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À première vue : la rentrée Seuil 2020

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Intérêt global :

ironie


Avec onze titres au programme, les éditions du Seuil font presque jeu égal avec Gallimard en terme de quantité. Pour ce qui est de la qualité, il faudra lire, bien sûr. Cependant, à première vue, le schéma est en dents de scie. Il y aura des trucs dont on va causer, d’autres qui peuvent valoir le coup, et des bricoles sans lesquelles on vivrait tout aussi bien.
Une vraie rentrée littéraire de grosse maison, décidée à continuer comme si de rien n’était.


VIOLENCES DE L’HUMAIN


Sandra Lucbert - Personne ne sort les fusilsPersonne ne sort les fusils, de Sandra Lucbert

On devrait parler de ce livre. Il faudrait qu’on en parle. De mai à juillet 2019, Sandra Lucbert a couvert le procès France Télécom, dont sept dirigeants ont été envoyés devant le tribunal pour des faits de maltraitance, de harcèlement moral, ayant entraîné le suicide de plusieurs employés. Les débats ont permis de faire étalage de l’arrogance sans limite de Didier Lombard et de ses acolytes, de leur cynisme assumé, celui de gens parfaitement conscients qu’ils n’ont pas grand-chose à craindre de la justice, parce que la justice parle la même langue qu’eux. Que peut-on attendre d’un homme qui affirme à la barre, sans trembler : « Finalement, cette histoire de suicides, c’est terrible, ils ont gâché la fête » ?
En 156 pages, Sandra Lucbert ramasse toute la colère légitime que l’on peut (que l’on doit) éprouver à l’encontre de cette barbarie moderne qu’est l’exercice du capitalisme débridé. C’est en écrivain, et non en journaliste, qu’elle empoigne les mots comme des fusils pour tirer en rafale sur l’effroyable machinerie du libéralisme et de la logique économique, négation absolue de l’humain.

Irène Frain - Un crime sans importanceUn crime sans importance, d’Irène Frain

Le mur du silence, Irène Frain s’y heurte sans trêve depuis l’assassinat d’une vieille dame, tuée dans sa maison au fond d’une impasse, en banlieue parisienne, dont on peine à connaître les motivations et encore plus l’auteur. Cette vieille dame, c’était sa sœur. Et le mur, c’est celui de la police, de la justice, qui traitent l’affaire comme un dossier, au mépris de l’humain. C’est aussi le silence de la famille, contre lequel la romancière s’élève dans ce récit-enquête.

Xabi Molia - Des jours sauvagesDes jours sauvages, de Xabi Molia

Les hasards de l’actualité percutent parfois la littérature… Quand on connaît le temps nécessaire à la maturation et à l’écriture d’un roman, on ne pourra pas soupçonner Xabi Molia d’opportunisme avec son nouveau roman, pourtant étrangement en phase avec ce que nous vivons depuis le début de l’année. Il imagine, en effet, qu’une grippe foudroyante ravage l’Europe. Pour fuir l’épidémie, une centaine de personnes embarque à bord d’un ferry, mais une tempête fait naufrager le navire sur une île inconnue. Vient alors le temps des choix. Certains veulent repartir, d’autres profiter de l’aubaine pour construire une société nouvelle sur l’île et en garder jalousement le secret… Un dilemme digne de Sa Majesté des mouches, sauf que les enfants ont grandi.


LA VOIX DES FEMMES


Lucy Ellmann - Les lionnesLes lionnes, de Lucy Ellmann
(traduit de l’anglais (États-Unis) par Claro)

C’est une femme, mère au foyer, seule dans sa cuisine. Elle pense aux tâches ménagères qui l’attendent, mais aussi à la folie de la politique qui a conduit un Trump à la présidence du pays, aux fusillades dans les lycées qui deviennent routine, au patriarcat, à la précarité causée par des logiques économiques effarantes, à la maladie… Tous les sujets y passent, ratissant large le monde tel qu’il va, du plus intime au plus large.
Le tout en une seule phrase longue de 1152 pages.
Le bazar est traduit par Claro, qui ne sort plus de sa retraite de traducteur que pour des projets hors norme. Le précédent, c’était Jérusalem, d’Alan Moore. Ça vous donne une idée du livre de Lucy Ellmann, finaliste du Booker Prize et, évidemment, phénomène littéraire chez nos amis anglo-saxons.

Chloé Delaume - Le coeur synthétiqueLe Cœur synthétique, de Chloé Delaume

Rompre à quarante-six ans et entreprendre de refaire sa vie est, pour une femme (beaucoup plus que pour un homme), un parcours du combattant. C’est ce que découvre Adélaïde, l’héroïne du nouveau roman de Chloé Delaume, dont le regard féministe est plus acéré que jamais, en y mêlant l’humour nécessaire pour garder de la hauteur sur le sujet.

Rachid Benzine - Dans les yeux du cielDans les yeux du ciel, de Rachid Benzine

C’est le temps des révolutions. Une femme interpelle le monde. Elle incarne le corps du monde arabe. En elle sont inscrits tous les combats, toutes les mémoires douloureuses, toutes les espérances, toutes les avancées et tous les reculs des sociétés. Plongée lumineuse dans l’univers d’une prostituée qui se raconte, récit d’une femme emportée par les tourments de la grande Histoire, Dans les yeux du ciel pose une question fondamentale : toute révolution mène-t-elle à la liberté ? Et qu’est-ce finalement qu’une révolution réussie ? (résumé de l’éditeur)


EN VRAC (faute d’inspiration…)


Antonio Munoz Molina - Un promeneur solitaire dans la fouleUn promeneur solitaire dans la foule, d’Antonio Muñoz Molina
(Traduit de l’espagnol par Isabelle Gugnon)

Grand romancier espagnol, l’auteur se fait cette fois observateur des petites scènes du quotidien, ces détails infimes qui font le monde tel qu’il est. À Paris, New York, Madrid ou Lisbonne, il arpente les rues armé d’un crayon, d’un carnet, d’un enregistreur et d’une paire de ciseaux, et collecte au hasard bruits volés, bouts de papier, affiches…
Un projet original, par un très écrivain espagnol, dont la finesse d’analyse et d’observation pourrait s’épanouir dans cet exercice singulier.

Sarah Chiche - SaturneSaturne, de Sarah Chiche

La narratrice reconstitue le portrait d’un père mort si jeune, à 34 ans, qu’elle n’en garde aucun souvenir. En rencontrant une femme qui l’a connu enfant, en Algérie, elle tire un fil noueux qui découvre un homme amoureux des étoiles, exilé d’Algérie au moment de l’indépendance, contribuant à rebâtir l’empire médical que sa famille de médecins avait édifié de l’autre côté de la Méditerranée, puis cédant à une passion furieuse qui va tout faire voler en éclats…

Vinca Van Eecke - Des kilomètres à la rondeDes kilomètres à la ronde, de Vinca Van Eecke

Dans un village perdu de la campagne française, rencontre à 14 ans entre des gamins qui grandissent là tant bien que mal, et une fille qui vient juste y passer ses vacances. Elle, « la bourge », eux, « les autres ». Vient le premier amour, les amitiés brûlantes de l’adolescence, et les tragédies qui les accompagnent inévitablement.
(Voilà voilà.)

Mary Costello - La captureLa Capture, de Mary Costello
(Traduit de l’anglais (Irlande) par Madeleine Nasalik)

Un professeur de lettres spécialiste de Joyce (forcément, il est irlandais) n’arrive pas à écrire le livre dont il rêve sur son mentor littéraire. Et en plus, il est malheureux en amour. Réfugié au fin fond de la campagne (mais qu’est-ce qu’ils ont tous avec la campagne ?!?), il a un coup de foudre pour sa voisine. Hélas, lorsqu’il la présente à sa tatie, celle-ci se fâche tout rouge et lui interdit de la revoir. Ah, tiens, il y a anguille sous roche.

Stéphane Malandrin - Je suis le fils de BeethovenJe suis le fils de Beethoven, de Stéphane Malandrin

Confession épique d’un vieil homme enfermé dans sa bibliothèque, d’où il entend révéler qu’il est le fils caché d’un Ludwig qu’on a toujours cru mort sans descendance. Une fantaisie littéraire, hymne à la joie héroïque et pastoral.
(Oui, bon, on fait ce qu’on peut.)


BILAN


Lecture probable :
Personne ne sort les fusils, de Sandra Lucbert

Lecture hypothétique :
Des jours sauvages, de Xabi Molia
Un promeneur solitaire dans la foule, d’Antonio Muñoz Molina


À première vue : la rentrée Robert Laffont 2020

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Intérêt global :

ironie


À l’instar de Plon ou Fayard, Robert Laffont figure très rarement parmi les éditeurs susceptibles de retenir mon attention. J’ai donc abordé son programme avec retenue, par politesse. Et suis finalement assez surpris d’y découvrir une ou deux promesses plutôt sympathiques. Comme quoi, on n’est pas obligé de rester borné toute sa vie. Restera à voir, bien sûr, ce que cela vaut d’un point de vue littéraire.
Bon, sur les six titres annoncés, il y en a aussi des dispensables, à mon avis en tout cas. Mais je vous laisse juge, bien entendu.
Et je vous en rajoute un petit septième que vous trouverez en fin d’article. Plus pour la blague qu’autre chose – mais on a le droit d’abord.


