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Bonne nuit, Maman, de Seo Mi-Ae

Seon-gyeong, criminologue, est sollicitée par le pire serial-killer de Corée qui attend son jugement en prison. Cet homme qui a assassiné une douzaine de femmes veut lui parler, à elle et à personne d’autre. Intelligent, manipulateur, ses motivations restent floues, mais tous s’accordent à dire que Seon-gyeong devra faire preuve de la plus grande prudence face à ce criminel hors normes.
Dans le même temps, son mari se voit contraint de faire venir chez eux sa faille issue d’un précédent mariage. Une petite de onze ans bouleversée par les décès de sa mère et de ses grands-parents maternels. Des morts pour le moins suspectes, d’ailleurs…

Traduit du coréen par Kwon Ji-hyun et Rémi Delmas


« Le Silence des agneaux coréen ».
Bordel, il fallait l’oser en couverture, ce blurb. Il n’y a quand même pas grand-monde qui peut se comparer au Thomas Harris de la grande époque (Le Silence des agneaux, bien sûr, mais surtout Dragon Rouge, mamma mia, quel bouquin !), et ce n’est certainement Seo Mi-Ae, aussi sympathique soit-elle par ailleurs, qui va lui faire de l’ombre.
D’où sort cette comparaison plus qu’hasardeuse, d’ailleurs ? Hé bien du livre lui-même, tout simplement. Parce qu’elle a fait un stage à Quantico, l’héroïne est surnommée Clarice Starling par ses élèves en criminologie. Voilà, ça ne va pas chercher plus loin – et surtout, il ne faut pas, car rien dans ce polar n’effleure la force, l’intelligence et la finesse des livres de Harris. Autant comparer la carte d’un restaurant gastronomique avec le menu Filet O’Fish de MacDonald’s.

Commençons par la protagoniste. Tout aussi débutante que son « modèle », Seon-gyeong s’avère en revanche beaucoup moins douée que Clarice. Pas seulement face au serial-killer en prison (on y revient tout de suite, à celui-là), mais tout le temps. Notamment dans sa vie privée où, disons-le clairement, elle entrave que dalle. Même quand le mal, le vrai, le pur, danse la zumba sous son nez, rien à faire, elle passe à côté. Et ses relations avec son mari, bonjour. Criminologue peut-être, mais psychologue, jamais. Pour le résumer en quelques mots, le personnage ne tient pas la route une seconde, et pour un thriller psychologique, c’est un peu dommage.

Quant au serial-killer, si l’idée est de le calquer sur Hannibal Lecter, autant tuer le suspense : en tête-à-tête, le gars n’aurait aucune chance, et finirait le crâne ouvert à se faire déguster le cerveau vivant par notre Cannibale préféré. Tellement archétypal qu’il en devient cliché, ce supposé « grand méchant » est trahi dès sa première apparition par des dialogues affligeants et des motivations ridicules. Rien ne viendra le sauver par la suite, pas même la fin du roman pourtant un poil plus tendu que le reste.

En réalité, le caractère le plus intéressant est celui de Ha-yeong, la fillette de douze ans. Difficile hélas d’en dire plus sans déflorer l’élément le plus riche et surprenant de l’intrigue, mais sachez qu’elle est le véritable point d’accroche de ce roman et de ses deux suites, car il s’agit d’une trilogie.
C’est la mieux construite, celle qui fascine et inquiète le plus, celle dont le comportement et les motivations sont les plus étonnants. Et qui contribue largement à ridiculiser encore davantage la pauvre Seon-gyeong, à l’insu sans doute de l’auteure.

Pour le reste, je ne retiens pas grand-chose. Le livre fait moins de 300 pages, et j’ai quand même trouvé le moyen de m’ennuyer. Jamais réveillé par un style sans intérêt (problème de traduction ?) Souvent horripilé par l’ensemble des personnages, leurs attitudes, leurs pensées et leurs actes, que j’ai trouvés désolants et incohérents (problème peut-être de compréhension de ma part des codes culturels et sociaux coréens).

Navré, surtout, qu’on fasse des gorges chaudes avec un thriller aussi quelconque, et qu’un manque de culture et/ou de mémoire autorise à le mettre en miroir avec un authentique chef d’œuvre du genre, sous le seul prétexte sans doute qu’il vient de Corée du Sud et que la production culturelle de ce pays est actuellement à la mode (cf. l’engouement pour ses séries sur Netflix).
Le polar a une histoire longue et riche, ce serait bien de ne pas la dévaloriser.


Bonne nuit, Maman, de Seo Mi-Ae
Éditions Matin Calme, 2020
ISBN 9782491290054
269 p.
19,90 €

Bonne nuit, Maman est également disponible aux éditions Livre de Poche (7,70€).


À première vue : la rentrée Zoé 2021


Intérêt global :


À première vue, j’ai connu des rentrées plus excitantes chez les éditions Zoé. D’un côté, on ne peut pas briller tout le temps (ce que cette excellente maison suisse parvient à faire très régulièrement) ; d’un autre, ces quatre textes auront sans doute plus d’intérêt pour d’autres que moi.
Donc, comme d’habitude, je vous les confie et vous laisse vous faire votre propre idée !


