Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

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Une douce lueur de malveillance, de Dan Chaon

Le choix du titre figure parmi les étapes les plus importantes et les plus délicates dans l’écriture d’un livre. Parfois il peine à se dégager, à sortir du lot ou à épouser le contenu du récit. En d’autres occasions il s’impose en toute évidence. C’est le cas pour le nouveau roman de Dan Chaon, que ce soit en anglais (Ill Will, qui signifie à la fois « mauvaise volonté » et, dans un emploi plus rare, « malveillance ») ou en français, où il exprime à merveille, par son oxymore subtil, le caractère insidieux, presque délicat, du mal tel qu’il est cerné par l’écrivain américain.

Chaon - Une douce lueur de malveillanceNous voici avec Dustin Tillman, psychologue de son état du côté de Cleveland. Un métier qui devrait assurer une certaine assise au monsieur – mais que nenni. D’abord parce que Dustin a vécu dans son enfance l’un des drames les plus terribles qui soient : alors qu’il avait treize ans, il a découvert un matin d’été les cadavres de ses parents et de ses oncle et tante, massacrés dans leur maison pendant la nuit alors que lui-même et ses cousines adolescentes dormaient dans une caravane dans le jardin. Le genre de bagage mental qui reste lourd à porter durant toute sa vie, surtout quand on a accusé Rusty, son frère adoptif, du quadruple meurtre.
Trente ans ont passé et Dustin semble pourtant bien dans ses baskets. Marié à une femme qu’il adore, deux garçons grands ados qui mènent leur vie tranquillement, et un métier qui le passionne. Sauf qu’un jour, Kate, la cousine de Dustin, l’appelle pour lui apprendre que Rusty va sortir de prison. Innocenté par des tests ADN – la technologie d’aujourd’hui permet enfin de pallier la fragilité des seuls témoignages fournis alors par trois adolescents traumatisés.
Premier ébranlement. Que va faire Rusty ? Chercher à se venger ? Et si oui, quand ?
Dans le même temps, Dustin se laisse peu à peu contaminer par la force de conviction d’un de ses patients, Aqil, un policier suspendu de ses fonctions pour une raison qu’il ignore. Aqil prétend qu’un tueur en série particulièrement retors sévit en Ohio depuis des années, visant des étudiants ivres à la sortie des bars pour les kidnapper, leur faire subir Dieu sait quoi avant de les jeter dans la rivière la plus proche pour simuler une mort accidentelle par noyade. Si le propos de l’ancien policier semble d’abord l’œuvre d’un homme perturbé, son approche obsessionnelle des faits finit par intriguer Dustin, qui se lance dans une enquête nébuleuse avec son patient…

Ce résumé est très long, je m’en excuse. Il ne contient pourtant que les éléments de compréhension initiaux, essentiels à la mise en place de ce gros roman, dense, touffu, et terriblement envoûtant. D’emblée, en quelques chapitres percutants dont la brièveté harponne le lecteur, Dan Chaon campe le décor bleu nuit d’un drame à plusieurs strates qui va nous entraîner très loin dans la pénombre des âmes et des secrets morbides que recèlent les êtres humains.
Conçu comme un thriller, avec une montée en tension implacable, Une douce lueur de malveillance ne s’appuie sur une succession de faits remarquablement enchaînés que pour mieux plonger dans la psyché torturé de personnages qui ont tous quelque chose à cacher, à avouer ou à se faire pardonner ; tous, un poids terrible qui les entraîne par le fond pour les étouffer et les noyer dans leur malveillance ou dans celle des autres, même quand ils essaient de bien faire.

Multipliant les allers et retours dans le temps, les enchâssements vertigineux, les points de vue aussi, le roman s’appuie en outre sur un travail formel tout aussi insidieux que son propos pour perturber son lecteur. Dan Chaon glisse çà et là des blancs dans le texte, des espaces plus ou moins longs, escamote des mots, inachève des phrases. Une manière d’exprimer le chaos qui s’empare peu à peu de ses personnages, la difficulté qu’ils éprouvent à affronter leurs peurs, leurs inquiétudes ou leurs tourments, en étant incapables de les verbaliser.
Plus fort encore, le texte se scinde parfois, se fragmente en deux, trois, quatre colonnes simultanées. Les propos alors se percutent, se renvoient des échos troublants, mêlent plusieurs réflexions en formalisant le brouillard d’esprits incapables d’affronter de face ce qui les menace.

On pourrait croire que lire un roman aussi tordu pourrait constituer une épreuve. En dépit de sa dureté, de la douleur qui en irradie, il n’en est rien. Dan Chaon fait briller sa douce lueur de malveillance de mille feux fascinants, captant son lecteur pour ne le relâcher qu’à la fin, secoué mais conquis par ce voyage en eaux troubles qui, au bout du compte, pose autant de questions que de réponses.
Un grand roman américain qui sort du lot par son ambition formelle, son exigence et l’étendue de son propos. Pour moi, une révélation.

