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Chinatown, intérieur, de Charles Yu

Éditions Aux Forges de Vulcain, 2020

ISBN 9782373050899

256 p.

20 €


RENTRÉE LITTÉRAIRE 2020


Willis Wu est un Américain d’origine asiatique. Mais aux yeux de tous, dans une société qui voit tout en noir et blanc, dans un monde qui se pense comme un affrontement entre Noirs et blancs, il est avant tout un Asiat’. L’Asiat’ de service, à qui on accorde de temps en temps un arrière-plan, parce qu’un peu de jaune dans le décor, ça ne fait pas de mal, à condition qu’il ne s’y incruste pas.
Mais Willis a un rêve. Celui de devenir Mister Kung Fu. Le plus grand rôle qu’on puisse imaginer quand on est asiatique aux Etats-Unis. Et il est prêt à tout pour y parvenir.


Quand l’intelligence et la pertinence d’une pensée rencontrent la créativité, l’humour, le sens de la dérision, l’acuité socio-politique et l’émotion, cela donne un résultat jouissif.
Cela donne, par exemple, le nouveau roman de Charles Yu.

Comme son personnage (dont on note évidemment la proximité du nom), Charles Yu est Américain d’origine asiatique. Comme lui, il fréquente le monde des arts visuels, puisqu’on le connaît aussi comme scénariste de séries (Westworld, Legion).
Comme lui, il n’a pas dû rire tous les jours à cause de ses origines ethniques.
Alors, il a préféré en rire, justement. Et en faire le sujet de Chinatown, intérieur, roman hors normes à tous points de vue, qui (entre autres choses) donne une place à ceux qui n’en ont guère dans la société américaine.

« On se retrouve piégés dans des rôles de guest-stars au sein d’un petit ghetto dans un épisode spécial. Des personnages mineurs enfermés au cœur d’une histoire qui ne sait pas trop quoi faire de nous. Après deux siècles passés ici, pourquoi ne sommes-nous toujours pas des Américains ? Pourquoi est-ce qu’on se fait toujours virer de l’histoire ? »

Mécanique de la fabrique

Tous les lecteurs et chroniqueurs du roman l’ont souligné : la grande originalité du roman, ce qui frappe de prime abord, c’est sa forme. En effet, Charles Yu a choisi d’adopter le style scénaristique pour raconter son histoire.
On y trouve ainsi de nombreux dialogues mis en page comme dans tout script qui se respecte, des didascalies, des titres de séquence en lieu et place de titres de chapitre, la police de caractère type du scénario…
De ce découpage ultra-dynamique, qui autorise ruptures, inventions, allers-retours fluides entre différentes strates du récit, décrochages et rebondissements, naît un rythme de lecture extrêmement efficace. Idéal pour une comédie (c’en est une) qui, comme toutes les meilleures comédies, n’oublie pas jamais d’être agitée de drames et de tragédies.

Cependant, Charles Yu a l’intelligence de ne pas s’enfermer dans son idée formelle.
Demandez à n’importe quel scénariste, la première chose qu’il vous dira, c’est qu’un script est tout sauf un espace de littérature. Un scénario n’est pas là pour faire des jolies phrases, c’est un outil de production, un document fonctionnel. Pas de quoi faire briller du romanesque.
Alors, régulièrement, Charles Yu « triche » un peu. Il s’éloigne des contraintes et s’autorise de longs passages, dénués de dialogue, caractéristiques du roman et non du scénario. Cette entorse était indispensable, pour ne pas assécher la lecture et la rendre pénible ; mais aussi pour développer le cœur de ses réflexions sur ce qu’est être Asiatique aux États-Unis aujourd’hui.

Fake yellow news

« Alors, l’immeuble est en effervescence jusqu’à l’aube, comme si plus rien n’avait d’importance, parce qu’au fond vous êtes venus ici, tes parents et leurs parents et leurs parents, et c’est comme si vous veniez juste d’arriver, et pourtant c’est comme si vous n’étiez jamais vraiment arrivés. Vous êtes censés être là, dans un nouveau pays, plein d’opportunités, mais sans savoir comment, vous vous retrouvez piégés dans une version de pacotille de votre ancien pays. »

L’autre grande idée de Chinatown, intérieur, c’est de contaminer le fond par la forme. Faire du livre une gigantesque métaphore, où l’on lit la société américaine comme si elle se résumait à la vision qu’en propage Hollywood.
Les protagonistes du roman vivent chaque instant de leur vie comme s’ils étaient les personnages d’un film ou d’une série. En quête d’un rôle, porteurs d’un petit rôle, puis d’un rôle plus important, puis éloignés des castings parce que leur personnage meurt, puis de retour à l’écran, dans un nouveau petit rôle… Et ainsi de suite, sans fin ni meilleure issue possible.

Les personnages d’origine asiatique voient ainsi toute leur existence compressée en un seul lieu : Chinatown. Et plus encore, dans le roman, Chinatown se résume à un seul immeuble, une espèce de monstruosité architecturale en bas de laquelle se tient l’incontournable restaurant chinois, le Pavillon d’Or, dont l’arrière-boutique et les cuisines constituent les coulisses du spectacle qui se joue dans la salle. Tandis que, dans les étages, les Asiat’ s’entassent dans des logements insalubres, rêvant tous de s’en sortir un jour.

It don’t matter if you’re black or white

Pour donner du corps à son concept, Charles Yu imagine en outre une série policière intitulée Noir et Blanc, mettant en scène une policière blanche parfaite et un policier noir parfait. Sarah Green et Miles Turner. Rien que leurs noms, on y croit tout de suite.
Cette série fictive, en plus de reprendre tous les poncifs du genre puis de les détourner au fil de dialogues souvent hilarants, devient l’écho d’une certaine image sociale des États-Unis. Les Blancs dominent, les Noirs trouvent leur place, la plupart du temps en s’opposant ou se battant des comme des furieux.
Et pour les autres ? Les « minorités », plus ou moins visibles ? Réduits à des catégories correspondant à des emplois secondaires de fiction, ils rament, et restent toujours à l’arrière-plan.

Cette confusion entre réel et fiction, Charles Yu l’entretient jusqu’au vertige, au point qu’on ne sait plus parfois de quoi on parle exactement. De série, de cinéma, ou de réalité ? En imposant l’idée que tout est lié, le romancier réduit les États-Unis d’aujourd’hui à une vaste mascarade, où l’illusion du spectacle prime sur tout.
Pas étonnant, dès lors, de trouver à leur tête le plus grossier des clowns.

Charles Yu achève de faire très fort en se montrant d’une virtuosité éblouissante pour varier les tons. Il ouvre les débats avec humour, et un sens de l’auto-dérision communautaire dont beaucoup devraient s’inspirer. Puis il sait se faire tour à tour mordant, satirique, cinglant, mais aussi tendre, émouvant… Et toujours, en tous points, d’une justesse absolue, irréprochable.
Jusqu’à conclure son roman sur un scène de procès d’anthologie – genre américain s’il en est, que le romancier investit et détourne avec brio pour offrir à son héros une tribune à la hauteur de son propos.

Original, percutant, brillant, Chinatown, intérieur est l’un des grands romans américains de la rentrée.
(Américain, oui !)
Une nouvelle pépite défendue par les éditions Aux Forges de Vulcain, dont je n’ai pas fini de vous dire tout le bien que je pense.


On cause un peu partout en fort bien de Chinatown, intérieur : EmOtionS – blog littéraire (Gruznamur), 4deCouv, Just A Word, Quoi de neuf sur ma pile ?, La page qui marque


Pourquoi je n’ai pas dépassé la page 50 : Jean-Marie Blas de Roblès et Négar Djavadi

Quand on explore une rentrée littéraire, on s’expose parfois à des échecs. Des rencontres (ou des retrouvailles) qui ne marchent pas, des alchimies qui ne se réalisent pas.
Les auteurs et leurs livres n’en sont pas forcément responsables, et la qualité de leurs romans pas remise en cause, en toute objectivité. Ce n’était juste pas le bon moment, pas la bonne disposition d’esprit, pas le bon livre à cet instant précis.

En cette rentrée 2020, j’ai déjà buté sur deux livres. Deux romans que, par ailleurs, j’attendais avec curiosité. J’ai tout de même envie d’en dire un mot, et d’expliquer pourquoi je n’ai (symboliquement) pas dépassé leur page 50.
Pour le moment en tout cas, car un retour à leurs pages est toujours possible. Souvent, c’est l’impatience qui me pousse à laisser tomber ; la conscience qu’après ces livres, il y en a tant d’autres qui attendent leur tour, avec qui la rencontre se déroulera peut-être mieux…


Ce qu’ici-bas nous sommes

Jean-Marie Blas de Roblès

(Zulma)


S’il y a bien un auteur que je ne m’attendais pas à faire figurer un jour dans cette rubrique particulière, c’est Jean-Marie Blas de Roblès. Lui dont j’ai follement adoré L’Île du Point Némo, et beaucoup aimé d’autres de ses livres à des degrés divers, n’a pas réussi à m’embarquer cette fois-ci. (Pour le moment, dois-je le rappeler. Celui-ci, je peine à me dire que je n’y reviendrai pas tôt ou tard.)
Pourtant, son nouveau roman avait sur le papier beaucoup pour me plaire. Une histoire inventive, foisonnante, ouverte à la curiosité, et rehaussée d’illustrations de l’auteur lui-même. L’objet-livre est d’ailleurs fort beau, ce qui n’est pas étonnant puisque nous sommes chez Zulma. Malgré tous mes efforts, je n’ai hélas pas adhéré au texte lui-même.

Pour raconter les drôles de péripéties de son narrateur, Blas de Roblès a fait le choix d’un style particulier, mêlant relation de voyage et réflexion ethnographique. Il en résulte un style distant, analytique. C’est volontaire, bien sûr, et l’effet recherché, à mon avis, est de créer un décalage drolatique entre cette froideur apparente et les expériences plus ou moins fantasques que vit le personnage.
Hélas, je n’ai pas réussi à accrocher le wagon. Pas trouvé le bon rythme, d’autant moins que les illustrations, assez nombreuses, perturbent quelque peu ma lecture. Elles sont intéressantes, souvent amusantes, parfois même indispensables à la compréhension du récit, mais je trouve perturbant de lâcher le texte pour les regarder et reprendre le fil après cette rupture.

À suivre, sans doute… mais pas tout de suite !

Un aperçu du livre ici : à première vue, la rentrée littéraire Zulma 2020


Arène

Négar Djavadi

(Liana Levi)


Après Désorientale, son premier roman phénomène, j’étais très curieux de découvrir le deuxième livre de Négar Djavadi. D’autant plus qu’il se déroule dans l’est parisien, où j’ai longtemps vécu et travaillé.

Malheureusement, la familiarité des décors n’a pas suffi à m’embarquer dans son histoire. La faute à ce que j’appelle du « psychologisme » : une débauche de réflexions et d’analyses psychologiques sur les moindres faits et gestes des personnages, qui allongent et alourdissent le texte en le freinant, beaucoup trop souvent à mon goût en tout cas.

Ayant récupéré depuis des livres placés plus haut dans la liste de mes attentes de cette rentrée, j’ai préféré laisser Arène de côté, quitte là aussi à y revenir plus tard, sans impatience et à tête reposée.

Un aperçu du livre ici : à première vue, la rentrée littéraire Liana Levi 2020


Dieu en personne, de Marc-Antoine Mathieu

Éditions Delcourt, 2009

ISBN 9782756014876

128 p.

17,95 €


Dans une file d’attente, un petit bonhomme attend patiemment son tour pour le recensement. Au moment de décliner son identité, il se présente sous le nom de « Dieu ». Il n’a pas de domicile, pas de papiers, ni de numéro de sécurité sociale. L’irruption de cette énigme métaphysique « en personne » déclenche un phénomène médiatique majeur… à tel point qu’un procès géant est bientôt organisé contre ce « Coupable Universel ». Car l’humanité, sa Création, estime qu’Il a beaucoup de comptes à lui rendre.


Cet album est paru le 09/09/09.
Il n’y a pas de hasard.

Non, il n’y a pas de hasard, surtout pas dans le merveilleux labyrinthe mental de Marc-Antoine Mathieu.
On va faire simple : cet homme est un génie. Chacune de ses œuvres est l’occasion d’un vaste questionnement, toujours à la limite de la remise en cause, de son médium de prédilection, la bande dessinée. Et au-delà même, de l’art du récit et de la fiction.
Sa série consacrée à Julius Corentin Acquefacques est, par exemple, un éblouissement de toutes les cases, et l’occasion à chaque fois renouvelée de stimuler son intelligence. Et je vous recommande à nouveau chaleureusement le vertige visuel occasionné par l’incroyable 3″.

Avec Dieu en personne, MAM se montre plus sage d’un point de vue graphique. On retrouve son trait habituel, son travail en noir, blanc et nuances de gris, sa manière de camper des visages figés qui s’avèrent étrangement expressifs, la grande variété cinématographique de ses angles. Un style, reconnaissable entre tous, qui peut paraître froid de prime abord, pourtant riche et animé en permanence.
Cette fois, Mathieu se soumet aux limites de ses cases. Il alterne leurs formats, s’offre parfois une pleine page pour des représentations de grandes dimensions (ici un gratte-ciel, là un immense bâtiment en forme de nef pour accueillir le plus puissant des super-ordinateurs), pose là une case étirée sur la longueur de la page, ici une autre en hauteur ; mais, dans l’ensemble, il se cantonne à des cases carrées, étonnement régulières pour un auteur connu pour son habileté à faire sauter cadres et frontières.

