Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

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A première vue : la rentrée Flammarion 2017

À première vue, Flammarion, cette année, c’est un transfert qui fait un peu causer dans le Landerneau (Brigitte Giraud quittant Stock, son éditeur historique), quelques motifs de curiosité mais pas forcément de quoi trépigner sur place. Les auteurs convoqués sont solides, connus de la maison dans l’ensemble, et n’envoient pas des tonnes de rêve. Pas sûr qu’un raz-de-marée de bonheur viendra d’ici… mais on veut bien se tromper et avoir des bonnes surprises, comme c’est régulièrement le cas chez cet éditeur.

Giraud - Un loup pour l'hommeALGÉRIE I : Un loup pour l’homme, de Brigitte Giraud
Pour son entrée chez Flammarion, la romancière lyonnaise présente un livre très important pour elle, celui qu’elle cherchait à écrire depuis ses débuts en littérature. A mots couverts de la fiction, elle y évoque son père, incarné ici par Antoine, jeune Français appelé en Algérie pendant la guerre alors que sa femme Lila est enceinte. Refusant de porter les armes, il est casé comme infirmier à l’hôpital militaire de Sidi-Bel-Abbès, où il rencontre Oscar, un caporal récemment amputé d’une jambe. Entre les deux hommes naît une amitié qui se construit sur l’horreur de la guerre…

Zeniter - L'Art de perdreALGÉRIE II : L’Art de perdre, d’Alice Zeniter
Plusieurs auteurs s’emparent donc du même sujet, l’Algérie, dans cette rentrée. Outre Jean-Marie Blas de Roblès (Zulma), Marie Richeux (Sabine Wespieser), Kaouther Adimi (Seuil) et donc Brigitte Giraud, Alice Zeniter s’intéresse aux origines algériennes de sa famille dont elle ne sait rien, faute de pouvoir en parler. Elle le fait de manière fictionnelle, en remontant plusieurs générations à la recherche des vérités du passé.

Seigle - Femme à la mobyletteDARDENNE : Femme à la mobylette, de Jean-Luc Seigle
Depuis son roman précédent, l’émouvant Je vous écris dans le noir, voilà un auteur que je sais capable de me surprendre au meilleur sens du terme. Alors, pourquoi pas avec ce nouveau livre, même si son pitch ne m’emballe pas plus que cela, je l’avoue ? Cette Femme à la mobylette, c’est Reine, mère de trois enfants délaissée, livrée à elle-même, aux portes de la misère. Jusqu’au jour où elle récupère une mobylette bleue, l’une de ces vieilles pétrolettes des années 60, en laquelle elle place tous ses espoirs restants…

Bouillier - Le Dossier MBLOB : Le Dossier M, de Grégoire Bouillier
Méfiez-vous des gens discrets, ils finissent toujours par se mettre à trop parler. Prenez Grégoire Bouillier, habitué depuis ses débuts à signer des livres très courts aux éditions Allia. Il n’avait pas donné de nouvelles depuis 2008, il aurait fallu s’en alarmer avant que ne débarque sur nos tables ce volumineux pavé de 864 pages, première partie (!) d’un dyptique (!!) dont le deuxième volume sera aussi long (!!!) De quoi y sera-t-il question ? Hé bien, d’amour, apparemment. Même si je n’ai pas tout compris au sujet de ce livre, dont le principe est semble-t-il de céder à toute logorrhée du moment qu’elle est suscitée par une inspiration subite… Bon, bref, je ne vous en dirai guère plus ici, à vous de voir si relever ce genre de défi vous amuse.

Bénech - Un amour d'espionJEAN LE CARRE : Un amour d’espion, de Clément Bénech
Le narrateur, un étudiant en géographie, se voit invité, au détour d’une discussion, à relever le défi que lui propose Augusta. La jeune femme l’attend à New York, où elle vient de s’installer, car elle veut percer le mystère autour de son petit ami Dragan, un critique d’art roumain qu’elle a rencontré via une application. Ce dernier est accusé de meurtre par un internaute anonyme (résumé Electre). Une sorte de pastiche de roman d’espionnage assortie d’une réflexion sur les réseaux sociaux et le virtuel. Si j’ai bien compris. Bref.

Pollet-Villard - L'Enfant-moucheURANUS : L’Enfant-mouche, de Philippe Pollet-Villard
Inspiré par l’enfance de la mère de l’auteur, l’histoire d’une petite orpheline dans un village de Champagne, pendant l’occupation. Survivant de rien, slalomant entre les bassesses et les humiliations de ses voisins, sa vie bascule lorsqu’elle s’aventure du côté allemand…

Pons - Parmi les miensDÉBRANCHE : Parmi les miens, de Charlotte Pons
Trois frères et sœurs se retrouvent au chevet de leur mère, hospitalisé en état de mort cérébrale, sans espoir de retour. Ils se déchirent sur la suite à donner aux événements, tout en se confrontant à leurs souvenirs d’enfance. Premier roman.
(Je vais me pendre et je reviens. Ou pas.)

