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À première vue : la rentrée Stock 2021


Intérêt global :


Pas toujours facile pour moi de distinguer le bon grain de l’ivraie dans les programmes de rentrée des éditions Stock (et c’est valable pour le reste de l’année, du reste). De temps en temps, un auteur, un propos, une approche me séduisent. Mais la plupart du temps, je trouve leurs propositions très éloignées de mes goûts et de ma conception de la littérature – et je le dis fort poliment.
2021 n’échappe pas à cette règle personnelle, ne me laissant m’accrocher qu’à deux espoirs (dont un très fort) au milieu d’un océan de désintérêt, voire d’agacement majeur. Vous me direz, deux sur onze, c’est déjà ça.
Mais onze titres, quoi…


La Félicité du loup, de Paolo Cognetti
(traduit de l’italien par Anita Rochedy)

Voici mon plus bel espoir du programme, hérité des merveilleuses sensations éprouvées à la lecture des Huit montagnes en 2017. Si les livres suivants de Cognetti, plus proches du récit de voyage, m’ont plu, je n’y ai pas retrouvé la force et la pureté cueillies dans ce roman extraordinaire.
L’attente est donc forte pour La Félicité du loup, mêlée d’un peu de prudence tout de même car, à première vue, ce nouveau texte paraît une sorte de cousin du précédent, déclinant sous forme d’histoire d’amour ce que Huit montagnes offrait à la littérature d’amitié.
On y assiste à la rencontre entre Fausto, écrivain de quarante ans, et Silvia, artiste-peintre de vingt-sept ans, dans la station de ski de Fontana Fredda (à nouveau au cœur du Val d’Aoste), où ils travaillent tous deux dans le même restaurant. La saison d’hiver les voit se rapprocher et céder l’un à l’autre, sans promesse d’avenir.
Le printemps les sépare, elle monte vers les hauteurs tandis que lui retourne en ville pour gérer son quotidien morose, dont son divorce. Mais l’appel des montagnes et la force d’attraction de Silvia le ramènent très vite en direction des montagnes…

Les vies de Jacob, de Christophe Boltanski

Un projet mêlant littérature et vraie vie, comme je les aime quand ils sont bien faits, évidemment. Christophe Boltanski s’est déjà brillamment illustré dans ce registre avec son premier roman, La Cache, inspiré de sa famille.
Cette fois, il part en quête d’un parfait inconnu. Un homme dont Boltanski découvre, en chinant aux puces, un album contenant 369 photomatons pris entre 1973 et 1974. Au dos des clichés, présentant l’homme sous différentes facettes et avec différents visages, des adresses du monde entier ajoutent encore au mystère.
Le romancier se lance alors dans une vaste quête aux quatre coins du globe pour reconstituer l’histoire et le parcours du fameux Jacob B’rebi.

Artifices, de Claire Berest

Depuis sa suspension, Abel Bac, un policier parisien, vit reclus. Des événements étranges survenus dans des musées, semblant tous le concerner, l’obligent à rompre son isolement.
Aidé de sa voisine Elsa et de sa collègue Camille Pierrat, il mène une enquête qui le conduit à s’intéresser à l’artiste internationale Mila.
Après deux romans inspirés de personnages réels (Gabriële, co-écrit avec sa sœur Anne sur son arrière-grand-mère, femme de Francis Picabia, et Rien n’est noir, Grand Prix des Lectrices de Elle consacré à Frida Kahlo et Diego Rivera), Claire Berest renoue avec le roman purement fictionnel, en fonçant droit dans le mystérieux, tout en tournant encore autour du monde de l’art.


Saint-Phalle : Monter en enfance, de Gwenaëlle Aubry
Restons du côté des artistes, avec ce récit littéraire traçant le portrait de Niki de Saint-Phalle, depuis son enfance saccagée (violée par son père à onze ans, maltraitée par sa mère) jusqu’à son accomplissement d’artiste, nourri de rage et de volonté de revanche.

Son fils, de Justine Lévy
De l’art toujours, par la bande, puisque Justine Lévy imagine le journal intime de la mère d’Antonin Artaud. Une manière d’aborder de biais le parcours de cet artiste hors normes, écrivain, poète, acteur, dessinateur, illuminé et rongé par la folie.

Le Candidat idéal, d’Ondine Millot
Le jeudi 29 octobre 2015, officiant alors à Libération, Ondine Millot se trouve au tribunal de Melun lorsque l’avocat Joseph Scipilliti tente d’assassiner le bâtonnier Henrique Vannier, le blessant gravement de deux balles avant de retourner l’arme contre lui et de se donner la mort. Plutôt que de réagir à chaud, la journaliste prend le temps de mener une longue enquête pour comprendre le cheminement ayant conduit à ce fait divers tragique.

Bellissima, de Simonetta Greggio
La romancière poursuit son « autobiographie de l’Italie », mettant en parallèle l’histoire de sa famille et celle de son pays, dans la continuité de son travail entamé avec Dolce Vita 1959-1979 et Les Nouveaux Monstres 1978-2014.

S’adapter, de Clara Dupont-Monod
Dans les Cévennes, l’équilibre d’une famille est bouleversé par la naissance d’un enfant handicapé. Si l’aîné de la fratrie s’attache profondément à ce frère différent et fragile, la cadette se révolte et le rejette.

Le Garçon de mon père, d’Emmanuelle Lambert
L’auteure raconte son père, mort d’un cancer en septembre 2019. Selon l’éditeur, c’est évidemment « un livre de vie », parce que sinon ça ferait peur et ça serait sinistre. Ah oui, la question du livre serait aussi : Papa aurait-il préféré avoir un garçon plutôt qu’une fille ? D’où le titre.
Je vous laisse vous dépatouiller avec ça, j’ai pour ma part mieux à faire.

La Maison des solitudes, de Constance Rivière
Dans le même genre, voici l’histoire d’une jeune femme empêchée d’aller retrouver sa grand-mère mourante à l’hôpital. L’occasion d’opposer à cette douleur la mémoire des moments heureux dans la Maison, le repaire du bonheur familial. Sauf que Maman ne partage pas cette vision idyllique des choses, et refuse de retourner dans la dite Maison.
Voilà qui promet de chouettes réunions de famille à Noël.

Les routiers sont sympas : essais 2000-2020, de Rachel Kushner
(traduit de l’anglais (États-Unis) par Emmanuelle et Philippe Aronson)

Un recueil de 19 textes relevant de plusieurs genres tels que le journalisme, les mémoires ainsi que la critique littéraire et artistique. L’auteure évoque notamment un camp de réfugiés palestiniens et une course de moto illégale dans la péninsule de Baja en 1970, alors que d’importantes grèves ont lieu dans les usines Fiat.


BILAN


Lecture certaine :
La Félicité du loup, de Paolo Cognetti

Lecture probable :
Les vies de Jacob, de Christophe Boltanski


À première vue : la rentrée Sous-Sol 2021


Intérêt global :


Voilà un éditeur dont je lis régulièrement des parutions, notamment en récit de voyage, grand reportage ou témoignage – ce que les Américains, maîtres du genre, appellent « narrative non-fiction », et que les éditions du Sous-Sol ont beaucoup publié. On retrouve notamment chez eux David Grann, Deborah Levy, Maggie Nelson, ou les textes fondateurs de Joseph Mitchell, Nellie Bly et Gay Talese.
Néanmoins, le travail de cette petite maison adossée au Seuil et dirigée par Adrien Bosc ne se limite pas à cette chambre littéraire, puisqu’elle publie aussi de la fiction, souvent audacieuse voire d’avant-garde, à la manière de Ben Marcus, Mordecai Richler ou, plus récemment et avec un certain succès,
La Trajectoire des confettis de Marie-Eve Thuot.
Les trois titres qui composent le programme de rentrée littéraire des éditions du Sous-Sol résument parfaitement ces différentes tendances à l’œuvre dans la maison, et proposent des escapades prometteuses en singularité.


Notre part de nuit, de Mariana Enriquez
(traduit de l’espagnol par Anne Plantagenet)

Gaspar, un petit garçon dont la mère a disparu dans des circonstances étranges, a hérité d’un don qui le destine, comme son père, à faire office de médium pour une obscure société secrète dont l’objectif est de percer les secrets de la vie éternelle. Ensemble, Gaspar et son père prennent la route, traversant le Londres psychédélique des années 1970 et l’Argentine des années 1980 sous la dictature.
768 pages pour ce roman sûrement pas tous terrains, mais dont l’originalité et la richesse du propos pourraient offrir l’une de ces offres radicalement différentes dont on a besoin dans une rentrée littéraire.

Le Secret de Joe Gould, de Joseph Mitchell
(traduit de l’anglais (États-Unis) par Sabine Porte)

Portrait de Joe Gould (1889-1957), marginal et figure de Greenwich Village dans la première moitié du XXe siècle. Personnage radical et poignant qui se dit l’auteur du plus long manuscrit jamais écrit (dont on n’a jamais retrouvé la trace), il fascine le journaliste du New Yorker qui le rencontre en 1942 et lui consacre ce livre paru en 1964.
Réédition d’un texte déjà publié deux fois en France, chez Autrement et Calmann-Lévy.

La Semaine perpétuelle, de Laura Vazquez

Le père rêve d’une éponge qui lave le passé. La mère est partie, il dit qu’elle n’existe plus.
Sorti du monde, le fils poste des vidéos sur Internet et il écrit des poèmes. La fille ne supporte pas la réalité trop proche et toutes ces personnes qui avancent avec leurs millions de détails.
La grand-mère entend les clignements et les soupirs de chaque moustique.
Tout ce qui leur arrive est dans l’ordre du monde.
Premier roman de Laura Vazquez, qui porte la marque de son œuvre de poétesse, ce livre se distingue, selon son éditeur, par une « écriture animiste, où toutes les choses du monde peuvent parler – où le monde est possédé. »
Bref, sûrement pas tout public non plus, mais les amateurs de style singulier devraient s’y intéresser.


BILAN


Lectures potentielles :
Notre part de nuit, de Mariana Enriquez
Le Secret de Joe Gould, de Joseph Mitchell


À première vue : la rentrée Sabine Wespieser 2021


Intérêt global :


La vie est un combat perpétuel dont on n’est jamais certain de sortir vainqueur. Tel pourrait être le résumé, un peu rapide certes, de la rentrée littéraire 2021 des éditions Sabine Wespieser. Des violences dont sont encore et toujours victimes les Noirs aux États-Unis à celles qui menacent d’embraser Belfast durant l’été 2014, en passant par la difficulté d’être femme, les trois romans du programme scrutent le monde avec sérieux et placent haut la barre de l’exigence.