Pourquoi ce choix ? Parce que, dans Dieu en personne, tout est davantage dans le propos que dans sa représentation. Autrement dit, pour une fois chez Marc-Antoine Mathieu, le fond prime légèrement sur la forme (alors que, bien souvent, la forme est l’un des sujets du livre).
En décrochant Dieu de son ciel inaccessible, en le rendant banalement incarné (bien que, grâce à différents subterfuges que l’auteur s’amuse à varier, on ne voie jamais son visage), Mathieu s’attaque en effet à un sujet apparemment inépuisable, qui nécessite de ne pas se disperser et de bien accrocher le cerveau.

Tout y passe : philosophie, éthique, économie, marketing, sciences… Un propos aussi dense imposait presque de ne pas y ajouter un bouleversement visuel qui aurait parasité la clarté du propos.
Le dessinateur reste néanmoins créatif, en composant son récit comme un reportage, où différents intervenants prennent la parole à tour de rôle, face caméra – ou plutôt face lecteur, après une ouverture à double détente qui nous invite d’emblée dans un monde de faux-semblants, de manipulation et de mensonges qui est le véritable sujet de la B.D.

Et la foi ? Et Dieu, dans tout ça ?
Rien.
Marc-Antoine Mathieu ne valide aucun propos spirituel, n’affirme aucune foi. Ni prosélyte ni athée, ce n’est pas le sujet.
En balançant le supposé Créateur Suprême dans notre monde, il s’acharne surtout à démontrer à la fois la complexité humaine et la vacuité de ses agitations permanentes. Les échanges improbables du procès (où Dieu confronte notamment un juge à tête d’Hitchcock à ses contradictions enfantines, dans une parodie de psychanalyse hilarante) et la pirouette finale, qui évoque irrésistiblement The Truman Show, valident cet échec en forme de contradiction, et offrent une porte de sortie pleine d’ironie à une histoire qui en est entièrement tissée.

Dieu en personne n’est pas la bande dessinée la plus accessible d’un auteur dont l’œuvre, de manière générale, nécessite un véritable investissement intellectuel de la part de ses lecteurs. Mais quand on s’en donne la peine, la récompense est au bout des cases.


L’Institut, de Stephen King

Éditions Albin Michel, 2020

ISBN 9782226443274

608 p.

24,90 €

The Institute
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean Esch


Au cœur de la nuit, à Minneapolis, des intrus pénètrent dans la maison de Luke Ellis, jeune surdoué de 12 ans, tuent ses parents et le kidnappent.
Luke se réveille à l’Institut, dans une chambre semblable à la sienne, sauf qu’elle n’a pas de fenêtre. Dans le couloir, d’autres portes cachent d’autres enfants, dotés comme lui de pouvoirs psychiques.
Que font-ils là ? Qu’attend-on d’eux ? Et pourquoi aucun de ces enfants ne cherche-t-il à s’enfuir ?


Ma grande période King remonte à mon adolescence, dans les années 90. C’est là que j’ai englouti ce qui reste, pour l’essentiel, le meilleur de son œuvre. Ça, Shining, Simetierre, Le Fléau, La Tour Sombre, Différentes Saisons, Brume… Dans les années 2000 et 2010 j’ai un peu décroché – hormis un passage par l’énormissime 22/11/63, preuve que le sorcier du Maine avait de beaux restes.
En découvrant le résumé de L’Institut, j’ai eu envie de replonger. Il y vibrait quelque chose d’éminemment kingien, qui me donnait envie de renouer avec cet univers que j’avais passionnément aimé à l’époque.
Quelques avis élogieux m’ont conforté dans ce désir. J’ai ouvert les portes de L’Institut.
J’avoue, hélas, que je n’ai pas vibré autant que je l’espérais.

En vieillissant, Stephen King (désormais septuagénaire) est passé du silex à la pierre polie. Son style s’est arrondi, son approche littéraire aussi. Moins viscéral, moins brut, son style a peut-être gagné en finesse, mais il a perdu en percussion. Ironie, cruauté, espoir et désespoir, passion, foi dans le merveilleux, tous ces sentiments qu’il maniait en maître se sont dilués dans sa maturité.
Résultat : j’ai moins vibré. J’ai moins cru à ses personnages. J’ai moins perçu sa sincérité, son engagement derrière ses jeunes héros, qu’il ne parvient pas comme par le passé à rendre vivants, intenses, éblouissants d’émotion, de force et de fragilité.

Il y avait matière à créer l’une de ces mythologies modernes dont il a le secret. De titiller la puissance phénoménale des émotions qui agitent Ça, par exemple. Mais je suis resté à distance, un peu lassé par les longueurs étirant en vain une intrigue trop légère pour mériter autant de pages.
Pourtant, le roman démarre à la perfection. Par la bande tout d’abord, avec un long prologue (cinquante pages) s’intéressant à un personnage qu’on ne retrouvera que bien plus tard – mais qui, grâce à cette introduction remarquable, attirera immédiatement la sympathie du lecteur lorsqu’il réapparaîtra. Puis en resserrant sur Luke, le protagoniste, et sur la scène fondatrice de son aventure : son enlèvement et l’assassinat de ses parents.

Là, on est bien accroché. Ensuite, hélas, le soufflé retombe.
La présentation de l’Institut, des autres enfants spéciaux et de leurs gardiens, traîne en longueur. Les péripéties qui animent le quotidien des personnages sont clairsemées, et King n’a jamais vraiment réussi à me rendre concerné par ce qui se passe. Comme s’il avait perdu l’art et la manière de terrifier son lecteur, de le prendre aux tripes, de lui faire prendre les armes pour ses héros en danger.
Les expériences menées à l’Institut ne manquent pas d’intérêt (leurs implications surtout), mais le romancier américain se perd un peu dans ses explications, cherchant à retarder ses révélations pour les rendre plus fortes, ce qui ne fonctionne malheureusement tout à fait.
En gros, on perd pas loin de deux cents pages en tergiversations qui, sans me décrocher, ont tout de même brisé l’élan initial de ma lecture, au point de me forcer à continuer pour avoir le fin mot de l’histoire.

Et puis, à un moment, ça repart. Et là, j’ai retrouvé le King que j’aime. Moins électrique, moins éblouissant que par le passé, mais tout de même, capable de monter une architecture complexe et d’entraîner son lecteur à des hauteurs inespérées. Le tempo s’accélère, la violence prend une tournure plus manifeste, les personnages gagnent soudain en épaisseur au moment où ils passent à l’acte.
Le final, superbe, rattrape même les défauts précédents, fait oublier le trop long chemin qui y a mené, et m’a réconcilié avec mon King préféré. Enfin !

Au bout du compte, cet Institut laisse son empreinte en mémoire, de manière insidieuse mais durable, et rappelle quel grand conteur Stephen King sait être, et quel fin observateur du monde et de ses dangers il reste également. Un périple un peu fastidieux, mais que je ne regrette pas d’avoir achevé.


Des rêves à tenir, de Nicolas Deleau

Éditions Grasset, 2020

ISBN 9782246825913

198 p.

18 €


RENTRÉE LITTÉRAIRE 2020


Un dimanche d’hiver, dans un petit port de pêche, Job réapparaît après trente ans d’errance. Au bar local, sa présence silencieuse et son éternel verre de whisky chaud intriguent une bande de joyeux rêveurs. Autoproclamés les Partisans de la langouste, ils cherchent comment sauver ces dernières – et, par elles, l’humanité devenue folle.
À l’affût des échos du monde, l’un de ces utopistes bricole de vieilles radios sur lesquelles il capte des fréquences lointaines. Prêtant l’oreille aux échanges nocturnes de marins solitaires, il apprend l’existence d’une nouvelle Arche de Noé, une ZAD maritime géante. Le moment est peut-être venu d’incarner ses rêves…


Il y a des livres, comme ça, dont la quatrième de couverture vous laisse imaginer quelque chose, vous donne une envie particulière.
Et là, petit miracle : en débutant la lecture, voici que vous assouvissez pleinement votre désir de lecteur. Le livre que vous imaginiez, vous le tenez, là, entre vos mains. Pas comme si vous l’aviez écrit, il ne faut pas exagérer, mais parfaitement adapté à votre état d’esprit du moment. Et, loin d’être déçu, vous vous en trouvez pleinement satisfait.
Le deuxième roman de Nicolas Deleau est, pour moi, de ceux-là.

Le résumé de Des rêves à tenir m’avait fait espérer des personnages hauts en couleur, un peu loufoques, légèrement décalés, et diablement attachants. Ils sont là.
Tous, premiers comme seconds rôles, manieurs de verbe, porteurs de verve, doux rêveurs un peu dingues sur les bords, avides de vivre autrement, en marge mais totalement investis d’une belle vision du monde. Pas isolés ; à part, oui, mais soucieux de rendre le quotidien meilleur, à leur échelle comme à celle de la planète. Pour les autres plutôt que pour eux-mêmes.
Ils sont drôles, touchants, iconoclastes. Joyeux buveurs de comptoir, la tête dans les nuages mais les pieds bien plantés dans la terre. S’acoquiner avec eux, c’est la certitude de passer un très bon moment.

Le résumé de Des rêves à tenir m’avait fait espérer une belle utopie littéraire, porte ouverte sur la possibilité d’un monde meilleur, où l’amitié et la solidarité règneraient en maîtres. L’utopie est là.
C’est un trop doux rêve, sans doute. Naïf et sincère, comme dirait Souchon, un peu bête peut-être. Oui, et alors ?
Soyons réalistes, le quotidien nous autorise rarement à nous épanouir. L’état du monde encore moins. Pandémie, guerres, attentats, Trump, désastres en tous genres, réchauffement climatique, Bolsonaro, pangolins, afflux de migrants chassés de chez eux par tout ce que je viens d’énoncer… Ça te fait rêver, toi ?

De ce constat, trois solutions. Un : tu subis, t’encaisses et tu déprimes. Deux : tu fermes les yeux, t’éteins la radio et la télé, tu coupes le flux. Pourquoi pas.
Trois : tu rêves. Tu fabules. Tu utopises. Tu affirmes la possibilité d’une bonté humaine. Vous savez, cette risible qualité des faibles ? En cherchant bien, on en trouve encore, de ces vrais gentils. Ce sont les vrais ultimes résistants du XXIème siècle.

Voilà ce en quoi Nicolas Deleau affirme croire dans son roman, qu’il confectionne avec l’apparente simplicité de la fable contemporaine. Cet élan, cette ouverture, cette foi en la possibilité de changer les choses. Et, bordel, ça fait un bien fou.
Le temps de quelques pages, invitations à l’aventure, à la briganderie désintéressée, à la révolte citoyenne par-delà les mers, au mépris des États et de la sclérose politique qui, chaque jour, ronge nos chances de nous en sortir ; le temps de cette escapade que seule la littérature autorise, on respire. On vit plus beau, plus large, plus généreux.

Un livre ne peut pas changer le monde. J’aimerais bien pouvoir croire et affirmer le contraire, mais je ne suis pas naïf à ce point. Si c’était le cas, néanmoins, il faudrait offrir Des rêves à tenir à tous ceux qui ont les moyens et la capacité d’améliorer les choses. Dans une comédie américaine pleine de bons sentiments, ça marcherait. On en ricanerait peut-être, imbéciles que nous sommes. Histoire de ne pas avouer qu’on voudrait que la réalité ait la saveur de ces miracles impossibles.

A la manière d’un Gilles Marchand, Nicolas Deleau croit fermement au pouvoir de la fiction comme éloge des belles âmes. Des rêves à tenir est un roman qui fait du bien – l’une de ces pépites si ardemment recherchées par les libraires, sous la pression des lecteurs avides d’échapper à la morosité ambiante.
Oui, c’est un roman qui fait du bien, sans céder à la facilité ni sacrifier le style. Ils sont si rares, alors qu’on en a tant besoin. Si telle est votre envie de littérature, ne le manquez pas.

Badge Lecteur professionnelLivre lu en partenariat avec le site NetGalley


Impossible, de Erri De Luca

Éditions Gallimard, 2020

ISBN 9782072860829

176 p.

16,50 €

Impossibile
Traduit de l’italien par Danièle Valin


RENTRÉE LITTÉRAIRE 2020


Sur un sentier escarpé des Dolomites, un homme chute dans le vide. Derrière lui, un autre homme donne l’alerte. Or, ce ne sont pas des inconnus. Compagnons du même groupe révolutionnaire quarante ans plus tôt, le premier avait livré le second et tous ses anciens camarades à la police.
Rencontre improbable, impossible coïncidence surtout, pour le magistrat chargé de l’affaire, qui tente de faire avouer au suspect un meurtre prémédité…


M’étant montré longuet lors des dernières chroniques du blog, je vais me rattraper avec le nouveau roman d’Erri De Luca. D’abord parce qu’il est bref, comme la plupart de ses livres. Ensuite parce qu’il contentera sans doute les tiffosi du grand écrivain italien, fidèles à la cohérence de son œuvre, à sa sensibilité, son engagement et son dépouillement visant à l’essentiel. Enfin parce que je n’en ai pas apprécié la lecture plus que cela.

Impossible est un livre brillant dans son propos, où l’on retrouve justement une réflexion riche et stimulante sur l’engagement, politique et citoyen. Dans ce livre, elle prend la forme d’un dialogue, rapidement plus philosophique que judiciaire, entre le magistrat chargé d’une chute suspecte en haute montagne, et l’homme qu’il soupçonne précisément d’être l’auteur d’un crime déguisé en accident.