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El Akkad - American WarWE TAKE CARE OF OUR OWN : American War, d’Omar El Akkad
(traduit de l’américain par Laurent Barucq)
Les États-Unis sont à nouveau coupés en deux par la guerre, le nord et le sud s’affrontant cette fois au sujet des énergies fossiles. Après la mort de son père, une petite fille est envoyée avec sa mère dans un camp de réfugiés. Cette expérience extrêmement violente la transforme peu à peu en machine de guerre… Journaliste d’origine égyptienne, le néo-romancier signe un livre coup de poing sur l’état de l’Amérique, sous couvert d’un roman d’anticipation politique qui en dit long sur aujourd’hui.

Lagioia - La FéroceINTÉRIEUR NUIT : La Féroce, de Nicola Lagioia
(traduit de l’italien par Simonetta Greggio et Renaud Temperini)
La fille d’un riche entrepreneur est retrouvée morte au pied d’un immeuble, après avoir été vue marchant nue et ensanglantée au bord d’une route. L’hypothèse d’un suicide est privilégiée, mais pour quel motif cette jeune femme aurait-elle mis fin à ses jours ? On louche fortement du côté des malversations de son père… La littérature italienne pointe encore et toujours du doigt la corruption qui gangrène le pays, nouvel exemple avec ce roman couronné du prix Strega (Goncourt transalpin) en 2015.

Mendelsohn - Une odysséeHOMÉRIQUE : Une Odyssée, de Daniel Mendelsohn
(traduit de l’américain par Isabelle Taudière et Clotilde Meyer)
Le père de Daniel Mendelsohn (auteur du formidable récit-enquête Les disparus) décide d’assister au séminaire que donne son fils sur L’Odyssée d’Homère, au Bard Collège, université privée au nord de New York. L’occasion pour les deux hommes de se retrouver, une épopée intime qui vaut bien des voyages.

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A première vue : la rentrée Gallmeister 2017

Toujours dévouées à l’Amérique, les éditions Gallmeister voient apparaître dans leurs propositions de rentrée la patte de François Guérif, ancien grand patron du catalogue noir des éditions Rivages. En effet, ce dernier rejoint l’éditeur à la patte d’ours avec l’un de ses auteurs et la réédition d’un grand texte de la littérature américaine. A côté de cela, il faudra garder à l’œil le talent de défricheur d’Oliver Gallmeister qui, après le succès marquant de Dans la forêt de Jean Hegland en début d’année, lance une nouvelle romancière dont on parlera sûrement – même si, de notre côté, nous ne crierons pas au génie cette fois-ci.

Fridlund - Une histoire des loupsTHE HAND THAT ROCKS THE CRADLE : Une histoire des loups, d’Emily Fridlund (lu)
(traduit de l’américain par Juliane Nivelt)
Une adolescente, Madeline, entre peu à peu dans la vie d’une famille qui vient d’emménager en face de chez elle, de l’autre côté d’un lac. Tandis que le père s’absente souvent, Madeline s’occupe de plus en plus du petit garçon de la famille, sans se douter de ce qui se trame dans ce foyer beaucoup moins innocent qu’il n’y paraît… D’emblée, le ton de la romancière s’avère inhabituel, un peu dérangeant ; mais le trouble n’opère pas longtemps. J’ai vite fini par m’ennuyer dans ce premier roman qui ne raconte pas grand-chose et tire en longueur une intrigue prévisible. Pas convaincu du tout.

Stegner - L'Envers du tempsTHUNDER ROAD : L’Envers du temps, de Wallace Stegner
(traduit de l’américain par Eric Chedaille)
De Wallace Stegner, romancier sans doute trop méconnu chez nous, Gallmeister ajoute ce titre inédit qui fait suite à son chef d’œuvre d’inspiration autobiographique, La Montagne de sucre. On y retrouve son double romanesque, Bruce Mason, de retour dans sa ville natale, Salt Lake City, qu’il avait quittée adolescent avec la rage au ventre et la volonté de réussir. Tout en organisant les funérailles de sa tante, il se confronte aux souvenirs de sa jeunesse.

Boyle - Tout est briséLIKE A ROLLING STONE : Tout est brisé, de William Boyle
(traduit de l’américain par Simon Baril)
François Guérif avait désigné Gravesend, le premier roman de William Boyle, comme numéro 1000 de la collection Rivages/Noir. Un choix symbolique qui prouvait la confiance placée par l’éditeur dans son auteur – confiance qui se perpétue donc chez Gallmeister. Boyle nous ramène à Gravesend, quartier pauvre de Brooklyn, où Erica tente de tenir entre son père qui sort de l’hôpital et son fils Jimmy qui revient après une longue errance à travers le pays. Un retour bien compliqué néanmoins, car Jimmy étouffe à Brooklyn et n’entend pas y rester…

Cooper- Le Dernier des MohicansI AM NATIVE AMERICAN : Le Dernier des Mohicans, de James Fenimore Cooper
(traduit de l’américain par François Happe)
Les cinéphiles ont sûrement en tête le visage de Daniel Day-Lewis, héros de l’adaptation sur grand écran de ce livre fondateur de la littérature américaine. Paru en 1826, le roman de Cooper n’avait pas connu de traduction intégrale en français depuis… 1830 ! Par la volonté de Guérif, cette aberration est désormais réparée, et la traduction de François Happe vient enrichir le catalogue « classique » que Gallmeister entend développer, à la suite des nouvelles parutions cette année dans la collection Totem des titres de Thoreau, Walden et la Désobéissance civile.

