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L’Année du Lion

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Traduit de l’afrikaans et de l’anglais par Catherine Du Toit et Marie-Caroline Aubert
Photos : Deon Meyer


En deux mots :
thriller total


Après qu’un virus foudroyant a anéanti les neuf dixièmes de la population humaine, les survivants essaient d’envisager l’avenir. Pour Willem Storm, un humaniste nourri de philosophie et décidé à croire en des jours neufs pour l’humanité, la solution passe par l’entraide, la reconstruction d’un modèle social fondé sur les capacités et les forces des uns et des autres. Avec son fils Nico, âgé de 13 ans, il appelle à lui toutes les bonnes volontés, et met sur pied Amanzi, une communauté utopique en plein coeur de l’Afrique du Sud dévastée.
Et ça marche.
Pour un temps.
Car l’homme reste ce qu’il est. Et contre l’obstination de certains à détruire les rêves ou à exploiter les autres, il va falloir se battre. Quitte à prendre les armes.


deon meyerDeon Meyer est tout sauf un novice. Au fil d’une dizaine de polars haletants, il a scruté son pays, l’Afrique du Sud, en a capté les tourments, les blessures. Sa réputation de raconteur d’histoires n’est plus à faire. Pourtant, quand il décide de faire un pas de côté et de s’essayer au roman post-apocalyptique, l’inquiétude est de mise. Ce genre de pari n’est pas toujours couronné de succès. Sortir de sa zone de confort, prendre des risques, c’est bien, mais le résultat peine souvent à être à la hauteur. (Pensée pour toi, par exemple, Niccolo Ammaniti.)
Sauf ici. Parce que L’Année du Lion, les amis, est pour moi sans conteste son meilleur livre, et de loin.

Se libérer des codes et contraintes du roman policier a également libéré Deon Meyer. Dans L’Année du Lion, on retrouve avec jubilation son savoir-faire de maître du suspense. Les scènes d’action sont légion et mettent le feu aux pages qui défilent à toute vitesse. Le rythme reste soutenu de bout en bout. Si le cadre du récit est post-apocalyptique (on y revient dans un instant), la technique du roman reste celle d’un thriller. Avec des mystères à résoudre, des secrets à dévoiler, du danger, des ennemis, des trafics, des armes et des crimes.
D’ailleurs, la première page annonce la couleur, en dévoilant que Willem Storm a été assassiné. Par qui, pourquoi ? C’est que son fils, avide de vengeance, va chercher à découvrir, en se faisant narrateur de l’histoire et en remontant le fil de son périple humaniste au côté de son père. L’Année du Lion est en mode thriller, et fera tout pour ne pas vous lâcher les tripes jusqu’à la fin.

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Oui, mais ce n’est pas tout. C’est loin d’être tout, à vrai dire. Si L’Année du Lion est aussi fort, aussi percutant, aussi grandiose, c’est que Deon Meyer exploite pleinement son idée de départ post-apocalyptique pour développer ensuite un très large faisceau d’idées, de problématiques et d’interrogations en tous genres.
Je précise donc, et j’insiste à l’attention de ceux qui se méfient de la S.F. ou pensent que ce n’est décidément pas de la littérature (eurk) : L’Année du Lion, finalement, est tout sauf un roman post-apocalyptique. Il recourt au point de départ archétypal du genre (un virus décime la population mondiale, que font les survivants ?), pour mieux s’en éloigner et étoffer son suspense de profondes réflexions sur ce qui constitue l’humanité aujourd’hui et, au fond, depuis toujours.

Acharné à bousculer son lecteur et à le faire réfléchir entre deux montées d’adrénaline, le romancier sud-africain multiplie alors les questionnements politiques, économiques, sociologiques, éthiques ou religieux.
Pour ce faire, il recourt à un large panel de personnages, à qui il donne régulièrement la parole grâce à une superbe idée formelle. En effet, Meyer imagine que les témoignages des uns et des autres sont enregistrés lorsqu’ils rejoignent la communauté ; ce sont ces archives, intercalées entre les évolutions des différentes intrigues, qui nourrissent le roman et lui donnent autant de matière sur autant de sujets différents.

Surtout, il fait le choix de placer au cœur de son livre l’espoir, l’optimisme, la foi en une humanité meilleure. Sacré pari, quand chaque jour nous apporte les visions tragiques de ce que l’homme peut infliger à la planète, à la nature ou à ses semblables… Mais Deon Meyer s’y tient, en dépit du fait que le roman compte sa part de violence, d’échecs et de désillusions. Ce choix place définitivement L’Année du Lion à part dans le corpus post-apocalyptique, et donne envie d’y croire nous aussi. Un petit peu, au moins. Pour ne pas désespérer totalement…

la-route-cormac-mc-carthyPar facilité médiatique ou commerciale, on a beaucoup comparé L’Année du Lion à La Route de Cormac McCarthy. Je vais être clair et très tranché : hormis le point de départ (un père et son fils tentent de survivre dans un monde post-apocalyptique),
les deux livres n’ont rien à voir. Et je trouve L’Année du Lion incomparablement plus riche, plus émouvant, plus impressionnant que La Route. En tout cas, L’Année du Lion m’a renversé et, des années après sa lecture, continue de m’habiter ; pas La Route.
Cet avis pas très littérairement correct en fera sûrement bondir plus d’un, mais j’assume. McCarthy est un écrivain plus ambitieux, plus complexe, plus virtuose du point de vue du style, nous sommes d’accord. Mais sa Route, tunnel oppressant qui s’achevait en ébauche de rédemption pas très convaincante et plombée de bondieuserie, avait beaucoup moins de choses à dire sur l’humain que le roman de Deon Meyer.

Meyer - Année du lion pocheBon, après, pas besoin forcément de rentrer dans ce genre de débat. L’Année du Lion est un torrent de lave littéraire, un bouillonnement de suspense et d’intelligence dont l’épaisseur est tout sauf un obstacle. J’ai freiné des quatre fers pour ne pas le terminer, celui-ci – tout en brûlant de connaître le fin mot de l’histoire… que Deon Meyer nous offre dans un twist qui a largement divisé les lecteurs, exaspérant certains, enchantant d’autres.
Je fais partie, comme vous l’imaginez, des enchantés. Et vous incite à vous emparer de ce monument, qui assure un moment de lecture trépidant et enrichissant. Que demander de plus ?


Sur le site de Deon Meyer, la page consacrée à L’Année du Lion (Fever en anglais), avec d’autres photos sur des lieux et détails du roman : https://www.deonmeyer.com/b_fever.html#

Sinon, d’autres avis positifs sur ce roman chez : Émotions – Blog littéraire, Actu du Noir (Jean-Marc Laherrère), Black Novel, Les conseils polar de Pietro, Encore du Noir


Sans lendemain, de Jake Hinkson

Dans les années 40, Billie Dixon, femme au prénom d’homme et aux mœurs beaucoup trop libres pour son époque, sillonne les États-Unis pour livrer aux cinémas des coins les plus reculés du Midwest les films médiocres d’un obscur studio hollywoodien. Dans un petit bled de l’Arkansas, elle se heurte à la vindicte d’un pasteur aussi charismatique que fanatique, pour qui le cinéma est l’une des plus terribles incarnations du Diable. Billie aurait bien passé son chemin sans tarder, seulement il y a Amberly, la femme du pasteur. Une beauté renversante, totalement déplacée dans cette de bouseux arriérés, le genre de fille incendiaire et délicieusement mystérieuse qui affole les sens de la vendeuse de films. Pour elle, Billie serait prête à faire n’importe quoi.
Et c’est exactement ce qui va se passer.

Hinkson - Sans lendemainAprès un Homme posthume plutôt oubliable, Jake Hinkson est de retour en grande forme, largement au niveau de L’Enfer de Church Street si ce n’est plus. Plus ambitieux, plus complexe en tout cas, c’est certain.
Sans lendemain est de prime abord un pur roman noir à l’américaine, impression confortée par le choix de l’époque de l’intrigue (la fin des années 40) et par le recours à des codes classiques du genre : femme fatale, personnages étranges, références cinématographiques, paysages inquiétants… Comme dans son premier roman, Hinkson confirme sa maîtrise totale de ce registre particulier, auquel il apporte pourtant une patte personnelle et une touche de modernité bienvenue.

En effet, les héros de cette tragédie rurale sont avant des héroïnes – des femmes diablement en avance sur leur temps, mine de rien. Outre Billie, manipulatrice de premier ordre et fille d’une liberté ébouriffante, et Amberly, femme fatale beaucoup plus tordue qu’il n’y paraît, il y a aussi Lucy, officiellement assistante de son shérif de frère – officieusement shérif en chef, car son frère est totalement idiot et incapable de la moindre décision autonome.
Autour de ce trio qui ne s’en laisse pas compter, les hommes en prennent souvent pour leur grade, à commencer par le pasteur, qui cumule le défaut d’être un mâle à celui, rédhibitoire chez Jake Hinkson, de proférer la parole de Dieu sans aucune nuance. Toujours traumatisé par une enfance intensément religieuse, le romancier américain traque avec obstination les hypocrisies et la violence sous-jacente des fidèles aveuglés par une foi sans réflexion – ce qui donne à l’occasion quelques scènes hilarantes, comme la rédemption soudaine de Billie au milieu d’un cercle de grenouilles de bénitier déchaînées…

Dynamisé par sa brièveté, sa trajectoire inexorable et son style sans fioriture (magnifiquement restitué par la traduction de Sophie Aslanides), Sans lendemain permet à Jake Hinkson de retrouver l’énergie, la drôlerie et le sens du drame qui faisaient de L’Enfer de Church Street un coup d’essai très prometteur. Un roman noir exemplaire et réjouissant.

