Archives d’Auteur

Tableau noir, de Michèle Lesbre

Éditions Sabine Wespieser, 2020

ISBN 9782848053592

96 p.

14 €


Avant d’être l’écrivaine que l’on connaît bien aujourd’hui, Michèle Lesbre a été enseignante, puis directrice, en école primaire. C’est de cette expérience dont elle nourrit ce bref texte au titre évocateur, sans pour autant verser dans l’exercice d’autobiographie fastidieuse.

Si elle survole sa carrière, c’est surtout pour y puiser des sensations, des traces de ce qu’elle fut alors et qui nourrissent la femme qu’elle est devenue.
Elle procède par petites touches, presque impressionniste, sans s’attarder. Évoque des élèves, des collègues, les bâtiments aussi, qui ont leur importance dans la manière de mettre en place l’exercice de l’apprentissage. Elle donne le sentiment de cueillir, avec beaucoup de délicatesse, de brefs moments dont les échos se répercutent encore aujourd’hui. Certains sont heureux, d’autres cruels. Ils sont à l’image du métier d’enseignant, traversé d’émotions fortes et d’un sens des responsabilités fondamental.

« Écrire sur l’école, c’est retrouver en désordre des moments, des doutes, et ce perpétuel sentiment d’être au plus près de l’essentiel, parce que l’exercice de ce métier continue de construire nos vies, tout en portant celles qui nous sont confiées. »

Tableau noir est aussi, et sans doute avant tout, un livre politique. Michèle Lesbre y fait état de son propre engagement, tout au long de sa carrière – relatant ainsi différentes tentatives de récupération politique qu’elle s’est fait un plaisir de désamorcer (une scène avec Jacques Chirac, alors maire de Paris, entre les pattes duquel Michèle Lesbre et ses collègues balancent sans prévenir les députés de l’arrondissement, Lionel Jospin et Daniel Vaillant, ne manque pas de sel).
Elle y réfléchit aussi sans concession sur l’évolution du statut de l’école dans la société, et dans la vision politique. L’Éducation Nationale en prend pour son grade à chaque coin de page, notamment l’actuel ministre, le délicieux Blanquer, qui récolte logiquement ce qu’il sème en ce moment.

« Des ministres de l’Éducation nationale, il y en a eu dix-huit tout au long de ma carrière, de Lucien Paye à François Bayrou, sans parler de la foule des secrétaires qui gravitent autour. Une ou deux femmes seulement parmi les secrétaires, aucune parmi les ministres jusqu’à aujourd’hui. Chaque ministre, ou presque, élabore une réforme à laquelle il donne son nom et qui est transmise par les différents auxiliaires dont c’est la mission. De quoi donner le mal de mer aux véritables acteurs de l’enseignement, les maîtres et les professeurs. Quelle expérience légitime ont la plupart de ces ministres, alors que celle des maîtres, femmes et hommes, qui chaque jour font vivre une classe, n’est jamais sollicitée. »

Il serait facile de taxer Michèle Lesbre de nostalgie conservatrice, d’en faire une chantre du « c’était mieux avant ». Sans doute, Tableau noir exprime de véritables regrets sur les mutations de l’école. Mais on peut se dire que ce jugement sans appel est le fruit d’une longue expérience personnelle, débutée dans les années 60 et achevée à la fin des années 90.
Et, quand on s’intéresse un tant soit peu à ce qui se passe depuis des années dans les milieux éducatifs, il est tout de même difficile de lui donner tort. (J’en crois, pour ma part, les nombreux témoignages de mes proches ou d’amis eux-mêmes enseignants, dont la vocation est souvent mise à rude épreuve, notamment par une hiérarchie de plus en plus éloignée du terrain.)

Livre à part dans la bibliographie de Michèle Lesbre, et en même temps à l’image de ce que ses romans racontent en creux de leur auteure, Tableau noir n’est pas seulement destiné aux enseignants. Texte littéraire, où s’exprime toute la délicatesse littéraire de la romancière, il peut toucher tous ceux qui pensent que donner les meilleures chances aux enfants est la clef de l’avenir du monde.


Jésus Christ président, de Luke Rhinehart

Éditions Aux Forges de Vulcain, 2020

ISBN 9782373050653

458 p.

20 €

Jesus Invades George : An Alternative History
Traduit de l’anglais ((États-Unis) par Francis Guévremont


Alors que sa présidence s’achève sans éclat, George W. Bush, un matin, se trouve possédé par… Jésus ! Le Fils de Dieu, irrité que le nom de son Père soit prononcé en vain pour justifier tout et n’importe quoi, a décidé de descendre sur terre.
Le président des États-Unis devient ainsi la marionnette du Christ afin d’établir un monde plus juste et équitable.
Mais c’était sans compter sur l’administration républicaine qui a porté Bush au pouvoir et voit d’un très mauvais œil ces étranges idées de partage, de générosité et de paix…


Se glisser dans la tête de George Walker Bush, faut avoir envie de se faire du mal. C’est plutôt mal fréquenté là-dedans.
En revanche, si on imagine que le Fils de Dieu, Jésus Christ himself, décide de s’incruster sous ce crâne pour tenter d’intervenir sur la vie des hommes et essayer de les rendre meilleurs en prêchant par sa bouche, il y a tout de suite plus moyen de s’amuser.

Spécialiste en idées de départ loufoques, le romancier américain Luke Rhinehart fait plus que relever le défi.
Celui qui avait imaginé l’histoire d’un homme jouant aux dés toutes les décisions de sa vie, y compris les pires (L’Homme-Dé, bien sûr), ou une invasion d’extra-terrestres en forme de ballons de plage poilus, venus sur Terre pour convaincre les humains que jouer et rigoler sont plus importants qu’amasser du pognon ou faire la guerre (Invasion), se lance dans cette aventure politico-spirituelle avec la malice des sales gosses décidés à semer un chaos salvateur tout autour d’eux.

(Si vous êtes arrivé au bout de la phrase ci-dessus sans périr d’asphyxie, félicitations. Il fallait le faire. J’aurais pu la réécrire, mais non. Il faut savoir aller au bout de ses bêtises.)

Comme on peut l’imaginer avec un tel résumé, Jésus Christ Président réserve de bons moments de rigolade, le plus souvent aux dépens des personnages, à commencer par Bush Junior. Le fils de Papa-Fait-La-Guerre-En-Irak n’avait besoin de personne pour se ridiculiser aux yeux du monde (qui a oublié l’affaire du bretzel ?). Rhinehart n’a donc pas besoin de l’épargner, et nous régale de ses idioties involontaires, de ses réflexions pathétiques et de ses aventures affligeantes.
George n’est pas le pire de la bande, cependant ; et on finit même, bizarrement, par le trouver… peut-être pas sympathique, mais attachant, à sa manière – la magie de la fiction, hein.

Non, ceux qui prennent cher, ce sont les autres. Dick (Cheney, vice-président), Don (ald Rumsfeld, Secrétaire d’Etat à la Défense), Kark (Rove, conseiller occulte du président), trio infernal en tête du pont, voient leur marionnette préférée échapper à tout contrôle, et dire tout haut ce que plein de gens espèrent ou pensent tout bas. De quoi gêner leurs ambitions personnelles, et les pousser à faire jaillir ce qu’il y a de plus abject en eux.
Autant dire qu’il y a de la matière, et que Rhinehart ne se prive guère d’exposer le pire du pire politicien, opportuniste, manipulateur, à mille lieux de l’intérêt public et du peuple que ces salopards sont censés servir.

Bien loin de se résumer à une pantalonnade ridiculisant l’ancien Chef d’État américain, Jésus Christ Président, comme tout bon roman de Luke Rhinehart, révèle son intelligence et sa férocité par en-dessous. Et s’avère un brûlot impitoyable sur la politique des États-Unis, de quelque bord que ce soit. Car n’allez pas croire que seuls les Républicains en prennent pour leur grade. Dépassés, velléitaires, empêtrés dans leurs contradictions, les Démocrates subissent eux aussi la mitraille de plein fouet.

Alternant comédie débridée (les voyages impromptus de Bush en Cisjordanie ou en Irak valent leur pesant de cacahuètes) et violente satire humaine et politique, Jésus Christ Président réussit le pari de l’alliance parfaite entre le divertissement, la pertinence et la profondeur.
Cette troisième traduction française de Luke Rhinehart, tricotée à merveille par Francis Guévremont, confirme l’importance de l’œuvre du bonhomme au-delà de son seul Homme-Dé, longtemps seul publié chez nous et devenu arbre qui cachait la forêt.

