Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

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La Petite Gauloise, de Jérôme Leroy

Tout commence lorsqu’un policier municipal armé jusqu’aux dents dézingue propre et net un capitaine de police de la Sécurité Intérieure, qui avait le gros défaut d’avoir un faciès pas très catholique à son goût de facho mal dégrossi (pléonasme) et de courir dans sa direction avec un flingue à la main. Flingue, arabe ? Terroriste, forcément. Et boum, bavure.
À moins que tout commence juste avant, lorsque le même capitaine reçoit un appel paniqué de son indic dans la Cité des 800, lui annonçant qu’un gros projet terroriste est sur le point d’aboutir dans cette ville portuaire de l’ouest de la France, déjà pas franchement folichonne en temps normal.
Ou alors, l’origine de tout ce bordel remonterait au jour où le Combattant, djihadiste en puissance déguisé en bon musulman intégré pour tromper la vigilance des flicards tricolores, s’amourache de la Petite Gauloise… A moins qu’il faille chercher plus loin, dans un contexte géopolitique explosif paraissant si loin de chez nous, et pourtant si proche ?
Peu importe, en fait. Ce qui compte, c’est qu’un sacré merdier se prépare, et qu’un paquet de monde risque d’être cramé dans l’affaire. Normal, en même temps, quand une Petite Gauloise est là pour foutre le feu.

Leroy - La Petite GauloiseAh ça, il n’est pas beau, le monde dépeint par Jérôme Leroy. Pas nouveau chez lui, auteur du Bloc (Série Noire, 2011) qui racontait l’entrée au gouvernement d’un parti d’extrême-droite nommé le Bloc Patriotique. Parti qui réapparaît ici en arrière-plan, puisqu’il est à la tête de la municipalité où se déroule La Petite Gauloise. C’est un détail cette fois, mais de ceux qui comptent, car ce bref roman mitraille sans pitié l’univers politique et social dans lequel nous vivons aujourd’hui.
Le tableau est glaçant, entre racisme ordinaire, embrigadés lobotomisés ou défoncés, dirigeants opportunistes ou lamentablement suffisants, sans parler des personnages souvent désespérants qui naviguent au milieu de cet océan dégueulasse. Professeur affligé d’une misère sexuelle d’époque, personnel pédagogique aigri ou shooté aux anxiolytiques pour tenir le coup face à des cohortes d’élèves décérébrés ou abandonnés face à une absence totale d’avenir…
Et le pire ? C’est qu’on s’y retrouve, dans ce monde, parmi ces personnages. On la prend en pleine face, notre lâcheté coutumière, nos mauvais instincts, tous ces penchants qu’on réfrène plus ou moins mais qui guettent la moindre occasion pour nous échapper. C’est notre monde, c’est nous, et ce n’est pas glorieux du tout.

Une lecture pareille devrait être intolérable. Il n’en est rien, parce que Jérôme Leroy s’empare du sujet avec un mordant qui déchaîne une ironie revigorante sur cette peinture effarante de notre quotidien. Paradoxalement, on s’amuse beaucoup en lisant la Petite Gauloise, où Leroy n’épargne rien ni personne. C’est cynique, cruel, mais écrit avec tant de vista qu’on pardonne au romancier de nous coller ce vilain miroir sous le nez. Travail littéraire réjouissant, la mise à distance par le style est tout simplement remarquable.

Un petit exemple parmi d’autres pour conclure en beauté :

« Alors, dans les 800 et dans le reste de la grande ville portuaire de l’Ouest, en pleine nuit, grâce à l’état d’urgence, on perquisitionne un peu partout, on fait venir une équipe de la SDAT, on arrête préventivement les fichés S, on en profite pour évacuer un squat anarcho-autonome qui empêche un projet immobilier du côté du quartier de Jeanval, mais décidément on ne trouve rien et la nuit avance dangereusement. On défonce portes et crânes, on crie beaucoup, on fait hurler les sirènes, on énerve tout le monde, et, assez logiquement, on provoque une émeute.
Le maintien de l’ordre, c’est un métier, y’a pas à dire. »

La Petite Gauloise, de Jérôme Leroy
Éditions La Manufacture de Livres, 2018
ISBN 9782358872522
142 p., 12,90€

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Ma ZAD, de Jean-Bernard Pouy

Fallait pas le chercher, le gars Camille. En filant des palettes inutilisées, piquées à son boulot (responsable des achats du rayon frais à l’hyper du coin), il voulait juste donner un coup de main à des jeunes gens dont l’idéalisme et l’engagement lui plaisaient. Mais voilà, avec cette histoire, il s’est retrouvé au mauvais endroit au mauvais moment – c’est-à-dire sur la ZAD de Zavenghem, pile au moment où des fachos embauchés à vil prix ont foncé dans le tas pour déloger les activistes. Résultat : quelques mauvais coups, une garde à vue histoire d’échanger quelques amabilités avec les condés, puis retour à la maison pour découvrir que le hangar où il stockait son matériel vient de partir en fumée, qu’il n’a plus de boulot et plus de copine.
Alors, non, fallait pas le chercher, le gars Camille. Parce que maintenant, il va s’engager dans la lutte à fond. Et forcément, ça va faire mal.

Pouy - Ma ZADQuel bonheur de retrouver Jean-Bernard Pouy dans une telle forme ! D’ailleurs, ça ne trompe pas, l’ami Jibé écume les médias depuis la rentrée, d’autant plus que, hasard du calendrier judiciaire, son nouveau roman est tombé pile au moment où le gouvernement décidait de plier définitivement l’affaire de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. En bon collègue (oui, n’oublions pas qu’Édouard Philippe a aussi écrit des polars), le Premier Ministre a donné au revenant Pouy des munitions pour faire entendre sa voix d’infatigable anar.

Et cette voix, c’est vraiment une joie de la retrouver intacte dans Ma ZAD. Le style virevolte, crochète volontiers par quelques blagues tellement pourries qu’elles font immanquablement rire, pique les autorités sans donner de signe de lassitude… quoique, si, les héros sont fatigués. Ça épuise, de conspuer les abuseurs de pouvoir et autres profiteurs des guéguerres économiques. On sent bien, à la mélancolie qui sourd parfois des réflexions de Camille, que l’engagement citoyen se teinte de désenchantement. Le moyen de faire autrement, vu le monde dans lequel on vit ?
Quoi qu’il en soit, on se marre beaucoup en lisant Ma ZAD (oh, la description de l’hypermarché au début du roman, avec son allée en descente et en cul-de sac !!!), on ne s’ennuie pas une seconde, on accompagne une brochette réjouissante de personnages pétillants (ah, la petite Claire !!!), et on se prend à croire, l’espace de quelques pages, qu’on peut parfois renverser les empêcheurs de rêver en rond.