Une douce lueur de malveillance, de Dan Chaon
(Ill Will, traduit de l’américain par Hélène Fournier)
Éditions Albin Michel, 2018
ISBN 9782226398963
544 p., 24,50€

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Monster, de Patrick Bauwen

Heureux mari et père d’un garçon, le docteur Paul Becker dirige un cabinet de soins d’urgence en Floride, auquel il consacre une grande partie de son temps. Un soir, son ami d’enfance Cameron Cole, par ailleurs policier, lui amène un patient menotté et lui demande de lui administrer quelques soins. Après une consultation houleuse et le départ des deux visiteurs tardifs, Becker se rend compte que le blessé a laissé derrière lui un téléphone portable.
Qui sonne.
Et Paul répond.
Il n’aurait pas dû.
Car, dès cet instant, sa vie va devenir une interminable descente aux enfers.

Bauwen - Monster - LGFLe cap du deuxième roman est parfois difficile à passer, surtout lorsque le premier a été remarqué et que l’attente est élevée. Patrick Bauwen ne semble pas s’en apercevoir, puisqu’il propose avec Monster un deuxième opus très réussi, plus nerveux et rapide à démarrer que L’Œil de Caine, et mené à un tempo infernal au rythme des mésaventures catastrophiques de son héros.
L’intrigue – dont je ne révélerai rien, bien entendu – est sans doute moins originale, plus attendue ; cela permet à Bauwen de se lâcher davantage en matière de tension nerveuse et de suspense insoutenable, jusqu’à frôler de temps à autre les limites du crédible. Mais dans ce genre du thriller qui privilégie les sensations fortes, certaines latitudes sont laissées à l’auteur de jouer avec le vraisemblable, du moment qu’il nous embarque au plus près de ses personnages.
Ce qui est le cas ici. On n’a pas du tout envie d’être à la place de Paul Becker – et encore moins de répondre à un téléphone inconnu, croyez-moi… Mais on est prêt à le suivre jusqu’au bout de ses ennuis, en priant à chaque page tournée de plus en plus vite pour qu’il s’en sorte, d’une manière ou d’une autre.

Bauwen - Monster - Albin MichelPour le reste, Bauwen inscrit à nouveau son histoire aux États-Unis, du côté cette fois de la Floride, dont les paysages singuliers offrent un cadre poisseux et inquiétant, tout à fait idéal au sujet de l’intrigue. A la fois fascinant, luxuriant et morbide, le cadre choisi par le romancier (et totalement maîtrisé par ailleurs, car Bauwen connaît bien les lieux pour y avoir vécu) sert de révélateur aux secrets sordides que le malheureux Paul Becker va devoir affronter.

Avec Monster, Patrick Bauwen prouve qu’il a parfaitement intégré les codes du thriller américain, dont il s’inspire à l’évidence (il ne se cache d’être fan d’un Harlan Coben par exemple), et signe un page-turner à l’efficacité redoutable. Il lui reste désormais à s’affranchir de ses modèles, et à s’investir de manière plus profonde et sensible dans ses histoires. Ce ne sera pas le cas dans le roman suivant, Seul à savoir, dont je garde un souvenir très mitigé et que je n’évoquerai donc pas ici. En revanche, dans les Fantômes d’Eden
On en cause demain !

Monster, de Patrick Bauwen
Éditions Livre de Poche, 2010
ISBN 9782253128625
605 p., 8,10€

Première édition : Albin Michel, 2009
ISBN 9782226190604
574 p., 22,80€


L’œil de Caine, de Patrick Bauwen

L’Œil de Caine, c’est la nouvelle émission de télé-réalité de la reine du genre aux États-Unis, Hazel Caine. Le pitch du programme est très simple : dix candidats, chacun porteur d’un secret, vont être emmenés dans un lieu protégé, où ils devront identifier et dévoiler les cachotteries les uns des autres ; le vainqueur sera le dernier à garder son secret.
Problème : un invité mystère s’invite à la fête en détournant le bus et en l’échouant en plein milieu du désert du Nevada, dans un ancien village minier. Là, les dix candidats comprennent qu’ils vont autant devoir s’entraider que se méfier les uns des autres, car le but du jeu devient beaucoup plus clair, et plus terrifiant en même temps : c’est à la promesse d’un véritable jeu de massacre qu’ils vont devoir échapper…

Bauwen - L'Oeil de Caine - LGFJ’ai découvert Patrick Bauwen dès ce premier roman. A l’époque, je traînais régulièrement sur l’excellent site-forum Polars Pourpres, et Nico, webmaster et créateur des lieux, avait beaucoup fait pour soutenir la sortie de ce livre. Ayant confiance dans le goût très sûr du garçon en matière de thriller, je n’avais pas tardé à embarquer – et ne l’avais pas regretté.
(Donc, publiquement, merci Nico !)