Sans lendemain, de Jake Hinkson
(No tomorrow, traduit de l’américain par Sophie Aslanides)
Éditions Gallmeister, 2018
ISBN 978-2-35178-132-6
224 p., 19,90€


A première vue : la rentrée Gallmeister 2017

Toujours dévouées à l’Amérique, les éditions Gallmeister voient apparaître dans leurs propositions de rentrée la patte de François Guérif, ancien grand patron du catalogue noir des éditions Rivages. En effet, ce dernier rejoint l’éditeur à la patte d’ours avec l’un de ses auteurs et la réédition d’un grand texte de la littérature américaine. A côté de cela, il faudra garder à l’œil le talent de défricheur d’Oliver Gallmeister qui, après le succès marquant de Dans la forêt de Jean Hegland en début d’année, lance une nouvelle romancière dont on parlera sûrement – même si, de notre côté, nous ne crierons pas au génie cette fois-ci.

Fridlund - Une histoire des loupsTHE HAND THAT ROCKS THE CRADLE : Une histoire des loups, d’Emily Fridlund (lu)
(traduit de l’américain par Juliane Nivelt)
Une adolescente, Madeline, entre peu à peu dans la vie d’une famille qui vient d’emménager en face de chez elle, de l’autre côté d’un lac. Tandis que le père s’absente souvent, Madeline s’occupe de plus en plus du petit garçon de la famille, sans se douter de ce qui se trame dans ce foyer beaucoup moins innocent qu’il n’y paraît… D’emblée, le ton de la romancière s’avère inhabituel, un peu dérangeant ; mais le trouble n’opère pas longtemps. J’ai vite fini par m’ennuyer dans ce premier roman qui ne raconte pas grand-chose et tire en longueur une intrigue prévisible. Pas convaincu du tout.

Stegner - L'Envers du tempsTHUNDER ROAD : L’Envers du temps, de Wallace Stegner
(traduit de l’américain par Eric Chedaille)
De Wallace Stegner, romancier sans doute trop méconnu chez nous, Gallmeister ajoute ce titre inédit qui fait suite à son chef d’œuvre d’inspiration autobiographique, La Montagne de sucre. On y retrouve son double romanesque, Bruce Mason, de retour dans sa ville natale, Salt Lake City, qu’il avait quittée adolescent avec la rage au ventre et la volonté de réussir. Tout en organisant les funérailles de sa tante, il se confronte aux souvenirs de sa jeunesse.

Boyle - Tout est briséLIKE A ROLLING STONE : Tout est brisé, de William Boyle
(traduit de l’américain par Simon Baril)
François Guérif avait désigné Gravesend, le premier roman de William Boyle, comme numéro 1000 de la collection Rivages/Noir. Un choix symbolique qui prouvait la confiance placée par l’éditeur dans son auteur – confiance qui se perpétue donc chez Gallmeister. Boyle nous ramène à Gravesend, quartier pauvre de Brooklyn, où Erica tente de tenir entre son père qui sort de l’hôpital et son fils Jimmy qui revient après une longue errance à travers le pays. Un retour bien compliqué néanmoins, car Jimmy étouffe à Brooklyn et n’entend pas y rester…

Cooper- Le Dernier des MohicansI AM NATIVE AMERICAN : Le Dernier des Mohicans, de James Fenimore Cooper
(traduit de l’américain par François Happe)
Les cinéphiles ont sûrement en tête le visage de Daniel Day-Lewis, héros de l’adaptation sur grand écran de ce livre fondateur de la littérature américaine. Paru en 1826, le roman de Cooper n’avait pas connu de traduction intégrale en français depuis… 1830 ! Par la volonté de Guérif, cette aberration est désormais réparée, et la traduction de François Happe vient enrichir le catalogue « classique » que Gallmeister entend développer, à la suite des nouvelles parutions cette année dans la collection Totem des titres de Thoreau, Walden et la Désobéissance civile.

Farris - Le Diable en personneSYMPATHY FOR THE DEVIL : Le Diable en personne, de Peter Farris
(traduit de l’américain par Anatole Pons)
Deuxième parution en Néo Noire de Peter Farris, ce roman sombre nous entraîne en Géorgie du Sud où Maya, 18 ans, vient d’échapper à une tentative d’assassinat. Prostituée sous la coupe du terrifiant Mexico, elle est devenue la favorite du maire et a ainsi découvert de bien sinistres projets, ce qui manque causer sa mort. Mais Leonard Moye, un type solitaire et excentrique, la prend sous sa protection…


Judas, d’Amos Oz

Signé Bookfalo Kill

Jérusalem, décembre 1959. Shmuel Asch, jeune étudiant au physique de taureau hirsute qui dissimule un caractère hypersensible et sentimental à l’excès, décide d’abandonner ses études lorsque sa petite amie le quitte. Oublié, le mémoire sur « Jésus dans la tradition juive » ; Shmuel, que ses parents récemment ruinés ne peuvent aider, accepte un emploi étrange : cinq heures chaque soir, il devient l’homme de compagnie de Gersholm Wald, un vieil érudit infirme qui vit reclus dans sa maison sombre et biscornue, en compagnie d’Atalia Abravanel, une quarantenaire aussi mystérieuse, fuyante que séduisante.
Tandis qu’il tombe inexorablement amoureux d’Atalia, Shmuel subit plus ou moins les assauts de rhétorique intellectuelle ou politique de Wald, tout en continuant à réfléchir sur le regard des Juifs sur Jésus, mais aussi sur Judas, l’apôtre peut-être le plus méconnu et le plus injustement traité de tous…

Oz - JudasC’est le premier roman d’Amos Oz que je lis, aussi n’aurai-je pas de point de comparaison pour déterminer si ce livre est à l’image de son œuvre ou non. En tout cas, c’est une belle découverte, tant pour le plaisir de goûter à une prose fluide que pour apprécier l’intelligence et la finesse avec lesquelles Oz entremêle différents types de récit – politique, historique, théologique et intime.
Commençons par évoquer l’art et la manière : ce n’est guère une surprise tant l’auteur est estimé depuis de nombreuses années, mais Amos Oz écrit bien, avec une clarté qui n’exclut pas l’ambition. Au fil de chapitres plutôt courts, maniant parfois un humour piquant ou plein de dérision, le romancier instaure une atmosphère poignante, légèrement étouffante, dans laquelle les névroses, blessures et obsessions de ses personnages s’épanouissent sans lourdeur. Cette construction vive et aérée lui permet en outre de passer d’un sujet à un autre avec souplesse, en évitant de farcir en une seule fois la tête de son lecteur des nombreuses informations complexes qu’il manipule avec maestria.

Car le propos de Judas est ambitieux – ou plutôt les propos. Le titre l’évoque, le sujet du mémoire de Shmuel Asch aussi, il est ici question de théologie ; miraculeusement, ce n’est jamais ennuyeux, car Amos Oz privilégie une réflexion plus historique que religieuse, nous invitant au passage à une tentative de réhabilitation audacieuse de la figure de Judas, dont le nom est synonyme de traître et que Asch s’emploie à parer des atours du héros maudit.
Oz en profite pour tirer des parallèles constructifs avec l’histoire contemporaine, interrogeant la création controversée de l’État d’Israël ; ce n’est évidemment pas un hasard si le roman se déroule entre 1959 et 1960, alors que David Ben Gourion, l’un des artisans majeurs de cette création, est Premier Ministre. Nul besoin pour autant de connaître ce pan de l’Histoire par cœur (ce n’était guère mon cas, je l’avoue), Oz le rend accessible et compréhensible à tout lecteur. Et certains passages grattouillent carrément :

« Vous avez voulu un pays, grinça [Atalia]. Vous avez voulu l’indépendance. Des drapeaux, des uniformes, des billets de banque, des tambours et des trompettes. Vous avez versé des fleuves de sang innocent. Vous avez sacrifié une génération entière. Vous avez expulsé des centaines de milliers d’Arabes. (…)
– Ne pensez-vous pas que nous nous sommes battus en 1948 parce que nous n’avions pas le choix ? objecta Shmuel, l’oreille basse. Nous étions dos au mur, non ?
– Vous n’étiez pas le dos au mur. Vous étiez le mur. » (pp.212-213)

De même que cet extrait sur les religions, qui paraît presque naïf d’évidence mais fait toujours du bien à lire :

« Le judaïsme, le christianisme – et n’oublions pas l’islam – dégoulinent de bons sentiments, de charité et de compassion, tant qu’on ne parle pas de menottes, de barreaux, de pouvoir, de chambres de torture ou d’échafauds. Ces religions, en particulier celles nées au cours des siècles derniers et qui continuent à séduire les croyants, étaient censées nous apporter le salut, mais elles se sont empressées de verser notre sang. » (pp.84-85)

Pourvu d’une humanité réconfortante et d’une petite dose d’humour salvatrice, Judas est un roman attachant, qui invite à la réflexion, et dont la hauteur de vue s’avère plus que nécessaire en ces temps troublés que nous affrontons.