Bref, Pouy inaugure en beauté la nouvelle ère de la Série Noire, et on espère que sa reprise du service se perpétuera pour quelques livres de plus. Parce qu’on a drôlement besoin de zigotos dans son genre pour y croire encore.

Ma ZAD, de Jean-Bernard Pouy
Éditions Gallimard, coll. Série Noire, 2018
ISBN 9782072753756
208 p., 18€


Numéro 11, de Jonathan Coe

Signé Bookfalo Kill

Certes, Jonathan Coe est plutôt un romancier « classique » d’un point de vue formel, mais il faut se méfier de l’eau qui dort. L’animal est souvent capable de surprendre, voire de déconcerter – ce qui est le cas avec son nouveau roman, dont je me demande bien comment je vais réussir à vous le résumer sans trop en dire.

coe-numero-11Numéro 11 est en effet composé de cinq parties qu’on dirait juxtaposées, tant elles traitent de sujets différents et jouent de registres changeants – idée suggérée d’ailleurs par le sous-titre du roman, Quelques contes sur la folie des temps.
« La Tour Noire » mêle chronique d’enfance et ambiance de conte gothique (avec une ou deux scènes de trouille parfaitement maîtrisées), sur fond de critique politique ; « le Come back » tire à boulets rouges sur la téléréalité et les ravages de la célébrité artificielle ; « le Jardin de Cristal », poétique et mélancolique, s’intéresse à l’université anglaise et à certaines de ses dérives potentielles ; « le Prix Winshaw », aussi violent qu’hilarant, matraque la presse à sensation et la course en avant incontrôlable de la communication décomplexée sur Internet ; et « What a whopper ! » soulève le voile sur la vie hallucinante des super riches, dans un mélange détonnant de réalisme glacé, d’analyse sociale implacable et… de fantastique.

Oui, il y a tout ça dans Numéro 11, dont la continuité est assurée par certains personnages que l’on retrouve d’une partie à l’autre, en particulier Rachel et Alison, deux amies que l’on suit de l’enfance à l’âge adulte au cours de trajectoires dissemblables, pas toujours heureuses mais systématiquement édifiantes. Cette variété impressionnante de tons et de sujets est à la fois la (grande) force et la (petite) faiblesse de ce roman. Gourmand, Jonathan Coe semble ne pas vouloir choisir entre les propos qu’il souhaite aborder, et leur association paraît parfois saugrenue, le passage d’une partie à une autre désarmant.
Mais après tout, pourquoi pas ? En dépit de cette construction – ou peut-être justement grâce à elle -, Numéro 11 est très rapide et agréable à lire, bien aidé par le style toujours aussi fluide du romancier anglais. Coe a le sens du spectacle, des variations et des atmosphères, capable de passer sans effort d’un passage oppressant à une comédie policière réjouissante ou à une réflexion pointue sur la satire en tant que genre littéraire, dans une mise en abyme passionnante – la satire étant précisément l’un des domaines de prédilection de l’écrivain.

D’ailleurs, rappelez-vous de son chef d’œuvre, Testament à l’anglaise, comédie cinglante qui mettait en scène la terrifiante famille Winshaw, incarnation du cynisme flamboyant des années 80. Winshaw… comme dans « le Prix Winshaw », titre de la quatrième partie de Numéro 11 ? Oui, messieurs dames, sans en être une suite (les deux romans peuvent se lire de manière totalement indépendante), Numéro 11 est un peu la réponse contemporaine de Testament à l’anglaise. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que rien ne s’est arrangé, comme le prouve dans la fiction la prospérité florissante de la famille emblématique imaginée par Coe il y a plus de vingt ans.
Le tableau social, économique, politique que dresse Jonathan Coe de ce début de XXIème siècle est aussi effroyable que l’on veut bien le penser. Le fossé se creuse inexorablement entre le peu de gens qui ont tout et l’immense majorité qui a peu ; la dernière partie le met en scène dans une vision froide de notre monde qu’un recours habile et mesuré au fantastique rend encore plus terrifiante.

Beaucoup plus audacieux et risqué qu’il n’en a l’air, au point d’en être parfois un peu fragile, Numéro 11 démontre encore une fois que le savoir-faire, l’à-propos et l’intelligence de Jonathan Coe restent d’une actualité brûlante. Un auteur à ne décidément pas sous-estimer, et un roman à tenter !

Numéro 11, de Jonathan Coe
(Number 11, traduit de l’anglais par Josée Kamoun)
Éditions Gallimard, 2016
ISBN 978-2-07-017839-1
444 p., 23€


Mauvais coûts, de Jacky Schwartzmann

Signé Bookfalo Kill

Globalement, on peut dire de Gaby Aspinall que c’est un salopard. Vous pouvez y aller, il ne s’en offusquera pas – d’ailleurs, il est le premier à l’admettre. Acheteur dans une multinationale déshumanisée (pléonasme), il a pour mission d’écraser les faibles, de les pressurer jusqu’au point de rupture, ce qu’il fait sans aucun état d’âme. A part culbuter l’inaccessible Itsuka, sa n+1 – une garce séduisante comme on n’en fait plus -, il n’a aucun désir particulier, si ce n’est de nourrir sa haine quotidienne contre, en vrac, le rugby, Nespresso, les syndicats ou Alain Souchon.
Enfin, ce n’est pas parce qu’on est une crevure professionnelle qu’on est totalement insensible. Confronté à la mort de son père, au surgissement dans sa vie d’une adolescente affirmant être sa fille et à la perspective d’un rachat de sa boîte par les Américains, Gaby va sans doute être obligé de revoir ses priorités…

schwartzmann-mauvais-coutsPas facile de résumer ce roman à l’intrigue fuyante ! Ce que j’ai fait laborieusement ci-dessus, tout en ayant conscience que l’essence de Mauvais coûts n’est pas tant dans son histoire (même si elle est prenante et parfaitement menée) que dans ses personnages, ses situations et surtout, surtout, son écriture. Jacky Schwartzmann, dont c’est le troisième livre mais le premier publié par les excellentes éditions lyonnaises de la Fosse aux Ours, déroule en effet un style réjouissant, pétillant d’un humour impitoyable et d’un cynisme frappé au coin du bon sens. Une sorte d’Audiard sous acide, puissamment énervé, en somme.
Les exemples sont si nombreux dans le roman qu’on voudrait le citer en entier (alors qu’il vous suffit de l’acheter, si c’est pas bien foutu quand même) ; mais allez, pour le plaisir, un petit extrait choisi au hasard, immergeant un Gaby en grande forme dans une réunion syndicale :

