Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

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Pour services rendus, de Iain Levison

À soixante-dix ans passés, Freemantle est encore chef de la police de Kearns, Michigan, et ça lui convient, en dépit des restrictions budgétaires qui le contraignent à des sacrifices quotidiens, aussi bien humains que matériels, pour mener à bien cette mission. Cette tranquillité est néanmoins ébranlée le jour où le sénateur Billy Drake, en campagne pour sa réélection au Nouveau-Mexique, fait appel à lui.
Pendant la guerre du Vietnam, Drake était soldat dans l’unité dirigée par celui qui était alors le sergent Freemantle ; c’est au nom de ce passé commun – que Freemantle n’évoque jamais, le classant au rayon des souvenirs douloureux et peu glorieux – que Drake requiert l’assistance de son ancien supérieur. En effet, pendant un meeting, le sénateur a raconté une anecdote du Vietnam où il se pose en figure héroïque. Problème : un autre vétéran affirme que Drake a menti. Respectable et respecté, Freemantle doit venir devant la presse pour soutenir officiellement la version de son ancien subordonné. Autre problème : Drake a effectivement menti et Freemantle le sait très bien…

Levison - Pour services rendusAinsi débute une histoire d’engrenage implacable comme Iain Levison aime et brille à les élaborer. A l’origine, un fait presque anodin. Dans Arrêtez-moi là !, c’était une course en taxi et une fenêtre effleurée d’une main qui provoquaient une terrifiante réaction en chaîne. Ici, c’est un mensonge, oh ! un petit mensonge de rien du tout… Mais on est en politique, on est aux États-Unis, et là-bas sans doute plus que partout ailleurs, la chaîne des emmerdements semble sans limite lorsque la machinerie se met en route.

Car, chez nos amis américains, pour réussir en politique, pas besoin d’un bon bilan, encore moins d’être honnête. Non, il suffit de savoir manipuler les faits et de mentir avec autant de conviction que de sincérité – au point parfois de ne plus savoir distinguer la frontière entre fantasmes et réalité. Telle est la démonstration que Iain Levison déroule avec une force et une clairvoyance cruelles.
L’humour sarcastique qui est souvent la signature du romancier est moins présent ici, au profit d’un récit maîtrisé dans ses moindres rouages, au service de personnages ambigus, complexés, et d’une analyse sans concession des dessous de la vie politique aux États-Unis – genre en soi outre-Atlantique qui a donné notamment quelques films et séries très réussis (entre autres : Bob Roberts de Tim Robbins, Monsieur Smith au Sénat de Frank Capra, Des hommes d’influence de Barry Levinson, Les marches du pouvoir de George Clooney, et bien sûr House of Cards).

Énergique, provocateur, salvateur aussi dans ses conclusions, Pour services rendus est un roman puissant qui consacre l’art de Iain Levison à passer au crible les dérives et travers d’un pays qui n’est pas vraiment le sien (il est né en Écosse) mais qu’il connaît par cœur. Une superbe réussite.

Pour services rendus, de Iain Levison
(Version of Events, traduit de l’anglais par Fanchita Gonzalez Batlle)
Éditions Liana Levi, 2018
ISBN 9791034900213
224 p., 18€

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Avant la chute, de Noah Hawley

Un avion privé se crashe en mer, entre l’île de Vineyard et New York. Contre toute attente, le drame laisse deux survivants : Scott Burroughs, un peintre sur le retour, et un petit garçon de quatre ans à qui l’artiste sauve la vie en le ramenant à la nage, malgré un bras blessé, jusqu’à la côte.
Transformé du jour au lendemain d’anonyme un rien loser à ce genre de héros que les Américains adulent, Scott doit affronter une célébrité qu’il n’a pas recherchée, puis une vague de soupçons qui, très vite, interrogent sa survie – d’autant que d’autres questions surgissent bientôt au sujet des autres passagers de l’avion, puis de l’accident lui-même… D’ailleurs, s’agit-il bien d’un accident ?