Milwaukee Blues, de Louis-Philippe Dalembert

La mort traumatisante de George Floyd n’en finit pas, et c’est compréhensible, de provoquer stupeur, questionnements et profondes remises en question.
Elle inspire à Louis-Philippe Dalembert ce nouveau roman, qui débute par le décès brutal d’Emmett, un jeune homme noir asphyxié sous le genou d’un policier insensible à ses appels de détresse. Mais comment raconter le cheminement qui a conduit ce garçon sans histoire à une mort aussi atroce ?
L’écrivain choisit de reconstituer le portrait d’Emmett sous forme de puzzle, en convoquant tour à tour les voix de tous ceux qui l’ont côtoyé : son institutrice, ses amis les plus proches, mais aussi son entraîneur de football, son ex-femme ou sa mère. Une manière de remettre l’humain au cœur du fait divers, pour en chasser le sensationnalisme et essayer de saisir au mieux l’humain qui continue à vibrer dans une histoire aussi dramatique.

Sages femmes, de Marie Richeux

Parcours de combattantes.
Marie, la narratrice, décide de conjurer d’étranges rêves de chevaux fous et la question obsédante que lui pose sa fille – « Elle est où, la maman ? » en remontant le fil généalogique féminin de sa famille. Elle démêle l’écheveau de son héritage familial, cherchant à en savoir plus sur ses aïeules qui, sur plusieurs générations, depuis le milieu du XIXe siècle, ont accouché de filles sans être mariées et subsisté grâce à des travaux d’aiguille.
Interrogeant ses tantes, sa mère, fouillant les archives, elle remonte le fil de sa lignée, racontant l’histoire sociale des filles-mères.

Les lanceurs de feu, de Jan Carson
(traduit de l’anglais (Irlande) par Dominique Goy-Blanquet)

Belfast, 2014. C’est l’été des Grands Feux. Bien avant les feux de joie traditionnellement élevés à l’occasion de la grande parade orangiste du 12 juillet, de gigantesques foyers illuminent la ville cette année-là, malgré l’interdiction formelle des autorités.
Dans ce climat de forte tension où la fureur n’est jamais loin de s’embraser, deux pères de famille que rien ne lie s’interrogent en miroir sur le risque de transmettre à leurs enfants le germe de la violence que chacun croit porter en lui à sa manière.


À première vue : la rentrée Robert Laffont 2021


Intérêt global :


L’année dernière, j’avais cru déceler plusieurs jolies promesses dans le programme de rentrée des éditions Robert Laffont. Finalement, je n’avais eu le temps de n’en lire qu’un, qui s’était avéré une grosse déception.
Je ne vais donc pas me mouiller cette année, d’autant qu’à première vue, il n’y pas grand-chose dans cette affiche 2021 (pourtant « riche » de sept titres) qui soit susceptible de me détourner de mes déjà nombreuses envies de lecture chez la concurrence.
À un moment, il faut bien faire des choix. Et là, je l’avoue, c’est assez facile.


Châteaux de sable, de Louis-Henri de la Rochefoucauld
Un jeune père de famille un peu paumé, héritier de la noblesse d’épée sans aucune conviction royaliste, il finit par trouver un point d’accroche en s’intéressant à la Révolution française. Et voilà-t-y pas que Louis XVI en personne lui apparaît ! Notre héros s’imagine alors un but tout neuf dans la vie : prendre fait et cause pour le roi guillotiné et lui offrir, enfin, la défense qu’il aurait mérité à son époque…
(Comme quoi, la drogue peut faire des ravages dans toutes les strates de la société.)

Ce qui manque à un clochard, de Nicolas Diat
Mémoires romancées d’un homme bien réel, Marcel Bascoulard, né en 1913 et mort assassiné en 1978, dessinateur de génie et homme excentrique qui vivait dans son camion, ancien paysan devenu travesti, sauvage et misanthrope.

Une certaine raison de vivre, de Philippe Torreton
Le comédien poursuit son œuvre littéraire souvent couronnée de beaux succès publics. Il relate cette fois le retour à la vie civile d’un soldat de 14-18, indemne physiquement mais dévasté intérieurement, qui tente de se raccrocher à son emploi et surtout à son amour pour Alice pour croire qu’une existence ordinaire reste possible.
Un thème qui rappelle un peu Capitaine Conan, film de Bertrand Tavernier dont Torreton était la tête d’affiche.

Le Fils du pêcheur, de Sacha Sperling
Le narrateur s’appelle Sacha. (Ah, tiens.) Il est écrivain, mais là il n’écrit pas. (Oh ben ça.) Il est dévasté par l’échec de sa relation amoureuse avec Mona. (Aïe.) Mais voici qu’il rencontre Léo. (Oh.) Grande passion, qui dure sept mois. Pas plus, parce que Sacha est du genre à tout gâcher et tout détruire. (L’artiste maudit, tout ça tout ça.) C’est moche, mais ça donne de la matière pour écrire des livres.
(Qu’on n’est pas obligé de lire.)

Le Cri de la cigogne, de Jean-Charles Chapuzet
C’est l’un des deux titres qui inaugurent L’Incendie, nouvelle collection de littérature dirigée par Glenn Tavennec. Inspiré d’une histoire vraie, ce roman se déroule à Olaszhalom, un village hongrois. 1500 habitants, une station-service, des cigognes, trois églises, les ruines d’une synagogue. Et, en contrebas de la route principale, une rivière dans laquelle chahutent des dizaines de Tsiganes. Une voiture transportant un professeur d’histoire et ses deux enfants passe par là. Une fille surgit devant le véhicule. C’est la porte ouverte à toutes les haines qui tiraillent le pays.

Six pieds sur terre, d’Antoine Dole
Deuxième titre de la collection L’Incendie. Histoire d’amour boiteuse entre deux trentenaires qui s’aiment sans réussir à être heureux. Camille annonce alors qu’elle veut un enfant, ce qui pousse Jérémy à s’interroger sans détour sur le sens qu’il donne à sa propre vie, et sur sa peine à trouver sa place.

Au nom des miens, de Nina Wähä
(traduit du suédois par Anna Postel)

En suédois, Toimi signifie « fonctionnel ». Drôle de nom, donc, pour une famille qui est tout sauf fonctionnelle. Surtout à cause du père, pervers et violent. Alors que Noël approche et que les onze enfants sont appelés à se réunir chez leurs parents, le moment semble venu de mettre fin au mal.


À première vue : la rentrée de la Peuplade 2021


Intérêt global :


C’est l’une des plus jolies découvertes éditoriales en France de ces dernières années, bien que la Peuplade existe depuis 2006. Mais il a fallu de nombreuses années pour que cette maison québécoise inscrive son catalogue chez un distributeur français d’envergure et rencontre enfin un public plus large chez nous – à commencer par de nombreux libraires, qui tombent amoureux de leur ligne atypique, nimbée de mystère, d’étrangeté parfois, riche d’univers poétiques et fantasques.
En cette rentrée 2021, ce sont trois nouveaux titres qui vont tenter de rencontrer leurs lecteurs. Une invitation à des voyages neufs et stimulants qui méritait largement une place par ici.


Les ombres filantes, de Christian Guay-Poliquin

Le précédent roman de Christian Guay-Poliquin, Le Poids de la neige, a connu en 2018 un beau succès français… sous la marque des éditions de l’Observatoire – alors qu’il était sorti deux ans plus à la Peuplade. C’est donc cette fois chez son éditeur d’origine que le romancier québécois nous revient, avec une histoire qui me donne très envie.
Nous marchons en pleine forêt, dans les pas d’un homme regagnant le camp de chasse où il s’est réfugié avec sa famille après une panne électrique généralisée. Alors qu’il se perd, il rencontre un garçon d’une douzaine d’années, solide et déterminé, qui se joint à l’équipée du héros entre les arbres, pour un périple plein de périls…
Une pincée de post-apo en guise de décor, de l’aventure, du mystère, un duo improbable, la nature : s’ils sont bien mélangés par le style de l’auteur, ces ingrédients auront tout pour me plaire. On en reparlera, c’est une certitude.

La Pêche au petit brochet, de Juhani Karila
(traduit du finnois par Claire Saint-Germain)

Si l’on se réfère à son représentant le plus illustre chez nous, Arto Paasilina, la littérature finlandaise est douée d’un humour particulièrement saugrenu et fantasque, que ce premier roman ne devrait pas démentir.
Quelque part en Laponie orientale, comme chaque année en juin, Elina a trois jours et trois nuits pour pêcher le seul et unique brochet de l’Étang du Pieu. Or, un cruel génie des eaux règne sur les lieux et complique tout. Elina n’a pas d’autre choix que de pactiser avec les forces surnaturelles des marais et d’affronter Jousia, son premier amour. Pendant ce temps, l’inspectrice Janatuinen enquête sur un mystérieux meurtre qui la mène à poursuivre l’héroïne. Avec l’aide d’excentriques locaux, les deux femmes devront associer leur fougue et leur fureur pour rétablir l’équilibre entre les mondes.

Tableau final de l’amour, de Larry Tremblay

Ce roman fait du peintre Francis Bacon son point d’ancrage, pour une réflexion intense sur le corps, sa représentation picturale, mais aussi sur la passion amoureuse (le texte est une adresse de l’artiste à son modèle et amant), et plus largement le récit d’une quête artistique absolue dans l’Europe du XXème siècle étranglée entre deux guerres mondiales.


BILAN


Lecture certaine :
Les ombres filantes, de Christian Guay-Poliquin

Lecture probable :
La Pêche au petit brochet, de Juhani Karila


À première vue : la rentrée Grasset 2021


Intérêt global :


Après m’être dépatouillé sans trop de peine des présentations de rentrée Flammarion et Gallimard, je m’étais détendu, ravi d’aborder les programmes à la fois plus modestes en quantité et plus excitants en curiosité des petites et moyennes maisons. Hélas, j’avais oublié Grasset. (Et Stock, qui viendra plus tard – chaque peine en son temps.)
Grasset, donc. Grasset et ses quatorze nouveautés (eurk). Pour me consoler, je pourrais vous dire que nous sommes en 2021, et qui dit année impaire, dit nouveau roman de Sorj Chalandon. C’est le cas, et si les amateurs de son œuvre s’y retrouveront sans doute, je trouve ce livre curieusement schizophrène – on en reparlera en temps voulu.
On signalera aussi le transfert – étonnant à mes yeux – de Léonor de Récondo, en provenance des éditions Sabine Wespieser dont elle éclairait le catalogue depuis quelques années, et dont le nom sur la couverture jaune de Grasset me paraît anachronique. À suivre, donc.
Pour le reste… hé bien, c’est du Grasset. Soit un programme hétérogène mais assez prometteur, avec des habitués, de possibles belles curiosités (pensée émue pour Nicolas Deleau, dont j’avais adoré par surprise, l’année dernière,
Des rêves à tenir), et pas mal de titres promis à un effacement rapide des tables de librairie comme des mémoires. Le jeu classique des gros éditeurs en rentrée littéraire, en somme.


