Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

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Ça raconte Sarah, de Pauline Delabroy-Allard

Delabroy-Allard - Ca raconte SarahÇa raconte une femme, jeune, mère célibataire d’une petite fille. Professeur. Vivotant une relation avec un homme gentil, mais…
Ça raconte une rencontre. Un réveillon de jour de l’an sans intérêt, les invités compassés, l’ennui discret et cette horrible obligation de « faire la fête » parce qu’une année se termine et qu’une autre commence.
Ça raconte rien – puis Sarah. La tornade Sarah, la dévastation Sarah, l’irrévérence Sarah.
Ça raconte le foudroiement, l’embrasement des sens, l’explosion des passions. Ça raconte l’amour, ça raconte faire l’amour, autrement – parce qu’on ne peut pas faire autrement. Ça raconte le plaisir, la jouissance, l’orgasme. Ça raconte les corps qui se tordent et exultent et recommencent à peine repus.

Ça raconte aussi la violence, l’impatience, l’intransigeance. Les abandons, les menaces, les retrouvailles. L’impossibilité de survivre à une telle débauche de passion, et l’impossibilité de faire autrement.

Ça raconte encore la mort, qui vient. Ça raconte la dérive, la dévastation, la folie de l’infini chagrin.

Ça raconte finalement la naissance d’une voix unique, d’un art singulier pour manipuler les mots, les bousculer, les pousser dans leurs retranchements, les envoyer valdinguer contre les murs du silence pour en extirper les sons de la vie.
Ça raconte Pauline Delabroy-Allard, trente ans et un énorme talent.
Ça raconte un premier roman qui fracasse la rentrée.

Ça raconte Sarah. Et c’est à ne pas manquer.

Ça raconte Sarah, de Pauline Delabroy-Allard
Éditions de Minuit, 2018
ISBN 9782707344755
192 p., 15€

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Par le vent pleuré, de Ron Rash

En 1969, une partie de l’Amérique vit au rythme libératoire du Summer of Love. Sexe, drogues et rock’n’roll – un cocktail dont la petite ville de Sylva, dans les Appalaches, est très éloignée. Bill et Eugene vivent avec leur mère sous la coupe de leur grand-père, l’influent médecin de la ville, qui finance leur existence à condition d’y exercer sa tyrannie ordinaire. Un jour de pêche au bord de leur rivière, les deux frèrRash par le vent pleure.inddes adolescents rencontrent Ligeia, une fille de leur âge à la beauté et aux moeurs incendiaires, envoyée par ses parents se calmer à Sylva pour éviter qu’elle ne fasse la bêtise de trop. A son contact, les garçons, surtout Eugene, le plus jeune, vivent une initiation accélérée à toutes sortes de plaisirs plus ou moins sains. Jusqu’à la disparition brutale de Ligeia, du jour au lendemain.
Plusieurs décennies plus tard, la rivière libère une poignée d’ossements cachés dans ses replis depuis autant d’années. Ce sont les restes de Ligeia. Pour Eugene, c’est un choc, et l’occasion de mettre au jour bien des secrets de sa jeunesse…

Ron Rash fait partie de ces auteurs américains si puissamment attachés à la région où ils sont nés et où ils vivent qu’ils en font le cœur de leur travail. Paysage emblématique des livres de Rash, les Appalaches n’en finissent donc pas de l’inspirer, et c’est tant mieux car, roman après roman, cet immense écrivain construit une œuvre exceptionnelle, d’une force littéraire si impressionnante qu’il figure pour moi parmi les meilleurs auteurs contemporains des États-Unis.
Par le vent pleuré creuse donc son sillon, en cultivant un certain nombre d’éléments récurrents chez le romancier : les secrets et les histoires de famille, la quête de liberté et d’émancipation, la force de la nature contre laquelle l’homme se heurte souvent, incarnée en particulier ici par la rivière (déjà omniprésente dans Le Chant de la Tamassee, sa précédente parution en France), le poids écrasant du passé et des non-dits…

Il y ajoute un aspect inédit en s’intéressant à cette période particulière de l’histoire des États-Unis, la fin des années 60 et le Summer of Love. Le décorum est connu, mais Rash le rend d’autant plus fascinant qu’il l’introduit dans un cadre, naturel et humain, qui en est très éloigné. La rudesse de la nature et des Appalachiens se heurte ainsi à la sauvagerie à la fois exaltante et dangereuse des corps et des âmes en quête de libération et d’abandon.
Plus maître de son style que jamais, Ron Rash observe ce frottement avec une précision d’ethnologue, jouant sur l’alternance entre le récit du présent (la découverte des restes de Ligeia et ses conséquences sur la vie d’Eugene et Bill) et celui du passé (la rencontre des deux frères avec la jeune fille) pour créer une tension sourde mais tenace. Cela vaut au roman d’être assez bref, tenaillé de doute et de mystère jusqu’au bout, et de monter en puissance à mesure que les ombres des personnages se dévoilent jusqu’aux révélations finales.