On ne peut donc que remercier les Forges de Vulcain de continuer leur travail d’édition complète des œuvres de Rhinehart, et trépigner en attendant la suite. Un fameux lot de consolation, qui permettra de faire vivre longtemps l’univers romanesque d’un auteur qui vient juste de nous quitter, et qui mérite d’être largement découvert.


Ce genre de petites choses, de Claire Keegan

Éditions Sabine Wespieser, 2020

ISBN 9782848053721

120 p.

15 €

Small things like this
Traduit de l’anglais (Irlande) par Jacqueline Odin


En cette fin d’année 1985 à New Ross, Bill Furlong, le marchand de bois et charbon, a fort à faire. Aujourd’hui à la tête de sa petite entreprise et père de famille, il a tracé seul sa route : élevé dans la maison où sa mère, enceinte à quinze ans, était domestique, il a eu plus de chance que d’autres enfants nés sans père.
Trois jours avant Noël, alors qu’il livre le couvent voisin, il découvre dans la réserve une très jeune femme, qui y a vraisemblablement passé la nuit. Lui reviennent alors les rumeurs entendues au sujet de ces « femmes de mauvaise vie », que les sœurs recueillent et exploitent sans vergogne…
Que faut-il faire ? Ne rien dire, comme tout le monde, par crainte du pouvoir que possèdent les religieuses dans la région ? Ou bien écouter son cœur, et tenter d’agir, surtout en cette période de Noël où interroger sa conscience sur le sens de sa vie prend encore plus de relief ?


Je découvre (enfin) Claire Keegan avec ce nouveau roman, dont la brièveté rappelle qu’elle est aussi une nouvelliste très réputée. Étant amateur de nouvelles, il faudra vite que j’aille explorer cet aspect de son œuvre, car cette première lecture me donne envie d’en lire plus.

Habituée à condenser beaucoup d’éléments en peu de pages, l’auteure irlandaise perpétue ce talent précieux lorsqu’elle allonge quelque peu le récit pour le tirer vers le roman. En dépit de leur aspect dépouillé, les 120 pages de Ce genre de petites choses sont en effet pleines d’humanité, dans toute la complexité du terme.
Générosité, partage, égoïsme, aveuglement plus ou moins opportuniste, hypocrisie, cruauté, lâcheté, altruisme, reconnaissance : autant d’attitudes, de choix et de sentiments captés avec subtilité par la romancière, dans lesquels tout lecteur peut plus ou moins se reconnaître, ou auxquels il est nécessaire de se confronter.

Pour habiller ces réflexions essentielles, Claire Keegan choisit une forme proche du conte de Noël – un conte réaliste, sans gros bonhomme barbu en rouge ni rennes et lutins, mais avec le froid, la neige, les préparatifs rituels pour le réveillon, les heures passées en famille à la cuisine…
Il se dégage de ces pages une chaleur étonnante, alors même que la plupart des personnages s’avèrent rugueux – caractères bruts de la campagne irlandaise dans les années 80 -, et que le véritable sujet du roman est d’une violence innommable.

Entre les lignes, Claire Keegan évoque en effet le scandale des institutions religieuses, tenues d’une main de fer par des sœurs n’ayant de bonnes que l’expression consacrée, et dans lesquelles des jeunes femmes considérées comme immorales étaient enfermées et réduites en esclavage.
L’acteur et cinéaste Peter Mullan l’avait notamment fait connaître de tous grâce à son film, The Magdalane Sisters (2002). Claire Keegan choisit, pour sa part, d’aborder le sujet par la bande. Elle évite le choc frontal, préférant suggérer de quoi il est question au fil d’allusions subtiles, d’images entraperçues par le protagoniste et de rumeurs évoquées.

Suggérer ne voulant pas dire édulcorer, le propos reste d’une force et d’une douleur terribles. Mais la forme littéraire choisie par la romancière, ainsi que la lumière intérieure qui guide Bill Furlong, permettent d’en saisir la cruauté tout en y opposant espoir et possibilité de rédemption.
Un texte magnifique, où il y a beaucoup à apprendre, et qui confirme que la valeur n’est pas affaire de nombre de pages. L’une des lectures hautement recommandées de cette fin d’année, largement défendue et mise en avant par les libraires.


Impact, d’Olivier Norek

Éditions Michel Lafon, 2020

ISBN 9782749938646

349 p.

19,95 €


Diane Meyer, psychologue spécialiste en profilage, est convoquée au 36 Bastion, le nouveau siège parisien de la police criminelle, par un autre service que celui qui l’emploie d’ordinaire. Arrivée sur place, elle découvre très vite qu’elle hérite d’une affaire hautement sensible, impliquant une discrétion absolue : sur une vidéo en direct, le nouveau PDG du groupe Total est enfermé dans une cage en verre, reliée par un tuyau à un moteur de voiture.
A l’extérieur de la cage, entouré d’activistes dont les visages sont cachés sous des masques de pandas, un homme à visage découvert dévoile la rançon très particulière qu’il réclame pour la libération du PDG.
Tandis que Diane, épaulée par le capitaine Nathan Modis, entame les négociations les plus compliquées de sa carrière, un vaste mouvement se lève, décidé à renverser les plus mauvaises habitudes de notre vieux monde occidental…


Trois.
Deux.
Un.
Impact.
DANS TA GUEULE.

Voici une autre manière de résumer le nouveau polar d’Olivier Norek.
D’ailleurs, je dis polar, mais le terme, aussi générique soit-il, convient-il réellement pour ce roman ?

Certes, tout commence par du suspense en bonne et due forme. Un enlèvement, une demande de rançon, des flics et une psy qui enquêtent…
Certes, on retrouve (avec plaisir) l’efficacité effarante du style de Norek, son sens du rythme, sa manière de camper vite et bien des personnages solides sans perdre de temps en circonvolutions interminables.
Certes, on le découvre très à l’aise dans un registre où ce sont plutôt les auteurs américains qui s’illustrent, à savoir le roman de procès ; le dernier quart du livre réserve en effet une scène de prétoire de haute volée, brillante, lyrique et survoltée.
Certes, j’ai été happé par ce livre et, comme presque tous les autres romans de l’ancien policier (à l’exception du précédent, Surface, qui m’avait un peu fait ramer), je n’ai presque rien pu faire d’autre que le lire à toute vitesse et le terminer toutes affaires cessantes.

Mais Impact est tout de même bien plus que cela. Disons plutôt qu’Olivier Norek, avec une grande intelligence et une maîtrise remarquable de son outil de travail, utilise les moyens du suspense pour développer un roman décidé à capturer l’air du temps. Un roman intelligent, furieux, et très engagé.
Déjà, dans Entre deux mondes, Norek avait témoigné de sa capacité à s’interroger sur le monde tel qu’il va, en saisissant à bras-le-corps la question des migrants. Cette fois, il va encore plus loin. Le monde est encore au cœur de ses préoccupations, mais tout autant en tant qu’entité politique qu’en tant que planète. Une planète en grand péril, en instance d’épuisement, en raison de la manière dont une minorité en exploite sans vergogne les ressources.

Je ne qualifierai pas Impact de polar écologiste, car certains risqueraient de prendre le terme de travers et de mal juger ce livre qui mérite plus que de le réduire à des querelles politiciennes de bas étage.
En revanche, c’est un livre en colère, un livre de colère, un roman intraitable sur l’état catastrophique du monde, bardé de chiffres, de données précises, d’informations détaillées, d’éléments de preuve susceptibles de donner de violentes poussées d’urticaires aux climatosceptiques et autres exploiteurs de tous bords.
C’est un réquisitoire impitoyable contre le plus vaste crime contre l’humanité qui soit, puisqu’il affecte toutes et tous et menace notre survie, à plus ou moins court terme – voire carrément très court terme, si l’on croit les analyses alarmistes que développe Olivier Norek.

Terrifiant, souvent révoltant, Impact questionne également son lecteur sur son propre engagement dans la survie de notre planète. Nous sommes nombreux, sans doute, à tenter de faire des petites choses – le tri des déchets, par exemple. Cependant, à lire ce roman, nous voilà condamnés à réaliser que nous sommes très loin du compte. Et que, si les cartes majeures ne sont pas entre nos mains, il pourrait ne tenir qu’à nous de changer la donne.
En effet, si l’ensemble du propos est d’une grande violence, Olivier Norek réserve un peu de place à l’espoir, et joue même la carte de l’utopie, en rendant crédible la possibilité d’une vaste révolte citoyenne. On pourrait lui opposer une naïveté démesurée, sans doute. Mais si l’on n’y croit pas, si l’on ne se saisit de cette toute petite chance d’envisager un monde meilleur, à quoi bon
continuer ?

