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Chinatown, intérieur, de Charles Yu

Éditions Aux Forges de Vulcain, 2020

ISBN 9782373050899

256 p.

20 €

Interior Chinatown
Traduit de l’anglais (américain) par Aurélie Thiria-Meulemans


RENTRÉE LITTÉRAIRE 2020


Willis Wu est un Américain d’origine asiatique. Mais aux yeux de tous, dans une société qui voit tout en noir et blanc, dans un monde qui se pense comme un affrontement entre Noirs et blancs, il est avant tout un Asiat’. L’Asiat’ de service, à qui on accorde de temps en temps un arrière-plan, parce qu’un peu de jaune dans le décor, ça ne fait pas de mal, à condition qu’il ne s’y incruste pas.
Mais Willis a un rêve. Celui de devenir Mister Kung Fu. Le plus grand rôle qu’on puisse imaginer quand on est asiatique aux Etats-Unis. Et il est prêt à tout pour y parvenir.


Quand l’intelligence et la pertinence d’une pensée rencontrent la créativité, l’humour, le sens de la dérision, l’acuité socio-politique et l’émotion, cela donne un résultat jouissif.
Cela donne, par exemple, le nouveau roman de Charles Yu.

Comme son personnage (dont on note évidemment la proximité du nom), Charles Yu est Américain d’origine asiatique. Comme lui, il fréquente le monde des arts visuels, puisqu’on le connaît aussi comme scénariste de séries (Westworld, Legion).
Comme lui, il n’a pas dû rire tous les jours à cause de ses origines ethniques.
Alors, il a préféré en rire, justement. Et en faire le sujet de Chinatown, intérieur, roman hors normes à tous points de vue, qui (entre autres choses) donne une place à ceux qui n’en ont guère dans la société américaine.

« On se retrouve piégés dans des rôles de guest-stars au sein d’un petit ghetto dans un épisode spécial. Des personnages mineurs enfermés au cœur d’une histoire qui ne sait pas trop quoi faire de nous. Après deux siècles passés ici, pourquoi ne sommes-nous toujours pas des Américains ? Pourquoi est-ce qu’on se fait toujours virer de l’histoire ? »

Mécanique de la fabrique

Tous les lecteurs et chroniqueurs du roman l’ont souligné : la grande originalité du roman, ce qui frappe de prime abord, c’est sa forme. En effet, Charles Yu a choisi d’adopter le style scénaristique pour raconter son histoire.
On y trouve ainsi de nombreux dialogues mis en page comme dans tout script qui se respecte, des didascalies, des titres de séquence en lieu et place de titres de chapitre, la police de caractère type du scénario…
De ce découpage ultra-dynamique, qui autorise ruptures, inventions, allers-retours fluides entre différentes strates du récit, décrochages et rebondissements, naît un rythme de lecture extrêmement efficace. Idéal pour une comédie (c’en est une) qui, comme toutes les meilleures comédies, n’oublie pas jamais d’être agitée de drames et de tragédies.

Cependant, Charles Yu a l’intelligence de ne pas s’enfermer dans son idée formelle.
Demandez à n’importe quel scénariste, la première chose qu’il vous dira, c’est qu’un script est tout sauf un espace de littérature. Un scénario n’est pas là pour faire des jolies phrases, c’est un outil de production, un document fonctionnel. Pas de quoi faire briller du romanesque.
Alors, régulièrement, Charles Yu « triche » un peu. Il s’éloigne des contraintes et s’autorise de longs passages, dénués de dialogue, caractéristiques du roman et non du scénario. Cette entorse était indispensable, pour ne pas assécher la lecture et la rendre pénible ; mais aussi pour développer le cœur de ses réflexions sur ce qu’est être Asiatique aux États-Unis aujourd’hui.

Fake yellow news

« Alors, l’immeuble est en effervescence jusqu’à l’aube, comme si plus rien n’avait d’importance, parce qu’au fond vous êtes venus ici, tes parents et leurs parents et leurs parents, et c’est comme si vous veniez juste d’arriver, et pourtant c’est comme si vous n’étiez jamais vraiment arrivés. Vous êtes censés être là, dans un nouveau pays, plein d’opportunités, mais sans savoir comment, vous vous retrouvez piégés dans une version de pacotille de votre ancien pays. »

L’autre grande idée de Chinatown, intérieur, c’est de contaminer le fond par la forme. Faire du livre une gigantesque métaphore, où l’on lit la société américaine comme si elle se résumait à la vision qu’en propage Hollywood.
Les protagonistes du roman vivent chaque instant de leur vie comme s’ils étaient les personnages d’un film ou d’une série. En quête d’un rôle, porteurs d’un petit rôle, puis d’un rôle plus important, puis éloignés des castings parce que leur personnage meurt, puis de retour à l’écran, dans un nouveau petit rôle… Et ainsi de suite, sans fin ni meilleure issue possible.

Les personnages d’origine asiatique voient ainsi toute leur existence compressée en un seul lieu : Chinatown. Et plus encore, dans le roman, Chinatown se résume à un seul immeuble, une espèce de monstruosité architecturale en bas de laquelle se tient l’incontournable restaurant chinois, le Pavillon d’Or, dont l’arrière-boutique et les cuisines constituent les coulisses du spectacle qui se joue dans la salle. Tandis que, dans les étages, les Asiat’ s’entassent dans des logements insalubres, rêvant tous de s’en sortir un jour.

It don’t matter if you’re black or white

Pour donner du corps à son concept, Charles Yu imagine en outre une série policière intitulée Noir et Blanc, mettant en scène une policière blanche parfaite et un policier noir parfait. Sarah Green et Miles Turner. Rien que leurs noms, on y croit tout de suite.
Cette série fictive, en plus de reprendre tous les poncifs du genre puis de les détourner au fil de dialogues souvent hilarants, devient l’écho d’une certaine image sociale des États-Unis. Les Blancs dominent, les Noirs trouvent leur place, la plupart du temps en s’opposant ou se battant des comme des furieux.
Et pour les autres ? Les « minorités », plus ou moins visibles ? Réduits à des catégories correspondant à des emplois secondaires de fiction, ils rament, et restent toujours à l’arrière-plan.

Cette confusion entre réel et fiction, Charles Yu l’entretient jusqu’au vertige, au point qu’on ne sait plus parfois de quoi on parle exactement. De série, de cinéma, ou de réalité ? En imposant l’idée que tout est lié, le romancier réduit les États-Unis d’aujourd’hui à une vaste mascarade, où l’illusion du spectacle prime sur tout.
Pas étonnant, dès lors, de trouver à leur tête le plus grossier des clowns.

Charles Yu achève de faire très fort en se montrant d’une virtuosité éblouissante pour varier les tons. Il ouvre les débats avec humour, et un sens de l’auto-dérision communautaire dont beaucoup devraient s’inspirer. Puis il sait se faire tour à tour mordant, satirique, cinglant, mais aussi tendre, émouvant… Et toujours, en tous points, d’une justesse absolue, irréprochable.
Jusqu’à conclure son roman sur un scène de procès d’anthologie – genre américain s’il en est, que le romancier investit et détourne avec brio pour offrir à son héros une tribune à la hauteur de son propos.

Original, percutant, brillant, Chinatown, intérieur est l’un des grands romans américains de la rentrée.
(Américain, oui !)
Une nouvelle pépite défendue par les éditions Aux Forges de Vulcain, dont je n’ai pas fini de vous dire tout le bien que je pense.


On cause un peu partout en fort bien de Chinatown, intérieur : EmOtionS – blog littéraire (Gruznamur), 4deCouv, Just A Word, Quoi de neuf sur ma pile ?, La page qui marque


L’Institut, de Stephen King

Éditions Albin Michel, 2020

ISBN 9782226443274

608 p.

24,90 €

The Institute
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean Esch


Au cœur de la nuit, à Minneapolis, des intrus pénètrent dans la maison de Luke Ellis, jeune surdoué de 12 ans, tuent ses parents et le kidnappent.
Luke se réveille à l’Institut, dans une chambre semblable à la sienne, sauf qu’elle n’a pas de fenêtre. Dans le couloir, d’autres portes cachent d’autres enfants, dotés comme lui de pouvoirs psychiques.
Que font-ils là ? Qu’attend-on d’eux ? Et pourquoi aucun de ces enfants ne cherche-t-il à s’enfuir ?


Ma grande période King remonte à mon adolescence, dans les années 90. C’est là que j’ai englouti ce qui reste, pour l’essentiel, le meilleur de son œuvre. Ça, Shining, Simetierre, Le Fléau, La Tour Sombre, Différentes Saisons, Brume… Dans les années 2000 et 2010 j’ai un peu décroché – hormis un passage par l’énormissime 22/11/63, preuve que le sorcier du Maine avait de beaux restes.
En découvrant le résumé de L’Institut, j’ai eu envie de replonger. Il y vibrait quelque chose d’éminemment kingien, qui me donnait envie de renouer avec cet univers que j’avais passionnément aimé à l’époque.
Quelques avis élogieux m’ont conforté dans ce désir. J’ai ouvert les portes de L’Institut.
J’avoue, hélas, que je n’ai pas vibré autant que je l’espérais.