Farris - Le Diable en personneSYMPATHY FOR THE DEVIL : Le Diable en personne, de Peter Farris
(traduit de l’américain par Anatole Pons)
Deuxième parution en Néo Noire de Peter Farris, ce roman sombre nous entraîne en Géorgie du Sud où Maya, 18 ans, vient d’échapper à une tentative d’assassinat. Prostituée sous la coupe du terrifiant Mexico, elle est devenue la favorite du maire et a ainsi découvert de bien sinistres projets, ce qui manque causer sa mort. Mais Leonard Moye, un type solitaire et excentrique, la prend sous sa protection…


A première vue : la rentrée de l’Olivier 2017

À première vue, aux éditions de l’Olivier, le mot d’ordre semble être de faire appel à des auteurs aux noms alambiqués… Non, plus sérieusement, petite rentrée (en quantité) à l’ombre de l’arbre cette année, dans laquelle domine la silhouette d’un auteur américain d’autant plus grand qu’il est rare. Tiens, d’ailleurs, à tout seigneur tout honneur, on va commencer par lui.

Foer - Me voiciEXTRÊMEMENT ATTENDU ET INCROYABLEMENT EXCITANT : Me voici, de Jonathan Safran Foer
(traduit de l’américain par Stéphane Roques)
Le dernier livre de Jonathan Safran Foer publié en France, l’essai Faut-il manger les animaux ?, date de 2011. Et il faut remonter onze ans en arrière pour retrouver trace de son précédent roman – mais quel roman !!! C’était l’inoubliable Extrêmement fort et incroyablement près, et depuis ce chef d’œuvre l’attente est très, très élevée.
En attendant de le lire, on appréciera donc l’ironie involontaire du titre, Me voici (ouais, c’est pas trop tôt !), dans lequel nous ferons connaissance avec les Bloch, famille juive américaine typique. Paisible, aussi, en apparence du moins… jusqu’au jour où Sam, le fîls aîné âgé de 13 ans, est renvoyé du collège pour avoir écrit un chapelet d’injures racistes, et où Jacob, le père, est surpris en train d’échanger des textos pornographiques avec une inconnue. Alors que la façade respectable de la famille Bloch explose, la situation au Moyen-Orient se dégrade violemment, à la suite d’un tremblement de terre qui provoque des répliques géopolitiques menaçant la survie de l’état d’Israël…
Les premières pages du roman, dévoilées en avant-première par l’éditeur, sont hilarantes, et on devrait retrouver dans Me voici l’art extraordinaire de Foer pour mêler la comédie et le tragique, l’intime et l’historique. Vertige attendu le 28 septembre.

Luiselli - L'Histoire de mes dentsADJUGÉ VENDU : L’Histoire de mes dents, de Valeria Luiselli
(traduit de l’anglais (États-Unis) par Nicolas Richard)
Le meilleur commissaire-priseur du monde imagine un plan machiavélique : se faire arracher toutes ses dents, et les mettre ensuite aux enchères en les faisant passer pour les quenottes de personnalités aussi diverses que Platon ou Virginia Woolf. Problème : Gustavo Sanchez Sanchez découvre que son propre fils assiste aux ventes et semble acharné à racheter son père dent par dent… L’un des pitchs les plus saisissants de la rentrée.

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Alikavazovic - L'Avancée de la nuitY’A LA CHAMBRE 106 QUI S’ALLUME : L’Avancée de la nuit, de Jakuta Alikavazovic
Gardien de nuit dans un hôtel, Paul est fasciné par Amélia, l’une des résidentes, dont le côté mystérieux et les agissements suscitent les rumeurs. Ils finissent par partager quelques moments passionnés. Puis la jeune femme disparaît du jour au lendemain, partie à la recherche de sa mère à Sarajevo. Normalienne, enseignante à la Sorbonne, la romancière est très soutenue par la presse et appréciée du petit monde du livre. On en causera donc sûrement.

Flahaut - OstwaldLA ROUTE : Ostwald, de Thomas Flahaut (lu)
Ces derniers temps, en littérature, quand une catastrophe survient, on se réfugie dans les forêts. Chez Thomas Flahaut, primo-romancier de 26 ans, on n’échappe pas à la règle. Cette fois, l’événement déclencheur est un incident à la centrale nucléaire de Fessenheim qui provoque l’évacuation des populations locales. Deux frères, dont les parents se sont séparés quelque temps auparavant suite au licenciement du père, se retrouvent lancés en pleine errance dans un Est de la France dévasté et quasi déserté. Il est rare que les auteurs français se frottent au genre, en l’occurrence ici le post-apocalyptique (mesuré, certes, mais tout de même) ; le coup d’essai est prometteur, usant de ce contexte extrême pour traiter en finesse de sujets intimes.

Pyamootoo - L'Île au poisson venimeuxTU POUSSES LE BOUCHON UN PEU TROP LOIN, MAURICE : L’Île au poisson venimeux, de Barlen Pyamootoo
Anil et Mirna mènent une vie stable. Ils ont deux enfants et vivent grâce à une petite boutique qui fonctionne bien. Cependant, du jour au lendemain, Anil disparaît. C’est seulement des années plus tard que sa femme saura ce qu’il s’est passé : parce qu’il a échappé de peu à la mort, son mari a décidé de changer radicalement d’existence (résumé Électre). L’auteur est mauricien et vit à Trou-d’Eau-Douce. D’habitude, je me fiche de savoir où habite l’auteur, mais là, avec un nom pareil, j’étais obligé de le mentionner.