« Pour la première fois de ma vie, je me suis retrouvé dans la même pièce que des blaireaux d’une cinquantaine d’années avec des pulls en laine. Pas que. Y avait aussi des jeunes cons, mais avec le même orthodontiste : dents longues. (…) Une ambiance procès : si t’es pas d’accord sur un truc, t’es un putain de capitaliste qui mange des enfants crus. (…) Si un jour quelqu’un avait voulu monter une Radio Connard, il aurait posé des micros dans cette salle. »

« Houellebecq revisité par Iain Levison », avance l’éditeur sur la quatrième de couverture : ma foi, même si ce genre de comparaison m’horripile en général, il faut reconnaître qu’ici, c’est très bien résumé. De Houellebecq, Schwartzmann recycle la vision implacable de la société, y ajoutant la verve désespérée et réjouissante de Levison pour faire passer la pilule.
Le résultat est un cocktail à haute tension, violemment drôle, politiquement incorrect au dernier degré, et pourtant capable d’une belle humanité au détour de pages d’autant plus saisissantes qu’elles sont inattendues. La scène où Gaby retourne chez son père après la mort de ce dernier est ainsi poignante – à l’image de tous ces moments dans le roman où Schwartzmann souligne l’atroce solitude qui est le lot de tous ses personnages ; cette « ultra moderne solitude » chère à, tiens donc, Alain Souchon.

Bref, si vous voulez briller dans les salons de polar de cet automne et éviter de répondre Mary Higgins Clark quand on vous demandera votre dernier coup de cœur, lisez Mauvais coûts de Jacky Schwartzmann. Dans notre belle société capitaliste où on passe notre temps à acheter n’importe quoi, ça vous fera au moins une dépense, si ce n’est utile, au moins revigorante. Et, bordel, ça fait du bien par les temps qui courent !

Mauvais coûts, de Jacky Schwartzmann
Éditions la Fosse aux Ours, 2016
ISBN 978-2-35707-091-2
197 p., 17€


En douce, de Marin Ledun

Signé Bookfalo Kill

C’est un soir de 14 juillet à Begaarts-Plage, sur la côte landaise. Tandis que le feu d’artifice enchante la foule, les regards d’un homme et d’une femme se croisent. Curiosité, tension, séduction. Ils se cachent, se cherchent, se trouvent. Émilie mène la danse – et bonne danseuse, elle l’est. Malgré la prothèse qui remplace l’une de ses jambes perdue dans un terrible accident de voiture. Et parce qu’elle sait ce qu’elle fait, et qui elle séduit. Au creux de la nuit, elle l’emmène chez elle, dans un mobil-home posé au milieu d’un chenil.
Puis, après avoir achevé de faire tourner la tête de son invité, elle sort un flingue de sous son oreiller, et elle tire. Genou en miettes, Simon Diez comprend que ce n’est que le début de ses ennuis. Car Émilie ne l’a pas choisi au hasard. Et elle est très, très en colère…

Ledun - En douceEn anglais, « to beg » signifie supplier, mendier. Beg, Begaarts : le parallèle était trop tentant pour ne pas que je l’évoque (d’autant que la petite ville de Begaarts n’existe que dans l’imagination de Marin Ledun, et désormais de ses lecteurs). Parce qu’Émilie aurait toutes les raisons de supplier – pour un peu d’attention, de soutien, de considération, d’amour. Et qu’elle ne le fait pas. La voir démarrer sa vengeance à Begaarts ne manque alors pas d’ironie…
Émilie est une pure héroïne ledunienne. Une femme fracassée mais forte, qui se tient debout au milieu des bourrasques et trace son chemin en dépit de tous les obstacles, volontaires ou non, qui se dressent devant elle. Elle ressemble à Carole Matthieu, la médecin du travail des Visages écrasés (bientôt sur nos écrans, incarnée par Isabelle Adjani). Ou à Laure Dahan, la cyber-maman de Marketing viral et Dans le ventre des mères. Des femmes bousculées, abîmées, tourmentées, malmenées (beaucoup par les hommes, mais tout autant par la société et son fonctionnement naturellement inique), mais des femmes qui ne cèdent jamais. Des combattantes acharnées qui refusent d’être des victimes sociales, alors que tout les désigne ainsi.

Le parcours furieux et désespéré d’Émilie invoque en finesse ce fameux cadre social sans lequel un roman de Marin Ledun ne serait ni complet, ni brillant. Il raconte ici comment un fait divers, un accident presque banal (même s’il est violent), devient le premier engrenage d’un déclassement inéluctable, qui fait d’un être humain à qui tout souriait un moins que rien, un rebut de la société. Un individu qui, parce qu’il n’est plus entier, est jugée indigne de tenir sa place parmi les autres alors même qu’il en est parfaitement capable, au terme d’une descente aux enfers d’autant plus longue qu’elle est foncièrement injuste.

Tout fait cruellement sens sous la plume de Marin Ledun, plus acérée et précise que jamais ; son style s’est d’ailleurs dépouillé pour viser droit au but et faire vibrer la corde sensible des mots les Chenilplus justes, qui sont aussi les plus douloureux. Voyez l’atmosphère anxiogène qui sert de cadre principal au roman, ce chenil écrasé par la chaleur de l’été, résonnant des aboiements assourdissants des chiens enfermés, empuanti des odeurs de fauve et d’excréments.
C’est dans cette boue qu’a été rejetée Émilie, là qu’elle a fomenté sa révolte, de là enfin qu’elle décide de rejaillir. Le décor est parfaitement approprié, effarant, inoubliable. On voudrait sans cesse le fuir mais on y reste cloîtré, à la limite d’y étouffer, comme Émilie qui n’a plus que cela pour survivre, comme ces chiens oubliés, comme Simon devenu son prisonnier.

