Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

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Stone Rider, de David Hofmeyr

Signé Bookfalo Kill

Adam Stone veut la liberté et la paix. Il veut une chance de s’échapper de Blackwater, la ville désertique dans laquelle il a grandi. Mais, plus que tout, il veut la belle Sadie Blood. Aux côtés de Sadie et de Kane — un Pilote inquiétant —, Adam se lance dans le circuit de Blackwater, une course à moto brutale qui les mettra tous à l’épreuve, corps et âme.
La récompense? Un aller simple pour la Base, promesse d’un paradis. Et pour cette chance d’une nouvelle vie, Adam est prêt à tout risquer… (résumé éditeur)

Ce document a été créé et certifié chez IGS-CP, Charente (16)

Oui, j’avoue, pour ce livre, je ne me suis même pas fatigué à rédiger un résumé fait maison. Pour tout vous dire, j’ai eu le sentiment que ce Stone Rider ne valait pas la peine de perdre trop de temps. D’ailleurs, on pourrait le présenter d’une autre manière, tout aussi efficace : Stone Rider, c’est Hunger Games dans l’univers de Mad Max.
Voilà : un monde post-apocalyptique en pleine déréliction, de l’action, tout un tas de gens peu recommandables, voire carrément psychopathes sur les bords, de l’action, des motos, de l’action, de la poussière, de l’action, une épreuve hyper dangereuse où on commence par survivre avant de penser à gagner… Il y a tous les ingrédients déjà vus à droite à gauche, compilés sans grand talent (chers amis de Gallimard-Jeunesse, pour « l’écriture nouvelle et captivante », on repassera, merci) par un auteur qui n’apporte rien de neuf au genre de la dystopie, animés par des personnages épais comme des pitchs de Luc Besson, dans un roman qui se lit vite parce qu’il enchaîne les scènes trépidantes, et c’est là sa qualité première. La seule, à mon avis.

Ce qui m’embête le plus, en fait, c’est que Stone Rider s’est vu récemment décerner la Pépite du Roman Ado au Salon de la littérature jeunesse de Montreuil. Quand on se rappelle que, l’année dernière, le lauréat était le fabuleux Livre de Perle de Timothée de Fombelle, on est en droit de se demander si, cette année, les membres du jury ne songeaient pas trop à l’otite de la petite dernière ou à la quiche courgettes-oignons du déjeuner au moment de passer au vote. Parce qu’il y avait beaucoup, beaucoup mieux en compétition…

Stone Rider, de David Hofmeyr
(traduit de l’anglais par Alice Marchand)
Éditions Gallimard-Jeunesse, 2015
ISBN 9782070666751
320 p., 15€


Opération Napoléon, d’Arnaldur Indridason

Signé Bookfalo Kill

Si on m’avait dit qu’un jour, je m’éclaterais à lire un roman d’action signé Arnaldur Indridason, j’aurais ricané bêtement à cette supposée bonne blague.
Sauf que, voilà, sans rire, je me suis éclaté à lire un roman d’action signé Arnaldur Indridason, cette Opération Napoléon totalement inattendue – encore plus que ne le fut Betty en son temps, même si ces deux livres n’ont rien à voir.

Indridason - Opération NapoléonTout commence dans les derniers jours de la Seconde Guerre mondiale. Un avion militaire allemand s’écrase sur un glacier islandais et disparaît corps et biens. Durant des années, l’armée américaine tente de retrouver l’appareil, avec un zèle d’autant plus suspect qu’il est entouré d’une extrême discrétion.
Enfin, un jour de janvier 1999, un satellite braqué sur l’Islande repère une trace de l’avion. Aussitôt, une opération impressionnante, maquillée en manœuvres d’entraînement, est déployée sur les lieux, dirigée à distance par le général Vytautas Carr, à la tête d’une branche confidentielle des services secrets américains. Malheureusement, deux jeunes membres d’une équipe de sauvetage islandaise présente non loin de là tombent sur les soldats au travail. Avant d’être violemment neutralisé, l’un d’eux a le temps de téléphoner à sa sœur, Kristin, une avocate sans histoire. Immédiatement traquée par des inconnus déterminés à la réduire au silence, la jeune femme part en quête de son frère autant que de cette mystérieuse carcasse qui excite tant les convoitises…

Que vous dire de plus, sinon qu’Indridason dévoile une nouvelle facette de son talent ? Loin de l’univers mélancolique et feutré des enquêtes de son héros récurrent, Erlendur, le romancier islandais déploie ici une intrigue d’espionnage noueuse et nourrie d’Histoire, qu’il développe tambour battant, à un rythme que l’on aurait cru incompatible avec les gènes littéraires des auteurs nordiques. S’ils sont relativement sans surprise, ses personnages sont très costauds, de Kristin, la jeune femme normale poussée à l’héroïsme par les circonstances et déterminée à aller jusqu’au bout, aux militaires implacables, uniquement soucieux de leurs intérêts, en passant par le terrifiant homme de main, Ratoff, et les nombreux adjuvants qui viennent en aide à Kristin.

