de malveillanceNous voici avec Dustin Tillman, psychologue de son état du côté de Cleveland. Un métier qui devrait assurer une certaine assise au monsieur – mais que nenni. D’abord parce que Dustin a vécu dans son enfance l’un des drames les plus terribles qui soient : alors qu’il avait treize ans, il a découvert un matin d’été les cadavres de ses parents et de ses oncle et tante, massacrés dans leur maison pendant la nuit alors que lui-même et ses cousines adolescentes dormaient dans une caravane dans le jardin. Le genre de bagage mental qui reste lourd à porter durant toute sa vie, surtout quand on a accusé Rusty, son frère adoptif, du quadruple meurtre.
Trente ans ont passé et Dustin semble pourtant bien dans ses baskets. Marié à une femme qu’il adore, deux garçons grands ados qui mènent leur vie tranquillement, et un métier qui le passionne. Sauf qu’un jour, Kate, la cousine de Dustin, l’appelle pour lui apprendre que Rusty va sortir de prison. Innocenté par des tests ADN – la technologie d’aujourd’hui permet enfin de pallier la fragilité des seuls témoignages fournis alors par trois adolescents traumatisés.
Premier ébranlement. Que va faire Rusty ? Chercher à se venger ? Et si oui, quand ?
Dans le même temps, Dustin se laisse peu à peu contaminer par la force de conviction d’un de ses patients, Aqil, un policier suspendu de ses fonctions pour une raison qu’il ignore. Aqil prétend qu’un tueur en série particulièrement retors sévit en Ohio depuis des années, visant des étudiants ivres à la sortie des bars pour les kidnapper, leur faire subir Dieu sait quoi avant de les jeter dans la rivière la plus proche pour simuler une mort accidentelle par noyade. Si le propos de l’ancien policier semble d’abord l’œuvre d’un homme perturbé, son approche obsessionnelle des faits finit par intriguer Dustin, qui se lance dans une enquête nébuleuse avec son patient…

Ce résumé est très long, je m’en excuse. Il ne contient pourtant que les éléments de compréhension initiaux, essentiels à la mise en place de ce gros roman, dense, touffu, et terriblement envoûtant. D’emblée, en quelques chapitres percutants dont la brièveté harponne le lecteur, Dan Chaon campe le décor bleu nuit d’un drame à plusieurs strates qui va nous entraîner très loin dans la pénombre des âmes et des secrets morbides que recèlent les êtres humains.
Conçu comme un thriller, avec une montée en tension implacable, Une douce lueur de malveillance ne s’appuie sur une succession de faits remarquablement enchaînés que pour mieux plonger dans la psyché torturé de personnages qui ont tous quelque chose à cacher, à avouer ou à se faire pardonner ; tous, un poids terrible qui les entraîne par le fond pour les étouffer et les noyer dans leur malveillance ou dans celle des autres, même quand ils essaient de bien faire.

Multipliant les allers et retours dans le temps, les enchâssements vertigineux, les points de vue aussi, le roman s’appuie en outre sur un travail formel tout aussi insidieux que son propos pour perturber son lecteur. Dan Chaon glisse çà et là des blancs dans le texte, des espaces plus ou moins longs, escamote des mots, inachève des phrases. Une manière d’exprimer le chaos qui s’empare peu à peu de ses personnages, la difficulté qu’ils éprouvent à affronter leurs peurs, leurs inquiétudes ou leurs tourments, en étant incapables de les verbaliser.
Plus fort encore, le texte se scinde parfois, se fragmente en deux, trois, quatre colonnes simultanées. Les propos alors se percutent, se renvoient des échos troublants, mêlent plusieurs réflexions en formalisant le brouillard d’esprits incapables d’affronter de face ce qui les menace.

On pourrait croire que lire un roman aussi tordu pourrait constituer une épreuve. En dépit de sa dureté, de la douleur qui en irradie, il n’en est rien. Dan Chaon fait briller sa douce lueur de malveillance de mille feux fascinants, captant son lecteur pour ne le relâcher qu’à la fin, secoué mais conquis par ce voyage en eaux troubles qui, au bout du compte, pose autant de questions que de réponses.
Un grand roman américain qui sort du lot par son ambition formelle, son exigence et l’étendue de son propos. Pour moi, une révélation.

Une douce lueur de malveillance, de Dan Chaon
(Ill Will, traduit de l’américain par Hélène Fournier)
Éditions Albin Michel, 2018
ISBN 9782226398963
544 p., 24,50€


Rien d’autre sur terre, de Conor O’Callaghan

O'Callaghan - Rien d'autre sur TerreUne fillette de douze ans tambourine à la porte d’un prêtre. Elle est la dernière rescapée d’une famille dont tous les membres ont mystérieusement disparu au cours des dernières semaines, sans laisser la moindre trace. Le père de l’enfant vient de s’effacer à son tour, et la jeune fille terrifiée, livrée à elle-même, vient chercher du secours.
Même si la situation est pour le moins étrange, elle n’est guère surprenante pour le prêtre comme pour les autres habitants des environs. Revenue depuis peu d’un séjour inexpliqué à l’étranger, cette famille bizarre vivait dans le pavillon témoin d’un lotissement moderne dont la construction semblait à l’abandon, faute d’habitants pour l’investir. Dans ce décor déserté et poussiéreux, sous la chaleur écrasante d’un été caniculaire, alors que les portes claquaient sans raison, que des inscriptions troublantes apparaissaient sur les carreaux sales et que l’électricité marchait quand elle pouvait, il fallait bien que quelque chose se passe. Quelque chose d’inquiétant et de terrible, fatalement…

« À quoi ressemblait-elle ? Elle ne ressemblait à rien d’autre sur terre. »

L’Irlande est décidément une magnifique terre de littérature. Ce n’est pas un scoop, certes. Mais ce n’est pas non plus Conor O’Callaghan, connu dans son pays pour sa poésie avant d’y proposer ce premier roman en 2016, qui me fera prétendre le contraire. Avec sa langue créative, son univers insidieux, son atmosphère poisseuse, Rien d’autre sur terre est un début romanesque d’une force et d’une originalité remarquables.
Tout se joue par petites touches, dans les détails. Des images saisissantes qui surgissent au moment où on s’y s’attend le moins. Des décors magnifiquement conçus – ce lotissement à l’abandon, envahi de poussière, est un formidable paysage d’angoisse. Des scènes qui étirent leur langueur moite, d’autres qui compressent le temps et extirpent l’inquiétude des ombres noires de l’esprit. Des personnages étranges, insaisissables, perturbés et perturbants.