Vernoux - Mobile homePERSONNE NE M’AIME : Mobile Home, de Marion Vernoux
Un grand classique : quand un cinéaste ne rencontre plus le succès, il se met à écrire des livres. C’est le cas de Marion V., en pleine crise de pré-cinquantaine alors que son dernier film a été un échec. Pour se changer les idées, elle se met à photographier ses meubles et à tenter de saisir leur histoire, ce qui l’entraîne notamment sur les traces de sa grand-mère déportée pendant la guerre.


A première vue : la rentrée Seuil 2017

Avec neuf romans annoncés, dont trois étrangers (et demi, si on compte Charif Majdalani), les éditions du Seuil font partie des grosses écuries relativement raisonnables de cette rentrée littéraire 2017. En alignant seulement deux premiers romans, elles s’appuient davantage sur les valeurs sûres de la maison, tout en accompagnant avec sérieux des auteurs ayant déjà commencé à faire leurs preuves. Bref, c’est une rentrée pro, qui contient son petit lot de séduction potentielle. Et une nouveauté de l’immense Ron Rash, ce qui suffirait à rendre indulgent pour tout le reste.

Rash par le vent pleure.inddSUMMER OF LOVE : Par le vent pleuré, de Ron Rash (lu)
(traduit de l’américain par Isabelle Reinharez)
Si vous ne connaissez pas encore Ron Rash, conseil d’ami, ne tardez plus à découvrir son œuvre. Pour moi, c’est l’un des plus grands auteurs américains contemporains, tout simplement. Et il le prouve à nouveau avec ce nouveau titre (qui en français n’a rien à voir avec le sobre The Risen original), alors même que l’on pourrait croire l’histoire déjà lue. Tout tient à son écriture, minérale, fine, et à la dextérité avec laquelle il campe les mentalités et les errements de ses personnages, au fil d’une narration impeccablement maîtrisée.
Tout commence lorsque la rivière qui borde une petite ville tranquille des Appalaches rend les restes de Ligeia, une jeune fille disparue depuis plus de quarante ans. Cet événement macabre résonne particulièrement dans la vie de Bill et Eugene, deux frères qui ont frayé dangereusement avec Ligeia durant l’été 1969. A l’époque, alors adolescents, ils avaient découvert à son contact sulfureux les vertiges du « Summer of Love », dont ils étaient d’autant plus éloignés qu’ils vivaient alors sous la coupe de leur grand-père, médecin tyrannique qui régnait en maître ombrageux sur leur ville…

Norris - Ce qu'on entend quand on écoute chanter les rivièresCOLLISION : Ce qu’on entend quand on écoute chanter les rivières, de Barney Norris
(traduit de l’anglais par Karine Lalechère)
A croire que les traducteurs du Seuil se sont donné le mot cette année pour pondre des titres alambiqués… Cela dit, l’original n’était pas mal non plus : Five Rivers Met on a Wooded Plain – mais avait le mérite de se raccrocher à l’histoire. Soit le destin de cinq personnages sans rapport les uns avec les autres, qui va changer en raison d’un accident de voiture se produisant à Salisbury, non loin de la célèbre cathédrale. Cinq personnages, évoquant les cinq rivières qui se rejoignaient jadis à l’endroit où se dresse aujourd’hui la ville… Bref, la vie n’est pas un long fleuve tranquille, comme dirait l’autre.

Vasquez - Le Corps des ruinesMYTHO : Le Corps des ruines, de Juan Gabriel Vasquez
(traduit de l’espagnol par Isabelle Gugnon)
Lors d’une soirée, l’auteur rencontre Carlos Carballo, qui l’entretient avec passion de différents crimes commis contre des personnalités politiques, en brandissant le spectre de la théorie du complot pour dénoncer ce qu’il affirme être des mensonges d’État. D’abord ulcéré par le personnage, Vasquez cède pourtant bientôt à la curiosité – et si Carballo était un personnage de roman rêvé ? C’est le début d’une plongée en eaux troubles au cours de laquelle le romancier, aspiré par son sujet, frôle la noyade… A l’image d’autres grands écrivains espagnols (Javier Cercas, Antonio Munoz Molina), Vasquez mêle fiction, enquête, histoire et réflexion sur l’écriture.

Majdalani - L'Empereur à piedTHE TREE OF LIFE : L’Empereur à pied, de Charif Majdalani
Auteur libanais de langue française, Charif Majdalani a rencontré un beau succès avec son précédent roman, Villa des femmes. Du côté du Seuil, on espère donc une confirmation grâce à cette épopée familiale qui commence au XIXème siècle, dans les montagnes du Liban, où apparaît un homme venu fonder là son domaine et sa filiation. Surnommé l’Empereur à pied, il impose à sa descendance une règle drastique : un seul par génération sera autorisé à se marier et à avoir des enfants ; ses frères et sœurs, s’il en a, seront simplement appelés à l’assister dans la gestion des biens familiaux. Entre respect de l’interdit et exercice du libre arbitre, les pousses de l’arbre généalogique arpentent le monde, jusqu’à ce que le dernier héritier revienne au Liban à l’orée du XXIème siècle pour se confronter définitivement à son lourd passé.