Sans être le livre le plus impressionnant ni le plus complexe de Ron Rash, Par le vent pleuré fait très belle figure dans son œuvre, et confirme s’il en est besoin la place incontestable que le romancier occupe dans les lettres américaines. Nous devrions découvrir l’année prochaine une autre facette de son travail, importante mais inédite chez nous, avec la publication d’un recueil de ses poèmes. Rash n’a pas fini de nous éblouir !

Par le vent pleuré, de Ron Rash
(The Risen, traduit de l’américain par Isabelle Reinharez)
Éditions du Seuil, 2017
ISBN 978-2-021-33855-3
208 p., 19,50€


Josephine Baker de Catel et Bocquet

catel-bocquet-josephine-bakerJ’avais adoré Kiki de Montparnasse ou Olympe de Gouges, que le duo a écrit il y a quelques années déjà. Il y avait fort à parier que Joséphine Baker allait m’enchanter tout autant.

Catel a vraiment un sacré coup de crayon et cette biographie, toute de noir et de blanc, retrace la vie de la plus grande artiste noire américaine (puis française!) du 20ème siècle. Son enfance misérable, son éclosion puis sa gloire avant la déchéance. Un destin dont les Américains sont friands.

Seulement, retracer une vie de 69 ans en 460 pages, c’est difficile. Et il arrive parfois que l’on passe d’une vignette à l’autre en sautant plusieurs jours voire semaines et c’est difficile à suivre.
Les biographies en fin d’ouvrage sont en revanche les bienvenues. On ne sait pas toujours qui est qui pour les personnes les moins connues citées dans le livre et les bios sont très détaillées, très intéressantes.

En bref, encore un très bon travail de Catel et Bocquet avec la mise en lumière d’une femme extraordinaire, à la vie hors norme, tout comme les deux héroïnes de leurs deux précédents ouvrages.

Un livre à lire, à offrir, pour se remémorer cette reine du music-hall, cette grande dame de la Résistance, cette optimiste acharnée, qui recherchait le bonheur à tout prix.

Joséphine Baker de Catel et Bocquet
Éditions Casterman, 2016
9782203088405
563 p., 26,95€

Un article de Clarice Darling


A première vue : la rentrée Albin Michel 2016

Ça dérape un peu chez Albin Michel ! Neuf titres français et trois étrangers rien qu’en août, c’est plus que les années précédentes et ce n’est pas forcément pour le meilleur, gare au syndrome Gallimard… Il devrait y avoir tout de même deux ou trois rendez-vous importants, comme souvent avec cette maison, que ce soit du côté des premiers romans comme des auteurs confirmés.

Gros - PossédéesLE DÉMON A VIDÉ TON CERVEAU : Possédées, de Frédéric Gros
C’est l’un des buzz de l’été chez les libraires, et c’est souvent bon signe. Pour son premier roman, l’essayiste et philosophe Frédéric Gros s’intéresse au cas des possédées de Loudun, sombre histoire de possession et exorcisme de bonnes sœurs soi-disant habitées par Satan réincarné sous la forme du curé Urbain Grandier. Nous sommes en 1632, Richelieu est au pouvoir et entend mener une répression sévère contre la Réforme ; humaniste, amoureux des femmes, Grandier est une cible parfaite… Une réflexion sur le fanatisme qui devrait créer des échos troublants entre passé et présent.

Guenassia - La Valse des arbres et du cielL’HOMME A L’OREILLE COUPÉE : La Valse des arbres et du ciel, de Jean-Michel Guenassia
Après un précédent roman (Trompe-la-mort) moins convaincant, l’auteur du Club des incorrigibles optimistes revient avec un roman historique mettant en scène les derniers jours de Vincent Van Gogh, en particulier sa relation avec Marguerite, une jeune femme avide de liberté, fille du célèbre docteur Gachet, connu comme l’ami des impressionnistes – mais l’était-il tant que ça ? Guenassia s’inspire aussi de recherches récentes sur les conditions de la mort de Van Gogh, fragilisant l’hypothèse de son suicide… On attend forcément de voir ce que ce grand raconteur d’histoire peut faire avec un sujet pareil.