Conor O’Callaghan fait du non-dit, de la suggestion et des rumeurs alimentées par l’imagination les armes de sa littérature. Rien d’horrifique ni de sanglant, aucun effet gore, au contraire. Depuis Poe et Lovecraft, on sait que la peur est rampante, qu’elle se dissimule derrière des rideaux lourds que rien ne sert d’agiter. La peur est inquiétude, tapie dans votre dos, prête à vous lécher l’échine de sa langue froide. La peur est en soi, c’est le monstre que l’on élève au creux de ses secrets les plus inavouables – la construction habile du roman le montre à merveille.
Rien d’autre sur terre est un livre fort, singulier, de ceux qui hantent l’imaginaire pendant un long moment et y impriment une empreinte qui met du temps à s’effacer – si elle s’efface un jour. Une réussite, et une belle découverte que je vous invite à partager.

Rien d’autre sur terre, de Conor O’Callaghan
(Nothing on Earth, traduit de l’anglais (Irlande) par Mona de Pracontal)
Éditions Sabine Wespieser, 2018
ISBN 978-2-84805-305-9
272 p., 21€


Smile, de Roddy Doyle

Doyle - SmileVictor Forde vient de se séparer de sa compagne, Rachel Carey, le grand amour de sa vie. Il retourne vivre dans le quartier dublinois de son enfance, près de la mer, où il s’installe dans un immeuble moderne abritant essentiellement des émigrés d’Europe de l’Est. Il se force à se rendre tous les soirs dans le même pub, comme «on irait à la salle de sport ou à la messe». Il y rencontre un certain Ed Fitzpatrick, qui lui assure être un ancien camarade de classe. Il ne se souvient pas de lui mais a une sensation désagréable en sa présence, sans réussir à s’expliquer pourquoi. Ils se croisent régulièrement au pub : Ed recherche une complicité, il revient sans cesse sur leur passé d’écoliers chez les frères chrétiens.
Victor se bat avec sa mémoire et refuse de toute évidence des pans entiers de son passé. Ed Fitzpatrick, suspect, voire sinistre, agit sur lui comme un révélateur et l’oblige à affronter la réalité…

J’ai aimé ce Smile, roman sobre et touchant qui recompose tel un puzzle la mémoire éparpillée d’un de ces héros du quotidien dont l’Irlande a le secret. Car Smile est un roman furieusement irlandais. Je ne saurais pas expliquer pourquoi, mais il y a quelque chose dans la littérature irlandaise qu’on ne trouve pas ailleurs. Un sens de l’atmosphère, des paysages du pays, mais aussi des caractères qui n’appartient qu’aux auteurs de l’Île Verte et à leurs personnages.

Bon, déjà, on passe beaucoup de temps au pub. Cela semble un cliché, mais Roddy Doyle s’attache ici à montrer à quel point cette tradition de convivialité est essentielle à l’identité d’un Dublinois – ou d’une Dublinoise, car les femmes ne sont pas en reste. Le pub est un point d’ancrage, un repère fiable auquel Victor vient s’accrocher pour ne pas tout perdre définitivement. C’est de là qu’il a l’intention de reconstruire sa vie en morceaux. De là, aussi, que surgit cette sinistre incarnation de son passé qu’est Ed Fitzpatrick, mauvais génie encombrant et vulgaire qui agit en révélateur des souvenirs douloureux et des consciences torturées dont l’Irlande est tristement riche.
Smile sonde le sombre, mais pas seulement. Dans un balancement narratif de haute volée, le cœur du roman s’illumine d’une histoire d’amour pétillante et sensuelle, grâce à ce merveilleux personnage de Rachel, incarnation de la réussite féminine, du savoir-faire et de la grâce. Porte d’espoir ouverte sur l’avenir pour le héros, elle fait souffler une bouffée d’air frais salvatrice.

En nouant ensemble les brins de ses différents récits – l’enfance rugueuse de Victor, sa jeunesse éruptive, sa vie de couple miraculeuse (trop sans doute) jusqu’à sa chute et à sa tentative de relèvement -, Roddy Doyle habille son roman de couleurs ordinaires, par petites touches, pour mieux tout faire exploser au final dans un éclaboussement douloureux à la Jackson Pollock. Énigmatiques et cruelles, les dernières pages risquent de vous secouer – mais c’est une agitation salutaire, nécessaire même.
La composition de Smile est parfaite, l’engagement et la colère de l’auteur bousculent et concernent. Depuis The Commitments, The Van ou The Snapper, on connaissait Doyle peintre minutieux et tendre des tableaux humains. Avec l’âge et la maturité, le voici plus dur et plus poignant. D’autant plus juste, courageux et admirable : oui, j’ai aimé ce Smile.

Smile, de Roddy Doyle
(traduit de l’anglais (Irlande) par Christophe Mercier)
Éditions Joëlle Losfeld, 2018
ISBN 9782072758522
256 p., 19,50€


COUP DE CŒUR : Les frères Lehman, de Stefano Massini

Les amis, lâchez tout, attachez vos ceintures et ouvrez grand les écoutilles, aujourd’hui je vais vous parler de la dinguerie absolue de la rentrée. Il en faut au moins une – l’année dernière c’était Jérusalem d’Alan Moore, cette année voici venir Les frères Lehman de Stefano Massini. 848 pages d’inventivité, d’intelligence et de virtuosité littéraire, c’est si rare que ça ne se refuse pas.

Massini - Les frères LehmanDe quoi est-il question ?
Hé bien, d’économie, de la crise des subprimes aux États-Unis en 2008…
NOOOOOON, ne partez pas !!!
Ce n’est qu’un aspect de ce livre. Un aspect incontournable, forcément, mais qui n’en est que le grand final.
En réalité, comme le titre l’indique de manière transparente, Stefano Massini s’attache à nous raconter l’histoire des frères Lehman, plus connus dans le monde aujourd’hui, y compris en France, sous le nom des Lehman Brothers. Rien à voir avec la tribu d’humoristes moustachus ayant fait les beaux jours du cinéma au XXème siècle, ni avec le duo mythique de chanteurs fictionnels ayant eux aussi connu leur heure de gloire sur grand écran en 1980.
Non, les Lehman Brothers, ce n’est pas le même genre d’humour, on va dire.

Tout commence en 1844. Un Juif allemand nommé Hayum Lehmann débarque à New York. En passant à la douane, pour mieux se faire comprendre et s’intégrer, il change son nom en Henry Lehman. Il gagne ensuite Montgomery, en Alabama, où il fonde une sorte d’épicerie générale. Un magasin minuscule, qu’il va agrandir peu à peu et transformer en entreprise florissante avec l’aide de ses frères Emanuel et Mayer, qui le rejoignent quelque temps plus tard.
Ils se spécialisent notamment dans le marché du coton, anticipent les grands changements de la vie américaine suivant le développement des chemins de fer, passent miraculeusement au travers de la Guerre de Sécession, et deviennent peu à peu un énorme établissement de conseil coté en Bourse, puis une banque qui affronte avec vaillance les soubresauts de l’Histoire – jusqu’à son effondrement spectaculaire en 2008, victime d’un système qui a perdu la tête et qu’elle a contribué à décapiter.