Quel roman, encore une fois ! Et quelle belle surprise aussi, de voir Marin emprunter cette direction inattendue, démarrant comme dans un pur thriller, jouant ensuite la carte d’un huis clos terrifiant aux faux airs d’un Misery des laissés pour compte, pour mieux ignorer ces codes et suivre sa propre route, trouble et indécise jusqu’au bout. En douce prouve une nouvelle fois l’immense talent de son auteur, littérairement capable de tout – et surtout d’imposer sa voix, son regard sans concession, une manière bien à lui de conduire son récit. Ignorant les artifices, il se contente de peu pour en dire le plus possible. Et ce n’est pas le moindre de ses talents.
Une bonne claque à ne pas esquiver – parce que, parfois, finir au sol est le meilleur moyen de finir vainqueur.

En douce, de Marin Ledun
Éditions Ombres Noires, 2016
ISBN 978-2-08-138984-7
251 p., 18€


A première vue : la rentrée Stock 2016

À première vue, chez Stock comme chez la plupart des éditeurs, on voit arriver une rentrée sérieuse comme un premier de la classe, mais manquant clairement de fantaisie (à une exception près peut-être). C’est déjà pas mal, me direz-vous. Mouais, mais on n’aurait rien contre un peu d’excitation et d’inattendu. Pas sûr de les trouver sous la couverture bleue de la vénérable maison désormais dirigée par Manuel Carcassonne, qui aligne de plus beaucoup (trop) de candidats sur la ligne de départ : neuf auteurs français, deux étrangers, ça sent la surchauffe…

Pourriol - Une fille et un flingueAUCUN LIEN : Une fille et un flingue, d’Olivier Pourriol
Elle est sans doute là, la touche de folie de la rentrée Stock ! Ancien chroniqueur littéraire muselé du Grand Journal (expérience amère dont il a tiré un récit décapant, On/Off), mais aussi et surtout spécialiste de cinéma, Pourriol met en scène deux frangins, Aliocha et Dimitri, fans de cinoche et obsédés par le désir de réaliser un film. Comment y parvenir quand on est fauché et inconnu ? En appliquant à la lettre le précepte d’un grand maître du Septième Art : « Un film, c’est un hold up » (Luc B.) Un « braquage » que les deux frères vont tenter de réussir avec l’aide de Catherine D. et Gérard D., en plein Festival de Cannes… Annoncé comme une comédie délirante, Une fille et un flingue est le genre de bouquin qui passe ou qui casse, sans juste milieu. Pourriol a tout le talent médiatique nécessaire pour défendre son livre sur les plateaux de télévision, mais son livre saura-t-il se défendre tout seul ?

Lang - Au commencement du septième jourGENÈSE II, LA REVANCHE : Au commencement du septième jour, de Luc Lang
Je n’ai jamais rien lu de Luc Lang, auteur emblématique de Stock, faute d’avoir réussi à m’intéresser à son travail jusqu’à présent. Cela changera peut-être avec ce nouveau roman, récit d’une vie trop parfaite pour être honnête et qui s’écroule brutalement lorsque la supercherie est dévoilée. Cette vie, c’est celle de Thomas, dont la femme Camille a un jour un terrible accident de voiture à un endroit où elle n’aurait jamais dû se trouver. Tandis que Camille reste plongée dans le coma et que tout s’écroule autour de lui, Thomas entame une vaste enquête qui va lui faire passer en revue toute son existence, sa relation avec son père, ses frère et soeur, ses enfants… Luc Lang revendique l’inspiration de Cormac McCarthy (rien de moins) pour ce roman présenté par son éditeur comme son plus ambitieux.

Sagnard - BronsonALLÔ PAPA TANGO CHARLIE : Bronson, d’Arnaud Sagnard
Premier roman qui met en parallèle une ligne autobiographique et la vie du comédien Charles Bronson, depuis une jeunesse misérable durant la Grande Dépression jusqu’à la gloire hollywoodienne, renommée et richesse dissimulant la hantise quotidienne d’un homme rongé par la peur. Ce genre d’exercice a déjà donné de fort belles choses, notamment sous la plume de Florence Seyvos (Un garçon incassable, autour de Buster Keaton), alors pourquoi pas ?

Bied-Charreton - Les visages pâlesC’EST UNE MAISON BLEUE : Les visages pâles, de Solange Bied-Charreton
Les trois petits-enfants de Raoul Estienne se retrouvent dans la vieille demeure chargée de souvenirs du vieil homme qui vient de s’éteindre. Faut-il vendre la maison ou la garder ? La question agite les héritiers autant que la Manif pour Tous, au même moment, déchire la société française, et oblige les uns et les autres à faire le point sur leurs existences… Je ne sais pas s’il faut attendre grand-chose d’un roman dont les personnages se prénomment Hortense, Charles ou Alexandre, mais bon. Il paraît que c’est « caustique » (dixit l’éditeur).

Berlendis - MauresC’EST L’AMOUR A LA PLAGE (AOU CHA-CHA-CHA) : Maures, de Sébastien Berlendis
Les vacances d’été, la mer, les dunes, le camping, le dancing, l’adolescence, la découverte des filles… Tout ceci est follement original, n’est-ce pas ? Déjà vu, déjà lu, il faudrait vraiment une plume exceptionnelle ou un point de vue extrêmement singulier pour distinguer un tel récit. Toujours possible, mais on n’y croit guère…

Cloarec - L'IndolentePOKER FACE : L’Indolente, de Françoise Cloarec
En 2008, Françoise Cloarec avait signé un succès surprise avec La Vie rêvée de Séraphine de Senlis (qui avait donné une adaptation cinématographique non moins triomphale, Séraphine, avec Yolande Moreau). Elle revient au milieu de la peinture avec cette enquête littéraire sur Marthe Bonnard, dont on découvre après le décès de son peintre de mari, Pierre Bonnard, qu’elle n’était pas du tout celle qu’elle avait toujours prétendu être.

Chambaz - A tombeau ouvertDANS DEUX CENTS MÈTRES, TOURNEZ A GAUCHE : À tombeau ouvert, de Bernard Chambaz
Le 1er mai 1994, le pilote Ayrton Senna se tue au volant de sa Formule 1, en ratant un virage et en allant s’écraser contre un mur à 260 km/h. A partir de ce drame diffusé en direct et en mondovision télévisuelle, Bernard Chambaz tire un roman sur la fascination pour la vitesse, croisant le destin de Senna avec ceux d’autres pilotes célèbres mais aussi avec ceux de ses proches, dont son fils mort dans un accident de la route.