Si L’Œil de Caine commence lentement, c’est pour mieux t’embarquer, mon enfant. Je me rappelle pourtant avoir été dubitatif à la lecture du début (disons les trente ou quarante premières pages) ; le style de Bauwen n’avait rien de transcendant, et la mise en place était fastidieuse. Introduire une bonne dizaine de personnages principaux induisait ce côté laborieux – rien à voir avec l’entrée en matière virtuose des Dix petits nègres d’Agatha Christie, référence absolue pour qui adopte ce genre de schéma narratif : un lieu clos ou réduit dont il est impossible de s’échapper, un groupe réduit de caractères, un secret pour chacun, et un tueur caché au milieu.
Dix petits nègres est du reste l’une des références assumées par un Bauwen sans complexe, tout comme la série Lost ou le film Identity. Aucune présomption de sa part, le romancier est tout simplement joueur, et reconnaissant envers toute œuvre susceptible de piquer son imagination.

Bauwen - L'Oeil de Caine - Albin MichelUne fois les éléments de l’intrigue mis en place, L’Œil de Caine se transforme en feu d’artifice. Suspense et tension ne faiblissent pas jusqu’au bout, conduisant le roman à un bouquet final qui en laissera plus d’un pantois. Je n’en dis évidemment pas plus…
Paru en 2007 chez Albin Michel, le premier livre de Patrick Bauwen propose aussi une réflexion prenante sur la télé-réalité, dont il dévoile les artifices et les excès, en imaginant certains bien avant que ces derniers deviennent la norme d’un genre télévisuel dont la seule solution pour se maintenir à l’antenne est de toujours repousser les limites du mauvais goût et de l’abrutissement intellectuel.

Perfectible sur le plan littéraire et narratif, mais d’une efficacité redoutable une fois la mise en place achevée, L’Œil de Caine lançait il y a un peu plus de dix ans la promesse Patrick Bauwen. Promesse tenue deux ans plus tard par Monster – on en parle demain !

L’Œil de Caine, de Patrick Bauwen
Éditions Livre de Poche, 2008
ISBN 9782253123118
477 p., 8,10€

Première édition : Albin Michel, 2007
ISBN 9782226173737
485 p., 22,30€


La Nuit de l’Ogre, de Patrick Bauwen

Tout commence au petit matin suivant une nuit de garde aux urgences – une nuit sans urgences, précisément, ce qui contrarie beaucoup le docteur Chris Kovak, toujours prêt pour un rodéo d’adrénaline. En même temps, il suffit parfois de demander : alors qu’il s’apprête à quitter l’hôpital pour rentrer chez lui, une jeune femme monte dans sa voiture, tient quelques propos décousus le temps d’une brève balade dans les rues de Paris, puis quitte le véhicule aussi vite qu’elle est y montée… en oubliant derrière elle un sac. Et son contenu aussi inattendu que morbide.
Tu en voulais, de l’adrénaline, Kovak ? Hé ben voilà, tu es servi !

Bauwen - La nuit de l'ogreFranchement, je ne sais pas comment j’ai fait pour ne jamais vous parler sur ce blog de Patrick Bauwen. Non, vraiment, je ne comprends pas, alors que j’ai lu tous les livres de cet auteur et que, pour la plupart (exception faite sans doute de Seul à savoir), je les ai beaucoup aimés. Le summum à ce jour restant pour moi Les fantômes d’Eden, authentique pépite de suspense, de justesse et d’émotion qui…
Oui, bon, j’y reviendrai peut-être une autre fois, parce qu’on est là pour causer de La Nuit de l’Ogre, dernier paru de ce médecin urgentiste devenu au fil des années un patron du thriller français. Moins connu, mais pas moins talentueux (voire plus !) que ses illustres confrères Grangé, Chattam ou Thilliez.

La Nuit de l’Ogre fait donc indirectement suite au Jour du Chien, sorti l’année dernière. Indirectement, parce qu’il s’agit d’une nouvelle intrigue autonome, tout en y retrouvant son héros, le docteur Chris Kovak, ainsi que certains autres personnages – et, toujours à l’œuvre dans l’ombre, le terrible Chien déjà à la manœuvre dans le précédent opus. Bauwen étant aussi habile que malin, on peut lire les deux romans indépendamment, même s’il est recommandé, au moins pour le plaisir, de commencer par le Jour du Chien.