Héloïse Guay de Bélissen - Le dernier inventeurLe Dernier inventeur, d’Héloïse Guay de Belissen

Voilà un beau sujet. Le protagoniste de ce roman est bien réel. Il s’appelle Simon Coencas, et est devenu mondialement célèbre à treize ans pour avoir découvert, avec trois amis, la grotte de Lascaux. Un « inventeur », selon le terme consacré qui sert à désigner les gens mettant au jour un trésor. Au moment où Héloïse Guay de Belissen écrivait ce livre, il était encore en vie, le dernier des quatre. Il est mort le 2 février 2020, à l’âge respectable de 93 ans. De son enfance bouleversée par l’événement, des conséquences de ce dernier, l’auteure fait le cœur de son roman, également réflexion sur les mystères de l’art préhistorique et sur l’Histoire.

Ken Follett - Le crépuscule et l'aubeLe Crépuscule et l’aube, de Ken Follett
(traduit de l’anglais)

Exceptionnellement, je ne cite pas le nom du traducteur, car, pour l’instant, le site Internet en mentionne… cinq. Sans préciser s’ils ont œuvré tous les cinq à parts égales – ce qui se fait parfois pour accélérer la traduction des gros best-sellers et donc leur parution, mais donne souvent des résultats plutôt sales en terme de cohérence et d’élégance stylistique -, ou si l’un d’entre eux a mené le travail en particulier, avec l’aide ponctuelle des autres… Bref.
Pour le reste, Ken Follett continue à tourner autour de Kingsbridge, la ville imaginaire au cœur des Piliers de la Terre, son grand œuvre, apparue depuis dans des suites ou des préquelles. Ce qui est le cas de ce nouveau roman, puisqu’il se déroule en 997. Comme d’habitude, grande saga romanesque, gros pavé, reconstitution historique soignée…

Gwenaële Robert - Never mindNever Mind, de Gwenaële Robert

Ce roman historique reconstitue l’attentat de la rue Saint-Nicaise, commis le 24 décembre 1800 et visant le Premier Consul Bonaparte. Ce dernier en réchappe, à la différence d’une vingtaine de personnes tuées par l’explosion de la charrette piégée par des conspirateurs chouans, sans parler de la centaine de blessés et des maisons détruites. Tandis que Bonaparte en profite pour décimer les Jacobins, qu’il soupçonne d’être responsables de l’attaque, Fouché, le redoutable chef de la police secrète, n’a de cesse de traquer les véritables coupables, dont Joseph de Limoëlan, rongé de remords par le désastre, en particulier par la mort d’une jeune fille payée pour surveiller la charrette…

Kiran Milwood Hargrave - Les graciéesLes graciées, de Kiran Milwood Hargrave
(traduit de l’anglais par Sarah Tardy)

En 1617, le village norvégien de Vardø perd tous ses hommes en une seule nuit de tempête. Par la force des choses, les femmes prennent le relais pour assurer leur survie. Trois ans plus tard, un certain Absalom Cornet débarque d’Écosse, en compagnie de sa femme norvégienne, et découvre ce village hors du commun. Qui, pour lui dont la mission est de traquer et de brûler les sorcières, ressemble peu ou prou à un Enfer où il convient de rétablir l’ordre de Dieu. Pendant ce temps, son épouse découvre avec stupeur que les femmes peuvent être indépendantes…
Premier roman pour adultes de cette jeune auteure, dramaturge et poétesse anglaise âgée de 30 ans.

David Fortems - Louis veut partirLouis veut partir, de David Fortems

Louis, garçon sans histoire, amoureux de littérature, fait la fierté de son père Pascal, un ouvrier qui s’émerveille de voir son fils s’affranchir de son milieu modeste avec calme et sagesse. Mais tout s’écroule le jour où Louis se jette dans la rivière et s’y noie, volontairement. Pascal, effondré, découvre que son fils n’était pas du tout le garçon qu’il croyait.
Un premier roman qui a des airs de déjà-vu, déjà-lu. Je passe.

Alain Teulié - Stella FinziStella Finzi, d’Alain Teulié

Stella est riche, Stella est brillante, Stella est mystérieuse. Stella a tout pour fasciner. Y compris son étonnante laideur. Vincent, venu à Rome pour y mettre fin à ses jours, la rencontre dans un bar et renonce à ses plans funestes pour céder à un jeu de séduction troublant.
Je ne suis encore jamais allé à Rome, ce n’est pas avec ce roman que ça va changer.

Marc Lévy - C'est arrivé la nuit9 T.1 : C’est arrivé la nuit, de Marc Levy

Si on m’avait dit qu’un jour, je mentionnerais un roman de Marc Levy dans une présentation de rentrée littéraire… Ce fait étonnant est sans doute plus dû aux circonstances exceptionnelles de 2020 qu’à une volonté d’intégrer l’un des plus gros vendeurs de France au grand cirque de la rentrée, ce qui n’aurait en fin de compte aucun intérêt pour lui. Du reste, son nouveau roman paraît fin septembre, au moment où ce que l’on considère comme la rentrée littéraire est déjà terminée.
Ce petit clin d’œil me permet néanmoins de signaler que Marc Levy se lance dans une grande entreprise, puisque C’est arrivé la nuit est le début d’une série, sobrement intitulée 9. Où l’on suivra, non plus deux personnages, un homme/une femme, comme il le reconnaît lui-même, mais une équipe de neuf héros. Neuf amis faussaires, manipulateurs ou assassins en col blanc, qui ont pour point commun d’agir dans le plus grand secret pour la justice et le bien afin de faire éclater la vérité au grand jour.
Cela ressemble à une tentative d’hommage, volontaire ou non, au roman-feuilleton populaire, avec ses héros rebelles œuvrant dans l’ombre pour le bien, et sa morale aimable… Après tout, pourquoi pas ?


BILAN


Lectures potentielles :
Le Dernier inventeur, d’Héloïse Guay de Belissen
Les graciées, de Kiran Milwood Hargrave

Lecture hypothétique :
Never Mind, de Gwenaële Robert


A première vue : la rentrée Stock 2018

L’année dernière, nous avions reproché à Stock de faire partie des éditions se présentant à la rentrée avec un effectif beaucoup trop pléthorique. Pas mieux cette année, puisque la maison bleue aligne pas moins de douze nouveautés pour la seule date du 22 août… Et comme d’habitude, nous n’en retiendrons que deux ou trois, sans trop s’attarder sur le reste. En espérant trouver dans la liste un titre aussi somptueux que Les huit montagnes de Paolo Cognetti !

Bosc - CapitaineOHÉ OHÉ : Capitaine, d’Adrien Bosc
Pour moi, le plus attendu de la bande. Aujourd’hui éditeur au Seuil et aux éditions du Sous-Sol, ce jeune homme doué et pressé qu’est Adrien Bosc avait marqué les esprits avec son premier roman paru en 2014, Constellation. Après cette histoire d’avion, voici qu’il s’intéresse à un bateau, le Capitaine Paul-Lemerle, parti du port de Marseille le 24 mars 1941 avec à son bord André Breton, Claude Lévi-Strauss, Anna Seghers et beaucoup d’autres artistes, écrivains, journalistes, fuyant tous le régime de Vichy et la menace nazie. A sa manière kaléidoscopique, Bosc s’attache à relater le long voyage du bateau jusqu’en Amérique. Le sujet a tout pour que le jeune écrivain (32 ans) en fasse quelque chose de brillant.

Boltanski - Le guetteurMOMMY : Le Guetteur, de Christophe Boltanski
Lui aussi sera attendu pour son deuxième roman, car son premier, La Cache, a été très remarqué et apprécié (au point de décrocher le Prix Femina il y a trois ans). Cette fois, il y est question d’un fils qui, découvrant le manuscrit inachevé d’un polar dans les affaires de sa mère, décide d’enquêter sur elle pour essayer de comprendre cette femme mystérieuse. Des investigations qui vont le ramener aux jeunes années de sa mère, alors qu’elle était étudiante à la Sorbonne, en pleine guerre d’Algérie…

Noiville - Confessions d'une cleptomaneTHIEF, BAGGINS ! : Confessions d’une cleptomane, de Florence Noiville
Florence Noiville a de la suite dans les idées. En l’occurrence, celle de placer un désordre psychique majeur au cœur de l’intrigue de ses livres. Après le syndrome de Clérambault dans L’Illusion délirante d’être aimé (2015), la voici donc qui, le titre est parlant, s’intéresse à la manie irrépressible du vol, en mettant en scène une femme, grande bourgeoise, épouse de ministre, qui ne peut s’empêcher de faucher tout ce qui lui passe sous la main. Jusqu’au jour où elle vole un objet qu’elle n’aurait jamais dû non seulement prendre, mais même simplement voir…

Dupont-Monod - La révolteALIÉNOR II, LE RETOUR : La Révolte, de Clara Dupont-Monod
Clara Dupont-Monod a de la suite dans les idées. Après avoir rencontré un succès certain avec Le Roi disait que j’étais diable (Grasset, 2014), elle reprend son « personnage » d’Aliénor d’Aquitaine, racontée cette fois par son fils, Richard Cœur de Lion, au moment où la reine demande à ses enfants de se retourner contre le Roi d’Angleterre, leur père.