Gougaud - LithiumWERTHER MINUS : Lithium, d’Aurélien Gougaud
Elle refuse de penser au lendemain et se noie dans les fêtes, l’alcool et le sexe sans se soucier du reste ; Il vient de se lancer dans la vie active mais travaille sans passion. Ils sont les enfants d’une nouvelle génération perdue qui reste assez jeune pour tenter de croire à une possibilité de renouveau. Premier roman d’un auteur de 25 ans, qui scrute ses semblables dans un roman annoncé comme sombre et désenchanté.

Hoffmann - Un enfant plein d'angoisse et très sage2ABOUT A BOY : Un enfant plein d’angoisse et très sage, de Stéphane Hoffmann
Ce titre, on dirait un couplet d’une chanson de Jean-Jacques Goldman, tiens ! (C’est affectueux, hein.) Antoine, 13 ans, aimerait davantage de considération de la part de ses parents, duo d’égoïstes qui préfèrent le confier à un internat suisse ou à sa grand-mère de Chamonix plutôt que de l’élever. Mais le jour où ils s’intéressent enfin à lui, ce n’est peut-être pas une si bonne nouvelle que cela… Une comédie familiale pour traiter avec légèreté du désamour filial.

Lacroix - PechblendeQUAND NOTRE CŒUR FAIT BOUM : Pechblende, de Jean-Yves Lacroix
Deuxième roman d’un libraire parisien spécialisé dans les livres d’occasion – ce qui explique sans doute pourquoi le héros de ce livre est justement libraire dans une librairie de livres anciens (ah). A la veille de la Seconde Guerre mondiale, le dit libraire tombe amoureux d’une assistante de Frédéric Joliot-Curie, mais se trouve confronté à un dilemme cruel lorsque le conflit éclate et que son patron décide d’entrer dans la clandestinité.

Rault - La Danse des vivants2MEMENTO : La Danse des vivants, d’Antoine Rault
A la fin de la Première Guerre mondiale, un jeune homme se réveille dans un hôpital militaire, amnésique mais parlant couramment aussi le français que l’allemand. Les services secrets français imaginent alors de l’affubler de l’identité d’un Allemand mort et de l’envoyer en infiltration de l’autre côté de la frontière… Après Pierre Lemaitre racontant l’impossible réinsertion des soldats survivants à la fin de la guerre dans Au revoir là-haut, le dramaturge à succès Antoine Rault s’intéresse au début de l’entre-deux-guerres dans l’Allemagne de Weimar. Une démarche intéressante, pour un livre présenté comme un roman d’aventures.

Nothomb - Riquet à la houppe2AMÉLIE MÉLO : Riquet à la houppe, d’Amélie Nothomb
Nothomb n’en finit plus de se recycler, et cette année, la peine est sévère. Je l’annonce tout net, j’ai tenu cinquante pages avant d’abandonner la lecture de ce pensum sans imagination, remake laborieux d’un conte qui rejoue grossièrement Attentat, l’un des premiers livres de la romancière belge. Franchement, si c’est pour se perdre dans ce genre de facilité, Amélie devrait prendre des vacances. Ça nous en ferait.

BATTLEFIELD : Avec la mort en tenue de bataille, de José Alvarez
Le parcours épique d’une femme, respectable mère de famille qui se lance corps et âme dans la lutte contre le franquisme dès 1936, se révélant à elle-même tout en incarnant le déchirement de l’Espagne d’alors.

MON PÈRE CE HÉROS : Comment tu parles de ton père, de Joann Sfar
L’hyperactif Sfar revient au roman, ou plutôt au récit, puisqu’il évoque son père (tiens, quelle surprise). Je le laisse aux aficionados, dont je ne suis pas…

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James - Brève histoire de sept meurtres2BUFFALO SOLDIER : Brève histoire de sept meurtres, de Marlon James (un peu lu)
Cette première traduction mais troisième roman du Jamaïcain Marlon James a reçu le Man Booker Prize en 2015 et arrive en France auréolé d’une réputation impressionnante. Et pour cause, ce livre volumineux (850 pages) affiche clairement son ambition, celle d’un roman choral monumental qui s’articule librement autour d’un fait divers majeur, une tentative d’assassinat dont fut victime Bob Marley en décembre 1976 juste avant un grand concert gratuit à Kingston. En donnant une voix aussi bien à des membres de gang qu’à des hommes politiques, des journalistes, un agent de la CIA, des proches de Marley (rebaptisé le Chanteur) et même des fantômes, Marlon James entreprend une vaste radiographie de son pays.
Une entreprise formidable – peut-être trop pour moi : je viens de caler au bout de cent pages, écrasé par le nombre de personnages, le style volcanique et un paquet de références historiques que je ne maîtrise pas du tout… Ce roman va faire parler de lui, c’est certain, il sera sans doute beaucoup acheté – mais combien le liront vraiment ? Je suis curieux d’avoir d’autres retours.