Papin - L'EveilL’AMANTE DU VIETNAM DU NORD : L’Éveil, de Line Papin
Stock lance une auteure de 20 ans dans l’arène, avec un premier roman sous forte influence de Marguerite Duras, une histoire d’amour torride dans la touffeur de Hanoï, la capitale du Vietnam (où est née Line Papin). On annonce une jeune prodige, il faudra voir si elle est authentique.

Gras - AnthraciteAU CHARBON : Anthracite, de Cédric Gras
Dans un décor de guerre, une tragi-comédie sur fond de pays qui s’écroule – ce pays, c’est l’Ukraine, violemment divisée après la sécession en 2014 de la région minière du Donbass qui décide de rejoindre la Russie. Parce qu’il s’est obstiné depuis l’événement à y faire jouer l’hymne national ukrainien, un chef d’orchestre est obligé de prendre la fuite avec son ami d’enfance à bord d’une bagnole aussi décrépite que les paysages industriels qu’ils traversent… Premier roman.

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Reeves - Un travail comme un autreL’ÉNERGIE EST NOTRE AVENIR, ÉCONOMISONS-LA : Un travail comme un autre, de Virginia Reeves
Alabama, années 20. Avec l’aide de son ouvrier agricole, un fermier détourne une ligne électrique de l’Etat pour augmenter le rendement de son exploitation. Tout roule jusqu’à ce qu’un employé paye de sa vie cette installation sauvage. Wilson, l’ouvrier, écope des travaux forcés dans les mines, tandis que son patron est envoyé au pénitencier. Confronté à la violence extrême de la prison, il tente tout de même d’envisager l’avenir… Premier roman de l’Américaine Virginia Reeves.

POÉTER PLUS HAUT QUE SON… : Ce qui reste de la nuit, d’Ersi Sotiropoulos
En 1897, Constantin Cavafy n’est pas encore le grand poète grec qu’il est appelé à devenir. Écrasé par l’affection de sa mère, tourmenté par son homosexualité, à la recherche de son style et de sa voix, il fait un séjour de trois jours à Paris qui va tout changer pour lui. La romancière grecque Ersi Sotiropoulos dresse un portrait littéraire de Cavafy en s’interrogeant sur le lien entre création et désespoir, dans un livre dense et exigeant (une manière polie de suggérer autre chose, je vous laisse deviner quoi).


Ce qu’il nous faut c’est un mort, d’Hervé Commère

Signé Bookfalo Kill

Le 14 juillet 1998, soir de victoire française en Coupe de Monde, des millions de Français basculent dans une longue nuit d’ivresse et de bonheur. Parmi eux, certains vont vivre pour d’autres raisons la nuit la plus interminable de leur existence, pour le meilleur et pour le pire.
C’est le cas de Vincent, Patrick et Maxime, partis pour faire la fête et revenus avec une dette – de celles qu’on ne rembourse jamais. De Marie, victime d’un violeur en série. De William, qui ne croyait pas au grand amour et le prend en plein coeur ce soir-là. De Mélie, qui naît sans savoir que, dix-huit ans plus tard, par son caractère bien trempé, son enthousiasme et sa fraîcheur, elle changera la vie de milliers d’autres gens.
Dix-huit ans plus tard ? Nous sommes à Vrainville, petite ville normande qu’un atelier familial de fabrication artisanale de sous-vêtements a rendu mondialement célèbre, et qui vit grâce à lui depuis des décennies. Mais l’âge d’or de l’usine est loin derrière. La concurrence internationale fait rage, les fonds d’investissement et les avocats cyniques s’en mêlent, et le destin de centaines de travailleurs honnêtes est menacé. Sauf que tout le monde s’en fout. Alors, pour changer le cours des choses, il n’y a plus qu’une solution.
Ce qu’il faudrait, c’est un mort.

Commère - Ce qu'il nous faut c'est un mortIl faut dire, redire et reredire la place éminemment singulière qu’occupe Hervé Commère dans le paysage littéraire français. Jouant avec nonchalance des codes du roman noir, il en brise les frontières pour tisser une œuvre qui n’appartient qu’à lui, puissamment originale et surtout, surtout, foncièrement humaine.
Ce mot : humanité – ce mot qui, chaque jour, depuis quelques mois, semble céder un peu plus vite sous les coups de boutoir aberrants des fanatiques aveugles et des politiques indécents, ce mot qui nous constitue mais que l’on ignore davantage à mesure que nous nous enfonçons dans une modernité sans âme ni repère ; ce mot : humanité, est le ciment des livres d’Hervé Commère. Et dans ce nouveau roman au titre paradoxalement provocateur, cette humanité est là, malmenée, niée, atteinte dans son intégrité, mais plus que jamais rayonnante, insistante, résistante. Inexpugnable.

Chaque grand romancier est porteur d’un mystère, celui qui fait la magie de son œuvre au point qu’on l’identifie au premier coup d’œil. Chez Hervé Commère, le mystère, c’est cette capacité intacte qu’il a de faire surgir la générosité, la tendresse, la bravoure, de combattre la noirceur par un optimisme réaliste mais forcené, qui ne renonce à aucune grandeur pour surmonter les bassesses.
Avec Ce qu’il nous faut c’est un mort, il pousse pour la première fois son travail vers le roman noir social, engagé (à sa façon), délaissant les chers vieux truands et bandits d’honneur qui hantaient ses livres précédents pour se confronter aux voyous contemporains : les patrons amoraux, les fonds d’investissement cupides, les hommes de l’ombre dont le portefeuille a définitivement remplacé le cœur dans la poitrine. Il aborde le sujet sans naïveté ni angélisme, mais avec l’envie toutefois de rendre le monde meilleur, au moins en littérature. Et on y croit, on a envie d’y croire, parce que le romancier prend le temps d’installer son décor – accordant par exemple une longue parenthèse à l’histoire des ateliers Cybelle de Vrainville, dans une échappée surprenante mais indispensable et très réjouissante -, et de camper ses personnages en profondeur, comme il sait si bien le faire.

Ce qu’il nous faut c’est un mort démontre à nouveau la maestria narrative d’Hervé Commère, faisant la part des choses entre le roman noir et un suspense plus polardesque qui apparaît tardivement, lorsque le temps des constats est dépassé et qu’il faut passer à l’action, tout en captant davantage un lecteur déjà acquis à la cause.
Certaines phrases cinglent par leur clairvoyance (« Je veux dire que les gens sont petits (…) On les prend tellement pour des cons qu’ils finissent par le devenir. Ils se font tout petits. On les rend petits. Ils se replient sur eux-mêmes, sur ce qu’ils connaissent. Ils redeviennent des animaux très vite »), d’autres imposent leur évidence faussement candide (« La vie, c’est devant. ») La fluidité du récit emporte tout, lecteur en premier, dans un monde familier qu’il est douloureux de quitter.