Bref, en un mot comme en cent, Impact est un roman essentiel. Simple et clair dans son propos, porté par son efficacité narrative et son énergie de polar, il met à la portée de tous les lecteurs un grand nombre d’éléments de réflexion complexes.
Suffisant pour changer le monde ? Peut-être pas. Mais chaque pierre déposée sur le mur de l’espoir est indispensable à la solidité de l’édifice.


Requiem pour une Apache, de Gilles Marchand

Éditions Aux Forges de Vulcain, 2020

ISBN 9782373050905

414 p.

20 €


RENTRÉE LITTÉRAIRE 2020


Jolene n’est pas la plus belle, ni forcément la plus commode. Mais lorsqu’elle arrive dans cet hôtel, elle est bien accueillie.
Un hôtel ? Plutôt une pension qui aurait ouvert ses portes aux rebuts de la société : un couple d’anciens taulards qui n’a de cesse de ruminer ses exploits, un ancien catcheur qui n’a plus toute sa tête, un jeune homme simplet, une VRP qui pense que les encyclopédies sauveront le monde et un chanteur qui a glissé sur la voie savonneuse de la ringardisation…


Quand Gilles Marchand écrit, le bizarrotron posé sur son bureau à côté de lui ne doit jamais cesser de crépiter.
Le bizarrotron ? Vous ne savez pas ce que c’est ? Pour le découvrir, lisez donc Requiem pour une Apache, son nouveau roman. Et demandez quelques explications à Antonin, il sera ravi de vous en fournir.

La comédie des ratés

Antonin, vous le rencontrerez parmi d’autres dans l’hôtel de Jésus. L’hôtel, enfin, la pension. La pension, enfin… plutôt une sorte de havre où ont échoué différentes âmes en peine au cours des années.
Une drôle de faune. Pas méchants pour un sou, hein. (Quoique, vaut mieux pas chercher des noises à Marcel, l’ancien catcheur. Il a la cogne facile, même s’il est foncièrement brave par ailleurs.)

Gilles Marchand n’a pas son pareil pour (re)mettre sur pied ce genre de personnages, antihéros du quotidien, ces gens qu’on ne voit pas, qu’on ne voit plus, ou qu’on ne veut pas voir.
Des ratés, des losers, des oubliés, des incompris, des rejetés, des piétinés, des gens en fin de parcours. Cousins de ceux qui étaient déjà accoudés au comptoir du bouleversant Une bouche sans personne, son premier roman.

Le Comptoir des Maux

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si nombre d’événements se produisent à nouveau autour d’un autre comptoir, celui derrière lequel se tient Jésus, le patron de la pension qui devient l’épicentre de la rébellion des sans-grade. Non pas parce que ces personnages sont tous des alcooliques notoires (même si, à l’occasion, ils aiment bien boire, surtout en bonne compagnie). Mais parce que le comptoir est un lieu révélateur.

C’est là que surgit pour la première fois Jolene, l’Apache du titre. Là qu’échouent les rêves et les espoirs, acharnés à tenir debout alors même que le monde entier conspire à les fracasser.

Le comptoir accueille le silence ou la parole, scelle les mystères ou lève les voiles. C’est un lieu de patience et d’écoute, de temps long et d’abandon. Et Gilles Marchand sait parfaitement en exploiter le caractère convivial, profondément humain.

Sense of humor

Mais comme ce romancier atypique ne fait rien comme tout le monde, il ajoute régulièrement de quoi faire vibrer son fameux bizarrotron.

Un exemple parmi beaucoup d’autres : parmi les personnages de Requiem pour une Apache, on croise un homme réduit à l’état liquide après avoir cru voir entrer dans l’hôtel la femme (fantasmée) de sa vie, et qui vit depuis dans une bassine – posée sur le comptoir, on y revient.

Des dérapages hors contrôle du réel, il y en a pas mal dans le livre. Gilles Marchand fait penser les réverbères, ressuscite un ancien résistant de la Seconde Guerre mondiale réduit à l’état de momie après avoir été oublié pendant plus de trente ans dans un grenier, organise le vol du fameux passage piéton représenté sur la pochette du disque Abbey Road des Beatles…

Ces idées apparemment loufoques surgissent toujours avec le plus grand sérieux, plantées sans arrière-pensée par la plume de l’auteur, qui trempe abondamment dans un grand flacon de sense of humor, cette drôlerie à l’anglaise que Gilles Marchand parvient à s’approprier à sa manière – ce qui n’est pas un mince exploit.
Elles participent d’une vision singulière du monde, ce regard hors normes qui projette sur l’humanité un mélange de poésie absurde, d’un joyeux désespoir existentiel mais aussi d’humour.

« Je me presse de rire de tout… »

Car il en faut, de cette légèreté, de cette ouverture sur tous les possibles, pour contrebalancer le portrait du réel qu’esquisse Gilles Marchand dans son roman.

Requiem pour une Apache n’est pas une farce, une comédie frivole qui se contenterait d’aligner les blagounettes superficielles.
C’est un livre assez dur, souvent poignant, hanté par l’échec et la désillusion, qui dit sans ambage le monde dans lequel nous vivons, ce monde affolant contre lequel il est urgent de déployer énormément de rire, de générosité et de second degré pour ne pas se laisser broyer ni céder à sa violence.

Mais c’est aussi un livre idéaliste,un livre de résistance, qui oppose à la faillite du politique la foi des rêveurs et la vertu des créateurs.
Et un livre d’amitié, de solidarité, qui redonne ses lettres de noblesse à la notion de communauté.
Et un livre sur la musique, qui n’est jamais loin dans les romans de Gilles Marchand. Pas un hasard, d’ailleurs, que le narrateur soit un ancien chanteur dont la voix, springsteenienne à la française, chante rauque et fatiguée l’errance des gens de peu et leur légitime soif de rébellion.

We’re riding out tonight to case the promised land

J’attendais beaucoup de Requiem pour une Apache, après avoir adoré Une bouche sans personne et le recueil de nouvelles Des mirages plein les poches.
Vous l’aurez compris, je n’ai pas été déçu du tout, et suis ravi de voir s’affirmer l’univers d’un romancier si précieux par son originalité et son humanité.

Heureux soient les déglingués, car ils ne règneront jamais sur le monde, mais le sauveront en lui offrant une beauté à nulle autre pareille.


Chroniques à venir et lecture en cours

Hello tout le monde !

Maintenant que le feuilleton des élections américaines est (à peu près) terminé – j’avoue que ça a pas mal occupé mes journées la semaine dernière -, on va tâcher de reprendre le fil des chroniques sur le blog.

La semaine prochaine, on causera donc d’un des romans que j’attendais le plus en cette rentrée littéraire décidément pas comme les autres (Requiem pour une Apache, de Gilles Marchand, éditions Aux Forges de Vulcain), mais aussi zombies, vampires, Cthulhu et autres monstres ancestraux s’ébattant joyeusement dans l’imagination fertile de Chrysostome Gourio (La Brigade des Chasseurs d’Ombres – Wendigo, éditions Sarbacane).


Sinon, côté lecture en cours, je continue à suivre le catalogue des Forges de Vulcain, avec l’une des parutions du mois d’octobre :

Un livre choisi d’abord pour sa superbe couverture (signée Théophile Navet) et pour l’éditeur, mais aussi – tout de même – pour son résumé plutôt intrigant qui mêle polar et fantastique :

Paris. Une pilule mystérieuse fait vaciller la capitale. Elle permet, à celui qui la consomme, de revoir les êtres chers qu’il a perdus.

Jocelyn est un jeune flic. Après une intervention désastreuse, il intègre l’équipe qui a pour mission de démanteler le trafic de cette nouvelle drogue. S’engage alors une course poursuite où dealers déchus, policiers, mafieux, assassins et innocents, cherchent la source du produit miracle, qui permet d’ouvrir la porte du royaume des morts.

Mais est-il possible de sauver une société qui ne veut pas l’être ?

On en reparle dans quelques jours !


Du côté des Indiens, d’Isabelle Carré

Éditions Grasset, 2020

ISBN 9782246820543

352 p.

22 €


RENTRÉE LITTÉRAIRE 2020


Un soir, par hasard, Ziad découvre que son père Bertrand trompe sa mère Anne avec Muriel, la jeune femme mystérieuse qui vit au cinquième étage de leur immeuble. Après avoir longtemps hésité, subi le poids de ce secret effarant, le jeune garçon de 10 ans monte à la rencontre de Muriel et lui ordonne de renoncer à cette relation.
C’est le début d’une étrange amitié – mais aussi d’une vaste ronde qui fait tourbillonner la vie de ces quatre personnages, pris au piège de la vie. Ils grandissent, chutent, traversent des tempêtes, s’éloignent pour mieux se retrouver. Comme les Indiens, ils se sont laissé surprendre ; comme eux, ils n’ont pas les bonnes armes…


Le côté des Indiens, c’est celui des perdants. Les quatre personnages principaux du deuxième roman d’Isabelle Carré sont des perdants en puissance, dont les défaites potentielles naissent des secrets qu’ils dissimulent.

