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À première vue : la rentrée Seuil 2020

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Intérêt global :

ironie


Avec onze titres au programme, les éditions du Seuil font presque jeu égal avec Gallimard en terme de quantité. Pour ce qui est de la qualité, il faudra lire, bien sûr. Cependant, à première vue, le schéma est en dents de scie. Il y aura des trucs dont on va causer, d’autres qui peuvent valoir le coup, et des bricoles sans lesquelles on vivrait tout aussi bien.
Une vraie rentrée littéraire de grosse maison, décidée à continuer comme si de rien n’était.


VIOLENCES DE L’HUMAIN


Sandra Lucbert - Personne ne sort les fusilsPersonne ne sort les fusils, de Sandra Lucbert

On devrait parler de ce livre. Il faudrait qu’on en parle. De mai à juillet 2019, Sandra Lucbert a couvert le procès France Télécom, dont sept dirigeants ont été envoyés devant le tribunal pour des faits de maltraitance, de harcèlement moral, ayant entraîné le suicide de plusieurs employés. Les débats ont permis de faire étalage de l’arrogance sans limite de Didier Lombard et de ses acolytes, de leur cynisme assumé, celui de gens parfaitement conscients qu’ils n’ont pas grand-chose à craindre de la justice, parce que la justice parle la même langue qu’eux. Que peut-on attendre d’un homme qui affirme à la barre, sans trembler : « Finalement, cette histoire de suicides, c’est terrible, ils ont gâché la fête » ?
En 156 pages, Sandra Lucbert ramasse toute la colère légitime que l’on peut (que l’on doit) éprouver à l’encontre de cette barbarie moderne qu’est l’exercice du capitalisme débridé. C’est en écrivain, et non en journaliste, qu’elle empoigne les mots comme des fusils pour tirer en rafale sur l’effroyable machinerie du libéralisme et de la logique économique, négation absolue de l’humain.

Irène Frain - Un crime sans importanceUn crime sans importance, d’Irène Frain

Le mur du silence, Irène Frain s’y heurte sans trêve depuis l’assassinat d’une vieille dame, tuée dans sa maison au fond d’une impasse, en banlieue parisienne, dont on peine à connaître les motivations et encore plus l’auteur. Cette vieille dame, c’était sa sœur. Et le mur, c’est celui de la police, de la justice, qui traitent l’affaire comme un dossier, au mépris de l’humain. C’est aussi le silence de la famille, contre lequel la romancière s’élève dans ce récit-enquête.

Xabi Molia - Des jours sauvagesDes jours sauvages, de Xabi Molia

Les hasards de l’actualité percutent parfois la littérature… Quand on connaît le temps nécessaire à la maturation et à l’écriture d’un roman, on ne pourra pas soupçonner Xabi Molia d’opportunisme avec son nouveau roman, pourtant étrangement en phase avec ce que nous vivons depuis le début de l’année. Il imagine, en effet, qu’une grippe foudroyante ravage l’Europe. Pour fuir l’épidémie, une centaine de personnes embarque à bord d’un ferry, mais une tempête fait naufrager le navire sur une île inconnue. Vient alors le temps des choix. Certains veulent repartir, d’autres profiter de l’aubaine pour construire une société nouvelle sur l’île et en garder jalousement le secret… Un dilemme digne de Sa Majesté des mouches, sauf que les enfants ont grandi.


LA VOIX DES FEMMES


Lucy Ellmann - Les lionnesLes lionnes, de Lucy Ellmann
(traduit de l’anglais (États-Unis) par Claro)

C’est une femme, mère au foyer, seule dans sa cuisine. Elle pense aux tâches ménagères qui l’attendent, mais aussi à la folie de la politique qui a conduit un Trump à la présidence du pays, aux fusillades dans les lycées qui deviennent routine, au patriarcat, à la précarité causée par des logiques économiques effarantes, à la maladie… Tous les sujets y passent, ratissant large le monde tel qu’il va, du plus intime au plus large.
Le tout en une seule phrase longue de 1152 pages.
Le bazar est traduit par Claro, qui ne sort plus de sa retraite de traducteur que pour des projets hors norme. Le précédent, c’était Jérusalem, d’Alan Moore. Ça vous donne une idée du livre de Lucy Ellmann, finaliste du Booker Prize et, évidemment, phénomène littéraire chez nos amis anglo-saxons.

Chloé Delaume - Le coeur synthétiqueLe Cœur synthétique, de Chloé Delaume

Rompre à quarante-six ans et entreprendre de refaire sa vie est, pour une femme (beaucoup plus que pour un homme), un parcours du combattant. C’est ce que découvre Adélaïde, l’héroïne du nouveau roman de Chloé Delaume, dont le regard féministe est plus acéré que jamais, en y mêlant l’humour nécessaire pour garder de la hauteur sur le sujet.

Rachid Benzine - Dans les yeux du cielDans les yeux du ciel, de Rachid Benzine

C’est le temps des révolutions. Une femme interpelle le monde. Elle incarne le corps du monde arabe. En elle sont inscrits tous les combats, toutes les mémoires douloureuses, toutes les espérances, toutes les avancées et tous les reculs des sociétés. Plongée lumineuse dans l’univers d’une prostituée qui se raconte, récit d’une femme emportée par les tourments de la grande Histoire, Dans les yeux du ciel pose une question fondamentale : toute révolution mène-t-elle à la liberté ? Et qu’est-ce finalement qu’une révolution réussie ? (résumé de l’éditeur)


EN VRAC (faute d’inspiration…)


Antonio Munoz Molina - Un promeneur solitaire dans la fouleUn promeneur solitaire dans la foule, d’Antonio Muñoz Molina
(Traduit de l’espagnol par Isabelle Gugnon)

Grand romancier espagnol, l’auteur se fait cette fois observateur des petites scènes du quotidien, ces détails infimes qui font le monde tel qu’il est. À Paris, New York, Madrid ou Lisbonne, il arpente les rues armé d’un crayon, d’un carnet, d’un enregistreur et d’une paire de ciseaux, et collecte au hasard bruits volés, bouts de papier, affiches…
Un projet original, par un très écrivain espagnol, dont la finesse d’analyse et d’observation pourrait s’épanouir dans cet exercice singulier.

Sarah Chiche - SaturneSaturne, de Sarah Chiche

La narratrice reconstitue le portrait d’un père mort si jeune, à 34 ans, qu’elle n’en garde aucun souvenir. En rencontrant une femme qui l’a connu enfant, en Algérie, elle tire un fil noueux qui découvre un homme amoureux des étoiles, exilé d’Algérie au moment de l’indépendance, contribuant à rebâtir l’empire médical que sa famille de médecins avait édifié de l’autre côté de la Méditerranée, puis cédant à une passion furieuse qui va tout faire voler en éclats…

Vinca Van Eecke - Des kilomètres à la rondeDes kilomètres à la ronde, de Vinca Van Eecke

Dans un village perdu de la campagne française, rencontre à 14 ans entre des gamins qui grandissent là tant bien que mal, et une fille qui vient juste y passer ses vacances. Elle, « la bourge », eux, « les autres ». Vient le premier amour, les amitiés brûlantes de l’adolescence, et les tragédies qui les accompagnent inévitablement.
(Voilà voilà.)

Mary Costello - La captureLa Capture, de Mary Costello
(Traduit de l’anglais (Irlande) par Madeleine Nasalik)

Un professeur de lettres spécialiste de Joyce (forcément, il est irlandais) n’arrive pas à écrire le livre dont il rêve sur son mentor littéraire. Et en plus, il est malheureux en amour. Réfugié au fin fond de la campagne (mais qu’est-ce qu’ils ont tous avec la campagne ?!?), il a un coup de foudre pour sa voisine. Hélas, lorsqu’il la présente à sa tatie, celle-ci se fâche tout rouge et lui interdit de la revoir. Ah, tiens, il y a anguille sous roche.

Stéphane Malandrin - Je suis le fils de BeethovenJe suis le fils de Beethoven, de Stéphane Malandrin

Confession épique d’un vieil homme enfermé dans sa bibliothèque, d’où il entend révéler qu’il est le fils caché d’un Ludwig qu’on a toujours cru mort sans descendance. Une fantaisie littéraire, hymne à la joie héroïque et pastoral.
(Oui, bon, on fait ce qu’on peut.)


BILAN


Lecture probable :
Personne ne sort les fusils, de Sandra Lucbert

Lecture hypothétique :
Des jours sauvages, de Xabi Molia
Un promeneur solitaire dans la foule, d’Antonio Muñoz Molina


À première vue : semaine 5, le programme

Bon, voilà, ça y est, on arrive au bout !
Il nous reste encore à évoquer le programme de six derniers éditeurs :

Ensuite, j’essaierai d’ajouter un article avec certains éditeurs qui ne présentent qu’un seul roman, mais avec lesquels il faudra également compter.
Par ailleurs, à mesure que je publiais, j’ai réalisé que j’en avais oublié d’autres qui auraient mérité d’être évoqués ici. Je pense notamment à Buchet-Chastel, à Verticales, à Belfond, au Cherche-Midi, aux éditions de l’Observatoire… Pour être sincère, je ne sais pas si j’aurai le courage de réaliser une session de rattrapage pour eux. Leur absence n’est évidemment pas une marque de mépris ou d’indifférence, mais une simple omission. Rien n’empêchera de les retrouver à la rentrée, voire d’en évoquer certains ici, pourquoi pas !

Bon dimanche à tous, et à demain pour la dernière ligne droite !


À première vue : récapitulatif 2020

En cette fin de quatrième semaine, je vous propose un petit outil qui pourrait s’avérer fort utile, si jamais vous cherchez à découvrir la rentrée d’un éditeur en particulier.

Vous trouverez donc ci-dessous la liste, dans l’ordre alphabétique, des éditeurs abordés cette année dans la rubrique « à première vue ». Pour en savoir plus sur leurs publications, il vous suffit de cliquer sur le nom qui vous intéresse.

Pour vous faciliter encore un peu plus la vie, je laisserai cet article épinglé en haut du blog durant quelque temps.

Actes Sud
Agullo
Albin Michel
Autrement
Aux Forges de Vulcain
Christian Bourgois
Delcourt
Fayard
Finitude
Flammarion
Gallimard
Gallmeister
Éditions du Globe
Grasset
Éditions de l’Iconoclaste
Julliard
Lattès
Liana Levi
Métailié
Éditions de Minuit
Éditions de l’Olivier
Le Passage
Philippe Rey
Plon
P.O.L.
Rivages
Éditions du Rouergue (la Brune)
Robert Laffont
Seuil
Stock
Sabine Wespieser
Verdier
Zoé
Zulma
Bonus :
Sonneur, Fosse aux Ours, Viviane Hamy, Tripode

(…et, si j’ai le courage de l’écrire, un article recensant les parutions d’éditeurs ne sortant qu’un seul livre, comme Viviane Hamy ou le Sonneur… Je vais essayer, promis !)


A première vue : la rentrée Seuil 2018

Décidément, à l’image de l’ensemble de ce cru 2018 (à première vue du moins), certaines rentrées littéraires se suivent et ne se ressemblent pas. Si les éditions du Seuil gardent le contrôle de leur production (neuf titres encore cette année, six francophones et trois étrangers), sur le papier rien ne me fait particulièrement papillonner des yeux – à la différence de l’année dernière, donc, où Ron Rash et Kaouther Adimi m’avaient enthousiasmé. Rien n’est joué, bien sûr, il y aura peut-être de belles lectures inattendues, mais à l’heure où j’écris ces lignes, disons que je garde mon calme. Au risque d’être heureusement surpris !

