Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

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A première vue : la rentrée Seuil 2018

Décidément, à l’image de l’ensemble de ce cru 2018 (à première vue du moins), certaines rentrées littéraires se suivent et ne se ressemblent pas. Si les éditions du Seuil gardent le contrôle de leur production (neuf titres encore cette année, six francophones et trois étrangers), sur le papier rien ne me fait particulièrement papillonner des yeux – à la différence de l’année dernière, donc, où Ron Rash et Kaouther Adimi m’avaient enthousiasmé. Rien n’est joué, bien sûr, il y aura peut-être de belles lectures inattendues, mais à l’heure où j’écris ces lignes, disons que je garde mon calme. Au risque d’être heureusement surpris !

Pluyette - La Vallée des dix mille fuméesLE VIEUX QUI NE VOULAIT PAS… : La Vallée des Dix Mille Fumées, de Patrice Pluyette
Ce n’est pas parce qu’on est vieux qu’on a déjà tout vu et tout vécu. Pour Monsieur Henri, au contraire, il semblerait qu’il soit temps de tout reprendre à zéro, de s’émerveiller d’un rien, et de rêver d’horizons lointains. Le titre du roman est joli et aguicheur, l’univers de Pluyette est réputé pour être fantasque et imaginatif : il y a peut-être moyen ici de s’embarquer pour un voyage enchanteur.

Mabanckou - Les cigognes sont immortellesSAGA AFRICA : Les cigognes sont éternelles, d’Alain Mabanckou
C’est la tête d’affiche de la rentrée pour le Seuil. Figure de la littérature francophone, le Congolais Alain Mabanckou propose un roman ambitieux, mettant en parallèle la Grande Histoire – l’assassinat du président Ngouabi à Brazzaville en 1977 – et la petite histoire – celle, inventée, de Maman Pauline, Papa Roger et du jeune et rêveur Michel qui vivent à Pointe-Noire -, pour évoquer la situation si complexe du continent africain. Un livre dont on pourrait causer pour les prix littéraires, tiens. Mais peut-être aussi pour ses qualités littéraires et son intérêt, espérons-le.

Diop - Frère d'âmeAU REVOIR LÀ-BAS : Frère d’âme, de David Diop
Un matin de Première Guerre mondiale, des soldats français jaillissent de leurs tranchées pour assaillir l’ennemi allemand. Parmi eux, Alfa et Mademba, deux tirailleurs sénégalais. Mademba tombe durant l’attaque sous les yeux de son ami. Resté seul, Alfa se consacre corps et âme au combat et à la violence, sans aucune limite, au point d’effrayer ses compagnons de lutte et de provoquer son renvoi à l’Arrière… Un bref premier roman (176 pages) qui aborde la Grande Guerre du point de vue africain, voilà qui mériterait sans doute un coup d’œil.

Taillandier - Par les écrans du mondeI WANT MY MTV : Sur les écrans du monde, de Fanny Taillandier
Un vieil homme laisse un message téléphonique à ses deux enfants pour leur annoncer sa mort prochaine. Son fils est chargé de la sécurité de l’aéroport de Boston, sa fille mathématicienne calcule les risques pour une agence d’assurances dont les bureaux se trouvent dans le World Trade Center. Nous sommes à l’aube du 11 septembre 2001. Notre rapport visuel à l’Histoire est sur le point de changer à tout jamais.

Korman - MidiNOUS SOMMES DE L’ÉTOFFE DONT SONT FAITS LES RÊVES : Midi, de Cloé Korman
Troisième roman de Cloé Korman, Midi s’ouvre sur les retrouvailles entre Claire, médecin dans un hôpital parisien, et Dominique, son ancien amant désormais patient hospitalisé et condamné par la maladie. Quinze ans plus tôt, ils s’étaient rencontrés dans un théâtre associatif à Marseille, où ils encadraient des enfants apprenant à jouer la Tempête de Shakespeare. Parmi les minots, une fillette semblait un peu à part, en quête d’aide…

Manoukian - Le Paradoxe d'AndersonRAINING STONES : Le Paradoxe d’Anderson, de Pascal Manoukian
Ancré dans l’Oise, un roman social mettant en scène deux parents ouvriers dont les usines délocalisent au même moment. Sa vie et son avenir en danger, le couple fait néanmoins tout pour protéger ses enfants de l’effondrement de leur petit monde. Grandeur passée et déchéance présente du monde ouvrier en France.

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O'Neill - Les enfants de coeurGARANCE ET BAPTISTE : Les enfants de cœur, de Heather O’Neill
(traduit de l’anglais (Canada) par Dominique Fortier
A Montréal, durant l’hiver 1914, deux enfants recueillis dans le même orphelinat tombent amoureux, d’autant plus éperdument qu’ils sont différents des autres. Lui est un pianiste de génie, elle une mime exceptionnelle. Séparés par l’adolescence puis par la Grande Dépression qui assèche le monde, ils n’auront pourtant de cesse de se retrouver… Un conte qui pourrait évoluer quelque part entre les univers de Tim Burton et Mathias Malzieu.

Coetzee - L'Abattoir de verreTATIE DANIELLE : L’Abattoir de verre, de J.M. Coetzee
(traduit de l’anglais (Afrique du Sud) par Georges Lory)
Prix Nobel de Littérature en 2003, Coetzee suit une vieille femme, écrivain, qui assume son choix de rester en Australie, loin de ses enfants, pour se confronter dans une solitude sereine et clairvoyante à la mort qui s’approche. Le romancier renoue entre les lignes avec son personnage d’Elizabeth Costello, pour ce qui s’annonce comme un exercice de dépouillement littéraire.

Orlev - VoyouTU METS LE DÉSORDRE PARTOUT : Voyou, d’Itamar Orlev
(traduit de l’hébreu par Laurence Sendrowicz)
Après le départ de sa femme, Tadek décide de quitter Jérusalem, où il vit, pour retrouver en Pologne son père qu’il n’a pas vu depuis des années. L’homme qu’il retrouve n’est plus qu’une épave, loin du tyran violent et alcoolique qu’il était du temps de la jeunesse de Tadek. Le fils et le père entreprennent alors, durant une semaine, le long et ardu chemin vers un hypothétique pardon.