Ce qui lie aussi les deux romans, mais également tous les livres de Bauwen, c’est leur indéniable efficacité. Le thriller, Bauwen sait faire, et bien faire. Chapitres courts, style énergique, rebondissements et cliffhangers bien placés, sens du rythme, ruptures d’intrigue : tout y est pour les amateurs du genre. Avec en plus quelques pincées d’humour bienvenues, petit détail qui, à mon sens, fait se démarquer le garçon de ses pairs. Bauwen est là pour vous filer les chocottes, mais il le fait sans se prendre trop au sérieux ni plomber l’ambiance démesurément, en sachant relâcher la pression de temps à autre pour détendre le lecteur, et ajouter de précieux petits morceaux d’humanité dans des histoires par ailleurs bien glauques comme il faut.

Dans La Nuit de l’Ogre, Patrick Bauwen ajoute en outre un nouvel ingrédient qui pimente ce polar largement urbain et contemporain, à savoir un hommage à la littérature populaire, aux feuilletons à suspense tels que Les Mystères de Paris d’Eugène Sue ou les aventures de Fantômas de Souvestre & Allain. Sans rien vous dévoiler de l’intrigue, la figure de l’Ogre, avec son chapeau melon et sa redingote tout droit sortis de l’imagerie du XIXème siècle, hante littéralement les pages du roman, y laissant traîner une ombre dont on redoute (à raison) chaque apparition.

Bref, si vous êtes amateur de bons thrillers, notamment français, et que vous ne connaissez pas encore Patrick Bauwen, précipitez-vous, c’est du tout bon. Et si vous le connaissez déjà, n’hésitez pas. C’est du tout bon, on vous dit !

La Nuit de l’Ogre, de Patrick Bauwen
Éditions Albin Michel, 2018
ISBN 9782226436375
496 p., 22€


Zone 52, de Suzanne Stock

Signé Bookfalo Kill

Partie étudier à Chicago, loin de chez ses parents, Melissa Stacker travaille comme serveuse pour subvenir à ses besoins. Une nuit en sortant du boulot, elle est agressée par deux hommes dans un couloir glauque de la gare. En tentant de s’échapper, elle tombe  sous les rails – et voit le train engagé sur la voie dérailler brutalement juste devant elle, alors qu’elle s’attend horrifiée à mourir écrasée.
Un miracle ? Si l’on croit les hommes, apparemment mandatés par le gouvernement, qui surgissent soudain dans sa vie et tentent de l’enlever, ce qui s’est passé ne doit rien au hasard. Sans le savoir, Melissa est porteuse d’un secret extraordinaire – le genre de secret pour lequel des individus déterminés seraient prêts à tuer n’importe qui…

stock-zone-52En dépit de quelques fragilités stylistiques, le deuxième polar de Suzanne Stock, déjà remarquée pour Ne meurs pas sans moi, est un roman qui vaut le coup d’œil. La romancière a le sens du rythme et sait parfaitement emballer le tempo pour empêcher son lecteur de lâcher prise dès les premières lignes lues.
L’efficacité est le maître-mot de Zone 52, qui s’appuie par ailleurs sur une intrigue bien conçue (dont je n’ai pas dévoilé plus à dessein), pas forcément d’une originalité folle, mais dont Suzanne Stock a le bon sens de doser les effets et d’éviter les lourdeurs ou les démonstrations trop appuyées. Les rebondissements s’enchaînent avec fluidité, les révélations surgissent au compte-gouttes, et les personnages bien campés dans l’ensemble (même si certains, comme l’agent du FBI Jessie O’Malley, auraient mérité plus d’épaisseur) achèvent de dynamiser le récit.

Sans pouvoir vous en dire plus, et pour cause, j’ai surtout apprécié que Suzanne Stock aille au bout de son histoire sans facilité ni concession au polardement correct. Elle fait preuve en l’occurrence d’une audace à saluer – qui me pousse en outre à lui « pardonner » des dialogues parfois naïfs (elle use et abuse des points de suspension) et quelques séquences d’émotion à bon marché, notamment avec le personnage de Jay, petit garçon très mignon et un peu trop superficiellement tire-larmes à mon goût.

Avec Zone 52, Suzanne Stock démontre en tout cas un savoir-faire remarquable en matière de suspense, de construction et d’efficacité, qui me donne envie de revenir sur son premier roman à côté duquel j’étais passé. Un thriller prenant et de bonne facture !