De ce côté-là, la romancière n’a pas lésiné pour accabler ses protagonistes. Bertrand, le père, trompe donc sa femme, tout en cachant à sa famille qu’une bombe à retardement menace à tout moment d’exploser dans son cerveau et de le réduire à néant. Sous son apparence distante et résignée, Anne, la mère, est sur le point de s’embarquer dans une croisade auto-destructrice qui ne laissera pas beaucoup de place à l’espoir.
Ziad, leur fils, porte le poids de ses parents sur ses épaules trop frêles, leur cache son amitié avec elle qui a contribué à briser le couple, et tait la trahison de son père.
Quant à Muriel, script de cinéma ayant renoncé à une prometteuse carrière d’actrice quinze ans plus tôt après être tombée sous la coupe du réalisateur, elle se pose en incarnation du mouvement #metoo.

Oui, ça fait beaucoup. Trop, à vrai dire. Surtout que le roman manque de structure pour faire tenir debout un édifice aussi chargé.
Plutôt que de s’en tenir à une seule ligne directrice, Isabelle Carré explore à tour de rôle ses personnages, ébauchant pour chacun des pistes qu’elle ne mène jamais vraiment à leur terme. Lorsqu’on finit par s’attacher à l’un d’entre eux, on l’abandonne presque pour passer au suivant, ce qui est aussi frustrant que déstabilisant.

Il y a trop de sujets dans Du côté des Indiens – le délitement du couple, le mensonge, la maladie, les abus (sexuels et de pouvoir), les dessous du cinéma -, et ils s’avèrent presque contradictoires à force de se côtoyer sans s’entrelacer. Ils se heurtent les uns aux autres et, dans ces chocs successifs, perdent de leur force et de leur intérêt.
La forme même du livre est sans cesse dans la valse-hésitation. On croit ouvrir un roman initiatique, on bascule ensuite vers un livre sur le cinéma doublé un texte stigmatisant l’emprise masculine, avant d’enchaîner sur une intrigue médicale puis sur une sorte de polar, qui tombe comme un cheveu sur la soupe.

Il manque aussi trop de personnalité et de liant à l’écriture d’Isabelle Carré pour sauver la mise. Son style est plat, elle se cantonne le plus souvent à de longues explorations psychologiques, trop classiques et convenues pour passionner sur le long terme. Du côté des Indiens n’est pas si long (quoique, 350 pages, ça commence à faire tout de même), mais il m’a paru le triple – ce qui n’est pas très bon signe, vous en conviendrez.

Restent quelques beaux passages sur le cinéma, milieu que la romancière-comédienne connaît évidemment très bien, avec des descriptions de tournage fourmillant de détails et palpitant de vie.
Mais c’est insuffisant. Du côté des Indiens est un livre assez décevant, l’exemple même du roman dont on peut questionner la parution en pleine rentrée littéraire – sinon pour assurer à l’éditeur une belle exposition médiatique et l’assurance d’un succès davantage dû à la notoriété et à la cote de sympathie de l’auteure, qu’à la réussite du texte.


Merci à NetGalley de m’avoir permis de lire ce titre.


L’Ange rouge, de François Médéline

Éditions La Manufacture de Livres, 2020

ISBN 9782358876964

512 p.

20,90 €


À la nuit tombée, un radeau entre dans Lyon porté par les eaux noires de la Saône. Sur l’embarcation, des torches enflammées, une croix de bois, un corps mutilé et orné d’un délicat dessin d’orchidée.
Le crucifié de la Sâone, macabre et fantasmatique mise en scène, devient le défi du commandant Alain Dubak et de son équipe de la police criminelle. Six enquêteurs face à l’affaire la plus spectaculaire qu’ait connu la ville, soumis à l’excitation des médias, acculés par leur hiérarchie à trouver des réponses. Vite.
S’engage alors une course contre la montre pour stopper un tueur qui les contraindra à aller à l’encontre de toutes les règles et de leurs convictions les plus profondes.


Quand je lis ici et là qu’on compare François Médéline à James Ellroy ou Dennis Lehane, je tombe des nues. Surtout le deuxième, dont j’adule la finesse, l’intelligence, la maîtrise des personnages et le style puissant – autant de qualités absentes de L’Ange rouge.
Je n’en attendais pas moins avant de commencer ma lecture, mais j’en espérais un peu plus. Surtout que le roman se déroule à Lyon, mon chez-moi depuis cinq ans.
Espoirs déçus.

The French Connection

L’Ange rouge, c’est le fantasme du polar à la française, largement daubé par trop de visionnages de films plus ou moins merdiques. Ça pue l’inspiration mal digérée, le recyclage sans génie.
Le flic solitaire bien qu’il dirige une équipe (dont tous les membres sont aussi déglingués que lui, ça va de soi). Ancien cocaïnomane, toujours sur le fil. Méthodes de voyou, aucun respect pour les procédures, intellect douteux, hanté par le souvenir de son ex et le cerveau perpétuellement tiraillé par le sexe.
Apparemment, selon Médéline en tout cas, pour faire viril, faut coller des « pédés » et des « fellations » partout. C’est un genre. Pas le mien.
On est quelque part entre Jean Reno, Olivier Marchal et Gérard Lanvin. La part mélancolique du premier, le désespoir ombrageux du deuxième et la classe animale du troisième en moins.

Et vas-y que je balance des clichés à tour de bras. Les flics vulgaires et bas du front, qui voient des « homos » partout (et dans leur bouche, ça sonne tout de suite suspect, limite dérangeant).
On sort à la campagne, c’est forcément pour tomber sur des fins de race limite consanguins, qui t’accueillent à coups de fusil quand ils ne bavent pas à chaque mot qu’ils éructent.

Au chapitre 12, l’irruption d’une psychiatre remet soudain tout d’aplomb – pour mieux mitrailler de nouveaux poncifs à peine plus relevés que les précédents.
On découvre le profil d’un tueur en série tellement vu et revu que même les scénaristes hollywoodiens en mal d’inspiration refuseraient de s’abaisser à un truc pareil – même pour ébaucher une fausse piste. Et on ajoute des symboles religieux bien lourdingues, déjà vus déjà lus qui plus est.

Bon, je me dis qu’on est seulement dans le premier tiers du bouquin.
Et ça s’arrange, après ?
Pas vraiment. Disons qu’on s’habitue. On renonce au réalisme, à la logique, à la cohérence, et on se laisse porter par les pulsions auto-destructrices des protagonistes, en espérant trouver un peu de sens au bout du chemin.

Ellroy pour les nuls

Pour faire polar, Médéline recourt au style élusif. Phrases très courtes, grammaire minimaliste, reprises martelées des pronoms personnels (« elle fait ci. Elle dit ça. Elle sort. Elle revient. »)
Ça peut faire écriture, à condition d’avoir le sens du rythme. Médéline en manque. Au lieu d’être percutant, c’est lancinant, limite chiant. Au moins c’est rapide à lire. Mais pour le plaisir du verbe, on repassera.

Sans parler des tics, des expressions reprises jusqu’à écœurement (« j’ai calibré » pour dire « j’ai regardé » ou « j’ai jaugé », je n’en pouvais plus de lire cette phrase !) Et des répétitions qui, là encore, sont censées faire style, mais qui ne sont que de vagues copies sans âme de tournures et de choix lus chez d’autres.
Ellroy sait faire ça, oui. Ou, chez nous, Jérôme Leroy, par exemple. Ici, ça sonne faux, fabriqué.

Des raisons d’espérer ?

Du côté positif, je retiendrai tout de même la manière dont Médéline assume jusqu’au bout la spirale sombre de son histoire, lui offrant un dénouement violent et explosif, et un final tout en contraste émotionnel, assez réussi.
Je retiendrai également le formidable personnage de Mamy, capitaine et bras droit de Dubak, grande carcasse qui se goinfre de sucreries et est capable de passer de l’inertie totale à la brutalité la plus sauvage en une seconde. Pour reprendre le petit jeu de la comparaison avec les comédiens, l’ombre de Corinne Masiero n’est pas loin, et ça fait du bien.

