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L’Affaire Alaska Sanders, de Joël Dicker

Avril 1999. Mount Pleasant, une paisible petite bourgade du New Hampshire, est bouleversée par un meurtre. Le corps d’Alaska Sanders, arrivée depuis peu dans la ville, est retrouvé au bord d’un lac. L’enquête est rapidement bouclée, la police obtenant les aveux du coupable et de son complice.
Mais onze ans plus tard, l’affaire rebondit. Début 2010, le sergent Perry Gahalowood, de la police d’État du New Hampshire, persuadé d’avoir élucidé le crime à l’époque, reçoit une lettre anonyme qui le trouble. Et s’il avait suivi une fausse piste ?
L’aide de son ami l’écrivain Marcus Goldman, qui vient de remporter un immense succès avec La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert, inspiré de leur expérience commune, ne sera pas de trop pour découvrir la vérité.

Riche (très) des immenses succès publics de La Vérité sur l’affaire Harry Québert et de ses romans suivants, puis orphelin de Bernard de Fallois, son éditeur historique, Joël Dicker a décidé de voler de ses propres ailes. Il a créé sa propre maison d’édition, Rosie & Wolfe, qu’il inaugure avec ce nouveau roman. L’Affaire Alaska Sanders vient s’intercaler entre Harry Quebert et Le Livre des Baltimore, et renoue avec son héros emblématique, Marcus Goldman, son acolyte policier Perry Galahowood, mais également avec l’ombre de son célèbre mentor, Harry Quebert himself.

On peut comprendre le désir d’indépendance d’un auteur qui a déjà tout gagné et qui, après avoir perdu celui qui lui a tout donné, ne se voyait sans doute pas confier la destinée de ses livres à un autre éditeur. Sauf qu’éditer est un métier (normalement), et qu’il est tout bonnement impossible d’être juge et parti – pour le dire autrement, s’improviser éditeur de son propre roman quand on n’a aucune expérience en la matière, c’est la pire idée possible. Ce qui se vérifie à la lecture de L’Affaire Alaska Sanders.

Je n’ai pas lu le précédent opus de Dicker, L’Énigme de la chambre 622, mais La Disparition de Stephanie Mailer m’avait déjà alarmé – à tel point que j’avais été incapable de le terminer, horrifié par la pauvreté de l’écriture, la complexité artificielle de l’intrigue, et nombre d’éléments narratifs si ridicules qu’ils en devenaient insupportables.
Point positif cette fois : au moins, je suis allé au bout de ma lecture. J’en ai même lu une petite moitié avec un certain enthousiasme, ou au moins une véritable sympathie. C’était tout à fait le genre de lecture dont j’avais envie et besoin à ce moment-là : rythmé, entraînant même, pas fatigant pour la tête, plutôt rafraîchissant.

Problème : cela peut marcher sur 300 pages ; plus difficilement sur le double. Très vite, l’intérêt tiédit, et les ficelles qui font tenir debout l’architecture narrative deviennent si grosses qu’elles menacent d’étranger le pauvre lecteur, pourtant acharné à vouloir connaître le fin mot de l’histoire.
On va résumer en quelques mots, vous allez voir, c’est très simple.

Premièrement, c’est écrit avec les pieds. Pas un scoop : Joël Dicker n’est pas réputé comme fin styliste. Dans La Vérité sur l’affaire Harry Quebert, quand il s’essayait à écrire quelques lignes du « grand roman américain » signé Harry Quebert, la faiblesse de l’écriture sautait aux yeux et faisait pouffer ; mais le reste du roman accaparait assez pour fermer les yeux (si l’on était indulgent : je l’étais) sur cette lacune.
Là, une fois passée la joie initiale de retrouver ce chouette personnage qu’est Marcus Goldman – même si sa crédibilité de super-romancier à succès qui mute en Truman Capote d’opérette ne tient pas debout une seconde -, on remarque très vite la naïveté générale du ton, quand ce n’est pas le ridicule achevé de dialogues sonnant comme du mauvais roman-feuilleton.

Deuxièmement, et c’est plus grave : la construction est grossière et épuisante. De prime abord, pourtant, elle semble efficace. En gros, elle alterne récit au présent (la reprise de l’enquête en 2010) et flashbacks, induits soit par le narrateur, soit par un autre personnage qui évoque ses souvenirs du passé ; plutôt que de résumer ces évocations ou de les dialoguer, Dicker choisit de les mettre en scène.
Soit. Pourquoi pas, me direz-vous. Le souci, c’est que le romancier recourt à ce stratagème tout au long du roman, sans varier d’un iota. Sur presque 600 pages, c’est interminable. Goldman et/ou Galahawood découvrent une information, ils partent rencontrer un témoin qui raconte sa petite histoire, puis une autre information ou le nom d’un autre témoin apparaît, et c’est reparti sur un tour, sans aucun répit.
600 pages, comme ça.
Je peux vous dire que ça paraît long.

Ça l’est d’autant plus que l’intrigue ne tarde pas à retomber comme un mauvais soufflé. Comme dans Stephanie Mailer, Joël Dicker, acharné à surprendre son lecteur et à le terrasser de rebondissements imprévisibles, multiplie les fausses pistes sans intérêt et les feintes grossières, en oubliant totalement d’épaissir son livre avec du fond, de la réflexion, du contenu. En un mot comme en cent, ce roman ne parle de rien. Il tire des ficelles, agite des marionnettes devant un joli décor, mais le spectacle reste muet.
Les personnages convoquent des archétypes souvent navrants, et passent pour certains par tant d’états différents qu’il serait impossible à une personne normalement constituée de ne pas exploser en vol en situation réelle. Le cas le plus flagrant étant Alaska Sanders en personne, qui cumule tant de personnalités qu’elle ferait fondre un détecteur de mensonges au bout de trois questions.

Bref, difficile de croire bien longtemps à une intrigue cousue de fil blanc, que le lecteur subit avec passivité sans jamais avoir les moyens de s’y impliquer ; car Dicker, qui ne maîtrise finalement pas les techniques du polar, ne le met jamais en position de jouer avec son histoire, de tenter de deviner le coupable, d’anticiper des révélations.
J’ai fini par accueillir la solution avec une indifférence non feinte, alors même qu’elle aurait pu/dû me surprendre. J’étais beaucoup trop usé par la masse d’informations inutiles, la bêtise des personnages et la naïveté du style pour avoir le moindre sursaut.

L’Affaire Alaska Sanders confirme l’hypothèse que j’avais commencé à élaborer au moment de la sortie de Stephanie Mailer : il est fort probable que La Vérité sur l’affaire Harry Quebert était un coup de chance, dicté plus par le hasard et la candeur de son auteur que par une véritable maîtrise de l’art subtil de la narration. Et que Dicker, délesté des oripeaux du puceau, s’acharne depuis en vain à reproduire un miracle commis à l’insu de son plein gré.
La seule exception à cette théorie reste le très beau Livre des Baltimore, non dénué de fragilité, mais dont la sincérité globale, dans mon souvenir du moins, éclairait le livre d’une jolie mélancolie. Si vous l’avez manqué et qu’il fallait en lire un autre, ce serait celui-là.
Pour ma part, je pense que je ne relirai pas Joël Dicker de sitôt. Et non sans regret, hélas.


L’Affaire Alaska Sanders, de Joël Dicker
Éditions Rosie & Wolfe, 2022
ISBN 9782889730001
576 p.
23 €


L’Armée d’Edward, de Christophe Agnus

0h30 (heure de New York), localisation non renseignée. Au cœur d’une « war room », des jeunes gens, les yeux rivés sur leurs écrans, organisent une opération inimaginable.
8h04, Ubatuba, Brésil Fernando Pereira de Almeida, sénateur et businessman, disparaît mystérieusement alors qu’il prend son bain de mer matinal.
11h, Jupiter International Golf Course, Floride. Le président des États-Unis se volatilise sous les yeux de ses gardes du corps et d’une foule ébahie au départ du trou n°1, comme si le sol s’était ouvert sous ses pieds…
Le même jour, vingt personnalités de premier plan – politiciens, hommes et femmes d’affaires, stars du rap ou de la télé – disparaissent subitement et de manière inexpliquée.
Qui se cache derrière ces enlèvements ? Quelles sont les revendications de cette secrète « armée d’Edward » ? Et que va-t-il advenir des disparus ?

S’il n’est pas à mes yeux « l’un des meilleurs thrillers de ces dernières années », comme l’a défendu l’ami Yvan avec beaucoup d’enthousiasme, le premier roman de Christophe Agnus revendique des partis pris originaux et une efficacité redoutable qui peuvent valoir le coup d’œil.

L’Armée d’Edward a les défauts de ses qualités. À commencer par un renversement des valeurs assez sympathique : ici, les terroristes sont les « gentils » et les forces de l’ordre les « méchants ». La formule n’est peut-être pas très généreuse, car elle laisse penser que le roman est totalement manichéen. Il l’est, à vrai dire, pour partie.
Christophe Agnus défend avec sincérité les convictions de ses « héros », dont les actes indéniablement répréhensibles visent uniquement à changer le monde, ou du tout moins à l’améliorer. Leurs enlèvements ciblent des personnalités pour lesquelles aucun lecteur normalement constitué ne peut éprouver la moindre empathie : Président des États-Unis repoussant les limites du trumpisme au point de faire passer son modèle pour une licorne, grands patrons voyous, starlettes téléréelles bouffies d’arrogance… Une belle brochette de salopards qu’on déteste d’emblée et en qui il n’y a pas grand-chose à sauver – bien qu’Agnus entreprenne une rééducation du Président dont la crédibilité laisse à désirer.

La crédibilité, parlons-en.
À la différence des vrais meilleurs thrillers géopolitiques ou technothrillers de ces dernières années (Je suis Pilgrim de Terry Hayes, les romans de DOA ou de Don Winslow, J’irai tuer pour vous de Henri Loevenbruck), L’Armée d’Edward fuit les canons de l’hyperréalisme. Agnus donne tout pour le suspense, et il balance du rythme comme une vraie mécanique, comme une pile électrique.
Le néo-romancier lorgne clairement du côté de 24 heures chrono, référence abondamment citée par les chroniqueurs, impossible de faire autrement. Les chapitres courts s’enchaînent, jour par jour, heure par heure, parfois minute par minute, sautant d’un personnage à un autre, d’un coin du globe à un autre, saucissonnant l’intrigue pour mieux la dynamiser en permanence et ne jamais relâcher la tension. C’est efficace, ça fait défiler les pages, tout en accordant un peu de place et de temps à certains personnages mieux dessinés que d’autres.
Côté style, en revanche, on repassera, ne venez pas pour ça, vous seriez déçu. Ce n’est ni mal ni bien écrit, tout repose sur la construction et le tempo, ce qui induit d’aller à l’essentiel et d’être avant tout visuel.

