Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

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Un pont sur la brume, de Kij Johnson

Signé Bookfalo Kill

Depuis toujours, l’Empire est coupé en deux par un large fleuve de brume au sein duquel se cachent des créatures aussi mystérieuses que dangereuses. Seuls quelques passeurs courageux, à l’espérance de vie assez brève, réussissent à franchir l’obstacle sur leurs bateaux, assurant le lien vital entre les deux parties du territoire. Kit Meinem d’Atyar, l’un des plus brillants architectes de l’Empire, est alors mandaté pour construire un pont qui ralliera enfin sans péril les deux rives…

Un pont sur la brume est la première traduction française autonome d’un texte de Kij Johnson, auteure aux États-Unis d’une œuvre abondante comprenant trois romans et une cinquantaine de novellas et nouvelles. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que cela donne envie d’en découvrir davantage.
Cette novella (124 pages) évolue en effet dans un monde bien à elle, un univers de fantasy mâtiné de fantastique à mi-chemin entre Lovecraft et le Stephen King de… Brume. Hé oui, déjà chez King, on trouvait un brouillard envahissant au cœur duquel des créatures terrifiantes semaient l’inquiétude et la mort. Pour autant, Kij Johnson n’entraîne pas son récit vers l’horreur, lui préférant une histoire de bâtisseur assez étonnante, à la fois précise, technique et profondément humaniste.

Car le propos d’Un pont sur la brume n’est pas d’effrayer le lecteur, même si certaines scènes de traversée de la brume se chargent d’une intensité saisissante. La romancière s’attache à détailler un projet de construction ambitieux, réalisé avec des moyens rustiques (des attelages de bœufs tirent les chargements de pierre, tout est fait de manière manuelle et nécessite de nombreux ouvriers…), dont l’objectif est de rapprocher les gens, d’améliorer leur quotidien et, si ce n’est de dominer la peur, au moins de la contourner, de passer par-dessus.

Au fil de ces pages étonnamment poétiques, Johnson suggère aussi les contours d’un monde plus vaste, l’Empire, avec ses règles, ses villes, ses paysages, dont on n’entrevoit que des bribes prometteuses. J’ignore si l’auteure explore ce territoire dans d’autres livres – espérons que l’avenir nous le dira -, mais cela donne très envie d’en savoir davantage.
En attendant, si vous aimez les voyages inattendus et les belles aventures humaines, embarquez sans hésiter pour Procheville et Loinville, les deux cités séparées par le fleuve de brume, et œuvrez à la construction de ce pont mémorable.

(P.S.: merci à Jean-Marc Laherrère du blog Actu du Noir pour cette découverte !)

Un pont sur la brume, de Kij Johnson
(The Man Who Bridged The Mist, traduit de l’américain par Sylvie Denis)
Éditions le Bélial, coll. Une heure lumière, 2016
ISBN 978-2-84344-908-6
124 p., 9,90€


Les loups à leur porte, de Jérémy Fel

Signé Bookfalo Kill

Une maison qui brûle au fin fond de l’Arkansas. Un jeune homme qui kidnappe un enfant pour lui sauver la vie. Une femme fuyant à travers le temps et les Etats-Unis l’ombre effroyable du père de son fils, psychopathe de la pire espèce. Les vibrations maléfiques d’un manoir nommé Manderley dans la région d’Annecy. Un jeune garçon effacé qui découvre le mal et y prend goût. Un mari dévoré par la jalousie et qui commet l’irréparable.
Ils sont tous là, et d’autres encore, tissant de leurs histoires la toile d’une seule et même histoire, celle du mal qui rôde et hante notre monde…

les loups a leurs portes.inddSi Stephen King était mort (heureusement ce n’est pas le cas), on dirait qu’il s’est réincarné et qu’il est français. Clairement, l’ombre du Maître de l’horreur américain plane sur ce premier roman impressionnant, signé par un jeune auteur hexagonal qui n’a vraiment pas froid aux yeux. On pourrait du reste citer d’autres références : Laura Kasischke ou Joyce Carol Oates côté roman, David Lynch ou M. Night Shyamalan (bonne période) côté cinéma. Entre autres. Sans nul doute, Jérémy Fel s’en est nourri et les a intégrés à son bagage culturel. Le résultat, son livre, n’en est pas pour autant une pâle copie de ces créations, mais bien SON œuvre, dense, sombre et implacable.