Pluyette - La Vallée des dix mille fuméesLE VIEUX QUI NE VOULAIT PAS… : La Vallée des Dix Mille Fumées, de Patrice Pluyette
Ce n’est pas parce qu’on est vieux qu’on a déjà tout vu et tout vécu. Pour Monsieur Henri, au contraire, il semblerait qu’il soit temps de tout reprendre à zéro, de s’émerveiller d’un rien, et de rêver d’horizons lointains. Le titre du roman est joli et aguicheur, l’univers de Pluyette est réputé pour être fantasque et imaginatif : il y a peut-être moyen ici de s’embarquer pour un voyage enchanteur.

Mabanckou - Les cigognes sont immortellesSAGA AFRICA : Les cigognes sont éternelles, d’Alain Mabanckou
C’est la tête d’affiche de la rentrée pour le Seuil. Figure de la littérature francophone, le Congolais Alain Mabanckou propose un roman ambitieux, mettant en parallèle la Grande Histoire – l’assassinat du président Ngouabi à Brazzaville en 1977 – et la petite histoire – celle, inventée, de Maman Pauline, Papa Roger et du jeune et rêveur Michel qui vivent à Pointe-Noire -, pour évoquer la situation si complexe du continent africain. Un livre dont on pourrait causer pour les prix littéraires, tiens. Mais peut-être aussi pour ses qualités littéraires et son intérêt, espérons-le.

Diop - Frère d'âmeAU REVOIR LÀ-BAS : Frère d’âme, de David Diop
Un matin de Première Guerre mondiale, des soldats français jaillissent de leurs tranchées pour assaillir l’ennemi allemand. Parmi eux, Alfa et Mademba, deux tirailleurs sénégalais. Mademba tombe durant l’attaque sous les yeux de son ami. Resté seul, Alfa se consacre corps et âme au combat et à la violence, sans aucune limite, au point d’effrayer ses compagnons de lutte et de provoquer son renvoi à l’Arrière… Un bref premier roman (176 pages) qui aborde la Grande Guerre du point de vue africain, voilà qui mériterait sans doute un coup d’œil.

Taillandier - Par les écrans du mondeI WANT MY MTV : Sur les écrans du monde, de Fanny Taillandier
Un vieil homme laisse un message téléphonique à ses deux enfants pour leur annoncer sa mort prochaine. Son fils est chargé de la sécurité de l’aéroport de Boston, sa fille mathématicienne calcule les risques pour une agence d’assurances dont les bureaux se trouvent dans le World Trade Center. Nous sommes à l’aube du 11 septembre 2001. Notre rapport visuel à l’Histoire est sur le point de changer à tout jamais.

Korman - MidiNOUS SOMMES DE L’ÉTOFFE DONT SONT FAITS LES RÊVES : Midi, de Cloé Korman
Troisième roman de Cloé Korman, Midi s’ouvre sur les retrouvailles entre Claire, médecin dans un hôpital parisien, et Dominique, son ancien amant désormais patient hospitalisé et condamné par la maladie. Quinze ans plus tôt, ils s’étaient rencontrés dans un théâtre associatif à Marseille, où ils encadraient des enfants apprenant à jouer la Tempête de Shakespeare. Parmi les minots, une fillette semblait un peu à part, en quête d’aide…

Manoukian - Le Paradoxe d'AndersonRAINING STONES : Le Paradoxe d’Anderson, de Pascal Manoukian
Ancré dans l’Oise, un roman social mettant en scène deux parents ouvriers dont les usines délocalisent au même moment. Sa vie et son avenir en danger, le couple fait néanmoins tout pour protéger ses enfants de l’effondrement de leur petit monde. Grandeur passée et déchéance présente du monde ouvrier en France.

*****

O'Neill - Les enfants de coeurGARANCE ET BAPTISTE : Les enfants de cœur, de Heather O’Neill
(traduit de l’anglais (Canada) par Dominique Fortier
A Montréal, durant l’hiver 1914, deux enfants recueillis dans le même orphelinat tombent amoureux, d’autant plus éperdument qu’ils sont différents des autres. Lui est un pianiste de génie, elle une mime exceptionnelle. Séparés par l’adolescence puis par la Grande Dépression qui assèche le monde, ils n’auront pourtant de cesse de se retrouver… Un conte qui pourrait évoluer quelque part entre les univers de Tim Burton et Mathias Malzieu.

Coetzee - L'Abattoir de verreTATIE DANIELLE : L’Abattoir de verre, de J.M. Coetzee
(traduit de l’anglais (Afrique du Sud) par Georges Lory)
Prix Nobel de Littérature en 2003, Coetzee suit une vieille femme, écrivain, qui assume son choix de rester en Australie, loin de ses enfants, pour se confronter dans une solitude sereine et clairvoyante à la mort qui s’approche. Le romancier renoue entre les lignes avec son personnage d’Elizabeth Costello, pour ce qui s’annonce comme un exercice de dépouillement littéraire.

Orlev - VoyouTU METS LE DÉSORDRE PARTOUT : Voyou, d’Itamar Orlev
(traduit de l’hébreu par Laurence Sendrowicz)
Après le départ de sa femme, Tadek décide de quitter Jérusalem, où il vit, pour retrouver en Pologne son père qu’il n’a pas vu depuis des années. L’homme qu’il retrouve n’est plus qu’une épave, loin du tyran violent et alcoolique qu’il était du temps de la jeunesse de Tadek. Le fils et le père entreprennent alors, durant une semaine, le long et ardu chemin vers un hypothétique pardon.


On lira peut-être :
La Vallée des Dix Mille Fumées, de Patrice Pluyette
Les enfants de cœur, de Heather O’Neill



Par le vent pleuré, de Ron Rash

En 1969, une partie de l’Amérique vit au rythme libératoire du Summer of Love. Sexe, drogues et rock’n’roll – un cocktail dont la petite ville de Sylva, dans les Appalaches, est très éloignée. Bill et Eugene vivent avec leur mère sous la coupe de leur grand-père, l’influent médecin de la ville, qui finance leur existence à condition d’y exercer sa tyrannie ordinaire. Un jour de pêche au bord de leur rivière, les deux frèrRash par le vent pleure.inddes adolescents rencontrent Ligeia, une fille de leur âge à la beauté et aux moeurs incendiaires, envoyée par ses parents se calmer à Sylva pour éviter qu’elle ne fasse la bêtise de trop. A son contact, les garçons, surtout Eugene, le plus jeune, vivent une initiation accélérée à toutes sortes de plaisirs plus ou moins sains. Jusqu’à la disparition brutale de Ligeia, du jour au lendemain.
Plusieurs décennies plus tard, la rivière libère une poignée d’ossements cachés dans ses replis depuis autant d’années. Ce sont les restes de Ligeia. Pour Eugene, c’est un choc, et l’occasion de mettre au jour bien des secrets de sa jeunesse…

Ron Rash fait partie de ces auteurs américains si puissamment attachés à la région où ils sont nés et où ils vivent qu’ils en font le cœur de leur travail. Paysage emblématique des livres de Rash, les Appalaches n’en finissent donc pas de l’inspirer, et c’est tant mieux car, roman après roman, cet immense écrivain construit une œuvre exceptionnelle, d’une force littéraire si impressionnante qu’il figure pour moi parmi les meilleurs auteurs contemporains des États-Unis.
Par le vent pleuré creuse donc son sillon, en cultivant un certain nombre d’éléments récurrents chez le romancier : les secrets et les histoires de famille, la quête de liberté et d’émancipation, la force de la nature contre laquelle l’homme se heurte souvent, incarnée en particulier ici par la rivière (déjà omniprésente dans Le Chant de la Tamassee, sa précédente parution en France), le poids écrasant du passé et des non-dits…

Il y ajoute un aspect inédit en s’intéressant à cette période particulière de l’histoire des États-Unis, la fin des années 60 et le Summer of Love. Le décorum est connu, mais Rash le rend d’autant plus fascinant qu’il l’introduit dans un cadre, naturel et humain, qui en est très éloigné. La rudesse de la nature et des Appalachiens se heurte ainsi à la sauvagerie à la fois exaltante et dangereuse des corps et des âmes en quête de libération et d’abandon.
Plus maître de son style que jamais, Ron Rash observe ce frottement avec une précision d’ethnologue, jouant sur l’alternance entre le récit du présent (la découverte des restes de Ligeia et ses conséquences sur la vie d’Eugene et Bill) et celui du passé (la rencontre des deux frères avec la jeune fille) pour créer une tension sourde mais tenace. Cela vaut au roman d’être assez bref, tenaillé de doute et de mystère jusqu’au bout, et de monter en puissance à mesure que les ombres des personnages se dévoilent jusqu’aux révélations finales.

Sans être le livre le plus impressionnant ni le plus complexe de Ron Rash, Par le vent pleuré fait très belle figure dans son œuvre, et confirme s’il en est besoin la place incontestable que le romancier occupe dans les lettres américaines. Nous devrions découvrir l’année prochaine une autre facette de son travail, importante mais inédite chez nous, avec la publication d’un recueil de ses poèmes. Rash n’a pas fini de nous éblouir !

Par le vent pleuré, de Ron Rash
(The Risen, traduit de l’américain par Isabelle Reinharez)
Éditions du Seuil, 2017
ISBN 978-2-021-33855-3
208 p., 19,50€


A première vue : la rentrée Seuil 2017

Avec neuf romans annoncés, dont trois étrangers (et demi, si on compte Charif Majdalani), les éditions du Seuil font partie des grosses écuries relativement raisonnables de cette rentrée littéraire 2017. En alignant seulement deux premiers romans, elles s’appuient davantage sur les valeurs sûres de la maison, tout en accompagnant avec sérieux des auteurs ayant déjà commencé à faire leurs preuves. Bref, c’est une rentrée pro, qui contient son petit lot de séduction potentielle. Et une nouveauté de l’immense Ron Rash, ce qui suffirait à rendre indulgent pour tout le reste.

Rash par le vent pleure.inddSUMMER OF LOVE : Par le vent pleuré, de Ron Rash (lu)
(traduit de l’américain par Isabelle Reinharez)
Si vous ne connaissez pas encore Ron Rash, conseil d’ami, ne tardez plus à découvrir son œuvre. Pour moi, c’est l’un des plus grands auteurs américains contemporains, tout simplement. Et il le prouve à nouveau avec ce nouveau titre (qui en français n’a rien à voir avec le sobre The Risen original), alors même que l’on pourrait croire l’histoire déjà lue. Tout tient à son écriture, minérale, fine, et à la dextérité avec laquelle il campe les mentalités et les errements de ses personnages, au fil d’une narration impeccablement maîtrisée.
Tout commence lorsque la rivière qui borde une petite ville tranquille des Appalaches rend les restes de Ligeia, une jeune fille disparue depuis plus de quarante ans. Cet événement macabre résonne particulièrement dans la vie de Bill et Eugene, deux frères qui ont frayé dangereusement avec Ligeia durant l’été 1969. A l’époque, alors adolescents, ils avaient découvert à son contact sulfureux les vertiges du « Summer of Love », dont ils étaient d’autant plus éloignés qu’ils vivaient alors sous la coupe de leur grand-père, médecin tyrannique qui régnait en maître ombrageux sur leur ville…

Norris - Ce qu'on entend quand on écoute chanter les rivièresCOLLISION : Ce qu’on entend quand on écoute chanter les rivières, de Barney Norris
(traduit de l’anglais par Karine Lalechère)
A croire que les traducteurs du Seuil se sont donné le mot cette année pour pondre des titres alambiqués… Cela dit, l’original n’était pas mal non plus : Five Rivers Met on a Wooded Plain – mais avait le mérite de se raccrocher à l’histoire. Soit le destin de cinq personnages sans rapport les uns avec les autres, qui va changer en raison d’un accident de voiture se produisant à Salisbury, non loin de la célèbre cathédrale. Cinq personnages, évoquant les cinq rivières qui se rejoignaient jadis à l’endroit où se dresse aujourd’hui la ville… Bref, la vie n’est pas un long fleuve tranquille, comme dirait l’autre.