Il y a du fond tout de même, une volonté de défendre des idées, et d’aborder des sujets d’actualité qui ne sont pas dans l’air du temps par hasard. Écologie, dépendance aux nouvelles technologies, dérives des politiques et des puissants : autant de questionnements qui taraudent la plupart des démocraties modernes, irritent leurs populations, et que l’on aimerait bien voir résolus comme dans le livre, façon Robin des Bois shooté au Jack Bauer.
Car c’est ainsi que se démarque L’Armée d’Edward : en propos libérateur, en soupape de sécurité pour le lecteur épuisé par tant d’inégalités et d’injustices, et qui pourra trouver dans cette fiction un soulagement, un dérivatif improbable mais dont le naïf optimisme donne envie d’y croire, ne serait-ce qu’un peu.
Et c’est déjà pas mal.


L’Armée d’Edward, de Christophe Agnus
Éditions Robert Laffont, 2022
ISBN 9782221259085
514 p.
20 €


Complément d’enquête #1 : Eric Vuillard

Nouvelle rubrique aujourd’hui sur le blog, dans le même esprit que les rapports d’enquête : l’idée du complément d’enquête est d’ajouter, à un article récent sur un auteur, quelques chroniques rapides sur les livres précédents de l’écrivain en question.
Et on commence donc avec Eric Vuillard, qui n’avait eu droit qu’à un seul article avant celui d’hier. Un scandale, qu’il convient de réparer au plus vite.
Tous les livres évoqués ci-dessous sont disponibles aux éditions Actes Sud, dans la collection de poche Babel, à l’exception de
La Guerre des pauvres, pas encore sorti dans ce format. Les dates entre parenthèses sont celles de la première parution en grand format du texte.


Congo (2012)

ISBN 978-2-330-03419-1
112 p.
6,70 €

« Le Congo, ça n’existe pas ». Il faut donc l’inventer : lui donner des frontières. Conduite par Bismarck, la conférence de Berlin en 1884, raout diplomatique international où les grandes puissances décident de l’avenir de l’Afrique tout entière, va sceller le sort de ce pays en donnant naissance à la colonie belge du Congo. Viennent alors le défrichage, les premières infrastructures, les massacres… On assiste aux manoeuvres de Léopold II, puis aux mésaventures de Charles Lemaire l’éclaireur, de Léon Fievez le tortionnaire, des frères Goffinet les négociateurs, etc.
À la fois roman historique et réflexion politique sur le libre-échange, déjà en germe à cette époque, Congo met en scène les balbutiements de l’époque coloniale pour dénoncer les travers de notre modernité.

Mon premier Vuillard. Pas sûr de l’avoir compris du premier coup, déconcerté que j’étais par la forme très particulière du texte, ni roman ni essai historique, quelque part entre les deux, dans un sillon que l’écrivain creuse depuis avec force et régularité.
Mais ce que j’ai retenu, puis retrouvé lors d’une seconde lecture quelques années plus tard, c’est la puissance d’indignation du style d’Eric Vuillard. Son art fatal de l’ironie dénonciatrice, aussi, qui cisaille avec violence les profiteurs, les abuseurs, les tortionnaires de l’Histoire. Et il y a de quoi faire avec cette sordide épopée de la colonisation africaine, en particulier au Congo sous l’épouvantable férule du roi Léopold II.
Un récit révoltant, d’une violence parfois insoutenable, dont le principal défaut est sans doute d’être trop court, et donc de survoler un peu trop un sujet pourtant complexe, qui aurait mérité quelques pages d’analyse en plus. Mais, après un Conquistadors trop gros et trop délayé, Vuillard affinait encore sa méthode, et Congo souffre un peu d’avoir servi de matrice aux textes suivants. Très intéressant tout de même.


La Bataille d’Occident (2012)

ISBN 978-2-330-03064-3
192 p.
8 €

« La Bataille d’Occident est l’un des noms de nos exploits imaginaires. C’est un récit de la Grande Guerre, celle de 14-18, où nos différentes traditions de « maîtres du monde » manifestèrent ouvertement leur grande querelle. Il en résulta un charnier sans précédent, la chute de plusieurs empires, une révolution. Et tout cela fut déclenché par quelques coups de révolvers ! »
Eric Vuillard revisite à sa manière historique, politique et polémique le premier conflit mondial.

Sans doute le texte d’Eric Vuillard qui m’a le moins marqué à ce jour, malgré deux lectures.
L’écrivain y a pourtant l’ambition de saisir les éléments déclencheurs de la Première Guerre mondiale, les étapes qui ont inéluctablement mené l’Europe puis le reste du monde à son premier conflit globalisé. Il est déjà fidèle à son projet de sortir des sentiers battus du récit historique classique, en croquant les portraits des protagonistes, en insistant sur leur ridicule, leurs obsessions délétères, leurs petites mesquineries si humaines qui ne figurent pas dans les manuels mais donnent ici un relief différent aux événements.
Comme Congo, paru simultanément, le livre manque sans doute de maîtrise dans son ensemble, mais mérite le coup d’œil par certains éclats de style jubilatoires.
(Bref, il faudrait que je le relise.)


Tristesse de la terre (2014)

ISBN 978-2-330-06558-4
176 p.
6,80 €

“Le spectacle est l’origine du monde.” Créé en 1883, le «Wild West Show» de Buffalo Bill proposait d’assister en direct aux derniers instants de la conquête de l’Ouest : au milieu de cavaliers, de fusillades et d’attaques de diligence, des Indiens rescapés des massacres y jouaient le récit de leurs propres malheurs. L’illusion était parfaite.
Par la force de la répétition et le charme de la féerie, le «Wild West Show» imposa alors au monde sa version falsifiée de l’Histoire américaine.

Un exemple du génie de Vuillard à l’œuvre dans ce texte : deux chapitres qui se répondent, à quelques pages d’intervalle. Le premier, intitulé « La bataille de Wounded Knee », relate la bataille en question telle qu’elle fut représentée durant le Wild West Show, et telle que la postérité américaine souhaite la conserver en mémoire – un affrontement épique, digne et grandiose, entre les colons et les Indiens, durant lesquels ces derniers, bien que défaits, obtinrent le respect de leurs adversaires par leur bravoure et leur héroïsme.
Le second, ensuite, rectifie le tir : la bataille devient « Le massacre de Wounded Knee ». Et relate comment, en fait d’affrontement épique, l’attaque se résuma à un traquenard minable, où les Indiens pris au piège furent massacrés sans autre forme de procès.

Réflexion éblouissante sur la naissance de la société du spectacle aux États-Unis, mais aussi sur les racines des mythes, la manière effroyable dont les colons évincèrent les Indiens de leurs terres et de leurs vies, Tristesse de la terre est un récit à la fois érudit, passionnant, clairvoyant, poignant, révoltant et poétique. L’un des plus beaux textes de Vuillard à mon avis.


14 juillet (2016)

ISBN 978-2-330-09611-3
208 p.
7,80 €

Mon préféré d’Eric Vuillard. Déjà chroniqué sur Cannibales Lecteurs, à lire ici : https://cannibaleslecteurs.com/2016/08/18/coup-de-coeur-14-juillet-deric-vuillard/


L’Ordre du jour (2017)

ISBN 978-2-330-15304-5
160 p.
6,80 €

20 février 1933 : une fin d’après-midi à Berlin, dans les confortables salons du Palais du président du Reichstag. Une réunion secrète entre les plus grands industriels allemands et les hauts dignitaires nazis doit sceller le financement de la prochaine campagne électorale. Il y a là “le nirvana de l’industrie et de la finance” : Krupp, Opel, Siemens, Telefunken… De cette scène inaugurale procède un consentement irréversible qui aboutira au pire.
Au fil d’un récit intense et sidérant, l’écriture d’Éric Vuillard rend à l’engrenage des faits leur dérisoire et pathétique charge émotionnelle, la fragilité de l’instant. Et derrière les images triomphales de la Wehrmacht se découvrent, aux origines, de vulgaires marchandages, de tristes combinaisons d’intérêt.

En règle générale, les parutions d’Eric Vuillard sont espacées de deux ans. Ce texte fait exception, qui paraît neuf mois après le précédent – ce que les fans du monsieur ont eu tout lieu de se réjouir, on ne lit jamais assez Vuillard.
Grand bien lui a pris, du reste, ainsi qu’à son éditeur, puisque L’Ordre du jour lui a valu le prix Goncourt, consécration à la fois réjouissante – il fallait tout de même oser l’attribuer à ce genre de livre inclassable – et méritée au regard de l’œuvre de l’écrivain, et de son obstination à mener sa barque à sa façon, sans jamais perdre son cap de vue.

Dans ce texte, Eric Vuillard s’emploie à désacraliser. Les plus grands industriels allemands, pour commencer, dont la plupart connaissent toujours une activité florissante aujourd’hui, et que l’on découvre ici mettant la main à la poche par pur opportunisme politique pour soutenir Hitler dans son accession à la chancellerie allemande, et donc au pouvoir – et donc à la route menant à la folie et à la destruction massive.
Désacralisation d’un événement ensuite, en relatant les véritables conditions dans lesquelles s’est déroulé l’Anschluss, la « conquête » de l’Autriche par l’Allemagne en 1938 – une invasion éclair dont chaque scène était écrite à l’avance, ce qui n’a pas empêché la machine de se gripper à l’occasion.
Grâce à sa redoutable ironie, Vuillard s’amuse à faire crouler le ridicule sur les acteurs d’une pantomime qui, si elle n’avait pas eu d’aussi terribles conséquences, serait purement risible.

Un livre assez complexe, mais dont la pertinence fait évidemment un bien fou au lecteur avide de voir son intelligence flattée.