Hawley - Avant la chuteLe bandeau jaune apposé sur la couverture du roman proclame que Noah Hawley est également scénariste, créateur de la série Fargo. Un rappel commercial, certes, mais pas inutile pour appréhender ce deuxième livre publié en France après Le Bon père (2013). Car Hawley approche la construction d’Avant la chute d’une manière qui évoque le temps laissé dans une série à la fabrication des personnages, à leur compréhension en profondeur, privilégiant cet aspect de la réflexion romanesque à un rythme trépidant et à un suspense de tous les instants.

Débuté par la plongée de l’avion dans l’océan et par le sauvetage héroïque du petit JJ par Scott Burroughs, Avant la chute alterne ensuite des chapitres consacrés à l’enquête et à tout ce qui l’entoure, et des parties entièrement consacrées à chacune des onze personnes présentes dans l’avion au décollage : sept passagers, un garde du corps et trois membres d’équipage ; onze personnes ayant toutes ou presque des zones d’ombre et des choses à cacher… Ces retours dans le passé, soigneusement élaborés, patiemment tissés, complexifient d’autant la compréhension du drame, proposant au lecteur de nouvelles pistes, parfois complémentaires, parfois contradictoires de celles suivies par les policiers ou par les journalistes.

Assez éloigné finalement du genre policier, Avant la chute est un roman savamment psychologique qui nécessite un peu de patience – amateurs de lectures haletantes, passez donc votre chemin ! Mais si vous appréciez les puzzles littéraires qui mettent en avant la difficile compréhension de l’humain, et proposent mine de rien de nombreux sujets de réflexion bien de notre temps – les dérives sensationnalistes des médias, l’attrait irrésistible de certains pour les théories du complot, les mécanismes de la rumeur et du doute, la lutte quasi impossible pour son droit à la vie privée, ou les conséquences inenvisageables de certains choix sentimentaux -, alors vous serez largement servis avec ce livre copieux et intelligent.

Avant la chute, de Noah Hawley
(Before the Fall, traduit de l’américain par Antoine Chainas)
Éditions Gallimard, coll. Série Noire, 2018
ISBN 9782070149742
544 p., 22€


Numéro 11, de Jonathan Coe

Signé Bookfalo Kill

Certes, Jonathan Coe est plutôt un romancier « classique » d’un point de vue formel, mais il faut se méfier de l’eau qui dort. L’animal est souvent capable de surprendre, voire de déconcerter – ce qui est le cas avec son nouveau roman, dont je me demande bien comment je vais réussir à vous le résumer sans trop en dire.

coe-numero-11Numéro 11 est en effet composé de cinq parties qu’on dirait juxtaposées, tant elles traitent de sujets différents et jouent de registres changeants – idée suggérée d’ailleurs par le sous-titre du roman, Quelques contes sur la folie des temps.
« La Tour Noire » mêle chronique d’enfance et ambiance de conte gothique (avec une ou deux scènes de trouille parfaitement maîtrisées), sur fond de critique politique ; « le Come back » tire à boulets rouges sur la téléréalité et les ravages de la célébrité artificielle ; « le Jardin de Cristal », poétique et mélancolique, s’intéresse à l’université anglaise et à certaines de ses dérives potentielles ; « le Prix Winshaw », aussi violent qu’hilarant, matraque la presse à sensation et la course en avant incontrôlable de la communication décomplexée sur Internet ; et « What a whopper ! » soulève le voile sur la vie hallucinante des super riches, dans un mélange détonnant de réalisme glacé, d’analyse sociale implacable et… de fantastique.

Oui, il y a tout ça dans Numéro 11, dont la continuité est assurée par certains personnages que l’on retrouve d’une partie à l’autre, en particulier Rachel et Alison, deux amies que l’on suit de l’enfance à l’âge adulte au cours de trajectoires dissemblables, pas toujours heureuses mais systématiquement édifiantes. Cette variété impressionnante de tons et de sujets est à la fois la (grande) force et la (petite) faiblesse de ce roman. Gourmand, Jonathan Coe semble ne pas vouloir choisir entre les propos qu’il souhaite aborder, et leur association paraît parfois saugrenue, le passage d’une partie à une autre désarmant.
Mais après tout, pourquoi pas ? En dépit de cette construction – ou peut-être justement grâce à elle -, Numéro 11 est très rapide et agréable à lire, bien aidé par le style toujours aussi fluide du romancier anglais. Coe a le sens du spectacle, des variations et des atmosphères, capable de passer sans effort d’un passage oppressant à une comédie policière réjouissante ou à une réflexion pointue sur la satire en tant que genre littéraire, dans une mise en abyme passionnante – la satire étant précisément l’un des domaines de prédilection de l’écrivain.