Ce qu’il nous faut c’est un mort est le cinquième roman d’Hervé Commère. Seulement, serait-on tenté de dire devant la maturité d’un écrivain qui a définitivement trouvé son ton et imposé son univers. On espère en tout cas qu’il continuera à nous enchanter et à nous émouvoir avec ses héros si vrais – et avec son humanité qu’il est si précieux de retrouver, livre après livre. Comme un baume qui apaise la brûlure du monde tel qu’il est.

Ce qu’il nous faut c’est un mort, d’Hervé Commère
Éditions Fleuve Noir, 2016
ISBN 978-2-265-11569-9
396 p., 19,90€


A première vue : la rentrée Gallimard 2015

Pour le 500e article de ce blog (oh là là, déjà…), nous aurions pu imaginer quelque chose d’un peu festif, ou bien une rétrospective de tous nos blablas, un best of, que sais-je… Mais bon, l’actualité étant ce qu’elle est, au lieu de tout ça, nous allons vous présenter la rentrée littéraire 2015 des éditions Gallimard. Hé oui, on ne fait pas toujours ce qu’on veut.

Ah, Gallimard ! Dois-je vous rebattre les oreilles comme chaque année avec cet éditeur, certes prestigieux, mais qui n’a toujours pas compris que le trop est l’ennemi du bien ? Avec vingt livres présentés en cette rentrée 2015 (17 français et 3 étrangers), la vénérable maison est à nouveau hors de toute réalité et bien loin de ses consœurs. Sans doute espère-t-elle écraser la concurrence en occupant largement le terrain…
Autant dire que ça ne marchera pas : sur l’ensemble de leur offre, peu de romans se détachent – cependant ceux qui le font sont très intéressants. Sur le papier, en tout cas.

Comme chaque année, nous nous contenterons de citer en fin d’article les titres qui nous semblent les moins attractifs – un choix subjectif totalement assumé, bien entendu. Et vous aurez le droit de ne pas être d’accord !

Kaddour - Les prépondérantsY’A DU GONCOURT DANS L’AIR : Les prépondérants, de Hédi Kaddour
Il y a dix ans, Hédi Kaddour, jusqu’alors poète confidentiel, débarquait dans le paysage romanesque avec Waltenberg, somme ambitieuse couvrant une grande partie de l’Histoire du XXème siècle au fil d’un entrelacs admirable d’intrigues et de personnages, qui lui avait valu le Goncourt du premier roman. Avec ce nouveau roman d’aventures, il nous propulse dans les années 20, à l’occasion d’un tournage hollywoodien dans une petite ville du Maghreb qui va provoquer un choc des cultures propice à une réflexion plus large sur le monde d’alors, pris entre deux conflits mondiaux. Grosse attente en ce qui nous concerne.

Garcia - 7SEAS OF RHYE : 7, de Tristan Garcia
« Romans », indique la couverture. Au pluriel donc, puisque 7 est la somme de sept histoires, apparemment indépendantes, qui finissent par se répondre et constituer une vue d’ensemble de notre société – pas au mieux de sa forme, j’aime autant vous prévenir. Au programme, et en variant formes et tons : drogue, art, politique, religion, mode, extra-terrestres et immortalité. Les plus hautes attentes sont là aussi autorisées.

Sansal - 2084GEORGE ORWELL RELOADED : 2084, de Boualem Sansal
Je ferais volontiers également du romancier algérien un candidat sérieux aux prix d’automne ; en tout cas, on parlera forcément de sa variation sur 1984, se déroulant dans un pays imaginaire, l’Abistan, placé sous la coupe du prophète Abi, « délégué de Yolah sur terre », qui conditionne le bonheur de ses sujets à une soumission totale et à un rejet des pensées personnelles. Le héros remet pourtant en cause cet état de fait et part en quête d’un peuple de renégats, qui vivraient sans religion dans des ghettos…

Martinez - La Terre qui pencheCHUCHOTIS II : La Terre qui penche, de Carole Martinez
Retour au Domaine des Murmures pour Carole Martinez, qui y avait décroché un Goncourt des Lycéens il y a quatre ans. Nous sommes toujours au Moyen Age, mais presque deux siècles plus tard, et les femmes occupent à nouveau le premier plan. Cette fois, le roman est articulé autour d’un dialogue entre une vieille âme et une petite fille qui partagent la même tombe – la première étant en fait l’âge l’âme de la seconde, qui évoque son enfance et, à travers elle, son époque.

Ferrier - Mémoires d'outre-merPAPYLAND : Mémoires d’outre-mer, de Michaël Ferrier
A l’origine de ce livre, Ferrier mène des recherches sur son grand-père Maxime, né à l’île Maurice, devenu acrobate dans un cirque itinérant de l’océan Indien, avant de s’installer à Madagascar. C’est là, en déroulant le fil de l’enquête familiale, que l’auteur découvre l’histoire du « projet Madagascar », un plan nazi visant à envoyer les Juifs d’Allemagne et de l’Europe vaincue sur l’île afin de les y parquer. Les deux investigations cohabitent dans ce récit ambitieux qui promet d’être passionnant.

Causse - Le BercailGRANDPAPYLAND : Le Bercail, de Marie Causse
Une autre enquête familiale, celle que mène la romancière sur son arrière-grand-père, arrêté en février 1944 et mort en déportation six mois plus tard. Durant son enfance, Marie Causse a collecté les souvenirs de sa grand-mère ; devenue adulte, elle mène des recherches plus approfondies, qui la conduisent à proposer dans ce livre, outre l’histoire de son aïeul, une évocation de la Résistance dans un petit village français.

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Voilà les romans francophones les plus intéressants, au nombre de six donc – ce qui en laisse onze plus ou moins sur le carreau… Avant de les évoquer rapidement, passons aux trois étrangers, beaucoup plus consistants.