La Guerre des pauvres (2019)

ISBN 978-2-330-10366-8
68 p.
8,50 €

1524, les pauvres se soulèvent dans le sud de l’Allemagne. L’insurrection s’étend, gagne rapidement la Suisse et l’Alsace. Une silhouette se détache du chaos, celle d’un théologien, un jeune homme, en lutte aux côtés des insurgés. Il s’appelle Thomas Müntzer. Sa vie terrible est romanesque. Cela veut dire qu’elle méritait d’être vécue ; elle mérite donc d’être racontée.
Les exaspérés sont ainsi, ils jaillissent un beau jour de la tête des peuples comme les fantômes sortent des murs.

Tout petit texte, certes (68 pages seulement), mais quel texte ! D’autant plus qu’il n’évoque pas seulement la figure de Thomas Müntzer, mais aussi celles d’un certain nombre de personnages similaires, notamment en Angleterre, qui ont tous, et sans se concerter (sans même se connaître d’ailleurs), décidé de mener des mouvements de révolte plus ou moins violents, toujours animés d’une véritable pensée en action, en réaction à la terrible oppression dont souffraient alors les peuples, écrasés de taxes et à la merci de seigneurs iniques.
C’est incroyablement fort, stimulant, et les liens qui se tissent sans jamais être énoncés avec certaines situations de notre époque font froid dans le dos. Encore un livre absolument essentiel, une spécialité d’Eric Vuillard en somme.


Rapport d’enquête #2 : King, Meyer

Après
Stephen King

Éditions Albin Michel, 2021
ISBN 9782226459763
329 p.
20,90 €

Traduit de l’anglais (États-Unis) par
Marina Boraso


Jamie n’est pas un enfant comme les autres : il a le pouvoir de parler avec les morts. Mais si ce don extraordinaire n’a pas de prix, il peut lui coûter cher.
C’est ce que Jamie va découvrir lorsqu’une inspectrice de la police de New York lui demande son aide pour traquer un tueur qui menace de frapper… depuis sa tombe.

Si ce nouveau roman de Stephen King était un célèbre soda d’outre-Atlantique, ce ne serait certes pas du Zéro, mais du Light. Avec son idée de départ ouvertement pompée sur Sixième Sens de M. Night Shyamalan – un jeune garçon voit des gens qui sont morts -, Bruce Willis et le twist de folie en moins, le septuagénaire n’invente rien de neuf, mais il déroule avec facilité et efficacité une histoire bien dans son style.

Son jeune héros, narrateur de l’intrigue, est très attachant, tout comme sa mère qui l’élève seule. C’est une voix d’enfant comme King sait si bien les camper, avec empathie et tendresse, sans mièvrerie. En face, les méchants sont moches, le suspense tient la route sans excès de vitesse, il y a quelques scènes sanglantes mais pas trop – en dépit de l’insistance, d’ailleurs suspecte au bout d’un moment, avec laquelle notre Jamie affirme qu’il s’agit d’une « histoire d’épouvante »…

Clairement un King mineur – mais comme le disait l’ami Yvan Fauth dans un échange que nous avions récemment, ce qui est mineur chez Master Stephen reste bien souvent au-dessus du lot, et c’est finalement notre seule exigence vis-à-vis de son génie si souvent démontré qui nous rend parfois sévère avec lui.

Bref, un bon moment de lecture, ni plus ni moins, et c’est déjà bien.

La Femme au manteau bleu
Deon Meyer

Éditions Gallimard, coll. Série Noire, 2021
ISBN 9782072857805
192 p.
14 €

Traduit de l’afrikaans par Georges Lory


Le corps, soigneusement lavé à l’eau de Javel, d’une Américaine experte en peinture de l’âge d’or hollandais a été abandonné sur un muret au panorama du col de Sir Lowry, à soixante kilomètres du Cap.
Benny Griessel et Vaughn Cupido, tandem choc de la brigade criminelle des Hawks, se demandent ce qu’elle était venue faire en Afrique du Sud. Personne, dans son entourage, ne semble au courant. Mais lorsqu’ils découvrent que son travail consistait à localiser des tableaux disparus, et qu’elle avait contacté un professeur d’histoire retraité ainsi qu’un détective privé, des pistes inattendues s’ouvrent à eux…

On ne va pas se mentir ni se voiler la face : pour ce nouveau roman, Deon Meyer assure le service minimum, à tous les étages.

Minimum de personnages, pour un minimum de pistes et d’hypothèses qui débouchent logiquement sur une résolution minimaliste. Doublé d’un minimum de travail sur les personnages, à commencer par les principaux, et en particulier Benny Griessel qu’on a connu plus râpeux, plus fracturé (et donc plus intéressant) lorsque l’alcool faisait de lui sa chose et contribuait à l’égarer dans des enquêtes autrement plus complexes.
Minimum de recherche sur le sujet choisi, également. Si vous cherchez un bon polar sur le monde de l’art, il y a plein d’autres qui vous captiveront davantage que celui-ci, à peine digne de figurer en annexe d’une bibliographie sur le sujet.
Minimum de psychologie, encore – on a droit à un alignement de platitudes analytiques qu’on jugerait indignes chez n’importe quel débutant.
Minimum de style, enfin : narration expéditive, au présent et sans aucun relief, accélérée à grands coups de dialogues charclés à la machette.

Pas de quoi me convaincre de faire plus à mon tour que le strict minimum dans cette chronique.
Hormis vous conseiller, si vous êtes un inconditionnel de Deon Meyer, d’attendre la sortie poche d’ici un an ou deux, histoire de ne pas perdre 14€ pour une lecture, certes potable, mais qui n’en vaut pas autant. Et si vous ne le connaissez pas, ruez-vous toutes affaires cessantes sur L’Année du Lion. Là, vous ne le regretterez pas.


COUP DE CŒUR : Sidérations, de Richard Powers

Éditions Actes Sud, 2021

ISBN 9782330153182

397 p.

23 €

Bewilderment
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Serge Chauvin


Depuis la mort de sa femme, Theo Byrne, astrobiologiste de profession, élève seul Robin, leur enfant de neuf ans. Attachant et sensible, le jeune garçon se passionne pour les animaux qu’il peut dessiner des heures durant. Mais il est aussi sujet à des crises de rage qui laissent son père démuni. Pour l’apaiser, ce dernier l’emmène camper dans la nature ou visiter le cosmos. Chaque soir, père et fils explorent ensemble une exoplanète et tentent de percer le mystère de l’origine de la vie.
Le retour à la “réalité” est souvent brutal. Quand Robin est exclu de l’école à la suite d’une nouvelle crise, son père est mis en demeure de le faire soigner.
Au mal-être et à la singularité de l’enfant, les médecins ne répondent que par la médication. Refusant cette option, Theo se tourne vers un neurologue conduisant une thérapie expérimentale digne d’un roman de science-fiction. Par le biais de l’intelligence artificielle, Robin va s’entraîner à développer son empathie et à contrôler ses émotions…


Cela fait un mois environ que Sidérations a fait son apparition sur les tables des librairies, un mois donc que, sur le terrain, je profite de toute opportunité pour en dire le plus grand bien à tous les clients qui veulent m’écouter. Pour autant, je peine toujours à trouver ici les mots justes pour dire à quel point ce roman m’a enchanté, impressionné, ébloui, et bouleversé. Plus facile à l’oral qu’à l’écrit, surtout quand c’est le cœur qui parle avant tout – même si la tête a elle aussi été flattée.

Car Sidérations est un roman de Richard Powers. En tant que tel, c’est donc un livre profondément intelligent. Nourri ici d’éclairages scientifiques, astronomiques, biologiques ou neurologiques de haute volée, que l’écrivain américain rend abordables sans pour autant les édulcorer ou les vulgariser. Les voyages à travers l’univers, dans les forêts ou parmi la faune que le récit proposent sont autant nourris de recherches poussées qu’enrichissants pour le lecteur.
Sans parler des nombreuses autres réflexions qui émaillent le texte, notamment dans la sphère politique – le roman développant à l’arrière-plan une sorte de vision halloweenesque d’États-Unis qui seraient dirigés par un simili-Trump assumant jusqu’au bout, au mépris des lois et des principes démocratiques les plus élémentaires, ses tendances autoritaires et ses dérives liberticides.

Le désordre, c’est ce qui crée l’intelligence ?
Je dis oui. La crise, le changement, le chaos.
Sa voix se fit triste et visionnaire. Alors on ne trouvera personne de plus doué que nous.

Sidérations donne donc à penser, à réfléchir. Mais ce n’est pas là sa principale ligne de force. La grande beauté de ce roman, c’est la force indissoluble qui lie Theo et Robin, le père et le fils. Et la manière dont le romancier met l’expression de cet attachement au service de son histoire, et réciproquement, dans une valse étroite qui enchante et bouleverse. Et la manière, encore, dont il sublime en creux l’âge d’enfance, si merveilleusement incarné ici par Robin.

Elles ont beaucoup en commun, l’astronomie et l’enfance. Toutes deux sont des odyssées à travers l’immensité. Toutes deux en quête de faits hors de portée. Toutes deux théorisent sauvagement et laissent les possibles se multiplier sans limites. Toutes deux sont rappelées à la modestie d’un mois à l’autre. Toutes deux fonctionnent sur l’ignorance. Toutes deux butent sur l’énigme du temps. Toutes deux repartent sans cesse de zéro.

Cet amour inégalable, Richard Powers trouve sans cesse les mots qu’il faut pour le mettre en lumière, pour le magnifier, faisant preuve ici d’une sensibilité qu’on ne lui connaissait pas forcément, et qui fait battre fort le cœur – de plus en plus fort au fur et à mesure que le roman avance, que les sentiments s’amplifient, et que s’y ajoute le fantôme bienveillant d’Aly, épouse et mère, indissociable du duo à qui elle donne des raisons d’y croire par le seul souvenir de son amour pour eux.

Qu’est-ce que le chagrin ? C’est le monde dépouillé de l’objet qu’on admire.

Vous savez à quel moment je me suis rendu compte que Sidérations allait me marquer pour longtemps ? C’est quand je me suis rendu compte que les personnages continuaient à me poursuivre et à vivre à mes côtés, alors même que j’avais dû refermer le livre pour rejoindre la vie réelle.
Pour moi, ce genre de détail (qui n’en est pas un) est le signe que le roman dépasse la sphère artistique pour entrer dans celle de l’intime, touchant à des sentiments si profonds et si personnels qu’ils transforment tout à coup la littérature en quelque chose de supérieur, d’intangible – quelque chose de magique.