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Deville - Taba-TabaHEXAGONE : Taba-Taba, de Patrick Deville
Grand nom de l’exofiction, genre hybride qui transforme le réel et l’Histoire en matière littéraire, Patrick Deville a fait de la planète son terrain de jeu. Cette fois, c’est pourtant la France qu’il arpente, entre ses frontières bien sûr, mais aussi – on ne se refait pas – dans le monde entier, en suivant notamment les politiques coloniales du pays.
Tout commence en 1960, dans un hôpital psychiatrique, où le fils du directeur rencontre un Malgache qui répète en boucle une expression énigmatique : « Taba-Taba ». En tirant ce fil ténu, Deville déroule ensuite une longue bobine qui va de Napoléon III aux attentats de novembre 2015. Une fresque très ambitieuse, qui devrait valoir à son auteur de figurer à nouveau sur les listes de prix à la fin de l’année – et pourquoi pas, de rafler enfin un Goncourt qu’il a déjà frôlé.

Adimi - Nos richessesL’ENVERS ET L’ENDROIT : Nos richesses, de Kaouther Adimi (en cours de lecture)
Troisième roman de la jeune auteure (31 ans) née à Alger, qui relate la fondation en 1936 dans sa ville natale de la librairie « Les vraies richesses », établie par Edmond Charlot avec l’ambition de servir de révélateur et de relais pour la culture méditerranéenne. Ce sera une réussite, puisque Charlot publiera l’année suivante le premier texte d’un certain Albert Camus, entre autres choses.
En parallèle, la romancière nous transporte en 2017, où un étudiant indifférent à la littérature est chargé de vider et rénover la librairie à l’abandon pour la transformer en magasin de beignets. Mais le vieux gardien des lieux veille, bien décidé à ne pas lui faciliter la vie… Les premières pages sont extrêmement fluides et séduisantes, belle surprise à prévoir.

Sorman - Sciences de la viePAS DE PEAU : Sciences de la vie, de Joy Sorman
Avec cette histoire de malédiction familiale frappant les filles aînées de maladies rares ou improbables, Joy Sorman, transfuge de Gallimard, poursuit son exploration littéraire du corps. On avait beaucoup aimé La Peau de l’ours pour son côté singulier et son ton de conte, on attend donc avec curiosité de découvrir cette nouvelle page d’une œuvre déjà maîtrisée.

Thomas - Souvenirs de la marée basseL’EFFET AQUATIQUE : Souvenirs de la marée basse, de Chantal Thomas
Connue et appréciée pour ses romans historiques (dont Les adieux à la reine), Chantal Thomas change de registre pour signer un récit consacrée à sa mère, Jackie, pour qui nager était vital, l’exercice le plus intense de sa liberté. On l’aime bien, Chantal Thomas, hein. Mais là, on a trop de choses à lire plus attirantes.

Lopez - FiefL’ESQUIVE : Fief, de David Lopez
L’unique premier roman de la rentrée française du Seuil nous emmène dans une banlieue campagnarde, au contact de jeunes gens qui y vivotent, fument, jouent aux cartes et font pousser de l’herbe, tout en cultivant leur identité propre par le langage.


Un pont sur la brume, de Kij Johnson

Signé Bookfalo Kill

Depuis toujours, l’Empire est coupé en deux par un large fleuve de brume au sein duquel se cachent des créatures aussi mystérieuses que dangereuses. Seuls quelques passeurs courageux, à l’espérance de vie assez brève, réussissent à franchir l’obstacle sur leurs bateaux, assurant le lien vital entre les deux parties du territoire. Kit Meinem d’Atyar, l’un des plus brillants architectes de l’Empire, est alors mandaté pour construire un pont qui ralliera enfin sans péril les deux rives…

Un pont sur la brume est la première traduction française autonome d’un texte de Kij Johnson, auteure aux États-Unis d’une œuvre abondante comprenant trois romans et une cinquantaine de novellas et nouvelles. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que cela donne envie d’en découvrir davantage.
Cette novella (124 pages) évolue en effet dans un monde bien à elle, un univers de fantasy mâtiné de fantastique à mi-chemin entre Lovecraft et le Stephen King de… Brume. Hé oui, déjà chez King, on trouvait un brouillard envahissant au cœur duquel des créatures terrifiantes semaient l’inquiétude et la mort. Pour autant, Kij Johnson n’entraîne pas son récit vers l’horreur, lui préférant une histoire de bâtisseur assez étonnante, à la fois précise, technique et profondément humaniste.

Car le propos d’Un pont sur la brume n’est pas d’effrayer le lecteur, même si certaines scènes de traversée de la brume se chargent d’une intensité saisissante. La romancière s’attache à détailler un projet de construction ambitieux, réalisé avec des moyens rustiques (des attelages de bœufs tirent les chargements de pierre, tout est fait de manière manuelle et nécessite de nombreux ouvriers…), dont l’objectif est de rapprocher les gens, d’améliorer leur quotidien et, si ce n’est de dominer la peur, au moins de la contourner, de passer par-dessus.