Vasquez - Le Corps des ruinesMYTHO : Le Corps des ruines, de Juan Gabriel Vasquez
(traduit de l’espagnol par Isabelle Gugnon)
Lors d’une soirée, l’auteur rencontre Carlos Carballo, qui l’entretient avec passion de différents crimes commis contre des personnalités politiques, en brandissant le spectre de la théorie du complot pour dénoncer ce qu’il affirme être des mensonges d’État. D’abord ulcéré par le personnage, Vasquez cède pourtant bientôt à la curiosité – et si Carballo était un personnage de roman rêvé ? C’est le début d’une plongée en eaux troubles au cours de laquelle le romancier, aspiré par son sujet, frôle la noyade… A l’image d’autres grands écrivains espagnols (Javier Cercas, Antonio Munoz Molina), Vasquez mêle fiction, enquête, histoire et réflexion sur l’écriture.

Majdalani - L'Empereur à piedTHE TREE OF LIFE : L’Empereur à pied, de Charif Majdalani
Auteur libanais de langue française, Charif Majdalani a rencontré un beau succès avec son précédent roman, Villa des femmes. Du côté du Seuil, on espère donc une confirmation grâce à cette épopée familiale qui commence au XIXème siècle, dans les montagnes du Liban, où apparaît un homme venu fonder là son domaine et sa filiation. Surnommé l’Empereur à pied, il impose à sa descendance une règle drastique : un seul par génération sera autorisé à se marier et à avoir des enfants ; ses frères et sœurs, s’il en a, seront simplement appelés à l’assister dans la gestion des biens familiaux. Entre respect de l’interdit et exercice du libre arbitre, les pousses de l’arbre généalogique arpentent le monde, jusqu’à ce que le dernier héritier revienne au Liban à l’orée du XXIème siècle pour se confronter définitivement à son lourd passé.

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Deville - Taba-TabaHEXAGONE : Taba-Taba, de Patrick Deville
Grand nom de l’exofiction, genre hybride qui transforme le réel et l’Histoire en matière littéraire, Patrick Deville a fait de la planète son terrain de jeu. Cette fois, c’est pourtant la France qu’il arpente, entre ses frontières bien sûr, mais aussi – on ne se refait pas – dans le monde entier, en suivant notamment les politiques coloniales du pays.
Tout commence en 1960, dans un hôpital psychiatrique, où le fils du directeur rencontre un Malgache qui répète en boucle une expression énigmatique : « Taba-Taba ». En tirant ce fil ténu, Deville déroule ensuite une longue bobine qui va de Napoléon III aux attentats de novembre 2015. Une fresque très ambitieuse, qui devrait valoir à son auteur de figurer à nouveau sur les listes de prix à la fin de l’année – et pourquoi pas, de rafler enfin un Goncourt qu’il a déjà frôlé.

Adimi - Nos richessesL’ENVERS ET L’ENDROIT : Nos richesses, de Kaouther Adimi (en cours de lecture)
Troisième roman de la jeune auteure (31 ans) née à Alger, qui relate la fondation en 1936 dans sa ville natale de la librairie « Les vraies richesses », établie par Edmond Charlot avec l’ambition de servir de révélateur et de relais pour la culture méditerranéenne. Ce sera une réussite, puisque Charlot publiera l’année suivante le premier texte d’un certain Albert Camus, entre autres choses.
En parallèle, la romancière nous transporte en 2017, où un étudiant indifférent à la littérature est chargé de vider et rénover la librairie à l’abandon pour la transformer en magasin de beignets. Mais le vieux gardien des lieux veille, bien décidé à ne pas lui faciliter la vie… Les premières pages sont extrêmement fluides et séduisantes, belle surprise à prévoir.

Sorman - Sciences de la viePAS DE PEAU : Sciences de la vie, de Joy Sorman
Avec cette histoire de malédiction familiale frappant les filles aînées de maladies rares ou improbables, Joy Sorman, transfuge de Gallimard, poursuit son exploration littéraire du corps. On avait beaucoup aimé La Peau de l’ours pour son côté singulier et son ton de conte, on attend donc avec curiosité de découvrir cette nouvelle page d’une œuvre déjà maîtrisée.

Thomas - Souvenirs de la marée basseL’EFFET AQUATIQUE : Souvenirs de la marée basse, de Chantal Thomas
Connue et appréciée pour ses romans historiques (dont Les adieux à la reine), Chantal Thomas change de registre pour signer un récit consacrée à sa mère, Jackie, pour qui nager était vital, l’exercice le plus intense de sa liberté. On l’aime bien, Chantal Thomas, hein. Mais là, on a trop de choses à lire plus attirantes.

Lopez - FiefL’ESQUIVE : Fief, de David Lopez
L’unique premier roman de la rentrée française du Seuil nous emmène dans une banlieue campagnarde, au contact de jeunes gens qui y vivotent, fument, jouent aux cartes et font pousser de l’herbe, tout en cultivant leur identité propre par le langage.


Cartel, de Don Winslow

Signé Bookfalo Kill

Les amateurs éclairés de thrillers géopolitiques ont probablement tous dans leur bibliothèque La Griffe du chien, roman-monstre qui fait référence dans le genre depuis plus de dix ans qu’il est sorti. Il est en outre considéré comme le chef d’œuvre incontestable de son auteur, l’Américain Don Winslow, qu’on n’a sans doute jamais vu aussi brillant et inspiré avant et après ce livre jusqu’à aujourd’hui.
Vous comprendrez que, dans un tel contexte, on puisse considérer la parution de sa suite, Cartel, comme le plus gros événement polar de cette rentrée 2016. Et que les attentes placées dans ce roman aient été énormes. A ce sujet, je mets tout de suite fin au suspense : Winslow a largement relevé le défi. Cartel est aussi puissant, vertigineux, soufflant, intelligent et effroyable que son prédécesseur.

Winslow - CartelPour mémoire, ou pour ceux qui ne l’ont pas lu, La Griffe du chien relatait la lutte sans merci sur une trentaine d’années entre Art Keller, un agent de la DEA, et les Barrera, famille mexicaine ayant révolutionné la structure du trafic de drogue dans leur pays pour amplifier la distribution aux États-Unis et s’inscrire dans le grand mouvement de la mondialisation, avec un réalisme économique porté par des méthodes ultra-violentes.
Dans Cartel (que l’on peut aborder sans avoir lu La Griffe…), on retrouve les deux principaux protagonistes. Art Keller vit désormais reclus dans un monastère où il essaie d’oublier qu’il a gâché sa vie à poursuivre pendant aussi longtemps Adan Barrera, désormais coincé derrière les barreaux grâce à lui. Mais Barrera s’échappe et, tout en réorganisant son cartel et en repensant son emprise sur le trafic de drogue au Mexique, il met à prix la tête de Keller, l’obligeant à reprendre la lutte.

Comme Freddy Michalsky avant lui, l’excellent traducteur Jean Esch a su restituer la langue sèche de Don Winslow et le rythme implacable que le romancier imprime au récit. Cartel est un roman impitoyable, qui ne laisse aucun répit au lecteur, plaqué au mur par tant de violence et de terrifiante clairvoyance. Autour de Keller et d’Adan Barrera gravitent des dizaines de personnages, trafiquants, narcos, flics et politiques joyeusement corrompus ou désespérément intègres, journalistes, victimes (plus ou moins) innocentes. Des gamins tueurs et des policiers jouisseurs, des psychopathes hallucinants et des héros du quotidien dont les pauvres moyens les destinent à devenir des Don Quichotte tout juste propres à être empalés sur les ailes de leurs moulins à vent.

« Le Mexique, patrie des pyramides et des palais, des déserts et des jungles, des montagnes et des plages, des marchés et des jardins, des boulevards et des rues pavées, des immenses esplanades et des cours cachées, est devenu un gigantesque abattoir.
Et tout ça pour quoi ?
Pour que les Nord-Américains puissent se défoncer. » (p.375)

En ce début de XXIème siècle (le roman se déroule entre 2004 et 2014), rien n’aurait donc changé entre le Mexique et les États-Unis ? Non, tout est pire. C’est le constat lucide et affligeant que dresse Cartel, opéra de brutalité que Winslow a une nouvelle fois documenté à merveille, faisant le tour de la question, montrant les dégâts sociaux dans la société mexicaine, révélant les limites perpétuelles d’une lutte perdue d’avance par les rares bonnes âmes naïvement décidées à améliorer la situation.
Avec ses codes et ses bonnes manières, la loi est faible face à ceux qui jouent sans règle. Et le regard de Winslow porte bien sûr jusqu’à la sphère politique, les compromissions tactiques et les aveuglements stratégiques des États-Unis répondant à la corruption soigneusement stratifiée du pouvoir mexicain.

Cartel a eu un impact physique sur moi durant ma lecture. Entre l’asphyxie et le combat de boxe. Suspense parfaitement maîtrisé, mené à deux cents à l’heure, appuyé sur une structure complexe en raison de ses nombreux personnages suscitant un réseau nerveux d’intrigues complémentaires, ce polar éblouissant est une raclée nécessaire à encaisser. De celles qui font réfléchir et voir plus loin. Bien au-delà des approximations et simplifications d’un Donald Trump, par exemple. Et ça fait du bien.

Cartel, de Don Winslow
(The Cartel, traduit de l’américain par Jean Esch)
Éditions du Seuil, 2016
ISBN 978-2-02-121315-7
716 p., 23,50€


A première vue : la rentrée polar 2016 – les pointures !

Faute de temps (et sans doute un peu de courage, avouons-le), ces deux dernières années, nous avions omis de consacrer une chronique aux polars dans la rubrique « à première vue ». Et pourtant, le genre policier fait lui aussi sa rentrée ! Pour commencer, petit éclairage sur quelques grands noms attendus entre fin août et novembre – et ça fait déjà du beau monde, sachant que nous avons effectué un premier tri (très subjectif) parmi les très nombreuses parutions annoncées dans les semaines qui viennent…
Bref, attention, il y a du lourd !!!

Winslow - CartelTRAFFIC : Cartel, de Don Winslow (Seuil, 8/09)
C’est sans doute l’événement polar de la rentrée : près de quinze ans après, Don Winslow donne une suite à son plus grand roman, l’énormissime Griffe du chien. On retrouve l’agent de la DEA, Art Keller, reclus dans un monastère où il essaie d’oublier qu’il a gâché sa vie à poursuivre pendant trente ans le baron de la drogue Adan Barrera, désormais coincé derrière les barreaux grâce à lui. Mais Barrera s’échappe et met à prix la tête de Keller, l’obligeant à reprendre la lutte… 700 pages de violence et de furie pour scruter avec plus d’acuité que jamais l’Amérique d’aujourd’hui. Grosse claque attendue.

Ellory - Un coeur sombreMAFIA FLOUZE : Un cœur sombre, de R.J. Ellory (Sonatine, 6/10)
Le romancier anglais qui parle des États-Unis mieux que la plupart des auteurs américains revient avec un héros qui n’a rien pour lui au départ : mauvais père, mauvais mari, Vincent Madigan doit tellement d’argent à Sandia, roi de la pègre d’East Harlem, que sa vie ne tient plus qu’à un fil. Pour s’en sortir, il n’a plus le choix, il doit réussir un gros coup, et pour cela prendre tous les risques…

George - Une avalanche de conséquencesMURDER BY THE BOOK : Une avalanche de conséquences, d’Elizabeth George (Presses de la Cité, 22/09)
Clare Abbott, féministe et écrivaine, est retrouvée morte par son assistante, Caroline. Cause du décès : arrêt cardiaque. Rory Statham, éditrice et amie de longue date de la défunte, est convaincue que Caroline n’est pas étrangère à la mort de Clare. Elle fait donc appel à l’enquêtrice Barbara Havers. La nouvelle brique (500 pages environ) de la reine américaine du crime.