En vieillissant, Stephen King (désormais septuagénaire) est passé du silex à la pierre polie. Son style s’est arrondi, son approche littéraire aussi. Moins viscéral, moins brut, son style a peut-être gagné en finesse, mais il a perdu en percussion. Ironie, cruauté, espoir et désespoir, passion, foi dans le merveilleux, tous ces sentiments qu’il maniait en maître se sont dilués dans sa maturité.
Résultat : j’ai moins vibré. J’ai moins cru à ses personnages. J’ai moins perçu sa sincérité, son engagement derrière ses jeunes héros, qu’il ne parvient pas comme par le passé à rendre vivants, intenses, éblouissants d’émotion, de force et de fragilité.

Il y avait matière à créer l’une de ces mythologies modernes dont il a le secret. De titiller la puissance phénoménale des émotions qui agitent Ça, par exemple. Mais je suis resté à distance, un peu lassé par les longueurs étirant en vain une intrigue trop légère pour mériter autant de pages.
Pourtant, le roman démarre à la perfection. Par la bande tout d’abord, avec un long prologue (cinquante pages) s’intéressant à un personnage qu’on ne retrouvera que bien plus tard – mais qui, grâce à cette introduction remarquable, attirera immédiatement la sympathie du lecteur lorsqu’il réapparaîtra. Puis en resserrant sur Luke, le protagoniste, et sur la scène fondatrice de son aventure : son enlèvement et l’assassinat de ses parents.

Là, on est bien accroché. Ensuite, hélas, le soufflé retombe.
La présentation de l’Institut, des autres enfants spéciaux et de leurs gardiens, traîne en longueur. Les péripéties qui animent le quotidien des personnages sont clairsemées, et King n’a jamais vraiment réussi à me rendre concerné par ce qui se passe. Comme s’il avait perdu l’art et la manière de terrifier son lecteur, de le prendre aux tripes, de lui faire prendre les armes pour ses héros en danger.
Les expériences menées à l’Institut ne manquent pas d’intérêt (leurs implications surtout), mais le romancier américain se perd un peu dans ses explications, cherchant à retarder ses révélations pour les rendre plus fortes, ce qui ne fonctionne malheureusement tout à fait.
En gros, on perd pas loin de deux cents pages en tergiversations qui, sans me décrocher, ont tout de même brisé l’élan initial de ma lecture, au point de me forcer à continuer pour avoir le fin mot de l’histoire.

Et puis, à un moment, ça repart. Et là, j’ai retrouvé le King que j’aime. Moins électrique, moins éblouissant que par le passé, mais tout de même, capable de monter une architecture complexe et d’entraîner son lecteur à des hauteurs inespérées. Le tempo s’accélère, la violence prend une tournure plus manifeste, les personnages gagnent soudain en épaisseur au moment où ils passent à l’acte.
Le final, superbe, rattrape même les défauts précédents, fait oublier le trop long chemin qui y a mené, et m’a réconcilié avec mon King préféré. Enfin !

Au bout du compte, cet Institut laisse son empreinte en mémoire, de manière insidieuse mais durable, et rappelle quel grand conteur Stephen King sait être, et quel fin observateur du monde et de ses dangers il reste également. Un périple un peu fastidieux, mais que je ne regrette pas d’avoir achevé.


À première vue : la rentrée Seuil 2020

logo


Intérêt global :

ironie


Avec onze titres au programme, les éditions du Seuil font presque jeu égal avec Gallimard en terme de quantité. Pour ce qui est de la qualité, il faudra lire, bien sûr. Cependant, à première vue, le schéma est en dents de scie. Il y aura des trucs dont on va causer, d’autres qui peuvent valoir le coup, et des bricoles sans lesquelles on vivrait tout aussi bien.
Une vraie rentrée littéraire de grosse maison, décidée à continuer comme si de rien n’était.


VIOLENCES DE L’HUMAIN


Sandra Lucbert - Personne ne sort les fusilsPersonne ne sort les fusils, de Sandra Lucbert

On devrait parler de ce livre. Il faudrait qu’on en parle. De mai à juillet 2019, Sandra Lucbert a couvert le procès France Télécom, dont sept dirigeants ont été envoyés devant le tribunal pour des faits de maltraitance, de harcèlement moral, ayant entraîné le suicide de plusieurs employés. Les débats ont permis de faire étalage de l’arrogance sans limite de Didier Lombard et de ses acolytes, de leur cynisme assumé, celui de gens parfaitement conscients qu’ils n’ont pas grand-chose à craindre de la justice, parce que la justice parle la même langue qu’eux. Que peut-on attendre d’un homme qui affirme à la barre, sans trembler : « Finalement, cette histoire de suicides, c’est terrible, ils ont gâché la fête » ?
En 156 pages, Sandra Lucbert ramasse toute la colère légitime que l’on peut (que l’on doit) éprouver à l’encontre de cette barbarie moderne qu’est l’exercice du capitalisme débridé. C’est en écrivain, et non en journaliste, qu’elle empoigne les mots comme des fusils pour tirer en rafale sur l’effroyable machinerie du libéralisme et de la logique économique, négation absolue de l’humain.

Irène Frain - Un crime sans importanceUn crime sans importance, d’Irène Frain

Le mur du silence, Irène Frain s’y heurte sans trêve depuis l’assassinat d’une vieille dame, tuée dans sa maison au fond d’une impasse, en banlieue parisienne, dont on peine à connaître les motivations et encore plus l’auteur. Cette vieille dame, c’était sa sœur. Et le mur, c’est celui de la police, de la justice, qui traitent l’affaire comme un dossier, au mépris de l’humain. C’est aussi le silence de la famille, contre lequel la romancière s’élève dans ce récit-enquête.

Xabi Molia - Des jours sauvagesDes jours sauvages, de Xabi Molia

Les hasards de l’actualité percutent parfois la littérature… Quand on connaît le temps nécessaire à la maturation et à l’écriture d’un roman, on ne pourra pas soupçonner Xabi Molia d’opportunisme avec son nouveau roman, pourtant étrangement en phase avec ce que nous vivons depuis le début de l’année. Il imagine, en effet, qu’une grippe foudroyante ravage l’Europe. Pour fuir l’épidémie, une centaine de personnes embarque à bord d’un ferry, mais une tempête fait naufrager le navire sur une île inconnue. Vient alors le temps des choix. Certains veulent repartir, d’autres profiter de l’aubaine pour construire une société nouvelle sur l’île et en garder jalousement le secret… Un dilemme digne de Sa Majesté des mouches, sauf que les enfants ont grandi.


LA VOIX DES FEMMES


Lucy Ellmann - Les lionnesLes lionnes, de Lucy Ellmann
(traduit de l’anglais (États-Unis) par Claro)

C’est une femme, mère au foyer, seule dans sa cuisine. Elle pense aux tâches ménagères qui l’attendent, mais aussi à la folie de la politique qui a conduit un Trump à la présidence du pays, aux fusillades dans les lycées qui deviennent routine, au patriarcat, à la précarité causée par des logiques économiques effarantes, à la maladie… Tous les sujets y passent, ratissant large le monde tel qu’il va, du plus intime au plus large.
Le tout en une seule phrase longue de 1152 pages.
Le bazar est traduit par Claro, qui ne sort plus de sa retraite de traducteur que pour des projets hors norme. Le précédent, c’était Jérusalem, d’Alan Moore. Ça vous donne une idée du livre de Lucy Ellmann, finaliste du Booker Prize et, évidemment, phénomène littéraire chez nos amis anglo-saxons.

Chloé Delaume - Le coeur synthétiqueLe Cœur synthétique, de Chloé Delaume

Rompre à quarante-six ans et entreprendre de refaire sa vie est, pour une femme (beaucoup plus que pour un homme), un parcours du combattant. C’est ce que découvre Adélaïde, l’héroïne du nouveau roman de Chloé Delaume, dont le regard féministe est plus acéré que jamais, en y mêlant l’humour nécessaire pour garder de la hauteur sur le sujet.