Sans doute moins singulier que le reste de son œuvre, moins « indridasonien », Opération Napoléon (traduit de l’anglais, à la demande de l’auteur, par l’excellent David Fauquemberg, et non de l’islandais comme d’habitude) n’en reste pas moins un très bon polar, efficace, idéalement construit et mené, d’une manière classique mais imparable. Les amateurs de romans d’espionnage de qualité se régaleront à le lire ; quant aux fans d’Indridason, ils s’étonneront avec plaisir de le voir investir un nouveau genre avec succès. Bref, tout le monde, normalement, sera content !

Opération Napoléon, d’Arnaldur Indridason
(Napoléonsskjölin, traduit de l’anglais par David Fauquemberg)
Éditions Métailié, 2015
ISBN 979-10-226-0154-2
351 p., 20€


Rush, Contrat #1 : Dette de sang, de Phillip Gwynne

Signé Bookfalo Kill

Dominic Silvagni mène une vie de rêve à Gold Coast, petite ville située sur la côte nord-est de l’Australie : famille très riche, maison luxueuse dans une résidence protégée, amis formidables, et un talent certain pour la course à pied, encouragé par les conseils éclairés de son grand-père Gus.
Pourtant, le jour de ses quinze ans, sa vie bascule. Par son père et son grand-père, il découvre que sa famille subit une vieille malédiction, dette héritée d’un lointain ancêtre ayant fui sans autorisation la ‘Ndrangheta, une branche particulièrement violente de la Mafia italienne. Dom doit désormais honorer six contrats successifs, sous peine de se voir prélever une livre de chair en cas d’échec. Pour son baptême du feu, il doit arrêter le Zolt, un jeune criminel insaisissable et particulièrement populaire auprès des adolescents australiens. Plus facile à dire qu’à faire, évidemment…

Gwynne - Rush t.1 - Dette de sangAprès avoir marqué la littérature jeunesse en publiant la traduction de la longue série d’espionnage CHERUB de l’Anglais Robert Muchamore en 2007, énorme succès auprès des préados et ados, Casterman lance une nouvelle série survitaminée, avec l’espoir de renouveler l’exploit. Dette de sang, le premier tome de Rush, en pose rapidement les bases : efficacité, humour, dépaysement, action et suspense.

Bon, soyons clairs, Rush ne fonctionnera pas aussi bien que CHERUB. Ce qui permet à Muchamore de toucher aussi juste ses jeunes lecteurs, c’est le réalisme de ses héros, leur authenticité – en dépit des situations exceptionnelles dans lesquelles ils se retrouvent, ils sonnent toujours juste, quotidiens, dans leurs qualités comme dans leurs défauts, leurs réussites comme leurs échecs, et surtout dans leurs relations entre eux ou avec les adultes. Comme dans Harry Potter, d’ailleurs, même si le cadre est différent.
Dom, le héros de Rush, est loin de tout cela. Fils de famille privilégié, vivant en vase clos, sous le climat très favorable de l’Australie, il ne touche pas vraiment terre. Et ses aventures, pour palpitantes qu’elles soient, restent trop atypiques (on y fait des poursuites en hors-bord de luxe, quand même) pour réveiller un écho chez ses lecteurs « normaux ».

Néanmoins, je l’ai dit, ce début de série est efficace, captivant et facile à lire. C’est déjà bien ! On verra pour la suite…
A partir de 11-12 ans.

P.S.: au début, je trouvais les couvertures de CHERUB assez moches. Maintenant que j’ai vu celle de Rush, je relativise. Dites, amis de Casterman, vous savez que c’est important, une bonne couverture ? Parce que celle-ci, je suis désolé de le dire, est aussi vilaine que techniquement mal foutue. Copie à revoir de toute urgence !