D’ailleurs, rappelez-vous de son chef d’œuvre, Testament à l’anglaise, comédie cinglante qui mettait en scène la terrifiante famille Winshaw, incarnation du cynisme flamboyant des années 80. Winshaw… comme dans « le Prix Winshaw », titre de la quatrième partie de Numéro 11 ? Oui, messieurs dames, sans en être une suite (les deux romans peuvent se lire de manière totalement indépendante), Numéro 11 est un peu la réponse contemporaine de Testament à l’anglaise. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que rien ne s’est arrangé, comme le prouve dans la fiction la prospérité florissante de la famille emblématique imaginée par Coe il y a plus de vingt ans.
Le tableau social, économique, politique que dresse Jonathan Coe de ce début de XXIème siècle est aussi effroyable que l’on veut bien le penser. Le fossé se creuse inexorablement entre le peu de gens qui ont tout et l’immense majorité qui a peu ; la dernière partie le met en scène dans une vision froide de notre monde qu’un recours habile et mesuré au fantastique rend encore plus terrifiante.

Beaucoup plus audacieux et risqué qu’il n’en a l’air, au point d’en être parfois un peu fragile, Numéro 11 démontre encore une fois que le savoir-faire, l’à-propos et l’intelligence de Jonathan Coe restent d’une actualité brûlante. Un auteur à ne décidément pas sous-estimer, et un roman à tenter !

Numéro 11, de Jonathan Coe
(Number 11, traduit de l’anglais par Josée Kamoun)
Éditions Gallimard, 2016
ISBN 978-2-07-017839-1
444 p., 23€


Qui ?, de Jacques Expert

Signé Bookfalo Kill

Dans un lotissement résidentiel de Carpentras, une fillette disparaît ; on la retrouve le lendemain matin, violée et assassinée. En dépit des efforts de la gendarmerie, puis de la police, son meurtrier n’est jamais identifié.
Dix-neuf ans plus tard, une émission de télévision revient sur le drame et sur les nombreux soubresauts de l’enquête. Devant leur poste, quatre couples suivent le programme, partagés entre fascination et répulsion pour cette période éprouvante de leur vie.
L’un des quatre hommes est le coupable du crime (et sa femme le sait sans que lui-même soit au courant). Oui, mais qui ?

Expert - QuiQui ?, c’est bien sûr la question que se pose tout lecteur de polar confronté à une intrigue dont le suspense repose sur l’identification finale d’un coupable (ce qui n’est pas toujours le cas). Au point qu’il existe un sous-genre à part entière du roman policier, le « whodunit » (« qui a fait ça ? »), dédié à ce type d’investigation.
Dans Adieu, Jacques Expert s’essayait déjà à cet exercice et s’y ratait complètement. Construit d’une manière similaire (durée d’intrigue limitée, flashbacks, personnages globalement antipathiques), Qui ? s’avère plus crédible et plus prenant, voire mieux écrit – même si cela reste plus efficace que littéraire.

Alors, oui, on peut se prendre au jeu et essayer de découvrir l’identité du coupable. Entre des chapitres où il met en scène les quatre couples sous leurs noms, Expert en intercale d’autres intitulés « Lui » ou « Elle », qui relatent anonymement les réactions du coupable et de sa femme. En recoupant les uns et les autres, pour peu d’être assez attentif, on peut relever des indices qui mènent à une résolution anticipée de l’intrigue ; je dois avouer que, en procédant par élimination, ce fut mon cas – disons que j’avais dans le dernier quart du roman une quasi certitude qui s’est révélée exacte.