Rachid Benzine - Dans les yeux du cielDans les yeux du ciel, de Rachid Benzine

C’est le temps des révolutions. Une femme interpelle le monde. Elle incarne le corps du monde arabe. En elle sont inscrits tous les combats, toutes les mémoires douloureuses, toutes les espérances, toutes les avancées et tous les reculs des sociétés. Plongée lumineuse dans l’univers d’une prostituée qui se raconte, récit d’une femme emportée par les tourments de la grande Histoire, Dans les yeux du ciel pose une question fondamentale : toute révolution mène-t-elle à la liberté ? Et qu’est-ce finalement qu’une révolution réussie ? (résumé de l’éditeur)


EN VRAC (faute d’inspiration…)


Antonio Munoz Molina - Un promeneur solitaire dans la fouleUn promeneur solitaire dans la foule, d’Antonio Muñoz Molina
(Traduit de l’espagnol par Isabelle Gugnon)

Grand romancier espagnol, l’auteur se fait cette fois observateur des petites scènes du quotidien, ces détails infimes qui font le monde tel qu’il est. À Paris, New York, Madrid ou Lisbonne, il arpente les rues armé d’un crayon, d’un carnet, d’un enregistreur et d’une paire de ciseaux, et collecte au hasard bruits volés, bouts de papier, affiches…
Un projet original, par un très écrivain espagnol, dont la finesse d’analyse et d’observation pourrait s’épanouir dans cet exercice singulier.

Sarah Chiche - SaturneSaturne, de Sarah Chiche

La narratrice reconstitue le portrait d’un père mort si jeune, à 34 ans, qu’elle n’en garde aucun souvenir. En rencontrant une femme qui l’a connu enfant, en Algérie, elle tire un fil noueux qui découvre un homme amoureux des étoiles, exilé d’Algérie au moment de l’indépendance, contribuant à rebâtir l’empire médical que sa famille de médecins avait édifié de l’autre côté de la Méditerranée, puis cédant à une passion furieuse qui va tout faire voler en éclats…

Vinca Van Eecke - Des kilomètres à la rondeDes kilomètres à la ronde, de Vinca Van Eecke

Dans un village perdu de la campagne française, rencontre à 14 ans entre des gamins qui grandissent là tant bien que mal, et une fille qui vient juste y passer ses vacances. Elle, « la bourge », eux, « les autres ». Vient le premier amour, les amitiés brûlantes de l’adolescence, et les tragédies qui les accompagnent inévitablement.
(Voilà voilà.)

Mary Costello - La captureLa Capture, de Mary Costello
(Traduit de l’anglais (Irlande) par Madeleine Nasalik)

Un professeur de lettres spécialiste de Joyce (forcément, il est irlandais) n’arrive pas à écrire le livre dont il rêve sur son mentor littéraire. Et en plus, il est malheureux en amour. Réfugié au fin fond de la campagne (mais qu’est-ce qu’ils ont tous avec la campagne ?!?), il a un coup de foudre pour sa voisine. Hélas, lorsqu’il la présente à sa tatie, celle-ci se fâche tout rouge et lui interdit de la revoir. Ah, tiens, il y a anguille sous roche.

Stéphane Malandrin - Je suis le fils de BeethovenJe suis le fils de Beethoven, de Stéphane Malandrin

Confession épique d’un vieil homme enfermé dans sa bibliothèque, d’où il entend révéler qu’il est le fils caché d’un Ludwig qu’on a toujours cru mort sans descendance. Une fantaisie littéraire, hymne à la joie héroïque et pastoral.
(Oui, bon, on fait ce qu’on peut.)


BILAN


Lecture probable :
Personne ne sort les fusils, de Sandra Lucbert

Lecture hypothétique :
Des jours sauvages, de Xabi Molia
Un promeneur solitaire dans la foule, d’Antonio Muñoz Molina


À première vue : la rentrée Philippe Rey 2020

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Intérêt global :

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De la saleté, des cafards et la mort : si on la résume à ses titres, la rentrée Philippe Rey semble un condensé de joie et d’optimisme. Vous vous attendez à ce que je démente ? Ben… à première vue, je peux difficilement prétendre le contraire. Ce qui n’empêche pas ce programme d’avancer éventuellement de solides pions littéraires. On ne peut pas rigoler tout le temps, non plus. Surtout pas dans le monde qui est le nôtre.


Joyce Carol Oates - Ma vie de cafardMa vie de cafard, de Joyce Carol Oates
(traduit de l’anglais (États-Unis) par Claude Seban)

La plus prolifique des auteures américaines est à nouveau au rendez-vous de la rentrée littéraire, avec un roman certes moins gros que l’année dernière, mais qui affiche tout de même ses 500 pages et son ambition de scruter la cellule familiale dans ses moindres recoins, même (surtout ?) les plus sordides. Soit l’histoire de Violette, l’une des sept enfants de la famille Kerrigan, qui se retrouve honnie et bannie par les siens et par sa communauté après avoir dénoncé à 12 ans ses frères, auteurs d’un crime raciste. Un exil qui l’oblige à s’émanciper et à tracer sa propre voie.
Pas forcément de lien direct avec le phénomène « Black Lives Matter », mais un roman qui entre tout de même en résonance avec l’actualité, et sonde plus que jamais la société américaine.

Jeanine Cummins - American DirtAmerican Dirt, de Jeanine Cummins
(traduit de l’anglais (États-Unis) par Françoise Adelstain et Christine Auché)

Première traduction pour Jeanine Cummins, qui a déjà publié trois livres aux USA. Celui-ci s’ouvre au Mexique, à Acapulco, où Lydia exerce le métier de libraire et mène une vie paisible avec son mari journaliste et son fils de 8 ans. Tout se dérègle, hélas, le jour où Sebastian dévoile dans un article l’identité du chef d’un cartel, qui n’est autre qu’un excellent client de la librairie de Lydia. Cette dernière est contrainte de prendre la fuite avec son fils, et prend la route du nord, dans l’espoir de se mettre à l’abri aux États-Unis…
Plus de 500 pages pour ce périple en quête de survie, animé par l’amour qui lie inextricablement une mère et son enfant.

David Goudreault - Ta mort à moiTa mort à moi, de David Goudreault

C’est le troisième roman du Québécois David Goudreault que publie Philippe Rey en France. Celui qui a remporté la Coupe du Monde de poésie en 2011 imagine le parcours hors norme d’une poétesse, auteure d’un seul recueil devenu culte, et femme dont la vie est parsemée de mystères et de zones d’ombre, capable de jouer les trafiquantes d’armes comme de venir en aide aux marginaux.


À première vue : la rentrée des éditions le Passage 2020

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Intérêt global :

sourire léger


Rentrée cent pour cent féminine pour Le Passage qui, comme à son habitude, se présente en petit comité en cette rentrée 2020 avec deux romans. Deux promesses de voyage, de la Corse à l’Alabama, d’une intrigue insulaire resserrée sur elle-même à l’histoire d’une mère dont la fille va devenir le symbole mondial du courage et de tous les possibles.


Cécilia Castelli - Frères SoleilFrères Soleil, de Cécilia Castelli

Deuxième roman d’une jeune auteure d’Ajaccio, Frères Soleil nous reçoit en Corse, dans un coin de bord de mer synonyme d’insouciance. Deux frères y accueillent chaque été leur jeune cousin du continent, en admiration devant les deux grands qui l’entraînent dans leurs jeux et leurs parties de pêche, tandis que les adultes s’efforcent de fondre dans la chaleur du soleil les mauvais souvenirs de la famille, dont le meurtre du grand-père. Les années passent, vient l’adolescence, et le moment d’envisager l’avenir et de faire des choix. Puis un nouveau drame survient, qui remet tout en perspective…

Angélique Villeneuve - la Belle lumièreLa Belle lumière, d’Angélique Villeneuve

Le nom d’Helen Keller est familier à nombre d’entre nous. Rendue sourde et aveugle par la maladie à l’âge d’un an et demi, Helen Keller réussit à surmonter son handicap à force de volonté, et grâce au soutien d’Anne Mansfield Sullivan, une éducatrice qui lui apprend comment communiquer avec son entourage, et l’amène ensuite à maîtriser la langue des signes, le braille, puis à parler, lire et écrire. Mais quid de Kate, la mère d’Helen ? Laissée dans l’ombre de sa fille et d’Anne Sullivan, elle tient pourtant sa place dans le parcours exemplaire d’Helen. C’est à elle qu’Angélique Villeneuve consacre son nouveau roman.


BILAN


Lecture potentielle :
Frères Soleil, de Cécilia Castelli


À première vue : la rentrée Globe 2020

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Attention, ça va déménager !
Du côté des éditions Globe, la tendance n’est jamais à la tiédeur. Structure atypique et courageuse au sein du groupe École des Loisirs, cette petite maison publie une dizaine de titres par an et compte déjà quelques références extraordinaires à leur catalogue (en ce qui me concerne, La Note américaine de David Grann et Les frères Lehman de Stefano Massini figurent parmi mes lectures les plus stupéfiantes de ces dernières années), toutes ses publications ayant en commun un regard puissant sur le monde, un engagement sans faille et une quête de vérité humaine.
Trois nouveaux livres sont annoncés en cette rentrée 2020 qui, à première vue, promet de sérieusement secouer.