Dès les premières pages, un long frisson nous vrille la nuque. Il suffit de quelques images faussement idylliques et d’un art de la suggestion magistral. Nous sommes en présence du mal, qui s’accrochera au livre jusqu’à ses dernières pages sans jamais lâcher prise. Le mal est LE personnage principal du roman. Les loups à leur porte, quel plus beau titre pouvait choisir Jérémy Fel pour évoquer cette idée que le mal est là, partout, en embuscade, prêt à frapper n’importe qui, n’importe quand, y compris (surtout) les gens normaux et sans histoire ? Les loups à leur porte, c’est la menace constante de tout voir s’écrouler, la sensation qu’un vide abyssal s’ouvre derrière la première porte venue.

Pour fragiliser son lecteur et ne lui laisser aucun répit, Jérémy Fel s’appuie sur une construction brillante. Son roman est un kaléidoscope d’histoires apparemment sans lien, qui multiplient personnages et lieux, des États-Unis à la France en passant par l’Angleterre, pour mieux renouveler à chaque chapitre la jubilatoire entreprise de déstabilisation du spectateur – je dis à dessein « spectateur », car il y a aussi quelque chose d’éminemment visuel dans le style direct et puissant de l’auteur, qui nous flanque à la figure images inoubliables et sensations fortes sans se soucier de nous laisser respirer.

Clairement, Les loups à leur porte n’est pas tout public. La violence s’y exerce souvent, avec un raffinement de cruauté, et Fel explore le mal sous toutes ses facettes, des plus brutales aux plus sournoises. Il ne recule devant rien et c’est ce qui fait la force inoubliable de ce premier roman plus que prometteur, l’un des vrais chocs de cette rentrée. Tu es prévenu, ami lecteur. Toi qui entres ici, abandonne toute espérance. (Ou presque.)

Les loups à leur porte, de Jérémy Fel
Éditions Rivages, 2015
ISBN 978-2-7436-3324-0
434 p., 20€


Dark Country, de Thomas Ott

Signé Bookfalo Kill

Pas facile de parler d’un album de 56 pages sans aucun dialogue, surtout quand tout son intérêt réside dans la découverte d’une histoire – sombre, comme le titre l’indique – dont les images se suffisent à elles-mêmes.
Tout juste pourrais-je dire que l’on s’embarque avec un couple de jeunes mariés, sur la route d’un voyage de noces dont la destination est inconnue. Malheureusement, le charme se brise pour eux lorsque leur voiture percute un homme en pleine nuit, et que débute alors un cauchemar sans nom…

Ott - Dark CountryAdapté d’un roman de Tab Murphy, lui-même adapté auparavant par Thomas Jane en film (que Thomas Ott n’a pas vu, livrant ainsi sa propre interprétation du texte original), Dark Country est donc une petite merveille de noirceur. Dans tous les sens du terme, puisque l’histoire, qui aurait pu être une excellente nouvelle de Stephen King, déroule son récit horrifique dans un noir et blanc hachuré du plus bel effet, donnant la part belle à la première des deux couleurs pour une atmosphère stressante et étouffante à souhait.
Pour continuer sur l’aspect formel de l’album, Ott joue en plus sur les référents cinématographiques, en usant le plus souvent de cadres allongés façon Cinémascope, qui étire l’image pour lui ajouter zones d’ombre et suggestions d’un hors-champ inquiétant.

Le livre en lui-même est également une jolie réussite : relié, doté d’une couverture toilée du plus bel effet, et impeccablement réalisé avec ses pages noires qui enferment le lecteur dans l’obscurité du récit. Un beau travail des éditions l’Apocalypse, qui explique le prix un peu élevé d’un album aussi court. Le voyage vaut le coup, néanmoins !

