Articles tagués “restaurant

Toucher le noir (collectif dirigé par Yvan Fauth)

Éditions Belfond, 2021

ISBN 9782714494337

336 p.

21 €

Un recueil de nouvelles signées Solène Bakowski, Eric Cherrière, Ghislain Gilberti, Maud Mayeras, Michaël Mention, Valentin Musso, Benoît Philippon, Jacques Saussey, Danielle Thiery, Laurent Scalese & Franck Thilliez.
Sous la direction d’Yvan Fauth.


Onze grands noms du thriller français nous font toucher le noir, jusqu’au creux de l’âme…
Ces onze auteurs prestigieux, maîtres incontestés du frisson, nous entraînent dans une exploration sensorielle inédite autour du toucher. Avec eux, vous plongerez dans les plus sombres abysses, effleurerez la grâce et l’enfer d’un même geste, tutoierez l’horreur du bout des doigts…
Dix nouvelles inédites pour autant d’expériences tactiles, éclectiques, terrifiantes et toujours surprenantes.
Oserez-vous frôler le noir d’aussi près ?


Pour ceux qui sont familiers avec le petit monde du blog polar, le nom d’Yvan Fauth est devenu ces dernières années l’une de ses institutions les plus respectables. (Il va sans doute détester que je le traite d’institution, mais c’est évidemment un compliment.) Et c’est mérité. Le garçon est humble, totalement passionné, capable de renouveler son enthousiasme sans jamais donner l’impression de s’essouffler, et de porter loin sa curiosité, hors des sentiers battus ou non, selon ses envies.
Son empathie et son sens de l’écoute l’ont conduit à interviewer des dizaines d’auteurs, dont il suit l’œuvre avec une fidélité remarquable. Cette confiance solide qu’il porte à nombre d’écrivains, ces derniers ont décidé de la lui rendre de la plus belle des manières, en participant à tour de rôle à une série de recueils de nouvelles consacrés aux cinq sens.

L’idée était excellente, la réalisation l’est tout autant si j’en juge par ce nouveau livre consacré au toucher, et logiquement intitulé Toucher le noir, qui fait suite à Écouter le noir (2019) et Regarder le noir (2020), tous publiés par les éditions Belfond – avec un certain courage, dois-je le souligner, quand on connaît le manque d’intérêt chronique des Français pour les nouvelles, encore plus sans doute dans le genre policier.
Fort heureusement, le succès est au rendez-vous, ce qui n’est que justice, étant donné l’implication totale des écrivains dans le projet et la qualité des textes proposés.

Sur les onze écrivains réunis cette fois par Yvan, il y en a la moitié dont je n’ai jamais rien lu. Parmi les autres, ceux dont j’ai abordé au moins un livre par le passé, deux au moins ne m’avaient pas ou peu convaincu. (Non, je ne préciserai aucun nom, cela n’a aucun intérêt.)
Qu’à cela ne tienne, je me suis lancé sans arrière-pensée ni a priori d’aucune sorte. Et j’ai bien fait, car les dix nouvelles rassemblées ici forment un ensemble incroyablement homogène, tout en proposant chacune une vision singulière, à la fois différente des autres et représentative de l’univers de leurs auteurs.

Ce qui est amusant de prime abord, c’est de chercher comment chaque écrivain a entrepris d’honorer le sujet du recueil. Certains se sont efforcés d’intégrer l’expression « toucher le noir » dans leur texte, d’autres ont pris le thème imposé au pied de la lettre, d’autres encore ont davantage travaillé de manière métaphorique.
Aucune méthode n’est moins bonne que les autres, et au bout du compte, tous les textes ont leur propre intérêt et leur propre force.

Après, chaque lecteur aura bien sûr ses préférés, en fonction de ses affinités ou de la surprise cueillie à chaque nouveau texte.
Pour ma part, je déclare sans hésitation ma flamme à Michaël Mention, auteur que j’ai déjà pas mal lu, avec des résultats contrastés, mais dont j’admire la capacité à se renouveler sans cesse, à prendre des risques et à inventer des formes neuves, faisant de chacun de ses écrits un nouveau défi.
Sa nouvelle, « No smoking », est la plus longue du recueil. C’est aussi la plus ambitieuse, la plus riche, la plus foisonnante en surprises et en retournements de situation. Jusqu’à la dernière ligne, Mention m’a tenu en haleine et totalement bluffé. C’est mon plus gros coup de cœur du livre.