Ledun - En douceMISERY : En douce, de Marin Ledun (Ombres Noires, 18/08) (lu)
Un soir de fête, une femme, un homme. Elle danse merveilleusement bien, en dépit de sa prothèse de jambe. Il a bu, elle lui plaît. Il la suit, elle vit dans une caravane au milieu d’un chenil, loin de tout et de tous. Bien sûr, la soirée ne se termine pas comme il l’imaginait. Elle dégaine un flingue et lui tire une balle dans le genou – et ce n’est que le début de ses ennuis. Car elle est très, très en colère. Et elle n’a rien à perdre… Un roman noir, très noir, avec un personnage féminin d’une force inouïe, dont Marin Ledun a la spécialité, qui irradie cette histoire terrible de vengeance et d’impossible rédemption. Magnifique.

Cook - Sur les hauteurs du Mont Crève-CoeurSECRET STORY : Sur les hauteurs du Mont Crève-Coeur, de Thomas H. Cook (Seuil, 25/08)
L’abondante bibliographie de Thomas H. Cook n’a pas fini de dévoiler toutes ses pépites ! La preuve avec ce roman paru en 1995 aux Etats-Unis, situé à Choctawn, dans le sud américain. Au lycée, Ben tombe amoureux de Kelli, qui vient d’arriver de Baltimore ; mais Kelli n’a d’yeux que pour Troy… Lorsque le corps de Kelli est retrouvé sur le mont Crève-Coeur, le shérif soupçonne Ben d’en savoir plus qu’il ne le dit. Trente ans plus tard, il décide de révéler la vérité.

Carrisi - La Fille dans le  brouillardGONE GIRL : La Fille dans le brouillard, de Donato Carrisi (Calmann-Lévy, 31/08)
Dans un village des Alpes italiennes, une jeune femme est enlevée. Le très médiatisé commissaire Vogel est chargé de l’enquête. Mais lorsqu’il comprend qu’il ne peut résoudre l’affaire, et pour ne pas être ridiculisé, il décide de créer son coupable idéal et accuse à l’aide de preuves falsifiées, le professeur de l’école du village. Ce dernier perd tout et prépare sa vengeance depuis sa cellule.

Manook - La Mort nomadeL’EMPIRE DES LOUPS : La Mort nomade, de Ian Manook (Albin Michel, 28/09)
Troisième – et dernière ? – enquête de Yeruldelgger, l’explosif commissaire venu de Mongolie. S’il rêve d’une retraite bien méritée, ce n’est pas pour tout de suite : un enlèvement, un charnier, un géologue français assassiné et une empreinte de loup marquée au fer rouge sur les cadavres de quatre agents de sécurité requièrent ses services…

Camilleri - Une lame de lumièreQUANDO SEI NATO NON PUOI PIU NASCONDERTI : Une lame de lumière, d’Andrea Camilleri (Fleuve Noir, 8/09)
Le vétéran du polar italien (91 ans !!!) confronte son emblématique commissaire Montalbano à l’actualité, en l’occurrence le drame des migrants qui affecte particulièrement l’Italie. A la suite d’un énième naufrage mortel au large de Lampedusa, le ministre de l’Intérieur italien décide de se rendre sur place, prévoyant au passage une halte à Vigata, la ville de Montalbano. Mais ce dernier n’a pas très envie de jouer le jeu politique.

Rankin - Tels des loups affamésWOLF : Tels des loups affamés, de Ian Rankin (Editions du Masque, 21/09)
Bien qu’à la retraite, John Rebus est plus que jamais de retour aux affaires. Cette fois, c’est son ancienne protégée, l’inspectrice Siobhan Clarke, qui lui demande d’enquêter sur des menaces de mort visant un caïd et un juge – lequel est d’ailleurs rapidement retrouvé étranglé. Mais Malcolm Fox, le chef du Service des Plaintes, s’en mêle et perturbe leurs investigations… Inoxydable Rankin.

Coben - IntimidationNE LE DIS A PERSONNE : Intimidation, de Harlan Coben (Belfond, 6/10)
Un avocat sans histoires, Adam Price, mène une vie paisible avec sa femme Corinne. Un jour, un inconnu lui fait une révélation si stupéfiante sur Corinne qu’Adam demande aussitôt des comptes à cette dernière, qui refuse de répondre et disparaît. Adam décide malgré de la retrouver, mettant le doigt dans un engrenage redoutable. Mister Best-Seller America est de retour avec un suspense à la mécanique sans doute prévisible mais bien huilée, comme d’habitude.

Et aussi (mais plus rapidement) :

Brunetti en trois actes, de Donna Leon (Calmann-Lévy, 28/09)
C’est un peu du « polar de mamie », certes, mais Donna Leon reste incontournable et continue d’ailleurs à bien figurer dans les meilleures ventes du genre. Cette fois, son commissaire Brunetti retourne à la Fenice (déjà cadre de son roman le plus célèbre, Mort à la Fenice), pour enquêter sur l’agression d’une jeune chanteuse, protégée de la grande diva Flavia Petrelli.

Marconi Park, d’Ake Edwardson (Lattès, 21/09)
Le romancier suédois confirme le retour de son héros emblématique, Erik Winter, confronté cette fois à une série de crimes mettant en scène des cadavres à la tête enfouie dans un sac plastique et couvert d’un carton mentionnant une lettre peinte en noir. Brrr.

Message sans réponse, de Patricia MacDonald (Albin Michel, 3/10)
Une sombre histoire de famille, bien sûr… Neuf ans après avoir plaqué sa famille pour son amant, une mère de famille est retrouvée morte avec son fils handicapé, apparemment à la suite d’un suicide. Sa fille née de son premier mariage enquête sur la deuxième vie de sa mère, dont elle ignorait beaucoup de choses…

Il était une fois l’inspecteur Chen, de Qiu Xiaolong (Liana Levi, 3/10)
Retour sur la jeunesse de l’incontournable inspecteur Chen pendant la Révolution culturelle.

La Main de Dieu, de Philip Kerr (éditions du Masque, 2/11)
Kerr poursuit son escapade dans le milieu du foot, avec cette deuxième enquête de l’entraîneur Scott Manson.

Kabukicho, de Dominique Sylvain (Viviane Hamy, 6/10)
Retour vers son cher Japon pour la romancière Dominique Sylvain, sur les traces d’une jeune Française qui devient hôtesse de club dans le quartier de Kabukicho grâce à son amie Mary. Mais celle-ci disparaît sans laisser d’autre trace qu’une photo inquiétante reçue sur son téléphone par son père…

Rome brûle, de Giancarlo De Cataldo & Carlo Bonini (Métailié, 8/09)
Suite de Suburra, paru en début d’année, qui révèle violemment les trafics et malversations peu glorieuses dont Rome est aujourd’hui le théâtre.


A première vue : la rentrée Seuil 2016

Cette année encore, les éditions du Seuil ne s’éparpillent pas, en ne publiant fin août que six romans français et trois étrangers. Ce qui n’empêche pas leur offre d’être diversifiée et plutôt solide, plus séduisante que l’année dernière, notamment en littérature étrangère, dominée par la sortie du dernier roman de Henning Mankell.

Mankell - Les bottes suédoisesGROLLES D’HISTOIRES : Les bottes suédoises, de Henning Mankell
Avant même le phénomène Millenium, il avait popularisé le polar nordique en France. Auteur de la série phare autour du commissaire Wallander, Henning Mankell s’est par la suite imposé comme un grand écrivain tout court, capable de passer du policier à la littérature « blanche » ou jeunesse avec une aisance admirable. Emporté beaucoup trop tôt l’année dernière par un cancer, à l’âge de 67 ans, il a néanmoins eu le temps de nous laisser ce dernier roman – et pas n’importe lequel puisqu’il s’agit d’une suite des Chaussures italiennes, immense succès et souvent livre préféré de Mankell chez ses lecteurs. Dans ces Bottes, on retrouve donc Fredrik Welin, médecin à la retraite qui a choisi de vivre totalement reclus, à l’écart du monde. Mais l’incendie de sa maison vient bouleverser son existence, d’autant que sa fille Louise et une journaliste locale s’en mêlent… Ce roman « testament » sera bien sûr l’un des événements de la rentrée littéraire.

Munoz Molina - Comme l'ombre qui s'en vaKILLER KING : Comme l’ombre qui s’en va, d’Antonio Munoz Molina
L’un des plus grands auteurs espagnols contemporains se lance à Lisbonne sur les traces de James Earl Ray, l’assassin de Martin Luther King, qui a séjourné dans la ville portugaise durant une dizaine de jours un mois après son crime, pour essayer d’y disparaître et de s’y façonner une nouvelle identité. Une ville qui était également au cœur du deuxième livre de Molina, L’Hiver de Lisbonne… L’enquête devient aussi l’occasion pour le romancier d’une mise en perspective littéraire et personnelle, dont les 450 pages devraient emballer les amateurs de littérature ambitieuse.

Zink - Une comédie des erreursDÉZINKAGE EN REGLE : Une comédie des erreurs, de Nell Zink
Sur le campus d’une petite ville américaine, une étudiante tombe amoureuse de son professeur. Classique ? Pas tant que ça, puisqu’elle est lesbienne et qu’il est homosexuel. Ce qui ne va pas les empêcher de se marier et de fonder une famille – plutôt pour le pire, disons-le tout de suite… Première traduction de l’Américaine Nell Zink en France, cette comédie acide vise un déglingage systématique des clichés du roman américain classique. Et pourrait donc être fort réjouissante.

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Makine - L'Archipel d'une autre vieL’HOMME EN NOIR FUYAIT A TRAVERS LE DÉSERT ET LE PISTOLERO LE POURSUIVAIT : L’Archipel d’une autre vie, d’Andreï Makine
Prix Goncourt et Médicis en 1995 pour le Testament français, qui l’avait révélé, le romancier français d’origine russe est une valeur sûre de la maison Seuil. Il revient avec l’histoire d’une traque dans la taïga, au début des années 50 ; Pavel Gartsev et ses hommes poursuivent un criminel insaisissable, si rusé qu’il finit par faire renoncer tous ses chasseurs – sauf Pavel. Mais la vérité que va découvrir ce dernier en continuant sa mission risque bien de tout changer à son existence…

Jauffret - CannibalesCROUNCH : Cannibales, de Régis Jauffret
Une jeune femme rompt avec son amant trois fois plus vieux qu’elle. Elle se sent obligée d’envoyer une lettre à la mère de cet homme pour s’excuser de l’avoir quitté. Commence alors une correspondance entre les deux femmes, qui se retrouvent tant et si bien qu’elles finissent par concevoir un plan pour se débarrasser du monsieur… Une histoire d’amour à la sauce Jauffret (tout risque de gnangnan est donc écarté) sous forme d’un roman épistolaire. Intriguant, il faut bien l’avouer.

Faye - Eclipse japonaiseSOLEIL COUCHANT A L’EST : Éclipses japonaises, d’Eric Faye
Eric Faye fait partie des nombreux auteurs à avoir quitté Stock après la mort de son éditeur historique, Jean-Marc Roberts. Il rejoint donc le Seuil avec un nouveau roman asiatique (après notamment Nagasaki, qui figure parmi ses succès les plus importants), articulé autour de trois histoires distinctes : la disparition d’un G.I. dans la zone démilitarisée entre les deux Corées en 1966, une série de disparitions inquiétantes au Japon dans les années 70, et un attentat contre un avion de la Korean Air en 1987. Trois faits divers véridiques, qu’un lien rattache pourtant.