De 1844 à aujourd’hui, la vie des frères Lehman et de leurs successeurs est donc inextricablement liée à celle des États-Unis. C’est ce que le livre monumental de Stefano Massini nous raconte, et c’est déjà extrêmement intéressant en soi.
Mais ce qui fait des Frères Lehman un ouvrage exceptionnel, un roman hors du commun (car c’est un roman, pas un essai historique), c’est sa forme insensée. En effet, pour donner au récit le souffle épique qu’il mérite, pour en faire une odyssée des temps modernes, Massini a choisi d’écrire en vers libres. Pas de rimes, mais de fréquents retours à la ligne, des phrases courtes, la quête obsessionnelle d’un rythme atypique et marquant, appuyée par un jeu savant sur les répétitions, la litanie, la scansion.

C’est un travail ahurissant, homérique (comme il se doit quand on écrit une odyssée). Et le résultat est fabuleux. On engloutit les 848 pages du livre (qui contient d’autres surprises étonnantes) sans même s’en rendre compte. On se passionne pour ces vies hors du commun, leurs joies, leurs amours, leurs chagrins, leurs inventions, leur aplomb pour affronter l’Histoire et lui trouver des réponses héroïques quand elle s’emballe sous leurs yeux.
Pour ceux que la forme simili-poétique pourrait rebuter, ne craignez rien. C’est un atout plutôt qu’un frein. Je ne suis pas lecteur de poésie en général, c’est un genre dans lequel je peine à investir le temps et la concentration nécessaires pour l’apprécier. Mais là, c’est autre chose. Ce choix audacieux, transfiguré par la traduction sublime de Nathalie Bauer (dont il faut saluer le travail, ça n’a pas dû être simple tous les jours !), devient une tempête qui abat toutes les réticences sur son passage. Dès les premières lignes, on est emporté par le texte, sa fougue, son indiscipline, son humour aussi, et par la force inédite de ses images.

Les frères Lehman est un livre aussi rare que captivant, une somme de documentation, de réflexion et de mise en perspective historique métamorphosée en récit grandiose. Le texte le plus ambitieux de l’année, sans aucun doute. Une expérience de lecture inouïe que je vous recommande sans aucune restriction.

Les frères Lehman, de Stefano Massini
(Qualcosa sui Lehman, traduit de l’italien par Nathalie Bauer)
Éditions Globe, 2018
ISBN 978-2-211-23513-6
848 p., 24€


La Somme de nos folies, de Shih-Li Kow

LaSolutionEsquimauAWÀ Lubok Sayong, petite ville au nord de Kuala Lumpur, tout est indéniablement unique. Jusqu’à la topographie, une cuvette entre deux rivières et trois lacs, qui lui vaut chaque année une inondation et son lot d’histoires mémorables.
Cette année-là, exceptionnelle entre toutes, l’impétueuse Beevi décide de rendre enfin la liberté à son poisson qui désespère dans un aquarium trop petit, d’adopter Mary Anne, débarquée sans crier gare de son orphelinat où toutes les filles s’appellent Mary quelque chose, et d’embaucher l’extravagante Miss Boonsidik pour l’aider à tenir la grande demeure à tourelles de feu son père, reconvertie en bed & breakfast…

Si Jean-Pierre Jeunet était un écrivain malaisien, il s’appellerait peut-être Shih-Li Kow. (Notez que les deux ont un prénom composé – en admettant que Shih-Li soit un prénom, ce dont je suis loin d’être sûr. Bref. Et de toute façon, Shih-li n’est sûrement pas la version malaise de Jean-Pierre, puisque Shih-Li Kow est une femme.)
Donc, où en étais-je ?
Ah oui, Jean-Pierre Jeunet.

Bon, les analogies et les comparaisons, on sait ce que ça vaut – c’est-à-dire, le plus souvent, pas grand-chose en-dehors de ce qui germe dans la tête de celui qui les produit. Toujours est-il qu’en Shih-Li Kow, j’ai retrouvé quelque chose de la poésie décalée du réalisateur français, de son goût pour les petits détails insignifiants qui prennent un sens extraordinaire quand on les place sous une loupe déformante scrutée par un œil aguerri. Des personnages fantasques aussi, un sens de la fantaisie et des situations cocasses, des anecdotes fulgurantes, un univers singulier et haut en couleurs. Et beaucoup, beaucoup de tendresse.

La Somme de nos folies – très beau titre – est un roman délicieux, qui nous permet d’explorer des paysages rarement arpentés en traduction française. Je ne crois pas me tromper en affirmant qu’il s’agit du premier roman malais que je lis. Et le voyage vaut le détour, sous la plume vive, souvent ironique, de Shih-Li Kow. Elle dépeint des caractères voués à la nonchalance ou à l’excès, saisit en quelques traits des décors pour nous inhabituels et donc passionnants à découvrir. Elle exprime aussi une Malaisie multiculturelle, tiraillée entre tradition et modernité, sous pression chinoise, et de plus en plus arpentée par des touristes en mal d’exotisme à bon marché.
L’alternance dans la narration de deux voix radicalement différentes – celle du vieux Auyong et celle de la petite Mary Anne – apporte en outre une variété de points de vue qui multiplient d’autant les éclairages et les interprétations. Le stratagème est éprouvé, d’une efficacité implacable quand il est aussi bien maîtrisé. Le récit coule, aussi fluide que les inondations dont Lubok Sayong est coutumière, faisant de ce roman un régal de lecture.

On résume en quelques mots ? C’est drôle, pittoresque, touchant. Servi avec tout le savoir-faire des éditions Zulma, une couverture bigarrée signée David Pearson et une traduction délicieuse de Frédéric Grellier. On recommande ? Oui, bien sûr !!!

La Somme de nos folies, de Shih-Li Kow
(The Sum of our follies, traduit de l’anglais (Malaisie) par Frédéric Grellier)
Éditions Zulma, 2018
ISBN 978-2-84304-830-2
364 p., 21,50€


La Vraie vie, d’Adeline Dieudonné

Dieudonné - La Vraie vieChez eux, il y a quatre chambres. Celle du frère, la sienne, celle des parents. Et celle des cadavres. Le père est chasseur de gros gibier. Un prédateur en puissance. La mère est transparente, amibe craintive, soumise à ses humeurs.

Avec son frère, Gilles, elle tente de déjouer ce quotidien saumâtre. Ils jouent dans les carcasses des voitures de la casse en attendant la petite musique qui annoncera l’arrivée du marchand de glaces. Mais un jour, un violent accident vient faire bégayer le présent. Et rien ne sera plus jamais comme avant.

Pour une raison qui m’échappe, j’ai entendu certains comparer ici ou là Adeline Dieudonné à Amélie Nothomb. Je souhaite à la nouvelle venue la même longévité, le même succès et la même renommée, mais à part ça, le rapport entre les deux est assez mince. Bon, si, Adeline Dieudonné est belge. Ça fait un bon point commun, surtout si l’on se plaît à considérer qu’il se trouve souvent chez nos voisins un gène de la folie artistique et de la créativité débridée plutôt réjouissant. Nothomb en dispose, c’est acquis ; Adeline Dieudonné en semble également bien pourvue, et tant mieux.