Judas, d’Amos Oz
(Ha-Besora Al-Pi Yehuda, traduit de l’hébreu par Sylvie Cohen)
Éditions Gallimard, 2016
ISBN 978-2-07-017776-9
348 p., 21€


L’Homme posthume, de Jake Hinkson

Signé Bookfalo Kill

Elliot Stilling avait presque réussi sa tentative de suicide. Il a même été considéré comme mort durant trois minutes. Mais les médecins l’ont ramené à la vie malgré lui – les médecins, et aussi la vision d’une belle infirmière au poignet tatoué d’une étoile…
Amoureux, Elliot ? Pas si simple. En suivant Felicia le lendemain, il semblerait qu’il ait une autre idée en tête, celle de la protéger. Il ignore qu’elle en a peut-être vraiment besoin, lorsque surgissent dans son entourage deux frères aussi costauds qu’abrutis et dangereux, ainsi qu’un certain Stan The Man, truand vénéneux qui entraîne tout ce petit monde dans un étrange projet de braquage…

Hinkson - L'Homme posthumeL’année dernière, Jake Hinkson m’avait emballé avec son premier titre, L’Enfer de Church Street, qui inaugurait NéoNoir, la nouvelle collection de romans noirs contemporains des éditions Gallmeister. L’attente et l’espoir étaient donc au rendez-vous, forcément ; trop, sans doute.
En dépit d’un départ canon, et d’un rythme soutenu qui entraîne rapidement le lecteur vers la conclusion du livre, cet Homme posthume n’est ni aussi convaincant, ni aussi enthousiasmant que le précédent. L’intrigue ne tient qu’à un fil, tandis que les motivations et la construction des personnages manquent d’épaisseur.

Hinkson nous aspire dans une tranche de vie tragique, avec beaucoup d’énergie et sans rien céder à la noirceur des situations. Il revient aussi sur le terrain de la religion, mais sans l’esprit corrosif qui présidait au ton réjouissant, délicieusement sarcastique de L’Enfer de Church Street. L’Homme posthume est, en résumé, un peu trop superficiel pour marquer les esprits.
Dommage, mais j’attendrai le prochain Hinkson avec autant d’intérêt, car le garçon a vraiment un beau talent de conteur et une plume habile – joliment mise en valeur par la traduction toujours aussi inspirée de Sophie Aslanidès.

L’Homme posthume, de Jake Hinkson
(The Posthumous Man, traduit de l’américain par Sophie Aslanidès)
Editions Gallmeister, coll. NéoNoir, 2016
ISBN 978-2-35178-102-9
165 p., 15,50€


A première vue : la rentrée Gallimard 2015

Pour le 500e article de ce blog (oh là là, déjà…), nous aurions pu imaginer quelque chose d’un peu festif, ou bien une rétrospective de tous nos blablas, un best of, que sais-je… Mais bon, l’actualité étant ce qu’elle est, au lieu de tout ça, nous allons vous présenter la rentrée littéraire 2015 des éditions Gallimard. Hé oui, on ne fait pas toujours ce qu’on veut.

Ah, Gallimard ! Dois-je vous rebattre les oreilles comme chaque année avec cet éditeur, certes prestigieux, mais qui n’a toujours pas compris que le trop est l’ennemi du bien ? Avec vingt livres présentés en cette rentrée 2015 (17 français et 3 étrangers), la vénérable maison est à nouveau hors de toute réalité et bien loin de ses consœurs. Sans doute espère-t-elle écraser la concurrence en occupant largement le terrain…
Autant dire que ça ne marchera pas : sur l’ensemble de leur offre, peu de romans se détachent – cependant ceux qui le font sont très intéressants. Sur le papier, en tout cas.

Comme chaque année, nous nous contenterons de citer en fin d’article les titres qui nous semblent les moins attractifs – un choix subjectif totalement assumé, bien entendu. Et vous aurez le droit de ne pas être d’accord !

Kaddour - Les prépondérantsY’A DU GONCOURT DANS L’AIR : Les prépondérants, de Hédi Kaddour
Il y a dix ans, Hédi Kaddour, jusqu’alors poète confidentiel, débarquait dans le paysage romanesque avec Waltenberg, somme ambitieuse couvrant une grande partie de l’Histoire du XXème siècle au fil d’un entrelacs admirable d’intrigues et de personnages, qui lui avait valu le Goncourt du premier roman. Avec ce nouveau roman d’aventures, il nous propulse dans les années 20, à l’occasion d’un tournage hollywoodien dans une petite ville du Maghreb qui va provoquer un choc des cultures propice à une réflexion plus large sur le monde d’alors, pris entre deux conflits mondiaux. Grosse attente en ce qui nous concerne.

Garcia - 7SEAS OF RHYE : 7, de Tristan Garcia
« Romans », indique la couverture. Au pluriel donc, puisque 7 est la somme de sept histoires, apparemment indépendantes, qui finissent par se répondre et constituer une vue d’ensemble de notre société – pas au mieux de sa forme, j’aime autant vous prévenir. Au programme, et en variant formes et tons : drogue, art, politique, religion, mode, extra-terrestres et immortalité. Les plus hautes attentes sont là aussi autorisées.

Sansal - 2084GEORGE ORWELL RELOADED : 2084, de Boualem Sansal
Je ferais volontiers également du romancier algérien un candidat sérieux aux prix d’automne ; en tout cas, on parlera forcément de sa variation sur 1984, se déroulant dans un pays imaginaire, l’Abistan, placé sous la coupe du prophète Abi, « délégué de Yolah sur terre », qui conditionne le bonheur de ses sujets à une soumission totale et à un rejet des pensées personnelles. Le héros remet pourtant en cause cet état de fait et part en quête d’un peuple de renégats, qui vivraient sans religion dans des ghettos…

Martinez - La Terre qui pencheCHUCHOTIS II : La Terre qui penche, de Carole Martinez
Retour au Domaine des Murmures pour Carole Martinez, qui y avait décroché un Goncourt des Lycéens il y a quatre ans. Nous sommes toujours au Moyen Age, mais presque deux siècles plus tard, et les femmes occupent à nouveau le premier plan. Cette fois, le roman est articulé autour d’un dialogue entre une vieille âme et une petite fille qui partagent la même tombe – la première étant en fait l’âge l’âme de la seconde, qui évoque son enfance et, à travers elle, son époque.

Ferrier - Mémoires d'outre-merPAPYLAND : Mémoires d’outre-mer, de Michaël Ferrier
A l’origine de ce livre, Ferrier mène des recherches sur son grand-père Maxime, né à l’île Maurice, devenu acrobate dans un cirque itinérant de l’océan Indien, avant de s’installer à Madagascar. C’est là, en déroulant le fil de l’enquête familiale, que l’auteur découvre l’histoire du « projet Madagascar », un plan nazi visant à envoyer les Juifs d’Allemagne et de l’Europe vaincue sur l’île afin de les y parquer. Les deux investigations cohabitent dans ce récit ambitieux qui promet d’être passionnant.

Causse - Le BercailGRANDPAPYLAND : Le Bercail, de Marie Causse
Une autre enquête familiale, celle que mène la romancière sur son arrière-grand-père, arrêté en février 1944 et mort en déportation six mois plus tard. Durant son enfance, Marie Causse a collecté les souvenirs de sa grand-mère ; devenue adulte, elle mène des recherches plus approfondies, qui la conduisent à proposer dans ce livre, outre l’histoire de son aïeul, une évocation de la Résistance dans un petit village français.

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Voilà les romans francophones les plus intéressants, au nombre de six donc – ce qui en laisse onze plus ou moins sur le carreau… Avant de les évoquer rapidement, passons aux trois étrangers, beaucoup plus consistants.

Roy-Bhattacharya - Une Antigone à KandaharSOPHOCLE RELOADED : Une Antigone à Kandahar, de Joydeep Roy-Bhattacharya
(traduit de l’anglais par Antoine Bargel)
Je me régale d’avance à l’idée des demandes que feront les clients en librairie lorsqu’ils essaieront de prononcer le nom de l’auteur :p
Plus sérieusement, tout est dans le titre : le romancier indien, qui vit aux États-Unis, repense le célèbre drame antique de Sophocle dans le cadre de la guerre en Afghanistan. Une femme en fauteuil roulant, enveloppée dans une burqa, se présente aux portes d’une base américaine pour réclamer le corps de son frère, combattant tué dans un affrontement récent. En confiant la parole à des protagonistes des deux camps, l’auteur donne à voir la guerre dans toute son absurdité.