On lira peut-être :
La Vallée des Dix Mille Fumées, de Patrice Pluyette
Les enfants de cœur, de Heather O’Neill


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A première vue : la rentrée Flammarion 2018

À première vue, une rentrée Flammarion, c’est rarement très spectaculaire, pas vraiment ronflant, mais au final on finit toujours y dénicher au moins un titre qui vaut le détour – voir par exemple le succès mérité l’année dernière de L’Art de perdre, d’Alice Zeniter. En d’autres termes, parmi les « gros » éditeurs, c’est un programme qu’il vaut mieux ne pas négliger. Cette année, on retrouve d’ailleurs un bel alignement d’auteurs réguliers de la maison (Joncour, Reverdy, Seksik, Greggio), entourés de nouveaux noms et de projets prometteurs.
Et Christine Angot.
Mais bon.

Reverdy - L'Hiver du mécontentementTESTAMENT A L’ANGLAISE : L’Hiver du mécontentement, de Thomas B. Reverdy
J’aime bien Thomas B. Reverdy, surtout ses derniers livres en date. Son style, fluide et agréable, lui permet de raconter des histoires souvent passionnantes et inattendues, en prise directe avec des moments d’Histoire (Il était une ville, sur la faillite de la ville de Detroit) ou des faits divers humains étonnants (Les évaporés, sur un phénomène de disparitions volontaires au Japon). Cette fois, il nous emmène en Grande-Bretagne, durant l’hiver 1978-79 qui voit le pays paralysé par des grèves majeures. Une jeune femme, Candice, s’apprête à jouer Richard III dans une version entièrement féminine de la pièce de Shakespeare, croisant sur sa route Margaret Thatcher juste avant qu’elle devienne Miss Maggie…

Joncour - Chien-loupGRRRRRRRRR : Chien-loup, de Serge Joncour
On est con quand on est amoureux. Surtout, on fait parfois des choses qu’on n’aurait pas faites sinon. Par exemple, sans Lise, Franck ne serait jamais allé s’enterrer dans cette baraque perdue au fin fond du Lot, loin des routes et des connexions Internet. En arrivant sur place, les tourtereaux découvrent avec surprise que plus personne n’habite cette maison depuis des années, en raison de son passé sanglant ; avant de devoir subir la compagnie d’un chien plus ou moins sauvage, décidé à s’imposer au jeune couple… L’histoire de jeunes gens d’aujourd’hui confrontés à la sauvagerie intacte de la nature et à celle, sans cesse renouvelée, des hommes. Classique mais efficace, voilà qui promet à Joncour une bonne place dans la presse et en tête des ventes, comme à son habitude.

Greggio - Elsa mon amourLA STORIA : Elsa mon amour, de Simonetta Greggio
Les romans biographiques (ou biographies romancées) semblent un peu moins à la mode cette année, mais il y en a tout de même, ne vous inquiétez pas. (Vous étiez inquiets, d’ailleurs ?) Romancière française d’origine italienne, Simonetta Greggio s’attaque dans ce nouveau livre à son modèle littéraire, Elsa Morante, écrivain, essayiste, traductrice et poète, par ailleurs femme d’Alberto Moravia. On en causera aussi dans la presse spécialisée, c’est obligé. Quant à le lire… à vous de voir !

Mégevand - La bonne vieLA HISTOIRE : La Bonne vie, de Matthieu Mégevand
Les romans biographiques (ou biographies romancées) semblent un peu moins à la mode cette année… Bon, pas chez Flammarion en tout cas, puisque voici la biographie romancée du poète Roger Gilbert-Lecomte, fondateur avec René Daumal, Roger Vaillant et Robert Meyrat de la revue Le grand jeu.

Seksik - Un fils obéissantMON PAPA A MOI : Un fils obéissant, de Laurent Seksik
Le père de l’auteur est mort il y a trois ans, et c’est à lui que Laurent Seksik pense devoir en partie sa vocation d’écrivain. Cela valait bien un livre à la mémoire de Lucien, donc.

Cordonnier - TrancherATTENTION, CHÉRIE, CA VA… : Trancher, d’Amélie Cordonnier
C’est un couple avec enfants. Monsieur avait autrefois l’habitude d’insulter Madame, mais il s’était calmé – depuis sept ans quand même, une belle performance. Mais voilà que ça le reprend, et devant les gamins en plus. Madame, qui aura 40 ans dans seize jours, se laisse ce laps de temps pour décider si elle doit rester ou partir.

CHRISTINE ANGOT : Christine Angot, de Christine Angot
Non, en vrai, le nouvel opus de Christine Angot s’intitule Un tournant de la vie. Je ne dispose pas de plus d’information à son sujet, mais il est probable qu’il y soit question de Christine Angot. Et en même temps, pour être tout à fait sincère, je m’en fous un peu. (Oui, je sais, c’est mal. Mais ça aussi je m’en fous.)

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Franzobel - A ce point de la folieBATEAU SUR L’EAU : À ce point de folie, de Franzobel
(traduit de l’allemand (Autriche) par Olivier Mannoni)
Ils partirent quatre cents, mais par un prompt naufrage, ils ne se virent que quinze en revenant au port. Grâce à Monsieur Géricault, la tragédie de la Méduse, fier navire réduit en bois de chauffage à la suite d’un petit accident de navigation, est connue de tous. Mais qu’en fut-il réellement ? L’Autrichien Franzobel (alias Franz Stefan Griebl), auteur d’une œuvre conséquente, notamment pour le théâtre, mais pratiquement pas traduite en français, s’attelle à relater dans le détail le drame maritime, adoptant un angle à la fois romanesque et anthropologique.

Trueba - Bientôt viendront les jours sans toiMON PAPA A MOI (II) : Bientôt viendront les jours sans toi, de David Trueba
(traduit de l’espagnol par Anne Plantagenet)
Face A : l’enfance et l’adolescence. Face B : l’âge adulte. Construit comme un disque, ce roman suit un fils qui accompagne le cercueil de son père jusqu’à son village natal, pour qu’il y soit enterré. L’occasion de se souvenir, bien entendu. Avec un thème pareil, espérons que le disque ne soit pas trop rayé.

Glass - Pêche#metoo : Pêche, d’Emma Glass
(traduit de l’anglais par Claro)
Pour promouvoir ce premier roman, l’éditeur promet une « voix nouvelle et visionnaire ». Il faudra bien ça, et le virtuose Claro à la traduction française, pour qu’Emma Glass transfigure le sujet glauque par excellence, à savoir le viol. Un drame dont est victime Pêche, une jeune fille d’autant plus traumatisée que ses parents ne se rendent compte de rien lorsqu’elle rentre chez elle après l’agression. Livrée à elle-même pour tenter de se reconstruire, elle comprend qu’elle va devoir agir de manière drastique.