Cependant, il faut s’acharner un peu pour y arriver, et surtout se dépatouiller des longueurs, répétitions et digressions plus ou moins bienvenues dont Expert charge son récit dans le but assez malhonnête de détourner l’attention du lecteur. Je dis « malhonnête », car l’auteur n’est malheureusement pas assez doué ou imaginatif pour lancer de véritables fausses pistes, multiplier les chausse-trapes et aboutir à un twist convaincant. Il se contente donc de délayer, dans un suspense dont je reconnais toutefois le côté addictif et l’efficacité ; une fois rentré dedans, j’ai eu du mal à le reposer.

Un polar d’été qui conviendra parfaitement à des lecteurs occasionnels de roman policier, et/ou à des amateurs de polar facile et distrayant. Il en faut aussi.

Qui ?, de Jacques Expert
Éditions Sonatine, 2013
ISBN 978-2-35584-183-5
319 p., 18€

Si vous voulez essayer d’être plus convaincus, allez voir chez Démosthène le serial lecteur, Passion Polar, le blog de La Peste ou Du bruit dans les oreilles, de la poussière dans les yeux


Un homme effacé, d’Alexandre Postel

Signé Bookfalo Kill

Modeste professeur de philosophie, Damien North mène une vie terne, presque retiré du monde depuis la mort de sa femme. Cette existence tristement paisible vole en éclat le jour où la police débarque chez lui pour l’arrêter. Motif : détention de fichiers pédopornographiques. North se défend, mais les preuves sont là, à peine cachées dans son ordinateur.
Démuni, sans autre soutien que celui, équivoque et pesant, de son frère – l’homme de la famille qui a réussi, lui -, il se laisse emporter, puis broyer par la machine judiciaire…

Postel - Un homme effacéPour son premier roman, Alexandre Postel s’empare d’un sujet dans l’air du temps, à savoir la dictature de l’image, ici associée au crime pédopornographique qui est devenu, avec l’ultra-démocratisation d’Internet, l’un des plus répandus et accessibles dans le monde. Il décrypte la toute-puissance du médium visuel, la tyrannie de son caractère brut qui serait dépourvu de mensonge. On sait hélas depuis longtemps que ce n’est pas le cas, mais le néo-romancier démontre avec un certain brio que, pour la plupart des gens, l’évidence de l’image fait force de loi.

Ce thème s’associe naturellement avec celui de l’emballement judiciaire et médiatique qui accompagne toujours ce genre d’affaires, où la légitime indignation n’est jamais loin de dériver vers une hypocrisie bien-pensante presque suspecte. Ici Postel touche juste également, évoquant les commentaires sans nuances qui fleurissent sur les sites Internet d’information, la réaction en volte-face des voisins ou des proches qui, tous, ont soudain un témoignage négatif à raconter au sujet d’un individu qu’ils remarquaient à peine auparavant.

Loin de toute facilité, Alexandre Postel place le lecteur dans une position de voyeur qui ne tarde pas à devenir inconfortable. On vit au plus près le drame d’un homme si insaisissable qu’il en devient perturbant, tout comme l’est sa relation distanciée au monde et aux autres. Le romancier cultive ainsi une forme d’ambiguïté troublante, nous laissant à la fois témoin et juge de ses actes potentiels.
Son écriture analytique pèche néanmoins parfois par excès de froideur, se montrant trop sage, d’un classicisme littéraire prudent qui rend notamment le début de l’histoire un peu longuet et laborieux. Une fois passée l’enquête et le procès, la seconde partie du livre s’avère toutefois plus animée, à mesure que son héros prend enfin la mesure de ses mésaventures, et que Postel s’intéresse avec subtilité aux dégâts irréversibles de la rumeur et du doute.

Indiscutable sur le fond, intelligent, Un homme effacé vient sûrement pour cela d’être couronné par le Goncourt du premier roman. Pour ma part, j’attends avec curiosité le deuxième roman d’Alexandre Postel, pour voir si ce dernier est capable d’enflammer son style et d’affirmer une véritable plume d’écrivain. Mais son coup d’essai vaut le détour.

Un homme effacé, d’Alexandre Postel
Éditions Gallimard, 2013
ISBN 978-2-07-013850-0
242 p., 17,90€