Lamberterie - Avec toutes mes sympathiesMON FRÈRE : Avec toutes mes sympathies, d’Olivia de Lamberterie
Célébrité de la critique littéraire française, Olivia de Lamberterie saura sans doute trouver du soutien médiatique chez ses petits camarades, pour faire causer de ce premier livre où elle évoque son frère, à la suite du suicide de ce dernier en 2015. De l’autofiction Stock pure et dure. Pas mon truc, mais enfin…

Estève - SimpleLE DÉMON A VIDÉ TON CERVEAU : Simple, de Julie Estève
Un simple d’esprit, perché dans un village corse, se raconte et raconte les autres au fil d’un monologue adressé à sa chaise. Il évoque particulièrement ses liens ambigus avec une adolescente retrouvée morte dans les années 80. Deuxième roman.

Razon - EcouteCE QU’IL RESTE DE NOUS : Écoute, de Boris Razon
Deuxième roman encore, après l’un peu remarqué Palladium (2013). Il est question cette fois d’un policier chargé d’espionner les communications des gens alentour, caché dans un van avenue des Gobelins. Il s’intéresse soudain à un homme qui, bizarrement, n’émet aucun signal, ce qui le transforme instantanément en suspect – ou au moins en type curieux…

Sibony - La femme de DieuBOULEVARD : La Femme de Dieu, de Judith Sibony
Et un premier roman pour faire bonne mesure ! Un metteur en scène a pris l’habitude d’associer sur scène sa femme, à qui il réserve toujours le rôle principal, à sa maîtresse du moment. Mais la dernière en date le pousse dans ses retranchements en exigeant de porter son enfant tout en jouant le rôle de l’amante… Une mise en parallèle de la création théâtrale et de la procréation médicale.

Nathan - L'Evangile selon YouriHEAL THE WORLD : L’Évangile selon Youri, de Tobie Nathan
Un psychanalyste désabusé prend sous son aile un gamin tzigane de dix ans, dont on dit qu’il possède des pouvoirs magiques. Imposteur ou vrai magicien des temps modernes ? Tu le sauras, lecteur, en lisant ce livre signé par le célèbre psychanalyste (désabusé ?) Tobie Nathan.

Frèche - Vivre ensembleMAKE IT A BETTER PLACE : Vivre ensemble, d’Émilie Frèche
Ayant échappé de peu aux attentats de Paris le 13 novembre 2015, Pierre et Déborah décident de profiter du temps présent et de consolider leur relation naissante. Ils emménagent donc avec leurs enfants respectifs : Léo, 13 ans et Salomon, 11 ans. Mais les deux fils supportent mal de cohabiter avec des beaux-parents qu’ils n’ont pas choisis.

*****

Kushner - Le Mars ClubFOR YOU AND FOR ME : Le Mars Club, de Rachel Kushner
(traduit de l’américain par Sylvie Schneiter)
Romy Hall, une ancienne strip-teaseuse au Mars Club, est condamnée à la perpétuité pour avoir tué l’homme qui la harcelait. Enfermée à la prison de Stanville, elle apprend que sa mère à qui elle avait confié Jackson, son fils de 7 ans, vient de mourir. Déchue de ses droits parentaux, la jeune femme décide d’agir.

Yazbek - La marcheuseAND THE ENTIRE HUMAN RACE : La Marcheuse, de Samar Yasbek
(traduit de l’arabe (Syrie) par Khaled Osman)
Rima aime les livres, le dessin et… marcher. La jeune fille, qui ne parle pas, souffre d’une étrange maladie : ses jambes fonctionnent indépendamment de sa volonté, dès qu’elle se met à marcher elle ne peut plus s’arrêter.
Un jour d’août 2013, alors qu’elle traverse Damas en bus, un soldat ouvre le feu à un check-point. Sa mère succombe sous les balles et Rima, blessée, est emmenée dans un hôpital pénitencier avant que son frère ne la conduise dans la zone assiégée de la Ghouta. Et c’est là, dans cet enfer sur terre, que Rima écrit son histoire.
À travers la déambulation vive et poétique de cette adolescente singulière dans l’horreur de la guerre, Samar Yazbek continue son combat pour exposer aux yeux du monde la souffrance du peuple syrien.


On lira sûrement :
Capitaine, d’Adrien Bosc

On lira peut-être :
La Marcheuse, de Samar Yasbek
Le Guetteur, de Christophe Boltanski



Couleurs de l’incendie, de Pierre Lemaitre

Le très respectable Marcel Péricourt, fondateur de la banque du même nom, vient de s’éteindre. Nous sommes en 1927 et sa seule fille, Madeleine, est appelée à lui succéder. Mais un geste insensé de Paul, le fils de Madeleine, le jour des funérailles du patriarche, change radicalement la donne et fragilise la position de l’héritière. A tel point que certains en profitent et, abusant de la faiblesse de Madeleine, la dépouillent de tout ou presque.
Un bon calcul, certes… mais ne faudrait-il pas se méfier plus que tout d’une femme ainsi déclassée et humiliée ?

Lemaitre conteur est de retour !

Lemaitre - Couleurs de l'incendiePari réussi pour Pierre Lemaitre qui, après un opus post-Goncourt assez moyen (Trois jours et une vie), s’est remis sérieusement au travail pour écrire cette « suite » d’Au revoir là-haut – je guillemette « suite » parce que, si l’on retrouve quelques personnages du précédent, Couleurs de l’incendie a l’intelligence de pouvoir être lu de manière indépendante sans rien perdre en compréhension.

Ni en plaisir, donc, puisque Lemaitre a indéniablement retrouvé l’inspiration pour se replonger dans sa fresque du XXème siècle. Ressuscitant le style vif, inspiré et mordant du premier opus, il raconte cette fois les années 1927-1935, balayant au passage les effets européens de la grande crise de 1929 et la montée inexorable des fascismes en Allemagne et en Italie. Impeccablement maîtrisé, ce contexte permet au romancier de tailler sévèrement nombre de sujets – la corruption politique, l’évasion fiscale, l’éthique très particulière de certains journalistes et les postures de la presse en général, les dérives lamentables d’une société fièrement patriarcale où la femme est une denrée économique (ou pas) parmi d’autres…
Autant dire qu’avec tous ces éléments, Pierre Lemaitre brandit à la face de notre époque un miroir à peine déformant, où l’on constate sans grande surprise que rien n’a changé ni n’a été inventé aujourd’hui. Le parallèle pourrait être lourdingue, mais l’écrivain opère en finesse, sans forcer le trait, grâce notamment à son art intact de l’ironie dévastatrice, dont l’omniprésence est un régal tout au long des cinq cents pages (vite avalées d’ailleurs) de ce roman.

Couleurs de l’incendie est aussi une superbe démonstration des héritages de Pierre Lemaitre. Héritage littéraire, avec un hommage à peine déguisé à son maître Alexandre Dumas qui transparaît dans cette magnifique histoire de vengeance à la Monte-Cristo ; mais aussi par l’emploi d’un style puissant mais accessible, populaire au plus beau sens du terme, faisant de ce roman un véritable feuilleton à l’ancienne dont on peine à s’évader tant l’envie d’en tirer les différents fils jusqu’au bout est difficile à contenir. Mérite en soit rendu aux personnages, tous parfaits, qui habitent les nombreuses intrigues tissant la toile de Couleurs de l’incendie avec autant de bonheur que dans Au revoir là-haut ; on a envie de tous les suivre, de les soutenir, de les détester, de les mépriser, avec autant (plus ?) d’ardeur que dans la vraie vie.
Héritage de genre également, car Pierre Lemaitre ne s’est pas illustré en polar au début de sa carrière par hasard. Il sait raconter une bonne histoire sans en perdre le fil, tenir le lecteur en haleine, semer les rebondissements aux moments adéquats, faire monter le suspense… Bref, son art de conteur est intact, et c’est un régal de tous les instants.

Excellente surprise, donc, que ce nouveau roman de Pierre Lemaitre, qui renoue avec les ingrédients ayant fait le succès d’Au revoir là-haut tout en renouvelant subtilement la recette. Impeccable !