Au fil de ces pages étonnamment poétiques, Johnson suggère aussi les contours d’un monde plus vaste, l’Empire, avec ses règles, ses villes, ses paysages, dont on n’entrevoit que des bribes prometteuses. J’ignore si l’auteure explore ce territoire dans d’autres livres – espérons que l’avenir nous le dira -, mais cela donne très envie d’en savoir davantage.
En attendant, si vous aimez les voyages inattendus et les belles aventures humaines, embarquez sans hésiter pour Procheville et Loinville, les deux cités séparées par le fleuve de brume, et œuvrez à la construction de ce pont mémorable.

(P.S.: merci à Jean-Marc Laherrère du blog Actu du Noir pour cette découverte !)

Un pont sur la brume, de Kij Johnson
(The Man Who Bridged The Mist, traduit de l’américain par Sylvie Denis)
Éditions le Bélial, coll. Une heure lumière, 2016
ISBN 978-2-84344-908-6
124 p., 9,90€


Jeux de miroirs, d’E.O. Chirovici

Signé Bookfalo Kill

Agent littéraire de son état, Peter Katz reçoit par courrier un manuscrit intitulé Jeux de miroirs, d’un certain Richard Flynn. Ce dernier, dans le courrier qui accompagne le texte, annonce qu’il va y évoquer son histoire d’amour passionnée avec Laura Baines, sa colocataire d’alors et brillante étudiante en psychologie, mais aussi et surtout sa rencontre avec le professeur Joseph Wieder, célèbre spécialiste de psychologie cognitive – dont Laura était l’élève et l’assistante -, assassiné au milieu des années 1980. L’affaire n’ayant jamais été élucidée, Katz est très vite intrigué par la lecture du manuscrit – mais s’aperçoit que ce dernier est incomplet : il manque la fin, où pourrait être évoquée la solution d’un mystère criminel qui avait tenu en haleine les États-Unis en son temps.
Peter Katz tente de prendre contact avec l’auteur pour obtenir la suite. Problème : dans l’intervalle entre l’envoi du texte et le moment où l’agent l’a lu, Richard Flynn est mort des suites d’une grave maladie. Commence alors une nouvelle enquête, sur les traces du manuscrit disparu…

chirovici-jeux-de-miroirsSous l’impulsion de son éditeur, les Escales, ce roman s’avance en fanfaron. Couverture argentée imitant la texture du miroir (ooooh), bandeau rouge annonçant sans ambages « LE ROMAN ÉVÉNEMENT »… Bon, autant le dire tout de suite, Jeux de miroirs ne sera pas l’événement littéraire de l’année. Ni même du mois ou de la semaine, hein. On va se calmer un peu et parler en toute simplicité, ça ne fera pas de mal.

Ceci posé, c’est un livre agréable. Fluide, prenant et bien construit. E.O. Chirovici y fait preuve d’une efficacité toute américaine, d’autant plus appréciable qu’il est roumain et qu’il s’agit de son premier roman rédigé en anglais (après une quinzaine de livres publiés dans sa langue natale, non traduits en français). La promesse annoncée par le pitch est tenue ; il n’y a pas à dire, le coup du manuscrit inachevé, quand c’est bien fait, ça tourne à plein régime.
Chirovici se montre très habile, par ailleurs, en changeant de narrateur quand nécessité s’en fait sentir : après l’agent Peter Katz, c’est un de ses amis journalistes, chargé de l’enquête sur le manuscrit, qui prend le relais, avant de le passer au policier à la retraite qui a mené les investigations sur l’assassinat de Joseph Wieder. L’alternance de points de vue, les témoignages souvent discordants que les différents narrateurs apportent sur l’affaire permettent à Chirovici d’illustrer le thème principal du roman, à savoir les tours et les détours que peuvent jouer la mémoire et les souvenirs, suivant ce que l’on veut leur faire dire…

Pour être honnête, la solution de l’intrigue ne bouleversera certes pas l’histoire du suspense littéraire, mais l’intérêt de Jeux de miroirs réside plutôt dans ses personnages, dans leur complexité, dans la manière dont E.O. Chirovici scrute le caractère souvent insaisissable des êtres, mais aussi des faits, parfois moins évidents qu’ils n’en ont l’air. Pas un événement, non, mais un bon roman. On s’en contentera largement.

Jeux de miroirs, d’E.O. Chirovici
(The Book of Mirrors, traduit de l’anglais par Isabelle Maillet)
Éditions les Escales, 2017
ISBN 978-2-365-69202-1
304 p., 21,90€


Zone 52, de Suzanne Stock

Signé Bookfalo Kill

Partie étudier à Chicago, loin de chez ses parents, Melissa Stacker travaille comme serveuse pour subvenir à ses besoins. Une nuit en sortant du boulot, elle est agressée par deux hommes dans un couloir glauque de la gare. En tentant de s’échapper, elle tombe  sous les rails – et voit le train engagé sur la voie dérailler brutalement juste devant elle, alors qu’elle s’attend horrifiée à mourir écrasée.
Un miracle ? Si l’on croit les hommes, apparemment mandatés par le gouvernement, qui surgissent soudain dans sa vie et tentent de l’enlever, ce qui s’est passé ne doit rien au hasard. Sans le savoir, Melissa est porteuse d’un secret extraordinaire – le genre de secret pour lequel des individus déterminés seraient prêts à tuer n’importe qui…