NOUS SOMMES TOUS LES ENFANTS DE QUELQU’UN


Enfant de salaud, de Sorj Chalandon (lu)

C’est du pur Chalandon. Je dirais même : sans surprise. Puisant comme souvent dans son expérience de journaliste, le romancier choisit cette fois de prendre comme cadre historique le procès de Klaus Barbie, qu’il couvrit à Lyon en 1987 pour Libération. À cette restitution souvent poignante et douloureuse, il mêle (à nouveau) l’histoire de son père, dévoilant peu à peu le passé très complexe, presque schizophrène, de ce dernier pendant la Seconde Guerre mondiale.
Jusqu’à présent, Chalandon s’était toujours refusé à choisir un journaliste comme héros-narrateur, craignant le mélange des genres et préférant éviter les codes de l’auto-fiction. La décision était bonne, il aurait dû s’y tenir : mélange des genres il y a, et cette idée de mixer le procès Barbie (sans mise en perspective littéraire de l’événement) et la vie de son père ne fonctionne pas très bien. En tout cas, le dispositif m’a paru artificiel.
Ce qui n’empêche pas le roman d’être riche de belles pages, dures et émouvantes, dont Sorj Chalandon a le secret. Et fait regretter qu’il n’ait pas focalisé sur l’histoire de son père, tellement incroyable et fascinante qu’elle aurait mérité un livre à elle toute seule.
Pour moi, il manque à ce livre la mise à distance qui avait donné toute leur force au Quatrième mur, à Mon traître et au Retour à Killybegs. Mais les amateurs de la plume cœur battant de Chalandon s’y retrouveront sans aucun doute.

Mise à feu, de Clara Ysé (en cours)

Nine, six ans, et Gaspard, huit ans, vivent avec leur mère, l’Amazone, sous l’œil de leur pie Nouchka. Mais un incendie ravage leur maison, et les deux enfants se retrouvent confiés à leur oncle, l’inquiétant Lord, tandis que leur mère prend le large vers le sud. Tous les mois, elle leur écrit la promesse de se retrouver bientôt dans un nouveau refuge d’amour. Devenus adolescents, Nine et Gaspard décident de prendre leur destin en main…
Je crois beaucoup à l’instinct. Le mien me pressait de me pencher sur ce livre qui m’intriguait autant que m’avait attiré le merveilleux Pense aux pierres sous tes pas d’Antoine Wauters (Verdier, 2018). Bien entendu, de ce que j’ai lu de Mise à feu, les deux textes n’ont rien à voir, et ce premier roman est loin d’être aussi puissant, engagé et irradiant que Pense aux pierres. Néanmoins, il s’en dégage une atmosphère singulière, tressée par une écriture soignée, qui m’incite à pousser plus loin ma curiosité pour découvrir ce que Clara Ysé cherche à dire au final.
Là aussi, on en reparle à la rentrée.

Revenir à toi, de Léonor de Récondo (en cours)

Magdalena, une comédienne réputée qui se prépare à monter sur scène à Avignon pour jouer l’Antigone de Sophocle, apprend qu’on vient enfin de retrouver sa mère, disparue depuis trente ans. Toutes affaires cessantes, elle prend le premier train vers le sud-ouest, où se cache Apollonia, prête à mettre à nu sa vie toute entière dans ces retrouvailles si attendues.
Léonor de Récondo a donc quitté son éditrice historique, Sabine Wespieser. « Fin de route artistique en commun », d’après les deux protagonistes. Ce sont des choses qui arrivent.
À la lecture des premières pages (je ne suis guère avancé, ce n’est donc qu’une première impression), je crois comprendre pourquoi. Je ne reconnais pas le style de la romancière, sa manière poétique et musicale d’empoigner son histoire dès les premières lignes pour dérouler sa partition avec une évidence lumineuse. Cela viendra peut-être au fil des pages. Je croise les doigts pour que ce soit le cas. Avis complet à suivre à la rentrée.

La Carte postale, d’Anne Berest

En 2003, l’écrivaine reçoit une carte postale anonyme sur laquelle sont notés les prénoms des grands-parents de sa mère, de sa tante et de son oncle, morts à Auschwitz en 1942. Elle enquête pour découvrir l’auteur de cette missive et plonge dans l’histoire de sa famille maternelle, les Rabinovitch, et de sa grand-mère Myriam qui a échappé à la déportation.

La France goy, de Christophe Donner

Henri Gosset, le grand-père de l’écrivain, arrive à Paris en 1892. Il rencontre Léon Daudet qui l’initie à l’antisémitisme et lui présente de professeur Bérillon, célèbre hypnotiseur. Henri devient professeur dans son École de psychologie. Il tombe amoureux de Marcelle Bernard, institutrice anarchiste.
Une saga familiale aux sources de l’antisémitisme en France et de la montée des nationalismes.


LE C(H)OEUR DES FEMMES


S’il n’en reste qu’une, de Patrice Franceschi

Une journaliste occidentale enquête sur deux membres d’un bataillon de femmes kurdes combattant Daech. Impossible, cependant, de comprendre et restituer leur dévouement inflexible à la cause, la pureté de leur engagement et la grandeur tragique de leur destin, sans se perdre à son tour. Dépassant son statut de journaliste, la narratrice se lance à corps perdu dans un voyage initiatique jusqu’au bout des plus grands idéaux, dans le chaos des guerres humaines.
Nouveau roman de l’écrivain voyageur doté d’une plume inspirée et envoûtante, et d’une finesse souvent confondante dans la compréhension de l’esprit humain.

Le Rire des déesses, d’Ananda Devi

Ce n’est pas parce que vous ne valez rien aux yeux des autres que vous n’êtes rien.
Veena est une prostituée d’une ville pauvre du nord de l’Inde. Elle a une fille de dix ans, Chinti, que toutes les femmes du quartier ont prise sous son aile – en particulier Sadhana, qui est une hijra, une femme née dans un corps d’homme.
Un swami (un homme de Dieu) tombe amoureux de la petite Chinti. Persuadé qu’elle est une réincarnation de la déesse Kali et qu’elle sera capable de le rendre lui-même divin, il la kidnappe et l’emmène en pèlerinage. Sans se douter que Veena et Sadhana, la prostituée et la hijra, les plus méprisées des créatures humaines, se lancent à sa poursuite pour le tuer et sauver Chinti…


Loin, à l’ouest, de Delphine Coulin
Le destin de quatre femmes d’une même famille sur plus d’un siècle : Georges qui porte un nom d’homme, Lucie, sa belle-fille détestée puis aimée, sa petite-fille Octavie, à la beauté étrange, et son arrière petite-fille Solange qui enquête sur son aïeule. Leurs histoires révèlent le poids qui pèse sur les femmes et comment la puissance de l’imagination peut être salvatrice.

Rien que le soleil, de Lou Kanche
Une enseignante mutée à Garges-lès-Gonesse traîne sa jeunesse sans relief. Jusqu’au jour où elle remarque l’un de ses élèves de première, et que ses s’embrasent. Affolée par l’interdit, elle finit par prendre la fuite, échoue à Marseille où elle retrouve un ami d’enfance qui lui fait découvrir les secrets d’un monde de violence dont elle ignorait tout. Jusqu’à ce que, sous le soleil brûlant de l’été, s’ouvre la perspective d’aller encore plus loin, de l’autre côté de la Méditerranée, vers la promesse d’Alger…
Comme je crains beaucoup le soleil, je vous laisse bien volontiers ce premier roman.

Jewish Cock, de Katarina Volckmer
(traduit de l’anglais par Pierre Demarty)

Je me vois déjà traduire le titre à mes clients non-anglophones… Bref, voici le monologue d’une jeune femme chez son gynécologue, où elle se livre sans détour sur sa vie sexuelle, son obsession pour les sex-toys et ses fantasmes, qui répondent aussi à une évasion loin du carcan familial et du poids de l’Histoire.


LE POIDS DE L’HISTOIRE


Delta Blues, de Julien Delmaire

Gros pavé (500 pages) que ce quatrième roman du slameur Julien Delmaire, dont j’avais lu sans grande émotion le précédent, Minuit, Montmartre.
Loin de Paris, il nous entraîne cette fois dans le delta du Mississippi en 1932, où un couple de jeunes gens noirs et pauvres s’efforce de sauvegarder la force de son amour dans une Amérique brûlée de soleil et dévorée par les flammes terrifiantes du Ku Klux Klan, sur fond de musique blues.

Les prophètes, de Robert Jones, Jr.
(traduit de l’anglais (États-Unis) par David Fauquemberg)

On reste au Mississippi mais on remonte encore un peu dans le temps, pour atterrir dans les champs de coton, ceux de la famille Halifax que cultivent des centaines d’esclaves. Si les conditions de vie sont sordides et le quotidien violent, Isaiah et Samuel ont la chance d’y échapper un peu car, responsables des chevaux de l’exploitation, ils ont le droit de dormir à l’écurie, à l’écart des autres. C’est aussi là qu’ils peuvent cacher leur amour.
Hélas, sous l’influence d’Amos, un autre esclave, la bonne parole des Évangiles se répand dans les rangs, stigmatisant plus que jamais la passion secrète des deux hommes… Et le retour du fils Halifax, qui s’intéresse bientôt de près à Isaiah et Samuel, les met encore plus en danger.
Ce premier roman vient s’ajouter à ceux, de plus en plus nombreux, qui s’emparent de l’histoire de l’esclavage aux États-Unis. Preuve que cette blessure n’est pas près de se refermer – si elle peut un jour être soignée.

Le Dernier tribun, de Gilles Martin-Chauffier

On remonte encore dans le temps, radicalement cette fois, puisque nous voici à Rome, en pleine Antiquité.
Un philosophe grec, Metaxas, y relate l’affrontement épique entre Cicéron, héraut du peuple qui défend en réalité les intérêts du Sénat et de l’aristocratie, et Clodius, qui se fait élire tribun de la plèbe. Leur bataille devient plus acharnée encore lorsque le premier prend le parti de Pompée, et le second celui de César. S’ensuivent dix années de lutte féroce, jusqu’à la chute de la République romaine.
Un choix de sujet et d’époque qui a le mérite de changer radicalement de ce qu’on peut lire d’habitude.

Passage de l’Union, de Christophe Jamin

Étonnant premier roman. Il met un scène un avocat amené à défendre, lors d’un procès d’assises, un homme dont le crime s’explique par la disparition de sa sœur durant la Seconde Guerre mondiale, dans les mêmes circonstances qu’une certaine… Dora Bruder, rendue célèbre par un roman de Patrick Modiano.
Or, l’écrivain assiste lui-même au procès, et il décide d’aider l’avocat à retrouver la trace de la sœur de l’accusé. Une quête qui va les amener à s’intéresser à un certain Joseph Joanovici, un ferrailleur ayant fortune en collaborant avec l’Allemagne et plus connu sous le sobriquet de Monsieur Joseph…


BILAN


Déjà lu :
Enfant de salaud, de Sorj Chalandon

Lectures en cours :
Mise à feu, de Clara Ysé
Revenir à toi, de Léonor de Récondo

Lecture certaine :
S’il n’en reste qu’une, de Patrice Franceschi

Lecture potentielle :
Les prophètes, de Robert Jones, Jr.