À souligner aussi, l’excellente utilisation du paysage urbain, de son décor et de son histoire. Jusqu’à présent, Lyon n’avait pas de représentant digne de ce nom parmi les plumes de polar – à la manière d’un Izzo pour Marseille, Léo Malet ou Simenon pour Paris. De sacrées références, auxquelles je ne me risquerais pas à comparer François Médéline, vous l’aurez compris.
Néanmoins, en tant qu’auteur du cru, il se lance avec L’Ange rouge dans une série littéraire dont Lyon devrait être l’héroïne récurrente, et c’est une belle pierre à placer dans son jardin.

Étant donné mes souffrances à la lecture de ce roman, je ne suis pas sûr d’être au rendez-vous du suivant. Pas mon style, pas mon trip.
Néanmoins, je suis peut-être passé à côté de quelque chose, car L’Ange rouge a ses fervents supporters. Pour vous faire une idée, je vous invite donc à parcourir les avis élogieux des blogueurs ci-dessous… et de vous faire votre propre opinion en le lisant !



Broadway, de Fabrice Caro

Éditions Gallimard, coll. Sygne, 2020

ISBN 9782072907210

208 p.

18 €


RENTRÉE LITTÉRAIRE 2020


La vie n’est pas une comédie musicale.
Une femme et deux enfants, un emploi, une maison dans un lotissement où s’organisent des barbecues sympas comme tout et des amis qui vous emmènent faire du paddle à Biarritz… Axel pourrait être heureux, mais fait le constat, à 46 ans, que rien ne ressemble jamais à ce qu’on avait espéré. Quand il reçoit un courrier suspect de l’Assurance maladie, le désenchantement tourne à l’angoisse. Et s’il était temps pour lui de tout quitter ? De vivre enfin dans une comédie musicale de Broadway ?


Fabrice Caro romancier est un peu le Mister Hyde du Docteur Jekyll Fabcaro dessinateur.
Quand il pose ses crayons pour ne garder que sa plume, le peu d’angoisse existentielle qui traîne dans ses bandes dessinées envahit la page blanche et dévore le texte. L’humour absurde traîne toujours dans le coin, mais il est malmené, bousculé par une certitude permanente que la vie n’a aucun sens, et qu’en rire demande un effort quasi surhumain.

Broadway ressemble de fait beaucoup au Discours, son précédent roman (et gros succès). Prétendre que Fabrice Caro se renouvelle serait mentir. Ce nouveau livre n’est ni moins bien, ni mieux ; il est pareil.
Tout part encore une fois d’un fait relativement anodin. Dans le précédent, l’angoisse naissait du fameux discours à écrire pour le mariage de la sœur du narrateur, redoublée par l’inquiétude née de sa vie de couple « en pause », et son attente d’un message de son amoureuse mettant fin, d’une manière ou d’une autre, à l’horrible suspense sentimental.

Ici, le déclencheur, c’est une enveloppe « bleu Juan-Les-Pins », invitant Alex à passer le test de dépistage du cancer colorectal (réjouissance recommandée aux hommes à partir de 50 ans). Problème : lui-même n’a que 46 ans. Pourquoi a-t-il reçu ce courrier ? Est-ce une simple erreur ? Ou bien y a-t-il un message caché, un avertissement discret, un signe censé lui montrer qu’on ne lui dit peut-être pas tout ?
On ajoute à cela les amours (classiquement) tumultueuses de sa fille de 18 ans, un dessin obscène de son fils de 14 ans surpris par un professeur, et c’est parti pour un grand tour de gamberge, façon manège infernal de train fantôme incapable de s’arrêter.

Formellement, on retrouve le principe de chapitres assez courts, chacun introduisant une nouvelle idée ou un nouveau fait qui va nourrir les névroses du narrateur.
De même, les phrases s’étirent, longues mais très rythmées, l’accumulation de propositions contenues entre virgules illustrant la manière dont les pensées s’entrechoquent et s’accumulent sans fin dans l’esprit d’escalier du personnage.

Les ressemblances étant admises, est-ce que ça marche ? Globalement, oui.
On sourit régulièrement, on se désespère tout autant – ou, du moins, on peut se reconnaître sans peine dans ce personnage étriqué dans une vie banale, prisonnier de sa lâcheté quotidienne, incapable de se défendre face aux plus minuscules assauts de la vie, subissant de loin patron, collègues, voisins, compagnes et enfants.

Fabrice Caro n’invente rien de neuf dans son travail, certes. Il n’empêche que Broadway sonne juste, creuse un sillon authentique, signe que le texte offre une résonance sans filtre aux propres obsessions et angoisses de l’auteur, écho souvent troublant à celles du lecteur (pour peu qu’on soit du genre à se torturer un peu avec le sens de la vie).

L’humour rend le tout supportable, acceptable, de même que de très belles scènes d’échappée oniriques à Buenos Aires, qui figurent parmi les plus beaux moments du roman.
Un texte sans surprise mais plaisant, cohérent dans l’œuvre de Fabrice Caro.


Les dédicaces, de Cyril Massarotto

Éditions Flammarion, 2020

ISBN 9782081519619

272 p.

20 €


RENTRÉE LITTÉRAIRE 2020


De Claire, on ne sait pas grand-chose, sinon qu’elle vit à Paris et collectionne les livres dédicacés. Son plus grand plaisir est d’écumer les librairies à la recherche de ces trésors qui font de chaque livre un objet unique et précieux, « parce que la dédicace ajoute une histoire à l’histoire ».
Chez un bouquiniste, elle tombe sur un livre dont la dédicace lui laisse une désagréable impression de vulgarité. L’auteur, Frédéric Hermelage, laisse son numéro de téléphone à une certaine Salomé, assorti d’un compliment outrancier. Seulement, à la lecture, le roman est à l’opposé de la dédicace. Subtil, élégant. Comment expliquer un tel contraste ?
De librairies en Salons du livre, Claire va alors se lancer sur les traces de cet écrivain discret, jusqu’à franchir les règles de la fiction.


Je ne vous le cache pas, ce livre me pose problème.
Je l’ai lu rapidement, facilement, de ce côté pas de difficulté. Bon.
Ma première réaction, après l’avoir terminé, a été de dire :
« C’est raté. »
« Ça ne fonctionne pas. »
Pas si simple, pourtant.

Haro sur le petit monde des livres

Il faut dire que ce roman n’est pas très aimable. À l’image de son héroïne narratrice, qui a tendance à prendre tout le monde de haut, et professe sur la littérature des opinions que l’on pourrait qualifier de sélectives, pour être sympa – mais qui sont surtout élitistes, hautaines et méprisantes. Et la situation ne s’arrange pas lorsque le personnage de l’écrivain entre en scène, bien pire dans le registre.

Tout le monde en prend pour son grade, à commencer par la cohorte des auteurs de best-sellers, emmenés par l’inévitable duo Musso-Lévy (mais sont aussi concernées Aurélie Valognes ou Amélie Nothomb, pour n’en citer que deux), dont les productions envahissantes sont bonnes pour la poubelle et indignes d’être qualifiées de littérature.
C’est un point de vue (sans nuance), mais pourquoi pas. Ce débat est surtout vieux comme le Top 50 – beaucoup plus, en réalité, vieux comme la littérature romanesque sans doute. Tous les lecteurs ont un avis là-dessus, entre les défenseurs de la littérature populaire, les tenants de la grandeur littéraire de la France (hum), et ceux qui essaient de naviguer entre ces deux récifs sans se fracasser dessus.
Du reste, en creux, les hérauts de cette fameuse caste supérieure des lettres tricolores ne sont pas épargnés par la griffe du romancier, représentés dans toute leur suffisance parisiano-centrée et leur certitude de valoir plus que les autres.

Mais ce n’est pas fini. Dans Les Dédicaces, prennent cher également les blogueurs, forumeurs, influenceurs, apprentis critiques ne méritant pas ce qualificatif – et là encore, il y a du vrai dans ce qu’écrit Cyril Massarotto.
Et, au passage aussi, une petite tape sur les doigts de certains libraires, ceux qui ne conçoivent leur travail que sous l’angle froidement économique et n’ont aucun discours de véritables amoureux des livres (il y en a, des comme ça, sans aucun doute).

Bref, Massarotto ratisse large. Et ce pourrait être réjouissant, car le sujet, il a effectivement de quoi dire et moquer.
Alors, pourquoi penser de prime abord que c’était raté ? Et pourquoi, avec quelques jours de recul, revenir un peu sur cette impression, sans pour autant la rectifier entièrement ?

Premier ou second degré ?

Voici mon problème. Tout au long de ma lecture, attaquée sans a priori ni rien connaître de l’auteur, je me suis posé la question.
Et, jusqu’au bout, je suis resté suspendu à ce doute. Penchant pour la seconde hypothèse, mais sans jamais aucune certitude. Parce que le style de Cyril Massarotto n’est pas, selon moi, à la hauteur du défi proposé. Il manque d’ironie, de sous-entendu, voire d’auto-dérision.