Voici donc pour mon plus gros coup de cœur de cette rentrée littéraire 2021 – et comme souvent quand un livre m’emporte aussi fort et aussi loin, je préfère vous quitter sur les mots de l’auteur plutôt que sur les miens, si éloignés de la puissante reconnaissance que je voue à ce miracle si fabuleusement renouvelé de la littérature.

La Terre abritait deux sortes de gens : ceux qui étaient capables de faire les calculs et de croire la science, et ceux qui préféraient leurs propres vérités. Mais dans le quotidien de nos cœurs, quelle que soit notre éducation, nous vivions tous comme si demain devait être le clone d’aujourd’hui.
Dis-moi ce que tu crois, Papa. Parce que c’est ça que je devrais apprendre. (…)
Je m’étais trompé d’école. Il avait plus appris en un été, par lui-même, qu’en une année passée en classe. Il avait découvert, par lui-même, ce que l’éducation officielle s’efforçait de nier : la vie attendait quelque chose de nous. Et le temps était compté.


À première vue : la rentrée Stock 2021


Intérêt global :


Pas toujours facile pour moi de distinguer le bon grain de l’ivraie dans les programmes de rentrée des éditions Stock (et c’est valable pour le reste de l’année, du reste). De temps en temps, un auteur, un propos, une approche me séduisent. Mais la plupart du temps, je trouve leurs propositions très éloignées de mes goûts et de ma conception de la littérature – et je le dis fort poliment.
2021 n’échappe pas à cette règle personnelle, ne me laissant m’accrocher qu’à deux espoirs (dont un très fort) au milieu d’un océan de désintérêt, voire d’agacement majeur. Vous me direz, deux sur onze, c’est déjà ça.
Mais onze titres, quoi…


La Félicité du loup, de Paolo Cognetti
(traduit de l’italien par Anita Rochedy)

Voici mon plus bel espoir du programme, hérité des merveilleuses sensations éprouvées à la lecture des Huit montagnes en 2017. Si les livres suivants de Cognetti, plus proches du récit de voyage, m’ont plu, je n’y ai pas retrouvé la force et la pureté cueillies dans ce roman extraordinaire.
L’attente est donc forte pour La Félicité du loup, mêlée d’un peu de prudence tout de même car, à première vue, ce nouveau texte paraît une sorte de cousin du précédent, déclinant sous forme d’histoire d’amour ce que Huit montagnes offrait à la littérature d’amitié.
On y assiste à la rencontre entre Fausto, écrivain de quarante ans, et Silvia, artiste-peintre de vingt-sept ans, dans la station de ski de Fontana Fredda (à nouveau au cœur du Val d’Aoste), où ils travaillent tous deux dans le même restaurant. La saison d’hiver les voit se rapprocher et céder l’un à l’autre, sans promesse d’avenir.
Le printemps les sépare, elle monte vers les hauteurs tandis que lui retourne en ville pour gérer son quotidien morose, dont son divorce. Mais l’appel des montagnes et la force d’attraction de Silvia le ramènent très vite en direction des montagnes…

Les vies de Jacob, de Christophe Boltanski

Un projet mêlant littérature et vraie vie, comme je les aime quand ils sont bien faits, évidemment. Christophe Boltanski s’est déjà brillamment illustré dans ce registre avec son premier roman, La Cache, inspiré de sa famille.
Cette fois, il part en quête d’un parfait inconnu. Un homme dont Boltanski découvre, en chinant aux puces, un album contenant 369 photomatons pris entre 1973 et 1974. Au dos des clichés, présentant l’homme sous différentes facettes et avec différents visages, des adresses du monde entier ajoutent encore au mystère.
Le romancier se lance alors dans une vaste quête aux quatre coins du globe pour reconstituer l’histoire et le parcours du fameux Jacob B’rebi.

Artifices, de Claire Berest

Depuis sa suspension, Abel Bac, un policier parisien, vit reclus. Des événements étranges survenus dans des musées, semblant tous le concerner, l’obligent à rompre son isolement.
Aidé de sa voisine Elsa et de sa collègue Camille Pierrat, il mène une enquête qui le conduit à s’intéresser à l’artiste internationale Mila.
Après deux romans inspirés de personnages réels (Gabriële, co-écrit avec sa sœur Anne sur son arrière-grand-mère, femme de Francis Picabia, et Rien n’est noir, Grand Prix des Lectrices de Elle consacré à Frida Kahlo et Diego Rivera), Claire Berest renoue avec le roman purement fictionnel, en fonçant droit dans le mystérieux, tout en tournant encore autour du monde de l’art.


Saint-Phalle : Monter en enfance, de Gwenaëlle Aubry
Restons du côté des artistes, avec ce récit littéraire traçant le portrait de Niki de Saint-Phalle, depuis son enfance saccagée (violée par son père à onze ans, maltraitée par sa mère) jusqu’à son accomplissement d’artiste, nourri de rage et de volonté de revanche.

Son fils, de Justine Lévy
De l’art toujours, par la bande, puisque Justine Lévy imagine le journal intime de la mère d’Antonin Artaud. Une manière d’aborder de biais le parcours de cet artiste hors normes, écrivain, poète, acteur, dessinateur, illuminé et rongé par la folie.

Le Candidat idéal, d’Ondine Millot
Le jeudi 29 octobre 2015, officiant alors à Libération, Ondine Millot se trouve au tribunal de Melun lorsque l’avocat Joseph Scipilliti tente d’assassiner le bâtonnier Henrique Vannier, le blessant gravement de deux balles avant de retourner l’arme contre lui et de se donner la mort. Plutôt que de réagir à chaud, la journaliste prend le temps de mener une longue enquête pour comprendre le cheminement ayant conduit à ce fait divers tragique.

Bellissima, de Simonetta Greggio
La romancière poursuit son « autobiographie de l’Italie », mettant en parallèle l’histoire de sa famille et celle de son pays, dans la continuité de son travail entamé avec Dolce Vita 1959-1979 et Les Nouveaux Monstres 1978-2014.

S’adapter, de Clara Dupont-Monod
Dans les Cévennes, l’équilibre d’une famille est bouleversé par la naissance d’un enfant handicapé. Si l’aîné de la fratrie s’attache profondément à ce frère différent et fragile, la cadette se révolte et le rejette.

Le Garçon de mon père, d’Emmanuelle Lambert
L’auteure raconte son père, mort d’un cancer en septembre 2019. Selon l’éditeur, c’est évidemment « un livre de vie », parce que sinon ça ferait peur et ça serait sinistre. Ah oui, la question du livre serait aussi : Papa aurait-il préféré avoir un garçon plutôt qu’une fille ? D’où le titre.
Je vous laisse vous dépatouiller avec ça, j’ai pour ma part mieux à faire.

La Maison des solitudes, de Constance Rivière
Dans le même genre, voici l’histoire d’une jeune femme empêchée d’aller retrouver sa grand-mère mourante à l’hôpital. L’occasion d’opposer à cette douleur la mémoire des moments heureux dans la Maison, le repaire du bonheur familial. Sauf que Maman ne partage pas cette vision idyllique des choses, et refuse de retourner dans la dite Maison.
Voilà qui promet de chouettes réunions de famille à Noël.

Les routiers sont sympas : essais 2000-2020, de Rachel Kushner
(traduit de l’anglais (États-Unis) par Emmanuelle et Philippe Aronson)

Un recueil de 19 textes relevant de plusieurs genres tels que le journalisme, les mémoires ainsi que la critique littéraire et artistique. L’auteure évoque notamment un camp de réfugiés palestiniens et une course de moto illégale dans la péninsule de Baja en 1970, alors que d’importantes grèves ont lieu dans les usines Fiat.


BILAN


Lecture certaine :
La Félicité du loup, de Paolo Cognetti

Lecture probable :
Les vies de Jacob, de Christophe Boltanski


À première vue : la rentrée Sabine Wespieser 2021


Intérêt global :


La vie est un combat perpétuel dont on n’est jamais certain de sortir vainqueur. Tel pourrait être le résumé, un peu rapide certes, de la rentrée littéraire 2021 des éditions Sabine Wespieser. Des violences dont sont encore et toujours victimes les Noirs aux États-Unis à celles qui menacent d’embraser Belfast durant l’été 2014, en passant par la difficulté d’être femme, les trois romans du programme scrutent le monde avec sérieux et placent haut la barre de l’exigence.


Milwaukee Blues, de Louis-Philippe Dalembert

La mort traumatisante de George Floyd n’en finit pas, et c’est compréhensible, de provoquer stupeur, questionnements et profondes remises en question.
Elle inspire à Louis-Philippe Dalembert ce nouveau roman, qui débute par le décès brutal d’Emmett, un jeune homme noir asphyxié sous le genou d’un policier insensible à ses appels de détresse. Mais comment raconter le cheminement qui a conduit ce garçon sans histoire à une mort aussi atroce ?
L’écrivain choisit de reconstituer le portrait d’Emmett sous forme de puzzle, en convoquant tour à tour les voix de tous ceux qui l’ont côtoyé : son institutrice, ses amis les plus proches, mais aussi son entraîneur de football, son ex-femme ou sa mère. Une manière de remettre l’humain au cœur du fait divers, pour en chasser le sensationnalisme et essayer de saisir au mieux l’humain qui continue à vibrer dans une histoire aussi dramatique.

Sages femmes, de Marie Richeux

Parcours de combattantes.
Marie, la narratrice, décide de conjurer d’étranges rêves de chevaux fous et la question obsédante que lui pose sa fille – « Elle est où, la maman ? » en remontant le fil généalogique féminin de sa famille. Elle démêle l’écheveau de son héritage familial, cherchant à en savoir plus sur ses aïeules qui, sur plusieurs générations, depuis le milieu du XIXe siècle, ont accouché de filles sans être mariées et subsisté grâce à des travaux d’aiguille.
Interrogeant ses tantes, sa mère, fouillant les archives, elle remonte le fil de sa lignée, racontant l’histoire sociale des filles-mères.