Tardieu - A la fin le silenceEST D’OR : À la fin le silence, de Laurence Tardieu
Elle aussi auteure historique de chez Stock, Laurence Tardieu arrive au Seuil après un bref passage chez Flammarion. Chantre de l’autofiction, elle nous fait part cette fois de son émoi à l’idée de devoir vendre la maison de son enfance, avant de se sentir obligée de nous faire savoir à quel point les attentats de janvier puis de novembre 2015 l’ont bouleversée, tout en racontant sa grossesse intercalée dans tout ça. À la fin je ne lis pas…

GROAR : Histoire du lion Personne, de Stéphane Audeguy
Encore un transfuge, cette fois en provenance de Gallimard. A travers le destin véridique d’un lion nommé Personne, offert à la ménagerie de Louis XVI, Audeguy évoque le passage de l’Ancien Régime au Directoire en passant par la Révolution. « Une odyssée animale peuplée de personnages humains », selon l’éditeur…

Delaume - Les sorcières de la RépubliqueLA DROGUE C’EST MAL : Les sorcières de la République, de Chloé Delaume
En 2017, le Parti du Cercle, entièrement féminin, emporte les élections présidentielles, avec le soutien de déesses grecques descendues de l’Olympe pour l’occasion. Trois ans plus tard, un référendum chasse les élues à une écrasante majorité, et la période disparaît des pages d’histoire, selon une amnésie volontaire désignée sous le nom de Grand Blanc. En 2062, dans le Stade de France devenu Tribunal du Grand Paris, l’une des meneuses du Parti du Cerle passe en jugement et en profite, au fil de ses souvenirs, pour rétablir la vérité… Assez barré sur le papier, il faut avouer, mais pourquoi pas ?

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BONUS : DEUX ROMANS ÉTRANGERS

J’ajoute ces deux titres qui sortent en septembre, l’un parce que c’est un auteur dont le premier roman publié en France m’a durablement marqué, l’autre juste parce qu’il a l’air frappadingue (c’est une bonne raison, non ?)

Donovan - Une famille passagèreMOTHER LOVE : Une famille passagère, de Gerard Donovan
Une grande partie des lecteurs de Julius Winsome, le premier roman traduit chez nous de Gerard Donovan, en garde un souvenir impérissable. De quoi attendre avec impatience ce nouvel opus (après un recueil de nouvelles plutôt décevant), dans lequel le romancier suit une femme ayant kidnappé un enfant après avoir parfaitement prémédité son geste. Tout en surveillant l’enquête dans les médias, elle tente de s’occuper du petit garçon, mais la réalité perturbe sa vision idéale de la famille et de la maternité… Avec un sujet pareil, et le choix de faire de l’héroïne la narratrice du roman, comme dans Julius Winsome, on peut s’attendre à un roman aussi troublant et dérangeant.

MAD DOGS : Meurtre dans un jardin barcelonais, d’Eduardo Mendoza
Mordu par un chien, un détective fou se souvient d’une vieille enquête lors de laquelle, alors qu’il cherchait un chien disparu, il fut accusé du meurtre d’une jeune femme, précisément dans le jardin où il avait retrouvé le dit chien. Il démasqua le vrai coupable et fut ainsi innocenté – mais, trente ans après, il doute de ses conclusions…


Défaite des maîtres et possesseurs, de Vincent Message

Signé Bookfalo Kill

Au début, on n’y voit que du feu. C’est notre monde. Nos villes, nos rues polluées. Notre manière d’interagir. Et pourtant, quelque chose gêne. Une vague approximation, une distance inhabituelle, une froideur qui laisse penser que nous entrons dans un futur, proche certes, mais hors de notre portée actuelle. On tarde à comprendre.
Le narrateur s’appelle Malo Cleys. Un soir qu’il rentre chez lui, il découvre qu’Iris, la femme avec qui il vit, a disparu. Il panique, s’inquiète. A raison. Peu après, il apprend qu’Iris a eu un accident. Elle marchait au bord d’une route et a sûrement été renversée. Elle est gravement blessée, la moitié d’une de ses jambes est perdue. Il faut opérer, tenter une greffe. Mais Malo tarde à agir. Iris vit avec lui en toute clandestinité. Il la traite en humaine de compagnie, alors qu’il l’a arrachée illégalement à un élevage (où certains humains sont conditionnés avant d’être abattus pour être mangés), ce qui est interdit.
Malo, qui est de la race des nouveaux maîtres et possesseurs de la Terre, risque gros. Mais son amour pour Iris est plus fort que tout, et il est prêt à prendre les risques nécessaires pour la sauver…

Message - Défaite des maîtres et possesseursContrairement à ce que vous pourriez imaginer, Défaite des maîtres et possesseurs n’est pas un traité anarchiste, et encore moins un roman de science-fiction. Il emprunte légèrement au genre, bien sûr, pour fournir une structure implicite à l’intrigue – l’emprunt majeur étant celui d’une population venue d’ailleurs pour coloniser notre planète afin d’y survivre. Mais si Vincent Message évite avec soin le terme d’extra-terrestre, qui n’est mentionné qu’une fois pour mieux réduire sa pertinence à néant, ce n’est pas par hasard. D’ailleurs, on oublie très vite ce dispositif, car pour le reste, le romancier s’attache à décrire un monde aussi réaliste et proche du nôtre que possible.

Pourquoi, dès lors, faire ce choix pseudo dystopique ? Pour élever notre point de vue. De la sorte, c’est toute notre manière de vivre que Vincent Message passe au crible. Et il ne laisse rien au hasard. Écologie, pollution, cruauté envers les animaux, déconsidération de l’individu au fur et à mesure de son vieillissement, rituels sociaux : en faisant de l’humanité une espèce dominée que les colons traiteraient comme des bêtes, il nous confronte à nos dérives, à notre aveuglement, à notre propre bestialité d’autant moins acceptable que nous sommes supposément des êtres doués de raison.
On oublie très vite la nature « extra-terrestre » du narrateur pour comprendre que les maîtres et possesseurs du titre, c’est nous. Et que chaque jour qui passe signifie davantage notre défaite.

L’idée narrative de Message est très simple, d’aucuns diraient simpliste. C’est justement ce qui la rend redoutablement efficace. Certains passages sont insoutenables (la description du fonctionnement des abattoirs où sont tués les hommes élevés pour être mangés…), l’ensemble du récit met terriblement mal à l’aise. Assez pour que nous changions d’attitude ? Ne rêvons pas, un roman ne peut pas changer le monde. Mais s’il contribue à nous réfléchir, à nous sortir de notre zone de confort, c’est déjà ça. Défaite des maîtres et possesseurs est de ces livres.
Maintenant, à vous de voir.

Défaite des maîtres et possesseurs, de Vincent Message
Éditions du Seuil, 2016
ISBN 978-2-02-130014-7
297 p., 18€


A première vue : la rentrée Seuil 2015

Les éditions du Seuil font partie des grosses écuries dont nous n’avons pas encore parlé cette année. Qu’à cela ne tienne, c’est parti ! Néanmoins, pas de quoi sauter au plafond non plus… Du côté des francophones, à part Alain Mabanckou, qu’on voit mal nous décevoir, les titres annoncés ne nous excitent pas plus que cela (constat entièrement personnel, évidemment). Ca pourrait être mieux du côté des étrangers – ça pourrait. Et dans le meilleur des mondes, nous pourrions aussi nous tromper complètement. Réponse(s) à la rentrée.

Mabanckou - Petit PimentÇA PIQUE, ÇA LANCE ET ÇA REPIQUE DERRIÈRE : Petit Piment, d’Alain Mabanckou
Petit Piment est un orphelin de Pointe-Noire dont la vie est pour le moins agitée. Pensionnaire d’une institution catholique dirigée par le tyrannique et corrompu Dieudonné Ngoulmoumako, il profite de la révolution socialiste pour s’évader, faire les quatre cent coups, puis se réfugier dans la maison close de Maman Fiat 500. Il y coule enfin des jours paisibles, jusqu’au au jour où le maire décide de s’attaquer à la prostitution. Ulcéré, Petit Piment passe en mode vengeance…

Desbiolles - Le Beau tempsON EN A GROS : Le Beau temps, de Marilyne Desbiolles (lu)
Roman biographique ou biographie romancée, roman documentaire, exofiction : les noms flous ne manquent pas pour tenter de définir ce genre très (trop ?) à la mode mêlant travail littéraire et personnages ou faits réels. Si Patrick Deville, Jean Echenoz et Eric Vuillard, entre autres, s’y sont brillamment illustrés, Marilyne Desbiolles aurait mieux de s’abstenir. Sa tentative, consacrée à Maurice Jaubert (compositeur de musique de films du début XXème) n’a définitivement rien d’un roman ; pas sublimée par un style, c’est une biographie assez pauvre et sans intérêt, ses rares incursions dans le texte pour ajouter de la matière littéraire s’avérant souvent ratées.

Delerm - Les eaux troubles du mojitoY’A DE LA RELANCE SUR LE DEJA-VU : Les eaux troubles du mojito, de Philippe Delerm
Sous-titré « et autres belles raisons d’habiter sur terre », ce petit livre ramène Delerm sur le chemin balisé qu’il avait ouvert avec La Première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules, celui de textes courts et poétiques sur les petites choses qui font le sel de la vie quotidienne. C’était il y a dix-huit ans et rien n’a changé ou presque.

Holder - La Saison des BijouxUN ROI A LA TAVERNE : La Saison des Bijoux, d’Eric Holder
Écrivain de l’intime, Eric Holder revient avec une immersion dans le monde des marchands ambulants. Le temps d’un été, Jeanne, Bruno et leur tribu s’installent dans une petite ville de la côte Atlantique et tiennent un stand sur le marché. Entre les différents artisans et maraîchers présents autour d’eux, Forgeaud, le patron des lieux, est subjugué par Jeanne et se promet de la posséder avant la fin de la saison… Un huis-clos au grand air, passionnel et intimiste, qui sert de prétexte à une galerie de personnages hauts en couleur.

Kebabdjian - Les désoeuvrésUNAGI : Les Désœuvrés, d’Aram Kebabdjian
La Cité est une résidence où se côtoient de nombreux artistes, uniquement préoccupés de créer en ce lieu pensé pour eux. Chaque chapitre de ce long premier roman s’intéresse à une œuvre et à un artiste imaginés de toutes pièces par l’auteur, composant une vision de l’art contemporain. L’idée est intéressante, mais sur 512 pages, j’espère qu’on verra évoluer les personnages et que le livre ne se résumera pas à une longue énumération, sous peine de finir par manquer d’intérêt…

Majdalani - Villa des femmesELLE EST OÙ LA POULETTE ? : Villa des femmes, de Charif Majdalani
Le romancier libanais (qui écrit en français) met en parallèle, dans le Liban des années 60, la guerre de succession suivant le décès de Skandar Hayek, un homme d’affaires prospère dont la famille se déchire, et la guerre civile qui ébranle le pays. L’occasion pour les femmes de la famille de prendre le pouvoir…

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Grossman - Un cheval entre dans un barLA PENTE FATALE : Un cheval entre dans un bar, de David Grossman
(traduit de l’hébreu par Nicolas Weill)
Sous les yeux du juge Avishaï Lazar, un ancien ami d’école, un comédien monte sur la scène d’un club miteux d’Israël, où son numéro de comique vulgaire dérape soudain vers une confession inattendue et terrible. Depuis Une femme fuyant l’annonce, prix Médicis étranger 2011, le romancier israélien est très suivi.

Kapoor - Un mauvais garçonIL TABASSE LE ROUQUIN : Un mauvais garçon, de Deepti Kapoor
(traduit de l’anglais (Inde) par Michèle Albaret-Maatsch)
Sa mère est morte, son père est parti, elle a vingt ans à New Delhi. Elle voudrait brûler sa vie mais se plie aux conventions sociales, pas le choix. Jusqu’au jour où elle rencontre ce mauvais garçon qui l’attire irrésistiblement. Sexe, drogue, alcool, elle plonge corps et âme avec lui dans une ville beaucoup plus dangereuse et palpitante qu’elle ne l’imaginait.