Soyons honnêtes, d’un point de vue littéraire, Massarotto penche plus du côté Musso-Lévy que de Modiano. (Quelle surprise, hein ?) Ce qui n’est pas un souci, car son écriture, à défaut d’être brillante ou transcendante, est loin d’être indigne. Classique, dans le genre facile et sans relief.
Son parcours avant ce roman, du reste, contribue à le glisser dans la catégorie des auteurs « grand public ». Ses huit romans précédents ont été publiés chez XO, maison plutôt spécialisée dans la grosse cavalerie. Et son premier, Dieu est un pote à moi, a connu un beau succès avant d’être traduit en quinze langues.

Sachant ceci, j’en déduis que Les dédicaces, sous couvert de moquer la littérature grand public, prendrait son parti. Ce roman se voudrait un gigantesque pied-de-nez à la bien-pensance littéraire, dont il détruirait l’inanité en adoptant son point de vue pour en exposer de l’intérieur sa stupidité.
J’en reste au stade des suppositions car, après lecture, rien ne me permet de l’affirmer.

Manquant de cette ironie à mon sens indispensable, les attaques répétées contre les auteurs grands vendeurs pourraient par exemple être comprises au premier degré par des lecteurs pas assez vigilants.
Certains s’en réjouiraient – « ah ah, il a bien raison, leurs bouquins c’est de la merde ! » -, d’autres s’en offusqueraient – « encore un de ces types qui pètent plus haut que leur cul en pensant que la littérature est affaire de grandes phrases plus que de grande histoire, quel connard ! »
Après tout, c’est peut-être l’effet recherché. Fâcher un peu tout le monde et, paradoxalement, contenter potentiellement des lecteurs très différents les uns des autres. Stratégie risquée.

Un contenu qui manque de tenue

Au bout du compte, cette valse-hésitation permanente occulte d’autres aspects du roman. Son histoire d’amour, pas tenable pour un sou. Le comportement de la narratrice, qui joue avec l’histoire de la dédicace à Salomé pour tester la réalité des sentiments de son amant – sauf que cette intrigue manque de consistance, disparaît parfois durant des pages pour réapparaître sans prévenir, ruinant la crédibilité du comportement de Claire. Quelle femme resterait accrochée à un homme dont elle démontre l’infidélité à tour de bras ?

Là encore, Cyril Massarotto ne maîtrise pas assez son idée. Il aurait fallu creuser la psychologie du personnage, l’investir totalement dans son jeu pervers, approfondir la nature de ses relations avec son amant. La pirouette avec laquelle il tente de s’en sortir vers la fin peine à sauver les meubles, d’autant qu’elle est relativement prévisible.
Heureusement, les toutes dernières pages, délicieusement cruelles, offrent une porte de sortie inattendue, qui rattrape un peu l’ensemble.

Vous le voyez, Les dédicaces est un roman qui pose beaucoup plus de questions qu’il ne le devrait. Curieux paradoxe, pour un livre que j’aurai sans doute oublié d’ici un mois, mais qui m’aura tellement fait travailler du chapeau qu’il m’aura fallu deux tentatives pour aboutir à cette chronique fort longue (désolé, encore une fois), pas forcément justifiée pour un ouvrage relativement dispensable de la rentrée.


Le Tyran domestique, d’Anne Fine

Éditions de l’Olivier, 2006

ISBN 9782879294957

282 p.

20,30 €

Raking The Ashes
Traduit de l’anglais par Dominique Kugler


Bien sûr, Tilly a quelques hésitations lorsqu’elle rencontre Geoff. Beau, intelligent, il semble avoir tout pour lui… et il est père de deux enfants en bas âge. Pour cette jeune femme hors du commun – ingénieur de métier, bravant les tempêtes en haute mer sur des plates-formes pétrolières et collectionnant les amants –, adopter une famille entière relève du défi, ce qui n’est pas sans lui déplaire.
Se faire adopter, par contre, est une autre affaire. Surtout lorsqu’on vous octroie le dernier rôle, celui de la belle-mère qui n’a pas son mot à dire et sur qui pèsent tous les torts.
De petites mesquineries en méchancetés anodines, les griefs s’accumulent et Tilly, tout comme Geoff, devient experte dans l’art de la manipulation. Et de la vengeance.


Le cercle familial est, pour Anne Fine, le théâtre humain par excellence. Celui où s’entrechoquent le drame et la comédie, et où la vérité de l’être apparaît dans toute sa variété, toute sa complexité et, disons-le sans ambages, toute sa cruauté.
L’essentiel de ses romans prend la famille comme terrain de jeu, aussi bien ceux pour la jeunesse (La Tête à l’envers, Au secours c’est Noël !, Madame Doubtfire) que ceux pour les adultes. D’un côté comme de l’autre, elle le fait avec un mélange d’humour et de clairvoyance mordante, le tout servi à merveille par une écriture énergique, d’une évidence implacable.

Le mieux est qu’à chaque fois, elle trouve un nouvel angle d’attaque pour aborder son sujet favori, et rafraîchir son propos.
Ici, c’est en adoptant le point de vue d’une belle-mère qui tente de se faire une place entre un père et ses deux enfants. Un personnage haut en couleurs, femme indépendante et libre, très attachée à suivre obstinément son chemin, même (surtout) quand elle a tort. Tilly est une héroïne intéressante, pas du tout une victime ; elle est capable de mesquinerie et de manipulation, voire de menacer le lien implicite qui la lie au lecteur en tant que narratrice.

Si la romancière ne fait aucun cadeau à sa protagoniste, c’est qu’elle n’en fait aucun non plus aux autres personnages. Geoff, le compagnon lâche et égoïste, Harry et Minna, les enfants distants, opportunistes et profiteurs, et tout le reste de la famille, gigantesque cirque où ne pullulent que des clowns à l’humour plus que douteux… Heureusement qu’Anne Fine met le tout en scène avec beaucoup d’humour, car le spectacle est, la plupart du temps, redoutablement violent.

Toute la réussite d’Anne Fine est de réussir à ne jamais rompre le lien entre Tilly et le lecteur, y compris dans les dernières pages, alors même qu’elle précipite le roman vers une issue aussi surprenante que terrible.
Elle y parvient grâce à un récit très fluide, dans lequel on entre à toute allure dès les premières pages, et à sa maîtrise impeccable du rythme, des enchaînements et des ruptures. Aucun temps mort, aucune faiblesse, tout coule et roule à la perfection, pour un plaisir de lecture irréprochable.

Même si je me réjouis d’avoir encore quelques « vieux » romans d’Anne Fine à découvrir, je regrette qu’elle ne soit plus publiée dans la sphère adulte (et qu’il n’y ait plus qu’un seul de ses livres disponible en poche).
J’ignore si c’est parce qu’elle a arrêté d’écrire pour les grands pour se consacrer entièrement à la littérature jeunesse, ou si c’est un choix éditorial en France. Quoi qu’il en soit, c’est dommage, car les livres de cette romancière britannique sont à chaque fois un régal, et je vous encourage fortement à les découvrir.


Nord-Est, d’Antoine Choplin

Éditions La Fosse aux Ours, 2020

ISBN 9782357071575

207 p.

18 €


RENTRÉE LITTÉRAIRE 2020


On a ouvert les portes. Rien n’empêche plus ces hommes et ces femmes de quitter le camp. Ils sont libres. La plupart restent là pourtant, espérant l’arrivée d’hypothétiques camions.
Quelques autres, sous l’impulsion du robuste Garri, entreprennent de partir à pied. Il s’agira pour eux de rejoindre les plaines du Nord-Est, là où il se pourrait que tout soit encore comme avant, et qu’une vie nouvelle puisse s’y reconstruire. Enfin, cela reste à vérifier.
En tout cas, avant cela, il faudra bien franchir les longs plateaux, les villages dévastés, et surtout, la barrière redoutable des hautes montagnes…


Pour décrire certains paysages particulièrement sauvages, on parle parfois de « beauté aride ». Cette expression pourrait être tout à fait appropriée pour qualifier le nouveau roman d’Antoine Choplin.

Dans Nord-Est, on retrouve le dépouillement cher à ce romancier discret, cette économie de moyens littéraires qui est sa marque de fabrique. Chez lui, tout est dans la retenue et l’esquisse. Les sentiments, les descriptions, la vie intérieure des personnages, leur parcours et leur histoire, mais aussi – on y revient – les paysages, ou le cadre de l’intrigue.