Éliminant descriptions et mises en situations, la forme dialoguée permet d’aller à l’essentiel de la pensée, d’où le choix de De Luca, qui a beaucoup à dire sur le sujet. Il est donc question des années de plomb, du sens de l’engagement politique et citoyen, de combat, de fraternité, de responsabilité. Mais aussi du passé et du présent, de ce qui les constitue, les réunit ou les oppose. Mais encore de montagne, de nature, du rapport de l’homme à ces vastes espaces.
Bref, tout un ensemble de thèmes et de préoccupations que les habitués du romancier italien ont l’habitude de croiser dans ses livres, tandis que ceux qui le découvriront peut-être avec ce livre trouveront sans doute de quoi stimuler leur intelligence.

C’est brillant, donc. Mais, dois-je l’avouer dans les termes les plus directs, c’est aussi un peu chiant.
Désolé, je ne trouve pas meilleur terme. (Je n’ai pas tellement cherché non plus, car celui-ci s’est imposé.) En dépouillant la forme romanesque sans pour autant basculer dans la forme théâtrale, Erri De Luca assèche l’approche du texte et le rend froid, désincarné, réduit au pur débat d’idées au détriment de la chair qu’apportent les décors et les personnages, lorsqu’ils sont approfondis.
Et ce ne sont pas les lettres qu’écrit le suspect à la femme qu’il aime, intercalées entre deux séances d’interrogatoire, qui arrangent les choses. Censées compenser en sentiment l’aridité de l’interrogatoire (et aussi allonger le texte), ces missives à sens unique tirent souvent en longueur et n’ajoutent pas grand-chose à l’ensemble.

Intéressant dans le fond, parfois ennuyeux en raison de sa forme, Impossible est un livre un peu schizophrène. Impossible de l’apprécier totalement, impossible de le dénigrer. Il porte bien son titre, le bougre.
Bref, pas un livre marquant de cette rentrée pour moi.


Les nuits d’été, de Thomas Flahaut

Éditions de l’Olivier, 2020

ISBN 9782823616026

224 p.

18 €


RENTRÉE LITTÉRAIRE 2020


Thomas, Mehdi et Louise se connaissent depuis l’enfance. À cette époque, Les Verrières étaient un terrain de jeux inépuisable. Aujourd’hui, ils ont grandi, leur quartier s’est délabré et, le temps d’un été, l’usine devient le centre de leurs vies.
L’usine, où leurs pères ont trimé pendant tant d’années et où Thomas et Mehdi viennent d’être engagés.
L’usine, au centre de la thèse que Louise, la soeur jumelle de Thomas, prépare sur les ouvriers frontaliers, entre France et Suisse.
Ces enfants des classes populaires aspiraient à une vie meilleure. Ils se retrouvent dans un monde aseptisé plus violent encore que celui de leurs parents. Là, il n’y a plus d’ouvriers, mais des opérateurs, et les machines brillent d’une étrange beauté.


Dans Ostwald, son premier roman, Thomas Flahaut imaginait un scénario-catastrophe, un accident nucléaire majeur touchant la centrale de Fessenheim, pour raconter le parcours de deux frères en quête de leur père disparu, et tiraillés par leur mère les pressant de la rejoindre au plus vite dans le sud de la France.
Ce cadre post-apocalyptique servait avant tout d’éclairage neuf sur des problématiques familières : la quête de soi, les rapports familiaux, le difficile passage à l’âge adulte.

On reconnaît en partie un bon écrivain à la persistance de ses obsessions. Dans Les nuits d’été, pas de drame hors normes, mais celui, quotidien et tristement ordinaire, qui touche des milliers de gens partout en France. Le délaissement social et politique, le déclassement professionnel menant à l’errance personnelle, l’absence d’horizon et de joie, que l’on soit jeune ou vieux.
Et, au milieu de tout cela, la fragilité des liens au cœur des familles, la difficulté de se parler et de se comprendre de père à fils, de frère à sœur. Autant de sujets qui, déjà, animaient l’esprit d’Ostwald, et font à nouveau battre le cœur de ces Nuits d’été.

En se dépouillant du contexte extraordinaire de la catastrophe qu’il avait choisi comme « paravent » dans son premier roman, Thomas Flahaut ne perd rien de sa pertinence. Il s’approche au contraire au plus près du nu de l’humain. Par petites touches, en plongeant directement dans le quotidien de ses personnages, sans longues explications ni portraits interminables visant à les visser solidement dans leurs chaussures de fiction.

Le roman est indéniablement vecteur d’un regard sociologique fort. Son choix de faire de son héroïne, Louise, une étudiante-chercheuse dans ce domaine n’est évidemment pas anodin, et permet d’aborder en particulier le sort des travailleurs frontaliers, ces Français du Jura qui partent chercher du travail (et se faire joyeusement exploiter) en Suisse. C’est aussi une étude de la vie en usine, des mutations que ce monde professionnel a connues, du rapport de l’homme à son outil de travail.

Pas d’inquiétude ni de soupir blasé néanmoins, Les nuits d’été n’est pas non plus une démonstration intellectuelle. C’est avant tout un roman, le parcours de trois personnages, trois jeunes gens qui cherchent leur place dans la vie, un sens à leur existence.
Le sujet est on ne peut plus classique, tout repose dès lors sur le travail littéraire de l’écrivain. Sans effort apparent, d’un style étudié qui a le bon goût de ne pas rouler des mécaniques, Thomas Flahaut nous embarque dès le départ, et s’il parvient à captiver de bout en bout, c’est par la force de ses personnages, la proximité que l’on ressent envers eux, dans ces décors jurassiens que le romancier connaît parfaitement et restitue à merveille puisqu’il est de là-bas.

Puis il y a la nuit, entité imposée dès le titre du roman. Elle est là, omniprésente, tendant l’essentiel du récit entre le crépuscule et l’aube, obsédant les personnages, que ce soit ceux dont elle est le quotidien, les travailleurs de la nuit, Mehdi, Thomas et les autres ; ou les autres, qui attendent ces fantômes de lune, qui attendent le retour de l’amour, l’aide du fils, des manifestations d’existence normale.
Métaphore ? La nuit comme long tunnel obscur pour des personnages en quête d’une lumière pour guider leur vie ? Non, ce serait trop simple. Les nuits d’été sont intenses parce qu’elles sont plus longues à brûler. Certains travaillent, mais on peut aussi y faire la fête, se perdre encore plus. Les nuits d’été sont le feu de la jeunesse, qui cherchent à s’y consumer avant d’être condamnés à être ordinaires, rangés. Parents, simples opérateurs réduits à leur boulot, futurs retraités de l’ennui télé.
Les nuits d’été sont des révélateurs, dont Thomas Flahaut se sert des ombres et contrastes pour mieux donner la vérité de ses protagonistes. L’idée est fort belle et, là encore, exploitée avec subtilité, sans étalage ni surlignage balourd.

Il est toujours intéressant, presque gratifiant, de découvrir qu’un auteur prometteur dès son premier roman se montre solide dès son deuxième. Avec Les nuits d’été, Thomas Flahaut confirme sa voix, son regard, et donne une fois de plus rendez-vous pour le prochain. À même pas trente ans, il fait sa place, tranquillement. Tant mieux.


Un jour ce sera vide, d’Hugo Lindenberg

Éditions Christian Bourgois, 2020

ISBN 9782267032673

250 p.

16,50 €


RENTRÉE LITTÉRAIRE 2020 – PREMIER ROMAN


C’est un été en Normandie. Le narrateur est encore dans cet état de l’enfance où tout se vit intensément, où l’on ne sait pas très bien qui l’on est ni où commence son corps, où une invasion de fourmis équivaut à la déclaration d’une guerre qu’il faudra mener de toutes ses forces.
Un jour, il rencontre un autre garçon sur la plage, Baptiste. Se noue entre eux une amitié d’autant plus forte qu’elle se fonde sur un déséquilibre : la famille de Baptiste est l’image d’un bonheur que le narrateur cherche partout, mais qui se refuse à lui.


« Tu vois petit, parfois quand on est trop seul on finit par ne plus savoir comment parler aux autres. Mais dis-toi bien que les autres, ils ont aussi peur de toi que toi d’eux. Et plus ils parlent, plus ça veut dire qu’ils ont les chocottes. »


Pour développer ce genre d’histoire, il y a plusieurs moyens.
Soit on raconte ses propres souvenirs d’enfance et, à moins d’avoir vécu quelque chose d’absolument exceptionnel qui justifie un témoignage littéraire, on aurait mieux fait de les garder pour soi.
Soit on se cantonne à du narratif classique et, à moins d’un talent exceptionnel, on a toutes les chances de glisser très vite dans les limbes de l’indifférence et de l’oubli.
Soit on cherche autre chose, une troisième voie, une manière neuve de poser des mots sur des sensations très familières, des évocations qui appartiennent presque à tout le monde. Et là, l’étincelle de la curiosité peut crépiter.

Vous me voyez venir, c’est bel et bien dans cette troisième voie que Hugo Lindenberg s’est engagé. Sans toucher à la perfection, ce qui eût été d’autant plus fabuleux qu’il s’agit de son premier roman. Mais avec un point de vue réellement singulier, et une capacité à lancer des fulgurances qui donne tout son intérêt à son texte en dépit de ses défauts.

Minimalisme bavard

Si le récit suit un cours linéaire au fil de l’été, il est dégagé de tout repère chronologique précis. Et, s’il y a continuité entre les événements relatés par le narrateur, elle reste à peu près invisible.
Hugo Lindenberg choisit en réalité de focaliser chaque chapitre sur un point précis. Un moment, un petit événement, une observation. Les titres sont évocateurs : contemplation du milieu animal (« les méduses », « la mouche », « les fourmis ») ou familial (« la tante », « le fils »), resserrement géographique (« la chambre », « la plage », « Omaha Beach »)…
À chaque fois, le romancier braque la loupe grossissante sur un micro-sujet ; et, de là, il laisse couler à foison le flot apparemment intarissable des sensations sentiments, ressentis, qui agitent son protagoniste. Un tumulte intérieur phénoménal, à l’étroit dans la tête en vrac et dans le corps trop menu d’un petit garçon au bord de l’implosion.

Là est le véritable sujet d’Un jour ce sera vide : le mal-être immense d’un enfant malmené par la vie, trop sensible pour la violence du quotidien, en questionnement permanent sur sa place dans le monde, parmi les autres.
Incapable de débrancher le cerveau et de se laisser aller, incapable d’ignorer qu’il est si différent des autres. Canalisant en permanence une violence et une colère qui, à défaut de s’exprimer dans la réalité, vont exploser dans le texte.

Ce questionnement métaphysique occasionne nombre de moments parfaitement saisis, les fameuses fulgurances que j’évoquais plus haut.

« Rien ne m’est plus étranger qu’un garçon de mon âge. À cause sans doute de cette ressemblance supposée. Baptiste par exemple a toujours l’air de faire partie du décor. À tel point qu’à force de plage, sa peau semble faite du même grain que le sable. Les vacances lui vont bien. Il en épouse si aisément l’onde, qu’il me faut toujours un temps pour distinguer sa silhouette lorsque je le cherche dans la cohue. Il est le mouvement. Son corps met le monde en mouvement, alors que tout semble buter sur le mien. Il y a quelque chose en moi de pétrifié. (…) Ce qui fait de Baptiste un vrai garçon, un garçon exceptionnel, c’est qu’il n’a besoin de rien pour en être un. A moi, cela demande une concentration permanente. » (chp.12, « les garçons »)

Notez au passage que le style de Hugo Lindenberg est très tenu, évitant avec soin le piège de la fausse naïveté censée faire de la voix d’un enfant un « style » littéraire, tout en parvenant à conserver sans cesse le point de vue d’un garçon de dix ans. Les enfants ne sont pas bêtes ni ne parlent bêtement, surtout à dix ans, merci pour eux.

Du trop-plein pour conjurer le vide

Pour autant, le procédé narratif choisi par le romancier a son revers. Il est quelquefois répétitif – on commence toujours par aborder le nouveau sujet choisi, en rupture avec les chapitres précédents, avant d’élargir le propos.
Et surtout, il provoque autant de longueurs qu’il peut susciter de moments remarquables. Pour le dire autrement, on peut s’ennuyer autant qu’on peut, parfois, être renversé par l’acuité du regard de l’auteur.
Certains chapitres relèvent plus de la logorrhée que de l’exploration psychologique, et je me suis plusieurs fois surpris à dériver dans un mol ennui, avant d’accélérer ma lecture pour y trouver quelque chose de plus accrocheur.

Plus embêtant, soit je n’ai pas compris la fin du roman, soit elle est ratée – à tout le moins expédiée. Durant quelques chapitres, semble se dessiner une issue possible, que Lindenberg choisit de contourner, histoire de ne pas se montrer trop prévisible. Je pense qu’il a bien fait, mais cela me laisse aussi le sentiment gênant qu’il ne savait pas réellement comment conclure l’affaire. D’où d’ultimes pages un peu flottantes, et un dernier chapitre qui m’a laissé le bec dans l’eau.

Je ne regrette néanmoins pas ma lecture, car plusieurs passages ou chapitres particulièrement bien tournés ont éveillé de profonds échos en moi.
Et Hugo Lindenberg fait montre d’une manière tout à fait personnelle de saisir les personnages, dans leur mal-être consubstantiel comme dans leur apparente perfection – le personnage de Baptiste rayonne littéralement du début à la fin du roman, incarnation de l’enfance idéale, magnifiée par le regard éperdu du narrateur.

Un auteur dont je range le nom dans le tiroir des écrivains à suivre.