Cela dit, il y a du caractère dans le premier roman de la jeune romancière belge, comme il y en avait dans Hygiène de l’assassin, le premier opus de Mme Nothomb – et on arrête là avec cette comparaison, parce qu’il n’y a vraiment pas matière. Là où Dame Amélie brille le plus souvent par une débauche de dialogues brillantissimes, Adeline Dieudonné privilégie la vie intérieure de son héroïne narratrice. Signalons au passage qu’elle lui a trouvé une voix forte et authentique, et qu’elle évite ainsi le piège de la fausse naïveté littéraire qui saborde nombre de romans donnant la parole à des enfants. (Oui, parce que les enfants sont tous niais et demeurés, c’est bien connu.)
Bon, j’avoue tout de même que j’ai eu un peu peur, au début. Pendant les trente premières pages, à peu près. Parce que, justement, il y avait cette gentillesse, cette mignardise, censées incarner l’esprit d’une gosse de dix ans. Ouais ! C’est pour mieux te surprendre, mon enfant. Et quand surgit le point de bascule, le déclencheur de toute l’histoire, on se le prend – littéralement – dans la tronche. Quel choc !

Ensuite, impossible de lâcher prise. Les phrases fusent et claquent, le récit déroule son fil implacable. La Vraie vie selon Dieudonné a des airs de conte. Mais un vrai conte, avec son lot d’horreur, de sordide et de violence sourde. Du Grimm ou du Perrault dans le texte, pas délavé par la guimauve Disney. La romancière mêle si bien les registres que le merveilleux et le réalisme s’entrelacent dans un ballet aussi fascinant que cruel. Et si on tient le coup, si on résiste, si on survit, c’est parce que son héroïne y parvient aussi, envers et contre tous. Parce qu’elle se nourrit de ses rêves et accomplit ses fantasmes. Parce qu’elle lutte avec ses armes, son intelligence, sa féminité aussi, et qu’elle fait tout pour rester debout.

Alors on tient avec elle, on franchit les étapes de l’initiation (et certaines font mal, croyez-moi), et on achève sa lecture un peu plus grand qu’au début. Comme dans la vraie vie, quoi. Mais en mieux.

La Vraie vie, d’Adeline Dieudonné
Éditions L’Iconoclaste, 2018
ISBN 9782378800239
308 p., 17€


Ça raconte Sarah, de Pauline Delabroy-Allard

Delabroy-Allard - Ca raconte SarahÇa raconte une femme, jeune, mère célibataire d’une petite fille. Professeur. Vivotant une relation avec un homme gentil, mais…
Ça raconte une rencontre. Un réveillon de jour de l’an sans intérêt, les invités compassés, l’ennui discret et cette horrible obligation de « faire la fête » parce qu’une année se termine et qu’une autre commence.
Ça raconte rien – puis Sarah. La tornade Sarah, la dévastation Sarah, l’irrévérence Sarah.
Ça raconte le foudroiement, l’embrasement des sens, l’explosion des passions. Ça raconte l’amour, ça raconte faire l’amour, autrement – parce qu’on ne peut pas faire autrement. Ça raconte le plaisir, la jouissance, l’orgasme. Ça raconte les corps qui se tordent et exultent et recommencent à peine repus.

Ça raconte aussi la violence, l’impatience, l’intransigeance. Les abandons, les menaces, les retrouvailles. L’impossibilité de survivre à une telle débauche de passion, et l’impossibilité de faire autrement.

Ça raconte encore la mort, qui vient. Ça raconte la dérive, la dévastation, la folie de l’infini chagrin.

Ça raconte finalement la naissance d’une voix unique, d’un art singulier pour manipuler les mots, les bousculer, les pousser dans leurs retranchements, les envoyer valdinguer contre les murs du silence pour en extirper les sons de la vie.
Ça raconte Pauline Delabroy-Allard, trente ans et un énorme talent.
Ça raconte un premier roman qui fracasse la rentrée.

Ça raconte Sarah. Et c’est à ne pas manquer.

Ça raconte Sarah, de Pauline Delabroy-Allard
Éditions de Minuit, 2018
ISBN 9782707344755
192 p., 15€


A première vue : la rentrée Gallimard 2018

Petit coup de mou chez Gallimard cette année, puisque je n’ai décompté que 17 nouveautés annoncées entre mi-août et fin septembre – il y en a tout un gros paquet qui déboule en octobre, bien entendu, mais comme j’ai fixé la date du 30 septembre comme limite à mes présentations, ça ne compte pas (et heureusement pour le peu de temps libre dont je dispose). Seulement 17 donc, mais sans atteindre la vingtaine rituelle de ces dernières années, ça laisse quand même la respectable maison loin en tête devant ses camarades.
Alors, comme pour Albin Michel hier, on va tâcher d’être efficace en mettant en avant les titres les plus tentants du lot, pour ne laisser que quelques miettes de résumé aux autres – en toute subjectivité, je le rappelle pour les distraits du fond de la classe.

Kerangal - Le monde à portée de mainENCHANTER LES VIVANTS : Un monde à portée de main, de Maylis de Kerangal
(éditions Verticales)
Si je devais désigner un auteur dans l’ensemble de la rentrée qui devrait faire parler de lui (d’elle, en l’occurrence) à peu près à coup sûr, je mettrais quelques billets sans hésiter sur Maylis de Kerangal. Celle qui avait frappé les esprits et conquis un large public avec ce roman fort et exigeant qu’était Réparer les vivants revient enfin, et le sujet promet d’être à la hauteur de ses ambitions littéraires. Soit l’histoire de Paula Karst qui, durant ses études aux Beaux-Arts de Bruxelles, fait l’apprentissage du trompe-l’œil, ce qui l’amènera à travailler pour le cinéma, notamment à Cinecitta, mais aussi sur un projet de reconstitution de la grotte de Lascaux.
Kerangal possède ce don unique de métamorphoser en belle littérature des sujets extrêmement techniques (la transplantation cardiaque dans Réparer les vivants, la construction d’un viaduc dans Naissance d’un pont), il y a donc tout dans ce qui est annoncé ici pour qu’elle nous propose un nouveau livre flamboyant. Grandes attentes !

