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Rock War t.1, de Robert Muchamore

Signé Bookfalo Kill

À treize ans, Jay a un vrai don pour la musique : compositeur, parolier, guitariste, il rêve d’en faire son métier, de devenir une star. Pas facile quand on joue avec ses amis, qui n’ont pas forcément les mêmes ambitions, surtout son meilleur pote pour qui la batterie est plus un défouloir qu’un instrument rythmique…
Excellente élève, jeune fille discrète, Summer se préoccupe avant tout de l’état de santé vacillant de sa grand-mère, la seule à l’élever dans des conditions assez misérables – son père n’a jamais donné signe de vie et sa mère survit sûrement quelque part entre une cellule de prison et un squat de cocaïnomanes. Pourtant, sa voix exceptionnelle lui vaut d’être embarquée dans une drôle d’aventure avec trois filles rockeuses au tempérament de feu…
Quant à Dylan, s’il végète dans un pensionnat pour gosses de riches, il a de la musique plein la tête, mais ne veut pas perdre son temps dans des cours sans intérêt et l’orchestre d’amateurs balbutiants de son école. Brièvement contraint de s’engager dans l’équipe de rugby, il parvient à échapper à ce cauchemar et trouve par hasard un groupe prometteur parmi ses camarades…

Muchamore - Rock War t.1Rien à faire, Robert Muchamore est doué. Doué pour camper des personnages d’ados plus vrais que nature, aussi bien dans leurs comportements, souvent ambivalents (jalousie, colère, folie hormonale – mais aussi amitié, générosité, enthousiasme plein d’innocence), que dans leur langage, pas forcément toujours très châtié… Doué aussi pour bâtir des intrigues efficaces et mener son récit à un rythme implacable, à base de chapitres courts et de points de vue alternés, passant de l’un de ses héros à un autre sans que jamais l’on se perde entre leurs différentes histoires.

Le romancier anglais a largement fait ses preuves dans le genre polar/espionnage avec CHERUB (qui s’achèvera l’année prochaine sur le tome 17 !) et sa dérivée Henderson’s Boys, deux séries au long cours qui ont emballé nombre de jeunes lecteurs. Le voici qui se risque à récidiver dans le domaine de la musique, confrontant ses héros autant à des épreuves de vie (les parents, les amis, les ennemis) qu’à des concerts tremplins où il faut faire ses preuves en dix minutes, tandis qu’une émission de téléréalité musicale nommée « Rock War », dévoilée à la fin de ce tome 1, devrait les entraîner vers leurs rêves de gloire…
En appliquant les mêmes recettes, Muchamore ne prend pas de risque mais réussit tout aussi bien. Le suspense est au rendez-vous, les personnages sont attachants, on a envie de savoir lequel s’en sortira, qui parviendra à ses fins, qui apprendra le plus de ses erreurs… Bref, on attend la suite avec impatience !

Rock War t.1, de Robert Muchamore
(Rock War, traduit de l’anglais par Antoine Pinchot)
Éditions Casterman, 2016
ISBN 978-2-203-09001-9
345 p., 16,90€


Nuit blanche au lycée, de Fabien Clavel

Signé Bookfalo Kill

A l’origine, ce week-end, Lana devait le passer en amoureux avec Jérémie, son petit ami venu spécialement de Hongrie pour la voir. Sauf que voilà, il a fallu qu’elle se fasse coller ! Bloquée au lycée en ce samedi après-midi, avec pour seule compagnie l’homme de ménage et la gardienne, l’adolescente parvient à faire entrer Jérémie, histoire de rendre la punition moins pénible à supporter.
Mauvaise idée : les deux tourtereaux ne tardent pas à découvrir qu’une poignée de miliciens surarmés ont investi les lieux. Pris au piège, ils vont devoir tout faire pour leur échapper, tout en essayant de découvrir la raison de leur présence…

Clavel - Nuit blanche au lycéeAlors là, pour du thriller, c’est du thriller ! Sens du rythme, style énergique et personnages solidement campés en quelques mots : Fabien Clavel, par ailleurs auteur prolifique de S.F. et de fantasy, a tout compris aux règles du genre, et il les applique avec bonheur. C’était déjà le cas dans Décollage immédiat (Rageot Thriller, 2012), qui mettait en scène Lana Blum pour la première fois ; mais ce précédent roman, bien que haletant, était lesté de trop d’invraisemblances pour être totalement convaincant.