Clement - Balles perduesLORD OF WAR : Balles perdues, de Jennifer Clement
(traduit de l’américain par Patricia Reznikov)
Pearl vit avec sa mère dans une voiture sur le parking d’un camp de caravanes. Le quotidien s’écoule entre chansons d’amour, porcelaine de Limoges, insecticide et lait en poudre, en compagnie de sa meilleure amie Avril May et des autres personnages excentriques des caravanes voisines. Mais ce quotidien tranquille est irrémédiablement bouleversé lorsque Pearl réalise qu’un important trafic d’armes est réalisée autour d’elle.


On lira sûrement :
L’Hiver du mécontentement, de Thomas B. Reverdy

On lira peut-être :
À ce point de folie, de Franzobel



COUP DE CŒUR : Jake, de Bryan Reardon

Un matin, le monde paisible de Simon Connolly s’écroule. Heureux mari et père au foyer, il apprend qu’une tuerie vient d’être perpétrée dans le lycée de ses deux enfants. En se précipitant sur place, il découvre rapidement que son fils aîné, Jake, a disparu. Il ne figure pas parmi les victimes, mais reste introuvable dans l’établissement et alentour.
Lorsqu’on apprend que le garçon était le seul ami de Doug Martin-Klein, un gamin asocial que personne n’est vraiment surpris d’identifier comme l’auteur du massacre, la rumeur ne tarde pas à courir. Jake aurait été son complice, et aurait réussi à fuir avant l’intervention des forces de l’ordre…
Confronté à l’innommable, Simon tente coûte que coûte de retrouver Jake en premier, tout en affrontant doutes et culpabilité. A quel moment la situation a-t-elle pu lui échapper ? Son fils a-t-il pu commettre une chose pareille ? Et surtout, où est-il et pourquoi se cache-t-il ?

Reardon - JakeJe l’avoue, je ne lisais plus trop la Série Noire depuis quelques années. A l’exception, et encore, de quelques noms majeurs de la collection (Ferey, Nesbo, Manotti), les propositions de l’éditeur Aurélien Masson ne m’inspiraient plus autant qu’à ses débuts. Mais voilà, Masson est parti créer Equinox, une nouvelle collection de polar aux Arènes, et Stefanie Delestré l’a remplacé. Après avoir retaillé le format de la Série Noire et revu légèrement sa maquette, cette excellente éditrice réalise des débuts parfaits, avec le retour gagnant de Jean-Bernard Pouy, un Caryl Ferey très bien tenu, et donc ce premier roman de Bryan Reardon qui m’a laissé pantelant d’émotion.

En anglais, le roman s’intitule Finding Jake, subtilité intraduisible en français (qui n’a donc retenu avec sobriété que le prénom du garçon). « Finding Jake », c’est « trouver Jake » bien sûr, mais aussi « découvrir Jake », au sens d’essayer de comprendre qui il est vraiment. Et c’est ainsi que fonctionne le roman, alternant des phases au présent qui relatent les minutes, puis les heures qui suivent le massacre, et des chapitres remontant à l’enfance de Jake, depuis ses premiers mois jusqu’au drame.
Outre que ce système d’alternance fonctionne toujours bien dans un polar, tenant le lecteur en haleine et l’obligeant souvent à tourner les pages pour dérouler le plus vite possible les deux fils du récit, le dispositif ici a le mérite de faire la part belle à la réalité des personnages, de jouer de leurs ambivalences, de leurs multiples facettes, d’autant plus que cette réalité est placée sous l’éclairage cru d’une catastrophe. Ce qui semblait anodin à l’époque peut soudain prendre un tout autre sens… mais interpréter a posteriori une attitude, une phrase, un moment de vie, n’est-ce pas se tromper un peu plus ?

Tenant l’ensemble du roman sur ce fil fragile, Bryan Reardon creuse le sillon du doute et de la culpabilité d’une manière intime, profonde, avec d’autant plus d’empathie et d’humanité que nous suivons l’histoire du point de vue de Simon, narrateur du drame. Les hésitations, les coups de colère, les atermoiements de Simon sont les nôtres, jusqu’à ce que la vérité soit enfin dévoilée, après plus de 300 pages d’horrible incertitude.
Alors l’émotion explose enfin, et c’est le regard très flou que j’ai lu les vingt ou trente dernières pages de Jake, profondément bouleversé par la sincérité des sentiments qui irradie de ce final d’une force incroyable.

Dans la lignée d’un Thomas H. Cook (on pense bien sûr aux Feuilles mortes, dont le sujet est très proche), Bryan Reardon nous offre avec Jake un roman noir extraordinairement juste, sensible et touchant, un condensé d’humanité qui laisse les larmes aux yeux et le cœur un peu plus ouvert. Une découverte que je serais très heureux de vous voir partager.

Jake, de Bryan Reardon
(Finding Jake, traduit de l’américain par Flavia Robin)
Éditions Gallimard, coll. Série Noire, 2018
ISBN 9782070147243
352 p., 21€


Ostwald, de Thomas Flahaut

Un accident nucléaire majeur se produit à la centrale de Fessenheim, dans l’est de la France. Très vite, une zone de sécurité est instaurée autour des lieux, qui ne tarde pas à être élargie même si les autorités se montrent rassurantes. Les populations locales sont évacuées par l’armée et regroupées dans des camps ou des hangars.
Au milieu de cette foule hagarde, inquiète du flou des explications qu’on lui donne au compte-gouttes, deux frères, Félix et Noël, songent à leurs parents, séparés depuis quelques années. Leur mère est en sécurité à Marseille et tente en vain de les rapatrier vers elle ; leur père, qui habite à Ostwald, près de Strasbourg, ne donne plus signe de vie.
À la suite d’événements dramatiques dont Noël est témoin, les deux frères décident de fuir le camp où ils sont cantonnés. Ils arpentent alors la région où ils ont grandi, entre Belfort et Strasbourg, découvrant des paysages abandonnés, sinistrés, des villes et des villages abandonnés de leurs habitants, à la recherche d’une solution et de leur propre identité dans un monde qui s’effondre…

Flahaut - OstwaldVoilà un premier roman singulier qui, pour s’emparer de sujets familiers (la quête de soi, les rapports familiaux), le fait dans ce contexte à la fois original et terriblement réaliste qu’est un incident nucléaire. Il est malheureusement fort plausible que cette pétaudière de Fessenheim finisse par nous claquer à la figure pour devenir un nouveau Tchernobyl, et Thomas Flahaut s’empare de cette hypothèse sans en rajouter, sans message politico-écologiste non plus, avant tout à des fins dramatiques. Les scènes d’évacuation, de constitution des camps ou de fuite dans des paysages à l’abandon figurent parmi les plus saisissantes du livre.