Couleurs de l’incendie, de Pierre Lemaitre
Éditions Albin Michel, 2018
ISBN 9782226392121
534 p., 22,90€


Tout autre nom, de Craig Johnson

Un flic qui se suicide, ça arrive, malheureusement. Mais de deux balles dans la tête, c’est beaucoup plus rare. Largement suffisant, en tout cas, pour que Lucian Connolly, l’ancien shérif du comté d’Absaroka, oblige Walt Longmire, l’actuel détenteur du badge officiel, à outrepasser ses droits usuels et à se rendre dans le comté voisin pour mener l’enquête sur ce décès étrange.
Sur place, tout en gardant une oreille à distance sur sa fille Cady qui doit accoucher d’un jour à l’autre (histoire de se simplifier un peu la vie), Walt découvre que l’inspecteur Gerald Holman, avant de se faire sauter le caisson, menait des recherches sur une série suspecte de disparitions de jeunes femmes – et se rend compte très vite que son arrivée dans l’affaire ne plaît pas à tout le monde…

Johnson - Tout autre nomCela faisait longtemps que je ne m’étais pas offert le plaisir d’une enquête de Walt Longmire, voilà chose faite ! Et, sans surprise (mais tant mieux), le plaisir fut à nouveau au rendez-vous. Mine de rien, le génial et dinguement sympathique Craig Johnson parvient à chaque fois à se renouveler, tout en utilisant plus ou moins les mêmes ingrédients de base. Ce qui change cette fois, c’est le rythme, beaucoup plus enlevé que la plupart du temps, et une sorte de nervosité d’ensemble qui mène le roman à bon train – tiens, d’ailleurs, en parlant de train… (Non, rien. Lisez le livre, vous comprendrez.)
Parfaitement masquée, l’intrigue se dévoile peu à peu, au fil des tâtonnements successifs d’un Longmire en terrain quasi inconnu, avançant à vue de nez avec les mêmes difficultés qu’une voiture sans pneus neige prise dans un blizzard. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que notre shérif préféré va en prendre plein la figure – entre autres. Une mise à l’épreuve qui force le héros de Johnson à sortir de ses rails et à aller plus loin que d’habitude, une proposition forcément intéressante pour le lecteur.

Même s’ils sont proches de ceux d’Absoroka, les paysages changent aussi, et un peu de « dépaysement » ne nuit évidemment pas. Pas plus que de croiser de nouvelles têtes, flics ou pas, qui amènent tous leur propre grain de sel en se fondant dans la galerie de personnages principaux toujours aussi formidables et attachants – ah, cette impression permanente de se retrouver en famille quand on croise la route de Walt, son meilleur ami Henry Standing Bear, l’irrévérencieux Lucian Connolly (et son rapport très particulier aux serveuses et à leurs cafetières), ou encore l’explosive adjointe Vic Moretti. Et si je termine cette énumération par elle, c’est que son entrée en lice, au bout de quelques chapitres, fait littéralement décoller Tout autre nom en y ajoutant son cocktail inimitable d’humour destructeur, de charme incendiaire et d’énergie renversante.
(Oui, je suis amoureux de Vic. Le moyen de faire autrement ?)
En même temps, avis rassurant à ceux qui ne le connaissent peut-être pas encore – heureux êtes-vous car vous allez le découvrir, croyez-moi -, Craig Johnson a l’habileté d’introduire ses héros récurrents de telle manière que leur présence réjouit les lecteurs avertis, sans pour autant perdre ceux qui découvriraient son œuvre en commençant par ce livre.

Quant au sujet, il est dans l’air du temps américain (et pas seulement, mais c’est particulièrement sensible chez nos voisins d’Outre-Atlantique), puisqu’il est question, entre autres, de violences contre les femmes… préoccupation que Johnson aborde avec toute l’empathie et la retenue nécessaires, sans tomber dans les clichés ni dans la croisade vengeresse. Du tout bon, donc, encore une fois, et du genre dont on ne se lasse pas. Alors, messieurs dames, combien de billets pour le Wyoming ?

Tout autre nom, de Craig Johnson
(Any Other Name, traduit de l’américain par Sophie Aslanides)
Éditions Gallmeister, 2018
ISBN 978-2-35178-122-7
352 p., 21,50€


A première vue : la rentrée Flammarion 2017

À première vue, Flammarion, cette année, c’est un transfert qui fait un peu causer dans le Landerneau (Brigitte Giraud quittant Stock, son éditeur historique), quelques motifs de curiosité mais pas forcément de quoi trépigner sur place. Les auteurs convoqués sont solides, connus de la maison dans l’ensemble, et n’envoient pas des tonnes de rêve. Pas sûr qu’un raz-de-marée de bonheur viendra d’ici… mais on veut bien se tromper et avoir des bonnes surprises, comme c’est régulièrement le cas chez cet éditeur.

Giraud - Un loup pour l'hommeALGÉRIE I : Un loup pour l’homme, de Brigitte Giraud
Pour son entrée chez Flammarion, la romancière lyonnaise présente un livre très important pour elle, celui qu’elle cherchait à écrire depuis ses débuts en littérature. A mots couverts de la fiction, elle y évoque son père, incarné ici par Antoine, jeune Français appelé en Algérie pendant la guerre alors que sa femme Lila est enceinte. Refusant de porter les armes, il est casé comme infirmier à l’hôpital militaire de Sidi-Bel-Abbès, où il rencontre Oscar, un caporal récemment amputé d’une jambe. Entre les deux hommes naît une amitié qui se construit sur l’horreur de la guerre…

Zeniter - L'Art de perdreALGÉRIE II : L’Art de perdre, d’Alice Zeniter
Plusieurs auteurs s’emparent donc du même sujet, l’Algérie, dans cette rentrée. Outre Jean-Marie Blas de Roblès (Zulma), Marie Richeux (Sabine Wespieser), Kaouther Adimi (Seuil) et donc Brigitte Giraud, Alice Zeniter s’intéresse aux origines algériennes de sa famille dont elle ne sait rien, faute de pouvoir en parler. Elle le fait de manière fictionnelle, en remontant plusieurs générations à la recherche des vérités du passé.

Seigle - Femme à la mobyletteDARDENNE : Femme à la mobylette, de Jean-Luc Seigle
Depuis son roman précédent, l’émouvant Je vous écris dans le noir, voilà un auteur que je sais capable de me surprendre au meilleur sens du terme. Alors, pourquoi pas avec ce nouveau livre, même si son pitch ne m’emballe pas plus que cela, je l’avoue ? Cette Femme à la mobylette, c’est Reine, mère de trois enfants délaissée, livrée à elle-même, aux portes de la misère. Jusqu’au jour où elle récupère une mobylette bleue, l’une de ces vieilles pétrolettes des années 60, en laquelle elle place tous ses espoirs restants…

Bouillier - Le Dossier MBLOB : Le Dossier M, de Grégoire Bouillier
Méfiez-vous des gens discrets, ils finissent toujours par se mettre à trop parler. Prenez Grégoire Bouillier, habitué depuis ses débuts à signer des livres très courts aux éditions Allia. Il n’avait pas donné de nouvelles depuis 2008, il aurait fallu s’en alarmer avant que ne débarque sur nos tables ce volumineux pavé de 864 pages, première partie (!) d’un dyptique (!!) dont le deuxième volume sera aussi long (!!!) De quoi y sera-t-il question ? Hé bien, d’amour, apparemment. Même si je n’ai pas tout compris au sujet de ce livre, dont le principe est semble-t-il de céder à toute logorrhée du moment qu’elle est suscitée par une inspiration subite… Bon, bref, je ne vous en dirai guère plus ici, à vous de voir si relever ce genre de défi vous amuse.

Bénech - Un amour d'espionJEAN LE CARRE : Un amour d’espion, de Clément Bénech
Le narrateur, un étudiant en géographie, se voit invité, au détour d’une discussion, à relever le défi que lui propose Augusta. La jeune femme l’attend à New York, où elle vient de s’installer, car elle veut percer le mystère autour de son petit ami Dragan, un critique d’art roumain qu’elle a rencontré via une application. Ce dernier est accusé de meurtre par un internaute anonyme (résumé Electre). Une sorte de pastiche de roman d’espionnage assortie d’une réflexion sur les réseaux sociaux et le virtuel. Si j’ai bien compris. Bref.

Pollet-Villard - L'Enfant-moucheURANUS : L’Enfant-mouche, de Philippe Pollet-Villard
Inspiré par l’enfance de la mère de l’auteur, l’histoire d’une petite orpheline dans un village de Champagne, pendant l’occupation. Survivant de rien, slalomant entre les bassesses et les humiliations de ses voisins, sa vie bascule lorsqu’elle s’aventure du côté allemand…

Pons - Parmi les miensDÉBRANCHE : Parmi les miens, de Charlotte Pons
Trois frères et sœurs se retrouvent au chevet de leur mère, hospitalisé en état de mort cérébrale, sans espoir de retour. Ils se déchirent sur la suite à donner aux événements, tout en se confrontant à leurs souvenirs d’enfance. Premier roman.
(Je vais me pendre et je reviens. Ou pas.)

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El Akkad - American WarWE TAKE CARE OF OUR OWN : American War, d’Omar El Akkad
(traduit de l’américain par Laurent Barucq)
Les États-Unis sont à nouveau coupés en deux par la guerre, le nord et le sud s’affrontant cette fois au sujet des énergies fossiles. Après la mort de son père, une petite fille est envoyée avec sa mère dans un camp de réfugiés. Cette expérience extrêmement violente la transforme peu à peu en machine de guerre… Journaliste d’origine égyptienne, le néo-romancier signe un livre coup de poing sur l’état de l’Amérique, sous couvert d’un roman d’anticipation politique qui en dit long sur aujourd’hui.