Lectures hypothétiques :
La Carte postale, d’Anne Berest
Le Rire des déesses, d’Ananda Devi


À première vue : la rentrée Globe 2021


Intérêt global :


Rentrée littéraire ou pas, les éditions Globe poursuivent leur petit bonhomme de chemin avec une constance et une rigueur qui forcent l’admiration, faisant notamment preuve d’un flair certain pour acquérir les droits de livres récompensés ensuite de prix littéraires prestigieux. C’est encore le cas cette année, avec un premier roman lauréat du Booker Prize 2020.
Les deux titres proposés en ce début d’automne 2021 semblent un peu plus « classiques » à première vue que ceux de la rentrée précédente, ce qui ne signifie pas pour autant qu’ils seront moins puissants. L’un et l’autre, dans des styles et décors très différents, parleront de la force de la filiation lorsque les conditions de vie deviennent extrêmes
.


Shuggie Bain, de Douglas Stuart
(traduit de l’anglais (Écosse) par Charles Bonnot)

Glasgow, années 80. Shuggie Bain, à huit ans, reste le seul soutien de sa mère qui sombre dans l’alcool pour oublier ses rêves et l’enchaînement de tristes circonstances qui l’a jetée aux portes de la misère. Victime de harcèlement, le petit garçon doit cependant composer avec ses propres problèmes, ce qui ne l’empêche de tenir coûte que coûte à aider sa mère.
Lauréat du prestigieux Booker Prize en 2020, ce roman d’amour filial et de misère quotidienne s’inscrit dans cette veine sociale britannique qui fait immanquablement penser à Ken Loach.

L’Ours, d’Andrew Krivak
(traduit de l’anglais (États-Unis) par Héloïse Esquié)

Rien à voir avec le film éponyme de Jean-Jacques Annaud, même si cette première traduction d’Andrew Krivak nous entraîne en pleine nature, dans une maison au bord d’un lac où vivent un homme et sa fille. Ce sont des survivants, les seuls à la ronde. Autour d’eux, il n’y a que les montagnes, les rivières, les forêts, les oiseaux, et ces traces d’ours que le père évoque si souvent dans ses récits.
Au fil des mois, il apprend à sa fille tout ce qui lui sera utile pour vivre en harmonie avec la nature, leur seule amie, et pour être prête à tenir lorsque viendra le jour où il ne sera plus là.


BILAN


Lectures probables :
L’Ours, d’Andrew Krivak
Shuggie Bain, de Douglas Stuart


À première vue : la rentrée Gallimard 2021


Intérêt global :


Coefficient d’occupation des tables des libraires :


Oubliés, les « seulement » treize titres de la rentrée 2020. Toutes collections confondues, Gallimard bombarde cette année 22 nouveautés sur les tables des libraires entre mi-août et mi-septembre.
Le fameux effet « monde d’après », sans doute.
Bon, c’est du grand n’importe quoi, bien entendu, où surnagent pourtant auteurs incontournables et quelques promesses intéressantes, comme d’habitude – on n’est pas Gallimard par hasard, aussi horripilant et arrogant soit-on.
Mais tout de même, vingt-deux… Faut pas déconner.

Donc je ferai un effort pour les titres qui m’intéressent le plus, les autres n’auront droit qu’à une copie bête et méchante du résumé Électre (merci Électre).


LE RETOUR DU NOBEL


Klara et le soleil, de Kazuo Ishiguro
(traduit de l’anglais par Anne Rabinovitch)

C’est le premier roman du romancier britannique d’origine japonaise publié depuis qu’il a reçu le Prix Nobel. C’est aussi le premier édité chez Gallimard, après des années passées en France aux éditions des Deux Terres, disparues des écrans radar depuis 2018.
Ce retour, qui sera sûrement scruté de près, risque de décontenancer ceux de ses lecteurs qui en sont restés aux Vestiges du jour – un peu moins ceux qui, comme moi, ont adoré Auprès de moi toujours et son terrifiant sujet caché sous un vernis de bonne éducation classique.
Le résumé annonce en effet un roman futuriste, une sorte de variation sur le déjà bizarroïde (mais ô combien stimulant) A.I. : Intelligence Artificielle de Steven Spielberg. D’ailleurs, comme en clin d’œil à ce film, la Klara du titre est une A.A., une Amie Artificielle. Sa fonction : tenir compagnie et réconforter les enfants ou adolescents. Derrière une vitrine où elle se régénère à la lumière du soleil, elle observe le monde et les passants en espérant être bientôt adoptée. Lorsque l’occasion se présente, le risque est grand pourtant pour qu’elle déchante…
Rien de tel qu’un décrochage technologique pour parler avec pertinence de ce qui constitue l’essence de l’être humain. C’est un grand classique du forme de science-fiction humaniste, et l’empathie et la finesse psychologique d’Ishiguro ont tout pour faire éclore une fleur merveilleuse dans ce riche terreau.


LES DENTS DE LA MER CONTRE-ATTAQUENT


Au temps des requins et des sauveurs, de Kawai Strong Washburn
(traduit de l’anglais (États-Unis) par Charles Recoursé)

C’est d’abord le titre qui a attiré mon attention, puis le pitch de ce premier roman qui campe son intrigue à Hawaii.
Un petit garçon tombe à l’eau au cours d’une balade en mer. Des requins blancs l’entourent, on le croit perdu, mais l’un des squales le ramène sain et sauf à sa mère.
Par la suite, l’enfant développe d’étonnantes capacités de guérisseur, qui fascinent tout en mettant en danger l’équilibre de sa famille.
Une histoire intime qui éclaire en ombres chinoises l’histoire de l’archipel hawaïen : un classique du roman américain, dont le cadre inhabituel est le premier point fort.


UN NOUVEL ESPOIR ?


Temps sauvages, de Mario Vargas Llosa
(traduit de l’espagnol (Pérou) par Albert Bensoussan et Daniel Lefort)

On parlait de prix Nobel de littérature un peu plus haut, voici le nouveau roman du millésime 2010.
Un roman politique, articulé autour d’un fait historique véridique : en 1954, les États-Unis organisent un coup d’État militaire au Guatemala afin de renverser le président, Jacobo Arbenz. Ce dernier est un jeune militaire aux positions libérales et progressistes qui a notamment engagé une réforme agraire pour distribuer de la terre aux Indiens et partager les bénéfices de la culture bananière. La CIA et la puissante United Fruit Company agissent dans l’ombre.


DES HOMMES (ET DE LEURS PÈRES ET GRANDS-PÈRES…)


Le Fils de l’homme, de Jean-Baptiste Del Amo
Je n’ai jamais lu Jean-Baptiste Del Amo, et c’est sans doute un tort que je pourrais réparer avec ce nouveau livre.
Sur le papier, on dirait une variation sur Shining : après des années d’absence, un homme resurgit dans la vie de sa femme et de son fils, qu’il emmène dans une vieille maison isolée en pleine montagne. Il y assoit son emprise sur eux tout en sombrant lentement dans la folie.

La Volonté, de Marc Dugain
Grand nom et gros vendeur de la maison Gallimard, Marc Dugain délaisse les sujets historiques qu’il affectionne pour s’intéresser à son père. Un homme auquel il s’est violemment opposé durant une partie de sa vie, notamment durant l’adolescence, mais dont il a compris presque trop tard tout ce qu’il lui devait.
Un récit personnel qui, je l’avoue, n’éveille en rien ma curiosité.

Mohican, d’Eric Fottorino
Au cœur du Jura, un père et son fils s’opposent sur la manière de s’occuper de leurs terres. Parvenu au terme de sa vie, le père s’échine à gommer son passé de pollueur en imposant une forêt d’éoliennes autour d’eux, tandis que son fils rêve de rétablir le lien naturel entre l’homme, la terre, les saisons et les animaux.
Un affrontement philosophico-agricole sur fond de réflexion sur la modernité.

Les enfants de Cadillac, de François Noudelmann
Pour son premier roman, François Noudelmann met en parallèle la figure de son grand-père, combattant de la Première Guerre mondiale, lors de laquelle il est gravement blessé avant de finir sa vie en asile psychiatrique, et celle de son père, déporté lors de la Seconde Guerre mondiale, qui affronte à la libération des camps un terrible périple pour revenir à pied de Pologne jusqu’en France.

(Vous êtes toujours là ? Non, parce que c’est loin d’être terminé. Allez, on passe aux dames maintenant.)


DES FEMMES


Mon amie Natalia, de Laura Lindstedt
(traduit du finnois par Claire Saint-Germain)

De l’intérêt des contrastes : voici un roman finnois chaud comme la braise (sur le papier en tout cas).
L’histoire d’une femme qui entame une thérapie pour se débarrasser de ses obsessions sexuelles et qui, loin de se recadrer, perd peu à peu toutes ses inhibitions tout en appréciant de plus en plus ses rendez-vous atypiques avec son thérapeute.

Rien ne t’appartient, de Nathacha Appanah
A la mort de son époux, Tara sent rejaillir le souvenir de celle qu’elle était avant son mariage, une femme aimant rire et danser dont le destin a été renversé par les bouleversements politiques de son pays.

La Définition du bonheur, de Catherine Cusset
Autre nom référence de la maison Gallimard, Catherine Cusset entrelace le destin de deux femmes, l’une à Paris, l’autre à New York, liées par un lien mystérieux qui se dévoile peu à peu.
Un roman qui interroge le rapport des femmes au corps et au désir, à l’amour, à la maternité, au vieillissement et au bonheur.

Soleil amer, de Lilia Hassaine
Après L’Oeil du paon, le deuxième roman de Lilia Hassaine s’attache aux pas d’une femme, Naja, mère de trois enfants qu’elle élève seule en Algérie tandis que son mari, Saïd, travaille en France dans les usines de Renault à Boulogne-Billancourt.
Lorsqu’ils le rejoignent enfin, Naja tombe enceinte, et le couple décide de confier l’enfant à Saïd, faute d’avoir les moyens de l’élever correctement. Mais Naja accouche de faux jumeaux, et décide de garder le plus fragile des deux…
En creux, le roman évoque l’intégration des populations algériennes en France entre les années 60 et 80.

Une nuit après nous, de Delphine Arbo Pariente
Histoire de famille et passé refoulé, épisode 648412.
Une femme tombe amoureuse, ce qui l’amène à exhumer un passé qu’elle occultait jusqu’alors, une enfance chaotique à Tunis entre une mère à la dérive et un père tyrannique.
Un premier roman qui, quelles que soient ses bonnes intentions, a une bonne tête de sacrifié de la rentrée pléthorique de Gallimard.

Laissez-moi vous rejoindre, d’Amina Damerdji
Un premier roman qui donne une voix à Haydée Santamaria, une révolutionnaire proche de Fidel Castro.