Le primo-romancier s’appuie sur une recette éprouvée – chapitres très courts, deux ou trois pages en moyenne, style sec et dialogues intégrés au récit sans marqueurs identifiants – pour développer une atmosphère anxiogène où tous les repères disparaissent les uns après les autres. Une manière métaphorique d’aborder le passage à l’âge adulte, lors duquel on s’interroge sur le rapport au père, à la mère, au frère, à la femme ou à l’homme qui nous attire… Flahaut, lui-même âgé de 26 ans, place ces problématiques classiques au cœur de son roman, mais le contexte exceptionnel de l’intrigue leur donne une profondeur supplémentaire, un éclairage nouveau.

Jolie découverte de la rentrée, Ostwald montre qu’un romancier peut traiter dans son premier livre de sujets sans doute personnels, intimes, sans pour autant nous casser les pieds avec une forme autofictionnelle sans intérêt ni portée universelle. Belle entrée en littérature pour Thomas Flahaut, donc.

Ostwald, de Thomas Flahaut
Éditions de l’Olivier, 2017
ISBN 978-2-82361-165-6
169 p., 17€


Point cardinal, de Léonor de Récondo

Les bonnes intentions ne donnent pas toujours de bons résultats. C’est sans doute la leçon à tirer de la lecture du nouveau roman de Léonor de Récondo, dont j’avais adoré Pietra Viva et apprécié Amours (en dépit d’une fin moyenne), mais dont ce Point cardinal m’a quelque peu déboussolé.

Heureux en mariage avec Solange depuis vingt ans, père de deux adolescents, un garçon de quinze ans et une fille de treize, reconnu dans son métier, Laurent a le profil parfait de l’homme épanoui à qui tout réussit. Pourtant, une faille ouverte en lui depuis l’enfance s’élargit sans cesse au point d’envahir son esprit sans répit : Laurent se sent femme, au plus profond de son être. En cachette de sa famille, il se rend régulièrement dans une boîte de nuit où il devient Mathilda, blonde flamboyante qui assume une féminité exacerbée.
L’inévitable finit par se produire : Solange découvre son secret. Loin de le réfréner, Laurent y voit le signe qu’il doit assumer au grand jour la femme qu’il est. Au risque de tout briser autour de lui…

Récondo - Point cardinalJe suis sincèrement curieux de savoir comment le livre va être reçu par la communauté transsexuelle, si ceux qui sont concernés au premier chef par ce sujet se retrouveront dans ce roman.
Honnêtement, j’ai quelques doutes. Car la vision qu’offre Léonor de Récondo du choix de Laurent me paraît globalement trop angélique pour être crédible. Certes, son héros-héroïne se heurte parfois à l’incompréhension, au rejet violent de son fils aîné, au regard méprisant d’un thérapeute ne voyant en lui qu’un névrosé ; mais dans l’ensemble, son parcours est moins semé d’embûches que d’encouragements, de soutiens, qui vont l’aider à franchir le pas et à s’assumer complètement. Cela paraît trop facile, surtout dans notre société moderne où, nous le savons tous, les questions de sexualité et d’identité se heurtent à de terrifiantes réactions dès lors que l’on s’écarte de la « norme » papa-maman.

Pire, en suivant Laurent pas à pas, en le cernant d’une focale serrée, j’ai eu le sentiment que la romancière en avait dressé involontairement le portrait d’un égoïste, peu soucieux des souffrances de ses proches, uniquement obnubilé par sa volonté d’assumer son être profond.
Cette dimension familiale de la problématique est soit trop sous-traitée pour que le roman ne paraisse pas bancal, incomplet ; soit trop béatement optimiste, avec l’engagement de Claire, la fille de 13 ans, qui décide d’écrire un article dans le journal du collège pour faire comprendre aux autres la différence de son père – un traitement certes touchant, mais gentiment naïf et aussi prévisible que la réaction virilement violente du fils aîné (âgé de 15 ans et forcément fan de foot).

Là où sa simplicité s’accordait joliment aux cadres historiques des livres précédents, le style dépouillé de Léonor de Récondo crée parfois des appels d’air dans la narration et menace de platitude certains dialogues qui sonnent soap opera d’une manière décevante ; au point qu’on a parfois l’impression de lire l’un de ces téléfilms un peu niais que pourrait diffuser M6 un après-midi de jour férié.
Pour autant, Point cardinal est fluide, rythmé, et se lit facilement. Trop, peut-être, puisqu’il manque des aspérités sur lesquels accrocher les réflexions du lecteur, ses doutes, ses questionnements. Une relative déception pour moi, même si je sais que le choix de Léonor de Récondo de tendre vers l’espoir et le lumineux, choix de tolérance assumée, saura plaire à nombre de lecteurs.

Point cardinal, de Léonor de Récondo
Éditions Sabine Wespieser, 2017
ISBN 978-2-84805-226-7
232 p., 20€


Vera, de Karl Geary

Tu t’appelles Sonny. Tu as 16 ans, tu vis en Irlande mais tu rêves d’ailleurs. Parce que c’est de ton âge, bien sûr. Mais aussi parce que ta vie est loin d’être idéale, il faut bien le reconnaître. Fâché avec l’école où tu traînes surtout pour piquer du matériel de vélo, tu fais l’apprenti boucher chaque soir en sortant du lycée, mais c’est tout sauf une vocation. Ton père claque sa paie dans des paris minables, ta mère se fane dans sa cuisine, tu cohabites de loin avec tes frères. Ça, une vie ? L’horreur, l’ennui, ouais. Mais comment faire pour s’en sortir ?
Geary - VeraUn jour, alors que tu accompagnes ton père sur un chantier, tu rencontres Vera. Impossible de lui donner un âge, d’ailleurs elle ne l’avoue jamais. Mais ce dont tu es sûr, c’est que tu la trouves belle, renversante, d’autant plus séduisante qu’elle est mystérieuse. Tu tombes amoureux, et tu penses que cet amour-là, c’est la vie, justement. Tu te trompes, bien sûr, mais grâce à Vera, le cours de ton existence va prendre un virage décisif et c’est tout ce qui compte.