Les lanceurs de feu, de Jan Carson
(traduit de l’anglais (Irlande) par Dominique Goy-Blanquet)

Belfast, 2014. C’est l’été des Grands Feux. Bien avant les feux de joie traditionnellement élevés à l’occasion de la grande parade orangiste du 12 juillet, de gigantesques foyers illuminent la ville cette année-là, malgré l’interdiction formelle des autorités.
Dans ce climat de forte tension où la fureur n’est jamais loin de s’embraser, deux pères de famille que rien ne lie s’interrogent en miroir sur le risque de transmettre à leurs enfants le germe de la violence que chacun croit porter en lui à sa manière.


À première vue : la rentrée de l’Olivier 2021


Intérêt global :


Je ne vous cache pas que j’ai pour les éditions de l’Olivier une affection durable, doublée bien évidemment d’une estime profonde pour leur catalogue riche et varié, aussi bien en littérature française qu’en étrangère.
2021 est une année particulière pour la maison fondée par Olivier Cohen, puisqu’elle fête cette année ses trente ans d’existence. Trente ans durant lesquelles elle aura publié Jean-Paul Dubois (Fémina 2004, Goncourt 2019), Richard Ford, Jonathan Safran Foer, Florence Aubenas, Cormac McCarthy, Olivier Adam, Jonathan Franzen, Véronique Ovaldé, Florence Seyvos, Valérie Zenatti, Cormac McCarthy, Jay McInerney… et tant d’autres qu’il serait fastidieux de les citer tous.
Parce qu’elle n’est pas du genre à se reposer sur ses lauriers, l’équipe réunie autour d’Olivier Cohen et Nathalie Zberro propose en cette rentrée une belle affiche mêlant deux textes américains servis par des traductrices exceptionnelles, des grands noms de la maison et des nouvelles plumes prometteuses.

L’un des programmes les plus séduisants de cette rentrée 2021, tout simplement.


Blizzard, de Marie Vingtras (en cours de lecture)

Honneur aux débutantes : Marie Vingtras propose un premier roman savamment élaboré, construit sur un crescendo concentrique d’une rigueur inexorable, et dont l’inspiration américaine est si franche et sincère qu’on en oublie souvent que ce livre est l’œuvre d’une auteure française.
Le blizzard du titre tombe sur un bled paumé de l’Alaska. Quelques maisons, des caractères bien trempés (pour ne pas dire épais au sujet de certains d’entre eux). Et une jeune femme, sortie de la tempête avec un enfant, qu’elle perd après lui avoir lâché la main quelques instants.
Tandis qu’elle affronte seule les éléments déchaînés, trois hommes se mêlent à leur manière aux recherches. L’espoir de retrouver le garçon sain et sauf télescope alors la vérité profonde des uns et des autres…

Memorial Drive, de Natasha Trethewey
(traduit de l’anglais (États-Unis) par Céline Leroy)

Je connais un peu la traductrice Céline Leroy, mais ce n’est pas pour cela que je tiens à vous signaler un détail capital : quand son nom apparaît sur une couverture, vous pouvez être sûr(e) que le livre dont elle a assuré la traduction est tout sauf anodin, tant elle a le nez pour s’associer à des projets littéraires toujours singuliers.
Nanti de cette conviction, on peut donc aborder cette première publication en français de Natasha Trethewey avec confiance et curiosité.
Je parle de première publication, manière de souligner que, pour le coup, nous n’avons pas affaire à une débutante. Aux États-Unis, sa poésie lui a valu une renommée importante, ainsi qu’un prix Pulitzer en 2007.
Memorial Drive, le texte grâce auquel nous allons la découvrir, est un récit autobiographique, dans laquelle elle évoque l’existence tragique de sa mère, Gwendolyn, mais aussi le courage et la volonté d’indépendance qui vont servir de flambeau au propre parcours de poètesse et de femme de Natasha Trethewey.
Un texte dont on peut attendre beaucoup, sans craindre d’être déçu.

Rien à déclarer, de Richard Ford
(traduit de l’anglais (États-Unis) par Josée Kamoun)

Je vous le disais, cette rentrée étrangère de l’Olivier est marquée par la présence de traductrices remarquables. Pour nous transmettre ces nouvelles du grand Richard Ford (Indépendance, Canada, Un week-end dans le Michigan), c’est Josée Kamoun qui prête sa voix française, comme elle l’avait déjà fait pour Canada du même auteur, mais aussi pour la nouvelle traduction événement de 1984 il y a trois ans, ou pour Philip Roth, Jonathan Coe et John Irving, entre autres.
Les textes rassemblés ici ont pour point commun de mettre en scène des personnages ayant basculé dans le second versant leur existence, et qui examinent leur passé pour tenter de comprendre pourquoi leur présent se trouve fragilisé.

L’Éternel fiancé, d’Agnès Desarthe

C’est l’histoire d’une histoire d’amour qui dure toute une vie. Commencée à quatre ans, sur une promesse d’éternité comme s’en font les enfants qui s’aiment. Déçue à l’adolescence, quand elle aime toujours et que lui a oublié la promesse. Et qui se poursuit, tout au long des nombreuses étapes, moments forts, joies, déceptions, qui font une existence humaine.
Incontournable du catalogue de l’Olivier et auteure extrêmement attachante, qui navigue à l’envi entre folie douce et mélancolie, Agnès Desarthe propose un roman-puzzle dont la forme et l’ambition constituent un véritable objet de curiosité.

Une vie cachée, de Thierry Hesse

Qu’est-ce que le souvenir ? Pour Thierry Hesse, c’est d’abord une déambulation.
Du « quartier impérial » construit par Guillaume II aux forêts de la Meuse, de la guerre de 1870 à celle de 1939-45, cette enquête généalogique a pour terme une chambre dans le quartier des Loges, à Metz : celle où Franz/François aura passé une partie de sa vie, caché et pourtant bien visible.


BILAN


Quatre vraies envies de lecture sur cinq, qui dit mieux ? Pas grand-monde cette année (à part les Forges de Vulcain, mais ce n’est pas du jeu.)

Lecture en cours :
Blizzard, de Marie Vingtras

Lecture certaine :
Memorial Drive, de Natasha Trethewey

Lectures probables :
L’Éternel fiancé, d’Agnès Desarthe
Rien à déclarer, de Richard Ford


À première vue : la rentrée Lattès 2021


Intérêt global :


À première vue, ce n’est pas encore cette année que les éditions Lattès vont me faire faire des claquettes d’enthousiasme. Ce qui n’empêche sûrement pas leur programme 2021 de compter des arguments valables, dont un nouveau roman de Nina Bouraoui, auteure très suivie à chaque parution.
On saluera, en outre, la présence de quatre premiers romans (sur sept, pas mal !) – enfin, trois et demi (cf. Renaud Dély). Une prime à la jeunesse qui transparaît aussi dans le sujet de plusieurs titres de cette rentrée.


LES HABITUÉES


Satisfaction, de Nina Bouraoui
Après l’indépendance, madame Akli s’est installée à Alger par amour pour Ibrahim, son mari. Des années plus tard, dans leur maison sur les hauteurs de la ville, madame Akli passe ses journées à s’occuper de son jardin en guettant le retour de son époux de l’usine de papier qu’il dirige et de son fils, scolarisé à Hydra. Dans son carnet intime, elle confie ses doutes sur son existence.

La Femme et l’oiseau, d’Isabelle Sorrente
Une adolescente est exclue du lycée pour avoir menacé l’un de ses camarades. Sa mère décide alors de l’emmener chez son grand-oncle, en Alsace. Patiemment, la jeune fille tisse un lien singulier avec le vieil homme, ancien enrôlé de force dans l’armée allemande durant la guerre, puis emprisonné dans un camp. C’est là qu’il a développé de curieux dons : il sait communiquer avec les oiseaux et semble lire dans les pensées…

Un tesson d’éternité, de Valérie Tong Cuong
Décidément, la jeunesse a des problèmes chez Lattès cette année. Cette fois, c’est Léo, un lycéen sans histoire, qui se retrouve du jour au lendemain aux prises avec la justice. Sa mère, pharmacienne établie, propriétaire d’une belle villa surplombant la mer et à la tête d’une vie paisible et maîtrisée, voit soudain son univers se désagréger.


PREMIERS ROMANS


Quand la ville s’éteint, de Julia Pialat
Encore un jeune homme, mais décidé, celui-ci, à empoigner sa vie. C’est l’histoire de Cobra, gamin du quartier Strasbourg Saint-Denis à Paris, qui vivote entre l’épicerie de son père à qui il donne des coups de main, et le bar Chez Jeanette qui sert de quartier général à sa bande. Il a vingt ans, la musique est sa passion. Il décide de se donner un an pour percer dans le monde du rap. Tout bascule le jour où il rencontre un ancien producteur de raï qui accepte de lui prêter son studio.
Portraits croisés d’un quartier et d’un jeune homme en pleine mutation, dans un premier roman dont la réussite dépendra de l’énergie du style. À voir, pourquoi pas.

Le Grand saut, de Renaud Dély
Un livre présenté également comme un premier roman, ce qui n’est pas tout à fait exact puisque Renaud Dély avait publié un Poulpe en 2011. Du reste, l’auteur est un journaliste plutôt connu, passé entre autres par Libération, Le Nouvel Observateur et Marianne, et dont le nom a déjà orné la couverture de plus d’une dizaine d’essais en tous genres.
Pour cette première incursion en littérature « blanche », il s’intéresse à la figure de Pierre Quinon, médaillé d’or à la perche aux Jeux Olympiques de Los Angeles en 1984, qui finit par se donner la mort en se défenestrant en 2011. En parallèle, il esquisse le portrait d’un enfant, fasciné par la victoire de l’athlète, qui apprend à se construire en dépit d’une jeunesse difficile.

Cave 72, de Fann Attiki
Et encore un premier roman ! Il est l’œuvre d’un jeune auteur congolais, et la Cave 72 du titre est le nom d’un bar où aiment à se retrouver trois jeunes gens pour discuter, boire et parler littérature. Mais leur refuge doit fermer du jour au lendemain, accusé d’être l’épicentre d’un complot d’État dont ils seraient les artisans.

Les conversations, de Miranda Popkey
(traduit de l’américain par Julia Kerninon)

Et de quatre ! Le dernier premier roman du programme vient des États-Unis. Presque exclusivement composé de conversations entre femmes ou de monologues, sur des sujets allant de l’amour à l’infidélité, en passant par la désir, la maternité, l’art ou encore le féminisme, ce livre parcourt vingt ans de la vie d’une jeune fille devenue mère et avide d’expériences, qui se montre déterminée à bouleverser son existence.