DES HOMMES ET DES FEMMES ENSEMBLE


Mon maître et mon vainqueur, de François-Henri Désérable
La voix forte de ce jeune auteur, érudite et singulière, s’affirme avec constance à chaque nouvelle parution. À première vue, son quatrième livre attise toutefois un peu moins ma curiosité que les précédents.
Un écrivain est convoqué par la police suite à l’arrestation de son meilleur ami. Pour éclairer la personnalité de Vasco et essayer de comprendre les poèmes retrouvés sur lui au moment de son interpellation, il entreprend de relater la passion de Vasco pour une certaine Tina.

Son empire, de Claire Castillon
J’aurais pu créer une rubrique « intrigues jumelles » et y associer ce roman et celui de Jean-Baptiste Del Amo, tant leurs sujets semblent proches (ce qui ne sera sûrement pas le cas de leurs traitements respectifs, bien entendu).
Ici, une petite fille de huit ans voit sa mère céder à l’emprise psychologique d’un homme pervers, paranoïaque et jaloux.

Une éclipse, de Raphaël Haroche
Enlevez Haroche, et vous avez Raphaël le chanteur. Voilà pour le côté « people », auquel il ne faudrait pas réduire les qualités du garçon, si l’on se souvient qu’il a reçu le Goncourt de la nouvelle en 2017 pour Retourner à la mer.
Son nouveau livre est encore un recueil de nouvelles, dans lequel il explore le destin de personnages au bord de la rupture. Un classique de la forme brève, particulièrement apte à saisir en quelques pages l’instant décisif lors duquel une vie peut basculer.

La Vraie vie de Cécile G., de François Caillat
Paris, dans les années 1960. Denis, le narrateur, est adolescent lorsqu’il rencontre Cécile. Ils doivent se retrouver à Plymouth mais Cécile ne vient pas. Denis construit sa vie sans elle mais ne peut s’empêcher de penser à cette femme. Il transpose ses histoires et s’imagine les vivre avec elle. Un jour, il croit la reconnaître dans un parc. Un premier roman dont je ferai joyeusement l’économie (comme beaucoup d’autres de ce programme, cela dit).


LÀ-HAUT


Sur les toits, de Frédéric Verger

Frédéric Verger continue à recourir à la Seconde Guerre mondiale comme toile de fond de ses intrigues.
Après le très remarqué Arden et Les rêveuses, son troisième roman nous entraîne à Marseille, en 1942. De peur d’être séparés pendant l’hospitalisation de leur mère, un adolescent de 14 ans et sa petite sœur se réfugient sur les toits du quartier du Panier. Ils découvrent qu’ils sont loin d’être les seuls à avoir eu la même idée : c’est toute une population marginalisée qui vit au-dessus des maisons de Marseille…

Les envolés, d’Étienne Kern

Pour son premier roman, Étienne Kern s’inspire de l’histoire vraie de Franz Reichelt, un tailleur parisien d’origine autrichienne qui rêvait de voler comme un oiseau.
En 1912, équipé d’un dispositif de son invention, sorte d’ancêtre du wingsuit, il s’élance du premier étage de la Tour Eiffel et s’écrase en direct devant les caméras.
Un récit tragique qui peut donner une belle matière romanesque, reste à voir ce que le néo-écrivain a à en dire, et comment.


EN BAS


Cave, de Thomas Clerc
(coll. l’Arbalète)
Thomas Clerc aime bien les espaces clos. Après avoir fait de son appartement (Intérieur) ou d’un arrondissement de Paris (Paris, musée du XXIe siècle : Le Dixième Arrondissement) des espaces littéraires dignes d’un entomologiste, le voici qui plonge dans les sous-sols d’un immeuble, dans cette cave aux murs délabrés qu’il explore en métaphore de sa vie sexuelle…


AILLEURS (LES AUTRES, QUOI)


La Vie d’Andrés Mora, de Claudine Desmarteau
(coll. Sygne)

Auteure réputée pour la jeunesse, Claudine Desmarteau récidive pour les « grands » (après Comme des frères, paru chez l’Iconoclaste en 2020) en concevant l’histoire d’un écrivain dont les dernières œuvres ont si peu marché que son éditeur refuse de publier son nouveau livre.
Vexé, il entreprend de se forger un double, à l’image de Romain Gary / Émile Ajar.

La Malédiction de l’Indien : Mémoires d’une catastrophe, d’Anne Terrier
(coll. Continents Noirs)

Encore un premier roman (le programme en compte six), qui prend cette fois la direction de la Martinique.
Au début des années 2000, Josepha Dancenis s’interroge sur la coïncidence entre l’éruption de la montagne Pelée en 1902 et plusieurs événements dramatiques qui ont secoué sa famille. Elle découvre que son oncle Victorin porte un lourd secret et met en évidence des failles qui ont conduit à la mort de milliers de personnes.


BILAN


Lecture certaine :
Klara et le soleil, de Kazuo Ishiguro

Lectures probables :
Au temps des requins et des sauveurs, de Kawai Strong Washburn
Le Fils de l’homme, de Jean-Baptiste Del Amo

Lectures potentielles :
Sur les toits, de Frédéric Verger
Mon maître et mon vainqueur, de François-Henri Désérable
Temps sauvages, de Mario Vargas Llosa


À première vue : la rentrée Albin Michel 2021


Intérêt global :


Après les « seulement » onze titres parus à la rentrée 2020, Albin Michel reste stable au même chiffre, et on commencera par s’en contenter.
Pour le reste, c’est un programme qui est fidèle à l’esprit de la maison, avec ses auteurs incontournables, un peu de premier roman, du grand roman anglophone – et quelques titres qui, à première vue, paraissent largement dispensables.
Et Amélie Nothomb, bien sûr.


TRENTE


Premier sang, d’Amélie Nothomb (lu)

« Il ne faut pas sous-estimer la rage de survivre. »
Voici la traditionnelle phrase d’accroche qui servira de quatrième de couverture au trentième (!) roman d’Amélie Nothomb. Un livre dont j’espérais qu’il pourrait se classer du bon côté de la bibliothèque de la dame, mais en fait non.
Le roman s’ouvre sur un homme face à un peloton d’exécution. Face à la mort si proche, il replonge en hâte dans son passé. Cet homme, c’est le père d’Amélie Nothomb, qui faillit en effet mourir à 28 ans dans ces conditions horribles – mais qui en réchappa, puisqu’il ne s’est éteint que l’année dernière, durant le confinement.
Comment il arriva devant les fusils et comment il échappa à la salve fatale, tel est le sujet du roman. Hélas, cet aspect n’occupe qu’un petit dernier quart du livre ; le reste relate l’enfance paternelle, et le fait de manière anodine, presque badine, dans un roman de formation très classique façon Nothomb – un enfant merveilleux se trouve confronté à la laideur de l’âme et, loin de s’en émouvoir, il en tombe amoureux, ce qui lui permet de changer et de grandir…
Bref, pour moi qui ai beaucoup défendu certains de ses derniers romans, c’est une déception.


L’INCLASSABLE


L’Île du Docteur Faust, de Stéphanie Janicot

Comme le titre le suggère, Stéphanie Janicot revisite ici le mythe de Faust.
On découvre neuf femmes, attendant qu’un passeur les emmène sur une petite île non répertoriée sur les cartes au large de la Bretagne. Là se trouve la clinique du Docteur Faust, qui promet à ses patients un moyen unique d’accéder à la vie éternelle.
L’une de ces femmes, romancière, vient pour un reportage et est déterminée de ne pas céder au chant improbable de la sirène médicale. Mais est-il possible de résister au charme étrange du Docteur Faust ?


TRAVERSEURS D’HISTOIRE(S)


Lorsque le dernier arbre, de Michael Christie
(traduit de l’anglais (Canada) par Sarah Gurcel)

Tous les arbres de la Terre ont été décimés, sauf sur une île de Colombie-Britannique. Jacinda, qui y travaille comme guide pour des touristes fortunés, apprend qu’elle serait l’héritière d’un sulfureux magnat du bois. C’est le début d’une quête remontant jusqu’aux années 1930 dans l’histoire d’une famille tiraillée de secrets et dont le destin est intimement lié à celui des forêts.
Un gros premier roman (608 pages) qui, par son sujet et ses questionnements, rappelle L’Arbre-Monde de Richard Powers. Il y a pire comme comparaison. On espère que ce livre sera aussi stimulant.

La Fabrique des souvenirs, de Clélia Renucci

Dans un monde où une application permet d’acheter des souvenirs, un amateur de théâtre tombe amoureux de la nuque d’une femme qu’il aperçoit dans une vidéo représentant la première de Phèdre à la Comédie Française en 1942. Déterminé à découvrir l’identité de cette inconnue du passé qui bouleverse son présent, Gabriel ignore que c’est toute sa vie qui va basculer, lui faisant faire l’expérience d’une passion hors normes.


Galerie des glaces, d’Eric Garandeau
Venise, Versailles et Lagos, du XVIIème au XXIème siècle, voient passer trois hommes et trois femmes qui n’auraient jamais dû se rencontrer, tout en questionnant des bouleversements profonds de l’Histoire du monde.
(J’ai vraiment beaucoup résumé, là. Mais je n’ai pas tout compris non plus au pitch de l’éditeur, donc voilà.)

L’Aube américaine, d’Émilie Papatheodorou
Premier roman. Une jeune femme, conductrice de taxi à New York, s’efforce par tous les moyens de préserver la mémoire de plus en plus défaillante de sa grand-mère d’origine grecque. Entre souvenirs réels et péripéties rêvées, elle remonte le fil du temps jusqu’à Thessalonique en passant par Ellis Island, tout en tombant amoureuse d’un homme qui, lui, préfère noyer sa mémoire dans l’ivresse.


CHOCS DE L’HUMAIN


Au-delà de la mer, de Paul Lynch (lu)
(Traduit de l’anglais (Irlande) par Marina Boraso)

Bolivar, un vieux pêcheur sud-américain qui n’a peur de rien, prend la mer malgré la tempête qui s’annonce, accompagné d’Hector, un adolescent inexpérimenté qu’il a choisi d’embarquer en remplacement de son coéquipier habituel. À la merci des éléments, le bateau s’échoue au milieu de l’océan Pacifique, laissant les deux hommes seuls face à eux-mêmes, sans aucun moyen d’appeler à l’aide.
Sorte de Vieil homme et la mer façon survie extrême, qui emmène loin dans la solitude et la servitude de l’homme face aux éléments, ce roman très maîtrisé est physiquement éprouvant, et très juste dans sa manière de saisir sensations, sentiments et bousculements de l’esprit.


Là où la caravane passe, de Céline Laurens
Premier roman. Une caravane de gitans se retrouve à Lourdes chaque année pour le pélerinage. Par la voix du narrateur, on découvre l’univers fascinant, rebelle et brûlant de vie, d’une communauté à nulle autre pareille.