Sansal - Le train d'ErlingenFORTRESS : Le Train d’Erlingen ou la métamorphose de Dieu, de Boualem Sansal
Lui aussi, son précédent roman avait fait couler beaucoup d’encre (parfois polémique) et rencontré un grand succès en librairie. Après 2084, Sansal creuse le sillon de l’oppression des peuples par le fanatisme religieux, toujours de manière métaphorique, en imaginant cette fois une ville, Erlingen, encerclée par un ennemi inconnu, que la narratrice du roman désigne sous le nom de « Serviteurs ». Dernière héritière d’un grand empire industriel, cette femme écrit à sa fille, qui vit à Londres, pour lui raconter son quotidien et scruter l’évolution des pensées assiégées. Pendant ce temps, la population inquiète s’en remet à l’arrivée hypothétique d’un train qui pourrait l’évacuer…

Beraber - La grande idéeKEYZER SÖZE : La Grande Idée, d’Anton Beraber
Ce premier roman de presque 600 pages est lancé par Gallimard comme la révélation de sa rentrée – avec l’espoir sans doute qu’il rencontre la même bonne fortune que Les Bienveillantes de Jonathan Littell ou L’Art de la guerre d’Alexis Jenni, tous deux couronnés d’entrée de jeu par le Goncourt. Dans les années 70, un étudiant se lance sur les traces d’un individu mystérieux du nom de Saul Kaloyannis, survivant d’une guerre perdue un demi-siècle auparavant. Les témoins qu’il rencontre dressent le portrait mouvant et insaisissable d’un homme qui parcourt le globe et l’Histoire du siècle, selon les dires héros gigantesque ou traître insondable.
De l’ambition ici à première vue, mais gare à l’indigestion toujours possible avec ce genre de pavé gallimardesque parfois trop bavard, appliqué ou cérébral. En revanche, si le style est là, ce pourrait être virtuose. Une vraie curiosité, en tout cas.

Smith - Swing timeCHOU BI DOU WOUAH : Swing Time, de Zadie Smith
(traduit de l’anglais par Emmanuelle et Philippe Aronson)
Petit à petit, l’Anglaise Zadie Smith a conquis son public. Dans ce nouveau roman, elle évoque le destin de deux fillettes métisses qui se rencontrent dans un cours de danse à Londres. Devenues amies, elles s’éloignent néanmoins au gré des péripéties de la vie, la première débutant une carrière prometteuse de danseuse tandis que l’autre, plus sage, devient assistante d’une chanteuse mondialement célèbre. Quelques années plus tard, à la suite d’événements choquants, leurs chemins se croisent à nouveau. Sujet assez classique, mais si c’est bien raconté…

*****

Sinon, en littérature étrangère, il y aura :

Halliday - AsymétrieAsymétrie, de Lisa Halliday
(traduit de l’américain par Hélène Cohen)
A New York, Alice est abordée par un homme bien plus âgé qu’elle, en qui elle reconnaît le célèbre écrivain Ezra Blazer. C’est le début d’une relation autant charnelle qu’intellectuelle. A Londres, Amar Jaafari est retenu à l’aéroport alors qu’il tente de rejoindre sa famille en Irak. Ces deux récits en apparence étrangers l’un à l’autre se révèlent étroitement liés. Premier roman.

Hertmans - Le coeur convertiLe cœur converti, de Stefan Hertmans
(traduit du néerlandais par Isabelle Rosselin)
Au début du XIe siècle, la jeune Vigdis, issue d’une puissante famille de Rouen, se convertit au judaïsme par amour pour David, le fils du grand rabbin de Narbonne. Le couple se réfugie à Monieux où il a trois enfants et mène une vie paisible. Mais les croisés font halte dans le bourg, tuent David et enlèvent les deux aînés. Vigdis, restée seule avec son bébé, part à la recherche de ses enfants.

Dragoman - Le bûcherLe Bûcher, de György Dragoman
(traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly)
Dans la Roumanie des années 1990, Emma, une orpheline de 13 ans, est adoptée par une inconnue qui dit être sa grand-mère. Elle suit dans son village natal cette femme étrange qui partage sa maison avec l’esprit de son mari défunt et pratique la sorcellerie. Peu à peu, la jeune fille découvre les secrets de cette ville et l’implication de ses grands-parents dans l’ancien régime totalitaire.

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Et chez les francophones, il y aura aussi :

Nuit sur la neige, de Laurence Cossé
En septembre 1935, le contexte politique est particulièrement violent en France mais Robin, 18 ans, accorde plus d’importance à ses tourments intimes qu’à l’actualité collective. Il noue une amitié intense et troublante avec Conrad, un camarade de classe préparatoire, et sa rencontre avec une jeune fille à Val-d’Isère l’initie à la féminité et à la mort.

Tenir jusqu’à l’aube, de Carole Fives
(coll. l’Arbalète)
Une jeune mère célibataire s’occupe de son fils de 2 ans. Sans crèche, sans famille à proximité, sans budget pour une baby-sitter, ils vivent une relation tendre mais trop fusionnelle. Pour échapper à l’étouffement, la mère s’autorise à fuguer certaines nuits, de plus en plus loin et toujours un peu plus longtemps.

François, portrait d’un absent, de Michaël Ferrier
(coll. L’Infini)
Une nuit, Michaël Ferrier reçoit un appel lui annonçant la mort par noyade de son ami François et de sa petite fille, Bahia. Après le choc de la nouvelle, la parole reprend et les souvenirs reviennent : la rencontre de Michaël et François, les années d’études, d’internat, la passion du cinéma et de la radio. La mémoire se déploie et compose peu à peu une chronique de leur amitié.

Dix-sept ans, d’Eric Fottorino
Un dimanche de décembre, une femme livre à ses trois fils le secret qui l’étouffe. En révélant une souffrance insoupçonnée, cette mère niée par les siens depuis l’adolescence se révèle ainsi dans toute son humanité, avec ses combats et ses blessures.

Deux mètres dix, de Jean Hatzfeld
Histoire de quatre sportifs de très haut niveau, deux Américains et deux Kirghizes, entre les jeux Olympiques de 1980 et aujourd’hui. Ils sont champions haltérophiles, elles sont sauteuses en hauteur, et leurs rivalités sont mêlées d’admiration et d’incompréhension réciproques. Entre les deux femmes, Sue et Tatyana, naît même une profonde amitié.

La Vérité sort de la bouche du cheval, de Meryem Alaoui
Jmiaa, prostituée de Casablanca, vit seule avec sa fille. Sa vie bascule le jour où elle rencontre Chadlia, qui veut réaliser son premier film sur la vie d’un quartier populaire de la ville et cherche des actrices. Premier roman.

Maîtres et esclaves, de Paul Greveillac
Kewei naît en 1950 dans une famille de paysans, au pied de l’Himalaya. Au marché, aux champs et même à l’école, il dessine du matin au soir. Repéré par un Garde rouge, il échappe au travail agricole et part étudier aux Beaux-arts de Pékin, laissant derrière lui sa mère, sa jeune épouse et leur fils. Devenu peintre du régime, son ascension semble sans limite. Mais bientôt, l’histoire le rattrape.

Mauvaise passe, de Clémentine Haenel
A Paris, une jeune femme d’une vingtaine d’années vit une relation sentimentale chaotique avec un musicien de 40 ans. Quand ce dernier la quitte, elle sombre dans une spirale destructrice : tentative de suicide, internement en hôpital psychiatrique, séjours dans des squats où elle est victime de violences. Une grossesse inattendue la ramène peu à peu à la vie. Premier roman.