Rivière tremblante, d’Andrée A. Michaud

Éditions Rivages/Noir, 2018

ISBN 9782743644833

250 p.

21 €


Deux vies brisées par une disparition.
Alors qu’elle est âgée de 11 ans, Marnie voit littéralement disparaître sous ses yeux son meilleur ami Michael, par une nuit d’orage effroyable dont les images incompréhensibles la hantent sans répit. Incapable de s’expliquer ni de donner le moindre indice pour retrouver le jeune garçon, la fillette devient rapidement suspecte, au point de devoir quitter Rivière-aux-Trembles avec son père.
Ailleurs, des années plus tard, en ville cette fois, c’est la petite Billie Richard, 8 ans, qui disparaît mystérieusement, dans les quelques centaines de mètres qui séparent son école de son cours de danse. Ravagé par le chagrin et la culpabilité, soupçonné par la police, rejeté par sa femme, Bill, le père de la petite fille, capitule et prend la fuite, épuisé par de longues années d’espoir insupportable et d’attente inutile. Rongé par la fièvre, il se laisse porter et échoue par hasard à Rivière-aux-Trembles.
Par hasard ? Il n’y a pas de hasard.
Au même moment, Marnie devenue adulte est de retour dans sa ville natale, pour gérer la succession de son père qui vient d’y mourir. Elle n’a pas l’intention de rester là, meurtri par les souvenirs que chaque coin de rue soulève. Pourtant, elle s’attarde, inexplicablement.
Quelques jours plus tard, un enfant disparaît à Rivière-aux-Trembles.
Et tout recommence.


« On a beau mettre les enfants en garde sur tous les tons et dans toutes les langues, ça ne suffit pas, ils sont trop confiants pour déceler la puanteur du mensonge. C’est cette pureté qui perd ceux qui se perdent. »


Ne lisez pas ce livre dans l’espoir de trouver dans ses dernières pages le soulagement d’une solution, d’une explication, d’une résolution comme on en trouve dans la plupart des polars. Je préfère vous prévenir, si telle est votre attente majeure, vous courez le risque d’une profonde déception. Et n’y voyez aucun spoiler de ma part. L’enjeu de Rivière tremblante n’est absolument pas là.
Rivière tremblante est un roman noir, et il faut redonner tout leur sens et tout leur poids aux deux mots qui composent cette expression devenue passe-partout.

Noir…

Voici donc un livre noir de chez noir, qui sonde les profondeurs du désespoir, du chagrin, de la dévastation personnelle, avec une exigence, une finesse et une intelligence qui ne nécessitent aucune autre explication. Voilà un livre dont le propos est de retourner le cœur, de creuser le ventre, de convoquer chez le lecteur les émotions les plus puissantes, les plus intimes, les plus indispensables.

N’allez pas croire pour autant qu’il ne reste entre ces pages que ruines et désolation. Pour apprécier la perte à sa juste valeur, il faut aussi reconnaître ce qu’on a possédé. Rivière tremblante recèle aussi de passages splendides sur l’enfance, la parentalité, l’amour, l’amitié, et autres passions humaines qui nous agitent sans cesse, de la naissance à la mort.

« Billie ne disait pas heureux, mais content, parce que la notion du bonheur est une notion qui appartient aux adultes, à ceux qui ont perdu le plaisir simple de l’enfance et qui espèrent un inaccessible nirvana au lieu de se contenter d’être contents. Le bonheur est un concept trop complexe pour que les enfants s’en embarrassent. Ils rient, ils jouent, ils sont et ne passent pas leur temps à se demander s’ils ne pourraient pas rire davantage ou s’esclaffer sous un éclairage plus conforme à leur idée du rire. »

…roman

Hors le noir, il y a donc le roman.
Pour soulever autant d’émotions, il faut un style à poigne. Andrée A. Michaud est une plume saisissante, qui capture votre âme dès les premières lignes (bordel, excusez-moi, mais ce premier chapitre, quelle bombe !!!) et ne la relâche qu’à la dernière, essorée, lessivée, mais repue de bonheur littéraire.

Oui, messieurs dames, le bon roman noir, c’est de la littérature. Fichtre !
J’ironise, ce n’est plus une nouveauté, sauf pour une minorité de suffisants imbéciles qui refusent d’aller voir plus loin que leur nombril. Les exemples abondent, outre-Atlantique comme en France, et partout ailleurs dans le monde. Québécoise, Andrée A. Michaud exploite les singularités du française tel qu’il est parlé dans sa province, pour lui donner une vitalité éblouissante qui renouvelle le plaisir de lire notre langue. Rivière tremblante est un violent plaisir de lecture, qui laisse exsangue et intensément exigeant sur ce que doit être la littérature, quelle que soit sa couleur.

J’ai sans doute eu la « chance » de découvrir Rivière tremblante sans avoir lu au préalable Bondrée, roman grâce auquel le public français a découvert Andrée A. Michaud deux ans avant celui-ci. L’effet de surprise et le choc ont donc été intégraux pour moi, d’où mon enthousiasme sans limite.
Quoi qu’il en soit, si vous aimez les sombres atmosphères, l’intelligence du cœur et les styles virtuoses, ne passez pas à côté d’Andrée A. Michaud. Ses livres offrent des ébranlements salutaires dont on ne se remet pas tout à fait, et tant mieux.

Également disponible en édition de poche :


coll. Rivages Noir, 2020
ISBN 9782743649425
250 p.
8,80 €


La Demoiselle à cœur ouvert, de Lise Charles

Éditions P.O.L., 2020

ISBN 9782818050736

352 p.

21 €


RENTRÉE LITTÉRAIRE 2020


Octave Milton, un écrivain français réputé, obtient une place de pensionnaire à la Villa Médicis de Rome, sur la foi d’un projet fumeux de roman familial puisant ses racines dans la capitale italienne. Arrivé sur place, il fait la connaissance des autres artistes qui vont, comme lui, résider durant un an dans le prestigieux établissement. Loin de s’investir dans son propre travail, Milton procrastine, ce dont atteste son abondante correspondance électronique avec son agente et ancienne amante, mais aussi avec sa mère, son frère, et différentes personnes sollicitant son attention par mail.
Peu à peu, pourtant, il commence à puiser de l’inspiration dans certaines de ses rencontres, détournant la fascination qu’il exerce en particulier sur la gent féminine pour en tirer une matière littéraire souvent cruelle. Le genre de petit jeu qui, si on ne respecte pas certaines limites, peut avoir des conséquences dramatiques…


Drôle de livre. Très accrocheur d’emblée, pour qui n’est pas rétif à la forme épistolaire. Car La Demoiselle à cœur ouvert est entièrement composé d’échanges de mails entre Octave Milton et ses différents correspondants. Du point de vue stylistique, on est bien sûr très loin de l’élégance et du déploiement de langue des Liaisons dangereuses. L’écriture électronique implique souvent de la brièveté, du pragmatisme, presque une absence de forme, autant de caractéristiques qui pourraient décourager tout déploiement littéraire.

Sauf que Lise Charles est maligne. En choisissant un écrivain comme protagoniste, elle dispose d’une voix dont le métier est d’écrire convenablement. Elle peut ainsi jouer de la contrainte du mail, alterner entre messages très brefs, parfois expéditifs, et d’autres plus développés, où la voix de son personnage prend son ampleur. Au fil du livre, on se rend compte que l’architecture d’ensemble est parfaitement pensée, certains messages se répondant par exemple à plusieurs dizaines de pages d’écart, d’autres jouant avec humour du fait que plusieurs correspondances peuvent se croiser au même moment, ce qui crée des décalages drolatiques.
Bref, aucune facilité dans ce choix formel, La Demoiselle à cœur ouvert est au contraire un véritable travail d’écrivain, intelligent et maîtrisé.

Vient le problème du choix du cadre de l’intrigue, et de ses conséquences.
Le délicieux petit monde de l’édition est régulièrement mis en scène dans la littérature française, suscitant chez le lecteur un intérêt souvent inversement proportionnel à la fréquence de ses apparitions. Il faut reconnaître que les préoccupations des acteurs de Saint-Germain-des-Prés peuvent paraître bien éloignées de celles des lecteurs…
Par je ne sais quel miracle, Lise Charles parvient à contourner cet écueil, en dépit du fait qu’elle n’hésite nullement à évoquer des personnalités bien réelles – Muriel Mayette par exemple, ancienne directrice de la Comédie-Française, à la tête de la Villa Médicis de 2015 à 2018 ; ou son mari, sans doute plus connu du grand public qu’elle, puisqu’il s’agit de Gérard Holtz (le récit de la visite de la Villa menée par ce dernier est un délicieux moment du livre !) On n’est pas loin du « name dropping »… et pourtant non. Bizarrement, le dispositif fonctionne sans qu’on ait l’impression d’être exclu du récit, comme d’une blague dont on ne comprendrait pas les ressorts comiques.

La Demoiselle à cœur ouvert échappe d’autant moins à cette problématique que la romancière a choisi de l’inscrire dans une période très particulière de la maison P.O.L.
En effet, Octave Milton se trouve à la Villa Médicis de septembre 2017 à août 2018 (peu ou prou). Or, le 2 janvier 2018, en plein cœur de cette période, Paul Otchakovsky-Laurens, le fondateur de P.O.L., s’est tué en voiture sur une route de Guadeloupe, semant chagrin et consternation chez ses proches, ses fidèles collaborateurs et bien sûr ses auteurs.
Avec beaucoup de pudeur, l’événement est relaté dans le livre, où l’on croise des messages de Jean-Paul Hirsch, directeur commercial de la maison (bien connu et très apprécié des libraires) et de Frédéric Boyer, successeur de Paul Otchakovsky-Laurens à la tête des éditions portant ses initiales, et où Octave Milton se fait bien sûr l’écho de la profonde tristesse ayant frappé Lise Charles et tous ses collègues écrivains.
Quiconque travaille dans le milieu du livre garde un mauvais souvenir de cette effroyable nouvelle, et c’est pourquoi, sans doute, ce passage m’a marqué et touché. Le lectorat moins averti y sera-t-il sensible ?

En même temps, il faut sûrement se poser la question d’une autre manière.
Les lecteurs réguliers des éditions P.O.L. ne seraient-ils pas un peu plus avertis que les autres ?
À quelques exceptions peut-être plus « grand public » ou plus médiatiques que d’autres (Emmanuel Carrère, Martin Winckler), les livres publiés par cette maison ciblent précisément un lectorat un peu plus avisé.
Sans snobisme aucun, simplement parce qu’il en faut pour tous les goûts, toutes les envies, toutes les curiosités, tous les niveaux de lecture. Et qu’on a autant besoin en France, pour sauvegarder la variété et la richesse de la production, d’un P.O.L. que d’un Michel Lafon. (Pas tout le temps, Michel Lafon, non plus, hein. Faut pas déconner.)

Du reste, Lise Charles fait du milieu littéraire un bouillon de cuisine dont elle tire une bonne partie de la saveur de son roman. Par la voix volontiers sardonique de son protagoniste, elle se montre mordante, vacharde, irrévérencieuse. Elle égratigne joyeusement les travers d’acteurs n’ayant souvent de « culturels » que l’horrible prétention et l’insupportable orgueil.
Elle fait de la Villa Médicis une sorte de laboratoire où mijotent l’opportunisme, le cynisme, la méchanceté, l’égoïsme – de quoi se demander ce que va penser la vénérable institution de ce tableau peu flatteur, surtout de la part d’une de ses anciennes pensionnaires…

Cet art du coup de griffe est l’une des forces du livre. Il lui procure de l’humour, une vision sans concession des petits mondes étriqués de la culture, cet univers où circule parfois beaucoup d’argent pour pas grand-chose. On s’amuse donc beaucoup, sans avoir besoin d’être initié.

Contrairement aux apparences, ceci n’est pas une pub

Surtout, La Demoiselle à cœur ouvert ne se limite pas à cet aspect. Passée la mise en place du cadre et des personnages, et à la suite d’Octave Milton qui découvre peu à peu ses nouvelles sources d’inspiration, le roman s’enrichit de scènes et d’échanges superbes, où il va être question de passion amoureuse, et surtout d’enfance et d’adolescence – aspect sur lequel je ne souhaite pas m’étendre, car il survient tardivement dans le récit, mais y joue un rôle déterminant, jusqu’à la chute brutale et cruelle sur lequel se referme le livre.
Sans qu’on sache jamais vraiment où se placer, tant le protagoniste est à la fois manipulateur et humain, en recherche d’idées comme de sentiments, si bien que son parcours sur une corde raide dont il ignore la présence sous ses pieds finit par devenir aussi fascinant qu’inexorable.

J’avais commencé la lecture de ce roman après en avoir parlé avec une collègue et amie (coucou Géraldine) qui avait su trouver les mots justes pour éveiller ma curiosité. Sur le papier, je n’en attendais pas grand-chose. Je n’en ai sans doute que plus apprécié cette lecture inattendue, souvent magnétique, parfois agaçante, mais dans l’ensemble très stimulante – notamment dans sa dernière partie, remarquable. Pour ceux que le résumé interpelle, je conseille !


Une bête aux aguets, de Florence Seyvos

Éditions de l’Olivier, 2020

ISBN 9782823611793

144 p.

17 €


RENTRÉE LITTÉRAIRE 2020


Lorsqu’elle se retrouve seule, à l’abri des regards, Anna entend des voix, aperçoit des lumières derrière les rideaux, surprend des ombres dans le couloir. Elle sait qu’elle appartient à un autre monde, qui n’obéit pas aux mêmes lois que le monde ordinaire. Cela l’effraie, et la remplit de honte.
Est-ce pour la protéger d’un danger que, depuis l’âge de douze ans, Anna doit avaler des comprimés prescrits par un certain Georg ? De quelle maladie souffre-t-elle ? Dans quel état se retrouverait-elle si elle abandonnait le traitement ?