Pessl - Intérieur nuitSCARY MOVIE : Intérieur nuit, de Marisha Pessl
(traduit de l’américain par Clément Baude)
La mort mystérieuse d’une jeune femme pousse un journaliste d’investigation opiniâtre à s’intéresser de nouveau au père de la disparue, Stanislas Cordova, un célèbre réalisateur de films d’horreur dérangeants dans l’ombre desquels l’homme se camoufle depuis trente ans. Sa précédente enquête avait failli briser Scott McGrath, mais il en faudrait plus pour l’arrêter, et on plonge avec lui dans les sombres secrets d’une oeuvre hantée… Le roman sera enrichi de documents, photographies, extraits de journaux. Une originalité formelle pour un pavé de 720 pages aussi intriguant qu’intimidant.

Stefansson - D'ailleurs les poissons n'ont pas de piedsVOTRE AMITIÉ AVEC UNE TRUITE : D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds, de Jon Kalman Stefansson
(traduit de l’islandais par Eric Boury)
Avec Entre ciel et terre et ses suites, l’auteur islandais est devenu une valeur sûre de la littérature nordique. Ce nouveau roman suit le retour d’un homme, expatrié au Danemark, dans la ville de son enfance. En trois époques suivant trois générations de la même famille, Stefansson interroge l’histoire de son pays, ses traditions mais aussi la manière dont il vit l’irruption de la modernité.

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Pour un peu, je ne mentionnerais pas le reste de la production francophone, parce que je ne vous cache pas que ça me fatigue d’avance… Mais, soyons honnêtes, il y a sûrement des textes honorables dans le lot, aussi les citerai-je tous, au moins par politesse.

Le Censeur, de Clélia Anfray : entré à l’Académie grâce à un unique succès, et à son art de courtisan, Charles Brifaut devient censeur des théâtres, ce qui lui donne droit de vie et de mort sur les oeuvres et les auteurs de son temps – notamment un certain Victor Hugo, dont il se plaît à briser Hernani. Mais l’arrivée d’un secrétaire inquiétant vient menacer son ascension.

Au pays d’Alice, de Gaëlle Bantegnie : l’auteure a eu une fille. C’est bien, on est content pour elle, ce n’était peut-être pas la peine d’en faire un bouquin.

Le Secret de l’Empereur, d’Amélie de Bourbon Parme : récit de l’abdication de Charles Quint, qui préfère renoncer au pouvoir lorsqu’il réalise que ce dernier ne lui permettra pas d’atteindre les idéaux auxquels il rêvait. Dans sa retraite, il se passionne pour les instruments de mesure du temps. Tic-tac.

Daniel Avner a disparu, d’Elena Costa : les parents de Daniel Avner ont été déportés. Chaque jour, après la Libération, sur l’ordre de son grand-père qui le terrorise, le jeune garçon vient au Lutetia les attendre, tout en sachant que tout espoir est vain. Premier roman.

Les irremplaçables, de Cynthia Fleury : Gallimard sort dans sa collection blanche, estampillée roman, le nouvel essai de la philosophe-psychanalyste à succès, et le balance dans sa rentrée littéraire. Si quelqu’un comprend…

Un papa de sang, de Jean Hatzfeld : l’ancien journaliste retourne au Rwanda, auquel il a consacré plusieurs livres (Une saison de machettes). Il y retrouve les enfants des bourreaux et des victimes du génocide survenu il y a déjà vingt ans, et leur donne la parole. Là, on pourrait avoir un texte fort, poignant et intelligent, reconnaissons-le.

Gratis, de Félicité Herzog : après s’être fait un nom en balançant sur son père, l’alpiniste Maurice Herzog (Un héros, Grasset, 2012), Félicité signe un premier roman narrant les grandeurs et décadences d’un homme, devenu riche grâce à une start-up, qui se réfugie à Jersey après avoir été ruiné pour concevoir une « solution à la condition humaine »…

Magique aujourd’hui, d’Isabelle Jarry : un roman d’anticipation dont le pitch évoque irrésistiblement un croisement entre Wall-E, le dessin animé Pixar, et Her, le film de Spike Jonze. Soit la relation fusionnelle entre un jeune homme et son assistant androïde.

Casanova l’aventure, d’Alain Jaubert : trente textes dont Casanova est le héros. Voilà.

Pirates, de Fabrice Loi : Marseille sert de cadre au parcours tragique d’un homme, ancien forain qui se lie d’amitié avec un ancien militaire. A un moment, apparemment, des pirates somaliens arrivent dans l’histoire, mais je n’ai pas trop compris comment. Si quelqu’un veut se dévouer pour le lire…

Hallali pour un chasseur, de Jean-François Samlong : roman initiatique et d’amour, ce récit d’une chasse interdite qui tourne mal est le douzième livre de cet auteur réunionnais.


Prime Time, de Jay Martel

Signé Bookfalo Kill

Perry Bunt est un scénariste moyen – enfin, médiocre… Bon, disons raté et n’en parlons plus. En dépit d’une brève période où Hollywood en a fait l’une de ses coqueluches éphémères, aucun de ses écrits n’a jamais été porté à l’écran, et pour cause. Célibataire, désargenté, il approche de la quarantaine le crâne dégarni et les bourrelets en formation accélérée ; il survit en tentant d’enseigner l’art subtil du scénario à des jeunes gens persuadés de leur génie.
Sauf qu’il y a Amanda. Amanda, belle – enfin, radieuse… Bon, disons à tomber par terre, et ajoutons modeste, délicieuse, attentive, et tant d’autres qualités qu’elle semble à peine humaine. D’ailleurs elle ne l’est pas. Du moins pas tout à fait. Raide amoureux au point de se laisser aller à faire n’importe quoi, Perry découvre à son contact que la Terre, avec son ramassis d’abrutis essentiellement préoccupés de se mettre sur la figure, de forniquer, de polluer l’environnement et autres joyeusetés criminelles, est en réalité un spectacle de télé-réalité parmi les plus prisés de toutes les galaxies – car, oui, comme Amanda, des milliards d’extra-terrestres se gavent chaque jour du spectacle de notre bêtise, retransmis sur des centaines de chaînes intergalactiques…

Martel - Prime Time…et tout ça, ce n’est que le début de cette nouvelle escapade au-delà des frontières du réel qui porte la marque de fabrique des éditions Super 8. Vous l’aurez compris, comme pour Le Monde caché d’Axton House, esprits sérieux et cartésiens, abstenez-vous ! Dans Prime Time, son premier roman, l’Américain Jay Martel donne libre cours à son imagination la plus débridée – et pour une fois, les glorieuses références plaquées sur la quatrième de couverture sont judicieuses : nous sommes bien ici à la croisée entre un Truman Show interplanétaire et le délirant Guide du voyageur galactique de Douglas Adams. En gros, c’est n’importe quoi, mais du n’importe quoi totalement maîtrisé.

Je m’attendais peut-être à un livre plus drôle, étant donné le sujet ; si Prime Time est amusant, il n’est pas non plus à se rouler par terre, en raison notamment de quelques petites longueurs. Certains passages néanmoins sont vraiment réjouissants (le prophète Monpote, c’est quelque chose !), et surtout, Jay Martel compense par des réflexions d’une acuité féroce sur le monde du spectacle, la télévision, le fameux « show must go on », mais aussi la religion et la crédulité, l’absurdité générale de notre comportement…

Bref, le romancier, joyeusement décomplexé, tape sur tout ce qui bouge, et c’est le plaisir majeur de ce roman distrayant et hors normes !

Prime Time, de Jay Martel
Traduit de l’américain par Paul Simon Bouffartigue

Éditions Super 8, 2015

ISBN 978-2-37056-022-3

473 p., 19€


L’Enfer de Church Street, de Jake Hinkson

Signé Bookfalo Kill

Je venais de terminer la lecture du nouveau roman de Kazuo Ishiguro, Le Géant enfoui, et me demandais comment diable j’allais bien pouvoir le chroniquer (on en reparlera), quand j’ai ouvert ce bouquin. Et hop ! j’ai été aspiré. Impossible de faire autre chose que de le lire d’une traite, et de revenir aussitôt vers vous à présent pour vous le présenter, car c’est un pur régal.