Intérêt global :

sourire coeur


Bernardine Evaristo - Fille, femme, autreFille, femme, autre, de Bernardine Evaristo
(traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Françoise Adelstain)

Récompensé par le Booker Prize en 2019 (ce qui n’est pas rien, d’autant que l’auteure est la première femme noire à le recevoir), Fille, femme, autre est le premier livre traduit en France de Bernardine Evaristo, auteure anglo-nigériane de 60 ans. Dans ce roman choral, on suit douze personnages en autant de chapitres, douze femmes, noires pour la plupart, âgées de 19 à 93 ans, toutes en quête de bonheur et d’une place dans une société anglaise qui n’a rien prévu pour elles. Choix de narration audacieux (qui rappelle celui des Frères Lehman), leurs voix s’expriment en vers libres. Si le résultat est aussi réussi que le livre de Stefano Massini, cela promet un récit sacrément fort.

James Hannaham - Delicious FoodsDelicious Foods, de James Hannaham
(traduit de l’américain par Cécile Deniard)

Bienvenue dans le monde merveilleux de l’esclavage moderne. Avec ce livre inspiré de faits réels qui se sont déroulés en 1992, James Hannaham décrypte la manière dont des millions de gens, victimes de drames insurmontables ou d’addictions fatales, se retrouvent enchaînés à des exploiteurs sans pitié qui les transforment en bagnards des temps modernes, au service de l’industrie agro-alimentaire mondiale. Pour exprimer cette horreur, le romancier a choisi trois voix : celle d’une mère asservie, celle d’un fils révolté… et celle de la drogue. La drogue en personne, incarnée, dont on comprend, par les mots que lui procure l’auteur, le pouvoir fatal de séduction.
Roman choc en perspective.

Reginald Dwayne Betts - CoupableCoupable, de Reginald Dwayne Betts
(traduit de l’anglais (États-Unis) par Héloïse Esquié)

Valentine Gay, l’éditrice de Globe, ne se repose jamais sur ses lauriers. Avec Coupable, elle inaugure une nouvelle collection de poésie. Par ses vers et par ses rimes, Reginald Dwayne Betts raconte le système carcéral américain de l’intérieur, notamment du point de vue des innombrables mineurs qui y échouent. Il sait de quoi il parle, lui qui fut emprisonné à l’âge de seize ans, et pendant huit ans, dans un quartier de haute sécurité. Il puise notamment son inspiration dans des documents juridiques qu’il détourne par son travail poétique.


BILAN


Peu importe la forme littéraire, au fond, du moment que l’engagement et la vision du monde sont au rendez-vous. Voilà encore un authentique point de vue d’éditeur, qui mérite d’être salué et soutenu. Penchez-vous sur le travail des éditions Globe, il mérite largement le détour.

Lecture hautement probable :
Delicious Foods, de James Hannaham

Lectures potentielles :
Fille, femme, autre, de Bernardine Evaristo
Coupable, de Reginald Dwayne Betts


À première vue : la rentrée Gallmeister 2020

gallmeisterlogo


Fidèle à ses habitudes, Gallmeister affiche une rentrée ramassée (trois titres), entièrement consacrée à la littérature américaine, tout en prenant des risques : autour de Benjamin Whitmer, auteur installé de la maison, on pourra en effet découvrir deux premières traductions.
Du solide, du classique, et la possibilité de belles lectures.


Intérêt global :

joyeux


Benjamin Whitmer - Les dynamiteursLes dynamiteurs, de Benjamin Whitmer
(traduit de l’anglais (États-Unis) par Jacques Mailhos)

Quatrième traduction de l’explosif (ah ah) Benjamin Whitmer, après les noirissimes Pike, Cry Father et Évasion. Les deux premiers étaient contemporains, le troisième remontait aux années 60 ; ce nouvel opus nous ramène à la fin du XIXème siècle, du côté de Denver. Sam et Cora, deux jeunes orphelins, règnent sur une bande d’enfants abandonnés, qu’ils protègent des attaques lancées par les clochards des environs, lesquels en veulent à l’usine désaffectée où ils ont élu domicile. Lors d’une bataille, un homme porte secours aux enfants, au risque de sa vie. Tandis que Cora soigne l’étrange colosse muet, Sam commence à s’intéresser au monde violent et mystérieux des bas-fonds – au risque de briser ce qu’il a construit, dont son amitié avec Cora…
400 pages. Qui dit mieux ?

Andy Davidson - Dans la vallée du soleilDans la vallée du soleil, d’Andy Davison
(traduit de l’anglais (États-Unis) par Laure Manceau)

Attention, premier roman inclassable. Son protagoniste, Travis Stillwell, parcourt les routes du Texas en quête de femmes solitaires. Un soir, le cours d’une de ces rencontres lui échappe. Lorsqu’il se réveille le lendemain, la fille a disparu et il est couvert de sang. Sauf que la fille réapparaît pour le hanter, menaçant de le détruire. Travis se réfugie dans un motel où, contre toute attente, il se lie avec la jeune veuve qui le tient ainsi qu’avec son fils. Mais les fantômes de Travis ne le lâchent pas…
480 pages. Qui dit mieux ?

Tiffany McDaniel - BettyBetty, de Tiffany McDaniel
(traduit de l’anglais (États-Unis) par François Happe)

Deuxième traduction pour Tiffany McDaniel en France après L’été où tout a fondu, paru l’année dernière chez Joëlle Losfeld.
Sixième des huit enfants d’un père cherokee et d’une mère blanche, Betty « la Petite Indienne » souffre, comme les siens, de difficultés à s’intégrer en raison de son sang mêlé. Pour affronter l’errance, en quête du havre de paix qui doit bien exister quelque part pour enfin les accueillir, et la violence sourde du monde des adultes, Betty écrit. Elle confie au pouvoir des mots la charge de la garder debout. Les pages qu’elle rédige, elle les enterre tout au long de son chemin – en espérant qu’un jour, ces fragments souterrains ne forment plus qu’une seule histoire, la sienne et celle de sa famille…
Bon, allez, 720 pages et on n’en parle plus.


BILAN


Pour apprécier cette rentrée Gallmeister, il faudra avoir un peu de temps devant soi.
Potentiellement, tout m’intéresse, mais il sera difficile de tout lire.
Donc, pour l’instant, je ne tranche pas… On verra le moment venu !


À première vue : la rentrée Delcourt 2020

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Intérêt global :

neutrre


On connaît bien sûr les éditions Delcourt pour leur monumental catalogue de bandes dessinées. Néanmoins, depuis deux ans, la maison s’est lancée en littérature, avec sérieux et diversité, en privilégiant pour le moment la littérature étrangère. Mais sans encore imposer sa patte ni sa présence de manière indiscutable au milieu d’une concurrence sévère.
Pour cette rentrée 2020, la maison pilotée par Emmanuelle Heurtebize propose deux titres, un en août et un en septembre.


William Melvin Kelley - Jazz à l'âmeJazz à l’âme, de William Kelvin Kelley
(traduit de l’anglais (États-Unis) par Eric Moreau)

Dans le Sud des États-Unis, Ludlow Washington, né aveugle, vit une enfance chaotique et solitaire. Doté d’un talent indéniable, il est accueilli à bras ouverts dans le monde du jazz où Bud Rodney le prend sous son aile. Lassé de jouer le même répertoire, Ludlow s’installe à New York et crée un nouveau style d’avant-garde. Les démons de son enfance ne tardent pas à le rattraper.
Delcourt poursuit la réédition des livres de William Kelvin Kelley, romancier noir américain décédé en 2017 et dont l’œuvre, saluée à sa parution dans les années 60, a ensuite été largement oubliée.

Yu An - Porc braiséPorc braisé, de An Yu
(traduit de l’anglais (Chine) par Carine Chichereau)

À Pékin, Jia Jia retrouve le corps sans vie de son mari dans leur appartement luxueux. Ce dernier a laissé pour elle le mystérieux dessin d’un homme-poisson sur le lavabo. Perdue, elle déambule dans la ville où elle finit par se lier à Leo, un barman qui lui redonne foi en l’amour. À la recherche de sa vérité, elle entreprend un voyage vers le Tibet.
Première traduction de cette jeune auteure chinoise, dont c’est du reste le premier roman.