L’intérêt et la richesse d’un livre ne dépendent définitivement pas de son épaisseur. Si vous en doutez encore, lisez Une bête aux aguets.
Comment réussir à mettre autant de choses dans un roman en si peu de pages ? Ce genre d’exploit me fascine. Dans ce livre en particulier, cela tient, je crois, en la manière dont Florence Seyvos suggère beaucoup plus de choses qu’elle n’en explicite. Tout ici est affaire de sensation, d’impression, de perception. La vérité que l’on peut se faire d’Une bête aux aguets réside entre ses lignes, dans ce que son propos étonnant extirpe de nous.

Une partie de la quatrième de couverture que je n’ai pas rapportée au début de cette chronique parle d’une « inquiétante étrangeté ». Je reprends ces mots, impossible de dire mieux. Oui, dès les fascinantes premières pages du roman, un sentiment diffus d’anxiété s’installe, mêlé de quelque chose de plus insaisissable encore, qui tutoie les frontières mouvantes du fantastique.
Que les rétifs à l’extraordinaire se rassurent : si Florence Seyvos joue de loin avec les codes du genre, c’est pour mieux aborder des sujets foncièrement quotidiens, profondément humains.

Et c’est là que, pour le chroniqueur, naît la difficulté. Qu’écrire de plus, sans risquer l’injure du dévoilement intempestif ? En restant aussi évasif que possible, je dirais qu’Une bête aux aguets parle comme rarement d’adolescence, de découverte de soi (physique autant que psychique), mais aussi du désir, de la passion, de l’attraction sidérante des corps et des âmes, mais encore de la relation filiale…
Tout ceci, je le répète, en 144 pages, et sans jamais verser dans la démonstration pataude ni la psychologie grossière. Au contraire, le propos reste à distance, caché derrière le point de vue déphasé de la narratrice, à l’abri des étranges péripéties qui, mine de rien, la font avancer sur le chemin de l’existence. Il reste à la merci du lecteur, libre de s’en emparer à sa manière et de le modeler à sa guise, d’y puiser ce qu’il y cherche sans même s’en rendre compte.

Je n’ai au sujet de ce roman qu’une seule certitude : celle d’avoir besoin de le relire, très vite, pour tenter d’en saisir davantage – sans pour autant le dépouiller de son inquiétante étrangeté, qui est sa force et sa splendeur.
Pour moi, la première gemme de la rentrée.

À lire également, de Florence Seyvos : Le Garçon incassable (éditions de l’Olivier, repris en Points).


À travers

Haugomat - A travers

 

Tom Haugomat

Éditions Thierry Magnier, 2018

ISBN 9791035201708

184 p., 20€


Voilà un livre que je serais bien en peine de qualifier. Ce n’est pas tout à fait une bande dessinée, bien qu’il raconte une histoire par l’image – et exclusivement par l’image, car il n’y a pas de texte, pas de bulle, rien.
Ce n’est pas non plus un album pour la jeunesse, car son propos est d’une maturité et d’une profondeur qui appellent l’expérience, du genre qu’on acquiert avec l’âge.
Alors, qu’est-ce au juste ? Un exercice graphique ? Quelque chose de nouveau qui n’a pas encore de nom ?

haugomat01Bon, en fait, on s’en fout. Ce n’est pas comme si, par ici, on avait envie de perdre du temps avec les étiquettes et les idées toutes faites. Or, l’idée de Tom Haugomat, merveilleuse, se suffit à elle-même.
À travers, c’est le titre ; c’est aussi le concept du livre. Page de gauche, une scène représentée dans son ensemble, où l’on voit le héros de l’histoire regarder quelque chose à travers un objet – des jumelles, la fenêtre d’une maison ou la vitre d’une voiture, un écran (de télévision, d’ordinateur…), un hublot, une loupe, entre les barreaux d’un lit d’enfant… Vous pouvez compter sur Tom Haugomat pour trouver, à chaque page, un nouvel angle à la fois étonnant et d’une justesse absolue.
Et page de droite, le résultat en gros plan de ce que regarde le personnage.

À quoi sert ce concept ? À raconter, tout simplement, une vie d’homme. De la naissance à la vieillesse, en passant par tous les âges et tous les états de la vie. A chaque page, une date précise d’une année de son existence. Se déroule ainsi l’histoire d’un homme ordinaire, avec ses joies et ses peines, mais aussi d’un individu hors du commun. En effet, le héros d’À travers, adulte, travaille pour la NASA, devient astronaute, ce qui l’amène à vivre des expériences exceptionnelles – qui autorisent l’auteur à multiplier les trouvailles visuelles et les points de vue.

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À la fois minimaliste (servi en seulement quatre couleurs : bleu, noir, rouge, blanc, parfois nuancées) et minutieux, le dessin de Tom Haugomat se niche au creux des étendues de la page, sans en coloniser tout l’espace. Laissant aux blancs, au vide alentour, le soin d’ouvrir la porte à l’imagination et au rêve, tout en resserrant le cadre sur le point de fuite fixé par le regard du personnage.
Le résultat est follement poétique et incroyablement émouvant. On s’y retrouve, on y cueille des échos de notre propre vie ; on parcourt aussi des moments marquants de l’Histoire récente – l’explosion de Challenger en 1986 (j’avais huit ans mais je m’en souviens avec une netteté foudroyante) ou les attentats du 11 septembre, par exemple.

Une escapade sublime, signée d’un illustrateur de 35 ans qui n’a pas fini de faire parler de lui et de son trait déjà reconnaissable entre tous.

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Une immense sensation de calme

Laurine Roux - Une immense sensation de calme

 

Laurine Roux

Éditions du Sonneur

ISBN 9782373850765

128 p.

15 €


Alors qu’elle vient d’enterrer sa grand-mère, une jeune fille rencontre Igor. Cet être sauvage et magnétique, presque animal, livre du poisson séché à de vieilles femmes isolées dans la montagne, ultimes témoins d’une guerre qui, cinquante ans plus tôt, ne laissa aucun homme debout, hormis les « Invisibles », parias d’un monde que traversent les plus curieuses légendes…


Avant d’avoir l’occasion de lire le deuxième roman de Laurine Roux, Le Sanctuaire, annoncé en cette rentrée littéraire 2020, je vous propose un détour par son premier – l’un des trop nombreux livres que j’ai beaucoup aimés et pas chroniqués par ici.

Pour distinguer vraiment un premier roman dans la masse effarante des parutions qui tombent chaque année, chaque mois, chaque semaine, chaque jour en librairie, il faut vraiment quelque chose en plus. Une vision, un regard original sur le monde, et bien sûr une voix. Un ton, une manière de choisir et d’agencer les mots qui, dès les premières lignes, accrochent, intriguent, et donnent envie de poursuivre le voyage.

Terres brûlées au vent…

Sibérie01De toutes ces qualités, Laurine Roux est largement pourvue. Aux premières phrases on a déjà compris. Il lui suffit de peu pour imposer son regard.
Son style est brut, minéral, sensuel aussi, au sens le plus tactile du terme ; il épouse les textures rugueuses qui tapissent son histoire, celles de la pierre, des forêts, des lacs et des rivières, de la vaste nature comme unique terrain de jeu pour une humanité disséminée au cœur d’un grand mystère.
Les lieux ne sont jamais nommés, ils appartiennent à l’imaginaire de l’auteure. On pense pourtant aux immenses étendues de la Russie, aux steppes, à ces territoires à la fois fascinants, superbes et hostiles, où la vie est rude mais capables de faire croire encore en de très anciennes légendes. Mais abolir la géographie permet de tendre à l’universel, de nous inviter partout et nulle part à la fois, pour nous y perdre et mieux nous y retrouver, au plus profond de nos sensations et de nos propres espaces rêvés.

Laurine Roux donne à voir, à sentir, à effleurer les paysages, convoquant notre instinct primaire avant notre intellect. Elle fait de même avec ses personnages, taillés dans les mêmes bois, les mêmes pierres, les mêmes eaux que ceux de ses décors. Et de même avec les sentiments, délivrés avec mesure, mais d’une intensité rare. Du deuil à la passion, la romancière touche au plus juste, en peu de mots mais avec beaucoup de poésie et de sensibilité.

Fables de la Laurine

AltaiQuant à ce que raconte le roman, je préfère (comme souvent) ne pas aller plus avant. Le récit joue avec art du non-dit et de la suggestion, évoquant par petites touches successives des drames enfouis, des inquiétudes ancestrales, des dévastations à la fois cruelles et fondatrices.
Pour les atteindre, Laurine Roux joue la carte du mythe, convoyant ces histoires du passé sous forme de contes rapportés par les anciens. Et c’est l’ensemble du roman qui, très vite, s’habille des oripeaux de la fable, dans une atmosphère intemporelle, étonnamment douce et chaleureuse.

Car, oui, Une immense sensation de calme invite à la contemplation paisible. Je vous invite, d’ailleurs, encore une fois, à vous arrêter sur le titre. Étrange association que ce « calme », sentiment tranquille par excellence, étiré, magnifié, amplifié en une « immense sensation »…
Tout le programme du livre est inscrit dans ce titre superbe, qui déploie avec force un désir revigorant de beauté et d’apaisement, très émouvant au final. Laurine Roux réussit une entrée en littérature originale, qui rend évidemment curieux et impatient de la suite.


Disponible également en Folio :

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Une immense sensation de calme
Laurine Roux
ISBN 9782072858208
144 p.
6,90€


Un long voyage

Claire Duvivier - Un long voyage

 

Claire Duvivier

Éditions Aux Forges de Vulcain

ISBN 9782373050806

314 p.

19 €


Issu d’une famille de pêcheurs, Liesse doit quitter son village natal à la mort de son père. Fruste mais malin, il parvient à faire son chemin dans le comptoir commercial où il a été placé. Au point d’être pris comme secrétaire par Malvine Zélina de Félarasie, ambassadrice impériale dans l’Archipel, aristocrate promise aux plus grandes destinées politiques. Dans le sillage de la jeune femme, Liesse va s’embarquer pour un grand voyage loin de ses îles et devenir, au fil des ans, le témoin privilégié de la fin d’un Empire.


La quatrième de couverture du premier roman de Claire Duvivier est à la fois juste, pour qui a lu le livre, et potentiellement trompeuse dans le cas contraire. Le long voyage du titre, davantage que géographique, est avant tout intime, humain, intellectuel. En lisant l’expression « grand voyage loin de ses îles », on serait en droit d’imaginer un périple aventureux plein de rebondissements, un grand roman d’aventures et d’exploration propre à nous faire traverser mille et une contrées échappées de l’imagination foisonnante de l’auteure.
Point de tout ceci, ou en tout cas pas tant qu’on pourrait le croire. En revanche, en terme d’imagination foisonnante et de grand roman, on est servi.

Un héros très discret

L’un des tours de force d’Un long voyage, c’est de nous faire adopter le point de vue de son narrateur, Liesse, personnage dont les origines frustes, les choix ou les orientations de vie sont souvent aléatoires. Et dont la fonction même de secrétaire l’empêche de s’élever, de tout voir et de tout savoir, et le contraint à ne faire état que de ce dont il est témoin ou confident.
Adopté à l’âge de sept ans comme esclaves par deux fonctionnaires impériaux (en secret, car c’est contraire aux lois de l’Empire), privé de grandeur quoi qu’il fasse, souvent mal considéré par ceux qui l’entourent, Liesse est aux limites de l’anti-héros. D’ailleurs, tout son propos, dès les premières lignes qu’il adresse à une mystérieuse Gémétous, est de traiter, non pas de sa vie, mais de celle qu’il a servi, la flamboyante aristocrate Malvine Zélina de Félarasie.

Trompe-l’œil, bien entendu. Car Liesse est bien le véritable héros du roman. Un héros dont la modestie et l’humilité jouent pour beaucoup, paradoxalement, dans l’atmosphère fabuleuse du livre (au sens premier et littéraire du terme : « qui relève de la fable »). Car sa position en retrait éclaire avec force les grandeurs et décadences de l’Empire, cet ailleurs vaste et mystérieux dont Claire Duvivier ne dévoile, au bout du compte, que quelques territoires, quelques histoires, quelques secrets.
Oui, c’est cela : Un long voyage, c’est le parcours extraordinaire d’un héros ordinaire.

Si vous cherchez des Nains, passez votre chemin !

Intime et intérieur, presque rationnel, le roman évolue pourtant dans un univers construit de toutes pièces. Un long voyage est sans aucun doute un roman de fantasy. Mais sans effets spéciaux, sans dragons ni trolls ni magiciens ni elfes. Voici une fantasy qui se déploie par son imaginaire géographique, politique, historique, d’une richesse d’autant plus insoupçonnable au départ que Claire Duvivier, habile et maligne, en dévoile les éléments au compte-gouttes. Son idée est de nous faire croire à son monde en nous y invitant comme dans un territoire familier, alors même que le lecteur n’en possède aucun code.
Tout se met en place au fil des pages, des chapitres, à petites touches, sans que jamais la romancière ne se perde dans de longues descriptions ou explications. C’est au lecteur de faire le boulot, ce qui permet de constituer ses propres images de cet univers, avec une liberté rare, tout en restant attaché avant tout aux péripéties humaines de l’intrigue.