Enia - Sur cette terre comme au cielRAGING BULL : Sur la terre comme au ciel, de Davide Enia
Une grande fresque campée en Sicile, de la fin de la Seconde Guerre mondiale aux années 90, qui entrelace le destin de trois générations, dont le petit Davidù, gamin de neuf ans qui fait l’apprentissage de la vie, de l’amour et de la bagarre dans les rues de Palerme. Premier roman de Davide Enia, finaliste du prix Strega, l’équivalent italien du Goncourt.

COLLISION : La Vie nous emportera, de David Treuer
Août 1942. Sur le point de s’engager dans l’U.S. Air Force, un jeune homme se trouve mêlé à un accident tragique qui bouleverse non seulement son existence, mais aussi de ses proches. Une fresque humaine et historique à l’américaine.


Rhapsodie française, d’Antoine Laurain

Signé Bookfalo Kill

Alain Massoulier, médecin généraliste sans histoire, reçoit un jour une lettre. C’est une réponse de la maison de disque Polydor, qui lui annonce être intéressée par la maquette musicale de son groupe, les Hologrammes, et l’engage à prendre contact avec elle. Alain devrait être heureux ; il est juste sidéré. Et pour cause : la lettre lui est parvenue avec trente-trois ans de retard. La maquette en question a disparu, les Hologrammes n’existent plus depuis longtemps et leurs membres sont éparpillés dans la nature.
Le batteur est devenu artiste contemporain, la chanteuse a repris l’hôtel parental, le parolier est antiquaire, le bassiste a viré facho en chef, le claviériste se la coule douce en Thaïlande ; quant à celui qui leur avait permis d’enregistrer une démo digne de ce nom, on l’appelle désormais JBM, c’est un homme d’affaires respecté qui, depuis peu, fait figure de favori surprises pour les prochaines élections présidentielles.
Piqué au vif, et aussi curieux de réentendre des chansons qu’il a oubliées, Alain se met en quête de la cassette manquante en contactant ses anciens amis…

Laurain - Rhapsodie françaiseAntoine Laurain aime les chaînes et les petits coups de pouce du hasard – ou du destin, c’est selon – qui peuvent changer le cours d’une vie. Il avait déjà fait le coup, brillamment dans le Chapeau de Mitterrand, de manière plus poussive dans La Femme au carnet rouge. Rhapsodie française vient se caler entre ces deux livres, plus fluide que le second, mais moins pertinent que le premier.
Comme il l’avait fait pour les années 80 dans Le Chapeau de Mitterrand, Laurain s’efforce de saisir quelque chose de l’air du temps, en croquant des personnages représentatifs de notre époque. Il y parvient plus ou moins bien ; si l’artiste contemporain et ses sculptures gonflables géantes donnent quelques scènes irrésistibles, le leader d’extrême-droite n’évite pas le piège de la caricature, et entraîne même une partie de la fin du roman vers un grand-guignol évitable. D’autres, comme JBM (héros pourtant attachant), poussent l’intrigue vers l’utopie gentillette, cédant à l’angélisme grand public ce qu’il abandonne au réalisme.

Plaisant à lire si l’objectif est de se détendre – Antoine Laurain a pour lui une plume simple et fluide -, Rhapsodie française ne tient pas l’ambition sociologique que semble annoncer son titre (à la différence, pour ceux qui s’en souviennent, du remarquable Une vie française de Jean-Paul Dubois). Un moment sympa tout de même.

Rhapsodie française, d’Antoine Laurain
Éditions Flammarion, 2016
ISBN 978-2-08-136008-2
276 p., 19€


Rock War t.1, de Robert Muchamore

Signé Bookfalo Kill

À treize ans, Jay a un vrai don pour la musique : compositeur, parolier, guitariste, il rêve d’en faire son métier, de devenir une star. Pas facile quand on joue avec ses amis, qui n’ont pas forcément les mêmes ambitions, surtout son meilleur pote pour qui la batterie est plus un défouloir qu’un instrument rythmique…
Excellente élève, jeune fille discrète, Summer se préoccupe avant tout de l’état de santé vacillant de sa grand-mère, la seule à l’élever dans des conditions assez misérables – son père n’a jamais donné signe de vie et sa mère survit sûrement quelque part entre une cellule de prison et un squat de cocaïnomanes. Pourtant, sa voix exceptionnelle lui vaut d’être embarquée dans une drôle d’aventure avec trois filles rockeuses au tempérament de feu…
Quant à Dylan, s’il végète dans un pensionnat pour gosses de riches, il a de la musique plein la tête, mais ne veut pas perdre son temps dans des cours sans intérêt et l’orchestre d’amateurs balbutiants de son école. Brièvement contraint de s’engager dans l’équipe de rugby, il parvient à échapper à ce cauchemar et trouve par hasard un groupe prometteur parmi ses camarades…