Campagne, de Matthieu Falcone
Choc sociologique entre des jeunes citadins bien-pensants et les ruraux chez qui ils s’invitent pour y organiser une grande fête participative. L’occasion de mettre en scène des mœurs, des certitudes et des opinions irréconciliables entre deux France à l’opposé l’une de l’autre. (Ça sent bon les clichés, ou c’est moi ?)


LOVE ME, TENDER


On ne parle plus d’amour, de Stéphane Hoffmann
Louise est sur le point de se marier avec un homme qu’elle n’aime pas, pour sauver l’entreprise de son père. Guillaume, dandy paresseux échappé de Paris, tente d’oublier le chagrin qui le ronge. Ils n’étaient pas censés se rencontrer, ils se rencontrent, et c’est l’amour fou. Oui, mais bon.
Un chouette petit parfum de naphtaline sentimentale à la lecture de ce pitch curieusement poussiéreux.

L’Amour par temps de crise, de Daniela Krien
(traduit de l’allemand par Dominique Autrand)

Cinq femmes dont les parcours se croisent, éprises de la liberté qu’elles ont su conquérir, s’interrogent sur la famille, l’amour, les rapports entre les sexes, comment concilier enfants et travail. Bref, elles se font des nœuds au cerveau parce qu’être une femme libre, c’est bien, mais ça confronte à des choix pas toujours faciles.


BILAN


Quatre titres sur onze (dont deux déjà lus) inscrits à mon programme : c’est plus que ce que j’imaginais avant d’entamer la rédaction de cette présentation. Comme quoi, après examen attentif, il faut toujours compter avec la rentrée Albin Michel.

Déjà lus :
Premier sang, d’Amélie Nothomb
Au-delà de la mer, de Paul Lynch

Lecture probable :
Lorsque le dernier arbre, de Michael Christie

Lecture potentielle :
L’Île du Docteur Faust, de Stéphanie Janicot


Les orages, de Sylvain Prudhomme

Éditions Gallimard, coll. l’Arbalète, 2021

ISBN 9782072928963

192 p.

18 €


Les orages du titre ne sont pas de tonnerre ni de pluie, ce sont les intempéries qui agitent le cours de nos vies. Et l’auteur de Par les routes les photographie avec une grâce infinie au fil des treize nouvelles qui composent le recueil, trouvant toujours un rayon de soleil pour rembarrer la grisaille, et des raisons de croire en demain.


Un père veille pendant quinze jours au chevet de son fils de cinq mois, qu’une fièvre tenace menace d’emporter. Durant cette longue attente, il fait une expérience inédite de l’intensité de la vie, de sa fragilité et de la force de l’espoir.
Quelque part en Afrique, une femme rêve du salon de coiffure que ses patientes économies vont bientôt lui permettre d’ouvrir. Mais un coup du sort vient ébrécher son grand rêve.
Un homme visite pour la dernière fois l’appartement où il a vécu durant des années, et réalise à quel point ces murs ont contribué à construire son existence.
Après avoir failli mourir trois mois plus tôt, une femme se rappelle à la force phénoménale du bonheur et de la vie, le temps d’une baignade nocturne clandestine dans la mer, tandis que ses enfants dorment en toute innocence dans la maison de vacances.
Le jour de ses quarante ans, un homme découvre sa future tombe au cimetière du Père-Lachaise, et apprend en lisant les dates inscrites dessus qu’il lui reste exactement quarante ans à vivre. Comment employer ce répit si certain, comment vivre en ayant à la fois conscience de disposer de tout ce temps et de le trouver si bref ?


Avec Les orages, Sylvain Prudhomme explore ces moments où un être vacille, où tout à coup il est à nu. Heures de vérité. Bouleversements parfois infimes, presque invisibles du dehors. Tourmentes après lesquelles reviennent le calme, le soleil, la lumière. (Présentation de l’éditeur)

Pas mieux.
Le tour de force de Prudhomme est de réussir à lier ses différentes histoires, et de donner le sentiment d’une grande cohérence entre elles, d’un univers partagé – qui est, tout simplement, celui de la vie de tous les jours.

Sylvain Prudhomme ne nomme presque jamais ses narrateurs ou les protagonistes. Réduits à « il » ou « elle », voire à l’initiale d’un prénom (« A. », toujours, pour la compagne du protagoniste masculin), ils donnent l’impression d’être à chaque fois le même personnage, tout en existant à part entière et singulière par l’expérience qu’ils affrontent dans chaque nouvelle.

En outre, ses personnages nous parlent parce qu’ils sont ordinaires. Leurs préoccupations et leurs soucis relèvent du quotidien : la maladie, le vieillissement, les problèmes de couple ou de famille, la vie en voisinage… Autant de sujets qui, en d’autres mains, pourraient virer tristes, sordides ou déprimants, mais qui chez Sylvain Prudhomme acquièrent une puissance singulière, une évidence lumineuse, une clarté émouvante.
Tout ce que l’écrivain en dit paraît étonnamment familier. Parce que ce sont des sujets que nous tous, lectrices et lecteurs, avons approché, côtoyé, vécu. Ce sont des moments qui ont façonné nos existences. Là où Prudhomme est brillant, c’est qu’il parvient à en extraire l’essentiel à chaque fois, à en tirer une vérité qui pourrait être la nôtre, sans avoir l’air d’y toucher.

Il y parvient par la grâce discrète de son style, dialogues intégrés au récit sans mise en forme (pas de tirets ni de guillemets) pour donner à l’ensemble du texte l’apparence de la plus évidente fluidité. Les mots visent juste sans effort, captent paysages et atmosphères à petites touches, plaçant décors et réflexions sur un pied d’égalité, aussi importants les uns que les autres.

Romancier sensible et singulier, Sylvain Prudhomme ajoute à ses talents celui de nouvelliste, qui est loin d’être donné à tous les écrivains. Très à l’aise en forme courte, il crée des petits mondes qui, en quelques pages, sont aussi vastes que les plus profonds territoires intimes. Tout simplement magnifique.


Loin-Confins, de Marie-Sabine Roger

Éditions du Rouergue, coll. la Brune, 2020

ISBN 9782812620744

208 p.

18 €


RENTRÉE LITTÉRAIRE 2020


Il y a longtemps de cela, bien avant d’être la femme libre qu’elle est devenue, Tanah se souvient avoir été l’enfant d’un roi, la fille du souverain déchu et exilé d’un éblouissant archipel, Loin-Confins, dans les immensités bleues de l’océan Frénétique.
Et comme tous ceux qui ont une île en eux, elle est capable de refaire le voyage vers l’année de ses neuf ans, lorsque tout bascula,
et d’y retrouver son père.
Il lui a transmis les semences du rêve mais c’est auprès de lui qu’elle a aussi appris la force destructrice des songes


« Ils ne sont pas si nombreux, dans une vie, ceux qui saupoudrent de paillettes le lavis gris du quotidien. »


J’aurais aimé m’enthousiasmer pour ce roman. D’abord parce que j’apprécie Marie-Sabine Roger (même si je m’aperçois avec consternation que je n’ai jamais parlé d’elle ici), son humour, sa tendresse indéfectible pour le genre humain, son sens de la formule, ses excellentes idées, et sa capacité à enchanter le moindre sujet, surtout les plus tristes – la mort, par exemple (dans le réjouissant Trente-six chandelles). Il faut le faire, tout de même.
Ensuite parce que le sujet me plaisait beaucoup, et que je me régalais d’avance de ce que la romancière pourrait en faire. Trop, peut-être.

Un léger manque d’âme

Ma relative déception provient essentiellement de la forme du roman, de son écriture. J’ai souvent eu l’impression bizarre de lire ce que, au cinéma, on appelle un traitement, c’est-à-dire une version très détaillée de l’histoire qui va être racontée dans le film, livrée de manière factuelle et sans les dialogues.
Pour un scénario, objet non littéraire par excellence, cela se tient. Dans un roman, c’est plus embêtant. Loin-Confins consiste en une suite de chapitres, souvent courts, qui juxtaposent des scènes, des considérations, des réflexions sur la vie de Tanah, de ses parents et de ses frères. Il n’y a de suite logique que de loin en loin, pas véritablement de narration suivie, pas de récit qui avance d’un point A à un point Z.
Après tout, pourquoi pas ? J’ai néanmoins eu le sentiment, au bout d’un certain nombre de pages, que ma lecture devenait statique, comme si le livre tournait inlassablement sur lui-même sans trouver d’issue à son labyrinthe.

Plus gênant encore à mon goût, Marie-Sabine Roger use et abuse du futur de l’indicatif. De nombreux passages sont écrits en employant ce temps, projetant la petite Tanah – et le lecteur avec elle – vers son avenir d’adulte.
Je peux comprendre l’idée derrière la démarche, mais j’ai trouvé le résultat étrangement peu littéraire. On dirait une sorte de style journalistique au sens le plus péjoratif du terme (les mauvais journalistes abusent eux aussi de ces ballottements entre les temps, au mépris de la grammaire et de la logique induite par la conduite d’un récit), un style qui s’avère froid et distancié, repoussant le lecteur à distance du cœur battant de l’histoire.

Il en résulte une sorte de flottement un peu déconcertant, qui m’a laissé légèrement en marge du roman et de ses émotions tout au long de ma lecture. Pas de beaucoup, et pas tout le temps ; mais suffisamment pour m’empêcher d’être totalement happé par l’atmosphère du livre.

Et pourtant, du style

Il y a pourtant de beaux moments, quelques fulgurances de style salvatrices.
Marie-Sabine Roger s’amuse d’ailleurs de la langue, la nourrissant notamment d’un « créole fantaisiste » (p.76) qui confère une magie chantante aux lieux chantés par le père de la narratrice.

Ainsi nourrie de mots détournés, inventés, de mots-valises aussi, la géographie de Loin-Confins, empruntée aux codes de la fantasy, est un ravissement de tous les instants, lorsque la romancière nous y embarque toutes voiles dehors. Les images poétiques affluent, sensations et contrastes également, qui donnent de la couleur et de la vie au roman.
Ces passages sont d’autant plus flamboyants qu’ils s’opposent à la vie réelle des personnages, tout en grisaille, en tristesse et en oubli. Un aspect qui, peu à peu, prend le dessus, car Loin-Confins raconte surtout cela. L’abandon de vies à la dérive, épargnées d’espoir et de joie.

Du cœur, de l’imaginaire et de l’amour

Cela n’empêche pas Marie-Sabine Roger de rendre palpables les tourments de ses personnages, puis de les transfigurer, d’y projeter de la lumière, de tout adoucir par la force d’un imaginaire toujours vivace, d’espérer une consolation finale.
C’est une auteure douée d’une empathie rare, capable de tendresse pour tous ou presque. En tout cas, pour les déclassés, les décalés, les hors normes, ceux qui habitent le monde sans avoir envie d’être à l’étroit dans les pompes de Monsieur et Madame Tout-Le-Monde.