J’ai beaucoup aimé également « Zeru Zeru », le texte de Maud Mayeras qui, fidèle à ses habitudes, conjugue noirceur absolue et empathie extrême, dans une histoire tragique, qui fend le cœur et bouleverse au plus profond de l’âme.
De manière assez similaire, Solène Bakowski réussit avec « L’Ange de la vallée » une nouvelle déchirante, bizarrement lumineuse et révoltante.
Dans un genre plus ludique, bravo au duo Franck Thilliez & Laurent Scalese, qui signent avec « 8118 » le premier texte en auto-reverse – je vous laisse découvrir de quoi il s’agit ! En tout cas, c’est très réussi et loin d’être un gadget, tout en déroulant un propos pertinent sur le marché sordide des armes à feu.

Je ne vais pas citer toutes les nouvelles du recueil, mais sachez que Valentin Musso (sans doute le plus « dans le thème », avec son histoire se déroulant dans un restaurant où l’on mange dans le noir complet), Benoît Philippon (formidable texte sur les dérives de l’art contemporain), Eric Cherrière (périple jusqu’au-boutiste sur les traces d’un assassin), Danielle Thiery (cruelle histoire de rivalité musicale), Ghislain Gilberti (sanglante escapade dans l’infra-monde horrifique caché dans les ténèbres de notre monde) et Jacques Saussey (cruelle variation prisonnière entre Les évadés et La Ligne verte) sont tous à la hauteur du projet.

Certains de ces textes me hanteront longtemps, preuve que quelques pages suffisent à marquer l’imaginaire. Une nouvelle réussie est un petit monde qui a autant de force et de légitimité littéraire (plus, parfois) qu’un long roman.
Les auteurs de Toucher le noir l’ont bien compris et rendent, tous ensemble, un merveilleux hommage à cette forme brève que, encore une fois, je vous encourage à découvrir en vous délestant de vos éventuels a priori à son encontre.

(Merci à NetGalley et aux éditions Belfond de m’avoir confié la version numérique de Toucher le noir.)


Chinatown, intérieur, de Charles Yu

Éditions Aux Forges de Vulcain, 2020

ISBN 9782373050899

256 p.

20 €

Interior Chinatown
Traduit de l’anglais (américain) par Aurélie Thiria-Meulemans


RENTRÉE LITTÉRAIRE 2020


Willis Wu est un Américain d’origine asiatique. Mais aux yeux de tous, dans une société qui voit tout en noir et blanc, dans un monde qui se pense comme un affrontement entre Noirs et blancs, il est avant tout un Asiat’. L’Asiat’ de service, à qui on accorde de temps en temps un arrière-plan, parce qu’un peu de jaune dans le décor, ça ne fait pas de mal, à condition qu’il ne s’y incruste pas.
Mais Willis a un rêve. Celui de devenir Mister Kung Fu. Le plus grand rôle qu’on puisse imaginer quand on est asiatique aux Etats-Unis. Et il est prêt à tout pour y parvenir.


Quand l’intelligence et la pertinence d’une pensée rencontrent la créativité, l’humour, le sens de la dérision, l’acuité socio-politique et l’émotion, cela donne un résultat jouissif.
Cela donne, par exemple, le nouveau roman de Charles Yu.

Comme son personnage (dont on note évidemment la proximité du nom), Charles Yu est Américain d’origine asiatique. Comme lui, il fréquente le monde des arts visuels, puisqu’on le connaît aussi comme scénariste de séries (Westworld, Legion).
Comme lui, il n’a pas dû rire tous les jours à cause de ses origines ethniques.
Alors, il a préféré en rire, justement. Et en faire le sujet de Chinatown, intérieur, roman hors normes à tous points de vue, qui (entre autres choses) donne une place à ceux qui n’en ont guère dans la société américaine.

« On se retrouve piégés dans des rôles de guest-stars au sein d’un petit ghetto dans un épisode spécial. Des personnages mineurs enfermés au cœur d’une histoire qui ne sait pas trop quoi faire de nous. Après deux siècles passés ici, pourquoi ne sommes-nous toujours pas des Américains ? Pourquoi est-ce qu’on se fait toujours virer de l’histoire ? »

Mécanique de la fabrique

Tous les lecteurs et chroniqueurs du roman l’ont souligné : la grande originalité du roman, ce qui frappe de prime abord, c’est sa forme. En effet, Charles Yu a choisi d’adopter le style scénaristique pour raconter son histoire.
On y trouve ainsi de nombreux dialogues mis en page comme dans tout script qui se respecte, des didascalies, des titres de séquence en lieu et place de titres de chapitre, la police de caractère type du scénario…
De ce découpage ultra-dynamique, qui autorise ruptures, inventions, allers-retours fluides entre différentes strates du récit, décrochages et rebondissements, naît un rythme de lecture extrêmement efficace. Idéal pour une comédie (c’en est une) qui, comme toutes les meilleures comédies, n’oublie pas jamais d’être agitée de drames et de tragédies.