Hinkson - L'Enfer de Church StreetAvec deux autres titres sortis simultanément, L’Enfer de Church Street inaugure en fanfare une nouvelle collection des excellentes éditions Gallmeister. L’objectif de Néonoir est en effet de remettre le plus pur roman noir américain au goût du jour, en publiant les oeuvres d’auteurs contemporains considérés comme de dignes héritiers de leurs prestigieux aînés (souvent parus chez Rivages ou dans la Série Noire période mythique), de Dashiell Hammett à Jim Thompson en passant par Ross MacDonald, Charles Willeford et j’en passe.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que Jake Hinkson est à la hauteur de la mission. Son premier roman est un concentré de noir, égayé néanmoins d’un ton souvent humoristique du meilleur effet.
Résumons, autant que faire se peut. Un homme pas vraiment recommandable, en fuite après avoir démonté la tronche de son contremaître, se retrouve vite aux abois. Planqué aux abords d’un restaurant, il repère un gros type près de sa voiture, proie facile qu’il décide de braquer. Sauf que le gros type, un dénommé Geoffrey Webb, s’avère un drôle de pèlerin que la vue d’un flingue braqué sur lui ne bouleverse pas plus que ça. Embarquant son agresseur dans sa voiture, il se met alors à lui raconter sa vie, une sale histoire plantée sur Church Street à Little Rock, Arkansas…

Pour ne pas trop en dire, ce serait dommage, je vais faire vite. La scène d’ouverture, ce braquage qui tourne court, est à l’image de l’ensemble du roman. Jake Hinkson pratique l’art du rebondissement inattendu avec une facilité d’autant plus réjouissante qu’il n’en rajoute jamais ; le récit prend des virages serrés sans jamais crisser des pneus, comme si tout y était parfaitement naturel (ce qui n’est pas souvent le cas). L’impact n’en est à chaque fois que plus fort.
Geoffrey Webb est un formidable anti-héros, dont le ton, mélange d’autodérision, d’hypocrisie flamboyante et de cynisme absolu, fait beaucoup pour la réussite du livre. Quant à l’histoire, encore une fois sans rien dévoiler, elle offre une plongée sournoise dans les secrets peu glorieux d’une petite ville et de ses familles, ainsi qu’un mitraillage à boulets rouges sur les impostures de la religion quand elle ne devient plus qu’une mascarade vide de sens. Quand on sait que Jake Hinkson a grandi dans un milieu religieux strict (et s’en est sorti, la preuve), on comprend mieux qu’il ait la dent dure à ce sujet, mais il le fait avec maîtrise, voire avec retenue, ce qui donne d’autant plus de densité à son propos.

L’Enfer de Church Street est donc un petit bijou de roman noir d’aujourd’hui, cruel et réjouissant, qui se dévore sans trêve, et fait honneur au nouveau projet éditorial d’Oliver Gallmeister. Un must, superbement traduit par Sophie Aslanides (magnifique traductrice de Craig Johnson, entre autres), à ne pas manquer !

L’Enfer de Church Street, de Jake Hinkson
Traduit de l’américain par Sophie Aslanides
  Éditions Gallmeister, 2015
ISBN 978-2-35178-087-9
236 p., 15€


Nom de dieu !, de Philippe Grimbert

Signé Bookfalo Kill

Baptiste Théaux, heureux marié à la belle Constance avec laquelle il a deux petites filles, des jumelles, mène une carrière de cadre épanoui dans une usine de bonbons. Catholique fervent, soucieux d’appliquer la parole de Dieu dans sa vie quotidienne, il s’investit également beaucoup dans des activités de bénévolat pour les nécessiteux, des SDF à qui il offre la soupe populaire aux enfants malades pour lesquels il fait le clown à l’hôpital un vendredi sur deux.
Seulement voilà, l’innocent Baptiste ne tarde pas à découvrir que Dieu n’est pas que justice, et lorsque sa vie si bien ordonnée se dérègle totalement, il finit par vouloir régler publiquement ses comptes avec le Créateur…

Grimbert - Nom de dieu !Avant d’aller plus loin, je dois vous raconter une scène de ce roman. Nous sommes précisément page 152. Pour crier sa rage contre son dieu qui ne cesse de le décevoir, Baptiste s’est mué en prédicateur public devant la cathédrale Notre-Dame de Paris. Il est si envahissant qu’il finit par attirer l’attention des plus hautes autorités religieuses, qui se retrouvent toutes en même temps – grand rabbin de France, cardinal catholique, imam du Moyen Orient et bonze bouddhiste – sur le parvis pour tenter de ramener à la raison le véhément trouble-fête. Soudain, la caisse sur laquelle éructe Baptiste explose, le projetant quelques mètres plus loin, indemne mais hébété.
Voici la suite du texte, tel quel :

« Un attentat !
D’un même mouvement, le grand rabbin, le cardinal Vingt-Quatre et le bonze se retournèrent vers l’imam, lequel secoua énergiquement la tête, accompagnant sa protestation d’un geste de dénégation :
– Ce n’est pas moi, je vous le jure ! »

Le cliché (s’il y a une bombe, c’est forcément la faute de l’Arabe) est bien sûr navrant ; il est à l’image de l’ensemble du livre : maladroit et décevant. Le pire, c’est que Philippe Grimbert ne cherche nullement à ressusciter les guerres de religion ou à stigmatiser une communauté en raison de sa croyance ; on ne saurait accuser d’une telle mauvaise intention un auteur, psychanalyste réputé, dont les précédents romans, superbes et émouvants, démontrent le contraire avec force. Non, ce n’est vraiment pas son genre, et la vérité est encore plus triste : Grimbert cherche juste à amuser son lecteur… et, oui, c’est complètement raté.

Nom de dieu ! est une énigme. Où est passé la subtilité bouleversante de l’auteur d’Un secret ou de La Mauvaise rencontre ? Avec un humour pompier et une naïveté sidérante, noyées dans des dégoulinades de bons sentiments, Grimbert déroule un scénario digne des plus mauvaises comédies d’Étienne Chatilliez, où la méchanceté facile et les clichés balourds tiennent pathétiquement lieu d’arguments. D’ailleurs, les deux ultimes rebondissements du roman sont totalement de cette teneur, histoire de refermer sans regret un livre qui constituera, je l’espère, une aberration unique dans la bibliographie jusqu’alors remarquable de Philippe Grimbert.

Nom de dieu !, de Philippe Grimbert
  Éditions Grasset, 2014
ISBN 978-2-246-85367-1
193 p., 17€


Les Douze Enfants de Paris, de Tim Willocks

Signé Bookfalo Kill

Et maintenant, imaginez.
Nous sommes le 23 août 1572. Il y a une semaine, on a célébré le mariage du prince protestant Henri III de Navarre, que l’Histoire consacrera sous le nom de Henri IV, et de la très catholique fille de Catherine de Médicis, Marguerite de Valois, qu’un certain Alexandre Dumas fera passer à la postérité par son surnom de Reine Margot. Bien que désapprouvé par le Pape et par nombre de catholiques, cette union entend sceller la réconciliation des deux partis religieux, après une succession interminable de guerres sanglantes. Mais hier, le 22 août, une tentative d’assassinat sur l’amiral de Coligny, leader des protestants, a ébranlé ce bel espoir. Les huguenots exigent réparation et le roi Charles IX, proche de Coligny mais garant du catholicisme en France, tiraillé par les sombres conseils d’hommes de l’ombre dont les intérêts sont incompatibles avec la paix, hésite sur la conduite à tenir.

La Saint-Barthelemy, par François DuboisImaginez encore.
Il règne une chaleur accablante sur Paris. Sous haute tension, la capitale grouille et pue, irradiant la peur et la colère des huguenots, l’inquiétude et la méfiance des catholiques. C’est ainsi qu’un géant découvre la cité pour la première fois. Il vient rejoindre sa femme, Carla La Penautier, invitée au mariage et si enceinte qu’elle est proche du terme. Soucieux de l’agitation qui règne en ville, il veut juste la retrouver au plus vite et la ramener chez eux, dans le sud, à l’abri de toute violence.
Cet homme hors du commun s’appelle Mattias Tannhauser, il est chevalier de l’ordre de Malte. C’est l’un des guerriers les plus terribles que le monde ait connus, et lorsque la folie va se déchaîner dans les rues de Paris, qu’il parcourt à la recherche de Carla disparue, en ce 24 août jour de Saint-Barthélémy, nombreux vont être ceux qui vont l’apprendre à leurs dépens…

Pour apprécier ce roman placé sous le signe de la grandeur, il faut convoquer des géants. Alexandre Dumas, héraut magistral du roman historique, dont la Reine Margot a déjà terriblement mis en scène les massacres de la Saint-Barthélémy. Victor Hugo, romancier flamboyant à qui la puissance extraordinaire de Tim Willocks fait souvent penser. Et Stephen King aussi, pourquoi pas, qui dans sa série de dark fantasy, la Tour Sombre, a déployé la même furie poétique, pleine d’évocation, d’invention et de violence.

Willocks - Les Douze Enfants de ParisAprès la Religion, Tim Willocks rappelle donc sur scène Mattias Tannhauser, l’un des personnages les plus fascinants et complexes que j’aie jamais croisés en littérature. Capable tout à la fois d’une sauvagerie sans nom, de massacres effroyables qui parfois bafouent l’honneur et la morale, et d’un amour rayonnant pour tous ceux, qu’ils soient hommes, femmes ou enfants, qu’il estime de sa race, celle des seigneurs de guerre qui cherchent sans fin à transcender ce qu’ils sont pour atteindre un bonheur inaccessible.
Dans cette épopée sanglante, ramassée sur une trentaine d’heures à peine, Tannhauser trace son chemin avec pour seule obsession de retrouver sa femme. Chemin faisant, il détruit ou sauve, élimine ou (rarement) épargne, se joue des manipulateurs et des politiques et apprend à aimer une armée d’enfants qui, le rejoignant peu à peu, de gré ou de force, l’aident dans sa mission désespérée. La violence est très souvent au rendez-vous, jouée avec une précision clinique qui évite la gratuité mais pas forcément la sensation étouffante de trop-plein. Sous les lames et les flèches de Mattias, les morts tombent par dizaines, et certaines scènes de bataille de la fin sont peut-être superflues, venant s’ajouter aux déjà très nombreuses, davantage justifiées, qui les ont précédées – ce sera mon seul petit reproche.