D’imaginaire il faut parler d’ailleurs, et d’imagination. Car, si Loin-Confins célèbre quelque chose, c’est bien cela : la force inépuisable des rêves et des inventions de l’esprit.
Ce roman est une ode à ces voyages impossibles, que la puissance des mots et la conviction du créateur rendent soudain possibles.
Ici l’imaginaire est un sauvetage, une branche à laquelle se raccrocher, elle empêche le malheureux de couler, et ceux qui l’aiment avec lui.

Loin-Confins est, enfin, un beau roman sur l’amour pouvant unir une fille à son père. Là encore, on trouve de très belles pages, justes et sensibles, qui rendent compte du merveilleux rapport noué entre Tanah et son incroyable souverain paternel.

Oh, des regrets…

À écrire tout ceci, je réalise encore plus la richesse du roman. Et regrette d’autant que tous ces ingrédients, si justes lorsqu’ils sont examinés séparément les uns des autres, peinent à fonctionner ensemble, pas assez liés à mon goût par l’écriture de Marie-Sabine Roger.
Lecture appréciée tout de même, mais qui me laisse un peu perdu en pleine mer, trop loin des rivages enchanteurs du Loin-Confins rêvé par la romancière.


COUP DE CŒUR : Le Sanctuaire, de Laurine Roux

Éditions du Sonneur, 2020

ISBN 9782373852158

147 p.

16 €


RENTRÉE LITTÉRAIRE 2020


Le Sanctuaire : une zone montagneuse et isolée, dans laquelle une famille s’est réfugiée pour échapper à un virus transmis par les oiseaux et qui aurait balayé la quasi-totalité des humains. Le père y fait régner sa loi, chaque jour plus brutal et imprévisible.
Munie de son arc qui fait d’elle une chasseuse hors pair, Gemma, la plus jeune des deux filles, va peu à peu transgresser les limites du lieu. Mais ce sera pour tomber entre d’autres griffes : celles d’un vieil homme sauvage et menaçant, qui vit entouré de rapaces. Parmi eux, un aigle qui va fasciner l’enfant…


J’aurais pu dévorer ce livre à toute vitesse. Me laisser happer par sa puissance et jeter au sol en quelques minutes, sonné par tant de force et de beauté.
J’ai préféré prendre mon temps. Rester un peu au Sanctuaire, étourdi par la grâce infinie de ses paysages, de sa rudesse, de ses personnages.
J’ai préféré accepter la patience et la lenteur pour mieux apprécier le merveilleux agencement des mots, des phrases et des idées qui coulent de la plume de Laurine Roux, torrent de douce violence entre ciel et terre, entre montagne et forêt, entre un homme et trois femmes.

Au sujet d’Une immense sensation de calme, j’écrivais ceci : « Aux premières phrases on a déjà compris. Il lui suffit de peu pour imposer son regard. »
Je pourrais citer la suite de la chronique et n’en rien retirer, tant Le Sanctuaire confirme sans faiblir ce que le premier roman de Laurine Roux laissait espérer. Non seulement quelques mots lui suffisent pour cadrer un décor, cerner une personnalité ou pénétrer la complexité d’un esprit, mais il faut en plus admirer la manière dont la jeune romancière les manie, les associe, pour créer des images et des sensations littéraires inédites et renversantes.

« Ses mots sont pâles et vert d’eau, ils neigent autour de mes épaules, flocons d’or, akènes que je voudrais rassembler par brassées, comme j’étreindrais Maman qui s’enfuit, éparpillée par le vent, si plume, si légère, plume de chouette, bout de papier. »

Par cet art si délicat du peu pour dire beaucoup, elle rejoint le petit clan de mes auteurs favoris. Les Sorj Chalandon, les Timothée de Fombelle , qui conjuguent avec évidence puissance et intelligence, émotion et dévastation.

Le Sanctuaire est aussi un examen subtil et contrasté du cercle familial et de ses possibles violences. En équilibriste des sentiments, les extrêmes comme les plus doux, l’auteure capte dans un même mouvement de compréhension la cruauté et l’amour, l’intelligible et l’insupportable, dans un ballet dont les figures masculines ne sortent pas grandies.

Avec une patience impitoyable, Laurine Roux ébrèche son lecteur, comme les secousses successives d’un tremblement de terre qui vient de très loin, très profond, pour achever de le fendre dans les ultimes pages, effaré par la réalité qui se dessine alors, mais aussi bouleversé par le mouvement de résilience qui s’ébauche alors.

Je ne peux en dire plus, sous peine de déflorer ce que la romancière brille à révéler, dans la juste économie de ses 150 pages. Tout juste puis-je ajouter qu’elle recourt à nouveau au prétexte post-apocalyptique, évoqué dans le résumé, pour mieux parler d’autre chose, et s’offrir un cadre idéal pour l’histoire qu’elle veut réellement raconter.
Si l’évocation du virus mondial vous effraie, vous agace ou vous fait soupirer (on a déjà donné cette année, merci beaucoup), je vous en prie, je vous en supplie, ne vous arrêtez pas à ce qui n’est qu’un détail, et pas du tout le sujet du livre.

Vous passeriez à côté d’un des grands livres de la rentrée, et de la confirmation du talent exceptionnel de Laurine Roux, à coup sûr une auteure à suivre désormais avec passion et impatience.


Les nuits d’été, de Thomas Flahaut

Éditions de l’Olivier, 2020

ISBN 9782823616026

224 p.

18 €


RENTRÉE LITTÉRAIRE 2020


Thomas, Mehdi et Louise se connaissent depuis l’enfance. À cette époque, Les Verrières étaient un terrain de jeux inépuisable. Aujourd’hui, ils ont grandi, leur quartier s’est délabré et, le temps d’un été, l’usine devient le centre de leurs vies.
L’usine, où leurs pères ont trimé pendant tant d’années et où Thomas et Mehdi viennent d’être engagés.
L’usine, au centre de la thèse que Louise, la soeur jumelle de Thomas, prépare sur les ouvriers frontaliers, entre France et Suisse.
Ces enfants des classes populaires aspiraient à une vie meilleure. Ils se retrouvent dans un monde aseptisé plus violent encore que celui de leurs parents. Là, il n’y a plus d’ouvriers, mais des opérateurs, et les machines brillent d’une étrange beauté.


Dans Ostwald, son premier roman, Thomas Flahaut imaginait un scénario-catastrophe, un accident nucléaire majeur touchant la centrale de Fessenheim, pour raconter le parcours de deux frères en quête de leur père disparu, et tiraillés par leur mère les pressant de la rejoindre au plus vite dans le sud de la France.
Ce cadre post-apocalyptique servait avant tout d’éclairage neuf sur des problématiques familières : la quête de soi, les rapports familiaux, le difficile passage à l’âge adulte.

On reconnaît en partie un bon écrivain à la persistance de ses obsessions. Dans Les nuits d’été, pas de drame hors normes, mais celui, quotidien et tristement ordinaire, qui touche des milliers de gens partout en France. Le délaissement social et politique, le déclassement professionnel menant à l’errance personnelle, l’absence d’horizon et de joie, que l’on soit jeune ou vieux.
Et, au milieu de tout cela, la fragilité des liens au cœur des familles, la difficulté de se parler et de se comprendre de père à fils, de frère à sœur. Autant de sujets qui, déjà, animaient l’esprit d’Ostwald, et font à nouveau battre le cœur de ces Nuits d’été.

En se dépouillant du contexte extraordinaire de la catastrophe qu’il avait choisi comme « paravent » dans son premier roman, Thomas Flahaut ne perd rien de sa pertinence. Il s’approche au contraire au plus près du nu de l’humain. Par petites touches, en plongeant directement dans le quotidien de ses personnages, sans longues explications ni portraits interminables visant à les visser solidement dans leurs chaussures de fiction.

Le roman est indéniablement vecteur d’un regard sociologique fort. Son choix de faire de son héroïne, Louise, une étudiante-chercheuse dans ce domaine n’est évidemment pas anodin, et permet d’aborder en particulier le sort des travailleurs frontaliers, ces Français du Jura qui partent chercher du travail (et se faire joyeusement exploiter) en Suisse. C’est aussi une étude de la vie en usine, des mutations que ce monde professionnel a connues, du rapport de l’homme à son outil de travail.

Pas d’inquiétude ni de soupir blasé néanmoins, Les nuits d’été n’est pas non plus une démonstration intellectuelle. C’est avant tout un roman, le parcours de trois personnages, trois jeunes gens qui cherchent leur place dans la vie, un sens à leur existence.
Le sujet est on ne peut plus classique, tout repose dès lors sur le travail littéraire de l’écrivain. Sans effort apparent, d’un style étudié qui a le bon goût de ne pas rouler des mécaniques, Thomas Flahaut nous embarque dès le départ, et s’il parvient à captiver de bout en bout, c’est par la force de ses personnages, la proximité que l’on ressent envers eux, dans ces décors jurassiens que le romancier connaît parfaitement et restitue à merveille puisqu’il est de là-bas.

Puis il y a la nuit, entité imposée dès le titre du roman. Elle est là, omniprésente, tendant l’essentiel du récit entre le crépuscule et l’aube, obsédant les personnages, que ce soit ceux dont elle est le quotidien, les travailleurs de la nuit, Mehdi, Thomas et les autres ; ou les autres, qui attendent ces fantômes de lune, qui attendent le retour de l’amour, l’aide du fils, des manifestations d’existence normale.
Métaphore ? La nuit comme long tunnel obscur pour des personnages en quête d’une lumière pour guider leur vie ? Non, ce serait trop simple. Les nuits d’été sont intenses parce qu’elles sont plus longues à brûler. Certains travaillent, mais on peut aussi y faire la fête, se perdre encore plus. Les nuits d’été sont le feu de la jeunesse, qui cherchent à s’y consumer avant d’être condamnés à être ordinaires, rangés. Parents, simples opérateurs réduits à leur boulot, futurs retraités de l’ennui télé.
Les nuits d’été sont des révélateurs, dont Thomas Flahaut se sert des ombres et contrastes pour mieux donner la vérité de ses protagonistes. L’idée est fort belle et, là encore, exploitée avec subtilité, sans étalage ni surlignage balourd.

Il est toujours intéressant, presque gratifiant, de découvrir qu’un auteur prometteur dès son premier roman se montre solide dès son deuxième. Avec Les nuits d’été, Thomas Flahaut confirme sa voix, son regard, et donne une fois de plus rendez-vous pour le prochain. À même pas trente ans, il fait sa place, tranquillement. Tant mieux.


Rivière tremblante, d’Andrée A. Michaud

Éditions Rivages/Noir, 2018

ISBN 9782743644833

250 p.