Je suis quelqu’un, d’Aminata Aidara
(coll. Continents Noirs)
Un secret hante les membres d’une famille éclatée entre la France et le Sénégal jusqu’au jour où le silence se rompt. Une quête de vérité commence et la parole se déploie : celle de Penda, la mère, qui se livre dans un journal intime et celle d’Estelle, sa fille, au travers de délires cathartiques. Face à elles, Eric, fils de harkis, entretient le trouble avec ses promesses. Premier roman.

En guerre, de François Bégaudeau
(éditions Verticales)
Dans une France contemporaine fracturée, François Bégaudeau met en regard violence économique et drame personnel, imaginant une exception romanesque comme pour mieux confirmer les règles implicites de la reproduction sociale.

On lira sûrement :
Un monde à portée de main, de Maylis de Kerangal
Le Train d’Erlingen ou la métamorphose de Dieu, de Boualem Sansal

On lira peut-être :
La Grande Idée, d’Anton Beraber
Swing Time, de Zadie Smith
Le coeur converti, de Stefan Hertmans
Asymétrie, de Lisa Halliday


A première vue : la rentrée Albin Michel 2018

Et allez, c’est reparti pour une tournée de seize ! Comme l’année dernière, Albin Michel joue la rentrée façon arrosage à la kalach’, Gallimard style, histoire de balayer la concurrence par sa seule omniprésence sur les tables des librairies. Côté qualité, on se pose sans doute moins la question, mais c’est un autre débat – pour s’amuser tout de même, il peut être intéressant de rejeter un œil sur la rentrée Albin 2017, histoire d’analyser les titres qui ont survécu dans nos mémoires à l’année écoulée… Oui, le résultat ne sera pas forcément flatteur.
Néanmoins, on a envie de retenir quelques titres dans ce programme 2018, d’attendre avec curiosité, voire impatience, quelques auteurs (coucou Antonin Varenne) lancés dans la tornade. Et ce sont ceux-là, et ceux-là seulement, que je mettrai en avant, poussant le plus loin possible la subjectivité et l’éventuelle mauvaise foi qui président à l’exercice « à première vue » ; les autres n’auront droit qu’au résumé sommaire offert par le logiciel professionnel Electre, loué soit-il. Je vous ai déjà fait perdre assez de temps comme cela depuis début juillet !
Du coup, cela devrait aller assez vite…

Varenne - La Toile du mondeEXPO 00 : La Toile du monde, d’Antonin Varenne
Le plus attendu en ce qui me concerne – je ne me suis toujours pas remis du souffle extraordinaire et de l’audace aventurière de Trois mille chevaux vapeur. Après Équateur, où l’on recroisait Arthur Bowman, héros du précédent évoqué, nous découvrons ici Aileen Bowwan, fille d’Arthur, journaliste au New York Tribune dont la réputation scandaleuse tient à la liberté flamboyante avec laquelle elle mène sa vie. En 1900, elle débarque à Paris pour couvrir l’Exposition Universelle. Son immersion dans la Ville Lumière en pleine mutation est l’occasion d’une confrontation entre mondes anciens et nouveaux…
Rien que pour le plaisir, la première phrase : « Aileen avait été accueillie à la table des hommes d’affaires comme une putain à un repas de famille, tolérée parce qu’elle était journaliste. » Très envie de lire la suite. On en reparle, c’est sûr !

Chaon - Une douce lueur de malveillanceSPLIT : Une douce lueur de malveillance, de Dan Chaon
(traduit de l’américain par Hélène Fournier)
Charybde ou Scylla ? Pour le psychiatre Dustin Tillman, le choix semble impossible. D’un côté, il apprend que, grâce à des expertises ADN récentes, son frère adoptif vient d’être innocenté du meurtre d’une partie de sa famille, trente ans plus tôt – condamnation dans laquelle Dustin avait pesé en témoignant contre Rusty. De l’autre, il se laisse embarquer dans une enquête ténébreuse, initiée par l’un de ses patients, policier en congé maladie, sur la disparition mystérieuse de plusieurs étudiants des environs tous retrouvés noyés. Ou comment, d’une manière ou d’une autre, se donner tous les moyens de se pourrir la vie… Avec un titre et un résumé pareils, Dan Chaon devrait nous entraîner dans des eaux plutôt sombres. A voir également.

Roux - FrackingERIN BROCKOVICH : Fracking, de François Roux
J’avais beaucoup aimé le Bonheur national brut, Tout ce dont on rêvait m’avait en revanche laissé plutôt indifférent. Où se situera François Roux cette fois ? Pour ce nouveau livre, il part aux États-Unis pour raconter le combat d’une famille contre les géants du pétrole et leurs pratiques abominables au Dakota.

Hosseini - Une prière à la merENTRE DEUX MONDES : Une prière à la mer, de Khaled Kosseini
(traduit de l’anglais par Valérie Bourgeois, illustrations de Dan Williams)
Par l’auteur des superbes Cerfs-volants de Kaboul, un texte en hommage aux réfugiés syriens qui prend la forme d’une lettre adressée par un père à son fils en train de dormir, longue prière pour que leur traversée vers « l’Eldorado » européen se déroule sans encombre, et récit de la métamorphose d’un pays en zone de guerre.

Enia - La loi de la merÀ L’AUTRE BOUT DU MONDE : La Loi de la mer, de Davide Enia
(traduit de l’italien par Françoise Brun)
Davide Enia fait le lien avec le texte de Hosseini, puisqu’il campe son nouveau livre à Lampedusa, pointe de l’Europe méditerranéenne où aboutissent nombre de réfugiés maritimes. Pendant trois ans, le romancier italien a arpenté la petite île pour y rencontrer tous ceux qui en font la triste actualité : les exilés bien sûr, mais aussi les habitants et les secouristes.

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Hollinghurst - L'Affaire SparsholtLE CŒUR ET LA RAISON : L’Affaire Sparsholt, d’Alan Hollinghurst
(traduit de l’anglais par François Rosso)
Oxford, automne 1940. David Sparsholt, athlétique et séduisant, commence son cursus universitaire. Il semble ignorer l’effet qu’il produit sur les autres, notamment sur le solitaire et romantique Evert Dax, fils d’un célèbre romancier. Aux heures les plus sombres du Blitz, l’université devient un lieu hors du temps où se nouent des liaisons secrètes et des amitiés durables.

Hoffmann - Les belles ambitieusesGENTIL COQUELICOT MESDAMES : Les belles ambitieuses, de Stéphane Hoffmann
Énarque et polytechnicien, Amblard Blamont Chauvry a tourné le dos à la carrière qui s’ouvrait à lui et a choisi de se consacrer aux plaisirs terrestres. Un tel choix de vie provoque la colère des femmes de son entourage qui manœuvrent dans l’ombre pour lui obtenir une position sociale. Insensible à leurs manigances, Amblard se laisse troubler par Coquelicot, une jeune femme mystérieuse.