stock-zone-52En dépit de quelques fragilités stylistiques, le deuxième polar de Suzanne Stock, déjà remarquée pour Ne meurs pas sans moi, est un roman qui vaut le coup d’œil. La romancière a le sens du rythme et sait parfaitement emballer le tempo pour empêcher son lecteur de lâcher prise dès les premières lignes lues.
L’efficacité est le maître-mot de Zone 52, qui s’appuie par ailleurs sur une intrigue bien conçue (dont je n’ai pas dévoilé plus à dessein), pas forcément d’une originalité folle, mais dont Suzanne Stock a le bon sens de doser les effets et d’éviter les lourdeurs ou les démonstrations trop appuyées. Les rebondissements s’enchaînent avec fluidité, les révélations surgissent au compte-gouttes, et les personnages bien campés dans l’ensemble (même si certains, comme l’agent du FBI Jessie O’Malley, auraient mérité plus d’épaisseur) achèvent de dynamiser le récit.

Sans pouvoir vous en dire plus, et pour cause, j’ai surtout apprécié que Suzanne Stock aille au bout de son histoire sans facilité ni concession au polardement correct. Elle fait preuve en l’occurrence d’une audace à saluer – qui me pousse en outre à lui « pardonner » des dialogues parfois naïfs (elle use et abuse des points de suspension) et quelques séquences d’émotion à bon marché, notamment avec le personnage de Jay, petit garçon très mignon et un peu trop superficiellement tire-larmes à mon goût.

Avec Zone 52, Suzanne Stock démontre en tout cas un savoir-faire remarquable en matière de suspense, de construction et d’efficacité, qui me donne envie de revenir sur son premier roman à côté duquel j’étais passé. Un thriller prenant et de bonne facture !

Zone 52, de Suzanne Stock
Éditions le Passage, 2016
ISBN 978-2-84742-342-6
245 p., 18€


Minnow, de James E. McTeer II

Signé Bookfalo Kill

Ce devait être une course toute simple : aller en ville et acheter chez le pharmacien un médicament pour soigner son père. Rien d’insurmontable pour un jeune garçon aussi débrouillard que Minnow. Malheureusement, le produit manque chez le l’apothicaire, qui oriente l’enfant vers le « Docteur Crow », un médecin vaudou consultant dans une modeste cabane de Port Royal, la ville voisine de sinistre réputation.
Ce n’est que le début de longues et périlleuses aventures pour Minnow, qui devra affronter des hommes retors, des créatures dangereuses et la menace d’un terrible ouragan…

mcteer-minnowDès les premières pages, très accrocheuses, on se demande dans quel drôle de monde nous entraîne James E. McTeer II. Minnow ressemble à un gamin d’aujourd’hui, mais les paysages et le ton général du récit laissent penser que l’histoire se déroule il y a longtemps, quelque part entre le XIXème et le XXème siècle. Au fond, d’ailleurs, qu’importe. Collé aux basques de ce très chouette gamin qu’est Minnow, on est très vite embarqué dans des aventures palpitantes, au rythme enlevé d’un récit initiatique dans les règles de l’art.

Avec son évocation du sud américain ancestral, Minnow a des airs de roman de Mark Twain, tout en tendant très vite vers le conte, empruntant à ce genre très codifié ses passages obligés : un jeune héros confronté à une perturbation majeure de son équilibre initial, un but à atteindre, des épreuves à affronter, des apprentissages à appliquer pour survivre et rallier son objectif, des adversaires et des personnages auxiliaires qui viennent en aide au héros…
Le mélange des deux genres (roman du sud et conte) donne un très beau récit métis, palpitant, mystérieux, parfois très sombre ; le roman tend vers la violence, celle des hommes répondant à celle de la nature lorsque l’ouragan se déchaîne – passages hallucinants de puissance et de terrible beauté -, mais toujours l’humanité rayonnante de Minnow prend le dessus, inscrivant ce petit bout d’homme formidablement courageux au panthéon des personnages inoubliables.

Il se dégage de ce premier roman très réussi une force d’attraction envoûtante, une magie noire dont les volutes vénéneuses ensorcellent. L’une des gestes littéraires les plus originales de cette rentrée, pour ceux que les sentiers rebattus ennuient. Superbe !

Minnow, de James E. McTeer II
(Minnow, traduit de l’américain par Virginie Buhl)
Éditions du Sous-Sol, 2016
ISBN 978-2-36468-099-9
236 p., 19€


Josephine Baker de Catel et Bocquet

catel-bocquet-josephine-bakerJ’avais adoré Kiki de Montparnasse ou Olympe de Gouges, que le duo a écrit il y a quelques années déjà. Il y avait fort à parier que Joséphine Baker allait m’enchanter tout autant.

Catel a vraiment un sacré coup de crayon et cette biographie, toute de noir et de blanc, retrace la vie de la plus grande artiste noire américaine (puis française!) du 20ème siècle. Son enfance misérable, son éclosion puis sa gloire avant la déchéance. Un destin dont les Américains sont friands.

Seulement, retracer une vie de 69 ans en 460 pages, c’est difficile. Et il arrive parfois que l’on passe d’une vignette à l’autre en sautant plusieurs jours voire semaines et c’est difficile à suivre.
Les biographies en fin d’ouvrage sont en revanche les bienvenues. On ne sait pas toujours qui est qui pour les personnes les moins connues citées dans le livre et les bios sont très détaillées, très intéressantes.