À première vue : la rentrée Christian Bourgois 2020

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Intérêt global :

réfléchi


La prestigieuse maison Christian Bourgois n’a plus de Bourgois que le nom, depuis que la veuve du fondateur, Dominique, a dû abandonner les lieux en avril 2019. Elle n’en reste pas moins une marque réputée, qui se trouve à un moment charnière de son histoire, poussée par la nécessité de se renouveler tout en respectant son imposant catalogue d’origine (on y trouve des auteurs aussi différents que Tolkien, Annie Dillard, Martin Suter, Laura Kasischke, Antonio Lobo Antunes, John Fante, Angela Carter, Fernando Pessoa, Richard Brautigan – en j’en oublie plein d’autres).
Christian Bourgois avait construit la renommée de sa maison sur le domaine étranger. La rentrée 2020 joue la carte du contre-pied en mettant en avant deux auteurs français sur les trois parutions annoncées. À voir si c’est une bonne stratégie…


Hugo Lindenberg - Un jour ce sera videUn jour ce sera vide, de Hugo Lindenberg

Premier roman. L’histoire d’une amitié forte entre deux garçons lors d’un été en Normandie. D’autant plus forte et influente que, pour le narrateur, la famille de son ami Baptiste représente l’idéal qu’il croit chercher de toutes ses forces…
Classique sur le papier. Dans ces cas-là, c’est l’écriture et la finesse des sentiments qui doivent faire la différence.

Grégory Le Floch - De parcourir le monde et d'y rôderDe parcourir le monde et d’y rôder, de Grégory Le Floch

Après Dans la forêt du hameau de Hardt, premier roman paru aux éditions de l’Ogre en 2019, Grégory Le Floch amène son deuxième opus chez Bourgois, nanti d’une couverture et d’un titre intrigants. Le résumé ne l’est pas moins : le narrateur trouve par terre un objet non identifiable. Ses recherches pour comprendre de quoi il s’agit le conduisent à des rencontres improbables, chaque personne interrogée ayant un avis différent sur la question qui l’obsède.
Indéniablement, à première vue, le plus barré des trois titres proposés.

Laila Lalami - les autres américainsLes autres Américains, de Laila Lalami
(traduit de l’anglais (États-Unis) par Aurélie Tronchet)

Un sans-papier mexicain est témoin d’un accident mortel dans une petite ville de Californie, en plein désert de Mojave. Sa situation l’empêche de témoigner, d’autant que le drame est peut-être plus complexe qu’il n’y paraît.
Un roman polyphonique où plusieurs habitants de la ville prennent tour à tour la parole, offrant en creux une réflexion sur l’immigration.
Là encore, un roman américain qui semble assez classique, même si son sujet, éternellement préoccupant, peut toujours mériter de nouveaux éclairages. Reste à vérifier, par la lecture, s’il apporte vraiment quelque chose de neuf dans la production pléthorique venue des États-Unis.


BILAN



Lecture vaguement potentielle :

Un jour ce sera vide, de Hugo Lindenberg
(parce que, banal ou non, si c’est bien fait, j’aime beaucoup ce genre d’histoire)


À première vue : la rentrée Autrement 2020

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Intérêt global :

sourire léger


Dans le catalogue très varié des éditions Autrement, qui présente aussi bien des essais que de la littérature, on retient notamment deux titres essentiels de la littérature du XXème siècle : Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur de Harper Lee, et Inconnu à cette adresse de Kressmann Taylor. Mais aussi l’un des romans cultes des libraires, 84, Charing Cross Road de Helene Hanff, ou encore les œuvres de l’Australien Kenneth Cook, de Vita Sackville-West et de Laurie Colwin.
Depuis 2017, Autrement compte dans ses rangs une jeune romancière afro-américaine dont la maison défend la plume avec beaucoup d’engagement, et c’est avec son deuxième roman qu’elle figure dans la rentrée.


Brit Bennett - L'autre moitié de soiL’Autre moitié de soi, de Brit Bennett
(traduit de l’anglais (États-Unis) par Karine Lalechère)

Son premier roman, Le Cœur battant de nos mères, s’était fait joliment remarquer il y a trois ans, recevant notamment de la rédaction du magazine Lire le titre de meilleur roman étranger de 2017. Après un recueil d’essais plus que jamais d’actualité, Je ne sais pas quoi faire des gentils blancs, elle revient avec un deuxième roman qui se déroule en Louisiane.
Quatorze ans après la disparition des jumelles Vignes, l’une d’elles réapparaît à Mallard, leur ville natale, dans le Sud d’une Amérique fraîchement déségrégationnée. Adolescentes, elles avaient fugué main dans la main, décidées à affronter le monde. Pourtant, lorsque Desiree refait surface, elle a perdu la trace de sa jumelle depuis bien longtemps: Stella a disparu des années auparavant pour mener à Boston la vie d’une jeune femme Blanche. Mais jusqu’où peut-on renoncer à une partie de soi-même ?


À première vue : la rentrée Albin Michel 2020

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Intérêt global :

sourire léger


Du côté d’Albin Michel, on se félicite d’avoir fait des efforts en terme de parution, histoire d’absorber le choc économique lié à la crise du coronavirus, passant notamment de 400 (!!!) publications sur l’année, à « seulement » 300.
Pour la rentrée littéraire, cela se traduit par une cohorte de… onze écrivains. Ce qui est moins que les seize de 2018, en effet. Mais reste sans doute un peu excessif.
Une poignée de belles choses se détache néanmoins de ce programme. Au moins deux, en ce qui me concerne, avec un ou deux jokers en plus. C’est déjà pas si mal.
(Oui, j’ai décidé d’être aimable cette année. Pour l’instant, en tout cas. Le jeu ne fait que commencer.)


L’ÉVÉNEMENT


Colson Whitehead - Nickel BoysNickel Boys, de Colson Whitehead
(traduit de l’anglais (États-Unis) par Charles Recoursé)

Jusqu’à présent, ils n’étaient que trois auteurs à avoir remporté deux fois le Pulitzer, le plus prestigieux prix littéraire américain : Booth Tarkington (auteur notamment en 1918 de La Splendeur des Amberson, adapté plus tard au cinéma par Orson Welles), William Faulkner et John Updike. Excusez du peu. Colson Whitehead rejoint donc ce club très fermé, puisque son nouveau roman vient d’être distingué, trois ans après le formidable Underground Railroad, où il revisitait avec brio et un souffle narratif exceptionnel l’histoire de l’esclavage aux États-Unis.
Nickel Boys aborde à nouveau la question noire, en s’inspirant cette fois d’un fait divers contemporain. En 2011, une terrible maison de redressement pour délinquants, l’école Dozier, ferme ses portes. Trois ans plus tard, on y découvre un charnier, cinquante tombes sans doute tués par le personnel de l’établissement au fil de ses effroyables années de sévices.
Par le prisme de la fiction, Whitehead investit l’histoire de ce lieu, qu’il rebaptise « Nickel Academy », en racontant l’histoire d’Elwood, un jeune Noir brillant et bien élevé qui, à la suite d’une erreur judiciaire, est arrêté à la place d’un autre. Nous sommes dans les années 60 et, si les États-Unis tentent de faire progresser le statut des Noirs, on est encore loin du compte. Sans pouvoir se défendre, Elwood est envoyé à la Nickel Academy, dont il découvre l’horreur, et tente d’y résister à sa manière, notamment en écrivant sans faillir tout ce dont il est témoin ou victime.


LE TRANSFUGE


Buveurs de vent, de Franck Bouysse

Franck Bouysse - Buveurs de ventPierre Fourniaud, le patron de la Manufacture de Livres, doit être assez embêté. Franck Bouysse, qu’il a révélé et qui a fait les beaux jours de sa petite maison d’édition avec (entre autres) Grossir le ciel, Né d’aucune femme ou Glaise, a cédé aux sirènes d’une grande maison. Le voici donc chez Albin Michel avec un très beau titre, Buveurs de vent, et une histoire bien dans son style.
On y rencontre quatre frères et sœur qui vivent dans la vallée du Gour Noir, où ils aiment à se retrouver près d’un viaduc devenu le centre de leur petit monde. Mal compris par leurs parents, ils tentent de se frayer un chemin dans la vie, soudés les uns aux autres. Et, comme tous ceux de la vallée, sous l’emprise de Joyce, qui règne en maître absolu sur les poumons économiques de la région, les carrières, le barrage et la centrale électrique…


L’INÉVITABLE


Les aérostats, d’Amélie Nothomb

Amélie Nothomb - Les aérostatsS’il existait quelque part une statue d’Amélie Nothomb, personne n’arriverait à la déboulonner. La romancière belge attaque sa vingt-neuvième rentrée littéraire (record ? Sûrement !), avec un livre au titre énigmatique dont le pitch est, comme d’habitude, réduit à sa plus simple expression : « La jeunesse est un talent, il faut des années pour l’acquérir ». Pourquoi s’emmerder à écrire des résumés ? C’est Nothomb, il suffit de mettre sa bouille sur la couverture et ça se vend tout seul.
Plus sérieusement, elle y narre la rencontre entre deux adolescents déphasés (évidemment) : lui est un lycéen dyslexique, elle une étudiante trop sérieuse et mal à l’aise avec ses contemporains qu’elle ne comprend pas. Ensemble, ils vont affronter leurs manques.
Moins ambitieux et risqué sans doute que Soif, son précédent qui donnait la parole à Jésus sur sa croix, mais cela reste du Nothomb dans le texte, version intimiste. Cela peut donner des jolies choses, toute ironie mise à part.