Car loin de délivrer un concentré abrutissant de testostérone, Willocks prend ainsi soin d’équilibrer son roman en accordant temps de parole égal à Carla, mère resplendissante, femme forte qui a déjà connu tant de ballets mortels qu’elle fait face à toutes les épreuves qui l’attendent avec un courage inouï ; mais aussi à d’autres personnages, notamment féminins (Estelle, la sublime fille aux rats, ou Pascale, adolescente éperdument guerrière et amoureuse, et la vieille Alice), dont les voix s’accordent en une polyphonie parfaitement maîtrisée, capable de créer une harmonie littéraire dans la tourmente aveugle et meurtrière qui préside à l’ensemble du livre.

Gigantesque pavé de 940 pages, Les Douze Enfants de Paris sont un opéra monumental, perpétuellement tendu entre la vie et la mort, l’horreur et l’espoir, la honte et la bravoure, la trahison et l’amour. Une œuvre grandiose, embrasée par le style enflammé de Tim Willocks, qui ne cède jamais le moindre mot à la facilité – et il faut rendre ici hommage au travail exceptionnel du traducteur Benjamin Legrand, qui a su puiser le meilleur de la langue française pour transposer l’anglais exigeant du romancier britannique.

Et il y aurait encore tant à dire ! Roman total, qui mêle une reconstitution historique exceptionnelle (je n’ai jamais lu un Paris d’époque aussi convaincant), d’innombrables références culturelles et philosophiques, une vista cinématographique et une profondeur psychologique époustouflante, des personnages inoubliables (il faudrait parler aussi de Grymonde, l’Infant de Cocagne, et de Grégoire, et de Juste…), des scènes insoutenables et des moments tendres ou déchirants, Les Douze Enfants de Paris consacrent le talent hors norme de Tim Willocks, immense romancier dont la plume trempe dans le sang pour mieux vibrer d’amour. Une expérience unique, pour lecteurs aguerris au cœur bien accroché.

Les Douze Enfants de Paris, de Tim Willocks
Traduit de l’anglais par Benjamin Legrand
Éditions Sonatine, 2014
ISBN 978-2-35584-225-2
937 p., 24€

L’année dernière, les camarades d’Unwalkers ont réalisé une superbe interview de Tim Willocks au sujet des Douze Enfants de Paris. C’est à lire ici : http://www.unwalkers.com/interview-de-tim-willocks-pour-the-twelve-children-of-paris-vf/


Lunerr, Morgan, de Frédéric Faragorn

AVERTISSEMENT, SPOILER !
Lunerr, Morgan
étant la suite directe de
Lunerr, je suis contraint d’évoquer certains éléments de l’histoire du premier tome, et notamment sa fin. Si vous souhaitez découvrir cette série sans rien perdre de son suspense, sautez le premier paragraphe de cette chronique…

Signé Bookfalo Kill

Après la catastrophe qui anéantit Keraël et provoque la disparition de nombreux habitants de la ville, dont sa propre mère, Lunerr emmène un groupe d’enfants survivants vers l’Ailleurs, en espérant pouvoir y trouver une vie meilleure, plus paisible, plus riche et plus égalitaire. Avec l’aide de ses amis, la jolie Morgane, l’habile Gwenc’hlan et la petite flûtiste Nolwy, ainsi que celle de son pitwak Mourf, toujours aussi déluré mais toujours aussi précieux, le jeune garçon entreprend d’édifier un nouveau village et d’y faire vivre tout le monde dans le meilleur esprit possible.
Mais les jalousies, les envies de pouvoir et les superstitions ne tardent pas à se réveiller, mettant autant en péril l’oeuvre de Lunerr que les menaces naturelles ou certains mystères sur lesquelles plane encore l’ombre inquiétante de son vieux maître Ken Werzh…

Faragorn - Lunerr, MorganUn peu plus d’un an après le superbe Lunerr, Frédéric Faragorn revient avec une suite tout aussi réussie, d’une ambition intellectuelle à saluer, où il creuse le sillon de thématiques difficiles, déjà abordées avec clairvoyance dans le premier volume de la série.

Le romancier confronte en effet ses jeunes lecteurs à des réflexions capitales sur les superstitions, la nécessité d’apprendre à penser et choisir par soi-même plutôt que suivre aveuglément le troupeau, même si cela implique des responsabilités et des dangers vertigineux. Des idées proches de celles de Sa Majesté des Mouches, par exemple, dont Lunerr, Morgan constitue un contrepoint d’une intelligence remarquable, beaucoup moins violent mais osant davantage mettre en question les dérives engendrées par un exercice dévoyé et rigide des religions ou de systèmes de pensée trop rigides.
A un moment de notre histoire où les haines et les extrémismes s’expriment avec une virulence effroyable, dans le monde comme (et surtout) en France, j’ai même envie de dire que la lecture de ces romans devrait même être reconnue de salubrité publique…

Par opposition, Frédéric Faragorn ne perd pas une occasion de valoriser la solidarité, l’amitié, l’écoute, la patience, autant de qualités dont la mise en œuvre produit les meilleurs résultats. C’est simple mais jamais manichéen, le romancier attribuant toujours erreurs et fragilités à ses personnages, qu’ils soient animés de bonnes intentions ou pas. Une bonne manière de rappeler que, dans la vie, plus on grandit, moins les choses sont évidentes…

Rendez-vous normalement en septembre 2014 pour un troisième volet, que la fin à nouveau très ouverte de ce deuxième tome annonce aussi excitant que périlleux !

A partir de 12 ans.

Lunerr, Morgan, de Frédéric Faragorn
Éditions École des Loisirs, coll. Médium, 2014
ISBN 978-2-211-21654-8
216 p., 16€


Terminus Belz, d’Emmanuel Grand

Signé Bookfalo Kill

Après avoir fui clandestinement son Ukraine natale, Marko Voronine arrive par hasard sur l’île de Belz, au large de Lorient. Joël Caradec, patron de pêche local, l’embauche sur son chalutier, ce qui ne plaît pas à tout de monde sur ce petit bout de terre où le métier se fait de plus en plus dur et rare.
Bien que refroidi par cet accueil hostile, Marko a cependant d’autres soucis. La Mafia roumaine est à ses trousses, et de vieilles superstitions se réveillent bientôt à Belz lorsque l’Ankou, sinistre spectre breton, commence à se manifester par des signes morbides qui ne trompent pas. D’ailleurs, la mort ne tarde pas à frapper…

Grand - Terminus BelzAu rayon des premiers romans policiers qui pointent le bout de leur nez en ce début 2014, Terminus Belz est sans doute, pour le moment, le plus intéressant et le plus original. Emmanuel Grand se distingue ainsi grâce à ce polar qui mêle plusieurs genres avec une aisance déconcertante : poursuite et traque, suspense, roman d’atmosphère ET roman de mafia, huis clos insulaire, une pincée de fantastique parfaitement dosée (allergiques à l’étrange en littérature, ne passez pas votre chemin, on n’est pas chez Stephen King non plus)… Tout s’emboîte  et se complète sans donner une impression de trop-plein (péché mignon de beaucoup d’auteurs de premiers romans), pour donner à ce thriller maritime une allure unique, au coup de patte singulier.

Preuve de sa richesse, Terminus Belz ne se contente pas de jouer avec les nerfs de ses lecteurs, en bon polar qu’il est (également). Il fournit de belles réflexions sur les superstitions et les croyances – pas seulement les légendes locales, mais aussi la religion.
Puis Emmanuel Grand nous invite à bord des chalutiers avec une familiarité et une précision documentaire qui nous permettent de côtoyer un peu la rudesse et l’exigence du métier de pêcheur, d’une manière d’autant plus juste que Marko, son héros, n’a pas le pied marin. Il nous plonge dans ce monde d’hommes où les femmes tiennent leur place, à distance mais présentes, en retrait mais émouvantes. Si les personnages féminins sont peu nombreux dans le roman, ils apportent un contrepoint bienvenu à un univers rendu brutal par l’intransigeance de la mer, les difficultés économiques et, pour certains, les excès alcooliques.

Bref, Terminus Belz, c’est du tout bon, et Emmanuel Grand, une révélation. Vous êtes prévenus, votre billet pour le prochain bateau au départ de Lorient est dans toutes les bonnes librairies !

Terminus Belz, d’Emmanuel Grand
Éditions Liana Levi, 2014
ISBN 978-2-86746-706-6
365 p., 19€


In God we trust de Winshluss

godComme pour Golgotha Picnic de Rodrigo Garcia, j’imaginais déjà les extrémistes faire des manifs dans les librairies pour interdire la vente d’In God we trust. Finalement, il n’en est rien, heureusement.

J’avais aimé, bien que trouvé parfois un peu gore, le Pinocchio que Winshluss nous avait servi il y a quelques années de cela. Et il remet le couvert avec Dieu, sa nouvelle idole déchue.