Hardcastle - Dans la cageFIGHT CLUB : Dans la cage, de Kevin Hardcastle
(traduit de l’anglais (Canada) par Janique Jouin)
La domination de longue haleine de Daniel sur les rings de free fight est anéantie par une grave blessure à l’œil qui l’oblige à arrêter le sport de combat. Il se marie alors avec une infirmière avec laquelle il a une petite fille et devient soudeur. Quelques années plus tard, le couple peine à gagner sa vie. David s’engage alors comme garde du corps puis reprend les arts martiaux. Premier roman.

Toledano - Le retour du phénixIKKI : Le Retour du Phénix, de Ralph Toledano
Juive d’origine marocaine, Edith épouse Tullio Flabelli, un prince romain. Dix ans plus tard et après la naissance de ses trois enfants, Edith réalise qu’elle n’est pas heureuse dans son mariage. Elle convainc son époux de passer l’été à Jérusalem avec elle. Ils retrouvent leur entente d’antan mais sont déçus par l’atmosphère qui règne en ville où le paraître l’emporte sur l’être.

Bleys - Nous les vivantsI SEE DEAD PEOPLE : Nous, les vivants, d’Olivier Bleys
Bloqué par une tempête lors d’une mission de ravitaillement des postes de haute montagne de la cordillère des Andes, un pilote d’hélicoptère installe un campement de fortune. Rejoint par Jésus qui entretient les bornes délimitant la frontière entre l’Argentine et le Chili, il entreprend une randonnée qui se change peu à peu en expérience mystique.

Picouly - Quatre-vingt-dix secondesNUÉE ARDENTE : Quatre-vingt-dix secondes, de Daniel Picouly
En 1920, la montagne Pelée se réveille. Le volcan prend la parole et promet de raser la ville et ses environs afin de punir les hommes de leurs comportements irrespectueux.

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Et encore… :

Ce cœur qui haïssait la guerre, de Michel Heurtault
En Allemagne, au lendemain de l’armistice de 1918. Anton, jeune ingénieur, se passionne pour la conquête spatiale et obtient un poste pour travailler sur une fusée financée par l’armée. Une place qui met à mal son désir de neutralité face à la montée du nazisme. Deux femmes parmi ses proches l’amènent à s’interroger sur son engagement politique et à prendre position.

Concours pour le Paradis, de Clélia Renucci
Venise, 1577. La fresque du paradis sur les murs du palais des doges a disparu lors d’un incendie. Un concours est lancé pour la remplacer auquel participent les maîtres de la ville dont Véronèse, Tintoret et Zuccaro. Entre rivalités artistiques et déchirements religieux, les peintres mettent tout en oeuvre pour séduire la Sérénissime et lui offrir une toile digne de son histoire. Premier roman.

Le Malheur d’en bas, d’Inès Bayard
Marie et son époux Laurent sont heureux jusqu’au jour où la jeune femme est violée par son directeur. Elle se tait mais découvre peu de temps après qu’elle est enceinte. Persuadée que cet enfant est celui de son agresseur, elle s’enferme dans un silence destructeur qui la pousse à commettre l’irréparable. Premier roman.

Une vie de pierres chaudes, d’Aurélie Razimbaud
A Alger, Rose est séduite par Louis, jeune ingénieur au comportement étrange. Ils se marient et ont une fille. Pourtant, Louis semble malheureux et se réveille chaque nuit, hanté par les souvenirs de la guerre d’Algérie. Au début des années 1970, la famille s’installe à Marseille mais Louis est toujours perturbé. Rose découvre qu’il mène une double vie depuis des années. Premier roman.

Les prénoms épicènes, d’Amélie Nothomb
Le récit d’une relation fille-père. Des prénoms portés au masculin comme au féminin.
(Bref.
Rien qu’à cause de son titre, ce Nothomb-là, je pense que je vais faire l’impasse. Certains de ses précédents romans m’ont trop agréablement surpris pour risquer une rechute.)


On lira sûrement :
La Toile du monde, d’Antonin Varenne
Une douce lueur de malveillance, de Dan Chaon

On lira peut-être :
Fracking, de François Roux
Une prière à la mer, de Khaled Kosseini
La Loi de la mer, de Davide Enia



A première vue : la rentrée Stock 2018

L’année dernière, nous avions reproché à Stock de faire partie des éditions se présentant à la rentrée avec un effectif beaucoup trop pléthorique. Pas mieux cette année, puisque la maison bleue aligne pas moins de douze nouveautés pour la seule date du 22 août… Et comme d’habitude, nous n’en retiendrons que deux ou trois, sans trop s’attarder sur le reste. En espérant trouver dans la liste un titre aussi somptueux que Les huit montagnes de Paolo Cognetti !

Bosc - CapitaineOHÉ OHÉ : Capitaine, d’Adrien Bosc
Pour moi, le plus attendu de la bande. Aujourd’hui éditeur au Seuil et aux éditions du Sous-Sol, ce jeune homme doué et pressé qu’est Adrien Bosc avait marqué les esprits avec son premier roman paru en 2014, Constellation. Après cette histoire d’avion, voici qu’il s’intéresse à un bateau, le Capitaine Paul-Lemerle, parti du port de Marseille le 24 mars 1941 avec à son bord André Breton, Claude Lévi-Strauss, Anna Seghers et beaucoup d’autres artistes, écrivains, journalistes, fuyant tous le régime de Vichy et la menace nazie. A sa manière kaléidoscopique, Bosc s’attache à relater le long voyage du bateau jusqu’en Amérique. Le sujet a tout pour que le jeune écrivain (32 ans) en fasse quelque chose de brillant.

Boltanski - Le guetteurMOMMY : Le Guetteur, de Christophe Boltanski
Lui aussi sera attendu pour son deuxième roman, car son premier, La Cache, a été très remarqué et apprécié (au point de décrocher le Prix Femina il y a trois ans). Cette fois, il y est question d’un fils qui, découvrant le manuscrit inachevé d’un polar dans les affaires de sa mère, décide d’enquêter sur elle pour essayer de comprendre cette femme mystérieuse. Des investigations qui vont le ramener aux jeunes années de sa mère, alors qu’elle était étudiante à la Sorbonne, en pleine guerre d’Algérie…

Noiville - Confessions d'une cleptomaneTHIEF, BAGGINS ! : Confessions d’une cleptomane, de Florence Noiville
Florence Noiville a de la suite dans les idées. En l’occurrence, celle de placer un désordre psychique majeur au cœur de l’intrigue de ses livres. Après le syndrome de Clérambault dans L’Illusion délirante d’être aimé (2015), la voici donc qui, le titre est parlant, s’intéresse à la manie irrépressible du vol, en mettant en scène une femme, grande bourgeoise, épouse de ministre, qui ne peut s’empêcher de faucher tout ce qui lui passe sous la main. Jusqu’au jour où elle vole un objet qu’elle n’aurait jamais dû non seulement prendre, mais même simplement voir…

Dupont-Monod - La révolteALIÉNOR II, LE RETOUR : La Révolte, de Clara Dupont-Monod
Clara Dupont-Monod a de la suite dans les idées. Après avoir rencontré un succès certain avec Le Roi disait que j’étais diable (Grasset, 2014), elle reprend son « personnage » d’Aliénor d’Aquitaine, racontée cette fois par son fils, Richard Cœur de Lion, au moment où la reine demande à ses enfants de se retourner contre le Roi d’Angleterre, leur père.