21 €


Deux vies brisées par une disparition.
Alors qu’elle est âgée de 11 ans, Marnie voit littéralement disparaître sous ses yeux son meilleur ami Michael, par une nuit d’orage effroyable dont les images incompréhensibles la hantent sans répit. Incapable de s’expliquer ni de donner le moindre indice pour retrouver le jeune garçon, la fillette devient rapidement suspecte, au point de devoir quitter Rivière-aux-Trembles avec son père.
Ailleurs, des années plus tard, en ville cette fois, c’est la petite Billie Richard, 8 ans, qui disparaît mystérieusement, dans les quelques centaines de mètres qui séparent son école de son cours de danse. Ravagé par le chagrin et la culpabilité, soupçonné par la police, rejeté par sa femme, Bill, le père de la petite fille, capitule et prend la fuite, épuisé par de longues années d’espoir insupportable et d’attente inutile. Rongé par la fièvre, il se laisse porter et échoue par hasard à Rivière-aux-Trembles.
Par hasard ? Il n’y a pas de hasard.
Au même moment, Marnie devenue adulte est de retour dans sa ville natale, pour gérer la succession de son père qui vient d’y mourir. Elle n’a pas l’intention de rester là, meurtri par les souvenirs que chaque coin de rue soulève. Pourtant, elle s’attarde, inexplicablement.
Quelques jours plus tard, un enfant disparaît à Rivière-aux-Trembles.
Et tout recommence.


« On a beau mettre les enfants en garde sur tous les tons et dans toutes les langues, ça ne suffit pas, ils sont trop confiants pour déceler la puanteur du mensonge. C’est cette pureté qui perd ceux qui se perdent. »


Ne lisez pas ce livre dans l’espoir de trouver dans ses dernières pages le soulagement d’une solution, d’une explication, d’une résolution comme on en trouve dans la plupart des polars. Je préfère vous prévenir, si telle est votre attente majeure, vous courez le risque d’une profonde déception. Et n’y voyez aucun spoiler de ma part. L’enjeu de Rivière tremblante n’est absolument pas là.
Rivière tremblante est un roman noir, et il faut redonner tout leur sens et tout leur poids aux deux mots qui composent cette expression devenue passe-partout.

Noir…

Voici donc un livre noir de chez noir, qui sonde les profondeurs du désespoir, du chagrin, de la dévastation personnelle, avec une exigence, une finesse et une intelligence qui ne nécessitent aucune autre explication. Voilà un livre dont le propos est de retourner le cœur, de creuser le ventre, de convoquer chez le lecteur les émotions les plus puissantes, les plus intimes, les plus indispensables.

N’allez pas croire pour autant qu’il ne reste entre ces pages que ruines et désolation. Pour apprécier la perte à sa juste valeur, il faut aussi reconnaître ce qu’on a possédé. Rivière tremblante recèle aussi de passages splendides sur l’enfance, la parentalité, l’amour, l’amitié, et autres passions humaines qui nous agitent sans cesse, de la naissance à la mort.

« Billie ne disait pas heureux, mais content, parce que la notion du bonheur est une notion qui appartient aux adultes, à ceux qui ont perdu le plaisir simple de l’enfance et qui espèrent un inaccessible nirvana au lieu de se contenter d’être contents. Le bonheur est un concept trop complexe pour que les enfants s’en embarrassent. Ils rient, ils jouent, ils sont et ne passent pas leur temps à se demander s’ils ne pourraient pas rire davantage ou s’esclaffer sous un éclairage plus conforme à leur idée du rire. »

…roman

Hors le noir, il y a donc le roman.
Pour soulever autant d’émotions, il faut un style à poigne. Andrée A. Michaud est une plume saisissante, qui capture votre âme dès les premières lignes (bordel, excusez-moi, mais ce premier chapitre, quelle bombe !!!) et ne la relâche qu’à la dernière, essorée, lessivée, mais repue de bonheur littéraire.

Oui, messieurs dames, le bon roman noir, c’est de la littérature. Fichtre !
J’ironise, ce n’est plus une nouveauté, sauf pour une minorité de suffisants imbéciles qui refusent d’aller voir plus loin que leur nombril. Les exemples abondent, outre-Atlantique comme en France, et partout ailleurs dans le monde. Québécoise, Andrée A. Michaud exploite les singularités du française tel qu’il est parlé dans sa province, pour lui donner une vitalité éblouissante qui renouvelle le plaisir de lire notre langue. Rivière tremblante est un violent plaisir de lecture, qui laisse exsangue et intensément exigeant sur ce que doit être la littérature, quelle que soit sa couleur.

J’ai sans doute eu la « chance » de découvrir Rivière tremblante sans avoir lu au préalable Bondrée, roman grâce auquel le public français a découvert Andrée A. Michaud deux ans avant celui-ci. L’effet de surprise et le choc ont donc été intégraux pour moi, d’où mon enthousiasme sans limite.
Quoi qu’il en soit, si vous aimez les sombres atmosphères, l’intelligence du cœur et les styles virtuoses, ne passez pas à côté d’Andrée A. Michaud. Ses livres offrent des ébranlements salutaires dont on ne se remet pas tout à fait, et tant mieux.

Également disponible en édition de poche :


coll. Rivages Noir, 2020
ISBN 9782743649425
250 p.
8,80 €


À première vue : bonus !


Intérêt global :

joyeux


Il y en a un peu plus, je vous le mets quand même ?
Allez, comme promis, j’ajoute une chronique à cette copieuse édition 2020 de la rubrique « à première vue », afin de mettre en lumière quelques éditeurs faisant le pari, par choix ou par contrainte économique, de ne lancer qu’un seul titre dans la rentrée littéraire.
Une parcimonie qui ne doit pas être entendue comme synonyme de pauvreté, mais au contraire comme une vraie prise de risque, et aussi la volonté de défendre coûte que coûte un texte et son auteur.
Par contraste avec le surplus parfois nonchalant de certains éditeurs, cet engagement fait du bien, et mérite d’être mis en valeur.


Laurine Roux - Le SanctuaireÉDITIONS DU SONNEUR
Le Sanctuaire, de Laurine Roux

Tiens, ben voilà, démonstration par l’exemple : voici l’une de mes plus grosses attentes de la rentrée. Car le premier roman de Laurine Roux, Une immense sensation de calme (2018), était un diamant brut, taillé dans la plus minérale des roches littéraires.
Le résumé de ce deuxième livre semble un écho troublant, et en même temps excitant, de ce premier essai. Le Sanctuaire, c’est une zone montagneuse et isolée, dans laquelle une famille s’est réfugiée pour échapper à un virus transmis par les oiseaux et qui aurait balayé la quasi-totalité des humains. Le père y fait régner sa loi, chaque jour plus brutal et imprévisible.
Munie de son arc qui fait d’elle une chasseuse hors pair, Gemma, la plus jeune des deux filles, va peu à peu transgresser les limites du lieu. Mais ce sera pour tomber entre d’autres griffes : celles d’un vieil homme sauvage et menaçant, qui vit entouré de rapaces. Parmi eux, un aigle qui va fasciner l’enfant…

choplinLA FOSSE AUX OURS
Nord-Est, d’Antoine Choplin

Très connue dans la région lyonnaise où elle est implantée, la Fosse aux Ours compte à son catalogue quelques auteurs remarquables (Marco Lodoli, Thomas Vinau, Philippe Fusaro, Jacky Schwartzmann ou Mario Rigoni Stern), qui lui valent régulièrement d’être lue partout ailleurs en France – et tant mieux ! Parmi ces écrivains précieux figure Antoine Choplin, plume dont le minimalisme poétique nous a donné les superbes Radeau, La Nuit tombée ou Une forêt d’arbres creux, entre autres exemples.
Nord-Est, son nouveau livre, nous amène dans un camp, dont des hommes et des femmes ont enfin le droit de partir. Si la plupart restent sur place, d’autres décident de partir à pied. Ils veulent rejoindre les plaines du Nord-Est pour y reconstruire une nouvelle vie. Il leur faudra franchir des plateaux, des villages dévastés et de hautes montagnes…

François Vallejo - Efface toute traceVIVIANE HAMY
Efface toute trace, de François Vallejo

Éditrice historique de Fred Vargas, qui compte aussi à son prestigieux catalogue Dominique Sylvain, Cécile Coulon, Gonçalo M. Tavares, Léon Werth, Magda Szabo et tant d’autres, Viviane Hamy est l’une des grandes figures de l’édition française. Elle a su garder sa maison debout contre vents et marées, et si cette grande dame est aussi connue pour son caractère imposant (pour ne pas dire difficile), elle pratique avec certains de ses écrivains une fidélité et une foi à toute épreuve.
François Vallejo est dans ce cas, qui figure sur la ligne de départ de la rentrée littéraire avec constance depuis des années. Il est encore au rendez-vous cette année, avec une intrigue à suspense dans le monde de l’art.
Une série de meurtres frappe de riches collectionneurs. Pris de panique, les membres de leur groupe mandatent le narrateur, un expert, pour enquêter sur ces étranges incidents. Tout converge vers les créations d’un certain Jv. Ce dernier a dissimulé une véritable toile de maître dans une série de copies parfaites de chefs-d’œuvre destinées à être détruites. Au collectionneur de la reconnaître.

Olivier Mak-Bouchard - Le dit du MistralLE TRIPODE
Le Dit du Mistral, d’Olivier Mak-Bouchard

Placer le Tripode à la suite de Viviane Hamy n’est pas tout à fait innocent de ma part, puisque son fondateur, Frédéric Martin, a fait une partie de ses classes auprès de la précédente. Une rupture professionnelle compliquée et une première tentative d’indépendance difficile (Attila) plus tard, il a imposé son Tripode parmi les maisons dotées d’une patte singulière, attachés aux écrivains virtuoses, aux univers singuliers et aux voix puissantes, parmi lesquelles Goliarda Sapienza (d’abord éditée chez Viviane Hamy, avant que l’œuvre de la fantasque romancière italienne soit regroupée sous la marque Tripode), Juan José Saer, Valérie Manteau, Pierre Cendors, Edgar Hillsenrath, Jacques Abeille, ou encore Charlotte Salomon – la publication monumentale de l’œuvre de l’artiste restant sans doute le point d’orgue du travail remarquable de l’éditeur.
Entrer dans ce catalogue est donc tout sauf innocent. C’est le pari que tente Olivier Mak-Bouchard avec son premier roman, Le Dit du Mistral. Tout commence le lendemain d’une nuit d’orage, dont la violence a emporté un vieux mur de pierres sèches au milieu d’un champ, et révélé dans les décombres et la boue de mystérieux éclats de poterie. Deux hommes, voisins vivant chacun d’un côté du champ, décident de fouiller plus avant, se lançant dans une aventure qui va dépasser de très loin tout ce qu’ils pouvaient imaginer.


BILAN


Lecture certaine :
Le Sanctuaire, de Laurine Roux

Lectures très probables :
Nord-Est, d’Antoine Choplin
Le Dit du Mistral, d’Olivier Mak-Bouchard