Rush, Contrat #1 : Dette de sang, de Phillip Gwynne
Traduit de l’australien par Antoine Pinchot
  Éditions Casterman, 2014
ISBN 978-2-203-08446-9
255 p., 15€


Guide de survie en milieu hostile, de Shane Kuhn

Signé Bookfalo Kill

On ne se méfie jamais des stagiaires. D’ailleurs, dans les grandes entreprises, c’est tout juste si on retient leur nom. C’est ce constat qui a mené à la création de Ressources Humaines Inc., organisation secrète dont le but est de former de jeunes gens au beau métier de tueur à gages, puis de les infiltrer dans les plus grosses boîtes, les aider à gravir les échelons pour se rapprocher incognito de certains dirigeants corrompus intouchables par ailleurs – et d’éliminer ces derniers sans jamais être en position de suspects.
A ce petit jeu, John Lago est le meilleur. A 25 ans, néanmoins, il est atteint par la limite d’âge – un stagiaire de plus de 25 ans devient automatiquement suspect – et aspire à prendre une retraite bien méritée. Il en profite pour rédiger un document destiné à circuler en interne chez Ressources Internes Inc. : le Guide de survie à l’usage des jeunes stagiaires. L’occasion de partager son expérience avec les jeunes recrues de l’organisation. Mais la dernière mission qu’il doit exécuter avant de se retirer, complexe et nébuleuse, pourrait bien faire voler en éclats toutes ses certitudes…

Kuhn - Guide de survie en milieu hostileLe premier roman de Shane Kuhn pourrait d’ores et déjà remporter la palme du pitch le plus original et excitant de l’année ! Superbe idée, en effet, que ce thriller mettant en scène des stagiaires assassins – ceux qui, comme moi, ont régulièrement des stagiaires dans leur boulot, savent de toute manière que ces bestioles-là sont tout sauf inoffensives. (Je rigole et rassure les autorités compétentes : aucun stagiaire n’a jamais été maltraité dans mon entreprise. Sauf une, peut-être, mais elle le méritait.)

Le début de ce Guide de survie en milieu hostile m’a néanmoins inquiété. Foutraque, brouillon, peinant à trouver son rythme, il se perd un peu dans les souvenirs évoqués pêle-mêle par John Lago et tarde à décoller. Mais quand c’est le cas, une fois l’intrigue principale mise en place, c’est du bonheur, et du pétaradant.
Bon, attention, esprits réalistes s’abstenir : plus on avance, plus le roman vire au joyeux n’importe quoi, explosant la vraisemblance par des rebondissements énormes et des surprises incroyables au sens strict du terme. En ce qui me concerne, c’est ce que j’ai aimé dans ce polar. Shane Kuhn n’a pas froid aux yeux, il s’amuse et ose beaucoup, jouant de personnages formidablement campés et des situations les plus extrêmes sans jamais se relâcher.

Guide de survie en milieu hostile est un thriller décomplexé, enlevé, drôle, plein de panache et de suspense. Le genre de roman hyper cinématographique, tout désigné pour ceux qui pensent que vacances riment avec détente totale. Quant à ceux qui veulent juste un polar qui sort de l’ordinaire, inventif sans se prendre au sérieux, ce sera une bonne pioche aussi pour eux !

Guide de survie en milieu hostile, de Shane Kuhn
Traduit de l’américain par Karine Lalechère
  Éditions Sonatine, 2014
ISBN 978-2-35584-243-6
312 p., 21€


Nuit blanche au lycée, de Fabien Clavel

Signé Bookfalo Kill

A l’origine, ce week-end, Lana devait le passer en amoureux avec Jérémie, son petit ami venu spécialement de Hongrie pour la voir. Sauf que voilà, il a fallu qu’elle se fasse coller ! Bloquée au lycée en ce samedi après-midi, avec pour seule compagnie l’homme de ménage et la gardienne, l’adolescente parvient à faire entrer Jérémie, histoire de rendre la punition moins pénible à supporter.
Mauvaise idée : les deux tourtereaux ne tardent pas à découvrir qu’une poignée de miliciens surarmés ont investi les lieux. Pris au piège, ils vont devoir tout faire pour leur échapper, tout en essayant de découvrir la raison de leur présence…

Clavel - Nuit blanche au lycéeAlors là, pour du thriller, c’est du thriller ! Sens du rythme, style énergique et personnages solidement campés en quelques mots : Fabien Clavel, par ailleurs auteur prolifique de S.F. et de fantasy, a tout compris aux règles du genre, et il les applique avec bonheur. C’était déjà le cas dans Décollage immédiat (Rageot Thriller, 2012), qui mettait en scène Lana Blum pour la première fois ; mais ce précédent roman, bien que haletant, était lesté de trop d’invraisemblances pour être totalement convaincant.