Muchamore - Rock War t.1Rien à faire, Robert Muchamore est doué. Doué pour camper des personnages d’ados plus vrais que nature, aussi bien dans leurs comportements, souvent ambivalents (jalousie, colère, folie hormonale – mais aussi amitié, générosité, enthousiasme plein d’innocence), que dans leur langage, pas forcément toujours très châtié… Doué aussi pour bâtir des intrigues efficaces et mener son récit à un rythme implacable, à base de chapitres courts et de points de vue alternés, passant de l’un de ses héros à un autre sans que jamais l’on se perde entre leurs différentes histoires.

Le romancier anglais a largement fait ses preuves dans le genre polar/espionnage avec CHERUB (qui s’achèvera l’année prochaine sur le tome 17 !) et sa dérivée Henderson’s Boys, deux séries au long cours qui ont emballé nombre de jeunes lecteurs. Le voici qui se risque à récidiver dans le domaine de la musique, confrontant ses héros autant à des épreuves de vie (les parents, les amis, les ennemis) qu’à des concerts tremplins où il faut faire ses preuves en dix minutes, tandis qu’une émission de téléréalité musicale nommée « Rock War », dévoilée à la fin de ce tome 1, devrait les entraîner vers leurs rêves de gloire…
En appliquant les mêmes recettes, Muchamore ne prend pas de risque mais réussit tout aussi bien. Le suspense est au rendez-vous, les personnages sont attachants, on a envie de savoir lequel s’en sortira, qui parviendra à ses fins, qui apprendra le plus de ses erreurs… Bref, on attend la suite avec impatience !

Rock War t.1, de Robert Muchamore
(Rock War, traduit de l’anglais par Antoine Pinchot)
Éditions Casterman, 2016
ISBN 978-2-203-09001-9
345 p., 16,90€


Envoyée spéciale, de Jean Echenoz

Signé Bookfalo Kill

Constance ne sait pas bien quoi faire de ses dix doigts, à part peut-être se séparer de son mari. Le dit mari, Lou Tausk, est un compositeur de variétés vedette des années 80, qui peine depuis à trouver un second souffle, pas vraiment soutenu par son parolier en pleine dépression. Lorsque la première est – gentiment et poliment – enlevée en plein Paris, puis exilée au fin fond de la Creuse avec deux gardes de corps un peu épais mais serviables, leur existence s’en trouve très vite bouleversée. Et ce n’est que le début, car ceux qui tirent dans l’ombre les ficelles de ce kidnapping ont de grands projets pour Constance – sans forcément avoir mesuré correctement leurs risques et dommages collatéraux, ni bien choisi les acteurs de leurs plans…

Echenoz - Envoyée spécialeAprès une série de magnifiques récits biographiques (Ravel, Des éclairs, Courir) et un titre bref et marquant sur la Première Guerre mondiale (14), Jean Echenoz revient là où on ne l’attendait pas, avec un gros roman qui fleure bon le pastiche d’espionnage. Et il est en très grande forme ! Porté d’entrée par une délicieuse ironie, tricoté dans une langue d’une inventivité constante, Envoyée spéciale s’avère hilarant du début à la fin ; et réserve d’infinies surprises dans son intrigue, car Echenoz, s’amusant des codes du genre qu’il emprunte (du bout des doigts), multiplie rebondissements iconoclastes et bifurcations inattendues avec une jubilation communicative.

Ce n’est pas tous les jours qu’on a la chance de lire un roman drôle et brillant, tant par le style que par le contenu. Dans le sillage de ses personnages tous plus barrés les uns que les autres – militaires complotistes pas très bien organisés, hommes de main approximatifs, victimes consentantes, j’en passe et des meilleurs -, Echenoz nous sert nombre de réflexions bien senties (sur la modulation des voix annonçant le nom des stations dans le métro parisien, par exemple, passage aussi amusant que bien vu) qui dénotent un sens de l’observation sur la nature humaine d’une finesse étourdissante. Avant de nous entraîner mine de rien jusqu’en Corée du Nord, pour un final ébouriffant qui nous offre une plongée saisissante dans ce pays où personne n’aurait vraiment envie de passer ses vacances.

Premier gros coup de coeur de 2016, Envoyée spéciale est à ne pas rater, pour ceux qui aiment et recherchent les livres intelligents qui ne se prennent pas au sérieux, surtout quand s’y ajoute une élégance littéraire d’une évidence totale. Merci monsieur Echenoz pour ce grand moment !