Zone 52, de Suzanne Stock
Éditions le Passage, 2016
ISBN 978-2-84742-342-6
245 p., 18€


Cartel, de Don Winslow

Signé Bookfalo Kill

Les amateurs éclairés de thrillers géopolitiques ont probablement tous dans leur bibliothèque La Griffe du chien, roman-monstre qui fait référence dans le genre depuis plus de dix ans qu’il est sorti. Il est en outre considéré comme le chef d’œuvre incontestable de son auteur, l’Américain Don Winslow, qu’on n’a sans doute jamais vu aussi brillant et inspiré avant et après ce livre jusqu’à aujourd’hui.
Vous comprendrez que, dans un tel contexte, on puisse considérer la parution de sa suite, Cartel, comme le plus gros événement polar de cette rentrée 2016. Et que les attentes placées dans ce roman aient été énormes. A ce sujet, je mets tout de suite fin au suspense : Winslow a largement relevé le défi. Cartel est aussi puissant, vertigineux, soufflant, intelligent et effroyable que son prédécesseur.

Winslow - CartelPour mémoire, ou pour ceux qui ne l’ont pas lu, La Griffe du chien relatait la lutte sans merci sur une trentaine d’années entre Art Keller, un agent de la DEA, et les Barrera, famille mexicaine ayant révolutionné la structure du trafic de drogue dans leur pays pour amplifier la distribution aux États-Unis et s’inscrire dans le grand mouvement de la mondialisation, avec un réalisme économique porté par des méthodes ultra-violentes.
Dans Cartel (que l’on peut aborder sans avoir lu La Griffe…), on retrouve les deux principaux protagonistes. Art Keller vit désormais reclus dans un monastère où il essaie d’oublier qu’il a gâché sa vie à poursuivre pendant aussi longtemps Adan Barrera, désormais coincé derrière les barreaux grâce à lui. Mais Barrera s’échappe et, tout en réorganisant son cartel et en repensant son emprise sur le trafic de drogue au Mexique, il met à prix la tête de Keller, l’obligeant à reprendre la lutte.

Comme Freddy Michalsky avant lui, l’excellent traducteur Jean Esch a su restituer la langue sèche de Don Winslow et le rythme implacable que le romancier imprime au récit. Cartel est un roman impitoyable, qui ne laisse aucun répit au lecteur, plaqué au mur par tant de violence et de terrifiante clairvoyance. Autour de Keller et d’Adan Barrera gravitent des dizaines de personnages, trafiquants, narcos, flics et politiques joyeusement corrompus ou désespérément intègres, journalistes, victimes (plus ou moins) innocentes. Des gamins tueurs et des policiers jouisseurs, des psychopathes hallucinants et des héros du quotidien dont les pauvres moyens les destinent à devenir des Don Quichotte tout juste propres à être empalés sur les ailes de leurs moulins à vent.

« Le Mexique, patrie des pyramides et des palais, des déserts et des jungles, des montagnes et des plages, des marchés et des jardins, des boulevards et des rues pavées, des immenses esplanades et des cours cachées, est devenu un gigantesque abattoir.
Et tout ça pour quoi ?
Pour que les Nord-Américains puissent se défoncer. » (p.375)

En ce début de XXIème siècle (le roman se déroule entre 2004 et 2014), rien n’aurait donc changé entre le Mexique et les États-Unis ? Non, tout est pire. C’est le constat lucide et affligeant que dresse Cartel, opéra de brutalité que Winslow a une nouvelle fois documenté à merveille, faisant le tour de la question, montrant les dégâts sociaux dans la société mexicaine, révélant les limites perpétuelles d’une lutte perdue d’avance par les rares bonnes âmes naïvement décidées à améliorer la situation.
Avec ses codes et ses bonnes manières, la loi est faible face à ceux qui jouent sans règle. Et le regard de Winslow porte bien sûr jusqu’à la sphère politique, les compromissions tactiques et les aveuglements stratégiques des États-Unis répondant à la corruption soigneusement stratifiée du pouvoir mexicain.

Cartel a eu un impact physique sur moi durant ma lecture. Entre l’asphyxie et le combat de boxe. Suspense parfaitement maîtrisé, mené à deux cents à l’heure, appuyé sur une structure complexe en raison de ses nombreux personnages suscitant un réseau nerveux d’intrigues complémentaires, ce polar éblouissant est une raclée nécessaire à encaisser. De celles qui font réfléchir et voir plus loin. Bien au-delà des approximations et simplifications d’un Donald Trump, par exemple. Et ça fait du bien.