Tout fonctionne à merveille dans Nuit blanche au lycée, sorte de Die Hard pour ados – avec tout ce que cela comporte : des méchants très hargneux, des traîtres et des héros inattendus, des effets spéciaux, un peu d’humour et beaucoup d’action pour emballer une histoire simple et efficace.
Si le scénario peut paraître « énorme » sur le papier, Clavel le tient cette fois fermement encadré dans les limites du vraisemblable, et c’est là toute la différence. On y croit, on s’attache à Lana, on souffre avec elle (il faut dire qu’elle encaisse sévère) et ses compagnons d’infortune, et on tourne les pages à toute vitesse pour savoir s’ils vont s’en sortir, et comment…

Dans l’esprit de l’excellente série Cherub, Nuit blanche au lycée est un polar explosif et addictif, facile d’accès et donc susceptible de plaire à tous les ados, même ceux qui se montrent rétifs à la lecture – car comment résister au caractère bien trempé de Lana ?

A partir de 11-12 ans.

Nuit blanche au lycée, de Fabien Clavel
Éditions Rageot, collection Thriller, 2013
ISBN 978-2-7002-4311-6
198 p., 9,90€


La Grande Odalisque, de Vivès, Ruppert & Mulot

Signé Bookfalo Kill

Carole, la blonde, et Alex, la rousse, sont des cambrioleuses de haut vol, prêtes à tout pour réussir les coups les plus audacieux – comme voler « Le Déjeuner sur l’herbe » au Musée d’Orsay, par exemple. Leur réputation est telle qu’un commanditaire très riche, et tout aussi dénué de scrupules qu’elles, leur demande de récupérer « la Grande Odalisque », un immense tableau d’Ingres présenté au musée du Louvre.
Devant la complexité de la tâche, les deux amies décident d’embaucher un troisième comparse. Encore une fille : Sam, la brune, une championne de moto qui n’a pas froid aux yeux…

Ruppert & Mulot constituent l’un des duos emblématiques de la B.D. indépendante française. Ils élaborent à quatre mains des univers où le découpage, le mouvement et les corps en noir et blanc sont plus importants que l’expression des visages, le plus souvent non dessinée. Bastien Vivès se fait connaître à la fois par son blog – où il aligne des strips thématiques méchamment drôles et pertinents – et par des œuvres plus exigeantes (Polina, Le Goût du chlore).

Si l’annonce de leur association a pu surprendre, elle fait néanmoins des étincelles. La superbe couverture de la Grande Odalisque résume parfaitement l’esprit de leur travail : action, suspense, grand spectacle et sensualité.
Comme leurs héroïnes, les trois auteurs s’autorisent tout, y compris et surtout l’improbable. Poursuites en moto à l’intérieur du Louvre, braquage sanglant d’un cartel de la drogue au Mexique, cambriolages en tous genres… Loin de leurs univers respectifs, Vivès, Ruppert & Mulot s’éclatent visiblement à tirer à grands traits une histoire rocambolesque, pleine de légèreté et d’humour second degré mêlés à un suspense échevelé – surtout dans le dernier tiers, explosif.

Les clins d’œil à la série animée japonaise Cat’s Eye, qui a inspiré cette histoire, sont multiples : les deltaplanes, les cannettes fumigènes, l’allusion au surnom du gang, les cartes de visite… Pour autant, on a l’impression que le trio nous invite à découvrir l’envers d’un décor jusqu’à alors policé pour ne pas choquer les chères têtes blondes téléspectatrices que nous étions : d’une part en explicitant une violence graphique (les coups laissent des traces, on tire à balles réelles et les morts tombent) ; d’autre part, en mettant en avant la sensualité exacerbée des trois filles, déjà objets de fantasme lorsque nous regardions la série télé. (Ne dites pas le contraire, les mecs !) Ici, on parle de sexe ouvertement : Carole multiplie les conquêtes sans lendemain, Alex est une indécrottable romantique, et Sam est lesbienne.

Ce qui n’aurait pu n’être qu’un coup marketing est donc au contraire une bande dessinée fun, inventive, à la fois sous influence et originale, où l’on sent bien la patte des trois auteurs, dont l’association est une réussite. Une réappropriation intelligente et excitante, dont on espère d’autres aventures – une hypothèse que la fin de cet opus n’interdit pas… A suivre ?