BILAN


Lecture potentielle :
Quand la ville s’éteint, de Julia Pialat

Lecture hypothétique :
La Femme et l’oiseau, d’Isabelle Sorrente


À première vue : la rentrée Liana Levi 2021


Intérêt global :


Liana Levi fait partie de ces éditrices qui développent une belle relation de confiance et de fidélité avec ses auteurs. Ceux-ci la suivent et l’accompagnent durant de longues années, à l’image de Iain Levison ou Milena Agus, par exemple, et enrichissent son catalogue d’œuvres consistantes, solides et souvent éclairantes sur le monde.
Déjà tous publiés au moins une fois par Dame Liana, les deux Françaises et l’Américain qui constituent son programme de rentrée 2021 sont à l’image de cette collaboration fructueuse et d’une grande diversité.


Les étoiles les plus filantes, d’Estelle-Sarah Bulle

Son premier roman, Là où les chiens aboient par la queue, avait rencontré un franc succès en 2018. Estelle-Sarah Bulle était donc attendue, et elle a choisi de prendre une direction très différente de ses débuts largement autobiographiques en s’inspirant d’Orfeu Negro, film de Marcel Camus qui transposait le drame d’Eurydice et Orphée dans les favelas brésiliennes.
Elle imagine donc le débarquement de l’équipe de tournage dirigée par Aurèle Marquant dans une favela de Rio de Janeiro, qui entame une aventure autant humaine qu’artistique, sur fond de bossa nova, de passions débridées et d’intérêts contradictoires – car l’argent et la politique ne sont jamais très loin…

Le Mississippi dans la peau, d’Eddy L. Harris
(traduit de l’anglais (États-Unis) par Pascale-Marie Deschamps)

En présentant l’année dernière Mississippi Solo, récit d’une descente solitaire du grand fleuve en canoë, je faisais le parallèle entre le projet de ce livre et certaines œuvres du gallmeisterien Pete Fromm.
Je ne croyais pas si bien comparer puisque, à l’instar de son collègue du Montana rééditant la même expérience à vingt ans d’intervalle (surveiller la croissance d’œufs de poisson) et les relatant dans deux livres miroirs (Indian Creek et Le Nom des étoiles), Eddy L. Harris décide de refaire trente ans après le voyage qui a changé sa vie.
C’est l’occasion, bien sûr, d’une réflexion sur lui-même, sur le temps qui passe, mais aussi sur le fleuve et la nature, et sur les États-Unis, ses mutations et ses tensions raciales plus fortes que jamais.

Et ils dansaient le dimanche, de Paola Pigani

Remarquée dès son premier roman, N’entre pas dans mon âme avec tes chaussures (2013), l’auteure lyonnaise publie son quatrième en cette rentrée. Et nous ramène presque un siècle en arrière, aux côtés de Szonja, une émigrée hongroise qui arrive à Lyon et se trouve embauchée dans une usine de production de viscose. Postée plus de dix heures par jour à l’atelier, elle résiste grâce à Elsa, qui l’introduit dans un groupe d’Italiens actifs. La petite troupe fait la fête le dimanche, parle politique et participe aux manifestations, tandis que le Front populaire se renforce.


BILAN


Lecture probable :
Les étoiles les plus filantes, d’Estelle-Sarah Bulle

Lecture potentielle :
Le Mississippi dans la peau, d’Eddy L. Harris


À première vue : la rentrée Grasset 2021


Intérêt global :


Après m’être dépatouillé sans trop de peine des présentations de rentrée Flammarion et Gallimard, je m’étais détendu, ravi d’aborder les programmes à la fois plus modestes en quantité et plus excitants en curiosité des petites et moyennes maisons. Hélas, j’avais oublié Grasset. (Et Stock, qui viendra plus tard – chaque peine en son temps.)
Grasset, donc. Grasset et ses quatorze nouveautés (eurk). Pour me consoler, je pourrais vous dire que nous sommes en 2021, et qui dit année impaire, dit nouveau roman de Sorj Chalandon. C’est le cas, et si les amateurs de son œuvre s’y retrouveront sans doute, je trouve ce livre curieusement schizophrène – on en reparlera en temps voulu.
On signalera aussi le transfert – étonnant à mes yeux – de Léonor de Récondo, en provenance des éditions Sabine Wespieser dont elle éclairait le catalogue depuis quelques années, et dont le nom sur la couverture jaune de Grasset me paraît anachronique. À suivre, donc.
Pour le reste… hé bien, c’est du Grasset. Soit un programme hétérogène mais assez prometteur, avec des habitués, de possibles belles curiosités (pensée émue pour Nicolas Deleau, dont j’avais adoré par surprise, l’année dernière,
Des rêves à tenir), et pas mal de titres promis à un effacement rapide des tables de librairie comme des mémoires. Le jeu classique des gros éditeurs en rentrée littéraire, en somme.


NOUS SOMMES TOUS LES ENFANTS DE QUELQU’UN


Enfant de salaud, de Sorj Chalandon (lu)

C’est du pur Chalandon. Je dirais même : sans surprise. Puisant comme souvent dans son expérience de journaliste, le romancier choisit cette fois de prendre comme cadre historique le procès de Klaus Barbie, qu’il couvrit à Lyon en 1987 pour Libération. À cette restitution souvent poignante et douloureuse, il mêle (à nouveau) l’histoire de son père, dévoilant peu à peu le passé très complexe, presque schizophrène, de ce dernier pendant la Seconde Guerre mondiale.
Jusqu’à présent, Chalandon s’était toujours refusé à choisir un journaliste comme héros-narrateur, craignant le mélange des genres et préférant éviter les codes de l’auto-fiction. La décision était bonne, il aurait dû s’y tenir : mélange des genres il y a, et cette idée de mixer le procès Barbie (sans mise en perspective littéraire de l’événement) et la vie de son père ne fonctionne pas très bien. En tout cas, le dispositif m’a paru artificiel.
Ce qui n’empêche pas le roman d’être riche de belles pages, dures et émouvantes, dont Sorj Chalandon a le secret. Et fait regretter qu’il n’ait pas focalisé sur l’histoire de son père, tellement incroyable et fascinante qu’elle aurait mérité un livre à elle toute seule.
Pour moi, il manque à ce livre la mise à distance qui avait donné toute leur force au Quatrième mur, à Mon traître et au Retour à Killybegs. Mais les amateurs de la plume cœur battant de Chalandon s’y retrouveront sans aucun doute.

Mise à feu, de Clara Ysé (en cours)

Nine, six ans, et Gaspard, huit ans, vivent avec leur mère, l’Amazone, sous l’œil de leur pie Nouchka. Mais un incendie ravage leur maison, et les deux enfants se retrouvent confiés à leur oncle, l’inquiétant Lord, tandis que leur mère prend le large vers le sud. Tous les mois, elle leur écrit la promesse de se retrouver bientôt dans un nouveau refuge d’amour. Devenus adolescents, Nine et Gaspard décident de prendre leur destin en main…
Je crois beaucoup à l’instinct. Le mien me pressait de me pencher sur ce livre qui m’intriguait autant que m’avait attiré le merveilleux Pense aux pierres sous tes pas d’Antoine Wauters (Verdier, 2018). Bien entendu, de ce que j’ai lu de Mise à feu, les deux textes n’ont rien à voir, et ce premier roman est loin d’être aussi puissant, engagé et irradiant que Pense aux pierres. Néanmoins, il s’en dégage une atmosphère singulière, tressée par une écriture soignée, qui m’incite à pousser plus loin ma curiosité pour découvrir ce que Clara Ysé cherche à dire au final.
Là aussi, on en reparle à la rentrée.

Revenir à toi, de Léonor de Récondo (en cours)

Magdalena, une comédienne réputée qui se prépare à monter sur scène à Avignon pour jouer l’Antigone de Sophocle, apprend qu’on vient enfin de retrouver sa mère, disparue depuis trente ans. Toutes affaires cessantes, elle prend le premier train vers le sud-ouest, où se cache Apollonia, prête à mettre à nu sa vie toute entière dans ces retrouvailles si attendues.
Léonor de Récondo a donc quitté son éditrice historique, Sabine Wespieser. « Fin de route artistique en commun », d’après les deux protagonistes. Ce sont des choses qui arrivent.
À la lecture des premières pages (je ne suis guère avancé, ce n’est donc qu’une première impression), je crois comprendre pourquoi. Je ne reconnais pas le style de la romancière, sa manière poétique et musicale d’empoigner son histoire dès les premières lignes pour dérouler sa partition avec une évidence lumineuse. Cela viendra peut-être au fil des pages. Je croise les doigts pour que ce soit le cas. Avis complet à suivre à la rentrée.

La Carte postale, d’Anne Berest

En 2003, l’écrivaine reçoit une carte postale anonyme sur laquelle sont notés les prénoms des grands-parents de sa mère, de sa tante et de son oncle, morts à Auschwitz en 1942. Elle enquête pour découvrir l’auteur de cette missive et plonge dans l’histoire de sa famille maternelle, les Rabinovitch, et de sa grand-mère Myriam qui a échappé à la déportation.

La France goy, de Christophe Donner

Henri Gosset, le grand-père de l’écrivain, arrive à Paris en 1892. Il rencontre Léon Daudet qui l’initie à l’antisémitisme et lui présente de professeur Bérillon, célèbre hypnotiseur. Henri devient professeur dans son École de psychologie. Il tombe amoureux de Marcelle Bernard, institutrice anarchiste.
Une saga familiale aux sources de l’antisémitisme en France et de la montée des nationalismes.


LE C(H)OEUR DES FEMMES


S’il n’en reste qu’une, de Patrice Franceschi

Une journaliste occidentale enquête sur deux membres d’un bataillon de femmes kurdes combattant Daech. Impossible, cependant, de comprendre et restituer leur dévouement inflexible à la cause, la pureté de leur engagement et la grandeur tragique de leur destin, sans se perdre à son tour. Dépassant son statut de journaliste, la narratrice se lance à corps perdu dans un voyage initiatique jusqu’au bout des plus grands idéaux, dans le chaos des guerres humaines.
Nouveau roman de l’écrivain voyageur doté d’une plume inspirée et envoûtante, et d’une finesse souvent confondante dans la compréhension de l’esprit humain.