Lagioia - La FéroceINTÉRIEUR NUIT : La Féroce, de Nicola Lagioia
(traduit de l’italien par Simonetta Greggio et Renaud Temperini)
La fille d’un riche entrepreneur est retrouvée morte au pied d’un immeuble, après avoir été vue marchant nue et ensanglantée au bord d’une route. L’hypothèse d’un suicide est privilégiée, mais pour quel motif cette jeune femme aurait-elle mis fin à ses jours ? On louche fortement du côté des malversations de son père… La littérature italienne pointe encore et toujours du doigt la corruption qui gangrène le pays, nouvel exemple avec ce roman couronné du prix Strega (Goncourt transalpin) en 2015.

Mendelsohn - Une odysséeHOMÉRIQUE : Une Odyssée, de Daniel Mendelsohn
(traduit de l’américain par Isabelle Taudière et Clotilde Meyer)
Le père de Daniel Mendelsohn (auteur du formidable récit-enquête Les disparus) décide d’assister au séminaire que donne son fils sur L’Odyssée d’Homère, au Bard Collège, université privée au nord de New York. L’occasion pour les deux hommes de se retrouver, une épopée intime qui vaut bien des voyages.


La valse des arbres et du ciel de Jean-Michel Guénassia

Guenassia - La Valse des arbres et du cielLa vie des artistes torturés a toujours été source d’inspiration en littérature. Camille Claudel a fait couler beaucoup d’encre mais la palme revient peut-être à Vincent Van Gogh.
Jean-Michel Guenassia s’est emparé de son histoire, avec les toutes dernières théories liées à sa mort, et nous livre un très beau récit, comme il sait si bien faire.

Marguerite Gachet est la fille du docteur d’Auvers-sur-Oise. Orpheline de mère jeune, elle est très indépendante et progressiste, au grand dam de son père qui aimerait la marier avec le fils du notable du coin. C’est sans compter sur la demoiselle qui ne se laisse pas faire. Un jour, on sonne à la porte. Un type un peu paumé se présente, envoyé par un autre médecin pour prendre l’air et se faire soigner chez le docteur Gachet. La rencontre entre les deux va être fulgurante. Elle, la jeune fille en fleur, vivra cette expérience comme un coup de foudre. Lui, l’artiste maudit, bien plus âgé qu’elle, verra les choses sous un autre angle. Et si la mort de Van Gogh n’était pas si accidentelle qu’on a bien voulu le faire croire?

Guenassia raconte très bien les histoires de famille, parfois sur plusieurs générations, comme c’était le cas avec La vie rêvée d’Ernesto G. ou d’amitié avec son Club des Incorrigibles Optimistes. Il est passé maître dans l’art des romans choraux (j’ai un petit doute sur le terme) mais cette fois, avec La valse des arbres et du ciel, il y a moins de personnages. Ce qui lui permet certainement de les fouiller plus en détail.

Le dernier ouvrage de cet auteur, Trompe-la-Mort, m’avait laissé un peu dubitative et déçue. Cette fois, je retrouve le Guenassia des débuts où les pages se tournent à un rythme effréné pour ne pas abandonner les personnages trop longtemps jusqu’à la prochaine lecture.
Un très bon roman à offrir aux fêtes de fin d’année, qui plaira à un large public, pas forcément féru d’art, mais qui aime les belles histoires.

La valse des arbres et du ciel de Jean-Michel Guenassia
Éditions Albin Michel, 2016
9782226328755
304 p., 19€50

Un article de Clarice Darling.


A première vue : la rentrée Albin Michel 2016

Ça dérape un peu chez Albin Michel ! Neuf titres français et trois étrangers rien qu’en août, c’est plus que les années précédentes et ce n’est pas forcément pour le meilleur, gare au syndrome Gallimard… Il devrait y avoir tout de même deux ou trois rendez-vous importants, comme souvent avec cette maison, que ce soit du côté des premiers romans comme des auteurs confirmés.

Gros - PossédéesLE DÉMON A VIDÉ TON CERVEAU : Possédées, de Frédéric Gros
C’est l’un des buzz de l’été chez les libraires, et c’est souvent bon signe. Pour son premier roman, l’essayiste et philosophe Frédéric Gros s’intéresse au cas des possédées de Loudun, sombre histoire de possession et exorcisme de bonnes sœurs soi-disant habitées par Satan réincarné sous la forme du curé Urbain Grandier. Nous sommes en 1632, Richelieu est au pouvoir et entend mener une répression sévère contre la Réforme ; humaniste, amoureux des femmes, Grandier est une cible parfaite… Une réflexion sur le fanatisme qui devrait créer des échos troublants entre passé et présent.

Guenassia - La Valse des arbres et du cielL’HOMME A L’OREILLE COUPÉE : La Valse des arbres et du ciel, de Jean-Michel Guenassia
Après un précédent roman (Trompe-la-mort) moins convaincant, l’auteur du Club des incorrigibles optimistes revient avec un roman historique mettant en scène les derniers jours de Vincent Van Gogh, en particulier sa relation avec Marguerite, une jeune femme avide de liberté, fille du célèbre docteur Gachet, connu comme l’ami des impressionnistes – mais l’était-il tant que ça ? Guenassia s’inspire aussi de recherches récentes sur les conditions de la mort de Van Gogh, fragilisant l’hypothèse de son suicide… On attend forcément de voir ce que ce grand raconteur d’histoire peut faire avec un sujet pareil.

Gougaud - LithiumWERTHER MINUS : Lithium, d’Aurélien Gougaud
Elle refuse de penser au lendemain et se noie dans les fêtes, l’alcool et le sexe sans se soucier du reste ; Il vient de se lancer dans la vie active mais travaille sans passion. Ils sont les enfants d’une nouvelle génération perdue qui reste assez jeune pour tenter de croire à une possibilité de renouveau. Premier roman d’un auteur de 25 ans, qui scrute ses semblables dans un roman annoncé comme sombre et désenchanté.

Hoffmann - Un enfant plein d'angoisse et très sage2ABOUT A BOY : Un enfant plein d’angoisse et très sage, de Stéphane Hoffmann
Ce titre, on dirait un couplet d’une chanson de Jean-Jacques Goldman, tiens ! (C’est affectueux, hein.) Antoine, 13 ans, aimerait davantage de considération de la part de ses parents, duo d’égoïstes qui préfèrent le confier à un internat suisse ou à sa grand-mère de Chamonix plutôt que de l’élever. Mais le jour où ils s’intéressent enfin à lui, ce n’est peut-être pas une si bonne nouvelle que cela… Une comédie familiale pour traiter avec légèreté du désamour filial.

Lacroix - PechblendeQUAND NOTRE CŒUR FAIT BOUM : Pechblende, de Jean-Yves Lacroix
Deuxième roman d’un libraire parisien spécialisé dans les livres d’occasion – ce qui explique sans doute pourquoi le héros de ce livre est justement libraire dans une librairie de livres anciens (ah). A la veille de la Seconde Guerre mondiale, le dit libraire tombe amoureux d’une assistante de Frédéric Joliot-Curie, mais se trouve confronté à un dilemme cruel lorsque le conflit éclate et que son patron décide d’entrer dans la clandestinité.

Rault - La Danse des vivants2MEMENTO : La Danse des vivants, d’Antoine Rault
A la fin de la Première Guerre mondiale, un jeune homme se réveille dans un hôpital militaire, amnésique mais parlant couramment aussi le français que l’allemand. Les services secrets français imaginent alors de l’affubler de l’identité d’un Allemand mort et de l’envoyer en infiltration de l’autre côté de la frontière… Après Pierre Lemaitre racontant l’impossible réinsertion des soldats survivants à la fin de la guerre dans Au revoir là-haut, le dramaturge à succès Antoine Rault s’intéresse au début de l’entre-deux-guerres dans l’Allemagne de Weimar. Une démarche intéressante, pour un livre présenté comme un roman d’aventures.

Nothomb - Riquet à la houppe2AMÉLIE MÉLO : Riquet à la houppe, d’Amélie Nothomb
Nothomb n’en finit plus de se recycler, et cette année, la peine est sévère. Je l’annonce tout net, j’ai tenu cinquante pages avant d’abandonner la lecture de ce pensum sans imagination, remake laborieux d’un conte qui rejoue grossièrement Attentat, l’un des premiers livres de la romancière belge. Franchement, si c’est pour se perdre dans ce genre de facilité, Amélie devrait prendre des vacances. Ça nous en ferait.

BATTLEFIELD : Avec la mort en tenue de bataille, de José Alvarez
Le parcours épique d’une femme, respectable mère de famille qui se lance corps et âme dans la lutte contre le franquisme dès 1936, se révélant à elle-même tout en incarnant le déchirement de l’Espagne d’alors.