Envoyée spéciale, de Jean Echenoz
Éditions de Minuit, 2016
ISBN 978-2-7073-2922-6
313 p., 18,50€


Une forêt d’arbres creux, d’Antoine Choplin

Signé Bookfalo Kill

En décembre 1941, le peintre et caricaturiste tchèque Bedrich Fritta arrive au ghetto de Terezin avec sa femme et son tout jeune fils. Son talent le fait nommer à la tête du Bureau des dessins ; il y retrouve d’autres artistes, avec lesquels il travaille sur des plans d’aménagement du camp, ainsi que sur ceux du futur crématorium.
Alors, parce qu’ils n’ont rien de mieux pour survivre et résister, Fritta et ses amis se réunissent clandestinement la nuit. Là, dans la lumière feutrée des lampes étouffées, ils reprennent leurs crayons pour dessiner la véritable vie du ghetto, dans toute sa crudité…

Par sa délicatesse, son humanité, sa finesse psychologique, son écriture tout en non-dits, Antoine Choplin est l’un de nos écrivains discrets les plus précieux. De ceux qui font rarement la une de la presse (hélas), mais qui trouvent heureusement le chemin de leurs lecteurs en librairie. Autant dire qu’il me semblait indispensable de lui accorder une large place ici.

Choplin - Une forêt d'arbres creuxDans plusieurs de ses romans, Choplin a une manière récurrente : celle de s’emparer d’une page d’histoire précise pour en faire le fond de l’œuvre, son décor en quelque sorte, sans jamais chercher à composer pour autant un roman historique dans les règles. Ce fut le cas par exemple dans La Nuit tombée (Tchernobyl), Radeau (la débâcle en 1940 et le sauvetage des oeuvres d’art pour éviter qu’elles tombent entre les mains des nazis) ou Le Héron de Guernica (je vous laisse deviner), et ça l’est à nouveau dans Une forêt d’arbres creux, où l’écrivain nous fait découvrir le ghetto de Terezin.
Moins « connu » qu’Auschwitz ou Ravensbrück, ce camp d’internement n’en a pas moins une histoire aussi cruelle, en ceci que s’y ajoute un cynisme sans nom. En effet, Theresienstadt, de son nom allemand, fut conçu par les nazis comme une « vitrine » : y étaient enfermés, dans un simulacre de liberté, des artistes juifs, qui avaient la possibilité d’y exercer leur art. De nombreuses pièces musicales y furent composées et créées, de même que des écrits ou des œuvres scripturales – dont un certain nombre, miraculeusement, nous est parvenu. La Croix-Rouge internationale, autorisée à visiter les lieux, n’y vit que du feu, bernée par les maisons repeintes de frais, les jolis (faux) commerces, les enfants joyeux, les parties de football et les spectacles.

Ces éléments historiques, vous en trouverez des traces dans Une forêt d’arbres creux, lorsque le regard de Bedrich Fritta les attrape. Car c’est son point de vue qui compte et raconte. Si Antoine Choplin a choisi Fritta comme personnage principal, c’est justement parce qu’il était dessinateur. Chaque chapitre, assez court, ressemble à un tableau, ou au moins une esquisse saisie au vol – et pour cause, le romancier s’est inspiré à chaque fois d’une œuvre de son protagoniste. Les mots, choisis avec soin et parcimonie, forment une reconstitution impressionniste de scènes volées, à petites touches délicates, imposant à la poésie de la langue de contrebalancer l’horreur des situations.
A nouveau, j’insiste : Une forêt d’arbres creux n’est pas un roman historique. Les faits ont moins d’importance que ce qu’ils permettent d’évoquer de l’humanité s’élevant à contre-courant de la barbarie. Antoine Choplin rappelle à propos que résister avec un crayon ne date pas d’hier, et c’est cette rébellion discrète qui l’intéresse, la manière dont quelques hommes et femmes, connaissant la menace pesant sur leurs épaules, font ce qu’ils pensent être juste, pour eux avant tout, mais aussi pour les autres.

Il paraît inconcevable de parler de la beauté de ce roman, et pourtant… C’est bien la plus grande force de Choplin que de savoir dénicher de l’élégance, de la finesse et de l’émotion dans les contextes les plus sombres. Il y parvient à nouveau très joliment dans Une forêt d’arbres creux, œuvre profondément touchante et juste, l’un de ses plus beaux livres pour moi.