Les aventuriers du temps

Cette approche atypique nécessite d’être patient, et attentif. On s’attache progressivement au jeune Liesse, dont le roman va suivre la vie sur un temps très long, plusieurs décennies, sans que jamais on s’ennuie. Un long voyage propose, d’ailleurs, une réflexion sur l’Histoire et ses conséquences à long terme, sur la manière d’appréhender le passé et de se réconcilier avec lui, sur le passage du temps et sur ses conséquences – notamment lors d’un basculement du récit dont je ne peux évidemment rien vous révéler, mais qui propulse le récit dans une autre dimension (dans tous les sens de l’expression) et l’entraîne soudain dans des chemins aussi imprévisibles qu’excitants et fascinants.

En cela, le narrateur est aidé par les nombreux personnages qu’il côtoie, galerie de caractères remarquables dont on pourrait regretter, parfois, de ne pas en savoir un peu plus. S’il faut mettre un bémol, que ce soit celui-ci… mais il est mineur.
En revanche, si l’on suit le rythme singulier que propose Claire Duvivier, on finit par être récompensé. Car Un long voyage prend de plus en plus d’ampleur, finit par créer des brèches, par prendre des chemins inattendus, et même par secouer quand les événements gagnent en mystère et en intensité. Plus on s’approche de la fin, plus le livre est vaste, riche, bouleversant. Le chapitre 13, notamment, est une réussite exceptionnelle, qui m’a profondément touché.

Très joli coup d’essai, donc, pour Claire Duvivier, dont j’ai déjà hâte de retrouver le regard original et la superbe plume. Peut-être dans le même univers ? Car Un long voyage ébauche des paysages et des intrigues inouïes, suggère en arrière-plan une Histoire (oui, avec un grand H) immense, qu’il serait passionnant de continuer à explorer. Quoi qu’il en soit, à suivre !


N.B.: on dit beaucoup de bien de ce livre un peu partout, depuis des semaines, au fil d’un bouche-à-oreille exceptionnel (phénomène qui, d’ailleurs, a attiré mon attention sur lui). Retrouvez donc les avis d’Yvan sur son blog Émotions, d’Un dernier livre avant la fin du monde, Les lectures d’Antigone, Quoi de neuf sur ma pile… parmi tant d’autres !


À première vue : bilan final !

Bon, voilà, le tour d’horizon est, pour moi, à peu près terminé.
Rien ne dit que quelques surprises ne viendront pas perturber l’ordre des choses tel qu’il est établi ci-dessous. Néanmoins, dans l’ensemble, voici ce que je retiens de la rentrée littéraire 2020 – la liste de mes envies, en somme.
Comme les fois précédentes, elle est établie dans l’ordre de mes attentes, même si celui de mes lectures effectives sera sûrement différent au bout du compte – et que toutes ne seront pas lues…

À vous de faire votre marché désormais, en espérant que vous trouverez dans tout ceci de quoi vous réjouir, vous faire rêver, vous embarquer… tout ce qui constitue le plaisir du lecteur !


À première vue : bonus !


Intérêt global :

joyeux


Il y en a un peu plus, je vous le mets quand même ?
Allez, comme promis, j’ajoute une chronique à cette copieuse édition 2020 de la rubrique « à première vue », afin de mettre en lumière quelques éditeurs faisant le pari, par choix ou par contrainte économique, de ne lancer qu’un seul titre dans la rentrée littéraire.
Une parcimonie qui ne doit pas être entendue comme synonyme de pauvreté, mais au contraire comme une vraie prise de risque, et aussi la volonté de défendre coûte que coûte un texte et son auteur.
Par contraste avec le surplus parfois nonchalant de certains éditeurs, cet engagement fait du bien, et mérite d’être mis en valeur.


Laurine Roux - Le SanctuaireÉDITIONS DU SONNEUR
Le Sanctuaire, de Laurine Roux

Tiens, ben voilà, démonstration par l’exemple : voici l’une de mes plus grosses attentes de la rentrée. Car le premier roman de Laurine Roux, Une immense sensation de calme (2018), était un diamant brut, taillé dans la plus minérale des roches littéraires.
Le résumé de ce deuxième livre semble un écho troublant, et en même temps excitant, de ce premier essai. Le Sanctuaire, c’est une zone montagneuse et isolée, dans laquelle une famille s’est réfugiée pour échapper à un virus transmis par les oiseaux et qui aurait balayé la quasi-totalité des humains. Le père y fait régner sa loi, chaque jour plus brutal et imprévisible.
Munie de son arc qui fait d’elle une chasseuse hors pair, Gemma, la plus jeune des deux filles, va peu à peu transgresser les limites du lieu. Mais ce sera pour tomber entre d’autres griffes : celles d’un vieil homme sauvage et menaçant, qui vit entouré de rapaces. Parmi eux, un aigle qui va fasciner l’enfant…

choplinLA FOSSE AUX OURS
Nord-Est, d’Antoine Choplin

Très connue dans la région lyonnaise où elle est implantée, la Fosse aux Ours compte à son catalogue quelques auteurs remarquables (Marco Lodoli, Thomas Vinau, Philippe Fusaro, Jacky Schwartzmann ou Mario Rigoni Stern), qui lui valent régulièrement d’être lue partout ailleurs en France – et tant mieux ! Parmi ces écrivains précieux figure Antoine Choplin, plume dont le minimalisme poétique nous a donné les superbes Radeau, La Nuit tombée ou Une forêt d’arbres creux, entre autres exemples.
Nord-Est, son nouveau livre, nous amène dans un camp, dont des hommes et des femmes ont enfin le droit de partir. Si la plupart restent sur place, d’autres décident de partir à pied. Ils veulent rejoindre les plaines du Nord-Est pour y reconstruire une nouvelle vie. Il leur faudra franchir des plateaux, des villages dévastés et de hautes montagnes…

François Vallejo - Efface toute traceVIVIANE HAMY
Efface toute trace, de François Vallejo

Éditrice historique de Fred Vargas, qui compte aussi à son prestigieux catalogue Dominique Sylvain, Cécile Coulon, Gonçalo M. Tavares, Léon Werth, Magda Szabo et tant d’autres, Viviane Hamy est l’une des grandes figures de l’édition française. Elle a su garder sa maison debout contre vents et marées, et si cette grande dame est aussi connue pour son caractère imposant (pour ne pas dire difficile), elle pratique avec certains de ses écrivains une fidélité et une foi à toute épreuve.
François Vallejo est dans ce cas, qui figure sur la ligne de départ de la rentrée littéraire avec constance depuis des années. Il est encore au rendez-vous cette année, avec une intrigue à suspense dans le monde de l’art.
Une série de meurtres frappe de riches collectionneurs. Pris de panique, les membres de leur groupe mandatent le narrateur, un expert, pour enquêter sur ces étranges incidents. Tout converge vers les créations d’un certain Jv. Ce dernier a dissimulé une véritable toile de maître dans une série de copies parfaites de chefs-d’œuvre destinées à être détruites. Au collectionneur de la reconnaître.

Olivier Mak-Bouchard - Le dit du MistralLE TRIPODE
Le Dit du Mistral, d’Olivier Mak-Bouchard

Placer le Tripode à la suite de Viviane Hamy n’est pas tout à fait innocent de ma part, puisque son fondateur, Frédéric Martin, a fait une partie de ses classes auprès de la précédente. Une rupture professionnelle compliquée et une première tentative d’indépendance difficile (Attila) plus tard, il a imposé son Tripode parmi les maisons dotées d’une patte singulière, attachés aux écrivains virtuoses, aux univers singuliers et aux voix puissantes, parmi lesquelles Goliarda Sapienza (d’abord éditée chez Viviane Hamy, avant que l’œuvre de la fantasque romancière italienne soit regroupée sous la marque Tripode), Juan José Saer, Valérie Manteau, Pierre Cendors, Edgar Hillsenrath, Jacques Abeille, ou encore Charlotte Salomon – la publication monumentale de l’œuvre de l’artiste restant sans doute le point d’orgue du travail remarquable de l’éditeur.
Entrer dans ce catalogue est donc tout sauf innocent. C’est le pari que tente Olivier Mak-Bouchard avec son premier roman, Le Dit du Mistral. Tout commence le lendemain d’une nuit d’orage, dont la violence a emporté un vieux mur de pierres sèches au milieu d’un champ, et révélé dans les décombres et la boue de mystérieux éclats de poterie. Deux hommes, voisins vivant chacun d’un côté du champ, décident de fouiller plus avant, se lançant dans une aventure qui va dépasser de très loin tout ce qu’ils pouvaient imaginer.


BILAN


Lecture certaine :
Le Sanctuaire, de Laurine Roux

Lectures très probables :
Nord-Est, d’Antoine Choplin
Le Dit du Mistral, d’Olivier Mak-Bouchard


À première vue : la rentrée Zulma 2020

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Intérêt global :

joyeux


Zulma ! Voici l’éditeur qui annonce la fin de cette très longue présentation de rentrée littéraire, c’est donc un soulagement d’aborder son programme. Un soulagement, mais aussi et surtout une joie, car la petite maison aux splendides couvertures manque rarement de glisser objets de curiosité littéraires et pépites gracieuses dans sa production.
Cette année, deux titres seulement sont au programme. Cependant, comme l’un d’eux est signé Jean-Marie Blas de Roblès, joie et plaisir sont d’ores et déjà annoncés (du moins j’espère !) Et l’autre pourrait bien constituer une jolie découverte.


Jean-Marie Blas de Roblès - Ce qu'ici-bas nous sommesCe qu’ici-bas nous sommes, de Jean-Marie Blas de Roblès

Pour une fois, la couverture d’un roman Zulma se fait figurative. Et pour cause, elle est signée par l’auteur en personne. Jean-Marie Blas de Roblès ajoute à sa virtuosité littéraire le plaisir de l’illustrateur, puisque tout son nouveau livre est émaillé de dessins réalisés par ses soins. Par ailleurs, le résumé du roman nous renvoie à son univers riche, inventif et volontiers extravagant.
Parole y est en effet donnée à un certain Augustin Harbour qui, dans une clinique de luxe au Chili, évoque l’aventure extraordinaire qui lui serait arrivée dans le désert du Sud libyen, quarante ans plus tôt. Il affirme y avoir découvert une oasis mystérieuse, où on aboutit sans savoir pourquoi, et dont on ignore encore plus comment en repartir. Sur place, Augustin y fait l’expérience des moeurs et habitudes singulières des échoués de l’oasis, où l’on prétend que Dieu en personne y vit.
Dans la digne lignée de Là où les tigres sont chez eux ou L’Île du Point Némo, un nouveau roman d’aventures en perspective, plein de fantaisie, d’intelligence et de surprise.

Laurence Vilaine - La géanteLa Géante, de Laurence Vilaine

Après deux romans publiés chez Gaia, Laurence Vilain entre chez Zulma avec la montagne évoquée par la couverture. Une montagne nommée la Géante, au pied de laquelle vit Noële, en communion totale avec la nature sauvage qui l’entoure. Jusqu’à l’irruption dans sa vie de deux inconnus, qui vont l’ouvrir au désir, à l’amour, au manque et au pouvoir des mots…


BILAN


Lecture certaine :
Ce qu’ici-bas nous sommes, de Jean-Marie Blas de Roblès

Lecture potentielle :
La Géante, de Laurence Vilaine


À première vue : la rentrée Zoé 2020

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Intérêt global :

sourire léger


Je n’ai jamais parlé des éditions Zoé par ici. Et, franchement, on n’est pas loin de la faute professionnelle, tant cette maison suisse a su, ces dernières années, renouveler son catalogue et aligner quelques découvertes remarquables. Je pense notamment au romancier canadien Richard Wagamese (dont je n’ai jamais chroniqué les livres sur ce blog, ce qui est carrément honteux tant je le considère comme l’une de mes plus belles découvertes anglo-saxonnes de ces dernières années), ou à la jeune Française d’origine coréenne Elisa Shua Dusapin – qui figure d’ailleurs dans cette rentrée 2020, au côté d’une consœur française qui fait son entrée dans la maison, et d’un auteur sud-africain déjà publié par Zoé.


Elisa Shua Dusapin - Vladivostok CircusVladivostok Circus, d’Elisa Shua Dusapin

C’est un cirque, à Vladivostok. (Oui, le titre du roman a été judicieusement choisi.) À l’abandon entre deux saisons, il accueille trois athlètes qui s’entraînent à la barre russe et se préparent à un concours international, où ils ont l’ambition de réussir quatre sauts périlleux sans descendre de la barre. Le genre de performance qui nécessite un entraînement intensif, et une confiance sans faille entre Anna, la fille du trio, et les deux garçons qui la font voltiger, Nino et Anton.
Romancière pointilliste, qui exprime autant par ses mots choisis avec soin que par les silences et les non-dit qu’elle ménage entre eux, Elisa Shua Dusapin devrait surprendre encore une fois, après son superbe Hiver à Sokcho (qui se déroulait en Corée, pas loin de la frontière entre le nord et le sud) et Les billes du Pachinko, ancré à Tokyo mais encore habité par les racines coréennes de la jeune auteure.