La Patience du serpent, d’Anne Brécart

Christelle et Greg, des amateurs de surf dans la trentaine, sillonnent le monde en minibus avec leurs deux petits garçons, s’installant près des meilleurs spots et vivant de petits boulots.
À San Tiburcio, sur la côte mexicaine, ils s’acclimatent et font la rencontre d’une jeune villageoise. Cette dernière entraîne Christelle dans une relation vertigineuse qui bouleverse leur vie de famille.
C’est le septième roman d’Anne Brécart, publié comme les six précédents par les éditions Zoé.


Je vais ainsi, de Hwang Jungeun
(traduit du coréen par Eun-Jin Jeong et Jacques Batilliot)

So Ra, la grande sœur douce et rêveuse, Na Na, la cadette déterminée et libre, et Na Ki, le frère de cœur, prennent tour à tour la parole pour raconter leur rencontre et l’enfance dans l’appartement commun, la grossesse de la deuxième et le séjour au Japon du troisième, qui l’a transformé. À travers ces voix à l’imaginaire propre, événements et situations se déploient dans leurs nuances. Première traduction en français.

Reconnaissances, de Catherine Safonoff
Au soir de sa vie, une auteure se relit. Ses livres sont des îlots dans sa mémoire et elle cherche à relier ces repères. Sa relecture est relecture de soi. Grave, mais régulièrement drôle aussi. De ce voyage dans le passé, elle choisit les heures claires, souvenirs inaltérables de lieux propices. Une autofiction évoquant l’amour pour le père et la mère, la difficulté à être soi, à être fille comme à être mère.

Les vies de Chevrolet, de Michel Layaz
Biographie romancée de Louis Chevrolet, né en Suisse en 1878 et qui grandit en Bourgogne où il travaille comme mécanicien pour vélos, avant de gagner l’Amérique en 1900. Il dessine des milliers de moteurs, acquiert une notoriété en tant que pilote, puis devient entrepreneur en fondant la marque qui porte son nom avec William Durant, futur fondateur de la General Motors, qui la lui rachète.


Hiver à Sokcho, d’Elisa Shua Dusapin

Signé Bookfalo Kill

Née d’un père français qu’elle n’a jamais connu et d’une mère coréenne, une jeune femme voit un jour débarquer dans la pension de famille où elle travaille un auteur de bande dessinée originaire de Normandie. Nous sommes à Sokcho, et un hiver rude s’installe sur cette petite ville portuaire à soixante kilomètres de la Corée du Nord. Dans ce théâtre hostile, deux trajectoires solitaires vont se croiser et tenter de se comprendre…

dusapin-hiver-a-sokchoVoici l’une des jolies surprises de cette rentrée littéraire qui, faute d’être écrasée par une poignée de noms célèbres ou de romans ultra-médiatisés (et tant mieux qu’il en soit ainsi), laisse décidément de la place pour les découvertes singulières. Franco-coréenne comme sa narratrice, Elisa Shua Dusapin propose à 24 ans un premier roman plein de charme et de mystère, qui repose sur peu de choses et existe avant tout dans ses silences et ses non-dits.
Dans le récit de cette rencontre louvoyante entre deux personnalités que beaucoup de choses opposent, mais qui vont pourtant se rapprocher, on peut retrouver un peu de l’atmosphère de Lost in Translation, le très beau film de Sofia Coppola. À la valse hésitation des sentiments entre une jeune femme et un homme plus âgé, Hiver à Sokcho ajoute néanmoins les différends culturels séparant un Occidental et une Orientale ; et se montre plus rude dans les relations entre les personnages, qui s’affrontent plus souvent qu’ils ne s’approchent (voir surtout les rapports conflictuels entre la narratrice et sa mère ou son petit ami).

Bien que joliment menée, cette histoire s’avèrerait finalement assez insignifiante si le style d’Elisa Shua Dusapin ne la sublimait pas. Avec une maîtrise remarquable et un sens du rythme très particulier, la jeune romancière distille au fil de chapitres souvent courts et de phrases tout aussi brèves une somme pointilleuse de petits détails qui font la différence. Elle excelle dans les décors, les paysages, les attitudes, qu’elle croque en quelques mots judicieusement choisis, tout comme ses personnages subtilement incarnés. Le texte se nourrit de charnel, d’organique, aussi bien dans la tenue des corps (surtout celui de la narratrice) que dans la rapport à la matière – les poissons et crustacés que cuisine la mère de l’héroïne, la relation du dessinateur français au papier sur lequel il travaille…
Elisa Shua Dusapin instaure également avec brio l’atmosphère très particulière de Sokcho, ville pétrifiée par le froid et la neige, exotique pour le lecteur français à qui elle semble pourtant familière, tant la romancière parvient à la fois à en saisir la singularité coréenne et à en tirer un tableau universel.

Belle réflexion sur l’art (le dessin occupe bien sûr une place importante dans l’histoire), mais aussi la solitude, l’incompréhension, la cruauté ordinaire, Hiver à Sokcho est un très beau début en littérature pour une romancière que l’on sera enchanté de retrouver prochainement, car ce premier livre est une promesse qui mérite d’être tenue à l’avenir. Rendez-vous est pris !

Hiver à Sokcho, d’Elisa Shua Dusapin
Éditions Zoé, 2016
ISBN 978-2-88927-341-6
140 p., 15,50€