Dans la Bible version Winshluss, Dieu est un type alcoolique, un brin timide avec les filles, mais qui séduira tout de même la plus canon des demoiselles, Marie. Leur rejeton, Jésus, est un pauvre type totalement dépressif qui voue un culte à son père. Le meilleur ami de Dieu, c’est Gabriel, un ange baba-cool qui ne fume pas que des nuages. Saint-Pierre est le vigile du night-club Paradise et Lourdes, un parc d’attraction high-tech avec son spectacle « Bernadette on ice » (j’avoue, j’ai ri)

Personnellement, je n’aime pas trop le dessin de Winshluss, qui me fait penser à celui de Crumb. Mais j’ai aimé les différents formats (notamment, le détournement des images pieuses), l’univers religieux-déconnant et les extraits choisis (certes, ultra-connu, mais parce que s’il avait fallu dessiner toute la Bible, 5 ans de travail n’aurait pas suffit!)

Bref, un ouvrage radicalement anti-clérical, parfois un peu gras et potache, mais qui saura faire rire et qui marquera bien plus que la Genèse, revisitée par Crumb

In God we trust de Winshluss
Editions Les Requins Marteaux, 2013
9782849611494
105p., 25€

Un article de Clarice Darling.


La Servante du Seigneur, de Jean-Louis Fournier

Signé Bookfalo Kill

Ah, Jean-Louis Fournier et sa famille, c’est toute une histoire ! Et même plusieurs, puisque l’ancien acolyte de Pierre Desproges semble s’être fait une spécialité, ces dernières années, de consacrer ses romans à ses proches. Après son père alcoolique dans Il a jamais tué personne mon papa, il y eut surtout ses fils handicapés dans Où on va, Papa ? (prix Femina 2008), puis la disparition de Sylvie, sa deuxième compagne, dans Veuf.

Fournier - La servante du SeigneurDans la Servante du Seigneur, c’est au tour de son troisième enfant d’endosser le rôle peu enviable de protagoniste. Tout est dans le titre : Jean-Louis Fournier s’interroge sur la soudaine passion religieuse de Marie, après la rencontre de cette dernière avec celui qu’il moque sous le sobriquet de Monseigneur, « habillé en noir, (…) des bottines qui brillent et des oreilles pointues comme Belzébuth ».
Le romancier raconte sa fille chérie avant – drôle, créative (elle était graphiste), aimant passionnément la vie, très présente auprès de son père après le décès de Sylvie – et après – dure, distante, totalement dévouée à Dieu et à son Monseigneur de compagnon.

Qu’en dire ? On y retrouve le style Fournier : chapitres courts (deux pages maximum), phrases brèves, formules qui claquent (« Pourquoi, depuis que tu es à Dieu, tu es odieuse ? »), entre dérision parfois cruelle, chagrin affleurant à peine, humour ravageur et tendresse pleine de pudeur. C’est à la fois facile et efficace. Souvent on sourit, de temps en temps on s’agace. Les 150 pages du livre s’avalent en moins d’une heure, laissant la même empreinte fugace qu’à chaque fois : une impression de douleur joyeuse qui dessine en creux davantage un portrait de l’auteur que de ses « personnages ».

Car, oui, prenant le prétexte des autres, les livres de Jean-Louis Fournier parlent avant tout de lui, et on ne peut s’empêcher de se demander, avec un peu de malaise, comment Marie va recevoir celui-ci… Même si les dernières pages, très émouvantes, viennent équilibrer la réflexion en faisant ressentir à quel point la fille manque au père, dans un mélange poignant de nostalgie et de peur de la vieillesse.

La Servante du Seigneur est sans surprise dans l’œuvre de Fournier, il plaira donc aux fans de l’auteur – qui pourraient tout de même légitimement grimacer à l’idée de dépenser 14€ pour un si petit livre, mais c’est un autre débat.

La Servante du Seigneur, de Jean-Louis Fournier
Éditions Stock, 2013
ISBN 978-2-234-07536-8
149 p., 14€


Lunerr, de Frédéric Faragorn

Signé Bookfalo Kill

Pour avoir prononcé par mégarde le mot « Ailleurs » en classe, Lunerr est fouetté jusqu’au sang puis devient un paria, tout comme sa mère, employée de maison, que tous ses patrons renvoient pour souligner l’infamie commise par son fils. A Keraël, les drouiz, gardiens du culte, enseignent qu’il n’y a rien en-dehors de leur ville, rien au-delà du désert qui l’entoure, île civilisée perdue au milieu d’une immensité de sable et de pierre. Ne faire que serait-ce que penser à ce qu’il pourrait y avoir ailleurs va donc à l’encontre des lois fondamentales de la cité.
Le crime involontaire de Lunerr intéresse pourtant Ken Werzh. Le plus vieux notable de Keraël, qui vit quasi reclus dans sa luxueuse maison toute en bois, est un érudit que l’on respecte autant qu’on le craint, à la fois pour son apparence effrayante de vieillard décharné aux yeux morts, pour son caractère ombrageux et ses idées étranges. Il embauche la mère de Lunerr pour assurer son ménage, et propose au jeune garçon de devenir son secrétaire particulier. De quoi changer la vie de Lunerr – mais en bien ou en mal ?…

Difficile de ne pas penser au Passeur de Lois Lowry quand on lit ce roman. Même lieu isolé et comme coupé du monde, même communauté fermée sur elle-même, intrigue similaire : un jeune garçon rencontre un vieux sage en marge de la société, qui lui offre la possibilité de découvrir l’envers du décor, les vérités que les autorités souhaitent garder secrètes parce qu’elles dérangent le monde tel qu’elles l’ont conçu… La mécanique est connue et efficace.

Cependant, la comparaison s’arrête là, d’abord parce que Lunerr n’a pas la puissance et la grâce unique du Passeur. Ensuite car le monde imaginé par le romancier français est tout sauf utopique. Les différences sociales sont flagrantes et a vie à Keraël est particulièrement dure, presque archaïque, dénuée de progrès technologiques. La récolte de l’eau, denrée rare, se fait ainsi à l’aide de grands filets tendus dans le désert pour capturer le brouillard et en extraire l’humidité. (Une technique inspirée de faits réels par ailleurs.)

Le grand intérêt de Lunerr est d’aborder des sujets essentiels de la vie des hommes avec clairvoyance, voire avec audace. La question de la religion est ainsi centrale, et Faragorn n’hésite pas à remettre en question l’utilité des rites lorsque ceux-ci, à force d’être répétés de manière automatique et sans âme, finissent par être dénués de sens… Une réflexion qui trouve un écho dans bien des pratiques religieuses aujourd’hui, quelque que soit l’objet de la foi d’ailleurs.
Frédéric Faragorn parle aussi de transmission, d’héritage, d’éducation, et surtout de liberté de penser – autant de sujets fondamentaux, et susceptibles de faire écho aux interrogations de ses jeunes lecteurs.

Enfin, le roman ne serait pas réussi sans de bons personnages, et à ce titre, Lunerr est excellent, du jeune héros à son pitwak, animal de compagnie parlant drôle et touchant, en passant par son vieux maître, énigmatique et inquiétant, sa mère, ses amis, les drouiz… Une galerie riche et bien en place dans un décor imaginaire d’une grande force visuelle.

Un roman qui assume son équilibre précaire entre noirceur et espoir, et dont la chute, très ouverte, laisse espérer une suite… A partir de douze ans.

Lunerr, de Frédéric Faragorn
Éditions École des Loisirs, collection Médium, 2012
ISBN  978-2-211-20962-5
189 p., 14,20€


L’Ile des chasseurs d’oiseaux, de Peter May

Signé Bookfalo Kill

Terrassé par la mort de son fils, Fin MacLeod traîne sa dépression chez lui depuis des semaines, et se demande s’il veut véritablement reprendre son métier de policier. Son supérieur ne lui laisse pas le choix : un crime vient d’être commis sur l’île de Lewis, crime qui présente des similitudes troublantes avec un meurtre sur lequel Fin a enquêté récemment à Édimbourg. Il doit se rendre sur place pour vérifier s’il pourrait s’agir ou non d’un tueur en série.
Le voyage est loin d’être anodin pour Fin : il est né et a grandi sur cette île située au nord de l’Écosse, petit bout de terre rugueux et battu par les vents, où l’on se chauffe à la tourbe et où la pression de la religion et des traditions est encore extrêmement forte. En arrivant sur place, Fin MacLeod réalise que c’est moins une investigation policière qu’une enquête sur son propre passé à laquelle il s’apprête à se confronter.
Un passé d’où pourraient bien émerger de sombres vérités…

Cela faisait un moment que j’entendais parler en bien de ce roman de Peter May, premier d’une trilogie consacrée à l’île de Lewis. Cela faisait également un moment que je tournais autour de cet auteur écossais, sans réussir à trouver un titre qui me donne envie de découvrir son œuvre. Sa série précédente, qui se déroulait essentiellement en Chine, m’inspirait assez peu. Mais là, avec cette histoire ancrée en Écosse, j’ai été tout de suite beaucoup plus attiré ; et les nombreuses critiques très élogieuses glanées ici et là sur Internet ont fini par me convaincre de tenter l’expérience.