MON PÈRE CE HÉROS : Comment tu parles de ton père, de Joann Sfar
L’hyperactif Sfar revient au roman, ou plutôt au récit, puisqu’il évoque son père (tiens, quelle surprise). Je le laisse aux aficionados, dont je ne suis pas…

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James - Brève histoire de sept meurtres2BUFFALO SOLDIER : Brève histoire de sept meurtres, de Marlon James (un peu lu)
Cette première traduction mais troisième roman du Jamaïcain Marlon James a reçu le Man Booker Prize en 2015 et arrive en France auréolé d’une réputation impressionnante. Et pour cause, ce livre volumineux (850 pages) affiche clairement son ambition, celle d’un roman choral monumental qui s’articule librement autour d’un fait divers majeur, une tentative d’assassinat dont fut victime Bob Marley en décembre 1976 juste avant un grand concert gratuit à Kingston. En donnant une voix aussi bien à des membres de gang qu’à des hommes politiques, des journalistes, un agent de la CIA, des proches de Marley (rebaptisé le Chanteur) et même des fantômes, Marlon James entreprend une vaste radiographie de son pays.
Une entreprise formidable – peut-être trop pour moi : je viens de caler au bout de cent pages, écrasé par le nombre de personnages, le style volcanique et un paquet de références historiques que je ne maîtrise pas du tout… Ce roman va faire parler de lui, c’est certain, il sera sans doute beaucoup acheté – mais combien le liront vraiment ? Je suis curieux d’avoir d’autres retours.

Enia - Sur cette terre comme au cielRAGING BULL : Sur la terre comme au ciel, de Davide Enia
Une grande fresque campée en Sicile, de la fin de la Seconde Guerre mondiale aux années 90, qui entrelace le destin de trois générations, dont le petit Davidù, gamin de neuf ans qui fait l’apprentissage de la vie, de l’amour et de la bagarre dans les rues de Palerme. Premier roman de Davide Enia, finaliste du prix Strega, l’équivalent italien du Goncourt.

COLLISION : La Vie nous emportera, de David Treuer
Août 1942. Sur le point de s’engager dans l’U.S. Air Force, un jeune homme se trouve mêlé à un accident tragique qui bouleverse non seulement son existence, mais aussi de ses proches. Une fresque humaine et historique à l’américaine.


L’Homme posthume, de Jake Hinkson

Signé Bookfalo Kill

Elliot Stilling avait presque réussi sa tentative de suicide. Il a même été considéré comme mort durant trois minutes. Mais les médecins l’ont ramené à la vie malgré lui – les médecins, et aussi la vision d’une belle infirmière au poignet tatoué d’une étoile…
Amoureux, Elliot ? Pas si simple. En suivant Felicia le lendemain, il semblerait qu’il ait une autre idée en tête, celle de la protéger. Il ignore qu’elle en a peut-être vraiment besoin, lorsque surgissent dans son entourage deux frères aussi costauds qu’abrutis et dangereux, ainsi qu’un certain Stan The Man, truand vénéneux qui entraîne tout ce petit monde dans un étrange projet de braquage…

Hinkson - L'Homme posthumeL’année dernière, Jake Hinkson m’avait emballé avec son premier titre, L’Enfer de Church Street, qui inaugurait NéoNoir, la nouvelle collection de romans noirs contemporains des éditions Gallmeister. L’attente et l’espoir étaient donc au rendez-vous, forcément ; trop, sans doute.
En dépit d’un départ canon, et d’un rythme soutenu qui entraîne rapidement le lecteur vers la conclusion du livre, cet Homme posthume n’est ni aussi convaincant, ni aussi enthousiasmant que le précédent. L’intrigue ne tient qu’à un fil, tandis que les motivations et la construction des personnages manquent d’épaisseur.

Hinkson nous aspire dans une tranche de vie tragique, avec beaucoup d’énergie et sans rien céder à la noirceur des situations. Il revient aussi sur le terrain de la religion, mais sans l’esprit corrosif qui présidait au ton réjouissant, délicieusement sarcastique de L’Enfer de Church Street. L’Homme posthume est, en résumé, un peu trop superficiel pour marquer les esprits.
Dommage, mais j’attendrai le prochain Hinkson avec autant d’intérêt, car le garçon a vraiment un beau talent de conteur et une plume habile – joliment mise en valeur par la traduction toujours aussi inspirée de Sophie Aslanidès.

L’Homme posthume, de Jake Hinkson
(The Posthumous Man, traduit de l’américain par Sophie Aslanidès)
Editions Gallmeister, coll. NéoNoir, 2016
ISBN 978-2-35178-102-9
165 p., 15,50€


Intérieur nuit, de Marisha Pessl

Signé Bookfalo Kill

Scott McGrath est journaliste – ou plutôt était, car il est désormais en disgrâce, après avoir été l’un des plus renommés et respectés de sa profession. Sa faute ? Avoir tenté de percer à jour le mystère entourant Stanislas Cordova, cinéaste aussi insaisissable que sulfureux, auteur de films effroyables – certains si terribles qu’ils n’ont jamais été distribués en salle et ne peuvent être regardés que lors de séances clandestines réservées aux initiés. Cela fait des années que personne n’a vu Cordova. On ignore même s’il tourne encore. En cherchant autant à le débusquer qu’à dénoncer (sans preuve) l’aura malsaine entourant le réalisateur, McGrath a été balayé, broyé, mis au ban, sans parler de son mariage qui a volé en éclats.
Lorsqu’il apprend qu’Ashley, la fille de Cordova, a été retrouvée morte dans un immeuble abandonné, sans doute après s’être suicidée, Scott ne peut s’empêcher de se remettre à fouiner. A travers la jeune femme, il espère à nouveau atteindre le père, et terminer sa quête…

Pessl - Intérieur nuitBon, par où je commence ? C’est que j’aimerais beaucoup vous convaincre du plaisir que vous prendrez certainement à vous plonger dans les 720 pages de ce roman, mais il y a tant à dire… En préambule, je pourrais avouer, par exemple, que j’en ai fait traîner la lecture autant que j’ai pu, tant je m’y sentais bien, niché parmi ses personnages, ses mystères et ses sombres atmosphères. Oui, Intérieur nuit est de ces livres dont on fait durer le plaisir parce que l’on pressent qu’ils vous manqueront une fois refermés pour de bon.

J’avais déjà vécu cela, par exemple, avec L’Ombre du vent. La référence n’est pas anodine. Intérieur nuit serait un peu une version noire et new yorkaise du roman de Carlos Ruiz Zafon : un artiste culte et mystérieux, une œuvre inquiétante, une enquête obstinée que des opposants de l’ombre sont déterminés à briser par tous les moyens, des personnages secondaires forts et attachants, une narration à la première personne, une grande ville comme cadre majeure de l’intrigue…
N’allez pas croire pour autant que Marisha Pessl a bêtement reproduit une recette. Ce parallèle que j’évoque est plus un cousinage de fait, car Intérieur nuit est un roman aussi américain que L’Ombre du vent était espagnol ; le ton et le style diffèrent également. Mais le plaisir à les dévorer est assez similaire.

Pessl manie aussi bien l’humour et l’autodérision, portés par la voix de Scott, son narrateur, que l’art du suspense, de la suggestion et de l’angoisse. Intérieur nuit est animé par son écriture fluide et agréable, soucieuse de précision mais dépourvue de scories synonymes d’ennui ou de fatuité. Les décors sont visibles du premier coup d’œil, les personnages campés en quelques lignes énergiques, rendus vivaces par de menus détails – vêtements, tics, comportements – qui les rendent très vite réalistes et familiers. La jeune romancière s’aide des codes du polar pour construire une intrigue rythmée, riche en surprises et en rebondissements. Son livre est prenant, mystérieux, addictif, c’est de la drogue en pages et en mots.

Intérieur nuit extraitA tout ceci, il faut ajouter les points forts singuliers du roman. La création de l’univers de Stanislas Cordova, par exemple. On n’a très vite qu’une envie, même si on en a très peur également : découvrir les films de ce cinéaste, dont Marisha Pessl conçoit l’œuvre avec une précision affolante. Nul doute qu’elle y a pris beaucoup de plaisir, car on se régale à imaginer ces réalisations sombres et morbides qui feraient passer Stanley Kubrick (modèle assez évident de Cordova) pour un Guillaume Musso de la péloche. La visite (imprévue) des décors de ces films par le héros constitue ainsi un très grand moment de l’intrigue – mais je ne vous en dis pas plus…
Pour donner corps à ce monde cinématographique, Pessl s’est donné un peu plus de mal que de simplement l’écrire, en insérant dans son roman des éléments visuels. On y trouve des copies d’écran d’articles relevés sur le web, des pages (imprimées en noir dans le livre) d’un site Internet secret entièrement dédié à Cordova, des photos, des rapports médicaux… Autant de documents qui sont loin d’être des gadgets, donnant du relief, de l’épaisseur, de la crédibilité, et un plaisir ludique supplémentaire à arpenter les allées angoissantes de l’univers de Stanislas Cordova.

Arrivé à ce stade de la chronique, je pense qu’il est temps de conclure – et de constater qu’il est décidément frustrant d’essayer d’écrire les meilleures choses sur un livre qu’on a aimé sans jamais y parvenir tout à fait… J’espère tout de même vous avoir donné envie de découvrir cet Intérieur nuit dix fois plus captivant que mes pauvres mots ne le suggèrent. C’est tout le bien que je vous souhaite !