Tu te demandes sûrement, lecteur Cannibale, ce qu’il me prend soudain de t’interpeller avec tant de familiarité. Je ne veux pas balancer mais ce n’est pas moi qui ai commencé, c’est Karl Geary qui, pour son premier roman, n’a pas choisi de faire dans la facilité. Pour mieux te glisser dans la peau de Sonny, il a décidé d’écrire à la deuxième personne du singulier. Et c’est une superbe idée, qui te force la main, t’oblige à suivre Sonny, bien que ce ne soit pas le genre de gamin que tu voudrais être, ou simplement côtoyer. Il n’est pas très aimable, Sonny ; c’est un peu un voyou, pas un méchant, non, mais il n’est pas bien parti et pourrait carrément glisser sur la pente savonneuse de la délinquance. Tu n’as pas vraiment envie de lui faire confiance, au début.

Et puis, petit à petit, tu acceptes de devenir Sonny. Tu acceptes, à travers ses yeux butés mais encore voilés par la naïveté de l’enfance, de tomber amoureux d’une femme au moins deux fois plus âgée que toi. Tu te laisses envoûter par ce récit rugueux, âpre mais intensément pudique, d’une justesse confondante. Tu admires la traduction au cordeau de Céline Leroy, qui retranscrit à merveille l’atmosphère loachienne du roman, mais aussi sa poésie cachée entre les briques. Poésie qui éclot peu à peu tandis que toi, Sonny, tu découvres grâce à Vera la littérature, le plaisir de la lecture que tu pratiques en solitaire, coupable, parce que tes parents ne comprendraient pas que tu perdes ton temps ainsi.

Et tu achèves ta lecture bouleversé, la gorge serrée par une fin aussi surprenante qu’impeccable. Surpris d’être aussi touché par un livre dont tu n’imaginais pas en le commençant qu’il t’accorderait tant de douceur et d’émotion. Tu refermes Vera en remerciant Karl Geary de faire une entrée en littérature aussi impressionnante, et en lui donnant rendez-vous pour le prochain, avec impatience.

Vera, de Karl Geary
(traduit de l’anglais (Irlande) par Céline Leroy)
Éditions Rivages, 2017
ISBN 978-2-7436-4055-2
276 p., 21,50€


COUP DE CŒUR : Les huit montagnes, de Paolo Cognetti

À Milan où il vit avec sa femme et son fils Pietro, Giovanni Guasti est un homme ombrageux, râleur, absorbé par son travail, pas très doué pour le rôle de père. Mais l’été, c’est différent. La petite famille grimpe dans les montagnes et là, Giovanni se métamorphose. Marcheur acharné, amoureux fou des hauts sommets, il devient aux yeux de Pietro un véritable père, avec qui il partage de longues balades, la découverte de fabuleux paysages sauvages et des vrais moments de complicité.
Puis ils découvrent le Val d’Aoste et le village de Grana, où ils finissent par revenir chaque été. Pietro s’y lie d’amitié avec Bruno, un petit paysan de son âge, qui l’initie aux secrets de son coin de montagne ; les deux garçons sont très vite inséparables, au point que Bruno, délaissé par un père absent et une mère taiseuse, se fait une petite place chez les Guasti. Mais le temps passe, chacun change… Vingt ans après le temps béni de l’enfance, Pietro revient à Grana, retrouve Bruno et entreprend de se réconcilier avec les moments obscurs de son passé – pour mieux tenter de dompter son avenir.

Cognetti - Les huit montagnesEn lisant ce résumé, vous aurez peut-être l’impression de connaître cette histoire, de l’avoir déjà lue ou vue sous des formes approchantes. C’est vrai que ses éléments et ses lignes directrices sont familiers. Mais ce qui fait la différence – ce qui fait toujours la différence en littérature, finalement -, c’est la manière dont l’auteur s’en empare. L’investissement de Paolo Cognetti dans ce livre est total. Les huit montagnes est un bonheur fulgurant, un écrin d’humanité et de douceur dans lequel on se love et que l’on quitte à regret.

Très remarqué l’année dernière pour Le Garçon sauvage, récit autobiographique d’un retour à la montagne pour fuir la frénésie des villes (tiens, déjà), Cognetti exprime dans ce premier roman tout son amour des grands espaces et des hauts sommets, dont il évoque les changements, les altérations, mais aussi le vertige enivrant et l’aspect immuable avec beaucoup de poésie. Les amateurs de montagne se plairont sans nul doute à marcher dans ses pas, retrouvant sous ses mots les sensations uniques que l’on éprouve à traverser une forêt silencieuse, à déboucher sans crier gare sur un lac niché dans une combe invisible, à simplement sentir la pierre et la terre des sentiers sous ses pieds.

Pas besoin pour autant d’être un mordu du Vieux Campeur pour apprécier pleinement ce roman. Car Les huit montagnes est avant tout un récit d’hommes et de femmes, une histoire de vies que Paolo Cognetti saisit avec finesse et une infinie tendresse. Il y a l’amitié de Pietro et Bruno, fil rouge du livre, solide, farouche, indéfectible, exaltante ; il y a aussi les relations familiales, notamment celle de Pietro et de son père, si joliment cernée – mais il y a aussi la figure de la mère, extraordinairement attachante, puis celle de Lara qui entrera à l’âge adulte dans la vie des deux garçons… Autant de moments dans lesquels on peut se reconnaître, autant d’échanges dont la portée universelle, profondément humaine, trouve des échos dans le vécu du lecteur.

Servi par une langue pure, fluide et inspirée, Les huit montagnes est un roman émouvant, généreux, doux et intense, qui confirme sans coup férir le talent naissant de Paolo Cognetti. Signe qui ne trompe pas, il vient de recevoir le Strega Giovani (l’équivalent italien du Goncourt des Lycéens). En tout cas, c’est un gros coup de cœur pour moi, et j’espère que vous serez nombreux à le partager.