Colombe Boncenne - Vue merVue mer, de Colombe Boncenne

Après une première brique posée chez Stock alors qu’elle avait à peine vingt ans, Colombe Boncenne a œuvré dans le monde de l’édition avant de revenir quatorze ans plus tard chez Buchet-Chastel avec un deuxième roman très remarqué, Comme neige. Il aura donc fallu attendre encore quatre ans pour la voir reprendre la plume, désormais hébergée chez Zoé, et signer Vue mer, un bref texte d’une centaine de pages. Où l’on fait connaissance avec Stefan, un chef d’entreprise décidé à annoncer une grande nouvelle qui va bouleverser la vie de son entreprise. Sauf que, en ce matin décisif, sa voiture ne démarre pas. Et voici le patron, cloîtré dans sa voiture, qui s’adresse tout de même à ses employés – lesquels, on le découvre, tiennent tous un rôle précis dans cette vaste comédie humaine qu’est le quotidien d’une entreprise…

Ivan Vladislavic - DistanceDistance, d’Ivan Vladislavic
(traduit de l’anglais (Afrique du Sud) par Georges Lory)

Branko sait comment on embrasse les filles, rêve de gagner le Tour de France et aime fouiller dans les affaires de son petit frère Joe. Qui, lui, joue aux billes, invente des langages farfelus et rassemble dans des albums les coupures de journaux qu’il lit sur son idole, Mohamed Ali. Même si, dans cette famille sud-africaine blanche des années 1970, leur père refuse d’appeler le mythique boxeur autrement que Cassius Clay.
Quarante ans plus tard, Joe décide de s’inspirer de ses albums pour son nouveau roman. À l’aide de Branko, il va réduire la distance qui les sépare de leur passé commun.


BILAN


Lecture probable :
Vladivostok Circus, d’Elisa Shua Dusapin

Lectures hypothétiques :
Vue mer, de Colombe Boncenne
Distance, d’Ivan Vladislavic


À première vue : la rentrée Verdier 2020

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Intérêt global :

silencieux


C’est sûrement parce que j’arrive au bout de l’interminable route traversant les innombrables paysages de la rentrée littéraire, mais je ne sais pas trop quoi vous dire au sujet du programme concocté par les éditions Verdier, sinon qu’il ne m’inspire pas du tout. Du reste, c’est une maison avec laquelle j’ai un rapport compliqué, quelques-uns de leurs livres m’ont enthousiasmé à l’occasion (ah, Antoine Wauters !), mais je suis finalement assez peu familier de leur catalogue très riche, exigeant et littéraire.
Donc, on va faire simple et neutre, et puis vous verrez bien si ça vous inspire.


Camille de Toledo - Thésée, sa vie nouvelleThésée, sa vie nouvelle, de Camille de Toledo

Fuyant le souvenir des siens, Thésée quitte sa ville de l’Ouest en embarquant dans le dernier train de nuit vers l’Est avec ses enfants. Il pense aller vers la lumière mais quelque chose qu’il ignore encore semble le poursuivre.

Eva Baltasar - PermafrostPermafrost, d’Eva Baltasar

Renfermée sur elle-même, pour se protéger de l’hypocrisie familiale entretenant l’idée de l’épouse comblée et de la mère épanouie, la narratrice cohabite avec ses pensées suicidaires. Heureusement, les chambres deviennent son refuge. Elle peut y découvrir d’autres vies par le biais de la lecture, mais aussi le plaisir des corps et des caresses.

Béatrice Commengé - Alger, rue des BananiersAlger, rue des Bananiers, de Béatrice Commengé

L’auteure se remémore son enfance, au milieu des années 1950 à Alger. Elle raconte comment elle a appris à mettre des mots sur les choses et des noms sur les visages. Elle sait par des photos qu’elle a déjà traversé la mer mais ignore que la Terre est ronde.


À première vue : la rentrée Sabine Wespieser 2020

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Sobre comme toujours, Sabine Wespieser aborde la rentrée 2020 avec deux titres français, un premier roman déjà retenu en tant que tel pour deux prix de la rentrée (prix Stanislas du premier roman et Prix « Envoyé par la Poste »), et l’autre signé par l’une de ses plumes les plus brillantes. Que dire d’autre ? Rien, sinon laisser parler les textes eux-mêmes.


Intérêt global :

sourire léger


Diane Meur - Sous le ciel des hommesSous le ciel des hommes, de Diane Meur

Bienvenue dans le Grand-Duché d’Éponne (toute ressemblance, etc.) Géographiquement, un tout petit lieu. À l’échelle du monde, tant de choses se décident ici, dans ce « paradis » où il est si difficile de se faire une place. Voilà pourquoi le journaliste Jean-Marc Féron a l’idée, à contre-courant, d’accueillir chez lui un migrant, et de transformer cette expérience en un livre qui, forcément, se vendra comme des petits pains, cynisme de l’époque oblige. Il est loin d’imaginer que ce projet va bouleverser son existence.
Ailleurs dans la ville, un petit groupe d’anticapitalistes acharnés se réunissent en secret pour rédiger un pamphlet – texte qui, à l’occasion, va déborder sur la fiction en cours, et éclairer le roman comme métaphore de notre société.
Talentueuse et toujours inventive, Diane Meur visite des contrées littéraires inédites dans son œuvre, tout en faisant écho à la singulière organisation de cette dernière.

Dima Abdallah - Mauvaises herbesMauvaises herbes, de Dima Abdallah

Malgré la guerre civile qui sème le danger à chaque instant dans les rues de Beyrouth, une petite fille se sent rassurée par la simple présence de son père. Cependant, lorsqu’elle a douze ans, sa famille décide de fuir à Paris, tandis que lui préfère rester au Liban. La narratrice poursuit sa vie, brillante mais exilée au milieu des autres, réfugiant son déracinement dans la nature, en particulier au cœur des mauvaises herbes qu’elle aime plus que toutes les autres. Un premier roman digne et sensible.


À première vue : la rentrée Stock 2020

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Et on repart avec un paquet de dix grâce (?) aux éditions Stock, qui font partie des maisons habituées à dégorger leur trop-plein plus ou moins intéressant à chaque rentrée littéraire. Ce n’est pas parce qu’on s’appelle Stock qu’il faut plomber celui des libraires, merci bien.
De plus, faut-il vous le cacher ? Dans tout ceci, à première vue, pas grand-chose à garder.
Bref, pour reprendre le titre d’un de ces livres, ne tardons plus et affrontons cette grande épreuve, histoire d’en finir au plus vite.


Intérêt global :

mécontent


Emmanuel Ruben - SabreSabre, d’Emmanuel Ruben

Obsédé par le souvenir d’un sabre accroché au mur chez ses grands-parents, le narrateur part en quête de l’arme disparue, qui l’amène à remonter le temps et les branches de l’arbre de la famille Vidouble, dans un grand tourbillon mêlant explorations géographiques, éloge de l’imaginaire contre les déceptions du réel, plongées historiques et passions picaresques.

Florent Marchet - Le monde du vivantLe Monde du vivant, de Florent Marchet

Et nous revoilà à la campagne. Depuis que la prise de conscience écologique s’accélère dans la société, il semblerait que certains romanciers décident de replonger en nombre dans les racines de la terre… Sinon, on peut presque reprendre le pitch du prochain roman de Marie Nimier à paraître chez Gallimard, et l’adapter jusque ce qu’il faut. Soit l’histoire d’une famille, installée à la campagne pour réaliser le fantasme fermier du père. Au grand dam de Solène, sa fille de 13 ans, qui du coup le déteste. Pendant ce temps, Madame, qui entend mettre la main à la paille, se blesse avec une machine agricole. Un jeune woofeur vole à leur secours. Il est jeune, il a du charme, et des idées radicales. Ca va swinguer chez les apprentis laboureurs.
C’est ce qui s’appelle creuser un sillon.

Hervé Bel - Erika SattlerErika Sattler, d’Hervé Bel

Il ne lui faut qu’un discours, l’un de ces fameux discours enflammés qui ont fait sa réputation et contribué, pour une bonne part, à mener l’Allemagne sur la route du désastre. En écoutant Hitler, une adolescente se prend de passion pour la cause nazie. Au point d’y croire jusqu’au bout car, même lorsque la débâcle menace début 1945, Erika croit encore pouvoir vivre son idéal national-socialiste. Un portrait de femme dérangeant, cliché des dérives de l’Histoire.

Tobie Nathan - La société des belles personnesLa Société des belles personnes, de Tobie Nathan

« Les Nazis. Je hais ces gars-là. » (Indiana Jones)
Les revoilà dans le nouveau roman de Tobie Nathan, en train d’infiltrer l’armée égyptienne – sans parler de l’ombre maléfique de leurs actes inhumains, encore prégnants en cette année 1952 où commence le roman. Un jeune homme nommé Zohar Zohar arrive en France, fuyant l’Égypte à feu et à sang. Avec Aaron, Lucien et Paulette, il fonde la Société des Belles personnes, communauté unie par le désir de vengeance et par les démons de leur histoire personnelle, décidée à riposter par l’action contre les bourreaux du passé. Plus tard, son fils François découvre cette histoire, et décide de la poursuivre.

Nazanine Hozar - AriaAria, de Nazanine Hozar
(traduit de l’anglais (Canada) par Marc Amfreville)

Téhéran, 1953. Une nuit, Behrouz, humble chauffeur de l’armée, découvre dans une ruelle une petite fille qu’il ramène chez lui et nomme Aria. Alors que l’Iran sombre dans les divisions sociales et religieuses, l’enfant grandit dans l’ombre de trois figures maternelles. Quand la révolution éclate, la vie d’Aria, alors étudiante, comme celle de tout le pays, est bouleversée à jamais.

Olivia Elkaim - Le Tailleur de RelizaneLe Tailleur de Relizane, d’Olivia Elkaim

La romancière sonde ses origines familiales, remontant à l’histoire de ses grands-parents, Marcel et Viviane, forcés de quitter l’Algérie pendant la guerre et de s’exiler en France, où on les accueille par la force des choses, sans sympathie ni la moindre aide. L’occasion pour l’auteure d’explorer sa part juive et algérienne.

Etienne de Montéty - La grande épreuveLa Grande épreuve, d’Étienne de Montety

L’auteur s’empare d’un fait divers sordide dont vous vous souvenez sans doute, hélas : le meurtre, dans son église de Saint-Etienne du Rouvray, d’un prêtre, tué par un extrémiste islamiste. Par la fiction, Montety entend comprendre le caractère inéluctable des faits.
Attention, terrain miné.

Alexandra Dezzi - La colèreLa colère, d’Alexandra Dezzi

Un roman consacré à la domination à travers la relation qu’entretient la narratrice à son propre corps, des coups qu’elle reçoit lors de ses entraînements de boxe à la question du désir et des relations sexuelles, entre agression et jouissance.

Caroline de Bodinat - Dernière cartoucheDernière cartouche, de Caroline de Bodinat

Un aristocrate de province, dont la vie semble taillée dans le marbre des convenances (une femme, trois enfants, une maîtresse, un labrador, une entreprise), échappe de plus en plus à la réalité, sous la pression des attentes des autres. Jusqu’à décider d’en finir avec tout ça.
(Oh oui, finissons-en.)

Simon Libérati - Les démonsLes démons, de Simon Liberati

« Un roman d’une ambition rare, mêlant l’intrigue balzacienne à l’hymne pop », dixit l’éditeur. Je vous laisse là-dessus ?


BILAN


Sans surprise, aucune envie pour moi dans ce programme. Hormis, peut-être, Sabre, mais ce sera loin d’être une priorité.


À première vue : la rentrée Seuil 2020

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Intérêt global :

ironie


Avec onze titres au programme, les éditions du Seuil font presque jeu égal avec Gallimard en terme de quantité. Pour ce qui est de la qualité, il faudra lire, bien sûr. Cependant, à première vue, le schéma est en dents de scie. Il y aura des trucs dont on va causer, d’autres qui peuvent valoir le coup, et des bricoles sans lesquelles on vivrait tout aussi bien.
Une vraie rentrée littéraire de grosse maison, décidée à continuer comme si de rien n’était.


VIOLENCES DE L’HUMAIN


Sandra Lucbert - Personne ne sort les fusilsPersonne ne sort les fusils, de Sandra Lucbert

On devrait parler de ce livre. Il faudrait qu’on en parle. De mai à juillet 2019, Sandra Lucbert a couvert le procès France Télécom, dont sept dirigeants ont été envoyés devant le tribunal pour des faits de maltraitance, de harcèlement moral, ayant entraîné le suicide de plusieurs employés. Les débats ont permis de faire étalage de l’arrogance sans limite de Didier Lombard et de ses acolytes, de leur cynisme assumé, celui de gens parfaitement conscients qu’ils n’ont pas grand-chose à craindre de la justice, parce que la justice parle la même langue qu’eux. Que peut-on attendre d’un homme qui affirme à la barre, sans trembler : « Finalement, cette histoire de suicides, c’est terrible, ils ont gâché la fête » ?
En 156 pages, Sandra Lucbert ramasse toute la colère légitime que l’on peut (que l’on doit) éprouver à l’encontre de cette barbarie moderne qu’est l’exercice du capitalisme débridé. C’est en écrivain, et non en journaliste, qu’elle empoigne les mots comme des fusils pour tirer en rafale sur l’effroyable machinerie du libéralisme et de la logique économique, négation absolue de l’humain.

Irène Frain - Un crime sans importanceUn crime sans importance, d’Irène Frain

Le mur du silence, Irène Frain s’y heurte sans trêve depuis l’assassinat d’une vieille dame, tuée dans sa maison au fond d’une impasse, en banlieue parisienne, dont on peine à connaître les motivations et encore plus l’auteur. Cette vieille dame, c’était sa sœur. Et le mur, c’est celui de la police, de la justice, qui traitent l’affaire comme un dossier, au mépris de l’humain. C’est aussi le silence de la famille, contre lequel la romancière s’élève dans ce récit-enquête.