Cuenca Sandoval - Les hémisphèresJ’AI UN PIVERT DANS LA TÊTE, C’EST NORMAL ? : Les hémisphères, de Mario Cuenca Sandoval
(traduit de l’espagnol par Isabelle Gugnon)
En vacances à Ibiza, deux amis s’adonnent à tous les plaisirs, abusant notamment de dantéine, une drogue en forme de poudre orange. Sous son emprise, ils tuent accidentellement une jeune femme au volant de leur voiture. Des années plus tard, ils restent obsédés par l’image de celle qu’ils nomment « la Première Femme », croyant la voir réincarnée dans d’autres silhouettes féminines qu’ils pourchassent sans relâche.

(Merci à Alexandre Astier pour les titres introduisant chaque présentation !)


Missing : New York, de Don Winslow

Signé Bookfalo Kill

Sergent de police à Lincoln, Nebraska, Frank Decker est chargé de l’enquête sur la disparition de Hailey Hansen, une fillette métisse de cinq ans, qui n’a échappé à l’attention de sa mère que durant deux minutes – un laps de temps suffisant pour qu’elle s’évapore complètement. Hélas, les investigations et les interrogatoires ne donnent rien ; les jours, les semaines passent, sans qu’aucune trace de la gamine ne soit relevée, réduisant les chances qu’elle soit encore en vie à néant.
Pourtant celui qu’on surnomme Deck refuse d’abandonner. Seul à croire qu’elle peut être retrouvée saine et sauve, il démissionne de la police pour rechercher Hailey. Une quête longue et acharnée, qui le conduira à New York, dans des milieux insoupçonnables qu’il n’aurait jamais cru approcher un jour…

Winslow - Missing New YorkLe nouveau roman de Don Winslow me laisse très partagé. D’un côté, il est efficace, prenant, se dévore en un rien de temps, principalement grâce au style expéditif – d’aucuns diraient lapidaire – du romancier. En gros, phrases brèves, minimalistes, et retours à la ligne si fréquents qu’ils en deviennent systématiques. Un style schématique de thriller, en somme.
Puis on se laisse prendre par la quête de Deck, par son énergie obsessionnelle à retrouver Hailey, quand bien même certains rebondissements et détours de l’intrigue sont franchement téléphonés, pour ne pas dire grossiers ou improbables.

Oui mais voilà, sous cet emballage prenant, il ne se cache pas grand-chose. Un long épisode de FBI : Portés Disparus, guère plus, et encore pas des meilleurs. Winslow se montre paresseux, pas très original, ni dans son traitement de l’enlèvement, ni dans sa description du « monde des riches new yorkais » dans lequel son enquête mène Decker. Virée dans les Hamptons, fêtes somptueuses et décadentes (mais sagement, en tout cas dans le roman), personnages caricaturaux du milieu de la mode, plongée superficielle dans celui de la prostitution… On se croirait dans un reportage de M6, Zone interdite période Bernard de la Villardière. Ni puissant, ni novateur, ni empathique. Et je ne vous parle pas des bons sentiments qui ruissellent sur la fin – non, vraiment, je ne vous en parle pas.

Bref, ce Missing : New York est une déception qui se lit facilement en et s’oubliera sans doute tout autant. Quand on sait qu’il s’agit probablement d’un début de série, on peut s’inquiéter pour la suite. Ou espérer un sursaut d’un auteur qui vaut largement mieux que ça.

Missing : New York, de Don Winslow
Traduit de l’américain par Philippe Loubat-Delranc
  Éditions du Seuil, coll. Policiers, 2015
ISBN 978-2-02-121311-9
303 p., 21,50€


Une main encombrante, de Henning Mankell

Signé Bookfalo Kill

Après l’Homme inquiet, Henning Mankell avait juré qu’il en avait terminé avec Kurt Wallander, son héros récurrent, policier à Ystad, qu’il a fait vieillir en même temps que lui et dont il a braqué le regard sur les changements sociaux majeurs survenus en Suède – et parfois dans le monde – au fil d’une dizaine de romans admirables.
Et pourtant, le revoilà.
Comme il l’explique dans une brève introduction, Mankell avait écrit il y a quelques années une nouvelle, que la BBC a reprise pour en faire la trame d’un épisode de la série Wallander avec Kenneth Branagh en tête d’affiche. A la vue du téléfilm, le romancier a eu envie de reprendre son histoire, de l’étoffer ; c’est devenu Une main encombrante, novella de 150 pages environ, qui se lit avec plaisir mais ne révolutionne pas le visage de la série.

Mankell - Une main encombranteLe policier opiniâtre y enquête sur un meurtre vieux de soixante ans : dans le jardin d’une maison qu’il avait l’intention d’acheter pour y passer ses vieux jours, Wallander trébuche en effet sur une main squelettique qui dépasse du sol. Il ne lui en faut pas plus pour remuer ciel et terre (dans tous les sens du terme) afin de découvrir le fin mot de l’histoire.
L’intérêt de ces investigations tient justement dans leur aspect atypique. Ici, pas de résonance sociale contemporaine, ni de ces éclats de violence parfois insoutenables qui faisaient frémir le lecteur des romans précédents. On est plus proche de l’ambiance de L’Homme inquiet, sans être aussi crépusculaire (heureusement) ; d’ailleurs, Une main encombrante prend place dans le cycle juste avant ce dernier titre.

A sa manière si particulière, Mankell raconte avec minutie les difficultés d’une enquête qui tient à peu de choses, entre fausses pistes et espoirs déçus, jusqu’à la résolution, bien masquée jusqu’à la fin. Surtout, il s’attache comme d’habitude à son héros, apportant un léger complément à son portrait de policier en fin de carrière, un peu désabusé mais toujours soucieux de mettre au jour la vérité, inquiet de la vieillesse qui vient mais désireux de la vivre au mieux.

Un récit bref, très agréable à lire, complété par un texte intéressant de Henning Mankell qui évoque son rapport à son personnage, et que les éditions du Seuil ont malheureusement le culot de publier dans un format bâtard au prix très exagéré de 17,50€. Clairement, l’éditeur historique de Mankell en France (sauf Meurtriers sans visage, le premier de la série, publié chez Bourgois) veut s’en payer une bonne tranche sur le dos des lecteurs, en capitalisant sur leur fidélité à l’égard d’un personnage il est vrai emblématique du polar contemporain.
Pas sûr que la manœuvre fonctionne, car je crois les fans de Wallander suffisamment rassasiés et intelligents pour attendre tranquillement la sortie l’année prochaine d’une version poche dont le prix sera beaucoup plus conforme à la longueur et à l’intérêt de ce texte. L’accueil modéré qui fut réservé l’année dernière au recueil de nouvelles La Faille souterraine me conforte d’ailleurs dans cette idée.

Une main encombrante, de Henning Mankell
Traduit du suédois par Anna Gibson
  Éditions du Seuil, coll. Policiers, 2014
ISBN 978-2-02-114013-2
171 p., 17,50€


A première vue : la rentrée Seuil 2014

Deville, Salvayre, Volodine : sur les seulement six romans présentés par les éditions du Seuil pour cette rentrée littéraire 2014, trois sont de solides références dont on est en droit d’attendre beaucoup. Comme quoi, ne pas s’éparpiller et resserrer sa production peut être une bonne solution (n’est-ce pas, Gallimard ?)…

Deville - VivaMEXICO, MEXICO-OOO : Viva, de Patrick Deville
Il y a deux ans, Peste & Choléra n’avait pu que frôler le prix Goncourt, mais il avait rencontré un large public. Désormais bien installé dans le cœur des lecteurs, Patrick Deville revient avec un nouveau roman documentaire (un peu dans le même esprit que ceux d’Eric Vuillard  d’ailleurs, même si leurs styles diffèrent) qui nous emmène cette fois dans le Mexique des années 30, à la suite de deux personnages historiques principaux : Léon Trotsky et Malcolm Lowry. L’esprit révolutionnaire de l’époque devrait faire bouillonner ce livre très attendu.

Volodine - Terminus RadieuxNA ZDOROVE : Terminus radieux, d’Antoine Volodine
Inclassable, c’est le terme qui revient volontiers pour qualifier Volodine, et ce n’est pas avec ce nouveau roman que les choses vont changer. Après l’écroulement de la deuxième Union Soviétique et l’irradiation nucléaire de la Sibérie, une petite troupe d’étranges résistants continue d’essayer de faire vivre l’utopie soviétique dans le village de Terminus Radieux, sous la coupe du président Solovieï et de l’immortelle Mémé Oudgoul. (Et là, je vous fais la version simple.)

Salvayre - Pas pleurerQUE VIVA ESPANA : Pas pleurer, de Lydie Salvayre
La guerre civile espagnole est au cœur du nouveau roman de l’auteure de La Compagnie des spectres, en s’appuyant sur deux voix distinctes : celle de l’écrivain Georges Bernanos, qui en fut le témoin direct et en tira un pamphlet polémique, et celle de Montse qui, 75 ans après les faits, se souvient de son adolescence exaltée, pleine d’espoir que l’esprit libertaire soufflant sur l’insurrection débouche sur des lendemains qui chantent.

Delrue - Un été en famillePREMIER ROMAN : Un été en famille, d’Arnaud Delrue
Après le suicide de sa sœur, Philippe, le narrateur, reprend sa vie. Normalement ? En apparence seulement, et on sait que, dans les affaires de famille, les apparences sont souvent plus que trompeuses. Au fil d’une confession qu’il adresse à Marie, son autre sœur encore collégienne, le malaise s’installe insidieusement…

TRAFIC TRÈS PERTURBÉ : Incident voyageurs, de Dalibor Frioux
Cela fait des jours, ou des semaines, on ne sait plus, on perd le fil, que la rame du RER A est immobilisée sous ce tunnel.  A son bord, deux mille voyageurs, qui se demandent ce qui se passe. Paris a-t-elle été ravagée par une catastrophe dont ils seraient les rescapés involontaires ? Est-ce un exercice, un test ? Un roman à ne pas lire dans les transports sous peine de sombrer dans une paranoïa aigüe au moindre arrêt !

KEY WEST : Aux Jardins des Acacias, de Marie-Claire Blais
Une œuvre polyphonique par l’une des grandes romancières québécoises contemporaines. Tandis que le travesti Petites Cendres court le long de l’océan Atlantique, différents personnages malades du sida s’évertuent à vivre leurs vies aux Jardins des Acacias, un refuge médicalisé dirigé par le docteur Dieudonné. Pas le sujet le plus fendard sur le papier, c’est sûr, mais l’éditeur promet de l’espoir et de la rédemption.


A première vue : la rentrée Seuil 2013

Parmi les « gros » éditeurs, ceux qui trustent les pages des critiques littéraires et prétendent aux grands prix d’automne, je n’ai pas encore parlé du Seuil. Normal, car s’il y a du potentiel dans les six romans – largement dévolus à l’Histoire – que cette maison propose à partir de la fin août, aucun ne suscite ni excitation ni curiosité fondamentale en nous. La place pour de bonnes surprises ? A voir…

Korman - Les saisons de LouveplaineBANLIEUE : Les saisons de Louveplaine, de Cloé Korman
C’est le roman Seuil dont on pourrait parler le plus. L’histoire d’une jeune femme algérienne, sans nouvelles de son mari depuis que celui-ci a rallié la France pour y trouver du travail. Elle décide de se rendre à Louveplaine, la banlieue où il s’est installé, pour essayer de le retrouver. Elle y découvre autant le quotidien contrasté de la cité qu’un visage inattendu de son mari…

Orr - Le ProduitOBSESSION : Le Produit, de Kévin Orr (coll. Fiction & Cie)
Trentenaire parisien, le narrateur est si obsédé par le Produit qu’il en perd tout sens commun. Après un passage chez des amis new-yorkais, il tente de s’exorciser par l’écriture.
Une curiosité sur le papier, par laquelle nous ferons sûrement un détour.