Les huit montagnes, de Paolo Cognetti
(Le Otto Montagne, traduit de l’italien par Anita Rochedy)
Éditions Stock, 2017
ISBN 978-2-234-08319-6
299 p., 21,50€

Signé Bookfalo Kill


Dans l’épaisseur de la chair, de Jean-Marie Blas de Roblès

« Toi, de toute façon, tu n’as jamais été un vrai pied-noir ! » En balançant cette phrase sous le coup de la colère, Manuel Cortès ne mesure pas le choc qu’il procure à son fils. Quelques jours plus tard, lors d’une partie de pêche solitaire en Méditerranée, ce dernier tombe à l’eau. Accroché à son bateau sans moyen de remonter à bord, attendant une aide hypothétique (nous sommes le 24 décembre et la mer est déserte), le naufragé remonte alors le fil de l’histoire de son père, de l’arrivée de ses propres parents espagnols en Algérie au diplôme de chirurgien de Manuel et à son engagement dans l’armée durant la Seconde Guerre mondiale, jusqu’à la guerre d’indépendance et la fuite de la famille vers la France…

LaSolutionEsquimauAWDifficile de passer après L’Île du Point Némo, le précédent roman de Jean-Marie Blas de Roblès paru il y a trois ans, qui m’avait ébloui et transporté d’enthousiasme. Pourtant, sans me sidérer autant (c’eût été un miracle, honnêtement), Dans l’épaisseur de la chair a trouvé la clef pour me séduire. Grâce, notamment, au style du romancier. Ce n’est plus à prouver, Blas de Roblès est un écrivain, un vrai, un grand. Un auteur qui pèse le juste poids des mots, maîtrise l’élégance de la grammaire, sait dérouler des phrases élaborées sans jamais essouffler ou assommer son lecteur, sans épate mais avec une évidence qui rassérène et nourrit.
Là où L’Île du Point Némo se montrait génialement hirsute, virtuose, mêlant jusqu’à la folie registres et styles radicalement différents, Dans l’épaisseur de la chair semble de prime abord plus sage, plus cadré. C’est que le propos n’est pas le même. À la jubilation brute du roman d’aventures succède une histoire familiale se confondant en partie avec celle de l’Algérie, de la fin du XIXème siècle à nos jours.

(Ré)inventer la vie de Manuel Cortès, comme le fait son fils pour tromper l’interminable attente de son immersion forcée dans la Méditerranée, nécessite de suivre un fil tiré par l’Histoire, en partant de l’immigration espagnole en Algérie pour suivre l’existence du pays colonisé durant la première moitié du XXème siècle, passer par la Seconde Guerre mondiale et l’engagement des Algériens dans les troupes françaises, et atteindre la guerre d’indépendance qui voit l’Algérie échapper au joug hexagonal – et les pieds-noirs découvrir la peur et la souffrance d’un exil imposé.

Il y a sans doute une part d’autobiographie dans ce roman (Jean-Marie Blas de Roblès est né à Sidi-Bel-Abbès où se passe une bonne partie du livre, qu’il explique avoir écrit pour rendre hommage à son père), mais l’auteur nous épargne la purge d’une autofiction sans relief pour privilégier le romanesque et l’invention, comme à son habitude. Car, s’il le fait plus discrètement que dans son précédent opus, Blas de Roblès sait à nouveau se montrer picaresque, plein d’humour (le personnage de Juanito, le père de Manuel, vaut son pesant de cacahuètes) ou joyeusement créatif – avec les interventions piquantes du perroquet Heidegger, déjà présent dans Là où les tigres sont chez eux, qui se fait ici le Jiminy Cricket du narrateur pour guider son récit et l’obliger à tenir bon.
Il brille aussi, au cœur du roman, dans des scènes de guerre étourdissantes tandis qu’il suit le parcours de Manuel Cortès, engagé volontaire comme chirurgien auprès des Alliés pendant la Seconde Guerre mondiale ; des passages qui, dans leur précision et leur brutalité, évoquent la crudité impitoyable du film de Steven Spielberg, Il faut sauver le soldat Ryan. Il laisse enfin affleurer l’émotion avec pudeur dans le dernier tiers du livre, au moment de la fuite de la famille et de la difficile reconstruction en France.

Au terme de l’errance navale du narrateur (dont je vous laisse bien sûr découvrir l’issue), Dans l’épaisseur de la chair s’avère une magnifique déclaration d’amour et d’admiration d’un fils pour son père, appuyée sur une réflexion dénuée de nostalgie sur ce qu’est être attaché à ses racines, surtout quand celles-ci vous ont été arrachées. Jean-Marie Blas de Roblès ajoute un nouveau très beau livre à sa bibliothèque personnelle, et on a envie de l’en remercier.

Dans l’épaisseur de la chair, de Jean-Marie Blas de Roblès
Éditions Zulma, 2017
ISBN 978-2-84304-799-2
375 p., 20€


A première vue : la rentrée Actes Sud 2017

La fin des présentations de rentrée littéraire approche, et…

En attendant, causons des éditions Actes Sud, qui abordent leur première rentrée avec leur patronne à la tête du Ministère de la Culture – ce qui n’a aucun rapport, certes. A vrai dire, je glose et tournicote parce que je ne sais pas bien dans quel sens prendre le programme de la maison arlésienne, gros plateau qui fait la part belle à la littérature étrangère (sept titres) et avance quelques auteurs importants – dont deux retours attendus, ceux de Don DeLillo et Kamel Daoud. Bref, l’assiette est bien remplie et présente joliment, reste à savoir si les mets seront de qualité.

Daoud - Zabor ou les psaumesSHÉHÉRAZADE : Zabor ou les Psaumes, de Kamel Daoud
Après un recueil de nouvelles salué d’un succès d’estime, Kamel Daoud a fracassé la porte de la littérature francophone avec Meursault, contre-enquête, premier roman choc en forme de réécriture de L’Étranger de Camus du point de vue arabe. Connu pour l’exigence de sa pensée, le journaliste algérien est forcément très attendu avec ce deuxième roman racontant l’histoire d’un homme qui, orphelin de mère et négligé par son père, se réfugie dans les livres et y trouve un sens à sa vie. Depuis, le seul sens qu’il donne à son existence est le geste d’écriture. Jusqu’au jour où son demi-frère, qu’il déteste, l’appelle au chevet de son père mourant…

Lafon - Mercy, Mary, PattySTARMANIA : Mercy, Mary, Patty, de Lola Lafon
Révélée elle aussi grâce à son précédent roman, La Petite communiste qui ne souriait jamais, Lola Lafon s’empare d’un fait divers américain qui a défrayé la chronique dans les années 1970 : l’enlèvement de Patricia Hearst, petite-fille du magnat de la presse William Randolph Hearst (qui avait en son temps inspiré Orson Welles pour son Citizen Kane), par un groupuscule révolutionnaire ; à la surprise générale, la jeune femme a fini par épouser la cause de ses ravisseurs et été arrêtée avec eux. Une professeure américaine, assistée d’une de ses étudiantes, se voit chargée par l’avocat de Patricia de réaliser un dossier sur cette affaire, pour tenter de comprendre le revirement inattendu de l’héritière.