Xabi Molia - Des jours sauvagesDes jours sauvages, de Xabi Molia

Les hasards de l’actualité percutent parfois la littérature… Quand on connaît le temps nécessaire à la maturation et à l’écriture d’un roman, on ne pourra pas soupçonner Xabi Molia d’opportunisme avec son nouveau roman, pourtant étrangement en phase avec ce que nous vivons depuis le début de l’année. Il imagine, en effet, qu’une grippe foudroyante ravage l’Europe. Pour fuir l’épidémie, une centaine de personnes embarque à bord d’un ferry, mais une tempête fait naufrager le navire sur une île inconnue. Vient alors le temps des choix. Certains veulent repartir, d’autres profiter de l’aubaine pour construire une société nouvelle sur l’île et en garder jalousement le secret… Un dilemme digne de Sa Majesté des mouches, sauf que les enfants ont grandi.


LA VOIX DES FEMMES


Lucy Ellmann - Les lionnesLes lionnes, de Lucy Ellmann
(traduit de l’anglais (États-Unis) par Claro)

C’est une femme, mère au foyer, seule dans sa cuisine. Elle pense aux tâches ménagères qui l’attendent, mais aussi à la folie de la politique qui a conduit un Trump à la présidence du pays, aux fusillades dans les lycées qui deviennent routine, au patriarcat, à la précarité causée par des logiques économiques effarantes, à la maladie… Tous les sujets y passent, ratissant large le monde tel qu’il va, du plus intime au plus large.
Le tout en une seule phrase longue de 1152 pages.
Le bazar est traduit par Claro, qui ne sort plus de sa retraite de traducteur que pour des projets hors norme. Le précédent, c’était Jérusalem, d’Alan Moore. Ça vous donne une idée du livre de Lucy Ellmann, finaliste du Booker Prize et, évidemment, phénomène littéraire chez nos amis anglo-saxons.

Chloé Delaume - Le coeur synthétiqueLe Cœur synthétique, de Chloé Delaume

Rompre à quarante-six ans et entreprendre de refaire sa vie est, pour une femme (beaucoup plus que pour un homme), un parcours du combattant. C’est ce que découvre Adélaïde, l’héroïne du nouveau roman de Chloé Delaume, dont le regard féministe est plus acéré que jamais, en y mêlant l’humour nécessaire pour garder de la hauteur sur le sujet.

Rachid Benzine - Dans les yeux du cielDans les yeux du ciel, de Rachid Benzine

C’est le temps des révolutions. Une femme interpelle le monde. Elle incarne le corps du monde arabe. En elle sont inscrits tous les combats, toutes les mémoires douloureuses, toutes les espérances, toutes les avancées et tous les reculs des sociétés. Plongée lumineuse dans l’univers d’une prostituée qui se raconte, récit d’une femme emportée par les tourments de la grande Histoire, Dans les yeux du ciel pose une question fondamentale : toute révolution mène-t-elle à la liberté ? Et qu’est-ce finalement qu’une révolution réussie ? (résumé de l’éditeur)


EN VRAC (faute d’inspiration…)


Antonio Munoz Molina - Un promeneur solitaire dans la fouleUn promeneur solitaire dans la foule, d’Antonio Muñoz Molina
(Traduit de l’espagnol par Isabelle Gugnon)

Grand romancier espagnol, l’auteur se fait cette fois observateur des petites scènes du quotidien, ces détails infimes qui font le monde tel qu’il est. À Paris, New York, Madrid ou Lisbonne, il arpente les rues armé d’un crayon, d’un carnet, d’un enregistreur et d’une paire de ciseaux, et collecte au hasard bruits volés, bouts de papier, affiches…
Un projet original, par un très écrivain espagnol, dont la finesse d’analyse et d’observation pourrait s’épanouir dans cet exercice singulier.

Sarah Chiche - SaturneSaturne, de Sarah Chiche

La narratrice reconstitue le portrait d’un père mort si jeune, à 34 ans, qu’elle n’en garde aucun souvenir. En rencontrant une femme qui l’a connu enfant, en Algérie, elle tire un fil noueux qui découvre un homme amoureux des étoiles, exilé d’Algérie au moment de l’indépendance, contribuant à rebâtir l’empire médical que sa famille de médecins avait édifié de l’autre côté de la Méditerranée, puis cédant à une passion furieuse qui va tout faire voler en éclats…

Vinca Van Eecke - Des kilomètres à la rondeDes kilomètres à la ronde, de Vinca Van Eecke

Dans un village perdu de la campagne française, rencontre à 14 ans entre des gamins qui grandissent là tant bien que mal, et une fille qui vient juste y passer ses vacances. Elle, « la bourge », eux, « les autres ». Vient le premier amour, les amitiés brûlantes de l’adolescence, et les tragédies qui les accompagnent inévitablement.
(Voilà voilà.)

Mary Costello - La captureLa Capture, de Mary Costello
(Traduit de l’anglais (Irlande) par Madeleine Nasalik)

Un professeur de lettres spécialiste de Joyce (forcément, il est irlandais) n’arrive pas à écrire le livre dont il rêve sur son mentor littéraire. Et en plus, il est malheureux en amour. Réfugié au fin fond de la campagne (mais qu’est-ce qu’ils ont tous avec la campagne ?!?), il a un coup de foudre pour sa voisine. Hélas, lorsqu’il la présente à sa tatie, celle-ci se fâche tout rouge et lui interdit de la revoir. Ah, tiens, il y a anguille sous roche.

Stéphane Malandrin - Je suis le fils de BeethovenJe suis le fils de Beethoven, de Stéphane Malandrin

Confession épique d’un vieil homme enfermé dans sa bibliothèque, d’où il entend révéler qu’il est le fils caché d’un Ludwig qu’on a toujours cru mort sans descendance. Une fantaisie littéraire, hymne à la joie héroïque et pastoral.
(Oui, bon, on fait ce qu’on peut.)


BILAN


Lecture probable :
Personne ne sort les fusils, de Sandra Lucbert

Lecture hypothétique :
Des jours sauvages, de Xabi Molia
Un promeneur solitaire dans la foule, d’Antonio Muñoz Molina


À première vue : semaine 5, le programme

Bon, voilà, ça y est, on arrive au bout !
Il nous reste encore à évoquer le programme de six derniers éditeurs :

Ensuite, j’essaierai d’ajouter un article avec certains éditeurs qui ne présentent qu’un seul roman, mais avec lesquels il faudra également compter.
Par ailleurs, à mesure que je publiais, j’ai réalisé que j’en avais oublié d’autres qui auraient mérité d’être évoqués ici. Je pense notamment à Buchet-Chastel, à Verticales, à Belfond, au Cherche-Midi, aux éditions de l’Observatoire… Pour être sincère, je ne sais pas si j’aurai le courage de réaliser une session de rattrapage pour eux. Leur absence n’est évidemment pas une marque de mépris ou d’indifférence, mais une simple omission. Rien n’empêchera de les retrouver à la rentrée, voire d’en évoquer certains ici, pourquoi pas !

Bon dimanche à tous, et à demain pour la dernière ligne droite !


À première vue : la rentrée Robert Laffont 2020

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Intérêt global :

ironie


À l’instar de Plon ou Fayard, Robert Laffont figure très rarement parmi les éditeurs susceptibles de retenir mon attention. J’ai donc abordé son programme avec retenue, par politesse. Et suis finalement assez surpris d’y découvrir une ou deux promesses plutôt sympathiques. Comme quoi, on n’est pas obligé de rester borné toute sa vie. Restera à voir, bien sûr, ce que cela vaut d’un point de vue littéraire.
Bon, sur les six titres annoncés, il y en a aussi des dispensables, à mon avis en tout cas. Mais je vous laisse juge, bien entendu.
Et je vous en rajoute un petit septième que vous trouverez en fin d’article. Plus pour la blague qu’autre chose – mais on a le droit d’abord.


Héloïse Guay de Bélissen - Le dernier inventeurLe Dernier inventeur, d’Héloïse Guay de Belissen

Voilà un beau sujet. Le protagoniste de ce roman est bien réel. Il s’appelle Simon Coencas, et est devenu mondialement célèbre à treize ans pour avoir découvert, avec trois amis, la grotte de Lascaux. Un « inventeur », selon le terme consacré qui sert à désigner les gens mettant au jour un trésor. Au moment où Héloïse Guay de Belissen écrivait ce livre, il était encore en vie, le dernier des quatre. Il est mort le 2 février 2020, à l’âge respectable de 93 ans. De son enfance bouleversée par l’événement, des conséquences de ce dernier, l’auteure fait le cœur de son roman, également réflexion sur les mystères de l’art préhistorique et sur l’Histoire.

Ken Follett - Le crépuscule et l'aubeLe Crépuscule et l’aube, de Ken Follett
(traduit de l’anglais)

Exceptionnellement, je ne cite pas le nom du traducteur, car, pour l’instant, le site Internet en mentionne… cinq. Sans préciser s’ils ont œuvré tous les cinq à parts égales – ce qui se fait parfois pour accélérer la traduction des gros best-sellers et donc leur parution, mais donne souvent des résultats plutôt sales en terme de cohérence et d’élégance stylistique -, ou si l’un d’entre eux a mené le travail en particulier, avec l’aide ponctuelle des autres… Bref.
Pour le reste, Ken Follett continue à tourner autour de Kingsbridge, la ville imaginaire au cœur des Piliers de la Terre, son grand œuvre, apparue depuis dans des suites ou des préquelles. Ce qui est le cas de ce nouveau roman, puisqu’il se déroule en 997. Comme d’habitude, grande saga romanesque, gros pavé, reconstitution historique soignée…

Gwenaële Robert - Never mindNever Mind, de Gwenaële Robert

Ce roman historique reconstitue l’attentat de la rue Saint-Nicaise, commis le 24 décembre 1800 et visant le Premier Consul Bonaparte. Ce dernier en réchappe, à la différence d’une vingtaine de personnes tuées par l’explosion de la charrette piégée par des conspirateurs chouans, sans parler de la centaine de blessés et des maisons détruites. Tandis que Bonaparte en profite pour décimer les Jacobins, qu’il soupçonne d’être responsables de l’attaque, Fouché, le redoutable chef de la police secrète, n’a de cesse de traquer les véritables coupables, dont Joseph de Limoëlan, rongé de remords par le désastre, en particulier par la mort d’une jeune fille payée pour surveiller la charrette…

Kiran Milwood Hargrave - Les graciéesLes graciées, de Kiran Milwood Hargrave
(traduit de l’anglais par Sarah Tardy)

En 1617, le village norvégien de Vardø perd tous ses hommes en une seule nuit de tempête. Par la force des choses, les femmes prennent le relais pour assurer leur survie. Trois ans plus tard, un certain Absalom Cornet débarque d’Écosse, en compagnie de sa femme norvégienne, et découvre ce village hors du commun. Qui, pour lui dont la mission est de traquer et de brûler les sorcières, ressemble peu ou prou à un Enfer où il convient de rétablir l’ordre de Dieu. Pendant ce temps, son épouse découvre avec stupeur que les femmes peuvent être indépendantes…
Premier roman pour adultes de cette jeune auteure, dramaturge et poétesse anglaise âgée de 30 ans.

David Fortems - Louis veut partirLouis veut partir, de David Fortems

Louis, garçon sans histoire, amoureux de littérature, fait la fierté de son père Pascal, un ouvrier qui s’émerveille de voir son fils s’affranchir de son milieu modeste avec calme et sagesse. Mais tout s’écroule le jour où Louis se jette dans la rivière et s’y noie, volontairement. Pascal, effondré, découvre que son fils n’était pas du tout le garçon qu’il croyait.
Un premier roman qui a des airs de déjà-vu, déjà-lu. Je passe.

Alain Teulié - Stella FinziStella Finzi, d’Alain Teulié

Stella est riche, Stella est brillante, Stella est mystérieuse. Stella a tout pour fasciner. Y compris son étonnante laideur. Vincent, venu à Rome pour y mettre fin à ses jours, la rencontre dans un bar et renonce à ses plans funestes pour céder à un jeu de séduction troublant.
Je ne suis encore jamais allé à Rome, ce n’est pas avec ce roman que ça va changer.

Marc Lévy - C'est arrivé la nuit9 T.1 : C’est arrivé la nuit, de Marc Levy

Si on m’avait dit qu’un jour, je mentionnerais un roman de Marc Levy dans une présentation de rentrée littéraire… Ce fait étonnant est sans doute plus dû aux circonstances exceptionnelles de 2020 qu’à une volonté d’intégrer l’un des plus gros vendeurs de France au grand cirque de la rentrée, ce qui n’aurait en fin de compte aucun intérêt pour lui. Du reste, son nouveau roman paraît fin septembre, au moment où ce que l’on considère comme la rentrée littéraire est déjà terminée.
Ce petit clin d’œil me permet néanmoins de signaler que Marc Levy se lance dans une grande entreprise, puisque C’est arrivé la nuit est le début d’une série, sobrement intitulée 9. Où l’on suivra, non plus deux personnages, un homme/une femme, comme il le reconnaît lui-même, mais une équipe de neuf héros. Neuf amis faussaires, manipulateurs ou assassins en col blanc, qui ont pour point commun d’agir dans le plus grand secret pour la justice et le bien afin de faire éclater la vérité au grand jour.
Cela ressemble à une tentative d’hommage, volontaire ou non, au roman-feuilleton populaire, avec ses héros rebelles œuvrant dans l’ombre pour le bien, et sa morale aimable… Après tout, pourquoi pas ?


BILAN


Lectures potentielles :
Le Dernier inventeur, d’Héloïse Guay de Belissen
Les graciées, de Kiran Milwood Hargrave

Lecture hypothétique :
Never Mind, de Gwenaële Robert