En bref, encore un très bon travail de Catel et Bocquet avec la mise en lumière d’une femme extraordinaire, à la vie hors norme, tout comme les deux héroïnes de leurs deux précédents ouvrages.

Un livre à lire, à offrir, pour se remémorer cette reine du music-hall, cette grande dame de la Résistance, cette optimiste acharnée, qui recherchait le bonheur à tout prix.

Joséphine Baker de Catel et Bocquet
Éditions Casterman, 2016
9782203088405
563 p., 26,95€

Un article de Clarice Darling


Cartel, de Don Winslow

Signé Bookfalo Kill

Les amateurs éclairés de thrillers géopolitiques ont probablement tous dans leur bibliothèque La Griffe du chien, roman-monstre qui fait référence dans le genre depuis plus de dix ans qu’il est sorti. Il est en outre considéré comme le chef d’œuvre incontestable de son auteur, l’Américain Don Winslow, qu’on n’a sans doute jamais vu aussi brillant et inspiré avant et après ce livre jusqu’à aujourd’hui.
Vous comprendrez que, dans un tel contexte, on puisse considérer la parution de sa suite, Cartel, comme le plus gros événement polar de cette rentrée 2016. Et que les attentes placées dans ce roman aient été énormes. A ce sujet, je mets tout de suite fin au suspense : Winslow a largement relevé le défi. Cartel est aussi puissant, vertigineux, soufflant, intelligent et effroyable que son prédécesseur.

Winslow - CartelPour mémoire, ou pour ceux qui ne l’ont pas lu, La Griffe du chien relatait la lutte sans merci sur une trentaine d’années entre Art Keller, un agent de la DEA, et les Barrera, famille mexicaine ayant révolutionné la structure du trafic de drogue dans leur pays pour amplifier la distribution aux États-Unis et s’inscrire dans le grand mouvement de la mondialisation, avec un réalisme économique porté par des méthodes ultra-violentes.
Dans Cartel (que l’on peut aborder sans avoir lu La Griffe…), on retrouve les deux principaux protagonistes. Art Keller vit désormais reclus dans un monastère où il essaie d’oublier qu’il a gâché sa vie à poursuivre pendant aussi longtemps Adan Barrera, désormais coincé derrière les barreaux grâce à lui. Mais Barrera s’échappe et, tout en réorganisant son cartel et en repensant son emprise sur le trafic de drogue au Mexique, il met à prix la tête de Keller, l’obligeant à reprendre la lutte.

Comme Freddy Michalsky avant lui, l’excellent traducteur Jean Esch a su restituer la langue sèche de Don Winslow et le rythme implacable que le romancier imprime au récit. Cartel est un roman impitoyable, qui ne laisse aucun répit au lecteur, plaqué au mur par tant de violence et de terrifiante clairvoyance. Autour de Keller et d’Adan Barrera gravitent des dizaines de personnages, trafiquants, narcos, flics et politiques joyeusement corrompus ou désespérément intègres, journalistes, victimes (plus ou moins) innocentes. Des gamins tueurs et des policiers jouisseurs, des psychopathes hallucinants et des héros du quotidien dont les pauvres moyens les destinent à devenir des Don Quichotte tout juste propres à être empalés sur les ailes de leurs moulins à vent.

« Le Mexique, patrie des pyramides et des palais, des déserts et des jungles, des montagnes et des plages, des marchés et des jardins, des boulevards et des rues pavées, des immenses esplanades et des cours cachées, est devenu un gigantesque abattoir.
Et tout ça pour quoi ?
Pour que les Nord-Américains puissent se défoncer. » (p.375)

En ce début de XXIème siècle (le roman se déroule entre 2004 et 2014), rien n’aurait donc changé entre le Mexique et les États-Unis ? Non, tout est pire. C’est le constat lucide et affligeant que dresse Cartel, opéra de brutalité que Winslow a une nouvelle fois documenté à merveille, faisant le tour de la question, montrant les dégâts sociaux dans la société mexicaine, révélant les limites perpétuelles d’une lutte perdue d’avance par les rares bonnes âmes naïvement décidées à améliorer la situation.
Avec ses codes et ses bonnes manières, la loi est faible face à ceux qui jouent sans règle. Et le regard de Winslow porte bien sûr jusqu’à la sphère politique, les compromissions tactiques et les aveuglements stratégiques des États-Unis répondant à la corruption soigneusement stratifiée du pouvoir mexicain.

Cartel a eu un impact physique sur moi durant ma lecture. Entre l’asphyxie et le combat de boxe. Suspense parfaitement maîtrisé, mené à deux cents à l’heure, appuyé sur une structure complexe en raison de ses nombreux personnages suscitant un réseau nerveux d’intrigues complémentaires, ce polar éblouissant est une raclée nécessaire à encaisser. De celles qui font réfléchir et voir plus loin. Bien au-delà des approximations et simplifications d’un Donald Trump, par exemple. Et ça fait du bien.

Cartel, de Don Winslow
(The Cartel, traduit de l’américain par Jean Esch)
Éditions du Seuil, 2016
ISBN 978-2-02-121315-7
716 p., 23,50€