Des lieux, on ne sait rien de précis. Aucune référence géographique avérée – pas besoin. Les décors dont Antoine Choplin a besoin tiennent debout tout seuls. Ils existent dans l’imaginaire de n’importe quel lecteur, ils peuvent paraître familiers à n’importe qui, et le romancier leur donne forme et réalité par la seule force de son écriture et de sa puissance d’évocation.

Au cœur du récit, il y a des montagnes, si chères à l’écrivain, arpenteur de sentiers, grimpeur de pierriers, grand amoureux des parois verticales. La minéralité de ces paysages qu’il aime tant contamine son style et son propos. Tout est brut dans Nord-Est : le caractère bourru des personnages, leur parole (délivrée sans mise en forme, sans tiret ni guillemets), les liens qui les unissent.

Du reste, c’est toute l’intrigue qui est conçue comme une ascension. Il suffit de lire le titre des parties qui composent le roman. « Le plateau », « la montagne », « les plaines ». Nord-Est est l’histoire d’une élévation, et d’un franchissement. Il faut s’élever pour s’affranchir – de l’oppression, du poids de la souffrance, de ce qui nous ligote à nos peurs et à nos douleurs.

Peu à peu, Garri, Tayna et les autres se délestent, au contact de la pierre, de ce qui les retient à leur passé. Celui-ci se dévoile par bribes, au hasard de récits ou de souvenirs égrenés par l’un ou l’autre, lorsque le besoin s’en fait sentir.
Ce que le lecteur apprend alors est suffisant, pour les comprendre, les cerner. Et, petit à petit, les aimer, cachés derrière leurs silences et leurs paroles de peu, leurs gestes mesurés et leur manière d’affronter leur périple.

Sans jamais avoir besoin d’être décrits de manière exhaustive, ils s’habillent de minuscules détails qui leur donnent magnifiquement vie. Garri, solide et charismatique. Emmett, simple et solaire. Saul, le poète muet volontaire. Jamarr, sombre, sanguin mais solidaire. Tayna, courageuse et généreuse, accrochée à ses espoirs. Ruslan, quêteur obsessionnel de pétroglyphes, mystérieuses marques gravées dans la pierre des montagnes…

Du moment de l’intrigue on ignore également tout. Pas de période historique tirée de notre chronologie, ce n’est pas le propos. Tout comme nous ne saurons rien de ce qui a conduit tous ces gens dans un camp, durant tant d’années. Rien, des origines de la violence, des sources de la tyrannie manifeste qui a réduit ce pays inconnu en cendres, et ses habitants à l’état de prisonniers. Encore une fois, ce n’est pas le sujet.
Ce qui compte, c’est le chemin qui s’ouvre après tout cela. C’est la marche vers un retour à la vie.

Nord-Est n’est pas un livre historique, ni une dénonciation d’horreurs passées, ni quoi que ce soit de ce genre. C’est un roman d’âmes, quelques hommes et une femme, acharnés à rêver une vie meilleure et à se construire une rédemption.

Le livre n’est pas long (200 pages – même si, pour Choplin, habitué des textes brefs, c’est déjà une belle petite somme), mais il faut prendre le temps de s’y installer. De trouver des échos dans sa langue minimale, de cerner ses caractères tenaces et taiseux.
C’est au prix de cette patience, de cet effort, que l’émotion naît progressivement, et que le roman marque l’esprit de son empreinte.


Loin-Confins, de Marie-Sabine Roger

Éditions du Rouergue, coll. la Brune, 2020

ISBN 9782812620744

208 p.

18 €


RENTRÉE LITTÉRAIRE 2020


Il y a longtemps de cela, bien avant d’être la femme libre qu’elle est devenue, Tanah se souvient avoir été l’enfant d’un roi, la fille du souverain déchu et exilé d’un éblouissant archipel, Loin-Confins, dans les immensités bleues de l’océan Frénétique.
Et comme tous ceux qui ont une île en eux, elle est capable de refaire le voyage vers l’année de ses neuf ans, lorsque tout bascula,
et d’y retrouver son père.
Il lui a transmis les semences du rêve mais c’est auprès de lui qu’elle a aussi appris la force destructrice des songes


« Ils ne sont pas si nombreux, dans une vie, ceux qui saupoudrent de paillettes le lavis gris du quotidien. »


J’aurais aimé m’enthousiasmer pour ce roman. D’abord parce que j’apprécie Marie-Sabine Roger (même si je m’aperçois avec consternation que je n’ai jamais parlé d’elle ici), son humour, sa tendresse indéfectible pour le genre humain, son sens de la formule, ses excellentes idées, et sa capacité à enchanter le moindre sujet, surtout les plus tristes – la mort, par exemple (dans le réjouissant Trente-six chandelles). Il faut le faire, tout de même.
Ensuite parce que le sujet me plaisait beaucoup, et que je me régalais d’avance de ce que la romancière pourrait en faire. Trop, peut-être.

Un léger manque d’âme

Ma relative déception provient essentiellement de la forme du roman, de son écriture. J’ai souvent eu l’impression bizarre de lire ce que, au cinéma, on appelle un traitement, c’est-à-dire une version très détaillée de l’histoire qui va être racontée dans le film, livrée de manière factuelle et sans les dialogues.
Pour un scénario, objet non littéraire par excellence, cela se tient. Dans un roman, c’est plus embêtant. Loin-Confins consiste en une suite de chapitres, souvent courts, qui juxtaposent des scènes, des considérations, des réflexions sur la vie de Tanah, de ses parents et de ses frères. Il n’y a de suite logique que de loin en loin, pas véritablement de narration suivie, pas de récit qui avance d’un point A à un point Z.
Après tout, pourquoi pas ? J’ai néanmoins eu le sentiment, au bout d’un certain nombre de pages, que ma lecture devenait statique, comme si le livre tournait inlassablement sur lui-même sans trouver d’issue à son labyrinthe.

Plus gênant encore à mon goût, Marie-Sabine Roger use et abuse du futur de l’indicatif. De nombreux passages sont écrits en employant ce temps, projetant la petite Tanah – et le lecteur avec elle – vers son avenir d’adulte.
Je peux comprendre l’idée derrière la démarche, mais j’ai trouvé le résultat étrangement peu littéraire. On dirait une sorte de style journalistique au sens le plus péjoratif du terme (les mauvais journalistes abusent eux aussi de ces ballottements entre les temps, au mépris de la grammaire et de la logique induite par la conduite d’un récit), un style qui s’avère froid et distancié, repoussant le lecteur à distance du cœur battant de l’histoire.

Il en résulte une sorte de flottement un peu déconcertant, qui m’a laissé légèrement en marge du roman et de ses émotions tout au long de ma lecture. Pas de beaucoup, et pas tout le temps ; mais suffisamment pour m’empêcher d’être totalement happé par l’atmosphère du livre.

Et pourtant, du style

Il y a pourtant de beaux moments, quelques fulgurances de style salvatrices.
Marie-Sabine Roger s’amuse d’ailleurs de la langue, la nourrissant notamment d’un « créole fantaisiste » (p.76) qui confère une magie chantante aux lieux chantés par le père de la narratrice.

Ainsi nourrie de mots détournés, inventés, de mots-valises aussi, la géographie de Loin-Confins, empruntée aux codes de la fantasy, est un ravissement de tous les instants, lorsque la romancière nous y embarque toutes voiles dehors. Les images poétiques affluent, sensations et contrastes également, qui donnent de la couleur et de la vie au roman.
Ces passages sont d’autant plus flamboyants qu’ils s’opposent à la vie réelle des personnages, tout en grisaille, en tristesse et en oubli. Un aspect qui, peu à peu, prend le dessus, car Loin-Confins raconte surtout cela. L’abandon de vies à la dérive, épargnées d’espoir et de joie.

Du cœur, de l’imaginaire et de l’amour

Cela n’empêche pas Marie-Sabine Roger de rendre palpables les tourments de ses personnages, puis de les transfigurer, d’y projeter de la lumière, de tout adoucir par la force d’un imaginaire toujours vivace, d’espérer une consolation finale.
C’est une auteure douée d’une empathie rare, capable de tendresse pour tous ou presque. En tout cas, pour les déclassés, les décalés, les hors normes, ceux qui habitent le monde sans avoir envie d’être à l’étroit dans les pompes de Monsieur et Madame Tout-Le-Monde.

D’imaginaire il faut parler d’ailleurs, et d’imagination. Car, si Loin-Confins célèbre quelque chose, c’est bien cela : la force inépuisable des rêves et des inventions de l’esprit.
Ce roman est une ode à ces voyages impossibles, que la puissance des mots et la conviction du créateur rendent soudain possibles.
Ici l’imaginaire est un sauvetage, une branche à laquelle se raccrocher, elle empêche le malheureux de couler, et ceux qui l’aiment avec lui.