PLACE AUX FEMMES


Véronique Olmi - Les évasions particulièresLes évasions particulières, de Véronique Olmi

Il y a trois ans, Bakhita avait propulsé sur le devant de la scène Véronique Olmi, auteure jusqu’alors suivie par un lectorat fidèle, mais plus restreint que celui rencontré grâce à ce livre événement, finaliste malheureux du Goncourt. Son nouveau livre est donc beaucoup plus attendu. Il devrait être aussi plus classique, qui narre l’éducation d’une jeune fille, entre les années 60 et 80, partagée entre sa vie modeste avec sa famille, et des vacances nichées à Neuilly chez des proches dont l’éducation bourgeoise est très différente de la sienne.

Ketty Rouf - On ne touche pasOn ne touche pas, de Ketty Rouf

Premier roman, consacré à une femme, Joséphine, professeur de philosophie le jour et stripteaseuse la nuit, histoire de pimenter son quotidien bien morne par ailleurs. Sa vie bascule lorsqu’un de ses élèves assiste un soir au spectacle et la reconnaît.
Elle voulait du piment ? Hé ben voilà : ça pique.

François Beaune - Calamity GwennCalamity Gwenn, de François Beaune

C’est marrant comme, parfois, certains raccourcis troublants se créent. L’héroïne du nouveau roman de François Beaune, en effet, voudrait être Isabelle Huppert, mais se contente pour le moment de travailler dans un sex-shop à Pigalle. Une voisine de la Joséphine de Ketty Rouf ? À travers son journal, où elle consigne ses observations et sa vie, Beaune dresse un portrait de femme en forme de point d’interrogation sur notre société.
Pas la promesse la plus follement originale du programme, je vous l’accorde.

Sébastien Spitzer - La fièvreLa Fièvre, de Sébastien Spitzer

Et on continue dans le raccourci évoqué ci-dessus : Spitzer s’empare en effet d’Annie Cook, personnage bien réel qui vécut à Memphis au XIXème siècle, où elle tenait… un bordel. Hé oui. Plutôt haut de gamme, mais il n’empêche, on reste dans le sujet.
Cela dit, ce n’est pas le thème du livre, et Annie Cook est une figure assez passionnante sur le papier, puisqu’elle transforma son établissement en hôpital improvisé lorsque la fièvre jaune déferla à Memphis dans les années 1870. Elle fut elle-même emportée par la maladie en 1878, non sans avoir aidé, soutenu, soigné comme elle le pouvait nombre de patients. Une véritable héroïne, dévouée et déterminée jusqu’à la mort, dont le destin bouleversa évidemment les Américains.
Pas impossible, par ailleurs, que des journalistes inspirés trouvent le moyen de tisser des liens entre l’intrigue du romancier et ce que nous vivons en ce moment…


AMERICA


Stephen Markley - OhioOhio, de Stephen Markley
(traduit de l’anglais (États-Unis) par Charles Recoursé)

On reste brièvement aux États-Unis avec le premier roman de Stephen Markley, qui met en scène le retour de quatre anciens élèves à New Canaan, la petite ville de l’Ohio où ils ont grandi. Quête amoureuse, quête de vengeance, règlements de compte familiaux ou errance personnelle, les quatre jeunes gens incarnent une certaine jeunesse américaine d’aujourd’hui, à la dérive. Sur le papier, un grand classique de littérature américaine, qui ne lui apportera peut-être grand-chose de neuf, mais pourrait plaire aux amateurs de ce qui est devenu un genre en soi.


DÉJÀ VU


Antoine Rault - De grandes ambitionsDe grandes ambitions, d’Antoine Rault

Les destins de huit protagonistes, des années 1980 jusqu’au début du XXIe siècle. Chacun parvient, dans le domaine qui est le sien, à un haut niveau de pouvoir. Clara sera chirurgienne, Diane, une actrice reconnue, Jeanne, cheffe du Parti National, Stéphane, son homme de l’ombre, Marc fera fortune dans l’Internet, Sonia finira ministre d’État et Frédéric, président de la République.
Du classique, là aussi. On a déjà pas mal lu ce genre de choses en littérature française, y compris chez Albin Michel (Le Bonheur national brut de François Roux, par exemple). Pas grand-chose de plus à en dire, donc.


BLOUSON NOIR


Tom Connan - RadicalRadical, de Tom Connan

La caution « jeune rebelle » de la rentrée Albin Michel, laquelle est bien plan-plan par ailleurs (ce qui est quand même l’esprit maison). Après deux romans auto-publiés, le jeune Tom Connan (25 ans) s’installe donc rue Huyghens pour balancer une histoire de rencontre amoureuse sur fond de malaise social. Soit la rencontre explosive entre un étudiant de gauche et un militant d’extrême-droite jouant les activistes dans la frange radicale des Gilets Jaunes.
Honnêtement, je passe mon tour.


FOLLE JEUNESSE


Daniel Picouly - Longtemps je me suis couché de bonheurLongtemps je me suis couché de bonheur, de Daniel Picouly

Un point supplémentaire pour la jolie pirouette du titre. Sinon, le bon élève Picouly replante sa charrue dans la veine de fiction autobiographique qui avait fait le succès du Champ de personne, il y a bien longtemps. Son narrateur, dont l’avenir est suspendu à son éventuelle admission en seconde générale plutôt qu’en technique, tombe amoureux d’une jeune fille prénommée Albertine (oh, ah) qu’il voit acheter un roman de Proust (ah, oh) en librairie. Du coup, il se met à lire À la Recherche du temps perdu (oooh).


 

Lectures hautement probables :
Nickel Boys, de Colson Whitehead
Buveurs de vent, de Franck Bouysse

Lecture éventuelle :
Les aérostats, d’Amélie Nothomb


À première vue : la rentrée Actes Sud 2020

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Intérêt global :

neutrre


Choix de l’ordre alphabétique oblige, honneur donc à la petite maison arlésienne devenue très grande. J’ai dénombré neuf nouveautés à paraître dans cette rentrée, ce qui est encore beaucoup mais plus modéré que les années précédentes (treize en 2018, par exemple).
Du côté des petits événements du monde éditorial, Actes Sud enregistre l’arrivée de Muriel Barbery, auteure de L’Élégance du hérisson et transfuge de Gallimard.
Pour le reste, pas de bouleversement à première vue, puisque le programme aligne essentiellement des noms connus de la maison. À tel point qu’on retrouve trois noms déjà présents ensemble lors de la rentrée 2017 (Lafon, Ducrozet, Ferney). On peut déjà dire que cette si particulière rentrée 2020 ne sera pas celle des prises de risque pour Actes Sud.
À suivre tout de même, un premier roman américain particulièrement dans l’air du temps, et qui devrait faire parler de lui.


LA TÊTE D’AFFICHE


Chavirer, de Lola Lafon

Lola Lafon - ChavirerDepuis La Petite communiste qui ne souriait jamais, revisitation romanesque de l’histoire de Nadia Comaneci, Lola Lafon est devenue une valeur sûre d’Actes Sud. Dans ce nouveau roman, elle choisit à nouveau une danseuse comme héroïne – mais une danseuse, non pas de compétition, mais de plateau télé, une artiste qui, par le prisme de la télévision, fait beaucoup pour rendre la danse accessible et populaire auprès du grand public.
Cléo, cependant, cache un terrible secret, ancré dans son adolescence. À l’âge de 13 ans, elle est recrutée par une certaine Fondation de la vocation, qui dissimule une organisation de prédation sexuelle. Victime, elle devient complice et coupable, en convainquant d’autres filles de la suivre dans le piège. Lorsque l’affaire resurgit trente ans plus tard, Cléo doit affronter son passé…
L’écriture précise et exigeante de Lola Lafon, sa finesse et son engagement ont tout pour transcender le sujet et faire de ce livre un jalon de la rentrée.


D’ACTUALITÉ


Margaret Wilkerson Sexton - Un soupçon de libertéUn soupçon de liberté, de Margaret Wilkerson Sexton
(traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Laure Mistral)

La saga d’une famille noire de la Nouvelle-Orléans sur trois générations. Les existences d’Evelyn, Jackie et T.C. s’entremêlent et montrent comment, dans une nation en mutation, les maux de la communauté noire américaine restent, eux, les mêmes.
Comme ses personnages, Margaret Wilkerson Sexton est née et a grandi à la Nouvelle-Orléans. Si son premier roman, remarqué aux Etats-Unis lors de sa parution, est de qualité, il devrait occuper l’avancée des tables des libraires et la une de la presse spécialisée en raison de son sujet, évidemment brûlant.