Thomas - L'Echange des princessesROYAL : L’Échange des princesses, de Chantal Thomas (coll. Fiction & Cie)
Révélée par un autre roman historique, Les adieux à la Reine (prix Fémina 2002), Chantal Thomas nous ramène au XVIIIème siècle, autour d’une sordide histoire d’échanges de princesses royales orchestrée par le régent Philippe d’Orléans, ayant dans l’idée de profiter de la minorité de Louis XV (11 ans à l’époque) pour s’installer durablement au pouvoir… Le savoir-faire de l’auteur en la matière n’étant plus à prouver, les amateurs de bons romans historiques devraient être comblés.

LIBAN : Le Dernier seigneur de Marsad, de Charif Majdalani
Là où Sorj Chalandon raconte la terrible guerre du Liban au début des années 80 (Le Quatrième mur), le Libanais Charif Majdalani évoque les vingt années précédant le conflit, à travers l’histoire d’un riche chrétien négociant en marbre, de sa fille et de son associé.

TUNISIE : Je suis né huit fois, de Saber Mansouri
Autour de la Montagne Blanche, le destin de Massyre, huitième enfant venant après sept filles, homme aux huit métiers, qui se passionne pour l’Histoire et part à la recherche d’un manuscrit irakien dans une quête initiatique personnelle.

PETIT PÈRE DES PEUPLES : Le Divan de Staline, de Jean-Daniel Baltassat
En compagnie de sa maîtresse et d’un jeune peintre, Staline se retire quelques jours dans sa Géorgie natale. Allongé sur un divan, il songe à son passé et à son histoire.


400 coups de ciseaux, de Thierry Jonquet

Signé Bookfalo Kill

Un proverbe dit que ce sont les meilleurs qui partent les premiers, et c’est parfois vrai, hélas. Immense auteur français de romans noirs, inspirés par les faits divers et par l’état de la société en général, Thierry Jonquet a été emporté par un A.V.C. à l’âge de 55 ans. C’était, déjà, en 2009.
Après avoir publié en l’état Vampires, son dernier roman inachevé, les éditions du Seuil rassemblent dans 400 coups de ciseaux vingt nouvelles écrites par Jonquet au fil des années, pour des revues ou des recueils. L’occasion de découvrir des textes rares ou introuvables, inégaux en qualité, mais qui tous présentent un intérêt, soit par leur atmosphère, soit par leur humour, soit par leur chute.

Jonquet - 400 coups de ciseauxSurtout, ces nouvelles montrent l’habileté de plume de Jonquet, capable de passer sans faiblir d’un registre populaire à un ton délicieusement ironique ou un style plus soutenu ; capable également de changer de genre, se hasardant ici dans l’anticipation post-apocalyptique (Sommeil), là à la blague de potache pure et simple (L’Imprudent), là encore à une parodie vacharde d’un fait divers d’actualité – Bernard Laporte se ridiculisant à lire la lettre de Guy Moquet à ses joueurs de l’équipe de France pour complaire à un certain Nicolas S. (Dans d’autres pays, qui sait), ou bien terrassant de piques acerbes l’art contemporain (Art conceptuel), le délaissement des personnes âgées (Nadine, bref et émouvant écho du roman Mon vieux), ou la télé-spectacle (Un débat citoyen). Entre autres…

Surtout, 400 coups de ciseaux (titre par ailleurs de la seule longue nouvelle inédite du recueil) s’ouvre sur un texte autobiographique où Jonquet raconte sans fards son parcours, ses apprentissages, sa venue au roman noir pour exprimer sa colère, là où la politique et l’engagement l’avaient déçu.
« Voilà comment ça s’est passé », c’est le titre, en dit plus que bien des thèses sur la forte personnalité d’un romancier du réel dont le regard acéré, la lucidité et le talent nous manquent énormément aujourd’hui.

400 coups de ciseaux, de Thierry Jonquet
Éditions du Seuil, 2013
(textes parus entre 1989 et 2009)
ISBN 978-2-02-110575-9
228 p., 18€


L’Etrange destin de Katherine Carr, de Thomas H. Cook

Signé Bookfalo Kill

George Gates vit à la surface du chagrin depuis l’enlèvement et l’assassinat de son fils Teddy, sept ans plus tôt, crime atroce dont on n’a jamais retrouvé l’auteur. Veuf – sa femme Celeste était morte en couches -, il écrit des portraits sur des personnalités du cru pour le journal local de Winthrop.
Deux rencontres vont subtilement réorienter le cours de sa vie : Alice, une fillette de douze ans atteinte de progéria dont la mort précoce approche à grands pas ; Arlo McBride, un flic à la retraite qui lui parle de Katherine Carr, une poétesse de Winthrop qui s’est évaporée vingt ans plus tôt, en laissant derrière elle un étrange manuscrit où elle met en scène sa propre vie d’une manière ambiguë. Tout en lisant chaque soir ce texte avec Alice, George se met à enquêter sur le mystère de la disparition de Katherine Carr…

Cook - L'Etrange destin de Katherine CarrJ’ai pour Thomas H. Cook une affection particulière. Voilà un écrivain pour qui le genre policier n’est pas un pis aller, et auquel il apporte toute l’élégance de sa plume et la finesse psychologique d’un esprit affûté. Loin du cliché de l’auteur américain efficace, hyper cadré et limite bourrin (il n’y a heureusement pas que ça outre-Atlantique), Cook signe des romans noirs raffinés, extrêmement bien écrits, plutôt lents, atmosphériques, traversés de thématiques obsessionnelles : le doute, la culpabilité, le soupçon…

On retrouve tout cela dans L’Etrange destin de Katherine Carr, assorti d’une réflexion sur l’écriture : où commence et où s’arrête la fiction, à quoi sert d’écrire (et de lire)… Le motif est omniprésent dans le livre, qui fonctionne comme une poupée russe. Tout commence en effet sur un bateau, qui avance lentement sur un fleuve au milieu d’une jungle (clin d’œil à Au cœur des ténèbres, de Conrad ?) ; le narrateur se met à raconter une histoire à un compagnon de traversée. C’est cette histoire qui constitue le récit central du roman, dans lequel viennent s’enchâsser les chapitres successifs du texte écrit par Katherine Carr, qui raconte sa propre histoire sans que l’on sache jamais clairement ce qui est vrai ou non…

Extrêmement lent, triste et mélancolique, L’Étrange destin… est un livre qui ne s’offre pas facilement, d’abord parce qu’il manie des sujets (les meurtres d’enfants, les grands tueurs en série) par nature étouffants – même si le romancier ne cède jamais à la facilité du sordide, ce n’est pas son genre. Ensuite et surtout, parce que Cook, loin d’asséner des vérités toutes faites, joue plutôt sur le non-dit, le « Non-Visible » (notion essentielle souvent évoquée dans le roman), et laisse à son lecteur une bonne marge d’interprétation et d’imagination.
De plus, l’éclatement du texte de Katherine Carr à l’intérieur du récit le rend parfois complexe à appréhender, surtout qu’il est écrit d’une manière mystérieuse, bourré d’allusions et de références qui ne sont pas toujours décryptées de suite. Difficile à affirmer sans comparaison, mais la traduction m’a d’ailleurs paru parfois un peu lourde, présentant des tournures maladroites qui semblent résulter d’une transcription un peu trop littérale pour sonner français. D’un autre côté, la langue de Cook est d’une exigence et d’une sophistication qui ne doivent pas simplifier le travail.

Néanmoins, il se dégage de L’Étrange destin… une atmosphère bien particulière, avec des images si marquantes qu’elles me reviendront sûrement en mémoire dès que je penserai à ce roman – l’une des grandes forces de Thomas H. Cook. Pour résumer, ce n’est pas le meilleur livre pour découvrir cet auteur, mais si vous connaissez et appréciez déjà son œuvre, vous pouvez y aller sans crainte.

L’Étrange destin de Katherine Carr, de Thomas H. Cook
Traduit de l’anglais (USA) par Philipe Loubat-Delranc
Éditions Seuil Policiers, 2013
ISBN 978-2-02-103017-4
296 p., 19,80€

Ils ont déjà lu et apprécié ce roman : Action Suspense, Le Vent Sombre


Plus jamais sans elle, de Mikaël Ollivier

Signé Bookfalo Kill

Lorsque son père lui demande ce qu’il veut pour ses dix-huit ans, Alan répond spontanément : « ma mère ». Sa mère, cette femme qu’il n’a jamais connu, dont il ne sait rien, secret le mieux gardé de son père Mathias. Par amour pour son fils, celui-ci accepte de lui laisser la chance de lever lui-même le voile sur ce secret et lui offre un billet pour Londres, où vit Ellen.
Ne sachant rien d’elle, Alan ne s’attendait à rien de précis au sujet de sa mère. Mais il n’imaginait sûrement pas qu’avec elle, il se retrouverait traqué par une armée de tueurs furieux au fin fond de la Bulgarie, tout ça parce qu’elle exerçait un métier mystérieux, fait de poursuites, de violence et de sombres complots…

Très bon auteur de polars psychologiques pour adultes, Mikaël Ollivier excelle aussi dans les romans pour la jeunesse. Le voici qui associe ses deux casquettes dans un thriller intimiste pour ados tout simplement formidable, sans doute l’une de ses plus belles oeuvres.
Plus jamais sans elle est un « page-turner » d’une efficacité redoutable : chapitres courts, action échevelée, suspense sans cesse renouvelée, rebondissements bien trouvés, seconds rôles bien campés, méchants redoutables, héros pleins de ressources sans tomber dans la caricature de James Bond… Jamais Ollivier n’a été aussi implacable dans ce registre.
 L’alternance de narrateur à chaque chapitre – un coup Alan, un coup Ellen – y est aussi pour beaucoup, nous faisant vivre les mêmes actions de deux points de vue différents, parfois opposés mais toujours complémentaires.

C’est aussi grâce à cette alternance que Mikaël Ollivier développe au plus juste la psychologie de ses personnages principaux, et parvient à assurer l’équilibre entre action et profondeur qui distingue les bons thrillers des moyens aussitôt lus aussitôt oubliés. Sans cela, cette histoire de retrouvailles entre un fils et sa mère aurait sans doute été banale. Là, chaque moment partagé, que ce soit dans la tendresse (souvent réfrénée, toujours pudique) ou dans la violence, dégage une intensité phénoménale.
En eux-mêmes, les personnages sont de toute façon remarquables, tout en restant crédibles malgré le caractère hors normes de l’histoire qui les lie : Ellen, femme libre, accro à l’adrénaline, incapable de vivre autrement que dans la tension et le mouvement ; Alan, adolescent curieux, intelligent, doté d’une grande capacité d’adaptation et d’apprentissage ; et Mathias, père étonnant, plein de ressources et d’inattendus.On y croit, on les aime, on tremble pour eux, comme s’ils étaient nos proches.

Plus jamais sans elle est donc une réussite totale, un roman captivant dès les premières lignes, impossible à lâcher jusqu’aux dernières, tout en étant émouvant et d’une grande justesse. Hautement addictif à partir de 12 ans.

Plus jamais sans elle, de Mikaël Ollivier
Éditions Seuil Jeunesse, 2012
ISBN  978-2-02-107638-7
300 p., 17€


Le Monde à l’endroit, de Ron Rash

Signé Bookfalo Kill

Le Monde à l’endroit s’ouvre sur les notes d’un médecin, qui relate dans son carnet de bord les différents soins qu’il est amené à effectuer, et la manière dont il est rétribué – ici vingt livres de farine, là deux douzaines d’œufs, de temps en temps un peu d’argent. Nous sommes en 1850. Ces notes illustrent la vie rurale américaine de l’époque, une vie simple et fruste. Elles réapparaissent à intervalle régulier dans le roman – sauf que, plus on avance dans le temps, moins elles sont anodines. La nature des maux change, des blessures, par balles, au couteau, à la baïonnette, des engelures et des amputations… C’est la Guerre de Sécession et ses ravages.
L’ensemble du nouveau roman de Ron Rash est construit sur la même idée : tout d’abord, on pense lire une histoire assez classique, presque déjà vue même si elle est bien menée ; puis, petit à petit, quelque chose d’autre s’installe, plus complexe et plus profond.