Cependant, Charles Yu a l’intelligence de ne pas s’enfermer dans son idée formelle.
Demandez à n’importe quel scénariste, la première chose qu’il vous dira, c’est qu’un script est tout sauf un espace de littérature. Un scénario n’est pas là pour faire des jolies phrases, c’est un outil de production, un document fonctionnel. Pas de quoi faire briller du romanesque.
Alors, régulièrement, Charles Yu « triche » un peu. Il s’éloigne des contraintes et s’autorise de longs passages, dénués de dialogue, caractéristiques du roman et non du scénario. Cette entorse était indispensable, pour ne pas assécher la lecture et la rendre pénible ; mais aussi pour développer le cœur de ses réflexions sur ce qu’est être Asiatique aux États-Unis aujourd’hui.

Fake yellow news

« Alors, l’immeuble est en effervescence jusqu’à l’aube, comme si plus rien n’avait d’importance, parce qu’au fond vous êtes venus ici, tes parents et leurs parents et leurs parents, et c’est comme si vous veniez juste d’arriver, et pourtant c’est comme si vous n’étiez jamais vraiment arrivés. Vous êtes censés être là, dans un nouveau pays, plein d’opportunités, mais sans savoir comment, vous vous retrouvez piégés dans une version de pacotille de votre ancien pays. »

L’autre grande idée de Chinatown, intérieur, c’est de contaminer le fond par la forme. Faire du livre une gigantesque métaphore, où l’on lit la société américaine comme si elle se résumait à la vision qu’en propage Hollywood.
Les protagonistes du roman vivent chaque instant de leur vie comme s’ils étaient les personnages d’un film ou d’une série. En quête d’un rôle, porteurs d’un petit rôle, puis d’un rôle plus important, puis éloignés des castings parce que leur personnage meurt, puis de retour à l’écran, dans un nouveau petit rôle… Et ainsi de suite, sans fin ni meilleure issue possible.

Les personnages d’origine asiatique voient ainsi toute leur existence compressée en un seul lieu : Chinatown. Et plus encore, dans le roman, Chinatown se résume à un seul immeuble, une espèce de monstruosité architecturale en bas de laquelle se tient l’incontournable restaurant chinois, le Pavillon d’Or, dont l’arrière-boutique et les cuisines constituent les coulisses du spectacle qui se joue dans la salle. Tandis que, dans les étages, les Asiat’ s’entassent dans des logements insalubres, rêvant tous de s’en sortir un jour.

It don’t matter if you’re black or white

Pour donner du corps à son concept, Charles Yu imagine en outre une série policière intitulée Noir et Blanc, mettant en scène une policière blanche parfaite et un policier noir parfait. Sarah Green et Miles Turner. Rien que leurs noms, on y croit tout de suite.
Cette série fictive, en plus de reprendre tous les poncifs du genre puis de les détourner au fil de dialogues souvent hilarants, devient l’écho d’une certaine image sociale des États-Unis. Les Blancs dominent, les Noirs trouvent leur place, la plupart du temps en s’opposant ou se battant des comme des furieux.
Et pour les autres ? Les « minorités », plus ou moins visibles ? Réduits à des catégories correspondant à des emplois secondaires de fiction, ils rament, et restent toujours à l’arrière-plan.

Cette confusion entre réel et fiction, Charles Yu l’entretient jusqu’au vertige, au point qu’on ne sait plus parfois de quoi on parle exactement. De série, de cinéma, ou de réalité ? En imposant l’idée que tout est lié, le romancier réduit les États-Unis d’aujourd’hui à une vaste mascarade, où l’illusion du spectacle prime sur tout.
Pas étonnant, dès lors, de trouver à leur tête le plus grossier des clowns.

Charles Yu achève de faire très fort en se montrant d’une virtuosité éblouissante pour varier les tons. Il ouvre les débats avec humour, et un sens de l’auto-dérision communautaire dont beaucoup devraient s’inspirer. Puis il sait se faire tour à tour mordant, satirique, cinglant, mais aussi tendre, émouvant… Et toujours, en tous points, d’une justesse absolue, irréprochable.
Jusqu’à conclure son roman sur un scène de procès d’anthologie – genre américain s’il en est, que le romancier investit et détourne avec brio pour offrir à son héros une tribune à la hauteur de son propos.