Intérieur nuit, de Marisha Pessl
(Night film, traduit de l’américain par Clément Baude)
Éditions Gallimard, coll. Du monde entier, 2015
ISBN 978-2-07-014476-1
720 p., 24,90€


A première vue : la rentrée Seuil 2014

Deville, Salvayre, Volodine : sur les seulement six romans présentés par les éditions du Seuil pour cette rentrée littéraire 2014, trois sont de solides références dont on est en droit d’attendre beaucoup. Comme quoi, ne pas s’éparpiller et resserrer sa production peut être une bonne solution (n’est-ce pas, Gallimard ?)…

Deville - VivaMEXICO, MEXICO-OOO : Viva, de Patrick Deville
Il y a deux ans, Peste & Choléra n’avait pu que frôler le prix Goncourt, mais il avait rencontré un large public. Désormais bien installé dans le cœur des lecteurs, Patrick Deville revient avec un nouveau roman documentaire (un peu dans le même esprit que ceux d’Eric Vuillard  d’ailleurs, même si leurs styles diffèrent) qui nous emmène cette fois dans le Mexique des années 30, à la suite de deux personnages historiques principaux : Léon Trotsky et Malcolm Lowry. L’esprit révolutionnaire de l’époque devrait faire bouillonner ce livre très attendu.

Volodine - Terminus RadieuxNA ZDOROVE : Terminus radieux, d’Antoine Volodine
Inclassable, c’est le terme qui revient volontiers pour qualifier Volodine, et ce n’est pas avec ce nouveau roman que les choses vont changer. Après l’écroulement de la deuxième Union Soviétique et l’irradiation nucléaire de la Sibérie, une petite troupe d’étranges résistants continue d’essayer de faire vivre l’utopie soviétique dans le village de Terminus Radieux, sous la coupe du président Solovieï et de l’immortelle Mémé Oudgoul. (Et là, je vous fais la version simple.)

Salvayre - Pas pleurerQUE VIVA ESPANA : Pas pleurer, de Lydie Salvayre
La guerre civile espagnole est au cœur du nouveau roman de l’auteure de La Compagnie des spectres, en s’appuyant sur deux voix distinctes : celle de l’écrivain Georges Bernanos, qui en fut le témoin direct et en tira un pamphlet polémique, et celle de Montse qui, 75 ans après les faits, se souvient de son adolescence exaltée, pleine d’espoir que l’esprit libertaire soufflant sur l’insurrection débouche sur des lendemains qui chantent.

Delrue - Un été en famillePREMIER ROMAN : Un été en famille, d’Arnaud Delrue
Après le suicide de sa sœur, Philippe, le narrateur, reprend sa vie. Normalement ? En apparence seulement, et on sait que, dans les affaires de famille, les apparences sont souvent plus que trompeuses. Au fil d’une confession qu’il adresse à Marie, son autre sœur encore collégienne, le malaise s’installe insidieusement…

TRAFIC TRÈS PERTURBÉ : Incident voyageurs, de Dalibor Frioux
Cela fait des jours, ou des semaines, on ne sait plus, on perd le fil, que la rame du RER A est immobilisée sous ce tunnel.  A son bord, deux mille voyageurs, qui se demandent ce qui se passe. Paris a-t-elle été ravagée par une catastrophe dont ils seraient les rescapés involontaires ? Est-ce un exercice, un test ? Un roman à ne pas lire dans les transports sous peine de sombrer dans une paranoïa aigüe au moindre arrêt !

KEY WEST : Aux Jardins des Acacias, de Marie-Claire Blais
Une œuvre polyphonique par l’une des grandes romancières québécoises contemporaines. Tandis que le travesti Petites Cendres court le long de l’océan Atlantique, différents personnages malades du sida s’évertuent à vivre leurs vies aux Jardins des Acacias, un refuge médicalisé dirigé par le docteur Dieudonné. Pas le sujet le plus fendard sur le papier, c’est sûr, mais l’éditeur promet de l’espoir et de la rédemption.


L’Appel du coucou, de Robert Galbraith (alias J.K. Rowling)

Signé Bookfalo Kill

Ancien lieutenant de l’armée anglaise, où il exerçait dans la police militaire, Cormoran Strike est revenu d’Afghanistan avec une jambe en moins. Reconverti en détective privé, récemment séparé de l’amour de sa vie, il peine à se maintenir à flots, dans tous les sens du terme.
Lorsque l’avocat John Bristow se présente dans son bureau avec un très gros chèque pour lui demander d’enquêter sur la mort de sa jeune soeur, la célèbre top-model Lula Landry, qui s’est défenestrée quelques semaines plus tôt, Cormoran pense trouver là l’occasion de se changer les idées. Sauf que tout, des témoignages aux indices en passant par l’enquête de police, laisse penser à un suicide ; et que frayer dans les milieux rutilants de la mode ou des grandes familles fortunées de Londres n’a rien d’une partie de plaisir…

Rowling - L'Appel du coucouPour évoquer ce polar, il y a deux solutions. Soit garder le postulat qu’il s’agit du premier roman de Robert Galbraith, retraité de l’armée et agent de sécurité privé devenu auteur sur le tard ; soit partir tout de suite du principe qu’il s’agit du nouveau livre de J.K. Rowling, son deuxième pour adultes après Une place à prendre. Mais en fait, l’un ne va pas sans l’autre. Honnêtement, aurais-je lu L’Appel du coucou si le pseudonyme de l’auteur de Harry Potter avait tenu son secret plus longtemps ? Sur la foi du seul résumé de l’intrigue, probablement pas. Et Grasset, ou un autre éditeur français, aurait-il seulement publié ce roman ?

C’est tout le problème avec Rowling, que l’on avait déjà connu avec Une place à prendre. Il est très difficile de faire l’impasse sur son nom, tant a été grand son impact sur la littérature mondiale avec sa saga de sorciers. Je vais tâcher cependant de me montrer aussi objectif que possible.
Que vaut donc ce polar ? D’emblée, on constate qu’il présente une facture parfaitement classique, tant par son style, très sage, que sur le fond, où Galbraith-Rowling recycle les codes du roman de détective, habilement mais la moindre révolution. S’il se distingue par son physique de colosse et sa prothèse de jambe, Cormoran Strike épouse l’archétype du détective fauché, borderline (mais pas trop) et malheureux en amour. Doté d’un passé solide, le personnage offre des nuances intéressantes qui le rendent immédiatement attachant, d’autant plus que la romancière a l’intelligence de lui adjoindre en contrepoint une partenaire, Robin, sa secrétaire par intérim, au charme rafraîchissant.

Quant à l’histoire, elle permet à Rowling d’aborder un sujet qu’elle connaît très bien : les aléas de l’hyper-célébrité, tout en allant fouiller dans les dessous peu ragoûtants des milieux londoniens où l’argent coule à flots et où l’apparence compte plus que tout. Là encore, l’auteur maîtrise thèmes et construction du début à la fin, mais sans bouleverser le genre. Comme Une place à prendre, le roman souffre de quelques longueurs, alors que son classicisme général le laisse se fondre gentiment dans la masse.

L’Appel du coucou est donc un polar honnête, agréable à lire mais loin d’être incontournable, pour amateurs d’enquêtes paisibles (le roman est dénué de toute violence), avant tout psychologiques. Lorsque la deuxième enquête de Cormoran Strike paraîtra (elle est déjà en chantier), j’irai sans doute vérifier si J.K. Rowling élève son niveau de jeu, plus en souvenir du bon vieux temps de Harry Potter que par réelle curiosité…

L’Appel du coucou, de J.K. Rowling
Traduit de l’anglais par François Rosso
Éditions Grasset, 2013
ISBN 978-2-246-80904-3
572 p., 21,50€


Homicides multiples dans un hôtel miteux des bords de Loire, de L.C. Tyler

Signé Bookfalo Kill

En guise de crise de la quarantaine, Ethelred Tressider, un médiocre auteur de polar anglais, décide de mettre les voiles en Inde avec la première femme venue. Largué en plein voyage par sa dulcinée, il revient se faire oublier dans un hôtel miteux de Chaubord, la ville des bords de Loire flanquée d’un célèbre château (oui oui, Chaubord). C’est là qu’Elsie Thirkettle vient le chercher, bien décidée à le ramener à Londres et à le remettre dans le droit chemin, c’est-à-dire au boulot.
Malheureusement, l’un des pensionnaires de l’hôtel a la mauvaise idée de se faire assassiner, bientôt imité par un autre, dans des conditions qui laissent penser que le coupable est forcément l’un de ceux se trouvant là. Consignés sur place, Ethelred et Elsie en profitent pour confronter leur goût naturel pour le mystère à la réalité, et décident de débusquer le meurtrier. Une tâche qui pourrait s’avérer plus complexe et moins glamour que dans les livres…

Tyler - Homicides multiples dans un hôtel miteux des bords de LoireJe soupçonne qu’il y a quelqu’un, le traducteur ou un éditeur de chez Sonatine, qui prend un malin plaisir à imaginer les titres les plus loufoques pour les romans de L.C. Tyler. Après Étrange suicide dans une Fiat rouge à faible kilométrage, voici donc Homicides multiples dans un hôtel miteux des bords de Loire – dont le titre original était tout de même Ten Little Herrings.
Rien à voir avec le pudding, donc, et si l’on y gagne en curiosité (un titre aussi long, forcément, ça intrigue), on y perd en subtilité, puisque traduire fidèlement le titre aurait donné Dix petits harengs… Ca vous rappelle quelque chose ?