Ferney - Les bourgeoisC’EST COMME LES COCHONS : Les Bourgeois, d’Alice Ferney
Les Bourgeois, ce sont dix frères et sœurs nés à Paris entre les deux guerres mondiales. À leur place dans les hautes sphères, ils impriment le cours de l’Histoire de leurs convictions et de leurs actes. En suivant les trajectoires de cette fratrie, Alice Ferney retrace les énormes bouleversements du XXème siècle, des gigantesques conflits planétaires à l’avènement des nouvelles technologies en passant par mai 68 et les décolonisations.

Ducrozet - L'Invention des corpsTHE CIRCLE : L’Invention des corps, de Pierre Ducrozet
En septembre 2014, une quarantaine d’étudiants mexicains sont enlevés et massacrés par la police. Rescapé du carnage, Alvaro fuit aux États-Unis, où il met ses compétences d’informaticien au service d’un gourou du Net fasciné par le transhumanisme. Une réflexion pointue sur les risques et dérives de notre monde ultra-connecté et amoralisé.

Dion - ImagoRELAX, DON’T DO IT : Imago, de Cyril Dion
Un jeune Palestinien pacifiste quitte son pays et traverse l’Europe à la poursuite de son frère, parti commettre l’irréparable à Paris, dans l’espoir de l’empêcher de passer à l’acte. Un premier roman qui tutoie l’actualité. Risqué ?

Gallay - La Beauté des joursLA VIE PAR PROCURATION : La Beauté des jours, de Claudie Gallay
Heureuse en mariage, mère comblée de deux filles jumelles désormais étudiantes, Jeanne mène une existence paisible. La découverte de l’œuvre de l’artiste Marina Abramovic lui ouvre la porte d’autres possibles où l’imprévu est roi.

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Delillo - Zéro KPROMETHEUS : Zéro K, de Don DeLillo
(traduit de l’américain par Francis Kerline)
Le dernier roman de Don DeLillo, Cosmopolis (adapté au cinéma par Cronenberg avec Robert Pattinson), date en France de 2012. C’est donc le retour attendu d’un auteur américain exigeant, très soucieux de la forme et porteur d’une vision ténébreuse des États-Unis en particulier et du monde en général.
Pas d’exception avec ce nouveau livre : Zéro K y est le nom d’un centre de recherches secret qui propose à ceux qui le souhaitent de s’éteindre provisoirement, de mettre leur vie en stand by en attendant que les progrès de la science permettent de prolonger l’existence et d’éradiquer les maladies. Un homme richissime, actionnaire du centre, décide d’y faire entrer son épouse, condamnée à court terme par la science, et convoque son fils pour qu’il assiste à l’extinction programmée de la jeune femme…
Un sujet déjà abordé en littérature ou au cinéma, mais dont on espère que DeLillo le poussera dans ses derniers retranchements philosophiques.

Zeh - BrandebourgDU VENT DU BLUFF DES MOTS : Brandebourg, de Julie Zeh
(traduit de l’allemand par Rose Labourie)
Des Berlinois portés par une vision romantique de la campagne débarquent dans un village du Brandebourg, État de l’ex-R.D.A., avec sous le bras un projet de parc éolien qui n’enthousiasme guère les paysans du coin. Une lutte féroce débute entre les deux clans, attisée par une femme qui manipule volontiers les sentiments des uns et des autres pour en tirer profit… La plume mordante et le regard acéré de Julie Zeh devraient s’épanouir au fil des 500 pages de ce concentré d'(in)humanité dans toute sa splendeur.

Clemot - PolarisALIEN 28 : Polaris, de Fernando Clemot
(traduit de l’espagnol par Claude Bleton)
Océan Arctique, 1960. Dans un vieux rafiot au mouillage devant l’île de Jan Mayen, dans un paysage fermé, glacial et désertique, le médecin de bord est confronté à la folie inexplicable qui a gagné l’équipage (résumé Électre). La mer, le froid, un huis clos flippant sur un bateau… Pitch court, tentation forte !

Trevi - Le Peuple de boisGOOD MORNING ITALIA : Le Peuple de bois, d’Emanuele Trevi
(traduit de l’italien par Marguerite Pozzoli)
En Calabre, un prêtre défroqué anime une émission de radio où son esprit satirique s’en donne à cœur joie. Si les auditeurs suivent et se réjouissent de sa liberté de ton, les puissants grincent des dents…

Affinity K - MischlingL’ANGE DE LA MORT : Mischling, d’Affinity K
(traduit de l’américain par Patrice Repusseau)
Le terme « Mischling » en allemand désigne les sang-mêlé. C’est parce qu’elles en sont que deux sœurs jumelles sont envoyées à Auschwitz et choisies par le docteur Mengele pour mener sur elles ses terrifiantes expériences. Pour résister à l’horreur, les fillettes de douze ans se réfugient dans leur complicité et leur imagination. Peu avant l’arrivée de l’armée russe, l’une des deux disparaît ; une fois libérée, sa sœur part à sa recherche… Terrain très très glissant pour ce roman, tant il est risqué de « jouer » avec certains sujets. Auschwitz et les expériences de Mengele en font partie.

El-Thouky - Les femmes de KarantinaOÙ TOUT COMMENCE ET TOUT FINIT : Les femmes de Karantina, de Nael al-Toukhy
(traduit de l’arabe (Égypte) par Khaled Osman)
Saga familiale sur trois générations dans une Alexandrie parallèle et secrète, ce roman offre une galerie de personnages truculents tous plus en délicatesse avec la loi les uns que les autres (résumé éditeur).

CRIME ET CHÂTIMENT : Solovki, de Zakhar Prilepine
(traduit du russe par Joëlle Dublanchet)
Attention, pavé ! L’écrivain russe déploie sur 830 pages une vaste histoire d’amour entre un détenu et sa gardienne, et une intrigue puissamment romanesque pour évoquer l’enfer des îles Solovki, archipel situé dans la Mer Blanche au nord-ouest de la Russie où un camp de prisonniers servit de base et de « laboratoire » pour fonder le système du Goulag.


A première vue : la rentrée Flammarion 2017

À première vue, Flammarion, cette année, c’est un transfert qui fait un peu causer dans le Landerneau (Brigitte Giraud quittant Stock, son éditeur historique), quelques motifs de curiosité mais pas forcément de quoi trépigner sur place. Les auteurs convoqués sont solides, connus de la maison dans l’ensemble, et n’envoient pas des tonnes de rêve. Pas sûr qu’un raz-de-marée de bonheur viendra d’ici… mais on veut bien se tromper et avoir des bonnes surprises, comme c’est régulièrement le cas chez cet éditeur.