Alors, oui, Peter May écrit très bien. Ses descriptions de l’île de Lewis sont riches et invitent au voyage – un voyage aride et sauvage, certes, mais d’autant plus intéressant qu’il nous immerge dans une contrée préservée et peu connue, loin des clichés sur l’Ecosse. L’évocation des traditions séculaires qui rythment la vie de l’île est d’ailleurs assez fascinante. Enfin, le romancier prend le temps de camper ses personnages, dont il détaille aussi bien le passé que la psychologie, avec une grande justesse.

Mais bon sang, que tout ceci est long !!! J’en ai lu, des polars lents, plus littéraires et atmosphériques que frénétiques ; et il y en a beaucoup qui figurent parmi mon panthéon du genre (Seul le silence de R.J. Ellory, pour n’en citer qu’un). Seulement, là, il arrive un moment où il devient nécessaire de sauter des passages, notamment des descriptions interminables, histoire de ne pas s’endormir complètement. Le moindre petit caillou sur le bord de la route est évoqué, le moindre oiseau détaillé du bec à la dernière plume.

Il faut préciser aussi que l’enquête policière sur le crime qui ramène Fin sur l’île est totalement secondaire. Elle sert tellement de prétexte initial qu’elle disparaît parfois de la trame pendant des dizaines de pages. En contrepartie, Peter May propose une alternance narrative intéressante : les chapitres centrés sur le retour de Fin et ses investigations sont racontés par un narrateur omniscient, alors que d’autres, évoquant l’enfance et l’adolescence de Fin, sont racontés par ce dernier. J’ai d’ailleurs trouvé que c’étaient souvent les chapitres les plus justes et les plus émouvants du roman.

Au bout du compte, L’Île des chasseurs d’oiseaux est un roman d’ambiance, bien écrit, noir ce qu’il faut et pas déplaisant, mais qu’il ne faut pas lire pour l’aspect policier, plutôt décevant (les révélations finales manquent un peu d’originalité, même si elles sont mises en scène avec panache), et qu’il faut surtout aborder avec patience, sous peine de le refermer au bout de cinquante pages.

L’Île des chasseurs d’oiseaux, de Peter May
Traduit de l’anglais par Jean-René Dastugue
Éditions Actes Sud, collection Babel Noir, 2011
(Première édition : Le Rouergue, 2009)
ISBN 978-2-330-00133-9
425 p., 9,70€


La Cavale de Billy Micklehurst, de Tim Willocks

Signé Bookfalo Kill

« Je m’appelle Billy Micklehurst, et j’en ai rien à foutre. » Ainsi se présente au narrateur le héros de cette courte fiction autobiographique. A l’âge de dix-sept ans, Tim Willocks a en effet rencontré ce personnage étrange, sorte de clochard prophétique et paranoïaque, portant dans son délire une forme de folie flamboyante qui a impressionné durablement celui qui s’apprêtait à devenir médecin, puis psychiatre, avant de devenir sans doute le grand romancier contemporain de la folie et de la violence – lire pour s’en convaincre le terrifiant roman carcéral Green River, ou la Religion, extraordinaire fresque médiévale dont on attend la suite avec impatience (en 2013 peut-être). 

Avec sa vingtaine de pages, La Cavale de Billy Micklehurst peut se lire comme une bonne introduction à l’œuvre de Tim Willocks. On y trouve son style vibrant, son obsession pour la folie et les univers cachés des hommes que la démence permet de révéler.
Mais le plus intéressant réside dans l’entretien qui suit la nouvelle. Conduit par Nathalie Beunat, il permet à Willocks de développer ses réflexions sur la science, la médecine, la littérature, les rapports humains, et au milieu de tout cela, la folie bien sûr. L’occasion de découvrir la profondeur de vision et la clairvoyance d’un romancier passionnant, qui construit patiemment une œuvre sombre, violente et exigeante.

« (…) il y a fort à parier que, sans folie, il n’y aurait point eu de civilisation. En d’autres termes, si l’on ôtait à la race humaine la possibilité même de la folie, non seulement nous ne serions pas humains, mais nous serions toujours à végéter dans les cavernes. » (p.36)

A noter enfin, et à souligner, les éditions Allia présentent nouvelle et entretien en français d’un côté et en anglais de l’autre, histoire de permettre aux anglophones d’accéder à la puissance originale de la langue de Tim Willocks, et à tous d’apprécier la nouvelle traduction très réussie de Benjamin Legrand. Une belle initiative à un tout petit prix : deux raisons supplémentaires de ne pas manquer cette publication insolite.

La Cavale de Billy Micklehurst, de Tim Willocks
suivi de Like a vigilant gargoyle : entretien avec Nathalie Beunat
Éditions Allia, bilingue, 2012
ISBN 978-2-84485-568-8
42 p. (version française) / 38 p. (version anglaise), 3,10€


Depuis le temps de vos pères, de Dan Waddell

Signé Bookfalo Kill

Pour son jour de retour au travail après un interminable arrêt maladie, l’inspecteur Grant Foster est servi : il est appelé sur une scène de crime où gît Katie Drake, une actrice sur le déclin qui a été étranglée dans son lit, avant que son meurtrier la traîne dans son jardin pour l’y égorger. Comme si cette mise en scène étrange ne suffisait pas, la fille de la victime, Naomi, 14 ans, a disparu.
Seul indice : un cheveu, retrouvé sur le cadavre et qui, une fois analysé, révèle qu’il comporte suffisamment de similitudes ADN pour en déduire que la victime et son assassin sont parents. Pas forcément proches cependant, à tel point que Foster fait appel au généalogiste Nigel Barnes pour lui demander de reconstituer l’ascendance familiale de Katie Drake. Une tâche qui s’avère très vite complexe, car le chercheur ne peut remonter que la branche maternelle de la victime, et seulement jusqu’en 1891. De la résolution de ce mystère dépend pourtant la survie de Naomi, et peut-être d’autres personnes, car il s’avère que le meurtrier semble mener une véritable vendetta familiale…

Retour gagnant pour Dan Waddell ! Publié fin 2010, son premier roman, Code 1879, m’avait enthousiasmé – j’en reparlerai prochainement, car il sort ces jours-ci en poche (Babel Noir). J’attendais donc avec impatience de voir si la suite serait à la hauteur, et bonne nouvelle, c’est le cas.
Pour commencer, Waddell a su renouveler l’idée phare de sa série, ce qui en fait l’intérêt majeur et l’originalité : l’utilisation de la généalogie comme moteur de l’intrigue. Cette fois, il la fait interagir avec la science, et notamment la génétique et l’ADN. Il poursuit ainsi l’oeuvre entamée dans Code 1879, consistant à souligner à quel point passé et présent sont étroitement entrelacés, indissociables. Plus que jamais, il en fait une discipline ouverte à la modernité, proche de l’histoire en ceci qu’on ne peut bien comprendre notre temps qu’à condition de connaître ce (et ceux) qui nous a (ont) précédé(s). Une discipline tellement appropriée au polar, et en même temps tellement familière à beaucoup de gens, qu’on se demande encore pourquoi personne avant Dan Waddell n’avait songé à y recourir.

Les recherches généalogiques de Nigel Barnes sont toujours aussi détaillées et passionnantes ; elles fournissent un contrepoint singulier et bienvenu à l’enquête policière de terrain, plus traditionnelle et conforme aux habitudes du genre. A vrai dire, le mystère et sa résolution sont peut-être un peu moins passionnants que dans le premier opus de la série, où le final m’avait pris par surprise et le suspense, tétanisé jusqu’au bout. Ici, la fin paraît arriver un peu vite et manque de force, d’intensité, même si elle n’est ni ridicule ni décevante.

Du reste, tout ce qui par ailleurs faisait la réussite de Code 1879 est à nouveau présent : les personnages, bien campés, incarnés, des premiers rôles (le trio Foster-Barnes-Heather Jenkins) à tous ceux qu’ils croisent ou affrontent ; la ville de Londres et ses différents quartiers ; la précision des recherches historiques menées par l’auteur…
Et surtout, le sujet de l’histoire, où il est, schématiquement, question de fondamentalisme et de dogmatisme. En fait, je pourrais vous en dire davantage, mais ce serait dommage car Dan Waddell a pris soin de développer point par point son intrigue, et de n’en révéler le sujet central que vers le milieu du roman. Un aspect que son éditeur français a malheureusement négligé en en dévoilant beaucoup trop dans la quatrième de couverture, évoquant même des éléments de l’histoire se déroulant dans le dernier quart du livre. Dommage, et maladroit.

Donc, si ce que je vous ai raconté vous a donné envie de découvrir Depuis le temps de vos pères, faites-moi confiance et ouvrez directement le roman sans passer par la case « Quatrième de couverture ». Vous n’en apprécierez que mieux ce polar atypique !

Depuis le temps de vos pères, de Dan Waddell
Editions du Rouergue, 2012
ISBN 978-2-8126-0312-9
299 p., 20€