Cartel, de Don Winslow
(The Cartel, traduit de l’américain par Jean Esch)
Éditions du Seuil, 2016
ISBN 978-2-02-121315-7
716 p., 23,50€


Mon Nom est N., de Robert Karjel

Signé Bookfalo Kill

Ancien agent de la Sûreté suédoise devenu garde du corps de la famille royale, Ernst Grip est expédié par son ancien chef aux États-Unis, où sa présence est requise en particulier. Pourquoi, par qui ? Baladé sans qu’on lui demande son avis jusque sur une île perdue en plein Océan Indien, Grip finit par avoir un élément de réponse : il doit déterminer si un homme détenu ici est ou non suédois. Ce qui n’explique pas pourquoi on l’a désigné, lui, pour cette mission.
Coincé entre Shauna Friedman, l’agente du FBI qui l’a amené là et semble jouer un drôle de jeu du chat et de la souris avec lui, et les geôliers taciturnes qui gardent le prisonnier, Grip comprend que le problème est bien plus vaste, et qu’il pourrait bien y jouer un rôle déterminant…

Karjel - Mon nom est NEn voilà un thriller qu’il est bon !!! Et qui sort opportunément juste avant l’été, où il pourrait faire merveille dans les sacs de voyage. Le romancier suédois Robert Karjel, dont c’est la première traduction en France, y démontre un art de la construction du récit tout simplement époustouflant. Cela faisait longtemps que je ne m’étais pas aussi bien fait balader dans une intrigue pourtant complexe et tortueuse à souhait, qui masque son jeu tout du long et oscille entre plusieurs registres avec talent : thriller géopolitique, histoire de gang, espionnage, suspense psychologique…

Pour tout vous dire, Mon Nom est N. m’a rapidement fait penser au film Usual Suspects. Parce qu’il raconte notamment l’histoire aussi tordue que jubilatoire d’une bande très organisée, montant un plan invraisemblable pour atteindre plusieurs objectifs en même temps – je ne vous en dis pas plus, ce serait criminel ! Parce qu’il y a un peu de Keyser Söze aussi – oui, mais qui ? Ah ah, à vous de lire… Et parce que, surtout, Karjel a su élaborer un récit à multiples ramifications dont l’atmosphère sombre, quoique non dénuée de malice à l’occasion, évoque souvent le film de Bryan Singer, avec ses personnages systématiquement ambigus, ses malfrats inquiétants, ses stratagèmes machiavéliques et ses retournements de situation inattendus.
Pour autant, que je ne vous induise pas en erreur, le romancier n’a pas cherché à produire un twist final renversant. C’est plutôt petit à petit que les masques tombent et que les surprises se produisent, sans estomaquer autant que l’identité de Keyser Söze (ce n’est pas le but recherché), mais avec un réel talent pour produire les bonnes révélations au bon moment.

Robert Karjel est un auteur patient qui sait ne pas rendre son lecteur impatient. S’il prend le temps de poser ses personnages, dont Ernst Grip, superbement construit, et de faire durer certaines séquences (notamment au début, en Thaïlande), c’est toujours par nécessité dramatique, certains éléments disséminés ici ou là prenant toute leur importance deux ou trois cents pages plus loin, sans que jamais le lecteur n’en ait perdu la trace.
Le roman monte ainsi en puissance sans en avoir l’air, et c’est de manière insidieuse qu’il devient addictif et haletant. Quatrième livre de Robert Karjel, paru en 2010 en Suède, Mon Nom est N. donne vraiment envie d’en découvrir davantage sur cet auteur habile, malin et intelligent, par ailleurs pilote d’hélicoptère dans l’Armée de l’Air suédoise. On espère qu’il se posera vite pour nous donner de ses nouvelles littéraires !

Mon Nom est N., de Robert Karjel
(De Redan Döda, traduit du suédois par Lucas Messmer)
Éditions Denoël, coll. Sueurs Froides, 2016
ISBN 978-2-207-12474-1
425 p., 20,90€


L’Archange du chaos, de Dominique Sylvain

Signé Bookfalo Kill

Je n’ai eu qu’une fois l’occasion de vous parler de Dominique Sylvain (l’année dernière, lors de la parution d’Ombres et soleil) ; mais d’une manière générale, c’est une romancière que j’apprécie depuis longtemps, pour son ton décalé, souvent plein d’humour, et ses univers singuliers, développés dans ses deux séries majeures, avec la détective Louise Morvan d’un côté, avec l’improbable duo Lola Jost-Ingrid Diesel d’un autre.

Sylvain - L'Archange du chaosAvec l’Archange du chaos, son opus 2015, la voici qui change radicalement de registre et de genre et, autant le dire tout de suite, c’est une bonne nouvelle. Pourtant, avec ce thriller sombre et nerveux, elle opte pour un schéma narratif plus classique, peut-être moins original, mais elle le maîtrise à merveille, faisant de ce nouveau polar un authentique page-turner que l’on ne peut s’empêcher de dévorer, de plus en plus vite, pour s’enfoncer dans les mystères sanglants d’une intrigue où se mêlent références historiques et mystiques.
Tout commence sur une scène de crime sordide, la cave d’un immeuble en construction en plein Paris où l’on retrouve le corps nu et atrocement torturé d’une jeune femme. La mise en scène laisse craindre, à raison, un tueur en série. Le commandant Bastien Carat est chargé de l’enquête, tandis qu’il doit composer avec une équipe fragilisée par la mise à pied récente d’un collègue brillant, mais coupable d’un dérapage alcoolique de trop, et l’arrivée en remplacement d’une jeune transfuge de la brigade financière, Franka Kehlmann…