Tout fonctionne à merveille dans Nuit blanche au lycée, sorte de Die Hard pour ados – avec tout ce que cela comporte : des méchants très hargneux, des traîtres et des héros inattendus, des effets spéciaux, un peu d’humour et beaucoup d’action pour emballer une histoire simple et efficace.
Si le scénario peut paraître « énorme » sur le papier, Clavel le tient cette fois fermement encadré dans les limites du vraisemblable, et c’est là toute la différence. On y croit, on s’attache à Lana, on souffre avec elle (il faut dire qu’elle encaisse sévère) et ses compagnons d’infortune, et on tourne les pages à toute vitesse pour savoir s’ils vont s’en sortir, et comment…

Dans l’esprit de l’excellente série Cherub, Nuit blanche au lycée est un polar explosif et addictif, facile d’accès et donc susceptible de plaire à tous les ados, même ceux qui se montrent rétifs à la lecture – car comment résister au caractère bien trempé de Lana ?

A partir de 11-12 ans.

Nuit blanche au lycée, de Fabien Clavel
Éditions Rageot, collection Thriller, 2013
ISBN 978-2-7002-4311-6
198 p., 9,90€


Interception, de Marin Ledun

Signé Bookfalo Kill

A seize ans, Valentine rêverait d’être une jeune fille comme les autres. Elle a tout pour, sauf qu’elle souffre d’épilepsie, une maladie envahissante qui perturbe son quotidien et l’a petit à petit isolée des autres. Sur les conseils de son médecin, elle redouble sa troisième dans un lycée-pensionnat expérimental situé à proximité de Grenoble. Dirigé par John Hughling, un scientifique réputé, l’établissement n’accueille que des jeunes souffrant des mêmes troubles neurologiques que Valentine, et la jeune fille intègre en effet un environnement rassurant, dans lequel elle pense enfin pouvoir s’épanouir.
Elle découvre également qu’elle n’est pas la seule à être obsédée par un mystérieux labyrinthe qui envahit son esprit à chacune de ses crises, que le garçon qu’elle y croise régulièrement est lui aussi élève du lycée – et que tout ceci pourrait avoir un sens…

Marin Ledun étant un auteur intelligent, il ne sacrifie rien de ses ambitions ni de son style lorsqu’il aborde la littérature jeunesse. Il l’avait déjà démontré avec le superbe Luz, et le voici qui récidive dans un registre différent, celui du thriller mâtiné de S.F.
Pour le style, on retrouve son phrasé impétueux, porté par une narration au présent gonflée d’urgence qui emballe souvent le rythme du récit jusqu’aux limites de la tachycardie. Une spécialité de l’auteur, dont l’écriture à l’énergie, inhabituelle dans les romans pour ados, ne manquera pas d’interpeller et d’embarquer les jeunes lecteurs.

Pour ce qui est de l’histoire, Marin nous attrape dès les premières lignes, grâce à un prologue nous projetant sans respirer dans les méandres imaginaires d’une crise de Valentine. A partir de là, comme souvent chez lui, impossible de quitter le navire jusqu’à la fin, surtout que le romancier développe au fil des pages un univers en perpétuel expansion qui le rend riche d’infinies possibilités.
D’ailleurs, même si la notion d’interception a un sens propre dans le roman, comment ne pas rapprocher le titre de ce dernier de celui, si proche, du fabuleux film de Christopher Nolan, Inception ? Marin Ledun joue lui aussi de l’idée d’un labyrinthe mental que quelques surdoués peuvent manipuler à leur guise, même si son propos est ensuite très différent, et plus proche de ses obsessions thématiques (dont les dérives sécuritaires liées aux nouvelles technologies). Chez lui, il ne s’agit pas d’utiliser les rêves à des fins plus ou moins honnêtes, mais d’assurer l’équilibre du monde, ni plus ni moins.