Le Rire des déesses, d’Ananda Devi

Ce n’est pas parce que vous ne valez rien aux yeux des autres que vous n’êtes rien.
Veena est une prostituée d’une ville pauvre du nord de l’Inde. Elle a une fille de dix ans, Chinti, que toutes les femmes du quartier ont prise sous son aile – en particulier Sadhana, qui est une hijra, une femme née dans un corps d’homme.
Un swami (un homme de Dieu) tombe amoureux de la petite Chinti. Persuadé qu’elle est une réincarnation de la déesse Kali et qu’elle sera capable de le rendre lui-même divin, il la kidnappe et l’emmène en pèlerinage. Sans se douter que Veena et Sadhana, la prostituée et la hijra, les plus méprisées des créatures humaines, se lancent à sa poursuite pour le tuer et sauver Chinti…


Loin, à l’ouest, de Delphine Coulin
Le destin de quatre femmes d’une même famille sur plus d’un siècle : Georges qui porte un nom d’homme, Lucie, sa belle-fille détestée puis aimée, sa petite-fille Octavie, à la beauté étrange, et son arrière petite-fille Solange qui enquête sur son aïeule. Leurs histoires révèlent le poids qui pèse sur les femmes et comment la puissance de l’imagination peut être salvatrice.

Rien que le soleil, de Lou Kanche
Une enseignante mutée à Garges-lès-Gonesse traîne sa jeunesse sans relief. Jusqu’au jour où elle remarque l’un de ses élèves de première, et que ses s’embrasent. Affolée par l’interdit, elle finit par prendre la fuite, échoue à Marseille où elle retrouve un ami d’enfance qui lui fait découvrir les secrets d’un monde de violence dont elle ignorait tout. Jusqu’à ce que, sous le soleil brûlant de l’été, s’ouvre la perspective d’aller encore plus loin, de l’autre côté de la Méditerranée, vers la promesse d’Alger…
Comme je crains beaucoup le soleil, je vous laisse bien volontiers ce premier roman.

Jewish Cock, de Katarina Volckmer
(traduit de l’anglais par Pierre Demarty)

Je me vois déjà traduire le titre à mes clients non-anglophones… Bref, voici le monologue d’une jeune femme chez son gynécologue, où elle se livre sans détour sur sa vie sexuelle, son obsession pour les sex-toys et ses fantasmes, qui répondent aussi à une évasion loin du carcan familial et du poids de l’Histoire.


LE POIDS DE L’HISTOIRE


Delta Blues, de Julien Delmaire

Gros pavé (500 pages) que ce quatrième roman du slameur Julien Delmaire, dont j’avais lu sans grande émotion le précédent, Minuit, Montmartre.
Loin de Paris, il nous entraîne cette fois dans le delta du Mississippi en 1932, où un couple de jeunes gens noirs et pauvres s’efforce de sauvegarder la force de son amour dans une Amérique brûlée de soleil et dévorée par les flammes terrifiantes du Ku Klux Klan, sur fond de musique blues.

Les prophètes, de Robert Jones, Jr.
(traduit de l’anglais (États-Unis) par David Fauquemberg)

On reste au Mississippi mais on remonte encore un peu dans le temps, pour atterrir dans les champs de coton, ceux de la famille Halifax que cultivent des centaines d’esclaves. Si les conditions de vie sont sordides et le quotidien violent, Isaiah et Samuel ont la chance d’y échapper un peu car, responsables des chevaux de l’exploitation, ils ont le droit de dormir à l’écurie, à l’écart des autres. C’est aussi là qu’ils peuvent cacher leur amour.
Hélas, sous l’influence d’Amos, un autre esclave, la bonne parole des Évangiles se répand dans les rangs, stigmatisant plus que jamais la passion secrète des deux hommes… Et le retour du fils Halifax, qui s’intéresse bientôt de près à Isaiah et Samuel, les met encore plus en danger.
Ce premier roman vient s’ajouter à ceux, de plus en plus nombreux, qui s’emparent de l’histoire de l’esclavage aux États-Unis. Preuve que cette blessure n’est pas près de se refermer – si elle peut un jour être soignée.

Le Dernier tribun, de Gilles Martin-Chauffier

On remonte encore dans le temps, radicalement cette fois, puisque nous voici à Rome, en pleine Antiquité.
Un philosophe grec, Metaxas, y relate l’affrontement épique entre Cicéron, héraut du peuple qui défend en réalité les intérêts du Sénat et de l’aristocratie, et Clodius, qui se fait élire tribun de la plèbe. Leur bataille devient plus acharnée encore lorsque le premier prend le parti de Pompée, et le second celui de César. S’ensuivent dix années de lutte féroce, jusqu’à la chute de la République romaine.
Un choix de sujet et d’époque qui a le mérite de changer radicalement de ce qu’on peut lire d’habitude.

Passage de l’Union, de Christophe Jamin

Étonnant premier roman. Il met un scène un avocat amené à défendre, lors d’un procès d’assises, un homme dont le crime s’explique par la disparition de sa sœur durant la Seconde Guerre mondiale, dans les mêmes circonstances qu’une certaine… Dora Bruder, rendue célèbre par un roman de Patrick Modiano.
Or, l’écrivain assiste lui-même au procès, et il décide d’aider l’avocat à retrouver la trace de la sœur de l’accusé. Une quête qui va les amener à s’intéresser à un certain Joseph Joanovici, un ferrailleur ayant fortune en collaborant avec l’Allemagne et plus connu sous le sobriquet de Monsieur Joseph…


BILAN


Déjà lu :
Enfant de salaud, de Sorj Chalandon

Lectures en cours :
Mise à feu, de Clara Ysé
Revenir à toi, de Léonor de Récondo

Lecture certaine :
S’il n’en reste qu’une, de Patrice Franceschi

Lecture potentielle :
Les prophètes, de Robert Jones, Jr.

Lectures hypothétiques :
La Carte postale, d’Anne Berest
Le Rire des déesses, d’Ananda Devi


À première vue : la rentrée Globe 2021


Intérêt global :


Rentrée littéraire ou pas, les éditions Globe poursuivent leur petit bonhomme de chemin avec une constance et une rigueur qui forcent l’admiration, faisant notamment preuve d’un flair certain pour acquérir les droits de livres récompensés ensuite de prix littéraires prestigieux. C’est encore le cas cette année, avec un premier roman lauréat du Booker Prize 2020.
Les deux titres proposés en ce début d’automne 2021 semblent un peu plus « classiques » à première vue que ceux de la rentrée précédente, ce qui ne signifie pas pour autant qu’ils seront moins puissants. L’un et l’autre, dans des styles et décors très différents, parleront de la force de la filiation lorsque les conditions de vie deviennent extrêmes
.


Shuggie Bain, de Douglas Stuart
(traduit de l’anglais (Écosse) par Charles Bonnot)

Glasgow, années 80. Shuggie Bain, à huit ans, reste le seul soutien de sa mère qui sombre dans l’alcool pour oublier ses rêves et l’enchaînement de tristes circonstances qui l’a jetée aux portes de la misère. Victime de harcèlement, le petit garçon doit cependant composer avec ses propres problèmes, ce qui ne l’empêche de tenir coûte que coûte à aider sa mère.
Lauréat du prestigieux Booker Prize en 2020, ce roman d’amour filial et de misère quotidienne s’inscrit dans cette veine sociale britannique qui fait immanquablement penser à Ken Loach.

L’Ours, d’Andrew Krivak
(traduit de l’anglais (États-Unis) par Héloïse Esquié)

Rien à voir avec le film éponyme de Jean-Jacques Annaud, même si cette première traduction d’Andrew Krivak nous entraîne en pleine nature, dans une maison au bord d’un lac où vivent un homme et sa fille. Ce sont des survivants, les seuls à la ronde. Autour d’eux, il n’y a que les montagnes, les rivières, les forêts, les oiseaux, et ces traces d’ours que le père évoque si souvent dans ses récits.
Au fil des mois, il apprend à sa fille tout ce qui lui sera utile pour vivre en harmonie avec la nature, leur seule amie, et pour être prête à tenir lorsque viendra le jour où il ne sera plus là.


BILAN


Lectures probables :
L’Ours, d’Andrew Krivak
Shuggie Bain, de Douglas Stuart


À première vue : la rentrée Gallmeister 2021


Intérêt global :


Lors de la rentrée 2020, les éditions Gallmeister avaient tout balayé sur leur passage avec le phénomène Betty, l’une de ces révélations portées autant par la presse que par les libraires et un bouche-à-oreille démentiel, dont la maison a le secret.
Depuis, Gallmeister a élargi son célèbre catalogue jusqu’alors exclusivement anglo-saxon à d’autres langues et d’autres nationalités, tout en s’efforçant de suivre sa ligne éditoriale, où la nature joue souvent une place prépondérante. Ce qui nous vaut cette année, en plus des trois habituels titres américains, une nouvelle plume allemande.
Si le programme 2021 semble dépourvu d’une pépite aussi affolante que
Betty (en même temps, un miracle pareil ne saurait se reproduire tous les ans, cela finirait par devenir suspect !), il faudra tout de même garder un œil sur le premier de la liste ci-dessous, qui a ses propres arguments à faire valoir.


True Story, de Kate Reed Petty (lu)
(traduit de l’américain par Jacques Mailhos)

Talentueuse mais solitaire, Alice Lovett prête sa plume pour écrire les histoires des autres. Pourtant elle reste hantée par la seule histoire qui lui échappe : sa propre vie. Une simple rumeur, lancée en ce lointain été 1999 par deux ados éméchés, a embrasé en un rien de temps toute la communauté. Que s’est-il réellement passé sur la banquette arrière de cette voiture alors que les garçons ramenaient Alice, ivre et endormie, chez elle ? Accusations, rejets, déni, faux-semblants… la réalité de chaque protagoniste vacille et reste marquée à tout jamais.
Pour raconter cette histoire où fiction et réalité se cognent violemment, Kate Reed Petty choisit de varier à l’envi (mais sans excès) formes et genres littéraires, alternant entre roman de campus, thriller psychologique et récit horrifique, entre narration classique, échanges de lettres ou scénarios.
Si cette créativité formelle peut faire penser à Marisha Pessl (Intérieur nuit – une comparaison évidemment flatteuse pour moi), elle permet à l’auteure de traiter avec subtilité du thème de la rumeur et de ses conséquences sur la vie de ceux qui en ont été victimes, acteurs ou témoins.
Par ailleurs, True Story s’avère une lecture hyper addictive, un page-turner doté d’une vraie force littéraire. Grâce à cet excellent livre, Gallmeister a encore une fois de quoi marquer la rentrée américaine de son empreinte.