Lamberterie - Avec toutes mes sympathiesMON FRÈRE : Avec toutes mes sympathies, d’Olivia de Lamberterie
Célébrité de la critique littéraire française, Olivia de Lamberterie saura sans doute trouver du soutien médiatique chez ses petits camarades, pour faire causer de ce premier livre où elle évoque son frère, à la suite du suicide de ce dernier en 2015. De l’autofiction Stock pure et dure. Pas mon truc, mais enfin…

Estève - SimpleLE DÉMON A VIDÉ TON CERVEAU : Simple, de Julie Estève
Un simple d’esprit, perché dans un village corse, se raconte et raconte les autres au fil d’un monologue adressé à sa chaise. Il évoque particulièrement ses liens ambigus avec une adolescente retrouvée morte dans les années 80. Deuxième roman.

Razon - EcouteCE QU’IL RESTE DE NOUS : Écoute, de Boris Razon
Deuxième roman encore, après l’un peu remarqué Palladium (2013). Il est question cette fois d’un policier chargé d’espionner les communications des gens alentour, caché dans un van avenue des Gobelins. Il s’intéresse soudain à un homme qui, bizarrement, n’émet aucun signal, ce qui le transforme instantanément en suspect – ou au moins en type curieux…

Sibony - La femme de DieuBOULEVARD : La Femme de Dieu, de Judith Sibony
Et un premier roman pour faire bonne mesure ! Un metteur en scène a pris l’habitude d’associer sur scène sa femme, à qui il réserve toujours le rôle principal, à sa maîtresse du moment. Mais la dernière en date le pousse dans ses retranchements en exigeant de porter son enfant tout en jouant le rôle de l’amante… Une mise en parallèle de la création théâtrale et de la procréation médicale.

Nathan - L'Evangile selon YouriHEAL THE WORLD : L’Évangile selon Youri, de Tobie Nathan
Un psychanalyste désabusé prend sous son aile un gamin tzigane de dix ans, dont on dit qu’il possède des pouvoirs magiques. Imposteur ou vrai magicien des temps modernes ? Tu le sauras, lecteur, en lisant ce livre signé par le célèbre psychanalyste (désabusé ?) Tobie Nathan.

Frèche - Vivre ensembleMAKE IT A BETTER PLACE : Vivre ensemble, d’Émilie Frèche
Ayant échappé de peu aux attentats de Paris le 13 novembre 2015, Pierre et Déborah décident de profiter du temps présent et de consolider leur relation naissante. Ils emménagent donc avec leurs enfants respectifs : Léo, 13 ans et Salomon, 11 ans. Mais les deux fils supportent mal de cohabiter avec des beaux-parents qu’ils n’ont pas choisis.

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Kushner - Le Mars ClubFOR YOU AND FOR ME : Le Mars Club, de Rachel Kushner
(traduit de l’américain par Sylvie Schneiter)
Romy Hall, une ancienne strip-teaseuse au Mars Club, est condamnée à la perpétuité pour avoir tué l’homme qui la harcelait. Enfermée à la prison de Stanville, elle apprend que sa mère à qui elle avait confié Jackson, son fils de 7 ans, vient de mourir. Déchue de ses droits parentaux, la jeune femme décide d’agir.

Yazbek - La marcheuseAND THE ENTIRE HUMAN RACE : La Marcheuse, de Samar Yasbek
(traduit de l’arabe (Syrie) par Khaled Osman)
Rima aime les livres, le dessin et… marcher. La jeune fille, qui ne parle pas, souffre d’une étrange maladie : ses jambes fonctionnent indépendamment de sa volonté, dès qu’elle se met à marcher elle ne peut plus s’arrêter.
Un jour d’août 2013, alors qu’elle traverse Damas en bus, un soldat ouvre le feu à un check-point. Sa mère succombe sous les balles et Rima, blessée, est emmenée dans un hôpital pénitencier avant que son frère ne la conduise dans la zone assiégée de la Ghouta. Et c’est là, dans cet enfer sur terre, que Rima écrit son histoire.
À travers la déambulation vive et poétique de cette adolescente singulière dans l’horreur de la guerre, Samar Yazbek continue son combat pour exposer aux yeux du monde la souffrance du peuple syrien.


On lira sûrement :
Capitaine, d’Adrien Bosc

On lira peut-être :
La Marcheuse, de Samar Yasbek
Le Guetteur, de Christophe Boltanski



A première vue : la rentrée Julliard 2018

Encore une petite rentrée (merci merci !), chez Julliard cette fois, où le nouveau roman de Yasmina Khadra domine le trio de nouveautés à paraître et promet de faire parler de lui par son sujet brûlant. Pour le reste…

Khadra - KhalilPOURQUOI ? : Khalil, de Yasmina Khadra
Vendredi 13 novembre 2015. L’équipe de France de football joue dans son enceinte du Stade de France. Aux terrasses de Paris, les gens profitent de la douceur exceptionnelle de cette fin d’automne, en ignorant qu’une mort brutale et aveugle s’apprête à faucher un trop grand nombre d’entre eux. Quelque part, dans les coulisses du drame, Khalil attend son heure, une ceinture d’explosifs autour de la taille. Comment en est-il arrivé là ?
C’est à ce défi extrême, essayer de comprendre le cheminement et les motivations réelles d’un kamikaze, que Khadra tente de répondre ici. Un pari littéraire risqué, même si le romancier algérien a déjà abordé ce sujet dans le très réussi L’Attentat. Sauf que cette fois, au lieu du conflit israélo-palestinien, c’est de la France dont il est question, de nos blessures et de nos peurs.

Nesnidal - La purgeLA CRÈME DE LA CRÈME : La Purge, d’Arthur Nesnidal
Ce premier roman nous plonge dans l’enfer des classes préparatoires littéraires, les fameuses hypokhâgnes, en nous proposant la vision révoltée d’un étudiant confronté à l’élitisme organisé, au sadisme ritualisé de professeurs arrogants et imbus de leur pouvoir autant que de leur savoir, à la concurrence sauvage des élèves… La découverte d’un milieu sans doute méconnu du plus grand nombre.
(Bon, après, j’ai moi-même fait une hypokhâgne et je n’en suis pas mort, pas plus que je n’y ai tué quiconque. En même temps, ce n’était pas tellement mon truc, alors j’ai arrêté au bout d’un an pour m’amuser en fac de lettres. C’était beaucoup plus reposant, j’avoue.)

Robert - Sujet inconnnuMON ROI : Sujet inconnu, de Loulou Robert
Une histoire d’amour qui tourne mal, « dans un style brut et très contemporain », dit l’éditeur dans sa présentation. Pas mieux.


On lira peut-être :
Khalil, de Yasmina Khadra