Loin-Confins est, enfin, un beau roman sur l’amour pouvant unir une fille à son père. Là encore, on trouve de très belles pages, justes et sensibles, qui rendent compte du merveilleux rapport noué entre Tanah et son incroyable souverain paternel.

Oh, des regrets…

À écrire tout ceci, je réalise encore plus la richesse du roman. Et regrette d’autant que tous ces ingrédients, si justes lorsqu’ils sont examinés séparément les uns des autres, peinent à fonctionner ensemble, pas assez liés à mon goût par l’écriture de Marie-Sabine Roger.
Lecture appréciée tout de même, mais qui me laisse un peu perdu en pleine mer, trop loin des rivages enchanteurs du Loin-Confins rêvé par la romancière.


Voyage aux îles de la Désolation, d’Emmanuel Lepage

Éditions Futuropolis, 2011

ISBN 9782754804240

160 p.

26 €


En mars 2010, le dessinateur Emmanuel Lepage est convié par son frère François, photographe, et la journaliste Caroline Britz, à participer avec eux à un périple de six semaines à destination des Terres Australes et Antarctiques Françaises (T.A.A.F.).
Depuis Saint-Denis de la Réunion, le trio embarque sur le Marion-Dufresne pour un voyage qui va les conduire de l’île Tromelin aux îles Crozet, Kerguelen, Amsterdam et Saint-Paul.
Tandis que François et Caroline réalisent leur reportage, Emmanuel braque crayons et pinceaux sur les nombreux acteurs et les décors extraordinaires d’une aventure extrême, à nulle autre pareille…


Emmanuel Lepage s’est fait une spécialité d’un genre très particulier, la bande dessinée documentaire de voyage. Nombre de ses albums sont des invitations à explorer le monde, et Voyage aux îles de la Désolation en est un superbe exemple.

Puisqu’il ne s’agit pas de fiction, on pourrait croire (voire craindre) qu’un tel projet soit dénué de scénario. Au contraire, le récit proposé par le dessinateur est extrêmement structuré, alors même qu’il n’a été pensé et élaboré qu’après le voyage. Comme on le voit dans l’album, où il se met souvent en scène dans une sorte de dédoublement fascinant, Lepage a commencé par accumuler ébauches, esquisses, dessins terminés, tout au long de ses six semaines d’aventures.
Puis, à partir de cet abondant travail, il a constitué son histoire. Une démarche qui rattache bel et bien cet album au genre de la bande dessinée, et non pas du simple carnet de voyage.

Voyage aux îles de la Désolation dispose donc d’une véritable dramaturgie, avec ses moments de suspense, ses questionnements, ses enchaînements logiques ; mais aussi des personnages, nombreux, croqués au fur et à mesure de la traversée, qui tous jouent un rôle précis dans ce vaste théâtre humain du bout du monde, entre océan hostile et bouts de rocher perdus au milieu de l’immensité.
On suit ainsi les difficultés à ravitailler les îles en carburant en raison des conditions climatiques extrêmes. Ou on s’alarme d’une erreur de conditionnement des produits frais, qui provoque la colère des îliens dont les réserves s’amenuisent et dont l’accès aux fruits et légumes dépend entièrement du passage des navires des T.A.A.F.

En même temps, il s’agit évidemment d’un travail documentaire d’une grande précision, grâce auquel on découvre un monde dont on ignore tout ou presque.
La vie des scientifiques et des personnels sur les îles, les raisons qui les amènent si loin, les choix souvent radicaux des uns et des autres, les conditions de travail des marins travaillant sur les navettes, les fiertés et les frustrations, tout est abordé au fil de ce volumineux voyage dessiné, qui évoque également, bien sûr, la faune abondante des eaux australes et leur préservation.

D’un point de vue graphique, Emmanuel Lepage multiplie les formes et les supports, rendant la lecture à la fois rythmée, captivante et remarquablement belle.
On passe de croquis esquissés à grands traits, à de vastes planches à l’aquarelle absolument somptueuses. Les passages consacrés au récit de l’aventure sont en noir et blanc, tenus la plupart du temps dans le cadre familier des cases, tandis que les œuvres réalisées sur place s’intercalent, l’espace d’une demi-page, d’un insert fluide entre deux cases, voire sur une ou deux pages complètes.

Le résultat est superbe, d’une grande cohérence narrative, et souvent somptueux. Cette aventure, réservée à peu d’élus (et à raison, le voyage est loin d’être de tout repos !), Emmanuel Lepage nous offre de la partager en toute simplicité, ouvrant les portes d’un univers insoupçonné, où se tiennent nombre d’enjeux essentiels à la vie (survie ?) de notre planète.


COUP DE CŒUR : Le Sanctuaire, de Laurine Roux

Éditions du Sonneur, 2020

ISBN 9782373852158

147 p.

16 €


RENTRÉE LITTÉRAIRE 2020


Le Sanctuaire : une zone montagneuse et isolée, dans laquelle une famille s’est réfugiée pour échapper à un virus transmis par les oiseaux et qui aurait balayé la quasi-totalité des humains. Le père y fait régner sa loi, chaque jour plus brutal et imprévisible.
Munie de son arc qui fait d’elle une chasseuse hors pair, Gemma, la plus jeune des deux filles, va peu à peu transgresser les limites du lieu. Mais ce sera pour tomber entre d’autres griffes : celles d’un vieil homme sauvage et menaçant, qui vit entouré de rapaces. Parmi eux, un aigle qui va fasciner l’enfant…


J’aurais pu dévorer ce livre à toute vitesse. Me laisser happer par sa puissance et jeter au sol en quelques minutes, sonné par tant de force et de beauté.
J’ai préféré prendre mon temps. Rester un peu au Sanctuaire, étourdi par la grâce infinie de ses paysages, de sa rudesse, de ses personnages.
J’ai préféré accepter la patience et la lenteur pour mieux apprécier le merveilleux agencement des mots, des phrases et des idées qui coulent de la plume de Laurine Roux, torrent de douce violence entre ciel et terre, entre montagne et forêt, entre un homme et trois femmes.

Au sujet d’Une immense sensation de calme, j’écrivais ceci : « Aux premières phrases on a déjà compris. Il lui suffit de peu pour imposer son regard. »
Je pourrais citer la suite de la chronique et n’en rien retirer, tant Le Sanctuaire confirme sans faiblir ce que le premier roman de Laurine Roux laissait espérer. Non seulement quelques mots lui suffisent pour cadrer un décor, cerner une personnalité ou pénétrer la complexité d’un esprit, mais il faut en plus admirer la manière dont la jeune romancière les manie, les associe, pour créer des images et des sensations littéraires inédites et renversantes.

« Ses mots sont pâles et vert d’eau, ils neigent autour de mes épaules, flocons d’or, akènes que je voudrais rassembler par brassées, comme j’étreindrais Maman qui s’enfuit, éparpillée par le vent, si plume, si légère, plume de chouette, bout de papier. »

Par cet art si délicat du peu pour dire beaucoup, elle rejoint le petit clan de mes auteurs favoris. Les Sorj Chalandon, les Timothée de Fombelle , qui conjuguent avec évidence puissance et intelligence, émotion et dévastation.

Le Sanctuaire est aussi un examen subtil et contrasté du cercle familial et de ses possibles violences. En équilibriste des sentiments, les extrêmes comme les plus doux, l’auteure capte dans un même mouvement de compréhension la cruauté et l’amour, l’intelligible et l’insupportable, dans un ballet dont les figures masculines ne sortent pas grandies.

Avec une patience impitoyable, Laurine Roux ébrèche son lecteur, comme les secousses successives d’un tremblement de terre qui vient de très loin, très profond, pour achever de le fendre dans les ultimes pages, effaré par la réalité qui se dessine alors, mais aussi bouleversé par le mouvement de résilience qui s’ébauche alors.

Je ne peux en dire plus, sous peine de déflorer ce que la romancière brille à révéler, dans la juste économie de ses 150 pages. Tout juste puis-je ajouter qu’elle recourt à nouveau au prétexte post-apocalyptique, évoqué dans le résumé, pour mieux parler d’autre chose, et s’offrir un cadre idéal pour l’histoire qu’elle veut réellement raconter.
Si l’évocation du virus mondial vous effraie, vous agace ou vous fait soupirer (on a déjà donné cette année, merci beaucoup), je vous en prie, je vous en supplie, ne vous arrêtez pas à ce qui n’est qu’un détail, et pas du tout le sujet du livre.

Vous passeriez à côté d’un des grands livres de la rentrée, et de la confirmation du talent exceptionnel de Laurine Roux, à coup sûr une auteure à suivre désormais avec passion et impatience.