Giraud - Un loup pour l'hommeALGÉRIE I : Un loup pour l’homme, de Brigitte Giraud
Pour son entrée chez Flammarion, la romancière lyonnaise présente un livre très important pour elle, celui qu’elle cherchait à écrire depuis ses débuts en littérature. A mots couverts de la fiction, elle y évoque son père, incarné ici par Antoine, jeune Français appelé en Algérie pendant la guerre alors que sa femme Lila est enceinte. Refusant de porter les armes, il est casé comme infirmier à l’hôpital militaire de Sidi-Bel-Abbès, où il rencontre Oscar, un caporal récemment amputé d’une jambe. Entre les deux hommes naît une amitié qui se construit sur l’horreur de la guerre…

Zeniter - L'Art de perdreALGÉRIE II : L’Art de perdre, d’Alice Zeniter
Plusieurs auteurs s’emparent donc du même sujet, l’Algérie, dans cette rentrée. Outre Jean-Marie Blas de Roblès (Zulma), Marie Richeux (Sabine Wespieser), Kaouther Adimi (Seuil) et donc Brigitte Giraud, Alice Zeniter s’intéresse aux origines algériennes de sa famille dont elle ne sait rien, faute de pouvoir en parler. Elle le fait de manière fictionnelle, en remontant plusieurs générations à la recherche des vérités du passé.

Seigle - Femme à la mobyletteDARDENNE : Femme à la mobylette, de Jean-Luc Seigle
Depuis son roman précédent, l’émouvant Je vous écris dans le noir, voilà un auteur que je sais capable de me surprendre au meilleur sens du terme. Alors, pourquoi pas avec ce nouveau livre, même si son pitch ne m’emballe pas plus que cela, je l’avoue ? Cette Femme à la mobylette, c’est Reine, mère de trois enfants délaissée, livrée à elle-même, aux portes de la misère. Jusqu’au jour où elle récupère une mobylette bleue, l’une de ces vieilles pétrolettes des années 60, en laquelle elle place tous ses espoirs restants…

Bouillier - Le Dossier MBLOB : Le Dossier M, de Grégoire Bouillier
Méfiez-vous des gens discrets, ils finissent toujours par se mettre à trop parler. Prenez Grégoire Bouillier, habitué depuis ses débuts à signer des livres très courts aux éditions Allia. Il n’avait pas donné de nouvelles depuis 2008, il aurait fallu s’en alarmer avant que ne débarque sur nos tables ce volumineux pavé de 864 pages, première partie (!) d’un dyptique (!!) dont le deuxième volume sera aussi long (!!!) De quoi y sera-t-il question ? Hé bien, d’amour, apparemment. Même si je n’ai pas tout compris au sujet de ce livre, dont le principe est semble-t-il de céder à toute logorrhée du moment qu’elle est suscitée par une inspiration subite… Bon, bref, je ne vous en dirai guère plus ici, à vous de voir si relever ce genre de défi vous amuse.

Bénech - Un amour d'espionJEAN LE CARRE : Un amour d’espion, de Clément Bénech
Le narrateur, un étudiant en géographie, se voit invité, au détour d’une discussion, à relever le défi que lui propose Augusta. La jeune femme l’attend à New York, où elle vient de s’installer, car elle veut percer le mystère autour de son petit ami Dragan, un critique d’art roumain qu’elle a rencontré via une application. Ce dernier est accusé de meurtre par un internaute anonyme (résumé Electre). Une sorte de pastiche de roman d’espionnage assortie d’une réflexion sur les réseaux sociaux et le virtuel. Si j’ai bien compris. Bref.

Pollet-Villard - L'Enfant-moucheURANUS : L’Enfant-mouche, de Philippe Pollet-Villard
Inspiré par l’enfance de la mère de l’auteur, l’histoire d’une petite orpheline dans un village de Champagne, pendant l’occupation. Survivant de rien, slalomant entre les bassesses et les humiliations de ses voisins, sa vie bascule lorsqu’elle s’aventure du côté allemand…

Pons - Parmi les miensDÉBRANCHE : Parmi les miens, de Charlotte Pons
Trois frères et sœurs se retrouvent au chevet de leur mère, hospitalisé en état de mort cérébrale, sans espoir de retour. Ils se déchirent sur la suite à donner aux événements, tout en se confrontant à leurs souvenirs d’enfance. Premier roman.
(Je vais me pendre et je reviens. Ou pas.)

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El Akkad - American WarWE TAKE CARE OF OUR OWN : American War, d’Omar El Akkad
(traduit de l’américain par Laurent Barucq)
Les États-Unis sont à nouveau coupés en deux par la guerre, le nord et le sud s’affrontant cette fois au sujet des énergies fossiles. Après la mort de son père, une petite fille est envoyée avec sa mère dans un camp de réfugiés. Cette expérience extrêmement violente la transforme peu à peu en machine de guerre… Journaliste d’origine égyptienne, le néo-romancier signe un livre coup de poing sur l’état de l’Amérique, sous couvert d’un roman d’anticipation politique qui en dit long sur aujourd’hui.

Lagioia - La FéroceINTÉRIEUR NUIT : La Féroce, de Nicola Lagioia
(traduit de l’italien par Simonetta Greggio et Renaud Temperini)
La fille d’un riche entrepreneur est retrouvée morte au pied d’un immeuble, après avoir été vue marchant nue et ensanglantée au bord d’une route. L’hypothèse d’un suicide est privilégiée, mais pour quel motif cette jeune femme aurait-elle mis fin à ses jours ? On louche fortement du côté des malversations de son père… La littérature italienne pointe encore et toujours du doigt la corruption qui gangrène le pays, nouvel exemple avec ce roman couronné du prix Strega (Goncourt transalpin) en 2015.

Mendelsohn - Une odysséeHOMÉRIQUE : Une Odyssée, de Daniel Mendelsohn
(traduit de l’américain par Isabelle Taudière et Clotilde Meyer)
Le père de Daniel Mendelsohn (auteur du formidable récit-enquête Les disparus) décide d’assister au séminaire que donne son fils sur L’Odyssée d’Homère, au Bard Collège, université privée au nord de New York. L’occasion pour les deux hommes de se retrouver, une épopée intime qui vaut bien des voyages.