DOMAINE ÉTRANGER


Salman Rushdie - Quichotte (couv FR)Quichotte, de Salman Rushdie
(traduit de l’anglais par Gérard Meudal)

S’il est un romancier contemporain qui a le picaresque dans le sang, c’est bien Salman Rushdie. Rien d’étonnant, donc, à le voir réinventer l’un des personnages les plus emblématiques de la littérature, fleuron de la littérature picaresque né de l’imagination de Cervantes. Histoire de s’amuser un peu, il fait de Quichotte un vieux représentant de commerce qui tombe raide amoureux d’une vedette de la télévision. Il se lance dans une quête épique et amoureuse à travers les États-Unis, accompagné de son fils imaginaire, Sancho.

Enrique Vila-Matas - Cette brume insenséeCette brume insensée, d’Enrique Vila-Matas
(traduit de l’espagnol par André Gabastou)

Deux frères. L’un, Simon, est traducteur de « premiers jets » et fournisseur officiel de citations pour écrivains. L’autre, Rainer, qui vit retiré à New York depuis vingt ans, est devenu un auteur culte, notamment grâce au travail occulte de Simon.
À la mort de leur père, ils se retrouvent pour la première fois à Barcelone, le jour même où la Catalogne proclame son indépendance. Dans une ambiance étrange, tandis que des hélicoptères quadrillent le ciel de la ville, les deux frères se mettent à régler leurs comptes…
Connaissant l’auteur, il faut s’attendre à une réflexion pointue et ludique sur la littérature. Et puis la vie, la mort, tout ça.

Sara Omar - La Laveuse de mortLa Laveuse de mort, de Sara Omar
(traduit du danois par Frédéric Fourreau)

Parce qu’elle est née fille et non garçon, Frmesk est en butte à la violence de son père. Pour la sauver, sa mère décide de la confier à ses propres parents. Lui, colonel à la retraite, est un érudit, éclairé sur tous les sujets, à commencer par l’Islam. Elle est laveuse de mort, qui s’occupe des corps des femmes laissées pour compte. Il faudra toute leur générosité et leur amour pour préserver au mieux la petite fille de la violence et de l’intolérance qui règnent dans leur pays, le Kurdistan…


LA TRANSFUGE


Muriel Barbery - Une rose seuleUne seule rose, de Muriel Barbery

Après quatre romans publiés chez Gallimard, dont son deuxième, L’Élégance du hérisson, fut un triomphe aussi énorme qu’inattendu, Muriel Barbery arrive donc chez Actes Sud.
Dans son nouveau livre, elle raconte l’histoire d’une femme n’ayant jamais connu son père, qui apprend à quarante ans la disparition de ce dernier, et l’existence d’un testament qui la concerne. Elle part au Japon, où vivait ce père inconnu contre lequel elle a élevé un mur de colère. Sur place, guidé par Paul, l’assistant de son père, elle entame un long chemin vers la réconciliation, qui passe aussi par la découverte d’une culture japonaise dont elle va apprendre à se nourrir.


DOMAINE FRANCOPHONE


Alice Ferney - L'intimitéL’Intimité, d’Alice Ferney

Après le beau succès des Bourgeois (2017), une grande saga familiale, Alice Ferney revient avec un roman polyphonique qui suit trois personnages en quête d’amour, de vie de famille, de paternité ou de maternité (ou non). Une réflexion sociétale et éthique, mêlée de considérations philosophiques, qui ausculte notre manière de concevoir la vie intime.

Christian Garcin - Le Bon, la Brute et le RenardLe Bon, la Brute et le Renard, de Christian Garcin

Un « road-trip taoïste », selon son éditeur. On y suit trois Chinois perdus dans le désert californien, qui cherchent la fille de l’un d’entre eux ; deux policiers américains qui, au même endroit, cherchent un autre disparu ; et un journaliste chinois, auteur de romans noirs, qui enquête à Paris sur la disparition de la fille de son patron. Trois intrigues en miroir, au service d’une comédie existentielle. Deuxième roman de Garcin chez Actes Sud, après des passages chez Gallimard, Verdier et Stock.

Magyd Cherfi - La part du SarrasinLa Part du Sarrasin, de Magyd Cherfi

Suite de Ma part de Gaulois, gros succès de 2016, où l’auteur relatait comment il était devenu le premier bachelier de sa cité. Magyd Cherfi, figure du groupe Zebda, poursuit ici son récit autobiographique en racontant l’après-Bac, sa quête d’identité musicale et d’identité tout court, face à la violence et au racisme, dans la nécessité d’inventer de nouvelles voix, de nouvelles manières de chanter la rage et l’espoir.

Pierre Ducrozet - Le grand vertigeLe Grand vertige, de Pierre Ducrozet

Ce pourrait être un roman purement opportuniste sur un autre sujet d’actualité primordial, l’écologie. Le pitch m’intéresse pourtant et donne envie d’espérer. Adam Thobias, pionnier sincère et iconoclaste de la pensée environnementale, se voit proposer la direction très officielle et très politiquement correcte d’une “Commission Internationale sur le Changement Climatique et pour un Nouveau Contrat Naturel”. Loin d’avoir l’intention de se couler dans le moule, il y voit l’occasion d’imposer sa patte sur le sujet et de secouer les immobilismes…

Ilan Duran Cohen - Le petit polémisteLe Petit polémiste, d’Ilan Duran Cohen

Alain Conlang est polémiste professionnelle, passé maître dans l’art des saillies et autres provocations médiatiques qui le rendent populaire, notamment auprès des jeunes, plus qu’ils ne le font détester. Jusqu’au jour où il dérape en laissant échapper, dans un dîner mondain terrassant d’ennui, une remarque sexiste. Une limite est franchie, qui précipite le provocateur de l’autre côté de la barrière, le mauvais côté, où l’on devient le sujet des polémiques, et d’où il semble impossible de sortir par le haut…


BILAN


Lectures potentielles :
Chavirer, de Lola Lafon
Le Grand vertige, de Pierre Ducrozet

Et :
Un soupçon de liberté, de Margaret Wilkerson Sexton


Semaine spéciale « on va tous mourir »


Bon, ça va, j’ai compris.

L’actualité étant ce qu’elle est – en l’occurrence, viralement omniprésente -, je vais adapter le ton du blog aux circonstances.
Et en profiter pour vous parler la semaine prochaine de romans mettant en scène des formes de fin de monde, qu’ils soient causés par un virus foudroyant (L’Année du Lion, Station Eleven) ou par une invasion de mégalodons échappées des temps anciens (Fin de siècle).

Vous le savez, je ne suis pas là pour insulter votre intelligence. Autant vous dire que les livres en question sont excellents, brillants, voire amusants (pour l’un d’entre eux au moins), et qu’ils se servent de leur cadre fictionnel pour questionner notre monde actuel avec une acuité dont nous avons tous besoin. En ce moment, plus que jamais, sans doute.
D’ailleurs, ce n’est sûrement pas un hasard si, depuis quelques années, les romans mettant en scène des univers post-apocalyptiques ou dystopiques se multiplient, et rencontrent de beaux succès en librairie. Les écrivains sont sur le pont. Ils observent le monde, en traquent les dérives. Ils ciblent l’humain, sa folie souvent, son génie parfois. Ils cherchent des solutions, aussi, à leur modeste manière.

La lecture est un loisir, une distraction, mais elle peut permettre, à l’occasion, de prendre de la hauteur. C’est à ce léger vol en altitude que je vous inviterai la semaine prochaine.
L’occasion aussi, pour moi, de deux séances de rattrapage sur ces immenses romans que sont L’Année du Lion et Station Eleven, dont je me demande encore comment j’ai fait pour ne pas en parler ici, alors même que leur lecture m’avait enthousiasmé au-delà de toute expression…
Quant à Fin de siècle, c’est le nouveau Gendron. Et si vous êtes un fidèle de Cannibales Lecteurs, vous avez déjà une idée de ce que cela peut signifier.

Alors, à la semaine prochaine !


Aux armes

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Pour l’officier Wayne Chambers, c’est une matinée comme les autres qui commence. Chargé de la sécurité du campus de l’établissement scolaire local, il est fier d’incarner l’autorité et de veiller sur les milliers de jeunes âmes qui fréquentent l’école.
Mais ce matin-là, son rôle est mis à l’épreuve. Des coups de feu résonnent dans l’un des bâtiments. Très vite l’évidence s’impose : un assaut criminel est en cours. Pétrifié près de l’entrée, tétanisé de peur, Wayne Chambers n’intervient pas. Lorsque les renforts arrivent, il est trop tard.
Bilan : quatorze morts. Quatorze jeunes vies fauchées au hasard.
L’émotion embrase la ville, puis le pays, l’incendie violemment attisé par les médias sur les dents. Très vite, on recherche un coupable. Le tireur ? Trop facile. Il faut quelqu’un d’autre à blâmer. Quelqu’un qui aurait omis de se conduire en héros, comme un bon Américain, pour défendre la jeunesse de sa cité…


borismarmeEn cette rentrée littéraire d’hiver, plusieurs libraires ont eu l’idée d’organiser des rencontres croisées avec Fabrice Humbert (dont j’ai dit récemment tout le bien que je pensais de son nouveau roman, Le Monde n’existe pas) et Boris Marme. Bien vu, puisque les deux écrivains français mettent en scène une certaine vision des États-Unis d’aujourd’hui. Une vision où les médias prennent définitivement le pouvoir, surtout quand la mort rôde, que l’on peut jouer avec l’émotion et manipuler l’opinion en tirant sur sa corde sensible, au mépris de son intelligence et de sa capacité d’analyse.