Au début donc, tout laisse à penser à un roman initiatique dans les règles de l’art : de nos jours, le héros, Travis Shelton, est un adolescent en rupture d’autorité, pas loin de la sortie de route, que des rencontres imprévues amènent à se remettre en question et à changer de vie. Au hasard d’une partie de pêche, il découvre les plants de cannabis que les Toomey père et fils, gaillards fort peu recommandables, font pousser sur leur propriété. Voyant là l’occasion de se faire un peu d’argent de poche facile, Travis n’a aucun scrupule à se servir et à revendre sa « récolte » à Leonard Shuley, ancien prof devenu dealer.
Carlton Toomey, le propriétaire des lieux, finit par le surprendre et lui donne une bonne et terrible leçon. Un événement qui va bizarrement donner à Travis l’impulsion nécessaire pour tenter d’améliorer son existence, en fuyant son père autoritaire, en tombant amoureux et en reprenant ses études. A cette occasion, il se passionne pour l’histoire locale et découvre le passé de Madison, le comté des Appalaches où il vit, marqué par un terrible massacre durant la Guerre de Sécession.

Même si les brèves notes intercalées du médecin intriguent, on est au début du roman saisi par une sorte de faux rythme, de nonchalance néanmoins non dénuée d’intérêt. Ron Rash prend le temps d’introduire tranquillement ses personnages, Travis d’abord, puis Leonard – qui servira de père de substitution au jeune homme – et son étrange compagne Dena, les Toomey, et enfin Lori, la petite amie de Travis.
Écrivain des paysages, amoureux de la Caroline du Nord où il vit, le romancier campe également quelques décors, peu nombreux, comme autant de points cardinaux à une histoire beaucoup moins simple qu’il n’y paraît. On en saisit néanmoins chaque nuance, on voyage comme si on y était parmi les champs de tabac, sous le soleil ardent qui écrase l’été des Appalaches ou dans le froid pétrifiant des montagnes l’hiver.

Et c’est ainsi que Rash, insidieusement, nous embarque dans son histoire. Aux thèmes de l’autorité parentale, de la famille, de l’éducation induits par l’aspect initiatique du récit, l’auteur superpose, par strates successives, d’autres sujets. Tout en étant instructive pour le lecteur, l’histoire de la guerre de Sécession permet par exemple d’élargir le champ des réflexions sur ce dont est capable l’homme, ses engagements, ses possibles aveuglements – préoccupations récurrentes chez le romancier.
Sur un virage ultra-serré, il fait ensuite basculer le récit pour le conduire vers une conclusion sombre, au terme de cinquante dernières pages au rythme effréné et aussi implacable que le Destin au travail. Rash est peut-être américain, il n’est pas pour autant du genre à céder à la tentation du happy end.

Du point de vue de l’écriture, on est plus proche d’Un pied au paradis, le premier roman de Rash, que du lyrisme du sublime Serena, écrit après Le Monde à l’endroit. Le romancier opte pour un style assez rugueux et néanmoins fluide, dénué d’effets superflus. Les dialogues sonnent juste, jouant sur le cadre rural du roman sans tomber dans le cliché paysan lourdingue. Rash s’amuse d’ailleurs avec le personnage de Carlton Toomey, trafiquant roué qui se fait passer pour plus simplet et inoffensif qu’il n’est en parlant exprès comme un bouseux.
Un détail du personnage qui, mine de rien, sonne comme une mise en abyme, un clin d’œil de Ron Rash sur son propre travail d’écrivain.

Le Monde à l’endroit, de Ron Rash
Traduit de l’anglais par Isabelle Reinharez
Éditions du Seuil, 2012
ISBN 978-2-02-108174-9
281 p., 19,50€


Géographie de la bêtise, de Max Monnehay

Signé Bookfalo Kill

Un jour, Pierrot, un idiot, décide de créer une communauté pour y rassembler toutes les cervelles boiteuses comme lui. Les abrutis, les vrais, les sincères. Les imbéciles de compétition. Les authentiques mous du bulbe. Bref, au lieu que chacun souffre à être l’idiot de son village, il propose que tous vivent entre eux et en harmonie dans le village des idiots.
Et le pire, c’est que ça marche. Au point que ça crée des envieux. Des intelligents, des sûrs d’eux, qui tentent de se faire passer pour les débiles qu’ils ne sont pas pour réussir à investir les lieux. Nos idiots, qui n’en sont pas la moitié d’un quand il faut distinguer les vrais stupides des simulateurs, arrivent à les repousser en les soumettant à leur arrivée à un test infaillible.
Jusqu’au jour où Bastien, l’un des villageois, falsifie le test. Il vient de rencontrer Elisa, il est tombé amoureux, et il ne veut plus qu’une chose : faire l’idiot avec elle au village des idiots. Une idée idiote, forcément.

Même si je me suis bien amusé à écrire le résumé ci-dessus, je préfère vous prévenir : cette Géographie de la bêtise entre tout droit dans la catégorie « roman-avec-une-bonne-idée-de-départ-et-puis-pas-grand-chose-après ». Oui, c’était séduisant, cette idée de village des idiots. Ça aurait pu constituer un bon roman, à la fois drôle et satirique, avec ce qu’il faut de critique sociale pour donner un air intelligent à l’ensemble. J’imagine que c’était d’ailleurs l’objectif de Max Monnehay. Et qu’il y aura des critiques pas trop exigeants (pléonasme ?) pour y trouver tout ça. On peut se contenter de ce qu’on a.
Ou pas.

Comme souvent avec une bonne idée de départ, ça commence plutôt pas mal. La romancière nous présente son héros narrateur, Bastien, dans son quotidien d’idiot humilié par sa mère castratrice et ignoré par son père transparent ; puis le projet de Pierrot. C’est parfois drôle, cruel, plutôt pas mal écrit. O.K.

Il y a pourtant déjà des trucs un peu agaçants. Par exemple, Monnehay s’amuse avec le titre de ses chapitres. Un coup c’est « Anti-leçon », un coup « Leçon de géographie », avec un numéro et un sous-titre pseudo-savant (c’est fait exprès). On ne saisit pas toujours bien le rapport entre le titre et le contenu.
Puis il y a les chapitres « La médecine pour les nuls », quand le narrateur raconte sa vie de grand brûlé à l’hôpital. Car, oui, c’est annoncé dès les premières pages, toute cette histoire a mal fini pour Bastien. Un jour, il s’est transformé en feu de joie. Il n’en est pas mort, mais pas loin. Pourquoi, comment, on le saura à la fin.

Le problème, c’est que le chemin pour y arriver, à cette fameuse fin, est plutôt longuet. Une fois le village établi et l’histoire d’amour lancée, ça patine. Le cap de la bonne idée de départ est franchi, il faut maintenant naviguer ; sans vent dans les voiles, c’est compliqué. (J’assume la métaphore moisie.)
Monnehay n’a plus grand-chose à raconter ensuite, elle brode, divague, essaie à la fois d’être drôle et tragique – sans y arriver, à bout de souffle stylistique. Avant de pondre cette chute venue de nulle part et qui ressemble à un aveu d’impuissance.

Un roman dont la bonne idée de départ n’est pas transformée, ça peut énerver. Je vous conseille donc amicalement d’éviter celui-là.

Géographie de la bêtise, de Max Monnehay
Éditions du Seuil, 2012
ISBN 978-2-02-107383-6
225 p., 17€


Vampires, de Thierry Jonquet

Signé Bookfalo Kill

En trouvant le corps d’un homme savamment empalé dans un hangar de la région parisienne, Razvan comprend qu’il a affaire à bien davantage qu’un crime atroce perpétré par un dément. Ses origines roumaines lui font aussitôt penser au supplice favori de Vlad Tepes, terrifiant comte transylvanien des âges obscurs plus connu de nos jours sous le nom de Dracula…
Conséquence inattendue, la nouvelle frappe de plein fouet la famille Radescu. Reclus dans leur demeure cachée au fond d’une suite de courettes, en plein coeur de Belleville, le patriarche Petre et les siens tentent d’accommoder leur condition de vampires – oui oui, des vampires, des vrais, comme dans Twilight mais en beaucoup mieux – aux impératifs de la société française contemporaine. Pas facile tous les jours… Alors, l’annonce de cette découverte macabre risque bien de ne pas arranger les choses !

A sa sortie, début 2011, certains se sont interrogés sur l’opportunité de publier ce livre, voire sur l’opportunisme possible de l’éditeur qui aurait cherché à « faire de l’argent » sur le dos de son célèbre auteur, en misant sur l’émotion ressentie par nombre de lecteurs à l’annonce de la mort de Thierry Jonquet, survenue brutalement en août 2009 des suites d’un accident vasculaire cérébral.
Le débat était inévitable, mais pour moi, il n’y a aucune ambiguïté. Pour l’amoureux de l’oeuvre de Jonquet que je suis, Vampires est autant un documentqu’un cadeau. Frustrant, certes, car il est impossible d’ignorer qu’il manque sans doute au moins un tiers, voire plus, à ce roman. Tout aussi impossible de ne pas relever quelques maladresses inhabituelles et d’en déduire que le texte n’a guère été relu ni corrigé par son auteur, et qu’il est livré presque brut – déjà remarquable, mais clairement inachevé, se concluant par deux dernières phrases prenant une saveur cruellement ironique après coup : « Un long travail commençait. Aussi routinier qu’incertain »…

En l’état, Vampires porte indéniablement la marque de Thierry Jonquet. Il révèle qu’une fois de plus, le romancier souhaitait nous proposer quelque chose de nouveau, de différent, d’audacieux, tout en traitant de certaines de ses obsessions : le rapport au corps, à la souffrance, à la vieillesse… Le tout situé à Belleville, son quartier.
Son ultime opus est habité de personnages incroyables (de la tribu Radescu au substitut Valjean, en passant par le légiste Pluvenage, déjà présent dans les Orpailleurs et Moloch), traversé de beaux moments autant que de scènes d’une violence qui serait insoutenable si elle n’était éclairée d’un humour aussi noir que salvateur.
Allez, pour le plaisir, un petit extrait, situé au début, alors que Razvan vient de découvrir le cadavre supplicié de l’empalé :

« Et soudain, d’une rotation puissante du bassin, il opéra un demi-tour et s’enfuit à toute allure. Sa hachette à la main, qu’il agitait en moulinets frénétiques au-dessus de sa tête, il dévala la pente menant au hangar. (…)
Ce n’était vraiment pas son jour de chance : alors qu’il parvenait, hors d’haleine, à proximité du bidonville, s’époumonant comme un damné, il aperçut les lueurs des phares des camionnettes d’une escouade de CRS qui avaient encerclé le campement et procédaient manu militari à l’évacuation de ses occupants. Sa survenue inopinée, une machette à la main, provoqua un certain émoi. Pour la faire courte, disons que les CRS se laissèrent aller à un mouvement d’humeur bien compréhensible. »

Ma seule véritable réserve au moment de la sortie en grand format du livre était son prix : 18€. Là, ça faisait cher le « cadeau »… Sa parution en poche aujourd’hui est une belle occasion de retrouver pour la dernière fois l’univers riche, inventif, puissant de l’un des plus grands auteurs français de polars de ces trente dernières années. N’hésitez pas.

Vampires, de Thierry Jonquet
Editions Points Seuil, collection Roman Noir, 2012
(Parution originale : éditions du Seuil, 2011)
ISBN 978-2-7578-2650-8
210 p., 6,50€