Dark Country, de Thomas Ott
 Éditions l’Apocalypse, 2013
ISBN 978-2-36731-019-0
56 p., 19€


Miss Peregrine et les enfants particuliers, de Ransom Riggs

Signé Bookfalo Kill

Quand il était petit, Jacob Portman était fasciné par les récits fantastiques de son grand-père Abraham, illustrés par des photographies bizarres, presque dérangeantes. Il y était question de voyages autour du monde, d’explorations incroyables, et surtout du séjour qu’Abe avait effectué dans un mystérieux orphelinat sur Cairholm, une île au large du Pays de Galles, au début de la Seconde Guerre mondiale. En grandissant, cependant, Jacob avait fini par décider qu’il n’y avait rien de vrai dans ces histoires, il avait pris ses distances et était devenu un adolescent terne et peu sociable, tandis que son grand-père semblait perdre la boule, seul dans sa maison.
Un soir, Jake retrouve Abraham assassiné dans son jardin, le corps lacéré par une créature terrifiante qu’il est le seul à avoir le temps d’apercevoir avant qu’elle disparaisse dans la nuit. Choqué, ébranlé, le garçon s’enfonce dans le mutisme et s’isole encore plus. Jusqu’à ce que son psy l’encourage à écouter les dernières paroles incohérentes prononcées par son grand-père, et à se rendre sur Cairnholm, accompagné de son père, pour essayer d’y retrouver une trace de l’orphelinat et de ses étranges occupants…

Voilà un drôle de roman ! Aussi « particulier » que les enfants qui l’habitent. Inclassable. A tel point que les éditions Bayard Jeunesse, qui le publient, ont gommé leur nom sur la couverture… Une manière de suggérer que ce roman, s’il semble être destiné à de jeunes lecteurs, peut toucher plus large. En tout cas, c’est sans doute un livre à ne pas faire lire avant 14 ans, au minimum.
D’abord parce que le style de Ransom Riggs, soigné et classique, appelle un bon niveau de lecture.
Ensuite, parce que le récit est riche, parsemé d’indices, de références historiques – notamment à la Seconde Guerre mondiale – et de réflexions sur le temps ou l’immortalité.
Enfin et surtout, parce que certains événements du livre peuvent s’avérer dérangeants, voire violents. Quelques passages évoquent Stephen King, tout simplement ! (Notamment une scène de réanimation de cadavre humain à moitié dévoré, à l’aide de cœurs d’animaux…)

Puis il y a les photos qui illustrent régulièrement le récit. En noir et blanc, magnifiques, souvent intrigantes, elles frappent l’imaginaire et sont au coeur du projet de Ransom Riggs. Ce jeune auteur collectionne en effet les photos d’inconnus, notamment les plus bizarres possibles, et il s’en est inspiré pour créer personnages et situations de son roman. Une fillette en lévitation, un adolescent couvert d’abeilles, la silhouette à contre-jour d’une vieille femme fumant une pipe… Tous ont nourri l’imagination du romancier et apparaissent dans l’histoire.

Déconcertant, singulier, Miss Peregrine et les enfants particuliers est un roman extrêmement prenant, où un fantastique mesuré se dispute à un réel à peine moins effrayant. Jacob y est un héros complet et complexe, peu sympathique de prime abord, mais auquel on finit par s’attacher lorsque la découverte des secrets de son grand-père l’amène à se révéler et à prendre en main son existence – surtout lorsqu’une jolie histoire d’amour s’en mêle… Les personnages comme les paysages (formidable Cairnholm) sont merveilleux et impriment une empreinte durable dans l’esprit du lecteur.

Oui, il y a du Stephen King dans ce roman, et du meilleur. Celui de Ça, par exemple. La même capacité à créer un vaste univers et à l’investir corps et âme, à rendre le fantastique crédible. La même énergie narrative. Le même esprit d’aventure, pas loin de la naïveté mais jamais mièvre. De quoi donner très envie de retrouver rapidement Jake et les enfants particuliers.
Ça tombe bien : la fin est sans équivoque et Ransom Riggs l’a déjà confirmé sur son site, il y aura une suite. Vivement !

Miss Peregrine et les enfants particuliers, de Ransom Riggs
Éditions Bayard Jeunesse, 2012
ISBN 978-2-7470-3791-4
438 p., 14,50€