Les personnages ont toujours été le point fort de Dominique Sylvain. On ne change pas une méthode gagnante, c’est encore le cas ici. Tandis que le récit file à un rythme soutenu, porté par un style asséché, puissant et rugueux, dans un Paris dont le décor est formidablement exploité, la romancière plante ses héros en quelques traits vifs, qu’elle arrondit de zones d’ombre judicieusement dévoilées au fil des pages. Carat, physique colossal aux failles inattendues, et Franka, tiraillée entre son frère photographe génial mais fantasque, son père ombrageux et envahissant, et le spectre du suicide de sa mère, forment le duo central du roman, où Dominique Sylvain, optant pour le réalisme, sonde avec talent les relations tortueuses entre les policiers et les juges, les rapports de hiérarchie compliqués, les jalousies et les trahisons, les espoirs et les chagrins d’une vie de flic de terrain.

S’il fallait évoquer un auteur en comparaison, je citerais volontiers Pierre Lemaitre et sa série des enquêtes de Camille Verhoeven. Comme lui, la romancière tient le choc de la noirceur jusqu’à la fin (qui laisse présager des suites douloureuses), sait surprendre le lecteur au moment où il s’y attend le moins, distille aussi des échappées plus légères, quelques touches d’humour pour ne pas nous asphyxier. Si le roman est rude et les meurtres cruels, jamais Dominique Sylvain n’en rajoute, ne cède à la surenchère gratuite, appuyant son intrigue sur des recherches impeccables dont elle dévoile les secrets avec un art consommé du suspense.

Bref, sous un titre peut-être anodin pour le genre, un peu trop « thriller français » à la Chattam ou Grangé (même s’il se justifie), ce changement de cap est une très belle réussite. A découvrir sans hésitation, en attendant une suite déjà prometteuse.

L’Archange du chaos, de Dominique Sylvain
Éditions Viviane Hamy, 2015
ISBN 978-2-87858-599-5
330 p., 18€


Le Chant du converti, de Sebastian Rotella

Signé Bookfalo Kill

Avez-vous déjà entendu parler du gangsterrorisme ? A moins d’être spécialement passionné par les questions de terrorisme international, sans doute que non. Hé bien, vous pouvez compter sur Sebastian Rotella pour vous captiver avec ce sujet au cœur du Chant du converti, son deuxième roman.

Rotella - Le Chant du convertiOn y retrouve Valentin Pescatore, l’ex-agent de la police frontalière américaine, rescapé de sa dangereuse mission d’infiltration et parti se mettre au vert à Buenos Aires. Il y officie en tant que détective privé dans l’agence de Facundo Hyman Bassat, et goûte à cette nouvelle vie plus paisible. Mais ce séjour idyllique prend fin lorsqu’il rencontre à l’aéroport Raymond, son ami d’enfance américain, qu’il avait perdu de vue lorsque ce dernier prenait le parti d’une vie de voyou chanteur peu recommandable.
Ces retrouvailles soi-disant hasardeuses chatouillent le sixième sens de Valentin – et il n’a pas tort. Lorsqu’un terrible attentat frappe quelques jours plus tard un centre commercial bondé, et que les ennuis tombent brusquement sur la tête du jeune détective, il se dit que le retour de Raymond la poisse n’y est sans doute pas pour rien…

Comme dans Triple Crossing, son excellent premier roman, Sebastian Rotella équilibre à la perfection suspense et documentation. Il gagne même ici en concision et en clarté, alors que les données qu’il manie au sujet de ce fameux gangsterrorisme sont plus complexes, impliquant des ramifications internationales plus vastes encore que celles évoquées dans son premier roman. Son style, épuré et fluide, se met au service d’une construction efficace que rythment des dialogues qui sonnent toujours juste, des séquences explicatives dynamiques et des scènes d’action ébouriffantes.

Le Chant du converti n’oublie ainsi jamais d’être un thriller hyper divertissant. On y voyage beaucoup, de l’Argentine à la jungle bolivienne la plus hostile, en passant par la France (longuement et en évitant tous les clichés américains sur nous… merci Sebastian !) et l’Irak.
Grande force de Triple Crossing, les personnages sont à nouveau superbement dessinés. Si l’on apprend à mieux connaître Valentin, déjà héros du précédent, on découvre autour de lui une formidable galerie de nouveaux caractères, dont John Le Carré ne renierait pas la solidité, la profondeur et l’ambivalence, à commencer par l’insaisissable Raymond, au coeur du livre ; mais aussi le spectaculaire Facundo ou la policière française Fatima Belhaj, et tous les autres, campés avec un soin humain très convaincant.