Roy-Bhattacharya - Une Antigone à KandaharSOPHOCLE RELOADED : Une Antigone à Kandahar, de Joydeep Roy-Bhattacharya
(traduit de l’anglais par Antoine Bargel)
Je me régale d’avance à l’idée des demandes que feront les clients en librairie lorsqu’ils essaieront de prononcer le nom de l’auteur :p
Plus sérieusement, tout est dans le titre : le romancier indien, qui vit aux États-Unis, repense le célèbre drame antique de Sophocle dans le cadre de la guerre en Afghanistan. Une femme en fauteuil roulant, enveloppée dans une burqa, se présente aux portes d’une base américaine pour réclamer le corps de son frère, combattant tué dans un affrontement récent. En confiant la parole à des protagonistes des deux camps, l’auteur donne à voir la guerre dans toute son absurdité.

Pessl - Intérieur nuitSCARY MOVIE : Intérieur nuit, de Marisha Pessl
(traduit de l’américain par Clément Baude)
La mort mystérieuse d’une jeune femme pousse un journaliste d’investigation opiniâtre à s’intéresser de nouveau au père de la disparue, Stanislas Cordova, un célèbre réalisateur de films d’horreur dérangeants dans l’ombre desquels l’homme se camoufle depuis trente ans. Sa précédente enquête avait failli briser Scott McGrath, mais il en faudrait plus pour l’arrêter, et on plonge avec lui dans les sombres secrets d’une oeuvre hantée… Le roman sera enrichi de documents, photographies, extraits de journaux. Une originalité formelle pour un pavé de 720 pages aussi intriguant qu’intimidant.

Stefansson - D'ailleurs les poissons n'ont pas de piedsVOTRE AMITIÉ AVEC UNE TRUITE : D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds, de Jon Kalman Stefansson
(traduit de l’islandais par Eric Boury)
Avec Entre ciel et terre et ses suites, l’auteur islandais est devenu une valeur sûre de la littérature nordique. Ce nouveau roman suit le retour d’un homme, expatrié au Danemark, dans la ville de son enfance. En trois époques suivant trois générations de la même famille, Stefansson interroge l’histoire de son pays, ses traditions mais aussi la manière dont il vit l’irruption de la modernité.

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Pour un peu, je ne mentionnerais pas le reste de la production francophone, parce que je ne vous cache pas que ça me fatigue d’avance… Mais, soyons honnêtes, il y a sûrement des textes honorables dans le lot, aussi les citerai-je tous, au moins par politesse.

Le Censeur, de Clélia Anfray : entré à l’Académie grâce à un unique succès, et à son art de courtisan, Charles Brifaut devient censeur des théâtres, ce qui lui donne droit de vie et de mort sur les oeuvres et les auteurs de son temps – notamment un certain Victor Hugo, dont il se plaît à briser Hernani. Mais l’arrivée d’un secrétaire inquiétant vient menacer son ascension.

Au pays d’Alice, de Gaëlle Bantegnie : l’auteure a eu une fille. C’est bien, on est content pour elle, ce n’était peut-être pas la peine d’en faire un bouquin.

Le Secret de l’Empereur, d’Amélie de Bourbon Parme : récit de l’abdication de Charles Quint, qui préfère renoncer au pouvoir lorsqu’il réalise que ce dernier ne lui permettra pas d’atteindre les idéaux auxquels il rêvait. Dans sa retraite, il se passionne pour les instruments de mesure du temps. Tic-tac.

Daniel Avner a disparu, d’Elena Costa : les parents de Daniel Avner ont été déportés. Chaque jour, après la Libération, sur l’ordre de son grand-père qui le terrorise, le jeune garçon vient au Lutetia les attendre, tout en sachant que tout espoir est vain. Premier roman.

Les irremplaçables, de Cynthia Fleury : Gallimard sort dans sa collection blanche, estampillée roman, le nouvel essai de la philosophe-psychanalyste à succès, et le balance dans sa rentrée littéraire. Si quelqu’un comprend…

Un papa de sang, de Jean Hatzfeld : l’ancien journaliste retourne au Rwanda, auquel il a consacré plusieurs livres (Une saison de machettes). Il y retrouve les enfants des bourreaux et des victimes du génocide survenu il y a déjà vingt ans, et leur donne la parole. Là, on pourrait avoir un texte fort, poignant et intelligent, reconnaissons-le.

Gratis, de Félicité Herzog : après s’être fait un nom en balançant sur son père, l’alpiniste Maurice Herzog (Un héros, Grasset, 2012), Félicité signe un premier roman narrant les grandeurs et décadences d’un homme, devenu riche grâce à une start-up, qui se réfugie à Jersey après avoir été ruiné pour concevoir une « solution à la condition humaine »…

Magique aujourd’hui, d’Isabelle Jarry : un roman d’anticipation dont le pitch évoque irrésistiblement un croisement entre Wall-E, le dessin animé Pixar, et Her, le film de Spike Jonze. Soit la relation fusionnelle entre un jeune homme et son assistant androïde.

Casanova l’aventure, d’Alain Jaubert : trente textes dont Casanova est le héros. Voilà.

Pirates, de Fabrice Loi : Marseille sert de cadre au parcours tragique d’un homme, ancien forain qui se lie d’amitié avec un ancien militaire. A un moment, apparemment, des pirates somaliens arrivent dans l’histoire, mais je n’ai pas trop compris comment. Si quelqu’un veut se dévouer pour le lire…

Hallali pour un chasseur, de Jean-François Samlong : roman initiatique et d’amour, ce récit d’une chasse interdite qui tourne mal est le douzième livre de cet auteur réunionnais.


Prime Time, de Jay Martel

Signé Bookfalo Kill

Perry Bunt est un scénariste moyen – enfin, médiocre… Bon, disons raté et n’en parlons plus. En dépit d’une brève période où Hollywood en a fait l’une de ses coqueluches éphémères, aucun de ses écrits n’a jamais été porté à l’écran, et pour cause. Célibataire, désargenté, il approche de la quarantaine le crâne dégarni et les bourrelets en formation accélérée ; il survit en tentant d’enseigner l’art subtil du scénario à des jeunes gens persuadés de leur génie.
Sauf qu’il y a Amanda. Amanda, belle – enfin, radieuse… Bon, disons à tomber par terre, et ajoutons modeste, délicieuse, attentive, et tant d’autres qualités qu’elle semble à peine humaine. D’ailleurs elle ne l’est pas. Du moins pas tout à fait. Raide amoureux au point de se laisser aller à faire n’importe quoi, Perry découvre à son contact que la Terre, avec son ramassis d’abrutis essentiellement préoccupés de se mettre sur la figure, de forniquer, de polluer l’environnement et autres joyeusetés criminelles, est en réalité un spectacle de télé-réalité parmi les plus prisés de toutes les galaxies – car, oui, comme Amanda, des milliards d’extra-terrestres se gavent chaque jour du spectacle de notre bêtise, retransmis sur des centaines de chaînes intergalactiques…