Quand Fabrice Humbert démarre son roman sur un fait divers criminel assez banal, Boris Marme choisit, pour son premier roman, de questionner le phénomène de plus en plus courant des tueries de masse sur les campus américains. Son angle d’attaque est particulièrement intéressant, puisque le pivot de son roman est, à l’inverse de ce qu’on pourrait attendre, un non-héros. C’est l’histoire d’un Américain incapable d’être le héros emblématique tel qu’on le rêve dans son pays. C’est l’histoire d’un homme qui reste un homme, à des années-lumière de l’Amérique de Donald Trump ou de celle de la saga Marvel.

policeusa2Se confronter à la faiblesse de Wayne Chambers est une démarche aussi stimulante que perturbante. Quand on lit ce genre d’histoire, la part reptilienne de notre cerveau meurt d’envie de voir débarquer Captain America. Comment soutenir celui qui ne se résout pas à incarner ce soi-disant idéal ? Comme s’identifier à lui ? On voudrait se convaincre qu’à sa place, avec un flingue dans la main, on aurait rempli notre devoir. On aurait osé franchir la porte, et défendre ces centaines de gamins sans défense.
Bien sûr.
Bien sûr ?
Voilà ce que propose Aux armes : comprendre que l’héroïsme ne vaut que dans les romans d’aventure. Dans la réalité, c’est le plus souvent autre chose (à quelques exceptions près, ce qui fait de ces gens capables de sauver des vies au mépris de la leur de véritables héros, d’autant plus admirables qu’ils sont rares). Et ce bilan que l’on dresse sur soi-même n’est guère reluisant.

commonsenseComme je l’évoquais au début de cette chronique, Boris Marme étoffe cette réflexion cruelle d’un tableau implacable des États-Unis. Médias avides de sensations faciles et de rumeurs croustillantes au mépris des faits et de la vérité, défilé de pseudo-spécialistes se rengorgeant de leur importance télévisuelle, mise en scène spectaculaire de l’émotion, analyse des dérives potentielles de n’importe quel esprit trempé dans l’atmosphère naturellement mortifère d’un pays où l’arme à feu pourrait remplacer le drapeau : tout s’entasse sans pitié, écrasant au passage les épaules des faibles, créant des victimes à la chaîne.
La manière dont le romancier campe ses personnages donne aussi de l’épaisseur au propos, détournant même parfois le fil direct du roman pour mieux le nourrir. Le portrait de la mère de Wayne Chambers, et de la relation qu’elle garde avec son fils, est ainsi particulièrement éloquent. À la fois triste, désolant, et révoltant.

L’état de la société américaine contemporaine confrontée à sa violence est un sujet récurrent ces derniers temps, qu’il soit traité par des auteurs du cru ou des étrangers. Aux armes s’inscrit dans cette lignée, pas aussi marquant pour moi que le livre de Fabrice Humbert, ou que le bouleversant Jake de Bryan Reardon (qui évoquait déjà une tuerie de masse). Mais c’est un premier roman percutant qui annonce un auteur intelligent, en phase avec notre monde, à qui il soutire une vérité pas toujours belle à entendre – ce qui peut être une mission de la littérature.


Le Monde n’existe pas

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Times Square, New York. Sur les écrans géants qui encerclent le carrefour le plus connecté du monde, le visage d’un homme apparaît. Il s’appelle Ethan Shaw. On le soupçonne d’avoir violé et assassiné une jeune fille de seize ans à Drysden, Colorado. En quelques instants, il devient l’ennemi public numéro un. L’homme à traquer sans relâche et à abattre sans sommation.
Dans la foule, Adam Vollmann tombe des nues. Il a bien connu Ethan Shaw. C’était il y a des années, une amitié adolescente aussi violente qu’éphémère. A l’époque, Ethan était la vedette de Drysden. Jeune garçon beau et charismatique, star de football, séducteur presque sans le vouloir de nombreuses filles qui toutes lui pardonnaient ensuite de les laisser tomber pour une autre. Ethan était une lumière, un phare, un pilier.
A-t-il pu devenir ce monstre dont s’empare l’Amérique avec férocité ? Journaliste au New Yorker, Adam décide de fouiller le tas d’immondices qui dégouline des médias pour y dénicher la pépite de la vérité. Quitte à retourner à Drysden, épicentre de ses traumatismes de jeunesse qui en ont fait l’homme qu’il est aujourd’hui…


Fabrice HumbertJ’avais un peu délaissé Fabrice Humbert depuis qu’il avait quitté les éditions du Passage pour Gallimard. Pas en raison de son transfert, mais parce que ce qu’il proposait alors m’intéressait moins (Éden Utopie, notamment, inspiré de son histoire familiale, m’était un peu tombé des mains). Je suis donc très heureux, et agréablement surpris de le retrouver tel qu’en lui-même, tel que je l’apprécie en tout cas.
Puissant, scintillant de fulgurances éblouissantes, formidablement écrit et audacieusement mené, Le Monde n’existe pas renoue en effet avec la veine de ses premiers livres, notamment Avant la chute, La Fortune de Sila et L’Origine de la violence.

On y retrouve sa capacité extraordinaire à mêler une intrigue romanesque, l’histoire intime de ses personnages, à un sujet contemporain, universel, d’une actualité brûlante. En l’occurrence, le traitement de l’information par les médias aujourd’hui, où l’émotion prime sur les faits, quitte à tordre la vérité, à fabriquer artificiellement de l’événement.
times-squareOuvrir Le Monde n’existe pas à Times Square est évidemment tout sauf un hasard. Je ne sais pas si vous êtes déjà passé dans ce quartier de New York, mais si vous avez l’occasion, allez-y. C’est à vomir, mais le spectacle est hallucinant. Des écrans, partout, de toutes les tailles, à toutes les hauteurs. Des publicités, des informations, des bandes-annonces, sans cesse, jour et nuit, surplombant des trottoirs grouillant de vie. Un appel à l’hypnose collective et au débranchement massif des cerveaux. L’endroit idéal pour planter une certitude dans des milliers de crânes, quitte à ce que ce soit un mensonge.

Poussant son idée sans cesse, Fabrice Humbert questionne avec clairvoyance la manière dont la frontière entre réalité et fiction se brouille de plus en plus, jusqu’à se demander si elle existe encore. Le sujet est du pain bénit pour un romancier, dont c’est finalement le travail. Aujourd’hui, les histoires que l’on invente ne finissent-elles pas par être plus pertinentes que les faits bruts, souvent désolants de vérité ?
La structure du roman est à l’unisson de ce questionnement. Avec Adam Vollmann, lui-même construit comme un palimpseste humain, on plonge jusqu’au vertige dans un quotidien qui se délite et se déconstruit en permanence. J’ai été époustouflé par la maîtrise narrative de Fabrice Humbert, qui tient son récit d’une main de fer alors même que la situation semble échapper à tout contrôle. Là où il aurait pu se contenter d’élaborer une sorte de polar, il fuit la facilité pour mieux percuter et perturber son lecteur.

Si le roman ne s’effondre pas, c’est que Fabrice Humbert possède de nombreux atouts. Une évidence de style, à la fois puissant, riche et admirablement fluide. Une capacité à créer des personnages fascinants, riches en zones d’ombre.
Une pertinence, enfin, pour cerner le monde dans toute sa complexité – le monde, et en particulier ici les États-Unis. Si son histoire est jeune, ou peut-être à cause de cela, ce pays à nul autre pareil offre au romancier une matière mouvante, vivante, une argile à pétrir sans relâche pour en extraire mille et une formes inattendues. Et constitue une caisse de résonance pour nous, familiers dans nos pays d’Occident de leurs problèmes et de leurs dérives, qui finalement sont les mêmes. La démesure naturelle des États-Unis permet de démultiplier la réflexion, de la renvoyer cent fois plus forte, plus impressionnante, plus violente, à l’image de ce peuple qui, pour une part du moins, idolâtre plus les armes à feu que la vie de ses enfants.

J’ai l’impression que Le Monde n’existe pas ne figure pas parmi les livres dont on parle le plus dans cette rentrée. Si vous avez l’occasion, vous l’aurez compris, je vous encourage fortement à corriger cet oubli et à faire honneur à son intelligence. J’aime à croire que vous ne le regretterez pas.