Les dents de lait, de Helene Bukowski
(traduit de l’allemand par Sarah Raquillet et Elisa Crabeil)

Si son patronyme évoque un célèbre auteur américain, Helene Bukowski est pourtant allemande, et fait donc son entrée dans le catalogue élargi de Gallmeister avec son premier roman aux airs de dystopie.
Edith et sa fille Skalde vivent dans un village qui, après avoir fait sauter le dernier pont qui le reliait au reste du monde, reste désormais en autarcie, espérant ainsi se prémunir de l’effondrement annoncé de la civilisation.
Un jour, pourtant, Skalde découvre une fillette rousse inconnue dans une clairière et, contre toute prudence, la ramène chez elle.
L’adolescente et sa mère n’étant déjà pas en odeur de sainteté dans le village, il est à craindre que l’heure de la chasse aux sorcières ait sonné..

La Cité des marges, de William Boyle
(traduit de l’américain par Simon Baril)

Après avoir été le numéro 1000 de la collection Rivages/Noir avec Gravesend, son premier roman, William Boyle a rejoint l’écurie Gallmeister, chez qui il publie son quatrième titre de rang.
Un roman noir ancré à Brooklyn, comme les précédents, dans lequel Donnie Parascandolo, un flic corrompu, fait le sale boulot pour un truand local. Parfois, le sale boulot ne se passe pas très bien, comme avec ce type qui, finalement, ne savait pas nager – mais ce n’est pas le genre de choses qui empêche Donnie de dormir.
Pourtant, des années plus tard, un gamin que Donnie avait tabassé découvre une vérité troublante qui l’amène à changer de vie.

Le Cercueil de Job, de Lance Weller
(traduit de l’américain par François Happe)

Alors que la Guerre de Sécession fait rage, Bell Hood, jeune esclave noire en fuite, espère gagner le Nord en s’orientant grâce aux étoiles. Le périple vers la liberté est dangereux, entre chasseurs d’esclaves, militaires des deux armées et autres fugitifs affamés qui croisent sa route.
Jeremiah Hoke, quant à lui, participe à l’horrible bataille de Shiloh dans les rangs confédérés, plus par hasard que par conviction. Il en sort mutilé et entame un parcours d’errance, à la recherche d’une improbable rédemption pour les crimes dont il a été le témoin.
Deux destinées qui se révèlent liées par un drame originel commun, emblématique d’une Amérique en tumulte.


BILAN


Déjà lu :
True Story, de Kate Reed Petty

Lecture probable :
Les dents de lait, de Helene Bukowski


À première vue : la rentrée Fayard 2021


Intérêt global :


Place à un éditeur dont, je le rappelle par honnêteté, la production en littérature m’interpelle assez rarement. Mais c’est tout de même un nom très important parmi les maisons françaises, ce qui justifie de lui faire une place dans la rubrique « à première vue ».
Et puis, il y aura au moins une sortie événementielle qui devrait en toute logique faire parler d’elle, ne serait-ce que par la forte médiatisation de son auteur – dont c’est pourtant le premier roman…
Alors, une petite idée ?
(Bon, d’accord, c’est facile, la réponse se trouve juste en-dessous.)


Il était une fois à Hollywood, de Quentin Tarantino
(traduit de l’anglais (États-Unis) par Nicolas Richard)

Non, vous ne rêvez pas, on parle bien ici DU Quentin Tarantino, le seul le vrai.
Et si le titre de son premier roman vous rappelle furieusement celui de son dernier film en date (voire dernier film tout court ?), ce n’est pas un hasard. Il s’agit en effet, non pas d’une novélisation, mais d’une version romanesque (librement inspirée, dixit l’éditeur) de l’histoire déjà racontée sur grand écran par le réalisateur de Pulp Fiction.
On retrouvera donc l’acteur Rick Dalton, sa doublure cascade Cliff Booth, Sharon Tate et Charles Manson – entre autres figures hautes en couleurs de cette plongée sulfureuse dans le Hollywood de 1969.

La Danse de l’eau, de Ta-Nehisi Coates
(traduit de l’anglais (États-Unis) par Pierre Demarty)

Puisqu’on parle de premier roman, voici venir celui de Ta-Nehisi Coates – dont le nom connaît lui aussi une certaine notoriété, grâce à ses essais engagés sur la condition noire aux États-Unis (Une colère noire, Autrement 2016), mais également en tant que scénariste de comics, notamment sur Black Panther.
Sa première fiction littéraire le voit mettre en scène un jeune homme, né dans les fers, et à qui tous les souvenirs de sa mère ont été dérobés le jour où celle-ci a été vendue. Ne lui reste qu’un mystérieux pouvoir, capable de lui sauver la vie.
Il s’engage alors dans un grand périple qui va le conduire du sud au nord des États-Unis.

Olive, enfin, de Elizabeth Strout
(traduit de l’anglais (États-Unis) par Pierre Brévignon)

À Crosby, une ville côtière du Maine, la professeure de mathématiques Olive Kitteridge, désormais veuve et retraitée, entame cette nouvelle période de sa vie avec la surprise de trouver un nouveau mari en la personne de l’élégant Jack Kennison.
Au fil des années, elle croise des connaissances, des amis, des voisins et d’anciens élèves, autant de rencontres dont elle tire des leçons de vie.
Retour de l’héroïne rencontrée il y a quelques années dans le livre éponyme.

Feu, de Maria Pourchet

Il y a quelques années, j’avais lu par hasard Champion de Maria Pourchet, et m’étais surpris à beaucoup aimer alors que j’en attendais rien de spécial.
De quoi espérer plus que du résumé de ce nouveau roman ?
Je dois avouer que, sur le papier, je frétille assez peu : une quarantenaire mariée et mère de deux filles, qui s’ennuie dans sa vie pétrie de compromis, rencontre un cinquantenaire qui déprime entre boulot dans la finance, échappées sexuelles sur YouPorn et doutes sur le statut des hommes dans la société. Évidemment, ça fait badaboum. Mais jusqu’où ?
Ben j’en sais rien, mais je ne suis pas sûr d’être assez motivé pour explorer une histoire comme celle-ci. Et vous ?
(Vraie question ouverte, hein !)


Les djihadistes aussi ont des peines de cœur, de Morgan Sportès
Titre choc pour roman social d’aujourd’hui.
Après un jet de grenade dans une épicerie casher de banlieue parisienne, la police identifie l’auteur de l’attaque et, au lieu de l’appréhender tout de suite, le place sous surveillance pour débusquer son réseau. L’occasion de plonger dans le quotidien d’une vingtaine de djihadistes en puissance, dans leurs existences au ras du bitume, leurs origines et leurs vies de famille, pour déterrer les racines de leur choix.
Un pari toujours risqué, celui de chercher à retracer des traces d’humanité derrière le masque réducteur du « monstre ». Mais ce peut être salutaire, à condition que la réflexion soit irréprochable.

Souvenirs de ma vie d’hôtel, de Jacques Fieschi
Dans les années 70, trois jeunes gens, une fille et deux garçons, empêtrés dans un triangle amoureux. La fille aime l’un des garçons, l’un des garçons aime l’autre garçon, et les trois font semblant de croire qu’ils font un petit boulot d’étudiant alors qu’ils participent à une escroquerie. Mais les masques finissent toujours par tomber.
(Et j’aurais peine à exprimer le profond sentiment d’indifférence que ce genre de résumé m’inspire.)


BILAN


Lectures potentielles :
La Danse de l’eau, de Ta-Nehisi Coates
Il était une fois à Hollywood, de Quentin Tarantino
(Je ne suis pas un grand amateur du cinéma de Tarantino, mais je suis curieux de voir ce que son style si particulier peut donner en littérature.)


À première vue : la rentrée Les Escales 2021


Intérêt global :


Première occurrence ici pour les Escales ! Un éditeur dont le catalogue m’est peu familier, dois-je l’avouer, mais dont un titre au moins me fait gentiment de l’œil en cette rentrée 2021.
Une raison comme une autre de lui faire une place dans la rubrique « à première vue », en espérant y faire de belles rencontres.


Nous vivions dans un pays d’été, de Lydia Millet
(traduit de l’anglais (États-Unis) par Carole Bouet)

En été, dans une maison de vacances au bord d’un lac, douze adolescents étonnamment matures ainsi que leurs parents passent leurs journées dans une torpeur où se mêlent alcool, drogue et sexe.
Lorsqu’une tempête s’abat sur la région, les jeunes gens quittent les lieux en laissant là ces adultes dont l’inaction les exaspère et les effraie.
C’est le premier titre de l’Américaine Lydia Millet aux Escales, après plusieurs publications au Cherche-Midi et aux éditions Autrement.


Les aquatiques, d’Osvalde Lewat
Vingt ans après la mort de sa mère, l’enseignante Katmé Abbia apprend que sa tombe doit être déplacée. Son mari, Tashun, préfet de Yaoundé, voit là l’occasion inespérée de réparer ses erreurs et de donner un nouvel élan à sa carrière politique. Mais avec l’arrestation de son meilleur ami Samy, un artiste tourmenté, la vie de Katmé et les ambitions de Tashun entrent en collision.
Photographe et réalisatrice franco-camerounaise, Osvalde Lewat ajoute à sa palette artistique ce premier roman.

Ombres portées, d’Ariana Neumann
(traduit de l’anglais par Nathalie Peronny)

Récit de l’enquête familiale menée par l’auteure sur son père après la mort de ce dernier, lorsqu’elle découvre dans ses affaires des documents révélant qu’il avait vécu à Berlin sous une fausse identité pendant la Seconde Guerre mondiale.


BILAN


Lecture probable :
Nous vivions dans un pays d’été, de Lydia Millet

Lecture hypothétique :
Ombres portées, d’Ariana Neumann