Amateurs de polars palpitants et exigeants, je vous le redis, Sebastian Rotella s’impose avec ce deuxième roman comme l’une des meilleures plumes du genre. En un mot comme en cent, je vous le conseille chaleureusement !

Le Chant du converti, de Sebastian Rotella
  Éditions Liana Levi, 2014
ISBN 978-2-86746-736-3
365 p., 20€


Ces lieux sont morts, de Patrick Graham

Signé Bookfalo Kill

Eric Searl, médecin au Good Samaritan Hospital de Los Angeles, est un spécialiste du coma. Dans sa branche, c’est même l’un des meilleurs, capable de ramener des victimes des plus profonds abîmes de l’esprit grâce à des techniques révolutionnaires à base de sensations sonores ou olfactives. Revers de la médaille, il a tendance à négliger ses proches. A la veille de Noël, c’est donc sans lui, retenu par une nouvelle patiente, que ses trois enfants et Rebecca, sa nouvelle compagne avec qui doit bientôt se marier, partent en voiture vers les Rocheuses.
Arrivée sur place, la famille de Searl est prise dans une violente tempête de neige, mais elle parvient tout de même à rallier son chalet. Alors que Rebecca et Eric discutent au téléphone, le médecin entend soudain des cris et des bruits effrayants, puis la voix d’un inconnu visiblement dingue remplace celle de sa compagne pour le menacer. Pour Searl, le cauchemar commence et va l’entraîner très loin…

Graham - Ces lieux sont mortsJ’aime bien les thrillers français. Il y a presque toujours un moment où le récit, jusqu’alors bien tenu, bascule dans le plus ou moins grand n’importe quoi. Chez Grangé, par exemple, c’est souvent à la fin. Dans le nouveau Patrick Graham, le dérapage a lieu au chapitre 15 (page 117 si vous voulez suivre). Paniqué par ce qu’il a entendu au téléphone, le courageux docteur Searl décide de voler au secours de sa famille – et quand je dis « voler », c’est à prendre au sens strict du terme : voilà notre héros qui monte en courant au sommet de son hôpital, grimpe dans le premier hélicoptère venu, se saisit tout naturellement des commandes et s’envole pour les Rocheuses, où il arrive à poser seul son engin au beau milieu d’une terrible tempête de neige et de grêle.

Là, je vous avoue que j’ai failli abandonner le bouquin. Après avoir longuement ricané, partagé entre incrédulité et dépit (le roman était plutôt prenant en dépit de quelques grosses ficelles psychologiques), j’ai décidé de continuer, surtout pour voir si cet exploit trouverait plus loin son explication. Bon, là-dessus, je vous tue le suspense : pas le moins du monde. J’aurais même supporté la révélation tardive d’un passé caché du héros, genre formation dans les services secrets à la Jason Bourne – mais même pas.
On peut me raconter beaucoup de choses, même les plus improbables, du moment que c’est crédible. La nuance peut sembler infime, elle est primordiale. Malheureusement, elle échappe à nombre de romanciers français, soucieux d’imiter les Américains, modèles évidents du genre, sans se rendre compte que ces derniers sont, eux, capables d’inventer des histoires délirantes sans que le lecteur songe une seconde à les remettre en cause. Pourquoi ? Aucune idée, mais le phénomène est assez fascinant.

A part ça, et mes réserves sont d’autant plus regrettables du coup, j’aurais plutôt envie de poser Ces lieux sont morts en haut du panier de la catégorie. L’écriture de Patrick Graham est soignée, évocatrice, ne cède pas trop à la facilité ni ne renonce aux descriptions nécessaires, sans pour autant tuer le rythme ; les chapitres courts sont au rendez-vous, les changements de points de vue également, qui assurent une lecture assidue. Les personnages sont plutôt attachants (mention spéciale à Crawley, formidable second rôle), l’intrigue tortueuse à souhait, et tout ce qui concerne le coma est remarquablement exploité, donnant lieu à quelques scènes très réussies, souvent émouvantes.

Bref, impression mitigée au final, et pas non plus un grand souvenir quelques jours après avoir fini de le lire. Mais les nombreux amateurs du genre en France, fans de Franck Thilliez notamment, devraient apprécier. En fait, je crois que ce n’est vraiment plus mon truc…

Ces lieux sont morts, de Patrick Graham
  Éditions Fleuve Noir, 2014
ISBN 978-2-265-09849-7
416 p., 20,90€