Original, percutant, brillant, Chinatown, intérieur est l’un des grands romans américains de la rentrée.
(Américain, oui !)
Une nouvelle pépite défendue par les éditions Aux Forges de Vulcain, dont je n’ai pas fini de vous dire tout le bien que je pense.


On cause un peu partout en fort bien de Chinatown, intérieur : EmOtionS – blog littéraire (Gruznamur), 4deCouv, Just A Word, Quoi de neuf sur ma pile ?, La page qui marque


A première vue : la rentrée Stock 2014

L’année dernière, chez Stock, nous avions adoré la fable singulière et bouleversante de Karin Serres, Monde sans oiseaux. Trouverons-nous pareil miracle parmi les élus à la couverture bleue de cette rentrée 2014, dans une maison par ailleurs bouleversée par la mort de son éditeur mythique, Jean-Marc Roberts ? Pas sûr, mais il y a tout de même quelques belles promesses.

Bosc - ConstellationCRASH MYTHIQUE : Constellation, d’Adrien Bosc
C’est l’un des accidents aériens les plus connus de l’histoire. Le 28 octobre 1949, le Constellation, nouvel avion d’Air France voulu par le milliardaire excentrique Howard Hughes, s’écrase sur un îlot des Açores, tuant ses onze membres d’équipage et ses trente-sept passagers, parmi lesquels le boxeur Marcel Cerdan. Loin de ne s’intéresser qu’au sort du célèbre amant d’Edith Piaf, Adrien Bosc tisse un roman choral qui donne une voix à tous les disparus tout en questionnant les raisons du drame. Sur le papier, l’un des premiers romans les plus ambitieux de la rentrée.

Poulain - Les mots qu'on ne me dit pasCOMME UN POT : Les mots qu’on ne me dit pas, de Véronique Poulain (lu)
Comme Jean-Louis Fournier, publié par la même maison, Véronique Poulain tire de l’humour d’une situation douloureuse, en l’occurrence le handicap, la surdité de ses parents. Comme Fournier, la néo-romancière aligne des chapitres courts et percutants qui disent la difficulté d’être la fille parlante et entendante de parents sourds, l’incompréhension, le poids du regard des autres, mais aussi l’amour qui se glisse dans tout cela, et bientôt la fierté lorsque les géniteurs de Véronique Poulain se retrouvent à la pointe du combat pour la reconnaissance des sourds dans la société. Un récit parfois grinçant, douloureux, mais souvent drôle et au bout du compte touchant et très juste.

Michelis - La chance que tu asESCLAVAGE MODERNE : La Chance que tu as, de Denis Michelis (coll. la Forêt)
Un jeune homme est embauché dans un restaurant prestigieux. Nourri et logé, il y est rapidement soumis à des conditions de travail drastiques et aux mauvais traitements d’employeurs exigeants et manipulateurs. Alors que commence une descente aux enfers inexorable, il n’ose pourtant se plaindre, si chanceux de travailler pour une maison aussi prestigieuse… Un premier roman qui promet d’être dérangeant avec justesse.

TOILE LITTÉRAIRE : Selon Vincent, de Christian Garcin
Entre 1812 et 2013, des destins se répondent aux quatre coins du monde, de la Patagonie à la Russie. Un roman choral énigmatique par un écrivain-voyageur qui n’aime rien tant que croiser des histoires et raconter des personnages différents.

Greggio - Les nouveaux monstresFORZA ITALIA : Les nouveaux monstres (1978-2014), de Simonetta Greggio
Suite du remarqué Dolce Vita, ce roman raconte l’Italie des trente-cinq dernières années, marquée notamment par l’irruption sur la scène politique d’un certain Silvio Berlusconi.

LOVE IS ALL : Tout ce que je sais de l’amour, de Michela Marzano
Deuxième auteure d’origine italienne chez Stock cette année, Michela Marzano poursuit son parcours singulier dans la lignée de son précédent livre, Légère comme un papillon, paru chez Grasset avec succès. Un récit autobiographique qui questionne l’impossible recherche du Prince Charmant, le désir d’enfant, la maternité, l’amour tout simplement.

BOUCHON A PRÉVOIR : L’Autoroute, de Luc Lang
Rencontre entre un arracheur de betteraves dans le nord et un couple imprévu qui vit dans une maison au bord d’une autoroute. C’est sans doute plus que cela, mais bon, voilà…

COMME C’EST ORIGINAL : Le Jour où tu m’as quitté, de Vanessa Schneider
Une femme divorcée et mère de deux enfants est quittée à nouveau. Déception, chagrin, incompréhension, vieux démons, crainte de ne pouvoir se reconstruire, tout ça… Je vous fais un dessin ou ça va ?