Sans surprise, ce nouveau roman de Tyler est donc un hommage à l’œuvre d’Agatha Christie, dont on retrouve un certain nombre de situations fétiches : un huis clos dans un lieu partagé (ici un hôtel), un meurtre par empoisonnement, des personnages apparemment inoffensifs, étrangers les uns aux autres mais ayant tous quelque chose à cacher…
Un hommage appuyé et volontaire, dans la mesure où le romancier sème les allusions et les clins d’oeil aux intrigues de Christie, et où Ethelred cite souvent la reine du crime anglaise comme modèle, surtout pour tenter de faire avancer ses propres déductions.

Revenons toutefois à nos harengs. Subtilité supérieure de la part de L.C. Tyler, en anglais, l’expression « that’s a red herring » signifie au figuré une fausse piste – une expression que l’on doit à un autre grand maître du suspense, Sir Alfred Hitchcock himself, qui semait de ces fameux poissons dans la plupart de ses films. Tiens, le « red » de Ethelred rejoint les « herrings » du titre, nous y voilà.
L.C. Tyler pousse pourtant la référence encore plus loin, puisque, s’il recourt à des fausses pistes, comme dans tout bon roman policier, c’est surtout parce qu’il y a de la part de ses personnages de fausses interprétations. L’hommage à Agatha Christie devient alors joliment parodique, et Homicides… s’avère un festival d’humour anglais, où le bizarre côtoie le ridicule, l’approximation et l’hilarant, avec ce ton pince-sans-rire que nos amis d’outre-Manche maîtrisent si bien. La scène où tous les personnages se retrouvent pour une confrontation finale censée dévoiler le coupable est ainsi une petite merveille de détournement du genre.

Bref, si vous avez envie d’un polar amusant, léger et décalé, appuyé tout de même sur une histoire solide que Lady Agatha n’aurait sans doute pas reniée (la révélation du mystère est alambiquée mais crédible, et la double fin du roman, excellente… mais je n’en dis pas plus !), Homicides… est pour vous !

Homicides multiples dans un hôtel miteux des bords de Loire, de L.C. Tyler
Traduit de l’anglais par Elodie Leplat
Éditions Sonatine, 2013
ISBN 978-2-35584-223-8
278 p., 18€


Ecoute la pluie, de Michèle Lesbre

Signé Bookfalo Kill

Elle devait rejoindre son amant à l’hôtel des Embruns, au bord de la mer. Elle allait prendre le métro. Mais le vieil homme qui patientait sur le quai à côté d’elle lui a souri, avant de se jeter sous la rame devant elle. Bouleversée, elle renonce à son voyage et erre toute la nuit dans Paris, laissant la pluie d’orage qui inonde la capitale lui inspirer souvenirs et réflexions – sur l’amour, le désir, le temps, la vie…

Lesbre - Ecoute la pluieMichèle Lesbre a réellement vécu la scène qui ouvre son nouveau roman, vu « le petit monsieur de la station Gambetta » – à qui est dédié le livre – se laisser prendre par le métro. On comprend donc volontiers son besoin d’exorciser cette expérience traumatisante grâce au pouvoir thaumaturge de l’écriture.
Le résultat pourtant est déstabilisant. Si Écoute la pluie court sur une centaine de pages, il laisse une impression étrange d’incertitude, qui répond à l’errance sans but de la narratrice – errance qui n’a pour fonction que de dérouler ses pensées, ses réflexions sur la nature de son amour et de son désir pour l’homme qu’elle était censée rejoindre. C’est donc un roman sans péripétie, un voyage intérieur, qui ne cherche pas à donner des éléments de compréhension face au drame qui sert de déclencheur au roman.

La romancière tricote délicatement son récit, par petites touches, au fil d’une plume mélancolique et subtile. C’est très beau, et pourtant je n’ai pas été ému ni emporté par ce texte. Peut-être parce que je n’ai pas su m’identifier à la narratrice ? Un lectorat féminin se reconnaîtra-t-il l davantage dans cette voix ? C’est une possibilité, et une question à laquelle je vous laisse, mesdemoiselles et mesdames, bien volontiers répondre.

Écoute la pluie, de Michèle Lesbre
Éditions Sabine Wespieser, 2013
ISBN 978-2-84805-134-5
100 p., 14€


Rien ne s’oppose à la nuit de Delphine de Vigan

A force d’entendre parler de ce livre, j’ai sauté le pas. Il le fallait. Au moins pour vous, chers Cannibales Lecteurs. Je n’avais jamais lu Delphine de Vigan, j’arrivais donc en terrain vierge de toute idée préconçue. Au début, j’étais tout de même assez sceptique. Encore un écrivain qui raconte l’histoire de sa mère. Décidément, les mères, c’est tout un poème. Ou un roman de 400 pages dans ce cas précis. Delphine de Vigan nous raconte l’histoire de sa mère, récemment décédée. En accord avec les membres de sa famille (soeur, oncles, tantes), elle va se plonger dans la vie maternelle pour apprendre à connaître vraiment cette mère mystérieuse, souvent prise de crises de démence et internée à de plusieurs reprises, avant de l’amener à un suicide.

Cela faisait bien longtemps que je n’avais pas pleuré en fermant un livre, que je n’avais pas envoyé tout valser pour plonger au plus vite dans ma lecture, que je vivais, respirais, pensais comme l’auteur.

Rien ne s’oppose à la nuit est un livre magnifique. On pourrait se croire dans un polar. Une fratrie nombreuse, un enfant mort, des suicides, des non-dits, des rebondissements inattendus, des secrets qui hantent et finissent par ressurgir des années après… Qui a fait quoi à Lucile, la mère de Delphine de Vigan pour qu’elle devienne ainsi? Ainsi donc, ma propre famille serait normale? Rien que pour ça, ça rassure l’égo du lecteur et on devient comme des voyeurs, avec une volonté avide d’en savoir toujours plus. Car forcément, même de manière inconsciente, on fait la comparaison. 

Et puis il y a le style. Delphine de Vigan a une plume d’une fluidité déroutante. Son écriture est empreinte de pudeur, comme si elle avançait sur des oeufs. Parfois, la boîte d’oeufs cède, car l’auteur n’oublie pas de poser les questions qui fâchent et parle sans détour des zones d’ombres intra-familiales. Elle avance, parfois à tâtons, pour ne pas blesser, pour ne pas gêner les membres encore vivants de cette fratrie dans laquelle sa mère n’a pas su trouver sa place. Delphine de Vigan se mêle de façon intelligente à ce récit, retraçant sa propre autobiographie dans cette histoire romancée de sa mère. 

On s’attache à Delphine, on la regarde se débattre avec la maladie de sa mère, avec sa propre maladie aussi (Delphine de Vigan a souffert d’anorexie, période de sa vie plus ou moins racontée dans Jours sans faim), on assiste impuissant à leurs multiples déménagements, on se demande ce que deviennent tous ces oncles et tantes, on a envie de les rencontrer, de comprendre pourquoi cette famille au début parfaite en est arrivée là, on cherche à comprendre, à savoir. 

Et la fin du roman est là, noire mais écrit de manière lumineuse. Oui, la mère de Delphine s’est suicidée. C’est l’auteur qui découvre le corps. Et pendant que Delphine hurle et pleure son désespoir au téléphone dans la cuisine, on lui pose la main sur l’épaule ou on est penché sur le corps sans vie de Lucile et on pleure nous aussi, notre mère perdue ou à perdre un jour. Hélas. 

Rien ne s’oppose à la nuit de Delphine de Vigan
éditions Jean-Claude Lattès
9782709635790
19€ 400 pages.

Un article de Clarice Darling.


Le coup du lapin 3 d’Andy Riley

J’ai découvert les deux premiers tomes des lapins suicidaires l’année dernière. Cela m’avait valu un bon gros fou-rire et le regard amusé et compatissant du libraire.

Amateurs d’humour noir sans texte, vous allez être servis. Quand on a fini de tourner les pages de cet ouvrage, on n’a qu’une envie. En avoir encore et toujours plus à se mettre sous la dent, et savoir enfin pourquoi, oui, pourquoi, ces lapins si mignons ont décidé d’en découdre avec la vie.

On ne saura jamais la réponse, si ce n’est qu’ils font cela uniquement pour nous faire rire et on les en remercie, tout comme on remercie Andy Riley de satisfaire nos zygomatiques et de nous remonter le moral.

Mais (car il y a un mais), si Le coup du lapin 3 foisonne d’idées toutes plus saugrenues, j’estime qu’il y a une légère baisse du niveau. Est-ce parce que l’effet de surprise est passé? Est-ce parce qu’on s’habitue à l’horreur des lapinous?

Quoi qu’il en soit, on ne peut s’empêcher de sourire à leur folie auto-destructrice et leur imagination morbide toujours plus évoluée.

Le coup du lapin 3 d’Andy Riley
éditions Chiflet&Cie
ISBN 978-2-35164-147-7
160p, 14€95

Un article de Clarice Darling.