J’ai parfois reproché aux auteurs de de chez Rageot Thriller (en tout cas, ceux que j’ai lus) de ne pas s’embarrasser de crédibilité. Avec l’histoire sans doute la plus improbable de la collection à ce jour, Marin Ledun parvient à rendre plausible un univers proprement science-fictionnel, par son souci constant de réalisme dans toutes les situations, surtout les plus hypothétiques. Comme quoi c’est possible !
Et en plus, comme il n’a pas pu se contenter de 250 pages pour raconter tout ce qu’il voulait, Interception aura une suite – la fin ouverte l’appelle sans équivoque. Bonne nouvelle ? Mais oui !

Encore deux choses pour finir : j’aime beaucoup la couverture, sobre, efficace et qui illustre bien la psychologie en plein flou de l’héroïne.
Et j’aime aussi beaucoup le petit prix du roman. Moins de 10 euros pour un livre de taille respectable, c’est un bel effort, à souligner car il n’est pas si courant, surtout en jeunesse.

A partir de 12-13 ans.

Interception, de Marin Ledun
Éditions Rageot, collection Thriller, 2012
ISBN 978-2-7002-3620-0
250 p., 9,90€


Jolene, de Shaïne Cassim

Signé Bookfalo Kill

A dix-sept ans, Aurélien n’aime finalement que la musique – et pas n’importe quelle musique : le blues, le rock, la musique des racines, celle qui vous fouille aux tripes à coups de guitare électrique, de voix rocailleuse et d’harmonica. Pourtant, beau jeune homme du genre ténébreux, il n’a aucun mal à faire tourner la tête des filles. Mais lorsqu’elles tombent, elles prennent en même temps leur ticket pour le chagrin d’amour ; car lui, amoureux, il ne sait pas l’être. Il n’a jamais su. La faute à ses parents peut-être, incapables de s’aimer comme il faut, entre son père qui passe son temps à partir avec une autre puis à revenir, et sa mère qui laisse faire…
Puis débarque Jolene (prononcer « Djoline », elle est américaine.) L’amour, le vrai, l’énorme, aussi étrange et imprévisible qu’un concert de Bob Dylan. Le bonheur? Probablement. Sauf que le malheur n’est jamais très loin, prêt à prendre n’importe quelle forme pour tout détruire.

Shaïne Cassim a déjà écrit plusieurs romans, mais je la découvre avec Jolene, le dernier paru. Je reviendrai à ses autres œuvres, sans aucun doute. Quel choc ! Voilà un roman pour les ados – les grands – écrit à la fois à leur hauteur et pour les élever. Un roman coup de poing, humain, de chair et de sang, qui parle d’amour sans niaiserie. Qui illustre à quel point l’amour est le sentiment le plus immense que l’on puisse éprouver, si violent qu’il nous laisse sans défense, dépouillé, en panique – et en même temps prêt à tout, ouvert à tout.

Si ce n’était que cela, Jolene serait déjà un superbe roman. Mais si l’amour est là, sous toutes ses formes (pour un fils, pour un petit frère, pour sa mère, pour un grand-père), Shaïne Cassim ne câline pas pour autant ses lecteurs. Fleurs bleues, foutez le camp, voici venir la faux… Son roman est rude, plein de révélations et de surprises, dont de très mauvaises. Impossible d’en dire plus, mais ce qui est sûr, c’est qu’on ne peut rester insensible à la puissance de la romancière, à la hardiesse de son histoire, à la profondeur qu’elle extirpe de ses personnages. On rit et on pleure, bouleversé à parts égales.

Totalement investie dans son récit, Cassim écrit comme on joue le blues ou le rock, avec passion, entre espoir et désespoir, entre chagrin et lumière. A coups de phrases tranchantes et passionnées. Son style pur et précis fait vibrer les sentiments comme les basses des enceintes. On sort de son livre comme on sort d’une salle de concert, ivre et k.o. debout.

Jolene est une merveille déchirante. Une rareté dans sa catégorie. A recommander à tous, à partir de 14 ans – et sans limite d’âge.

Jolene, de Shaïne Cassim
  Éditions École des Loisirs, collection Médium, 2012
ISBN 978-2-211-20873-4
180 p., 10,20€