Une forêt d’arbres creux, d’Antoine Choplin
Éditions la Fosse aux Ours, 2015
ISBN 978-2-35707-065-3
116 p., 16€


A première vue : la rentrée Seuil 2015

Les éditions du Seuil font partie des grosses écuries dont nous n’avons pas encore parlé cette année. Qu’à cela ne tienne, c’est parti ! Néanmoins, pas de quoi sauter au plafond non plus… Du côté des francophones, à part Alain Mabanckou, qu’on voit mal nous décevoir, les titres annoncés ne nous excitent pas plus que cela (constat entièrement personnel, évidemment). Ca pourrait être mieux du côté des étrangers – ça pourrait. Et dans le meilleur des mondes, nous pourrions aussi nous tromper complètement. Réponse(s) à la rentrée.

Mabanckou - Petit PimentÇA PIQUE, ÇA LANCE ET ÇA REPIQUE DERRIÈRE : Petit Piment, d’Alain Mabanckou
Petit Piment est un orphelin de Pointe-Noire dont la vie est pour le moins agitée. Pensionnaire d’une institution catholique dirigée par le tyrannique et corrompu Dieudonné Ngoulmoumako, il profite de la révolution socialiste pour s’évader, faire les quatre cent coups, puis se réfugier dans la maison close de Maman Fiat 500. Il y coule enfin des jours paisibles, jusqu’au au jour où le maire décide de s’attaquer à la prostitution. Ulcéré, Petit Piment passe en mode vengeance…

Desbiolles - Le Beau tempsON EN A GROS : Le Beau temps, de Marilyne Desbiolles (lu)
Roman biographique ou biographie romancée, roman documentaire, exofiction : les noms flous ne manquent pas pour tenter de définir ce genre très (trop ?) à la mode mêlant travail littéraire et personnages ou faits réels. Si Patrick Deville, Jean Echenoz et Eric Vuillard, entre autres, s’y sont brillamment illustrés, Marilyne Desbiolles aurait mieux de s’abstenir. Sa tentative, consacrée à Maurice Jaubert (compositeur de musique de films du début XXème) n’a définitivement rien d’un roman ; pas sublimée par un style, c’est une biographie assez pauvre et sans intérêt, ses rares incursions dans le texte pour ajouter de la matière littéraire s’avérant souvent ratées.

Delerm - Les eaux troubles du mojitoY’A DE LA RELANCE SUR LE DEJA-VU : Les eaux troubles du mojito, de Philippe Delerm
Sous-titré « et autres belles raisons d’habiter sur terre », ce petit livre ramène Delerm sur le chemin balisé qu’il avait ouvert avec La Première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules, celui de textes courts et poétiques sur les petites choses qui font le sel de la vie quotidienne. C’était il y a dix-huit ans et rien n’a changé ou presque.

Holder - La Saison des BijouxUN ROI A LA TAVERNE : La Saison des Bijoux, d’Eric Holder
Écrivain de l’intime, Eric Holder revient avec une immersion dans le monde des marchands ambulants. Le temps d’un été, Jeanne, Bruno et leur tribu s’installent dans une petite ville de la côte Atlantique et tiennent un stand sur le marché. Entre les différents artisans et maraîchers présents autour d’eux, Forgeaud, le patron des lieux, est subjugué par Jeanne et se promet de la posséder avant la fin de la saison… Un huis-clos au grand air, passionnel et intimiste, qui sert de prétexte à une galerie de personnages hauts en couleur.

Kebabdjian - Les désoeuvrésUNAGI : Les Désœuvrés, d’Aram Kebabdjian
La Cité est une résidence où se côtoient de nombreux artistes, uniquement préoccupés de créer en ce lieu pensé pour eux. Chaque chapitre de ce long premier roman s’intéresse à une œuvre et à un artiste imaginés de toutes pièces par l’auteur, composant une vision de l’art contemporain. L’idée est intéressante, mais sur 512 pages, j’espère qu’on verra évoluer les personnages et que le livre ne se résumera pas à une longue énumération, sous peine de finir par manquer d’intérêt…

Majdalani - Villa des femmesELLE EST OÙ LA POULETTE ? : Villa des femmes, de Charif Majdalani
Le romancier libanais (qui écrit en français) met en parallèle, dans le Liban des années 60, la guerre de succession suivant le décès de Skandar Hayek, un homme d’affaires prospère dont la famille se déchire, et la guerre civile qui ébranle le pays. L’occasion pour les femmes de la famille de prendre le pouvoir…

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Grossman - Un cheval entre dans un barLA PENTE FATALE : Un cheval entre dans un bar, de David Grossman
(traduit de l’hébreu par Nicolas Weill)
Sous les yeux du juge Avishaï Lazar, un ancien ami d’école, un comédien monte sur la scène d’un club miteux d’Israël, où son numéro de comique vulgaire dérape soudain vers une confession inattendue et terrible. Depuis Une femme fuyant l’annonce, prix Médicis étranger 2011, le romancier israélien est très suivi.