La Grande Odalisque, de Bastien Vivès, Florent Ruppert & Jérôme Mulot
Éditions Dupuis, collection Aire Libre, 2012
ISBN 978-2-800-15573-9
122 p., 20,50€


Le Crépuscule des guignols, de Chrysostome Gourio

Signé Bookfalo Kill

Parfois, on voudrait juste être là, paisible, à la fraîche, sans emmerder personne. Le problème, c’est qu’il se trouve toujours quelqu’un pour venir vous pourrir la vie. Voyez ce qui arrive à Arthur Saint-Doth : ancien flic, il s’est rangé des voitures au terme d’une enquête particulièrement tordue, et espère juste se la couler douce, avec femme et enfants, dans sa maison perdue au coeur des vignes de Touraine.
Sauf que quelques tordus rescapés de l’enquête susnommée en décident autrement. En dézinguant à coups de bazooka la maison et la famille d’Arthur, ils mettent fin à l’illusion du paradis terrestre et ravivent la flamme de la guerre. Aidé par son ami et ex-collègue Lazare, Arthur part en chasse des empêcheurs de glander en rond.
Et tout ça pour quoi ? Bof, pour rien ou presque. Un banal désaccord idéologique. C’est que tout ce joli petit monde ne peut vivre qu’au rythme de préceptes philosophiques très précis, qu’ils n’ont pas les mêmes maîtres à penser et que, par conséquent, entre le kantien Arthur, Lazare le rabelaisien, David l’héritier de Machiavel, et ces cinglés de heideggeriens, il n’y a guère d’entente possible. Résultat : on sort les flingues et c’est le bordel.

Ce n’est pas nouveau, les éditions Baleine aiment les polars déjantés, hors normes. Après avoir autorisé Sébastien Gendron, pour notre plus grand bonheur, à nous proposer Quelque chose pour le week-end, voici qu’elles permettent à Chrysostome Gourio (si, c’est son vrai nom) d’annoncer le Crépuscule des guignols – soit une bataille pas très rangée entre flics et voyous tous épris de philosophie, qui mitraillent autant à coups de concepts que de revolver.

Si l’intrigue ne s’embarrasse pas trop de crédibilité (on y reviendra), côté philo, c’est du sérieux. Entre deux coups de feu, les références fusent et c’est du haut niveau. Il faut dire que l’ami Gourio s’y connaît, ayant longuement traîné ses culottes soyeuses sur les bancs de la faculté de la discipline – du côté de Tours, tiens, comme on se retrouve.
Alors, Heidegger, Machiavel et compagnie, il les maîtrise aussi bien qu’il sait les rendre accessibles aux lecteurs béotiens en la matière. Et se servir des lignes de force de leur pensée pour caractériser ses personnages est la très belle invention de ce polar. Ainsi, le changement de narrateur à chaque chapitre s’accompagne d’un changement de style flagrant, parfaitement en phase avec l’idéologie du personnage qui prend la parole : sécheresse de la Raison kantienne pour Arthur, gouaille verbale de Rabelais pour Lazare, etc.

Tout ceci est loin d’être anecdotique. Sans cette idée furieusement originale, le Crépuscule des guignols se résumerait à une histoire banale de vendetta (tu butes ma famille, je te traque jusqu’à te rendre la monnaie de ta pièce.)
Quoique. Il faut rendre à César Gourio ce qui fait le talent de Chrysostome : le garçon n’a peur de rien, et surtout pas d’être imaginatif.
Dans ce roman, vous assisterez donc à une attaque nocturne et souterraine de la Sorbonne, à une scène de western en plein jardin du Luxembourg, ou à un assaut militaire en règle de la fac de Nanterre. Rien que du hautement improbable. Mais le mieux, c’est que ça fonctionne. Parce que l’auteur ne se prend pas au sérieux, qu’il aime le polar bourrin à la Dirty Harry et qu’il l’assume totalement.

Des idées, de la pensée, de l’action, du suspense, des poursuites, des explosions, de l’humour et de l’émotion : ça ne fait pas le polar de l’année, mais tout y est généreusement pour passer un moment de lecture original et reposant. Que demander de plus ? Que Michel Onfray en prenne pour son grade ? C’est en bonus, mais vous y aurez droit aussi, alors foncez !

Le Crépuscule des guignols, de Chrysostome Gourio
Editions Baleine, 2012
ISBN 978-2-84219-504-5
264 p., 16€