Martel - Prime Time…et tout ça, ce n’est que le début de cette nouvelle escapade au-delà des frontières du réel qui porte la marque de fabrique des éditions Super 8. Vous l’aurez compris, comme pour Le Monde caché d’Axton House, esprits sérieux et cartésiens, abstenez-vous ! Dans Prime Time, son premier roman, l’Américain Jay Martel donne libre cours à son imagination la plus débridée – et pour une fois, les glorieuses références plaquées sur la quatrième de couverture sont judicieuses : nous sommes bien ici à la croisée entre un Truman Show interplanétaire et le délirant Guide du voyageur galactique de Douglas Adams. En gros, c’est n’importe quoi, mais du n’importe quoi totalement maîtrisé.

Je m’attendais peut-être à un livre plus drôle, étant donné le sujet ; si Prime Time est amusant, il n’est pas non plus à se rouler par terre, en raison notamment de quelques petites longueurs. Certains passages néanmoins sont vraiment réjouissants (le prophète Monpote, c’est quelque chose !), et surtout, Jay Martel compense par des réflexions d’une acuité féroce sur le monde du spectacle, la télévision, le fameux « show must go on », mais aussi la religion et la crédulité, l’absurdité générale de notre comportement…

Bref, le romancier, joyeusement décomplexé, tape sur tout ce qui bouge, et c’est le plaisir majeur de ce roman distrayant et hors normes !

Prime Time, de Jay Martel
Traduit de l’américain par Paul Simon Bouffartigue

Éditions Super 8, 2015

ISBN 978-2-37056-022-3

473 p., 19€


Pur, d’Antoine Chainas

Signé Bookfalo Kill

Comment raconter Pur ? Son contenu est aussi riche que son titre est bref – et hautement ironique, car de pureté, il n’y en a pour ainsi dire pas dans ce nouveau roman d’Antoine Chainas ; ceux qui connaissent déjà l’auteur de Versus n’en seront pas étonnés. Il y a, au mieux, des « idéaux » de pureté, avec tout ce que cette expression peut véhiculer comme projets nauséabonds quand on l’applique à la politique ou à la société.
Racisme primaire ou ordinaire, suprématie de la race blanche, montée de l’extrême-droite, mouvances nationalistes dangereusement activistes, tout ceci est donc au programme de Pur, pour un polar glacé, d’une grande maîtrise, sans doute le plus accessible de son auteur, en dépit de sa dureté.

Chainas - PurPresque mine de rien, le récit taquine les codes de l’anticipation sociale, dont Sauvagerie de J.G. Ballard constitue un exemple qui aura sans doute inspiré en partie Chainas. Le romancier plante le décor dans le sud-est de la France, le cadre dans un futur proche – si proche qu’il pourrait être demain, voire déjà aujourd’hui.
Tout commence par un accident de voiture dont est victime le couple Martin. Sophia, la femme, meurt ; Patrick, le mari et le conducteur, s’en sort quasi indemne, et accuse deux Arabes au volant d’une Mercedes de l’avoir envoyé dans le décor en tirant un coup de feu sur son véhicule. Rapidement médiatisé, le fait divers embrase les esprits de la région, déjà échauffés par une série de crimes perpétrés sur des immigrés par un tireur d’élite, rebaptisé « le sniper de l’autoroute », parce qu’il abat ses victimes le long des voies rapides du coin.
Chargé de ces affaires, le capitaine Durantal soupçonne pourtant vite Patrick Martin de ne pas être aussi clair qu’il le prétend. En s’intéressant à lui, il découvre l’existence des enclosures, ces villes hyper protégées et réservées à des élites triées sur le volet, qui auraient tout intérêt à voir disparaître certains types de population défavorisée encore trop proches à leur goût de leurs supposés paradis…

Il y a aussi Julien, un adolescent coincé entre son père, surnommé le « Révérend » parce qu’il dirige en ascète moral la plus grande communauté fermée de la région, et Amandine, dont le jeune garçon est amoureux alors qu’elle joue avec lui ; ou encore Alice Camilieri, adjointe métisse de Durantal, une ambitieuse qui croit pouvoir supporter le handicap supposé de sa peau en frayant avec le maire de la ville, très porté sur la droite…
Et d’autres personnages, qui ont tous un point commun : leur existence est déchirante d’isolement et d’incompréhension. C’est là que se trouve le cœur du roman, dans le récit de cette ultra-moderne solitude qui empêche toute communication, restreint l’intelligence et mène aux pires extrémités. Comme dans Versus, Antoine Chainas parvient à nous rendre ses protagonistes, non pas attachants (ils ont peu pour l’être), mais accessibles, parfois même touchants malgré leurs dérives – ainsi de Durantal, flic obèse qui s’auto-détruit en se goinfrant, ou de Julien, élevé dans un cadre idyllique mais incapable de trouver le bonheur.

Le reflet que le romancier nous renvoie de la société, et donc un peu de nous-mêmes, n’est pourtant pas flatteur ; c’est là qu’il est le plus marquant, parce qu’il nous confronte au mal que nous faisons, à la peine que nous créons, avec un regard d’une acuité impitoyable. Épuré, lui, pour le coup, le style de Chainas fait de chaque phrase un coup de couteau qui déchire le voile des conventions, tourne et retourne dans la plaie du mal. Il frappe d’autant plus fort qu’il est débarrassé des dérives inutiles qui encombraient ses précédents romans, allant droit au but, jusqu’à un final forcément terrible.

Sans chercher à délivrer de message, Chainas accomplit ce que le roman noir peut faire de mieux : scruter à distance le monde pour en révéler les troubles et les dangers que nous créons. A ce titre, Pur est une réussite aussi totale qu’effroyable, ancré dans son époque, et l’exemple même qu’un polar peut rayonner d’intelligence et s’avérer une lecture indispensable.
C’est enfin, et c’est la meilleure des nouvelles, le grand retour d’Antoine Chainas. Tant mieux.

Pur, d’Antoine Chainas
Éditions Gallimard, coll. Série Noire, 2013
ISBN 978-2-07-014099-2
306 p., 18,90€

Ils ont aimé aussi et en ont beaucoup à dire : Hannibal le Lecteur, Unwalkers