Kapoor - Un mauvais garçonIL TABASSE LE ROUQUIN : Un mauvais garçon, de Deepti Kapoor
(traduit de l’anglais (Inde) par Michèle Albaret-Maatsch)
Sa mère est morte, son père est parti, elle a vingt ans à New Delhi. Elle voudrait brûler sa vie mais se plie aux conventions sociales, pas le choix. Jusqu’au jour où elle rencontre ce mauvais garçon qui l’attire irrésistiblement. Sexe, drogue, alcool, elle plonge corps et âme avec lui dans une ville beaucoup plus dangereuse et palpitante qu’elle ne l’imaginait.

Cuenca Sandoval - Les hémisphèresJ’AI UN PIVERT DANS LA TÊTE, C’EST NORMAL ? : Les hémisphères, de Mario Cuenca Sandoval
(traduit de l’espagnol par Isabelle Gugnon)
En vacances à Ibiza, deux amis s’adonnent à tous les plaisirs, abusant notamment de dantéine, une drogue en forme de poudre orange. Sous son emprise, ils tuent accidentellement une jeune femme au volant de leur voiture. Des années plus tard, ils restent obsédés par l’image de celle qu’ils nomment « la Première Femme », croyant la voir réincarnée dans d’autres silhouettes féminines qu’ils pourchassent sans relâche.

(Merci à Alexandre Astier pour les titres introduisant chaque présentation !)


Jackie, de Kelly Dowland

Signé Bookfalo Kill

Voilà un drôle de petit livre. D’abord parce qu’il fait partie des titres inaugurant la collection de poche des éditions Sabine Wespieser, et qu’il en est le seul inédit – un texte d’ailleurs extrêmement atypique chez cette éditrice, on y reviendra un peu plus loin.
Ensuite parce que c’est un journal, tenu en français par une Américaine new yorkaise jusqu’au bout des ongles. Kelly Dowland est une « grande blonde extrêmement bien proportionnée qui joue du tuba », compagne d’un acteur shakespearien et maman d’un petit Elton à la langue bien pendue (comme sa mère). Elle fait corps avec Gros Doré, son instrument fétiche, impose son physique avantageux au milieu des hommes qui l’entourent sans jamais en abuser, élève son fils avec patience et humour, a une ribambelle de copines lesbiennes… Bref, une new yorkaise de cinéma.

Dowland - JackieRien ne la prédisposait à écrire. Sauf que Jackie, sa Grand’Ma adorée, tout juste centenaire, tombe gravement malade. Embolie pulmonaire. A son âge, cela n’annonce rien de bon. Alors Kelly décide de tenir ce journal. Pour évoquer sa grand-mère, bien sûr, belle figure qui lui a transmis beaucoup de sa fougue, peut-être pour conjurer le sort et le retarder un peu ; mais aussi pour raconter sa propre vie et celle de ses proches alors que l’ombre de la mort d’un être cher pèse sur leur existence.

Jackie est tiraillé par ce déchirement fondateur entre la vie et la mort. D’un côté, c’est un petit livre malicieux, coquin, amusant, vivace, rempli de cet optimisme compact dont les Américains ont le secret. On sourit souvent, on s’attendrit, et on s’amuse du ton presque naïf de cette jeune femme dont le français, tout à fait correct, est toutefois loin d’être châtié – et c’est aussi ce qui fait son charme, même si, pour cette raison, la parution de ce livre chez Sabine Wespieser, habituée à publier des romans dont la langue est travaillée, maîtrisée, est assez inattendue.
D’un autre côté, passé l’étonnement des premières pages, on comprend assez vite ce qui a pu toucher l’éditrice dans ce journal. L’émotion très vite s’impose, au détour de quelques mots, esquissée avec sincérité et sobriété, notamment lorsque la mort s’approche à grands pas. Les dernières pages, bien sûr, sont bouleversantes, d’une dignité qui sera familière à tous ceux qui ont perdu des proches, et l’on regrette de quitter Kelly si vite, aussi sûrement qu’elle a regretté de voir partir sa Grand’Ma.

Portrait en creux d’une femme libre, Jackie est un livre plein de force et d’une beauté brute assez rare. Un témoignage de vie à déguster entre rires et larmes.

Jackie, de Kelly Dowland
Éditions Sabine Wespieser, coll. SW Poche, 2015
ISBN 978-2-84805-189-5
94 p., 7€